Peut-on croire que Dieu nous a créés et penser que notre corps vient d'une longue histoire du vivant ? Cet article explique ce qu'un catholique peut accepter, ce qu'il peut discuter et ce que sa foi lui demande de garder. Il aide à distinguer une recherche sur nos origines d'une affirmation selon laquelle Dieu n'existerait pas.
La réponse courte est oui, mais le mot évolution demande une explication. Les défenseurs de l'évolution proposent que les grands groupes vivants aient des ancêtres communs. Selon cette explication, le corps humain serait lui aussi issu d'une longue suite de transformations.
Ceux qui étudient cette histoire cherchent à expliquer comment ces transformations auraient pu se produire. Leur travail porte sur les êtres vivants et leur corps. Affirmer ensuite que Dieu n'existe pas serait une autre proposition. Une explication du fonctionnement de la vie ne devient pas, par elle-même, une réponse à toutes les questions.
L'Église permet d'examiner l'origine du corps humain à partir d'une vie déjà existante. Elle ne demande pas à tous les catholiques d'adopter cette explication. Une hypothèse est une explication proposée, qu'on examine avant de la tenir pour établie. Elle demande en revanche de maintenir certaines vérités : Dieu crée, l'âme vient directement de lui et notre histoire possède un sens.
Nous allons donc séparer trois questions souvent mélangées : ce qui est obligatoire, ce qui est permis et ce qui est incompatible avec la foi. Il ne s'agit pas ici de trancher toute la discussion scientifique. Les arguments en faveur de l'évolution et les réponses proposées sont examinés dans un autre article.
Un même mot pour quatre idées différentes
Une conversation peut se bloquer dès le départ si chacun donne un sens différent au même mot. Cela arrive souvent avec l'évolution. L'un pense à des changements observés chez les animaux. L'autre entend une affirmation selon laquelle Dieu serait inutile. Ils semblent se contredire alors qu'ils ne parlent pas de la même chose.
Commençons donc par ce que chacun peut observer. Des êtres vivants présentent des différences au sein d'un même groupe. Prenons des exemples simples : les becs plus ou moins épais des pinsons et les différentes races de chiens. Pensons aussi aux bactéries. Ce sont de très petits êtres vivants. Certaines deviennent plus difficiles à éliminer : on dit qu'elles développent une résistance.
On appelle micro-évolution ces variations observées à l'intérieur d'une espèce. Une espèce regroupe des êtres vivants selon leurs caractères communs et leurs liens de reproduction. Le point essentiel est simple : les individus ne sont pas tous identiques, et certains caractères deviennent plus fréquents. La foi catholique n'oppose aucune objection à ces observations.
La question devient différente lorsqu'on remonte à l'origine des grands groupes vivants. La descendance commune désigne l'idée que plusieurs groupes auraient les mêmes ancêtres. Elle peut être envisagée de manière plus ou moins étendue. Dans sa forme la plus large, elle relierait tous les êtres vivants à une même origine dans l'histoire du vivant.
Pour comprendre la différence, pensons à une famille. Constater des ressemblances et des différences entre ses membres ne suffit pas à établir toute son histoire. Il reste à rechercher quels ancêtres relient les personnes. Cette comparaison aide seulement à distinguer les questions : observer une variation et reconstruire une histoire ne sont pas la même démarche.
Les défenseurs de l'évolution ne parlent donc pas seulement de variations chez les chiens ou les pinsons. Ils proposent une histoire beaucoup plus vaste du vivant. Dans ce cadre, les petites transformations se succéderaient et pourraient conduire, avec le temps, à de grands changements. Cette explication étendue se distingue donc des variations directement observées.
Vient ensuite la question du mécanisme : qu'est-ce qui ferait changer les êtres vivants ? L'explication associée à Darwin fait intervenir des mutations. Une mutation est une modification des informations qui permettent au vivant de se former et de fonctionner. Certaines de ces modifications peuvent se transmettre aux descendants.
La sélection naturelle désigne le fait que certains caractères favorisent la survie et la reproduction dans un milieu donné. Ces caractères peuvent alors devenir plus fréquents au fil des générations. Le mot sélection ne signifie pas qu'une personne choisit les animaux. Il décrit ce qui résulte de leurs différences dans les conditions où ils vivent.
Dans la thèse examinée, ces modifications ne surviennent pas en vue d'un résultat prévu. La sélection agit ensuite sur les différences présentes. Reconnaître ces deux mécanismes ne décide donc pas encore s'ils expliquent toute l'histoire du vivant. Cela ne décide pas davantage si cette histoire possède une intention créatrice.
La discussion porte sur une affirmation plus forte : ces mécanismes suffiraient-ils à tout expliquer ? Constater leur existence ne répond pas encore à cette question. Un catholique peut examiner leurs effets et discuter leur portée. Il n'est pas obligé de tenir leur suffisance pour une vérité de foi.
Enfin, certains tirent de l'évolution une vision complète de l'existence. Ils affirment qu'il n'y aurait que de la matière, sans Créateur, sans âme et sans but. C'est l'évolutionnisme matérialiste. Cette expression désigne une pensée qui explique toute la réalité par la seule matière et exclut Dieu.
Une observation, une histoire proposée, une explication des mécanismes et une négation de Dieu ne se confondent pas. Montrer la première ne prouve pas automatiquement les suivantes. Inversement, rejeter la négation de Dieu ne demande pas de nier les changements observés. C'est en séparant ces idées que le débat devient compréhensible.
Dieu crée, et chaque personne reçoit son âme
La première vérité de foi est que tout ce qui existe vient de Dieu. Il crée librement et par amour. Le monde ne lui est pas imposé par une force supérieure. Il n'est pas non plus un accident qui échapperait à toute intention. Le Catéchisme, qui présente l'enseignement de l'Église, le dit ainsi :
« Nous croyons que Dieu a créé le monde selon sa sagesse. Il n'est point le produit d'une nécessité quelconque, d'un destin aveugle ou du hasard. »
Catéchisme de l'Église catholique, nº 295.[1]
Cette affirmation porte sur l'origine de toute l'existence. Elle ne décrit pas chaque étape de l'apparition des êtres vivants. Le concile du Latran IV et le concile Vatican I ont affirmé que Dieu a créé à partir de rien. Un concile est une réunion d'évêques qui peut définir l'enseignement de l'Église. Ici, cela signifie que rien n'existe indépendamment de Dieu.[2]
Il reste donc deux questions distinctes. D'abord : qui donne l'existence au monde ? Ensuite : de quelle manière les êtres vivants sont-ils apparus ? Répondre à la seconde n'efface pas la première. Si Dieu avait conduit une longue histoire du vivant, cette histoire dépendrait toujours entièrement de lui.
On distingue ainsi une création directe des corps et une création passant par un développement du vivant. Dans les deux cas, Dieu demeure le Créateur. La permission d'étudier la seconde possibilité ne signifie pas qu'elle serait prouvée. Elle signifie que cette possibilité, prise en elle-même, ne nie pas la création. Deux catholiques peuvent ainsi partager les mêmes vérités de foi et porter des jugements différents sur l'histoire du corps.
Le mot hasard demande lui aussi de l'attention. Dans une discussion scientifique, il peut concerner les changements étudiés et la manière dont ils surviennent. Dans une affirmation sur toute l'existence, il peut signifier qu'aucune intelligence ne veut le monde. La foi refuse cette seconde idée. Elle ne transforme pas chaque discussion sur les mécanismes en négation de Dieu.
La providence est l'action par laquelle Dieu veille sur sa création et la conduit. Elle ne serait pas un supplément ajouté une fois la vie apparue. Aucun événement ne peut se placer hors de sa puissance créatrice. Si une évolution a eu lieu, elle demeure donc sous sa conduite. Le document Communion et intendance le rappelle en 2004.[3]
La deuxième vérité concerne chaque être humain personnellement. Notre âme vient directement de Dieu. Le mot immédiatement, employé par l'Église, signifie ici que Dieu la crée directement. Il ne désigne pas une durée qu'on pourrait mesurer. Nos parents nous transmettent la vie corporelle ; ils ne produisent pas notre âme comme un caractère physique.[4]
Qu'appelle-t-on une âme spirituelle ? C'est ce qui, dans l'être humain, dépasse la matière et ne se réduit pas au corps. L'homme peut réfléchir à la justice, à la beauté ou à sa propre existence. Il ne connaît pas seulement une chose particulière : il peut aussi se demander ce qu'elle signifie.
Prenons la justice. L'homme peut juger une action précise, mais aussi réfléchir à ce qui rend une action juste. Il cherche alors une idée qui dépasse ce seul cas. C'est cette capacité que vise le raisonnement présenté ici.
Pour saint Thomas d'Aquin, cette capacité ne peut pas être le seul résultat d'une organisation du corps. C'est pourquoi il affirme que l'âme humaine dépasse la matière.[5] Il s'agit d'un raisonnement sur la nature de l'homme. On ne prétend pas observer l'âme comme on observerait une partie du corps. Le raisonnement et la foi portent ici sur ce qui dépasse une observation matérielle.
L'Église affirme aussi que l'âme est immortelle. Cela signifie qu'elle ne cesse pas d'exister à la mort du corps.[6] L'homme ne peut donc pas être entièrement expliqué par l'histoire de ses caractéristiques physiques. Même une explication très complète de son corps ne remplacerait pas cette dimension spirituelle.
Cette distinction est décisive pour la question de l'évolution. On peut étudier les ancêtres possibles du corps sans expliquer par là l'origine de l'âme. Pour la foi, l'apparition du premier homme demande un acte créateur direct de Dieu. Un changement du corps ne suffit pas, à lui seul, à produire une personne humaine.
Adam, Ève et une faute qui a vraiment eu lieu
La question de nos origines ne concerne pas seulement la forme de notre corps. Elle touche aussi notre histoire avec Dieu. La foi affirme qu'Adam et Ève sont réels. Ils ne sont pas seulement les noms donnés à une humanité sans commencement commun. Toute l'humanité descend de ce premier couple.
Le mot monogénisme désigne cette origine commune du genre humain. Le polygénisme, dans le sens discuté ici, affirme au contraire plusieurs origines humaines indépendantes. Il n'y aurait alors aucun Adam dont tous les hommes descendraient. Ces termes sont difficiles, mais la question qu'ils désignent est simple : avons-nous réellement une même famille à l'origine ?
Pie XII a écarté l'idée de véritables hommes qui ne descendraient pas d'Adam. Il le fait dans Humani Generis, en 1950.[7] Ce texte ouvre la recherche sur l'origine du corps, mais maintient l'unité de l'humanité. On ne peut donc pas isoler sa permission d'étudier l'évolution des limites qu'il lui donne.
Pourquoi cette origine commune compte-t-elle autant ? Parce qu'elle est liée au péché originel. Cette expression désigne la faute commise librement au commencement de l'histoire humaine, dont nous portons les conséquences. Il ne s'agit pas seulement de constater que chacun rencontre le mal. La foi affirme qu'une rupture réelle s'est produite dans notre relation avec Dieu.
La Genèse est un livre de la Bible. Son récit de la première faute peut employer des images sans que l'événement disparaisse. Une manière imagée de raconter n'est pas, par elle-même, une manière d'inventer. C'est la distinction que fait le Catéchisme au nº 390. Il reconnaît le langage imagé et maintient un fait survenu au commencement de l'histoire humaine.[8]
On peut comprendre cette distinction dans la vie courante. Une personne dit parfois qu'une décision a brisé une amitié. Le mot brisé est une image ; la rupture peut pourtant être réelle. Cette comparaison n'explique pas tous les détails de la Genèse. Elle montre seulement pourquoi employer une image ne revient pas à nier ce qu'on raconte.
Saint Paul met en relation Adam et le Christ. Le péché entre dans l'histoire humaine par un seul homme ; le salut vient par le Christ.[9] Le salut est l'œuvre par laquelle le Christ nous délivre du péché et nous ramène vers Dieu. On emploie aussi le mot Rédemption pour désigner cette œuvre.
Le concile de Trente a affirmé que le péché d'Adam se transmet à sa descendance. Il ne s'agit pas seulement d'imiter plus tard un mauvais exemple.[10] L'origine commune de l'humanité et la première faute appartiennent ainsi au même ensemble. Les séparer ferait perdre le lien que l'enseignement catholique établit entre notre commencement et le Sauveur.
Cela ne transforme pas la Genèse en manuel décrivant chaque étape de l'histoire des corps. Cela empêche en revanche d'en faire une histoire sans événement réel. Le corps peut rester un sujet d'enquête ; Adam et la faute originelle ne disparaissent pas pour autant. L'article sur le péché originel développe ce lien avec le salut.
Les questions que l'Église laisse ouvertes
Une fois ces vérités maintenues, plusieurs questions restent libres. La première est l'origine matérielle du corps humain. Dieu l'a-t-il créé directement, ou l'a-t-il préparé à travers une histoire du vivant ? Un catholique peut retenir cette seconde possibilité. Elle ne la transforme pas en obligation pour les croyants.
Pie XII a posé cette permission dans Humani Generis, en 1950. Une encyclique est une lettre du pape qui expose un enseignement. Celle-ci autorise les recherches et les débats sur l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà vivante. Elle maintient en même temps que chaque âme est créée directement par Dieu.[11]
Le point de départ envisagé est donc une matière qui vit déjà. Cette permission porte précisément sur la formation du corps humain. Elle ne résout pas d'un seul coup toutes les questions sur l'origine de la vie. Elle ne dit pas davantage qu'une transformation matérielle suffirait à expliquer l'âme.
La Genèse raconte que Dieu forme l'homme avec la poussière du sol.[12] Deux lectures sont permises concernant le corps. L'une y voit une création directe. L'autre y voit l'expression d'une préparation matérielle avant le don de l'âme. Aucune de ces deux lectures ne permet de supprimer l'action créatrice de Dieu.
La deuxième question est l'âge de la Terre. La foi n'impose pas à tous les catholiques de retenir un monde de quelques milliers d'années. Elle n'impose pas non plus d'interpréter les jours de la création comme des journées de vingt-quatre heures. Ces points ne possèdent pas le même statut que l'affirmation selon laquelle Dieu crée.
Un dogme est une vérité que l'Église définit comme devant être crue. Une interprétation traditionnelle peut être reçue et défendue sans devenir, pour autant, un dogme obligatoire. C'est le cas de la lecture d'une Terre jeune. La liberté d'en discuter ne rend pas cette lecture honteuse ou interdite.
Saint Augustin distinguait déjà le message de la Genèse d'une description matérielle trop étroite. Il ne comprenait pas nécessairement les jours de la création comme une succession de journées ordinaires.[13] Ces jours pouvaient exprimer un ordre dans l'œuvre créée, plutôt qu'un déroulement mesuré comme nos journées.
Cela montre pourquoi la question des jours doit être distinguée de celle du Créateur. On peut discuter la manière dont le temps est présenté sans nier que Dieu ait réellement créé. La liberté porte sur cette interprétation du récit. Elle ne transforme pas la création elle-même en une idée facultative.
Il avertissait aussi contre une manière imprudente de parler des choses naturelles au nom de la Bible. Dans la citation suivante, le mot infidèle désigne une personne qui ne partage pas la foi chrétienne. Les Écritures chrétiennes désignent ici la Bible :
« Il est tout à fait honteux, funeste, et à éviter à tout prix, qu'un infidèle entende un chrétien parler de ces choses comme d'après les Écritures chrétiennes, et dire de telles extravagances qu'en le voyant se tromper du tout au tout, il puisse à peine retenir son rire. »
Saint Augustin, De Genesi ad litteram, I, 19.[14]
Cet avertissement demande de distinguer une vérité de foi d'une explication personnelle des détails matériels. Il n'autorise pas à rejeter les événements que la Bible affirme. Il invite à savoir exactement ce qu'on défend. La discussion est approfondie dans Le monde a-t-il seulement 6 000 ans ?.
La troisième question est l'étendue de la parenté entre les êtres vivants. Tous auraient-ils un ancêtre commun ? Ou les grands groupes ont-ils des origines distinctes, avec des variations limitées ensuite ? Ce débat porte sur une question scientifique que l'Église ne tranche pas. L'article consacré aux limites de la théorie de l'évolution en examine les difficultés.
Il en va de même pour les mécanismes proposés. Un catholique peut juger les mutations et la sélection naturelle suffisantes, ou rester réservé. Cette appréciation demande des arguments concernant le vivant. Elle ne devient pas une vérité obligatoire simplement parce qu'un croyant la défend. La foi fixe des limites ; elle ne remplace pas une enquête sur le vivant.
Ce qui dépasse la liberté de discussion
La liberté précédente ne signifie donc pas que toutes les explications seraient compatibles avec le christianisme. Certaines ne décrivent pas seulement les êtres vivants : elles nient une vérité de foi. Le problème n'est alors plus la longueur supposée de l'histoire du corps. C'est ce qu'on affirme sur Dieu et sur la personne humaine.
La première limite concerne le Créateur. Affirmer que des transformations se produisent selon des mécanismes naturels n'équivaut pas à prouver que Dieu n'existe pas. La recherche décrit ici ce qui arrive matériellement. Dire ensuite que rien ne peut dépendre d'une intelligence créatrice ajoute une conclusion sur toute la réalité. Le matérialisme fait précisément ce passage.
La deuxième limite concerne l'âme. Le réductionnisme consiste ici à réduire toute la personne aux seuls phénomènes matériels. La pensée, la conscience et la liberté ne seraient que les effets du fonctionnement physique du cerveau. Cette affirmation exclut l'âme spirituelle. Elle contredit donc ce que l'Église enseigne sur l'être humain.[15]
Reconnaître un corps et chercher à comprendre son fonctionnement ne demande pourtant pas de nier l'âme. Les deux questions ne sont pas identiques. Une description des phénomènes matériels ne suffit pas à établir que toute autre réalité serait impossible. Le catholique peut donc prendre au sérieux la recherche sans réduire la personne à ce qu'elle mesure.
La troisième limite concerne notre origine commune. Une explication de l'humanité qui supprimerait tout Adam commun sortirait du cadre rappelé par Pie XII. La quatrième concerne la première faute. On ne peut pas remplacer cet événement par la seule idée que les humains font parfois le mal. Ce serait changer l'enseignement, et pas simplement son vocabulaire.
Ces limites éclairent le sens du oui donné au début. Oui à une évolution possible du corps ; aucune permission de supprimer Dieu, l'âme, Adam ou la première faute. Accepter cette recherche n'oblige pas à accepter toutes les conclusions qu'on lui associe. La version consacrée à l'objection de l'évolution contre la foi explique comment répondre à cette confusion.
Ce que les papes ont réellement enseigné
Le magistère est l'enseignement donné par le pape et les évêques dans l'exercice de leur mission. Sur cette question, les principes ont été maintenus et des précisions apportées au fil du temps. Il ne s'agit pas d'un passage d'une foi en Dieu à une foi dans le hasard. Les textes doivent être lus avec leurs permissions et leurs limites.
En 1893, Léon XIII rappelle que la Bible n'est pas un traité de sciences naturelles. Son encyclique Providentissimus Deus reprend sur ce point saint Augustin.[16] Le but de la Bible n'est pas de détailler le fonctionnement matériel de toutes les choses visibles. Un conflit apparent demande donc de regarder ce que le texte affirme réellement et ce que la recherche établit réellement.
Ce principe ne signifie pas que la Bible se tromperait sur ce qu'elle enseigne. Il empêche de lui attribuer une explication qu'elle ne donne pas. Un récit peut parler véritablement de Dieu et du commencement humain sans décrire tous les mécanismes du vivant. La distinction protège à la fois la lecture de la Bible et la recherche.
En 1950, Pie XII aborde directement l'origine du corps humain dans Humani Generis. Il permet d'étudier sa formation à partir d'une matière vivante déjà existante.[17] Deux exigences accompagnent cette ouverture : la création directe de l'âme et l'origine commune de l'humanité.[18] La permission et ces exigences appartiennent au même texte.
Le message officiel de Jean-Paul II du 22 octobre 1996 contient ensuite une phrase célèbre :
« Aujourd'hui, près d'un demi-siècle après la parution de l'encyclique, de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l'évolution plus qu'une hypothèse. »
Saint Jean-Paul II, message à l'Académie pontificale des sciences, § 4.[19]
Cette phrase ne doit être ni effacée ni isolée. Le message reconnaît la portée des recherches évoquées. Mais il parle aussi de plusieurs théories de l'évolution. Il distingue les explications compatibles avec la foi de celles qui réduisent l'esprit à la matière. Il maintient que l'âme vient directement de Dieu.[20]
Le paragraphe suivant affirme une différence profonde entre l'animal et l'homme.[21] Cette différence concerne la nature même de la personne, et pas seulement des capacités plus développées. Lire le message comme une approbation générale de toutes les explications matérialistes lui fait donc dire autre chose. Son appréciation scientifique ne transforme pas les mécanismes de l'évolution en dogmes.
Il faut aussi attribuer correctement la phrase. Nous disposons d'un message publié officiellement au nom du pape. Les circonstances exactes de sa remise font l'objet d'une discussion qui ne permet pas de tout établir. Le Centre d'Étude et de Prospective sur la Science affirme que l'audience prévue avait été annulée.[22] Cette affirmation demeure celle de ce centre.
Le classement du texte parmi les messages ne prouve pas, à lui seul, les circonstances de sa remise. Les sources mentionnées ne permettent pas non plus d'identifier un autre rédacteur ou un manuscrit du pape.[23] On écrit donc que le message de Jean-Paul II affirme ces mots. On ne prétend ni connaître une prise de parole orale ni pouvoir retirer au texte son attribution officielle.
En 2005, le cardinal Christoph Schönborn rappelle à son tour une distinction essentielle. La descendance commune peut être envisagée. Affirmer que cette histoire échappe à toute conduite de Dieu pose une autre question.[24] Son intervention porte sur le passage d'une histoire du corps à une affirmation qui exclut toute intention créatrice. Elle ne revient pas à nier indistinctement toutes les observations du vivant.
Benoît XVI reprend le sujet à Castel Gandolfo en 2006. En 2007, parlant de l'opposition entre création et évolution, il déclare :
« Cette opposition est une absurdité parce que, d'un côté, il existe de nombreuses preuves scientifiques en faveur d'une évolution qui apparaît comme une réalité que nous devons voir et qui enrichit notre connaissance de la vie et de l'être comme tel »
Benoît XVI, rencontre avec le clergé des diocèses de Belluno-Feltre et de Trévise, 24 juillet 2007.[25]
Benoît XVI explique qu'étudier l'évolution du vivant ne s'oppose pas, en soi, à croire en un Créateur. Le débat ne se réduit pas au choix entre examiner le vivant et croire en Dieu. La séparation essentielle concerne une lecture ouverte à Dieu et une lecture qui l'exclut d'avance. L'histoire matérielle ne suffit pas à décider que le monde serait sans intention.
La science et la foi cherchent une même vérité
Le principe qui soutient cette position est simple : ce qui est vrai ne peut pas contredire ce qui est vrai. Dieu donne à l'homme la capacité de réfléchir et de rechercher. Il lui fait aussi connaître des vérités par la foi. Il ne peut pas être l'auteur de deux vérités réellement opposées.[26]
Cela ne signifie pas que tout désaccord apparent soit facile à résoudre. Il peut venir d'une interprétation scientifique trop assurée ou d'une mauvaise lecture de la Bible. La réponse demande alors d'examiner les deux côtés. Elle ne consiste ni à abandonner la foi ni à décider que les faits seraient sans importance.
Il est utile de distinguer les questions, comme on le fait devant une œuvre. Décrire sa matière et sa fabrication ne répond pas entièrement à la question de son auteur et de son intention. La comparaison a ses limites, mais elle éclaire une différence réelle. Comprendre comment une chose fonctionne ne suffit pas à expliquer pourquoi elle existe.
La recherche sur les origines peut ainsi enrichir notre connaissance du monde créé. Le Catéchisme accueille les connaissances concernant l'âge du monde, les formes vivantes et l'apparition de l'homme.[27] Elles peuvent conduire à admirer davantage le Créateur. Elles n'obligent pas à penser que son action diminue à mesure que nos explications progressent.
Deux erreurs restent à éviter. La première consiste à faire correspondre à tout prix chaque détail de la Genèse à une explication scientifique. La seconde consiste à rejeter une observation simplement parce qu'elle dérange une lecture personnelle. Dans les deux cas, on confond ce que la foi affirme avec ce qu'on lui fait dire.
Le lecteur peut approfondir ce rapport dans la réponse à l'objection de la science contre la foi. L'article Un catholique peut-il être scientifique ? développe la même confiance. Chercher avec rigueur et recevoir la foi ne sont pas deux fidélités qui devraient nécessairement se combattre.
Comment se situer sans peur ni confusion ?
Un catholique n'a pas besoin de choisir immédiatement une réponse à toutes les questions scientifiques. Il peut reconnaître ce qu'il comprend, examiner les arguments et réserver son jugement sur le reste. Cette attitude ne l'autorise pas à appeler certain ce qui demeure discuté. Elle ne l'oblige pas davantage à tenir pour interdit ce que l'Église permet.
Si une histoire évolutive du corps humain était solidement établie, la foi ne serait pas détruite. La possibilité d'une telle histoire a été admise par Pie XII. Dieu demeurerait le Créateur, et chaque âme resterait son don direct. Le déroulement d'une histoire dans le temps ne supprimerait ni son action ni son intention.
Inversement, juger les mécanismes proposés insuffisants ne constitue pas, en soi, un refus de la science. Une réserve scientifique demande des arguments scientifiques. Elle se discute sur ce terrain. La foi n'oblige pas à adopter l'explication associée à Darwin pour prouver qu'on serait un croyant ouvert ou raisonnable.
Plusieurs positions sont ainsi possibles. Certains catholiques pensent que Dieu a créé à travers une évolution qu'il conduit. On appelle cette position évolution théiste. Le mot théiste signifie ici qu'elle reconnaît Dieu, au lieu de l'exclure. Elle reste soumise aux exigences concernant l'âme et l'origine de l'humanité.
D'autres défendent le dessein intelligent. Cette expression désigne l'idée que l'organisation du vivant manifeste une intelligence qui l'ordonne. Cette position reste libre, sans décision de l'Église sur ses arguments. Être compatible avec la foi ne signifie donc pas avoir reçu une validation scientifique de l'Église.
D'autres encore préfèrent une création distincte des grands groupes vivants et restent réservés sur les grandes transformations proposées. Certains retiennent une Terre jeune et une lecture des jours comme des journées ordinaires. Cette dernière position est une interprétation traditionnelle reçue, défendable et non obligatoire. Elle ne doit être ni imposée comme dogme ni déclarée interdite.
Ces positions diffèrent réellement. On ne peut pas les déclarer toutes prouvées au seul motif qu'elles sont permises. Mais on peut reconnaître la liberté de recherche sans soupçonner aussitôt la foi de celui qui choisit autrement. La discussion devient plus juste lorsque chacun précise ce qu'il affirme et sur quels arguments il s'appuie.
Ce qu'il faut retenir
- Les variations observées existent. Les reconnaître ne demande pas de renoncer à la foi.
- Dieu crée tout. Aucune histoire du vivant ne peut le rendre absent de sa création.
- Chaque âme vient directement de Dieu. Elle ne résulte pas d'une transformation de la matière.
- Adam, Ève et la première faute sont réels. Ils ne sont pas remplacés par de simples symboles.
- Une évolution du corps peut être admise sous conditions. Cette possibilité n'est pas une obligation.
- L'âge de la Terre et la portée des mécanismes restent discutables. Ils ne sont pas des dogmes.
- Nier le Créateur est incompatible avec la foi. Décrire un mécanisme naturel ne prouve pas que Dieu n'existe pas.
À la question posée par le titre, la réponse est donc oui, avec des distinctions précises. Un catholique peut tenir que le corps humain s'est formé à partir d'une matière déjà vivante. Il garde les vérités de foi exposées ici.
Cette permission ne prouve pas, à elle seule, que cette histoire soit vraie. Il peut aussi rester réservé sur cette explication. Dans les deux cas, il garde les vérités de foi et donne aux arguments scientifiques leur véritable place.
Cette liberté permet d'avancer sereinement. Nous ne sommes pas obligés d'avoir déjà résolu chaque difficulté pour chercher avec intelligence. Notre origine ne se réduit pas à une discussion sur la matière. Le Dieu qui crée le monde donne aussi à chaque personne son âme. La recherche de la vérité peut ainsi accompagner la confiance en lui.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, Mame/Plon, 1992, nº 295. Texte intégral : vatican.va.
1IVᵉ concile œcuménique du Latran (1215), Firmiter credimus, ch. 1, Denzinger-Schönmetzer nº 800 ; concile Vatican I, Dei Filius, 24 avril 1870, ch. 1 et canons, Denzinger-Schönmetzer nº 3021-3025. Références de l'article source sur la création à partir du néant.
2Commission théologique internationale, Communion et intendance : l'être humain créé à l'image de Dieu, 2004, § 69. Document approuvé sous la présidence du cardinal Joseph Ratzinger. Texte sur vatican.va.
3Catéchisme de l'Église catholique, nº 366 : création immédiate de chaque âme spirituelle par Dieu et immortalité de l'âme.
4 6 15Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ, q. 75, a. 2 et a. 5, sur l'immatérialité de l'âme intellectuelle.
5Pie XII, Humani Generis, 1950, § 37, sur le polygénisme et Adam comme premier père commun. Texte sur vatican.va.
7 18Catéchisme de l'Église catholique, nº 390, sur le langage imagé du récit et l'événement réel au commencement de l'histoire humaine.
8Saint Paul, Épître aux Romains 5, 12-21, traduction liturgique AELF, sur Adam, le péché et le salut par le Christ.
9Concile de Trente, session V, Décret sur le péché originel, 17 juin 1546, canon 3, Denzinger-Schönmetzer nº 1513.
10Pie XII, encyclique Humani Generis, 12 août 1950, § 36 : permission encadrée des recherches sur l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante ; création immédiate des âmes par Dieu. Texte officiel français sur vatican.va.
11 17Genèse 2, 7, traduction liturgique AELF, sur l'homme formé avec la poussière du sol.
12Saint Augustin, De Genesi ad litteram, IV, et La Cité de Dieu, XI, 6-9, sur les jours de la création.
13Saint Augustin, De Genesi ad litteram libri duodecim, I, 19, 39, vers 401-415. Traduction donnée par la source d'après la Bibliothèque Augustinienne, P. Agaësse et A. Solignac, BA 48, Desclée de Brouwer, 1972.
14Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus, 18 novembre 1893, citant saint Augustin, De Genesi ad litteram, II, 9. Texte sur vatican.va.
16Saint Jean-Paul II, Message à l'Académie pontificale des sciences, 22 octobre 1996, § 4. Texte intégral sur vatican.va.
19Saint Jean-Paul II, même message, 22 octobre 1996, § 5 : création immédiate de l'âme et rejet des explications matérialistes de l'esprit.
20Saint Jean-Paul II, même message, 22 octobre 1996, § 6 : différence de nature entre l'homme et l'animal.
21Centre d'Étude et de Prospective sur la Science, Jean-Paul II et la théorie de l'évolution. Le centre affirme que l'audience fut annulée et le texte non prononcé. L'article source conserve cette attribution sans confirmation indépendante par le seul classement du message.
22L'article source précise que les sources consultées n'identifient ni un rédacteur tiers ni un manuscrit autographe. Cette absence ne tranche pas la part personnelle du pape et ne modifie pas l'attribution officielle du message.
23Cardinal Christoph Schönborn, Finding Design in Nature, The New York Times, 7 juillet 2005. Texte intégral.
24Benoît XVI, Rencontre avec le clergé des diocèses de Belluno-Feltre et de Trévise, église Saint-Justin-Martyr, Auronzo di Cadore, 24 juillet 2007. Citation reprise dans la traduction française de la source. Texte officiel.
25Catéchisme de l'Église catholique, nº 159, citant Vatican I, Dei Filius, Denzinger-Schönmetzer nº 3017, et Gaudium et Spes, 36.
26Catéchisme de l'Église catholique, nº 283, sur les recherches concernant les origines et l'enrichissement de nos connaissances ; cf. nº 284 sur la question du sens.
27