Ali ibn Abi Talib (en arabe 'Alî ibn Abî Tâlib, vers 599/600-661) est le cousin germain puis le gendre de Mahomet, et l'une des figures les plus disputées de l'histoire musulmane. Pour l'islam sunnite, il est le quatrième et dernier des califes « bien guidés » (al-khulafâ' al-râshidûn), gouvernant la communauté de 656 à 661 après les califats d'Abu Bakr, d'Omar ibn al-Khattâb et d'Othmân ibn Affân. Pour l'islam chiite, il est bien davantage : le premier imam, désigné selon cette tradition par Dieu lui-même à travers Mahomet, et dont l'éviction de la succession immédiate du Prophète constitue la blessure fondatrice autour de laquelle se structure toute l'identité chiite.[1]
Élevé dans le foyer même de Mahomet, premier enfant à embrasser l'islam naissant, époux de Fâtima az-Zahra — seule fille du Prophète à avoir une postérité —, père de Hassan et Hussein, combattant réputé pour son courage lors des grandes batailles de l'islam primitif, Ali incarne aux yeux de la quasi-totalité des musulmans, sunnites comme chiites, une figure de piété, de savoir et de bravoure exceptionnelle.[2] Son accession tardive au califat, en 656, se solde cependant par cinq années de guerre civile ininterrompue — la bataille du Chameau contre Aïcha, Talha et Zubayr, la bataille de Siffîn contre Muâwiya, la sécession des kharijites et le massacre de Nahrawân — avant son assassinat à Kufa en 661, qui ouvre la voie à la dynastie omeyyade et scelle, pour des siècles, la fracture entre sunnisme et chiisme.[3]
Sa mémoire déborde très largement le cadre politique : il est vénéré comme le fondateur de quasi toutes les chaînes initiatiques du soufisme, l'auteur présumé du Nahj al-Balâgha — l'un des plus grands monuments de la prose arabe classique —, et le premier maillon d'une lignée de douze imams que le chiisme duodécimain tient pour infaillibles.[4] Cet article retrace sa vie telle que la rapporte la tradition biographique musulmane classique, croisée avec les travaux des islamologues académiques contemporains ; il ne reprend pas ici la biographie de Mahomet ni la discussion doctrinale d'ensemble sur l'islam, développées dans Mahomet et Que dit l'Église sur l'islam ?, et renvoie à Aïcha bint Abi Bakr, à Fâtima az-Zahra et à Othmân ibn Affân pour le détail de plusieurs épisodes qu'ils traitent en profondeur.
En quelques dates
- Vers 599-600Naissance à La Mecque
- Vers 605Recueilli par Mahomet
- Vers 609-610Conversion à l'islam
- 622La nuit du sacrifice (Laylat al-Mabit)
- 1-2 AH / 623-625Mariage avec Fâtima az-Zahra
- 624-630Les grandes batailles de l'islam naissant
Badr, Uhud, le Fossé, Khaybar : Ali s'illustre comme porte-étendard et combattant redouté, sauf à Tabûk (630) où il reste gouverner Médine.[10]
- 18 dhû l-hijja 10 AH / 16 mars 632Ghadîr Khumm
- 632Mort de Mahomet et assemblée de Saqifa
- 644Le conseil des six
Après l'assassinat d'Omar, Ali est candidat au califat face à Othmân dans le conseil électif institué par Omar ; il n'est pas retenu.[13]
- 18 juin 656Accession au califat
Au lendemain de l'assassinat d'Othmân, Ali est acclamé calife à Médine, dans des circonstances contestées par une partie de la communauté.[14]
- 8 décembre 656Bataille du Chameau
Ali défait près de Bassora la coalition levée par Aïcha, Talha et Zubayr, qui réclamaient la punition des meurtriers d'Othmân.[15]
- 656-657Transfert de la capitale à Kufa
Ali installe le siège du califat à Kufa, en Irak, plus proche de ses soutiens militaires.[16]
- 26-28 juillet 657Bataille de Siffîn
Face à Muâwiya, gouverneur de Syrie, l'armée d'Ali est sur le point de l'emporter lorsque les Syriens lèvent des Corans sur leurs lances pour arrêter le combat.[17]
- 17 juillet 658Bataille de Nahrawân
Ali écrase les kharijites, ses anciens partisans qui avaient rejeté l'arbitrage de Siffîn au nom du seul jugement de Dieu.[18]
- 28-30 janvier 661Attentat de Kufa et mort d'Ali
Le kharijite Ibn Muljam frappe Ali d'un coup d'épée empoisonnée à la Grande Mosquée de Kufa le 19 ramadan (28 janvier) ; le calife meurt deux jours plus tard, le 21 ramadan (30 janvier).[19]
- Août 661Traité entre Hassan et Muâwiya
Le fils aîné d'Ali cède le califat à Muâwiya, fondant la dynastie omeyyade et clôturant l'ère des califes « bien guidés ».[20]
Un enfant du foyer du Prophète
Naissance hachémite et généalogie contestée
Ali naît à La Mecque vers 599-600, traditionnellement situé au 13 rajab, dans le clan des Banû Hâshim, l'une des branches les plus respectées — sans être la plus riche — de la tribu qraychite.[21] Il est le fils d'Abû Tâlib ibn Abd al-Muttalib, oncle paternel de Mahomet et chef du clan hachémite après la mort de son propre père, et de Fâtima bint Asad, elle-même issue des Banû Hâshim par une autre branche.[22] Cette double appartenance fait d'Ali le cousin germain de Mahomet par les hommes, et le place, dès sa naissance, au cœur du clan qui protégera bientôt le Prophète naissant contre l'hostilité qraychite.
Une tradition largement diffusée — reprise hors du seul cercle chiite — veut qu'Ali soit né à l'intérieur même de la Kaaba, cas unique dans toute la biographie islamique classique.[23] Les historiens académiques contemporains restent toutefois prudents : les données généalogiques et les récits de naissance remontant au VIᵉ siècle échappent, par nature, à toute vérification indépendante des sources musulmanes elles-mêmes, rédigées plus d'un siècle après les faits.[24] Cette réserve méthodologique, courante chez les islamologues, ne remet pas en cause l'essentiel du cadre familial d'Ali, mais invite à distinguer le noyau historique relativement solide (filiation, clan, lien de parenté avec Mahomet) des développements légendaires postérieurs (lieu exact de la naissance, circonstances merveilleuses).
Recueilli par Mahomet pendant une famine
Vers l'âge de cinq ans, une sécheresse frappe La Mecque et appauvrit Abû Tâlib, alors chargé d'une famille nombreuse. Mahomet — déjà à l'aise financièrement grâce à son mariage avec Khadîja bint Khuwaylid — propose à son oncle de prendre en charge l'un de ses enfants pour alléger sa charge ; il persuade son autre oncle, al-Abbâs, de faire de même.[25] Al-Abbâs recueille Ja'far, futur Ja'far al-Tayyâr (« celui qui vole », martyr de Mu'ta en 629), tandis que Mahomet prend Ali sous son toit. Ali grandit ainsi dans le foyer même du futur prophète et de Khadîja — un fait que la tradition chiite retient comme la preuve qu'Ali, à la différence de la quasi-totalité des autres compagnons convertis à l'âge adulte, n'a jamais pratiqué l'idolâtrie de son plein gré.
Le premier converti ? Un désaccord fondateur
Vers 609-610, alors qu'il n'a qu'environ dix ans, Ali compte, selon la tradition la plus répandue, parmi les tout premiers musulmans — pour le chiisme et pour une partie des sources sunnites anciennes, il en serait même le tout premier converti masculin, avant Abû Bakr lui-même.[26] L'épisode le plus souvent invoqué à l'appui de cette priorité est le « banquet des Banû Hâshim » (da'wat dhûl-'ashîra), rapporté par Ibn Ishâq dans la recension d'Ibn Hishâm : réunissant les membres de son clan pour leur annoncer sa mission, Mahomet aurait demandé lequel d'entre eux voulait bien être son soutien, son frère et son successeur — seul le jeune Ali, dit le récit, se serait levé pour répondre à l'appel.[27]
Al-Tabarî (m. 923), plus prudent que ses devanciers, rapporte plusieurs traditions contradictoires sur l'ordre exact de conversion entre Ali, Abû Bakr et l'affranchi Zayd ibn Hâritha, sans trancher personnellement.[28] D'autres sources sunnites distinguent Ali comme « premier enfant converti » et réservent le titre de premier converti adulte à Abû Bakr ou à Zayd — une nuance qui, dès les toutes premières générations musulmanes, laisse déjà transparaître la question de la priorité spirituelle d'Ali comme un enjeu politique autant que biographique.[29] L'historien Wilferd Madelung, dont l'étude de référence sur la succession de Mahomet est régulièrement identifiée par la critique académique comme penchant vers la lecture favorable à Ali, considère néanmoins cette priorité de conversion comme l'un des éléments les mieux attestés de la biographie d'Ali, quoique son interprétation politique reste disputée.[30]
La nuit du sacrifice et l'Hégire
En 622, à la veille de l'Hégire, un groupe de chefs qraychites encercle la maison de Mahomet à La Mecque avec l'intention de l'assassiner pendant son sommeil. Ali accepte alors de s'allonger dans le lit du Prophète, enveloppé dans son manteau, pour faire croire à sa présence et permettre à Mahomet de s'échapper vers la grotte de Thawr, avant de rejoindre Médine quelques jours plus tard.[31] Cette Laylat al-Mabit (« nuit du coucher »), rapportée aussi bien par les sources sunnites que chiites, compte parmi les très rares épisodes de la vie d'Ali sur lesquels les deux traditions s'accordent sans réserve — un fait suffisamment remarquable pour être souligné, tant l'essentiel de sa biographie ultérieure sera au contraire l'objet de lectures divergentes.
La tradition exégétique, reprise aussi bien par des commentateurs chiites que par certains tafsirs sunnites classiques, rattache à ce sacrifice le verset coranique suivant :
« Parmi les hommes, il en est un qui se vend lui-même pour la recherche de l'agrément de Dieu. Et Dieu est plein de compassion envers ses serviteurs. » — Coran, sourate al-Baqara, verset 2, 207[32]
Ali ne reste à La Mecque que le temps de restituer à leurs propriétaires légitimes les dépôts confiés au Prophète par des Mecquois — juifs et polythéistes compris — qui, malgré l'hostilité religieuse ambiante, continuaient de lui faire confiance comme dépositaire honnête.
Le gendre du Prophète
Le mariage avec Fâtima az-Zahra
Selon la tradition biographique la plus répandue, Abû Bakr puis Omar ibn al-Khattâb avaient chacun demandé la main de Fâtima, fille de Mahomet et Khadîja, et essuyé un refus.[33] Le mariage fut finalement contracté avec Ali, probablement dans le courant de l'an 1 ou 2 de l'Hégire (623-625), selon certaines chronologies peu après la bataille de Badr — Wikishia, source chiite, avance la date précise du 1ᵉʳ dhû l-hijja an 2 (25 mai 624).[34] Le récit complet de ce mariage, de ses enfants — Hassan, Hussein, Zaynab et Umm Kulthum —, et de la vie du couple relève de l'article dédié à Fâtima az-Zahra, qui en développe le détail ; on se contentera ici de noter les éléments propres à la biographie d'Ali lui-même.
Une dot devenue référence juridique
N'ayant rien à offrir comme dot (mahr), Ali vendit, sur suggestion de Mahomet, son armure — un bouclier de mailles surnommé al-hutamiyya, cadeau antérieur du Prophète — à Othmân ibn Affân, pour une somme que les versions font varier entre 400 et 480 dirhams d'argent.[35] Othmân, dit la tradition, restitua ensuite le bouclier à Ali en cadeau de mariage. Ce montant, rapporté notamment par Abû Dâwûd (hadith n° 2125) et par al-Nasâ'î (hadith n° 3375) via une chaîne remontant à Ibn Abbâs, est devenu dans la jurisprudence sunnite classique le mahr al-sunna — la dot de référence jugée modeste et conforme à l'exemple prophétique, opposée aux dots excessives que certains juristes ultérieurs jugeront contraires à l'esprit de simplicité de l'islam primitif.[36]
Le guerrier de l'islam naissant
Du vivant de Mahomet, Ali participe à la quasi-totalité des grandes batailles de la jeune communauté musulmane, s'y illustrant à la fois comme porte-étendard et comme combattant redouté pour sa force et son courage personnels.
| Bataille | Date | Rôle d'Ali |
|---|---|---|
| Badr | 624 | Porte-étendard ; tue en duel Walîd ibn Utba, frère de Hind |
| Uhud | 625 | Défend Mahomet blessé ; tradition (contestée) d'une voix célébrant son courage |
| Le Fossé (Khandaq) | 627 | Duel et victoire sur le champion qraychite Amr ibn Abd Wudd |
| Khaybar | 628 | Reçoit l'étendard après la guérison miraculeuse de ses yeux ; tue le champion juif Marhab |
| Tabûk | 630 | Seule campagne majeure absente ; laissé gouverneur intérimaire de Médine |
Badr, Uhud et la légende de l'épée Dhu'l-Fiqar
À la bataille de Badr (624), première victoire militaire de l'islam, Ali est porte-étendard des musulmans ; il y tue en duel Walîd ibn Utba, frère de la future Hind bint Utba, et, selon une autre tradition, également Talha ibn Abî Talha, porte-étendard des polythéistes.[37] C'est à l'issue de cette bataille que Mahomet lui aurait offert, selon une tradition rapportée par al-Tirmidhî mais qu'il qualifie lui-même de hasan gharîb — c'est-à-dire reposant sur une chaîne de transmission unique et peu corroborée —, l'épée à double pointe Dhu'l-Fiqar, devenue depuis l'un des symboles les plus reconnaissables de l'iconographie chiite et soufie.[38]
À Uhud (625), Ali défend farouchement un Mahomet blessé et encerclé. La tradition biographique rapportée par al-Tabarî — mais absente des recueils canoniques de hadith — fait entendre, à ce moment du combat, une voix venue du ciel proclamant : « Pas de héros si ce n'est Ali, pas d'épée si ce n'est Dhu'l-Fiqar » (lâ fatâ illâ 'Alî, lâ sayfa illâ Dhû'l-Fiqâr).[39] Cette formule, extrêmement populaire dans l'iconographie et la piété populaire chiites comme soufies, est cependant jugée fabriquée (mawdû') par des critiques classiques du hadith comme Ibn al-Jawzî, en raison de la faiblesse de ses chaînes de transmission — un jugement qui invite à la ranger parmi les légendes édifiantes plutôt que parmi les faits historiquement établis.[40]
Le duel du Fossé contre Amr ibn Abd Wudd
Lors de la bataille du Fossé (Khandaq, 627), le champion qraychite Amr ibn Abd Wudd, réputé valoir mille hommes au combat, franchit la tranchée creusée sur ordre de Mahomet et lance un défi en duel qu'aucun musulman n'ose relever. Mahomet, selon la tradition, refuse d'abord qu'Ali s'engage avant de céder ; Ali tue Amr ibn Abd Wudd au terme d'un combat resté célèbre dans la mémoire islamique, provoquant la retraite en déroute des tribus confédérées.[41] Un hadith rapporté par al-Hâkim al-Nîshâpûrî dans son Mustadrak 'alâ l-Sahîhayn (t. 3, p. 34, n° 4327), largement repris par la tradition chiite mais dont l'authenticité reste discutée par les spécialistes du hadith, attribue à Mahomet cette appréciation du duel : « Le duel d'Ali contre Amr ibn Abd Wudd, le jour du Fossé, vaut plus que toutes les bonnes œuvres de ma communauté jusqu'au Jour de la Résurrection. »[42]
Khaybar : l'étendard, les yeux guéris et la porte contestée
Lors du siège de la forteresse juive de Khaybar (628), Mahomet annonce la veille de l'assaut décisif : « Demain, je donnerai l'étendard à un homme par la main de qui Dieu accordera la victoire. » Le lendemain, Ali, souffrant des yeux, est amené devant lui ; Mahomet lui touche les yeux, qui guérissent aussitôt, avant de lui remettre l'étendard en ces termes rapportés dans le recueil de Muslim :
« Je donnerai l'étendard à quelqu'un par la main de qui Dieu accordera la victoire, qui aime Dieu et Son Messager, et que Dieu et Son Messager aiment. » — Mahomet, rapporté par Sahl ibn Sa'd, cité dans Sahih Muslim, hadith 2406, Livre des mérites des Compagnons[43]
Ce même épisode figure, dans des termes très proches, dans Sahih al-Bukhârî, hadith 3701, ce qui en fait l'un des faits les mieux attestés de la biographie militaire d'Ali.[44] La tradition rapporte encore qu'Ali tua en duel le champion juif Marhab, défenseur de la forteresse d'al-Qamûs — celle-là même dont Abû Bakr, quelques jours plus tôt, n'était pas parvenu à s'emparer.[45]
Une tradition populaire beaucoup plus tardive, très répandue dans l'iconographie chiite, veut également qu'Ali ait arraché de ses mains la porte de la forteresse de Khaybar pour s'en servir de bouclier ou de pont, porte que quarante hommes réunis n'auraient ensuite pu soulever. Cet épisode est cependant jugé inauthentique par les critiques du hadith sunnites les plus rigoureux : al-Sakhâwî déclare toutes les chaînes de transmission qui le rapportent extrêmement faibles, jugement partagé par al-Bayhaqî et Ibn Kathîr.[46] Il s'agit là d'un exemple caractéristique de légende édifiante née de la vénération populaire pour Ali, à distinguer soigneusement des faits établis par la critique historique du hadith.
Tabûk et le hadith de la position d'Aaron
L'expédition de Tabûk (630) contre l'Empire byzantin est la seule grande campagne du vivant de Mahomet à laquelle Ali ne participe pas : le Prophète le laisse gouverneur intérimaire de Médine. C'est à cette occasion qu'est rapporté l'un des hadiths les plus célèbres concernant Ali — accepté, fait suffisamment rare pour être souligné, aussi bien par les recueils sunnites que par la tradition chiite :
« N'es-tu pas satisfait, Ali, d'être pour moi ce qu'Aaron était pour Moïse, si ce n'est qu'il n'y aura pas de prophète après moi ? » — Mahomet, rapporté dans Sahih al-Bukhârî, hadith 4416, et Sahih Muslim, hadith 2404, également transmis par Sunan al-Tirmidhî et Sunan Ibn Mâja[47]
L'accord sur l'authenticité du hadith ne s'étend cependant pas à son interprétation. Les sunnites y voient une simple marque d'honneur et de confiance personnelle — Aaron n'ayant jamais succédé à Moïse comme législateur, mais l'ayant seulement secondé de son vivant —, sans portée dynastique. Les chiites, au contraire, y lisent une désignation implicite : de même qu'Aaron fut, selon le Coran lui-même, associé de plein droit à l'autorité de Moïse, Ali le serait à celle de Mahomet.[48] Cette divergence d'interprétation, déjà présente sur un texte pourtant consensuel dans son authenticité, annonce le désaccord bien plus radical qui s'ouvrira deux ans plus tard à Ghadîr Khumm.
Ghadîr Khumm : l'événement qui divise l'islam
Le sermon de la mare de Khumm
Le 18 dhû l-hijja de l'an 10 de l'Hégire (16 mars 632), au retour du pèlerinage d'adieu, Mahomet fait arrêter la caravane des pèlerins près de la mare — ou oasis — de Khumm, non loin d'al-Juhfa, sur la route entre La Mecque et Médine.[49] Devant une foule nombreuse, il prend la main d'Ali et prononce une phrase restée depuis au centre de la controverse la plus fondamentale de l'histoire islamique :
« De quiconque je suis le mawlâ, Ali est aussi son mawlâ. Ô Dieu, sois l'allié de qui l'a pour allié, et l'ennemi de qui l'a pour ennemi. » — Mahomet, à Ghadîr Khumm, rapporté notamment dans Sunan al-Tirmidhî, hadith 3713, et le Musnad d'Ahmad ibn Hanbal[50]
Ce hadith figure, sous des formulations voisines, dans un nombre exceptionnellement élevé de chaînes de transmission — plus de trente selon le Musnad d'Ahmad ibn Hanbal, attribuées à plus de dix Compagnons différents distincts —, également rapporté par al-Nasâ'î (Khasâ'is 'Alî, hadith 79) et Ibn Mâja (hadith 121).[51] Al-Tirmidhî lui-même le qualifie de hasan gharîb pour la version qu'il transmet, mais des autorités postérieures du hadith — al-Dhahabî, qui le juge mutawâtir (transmis par un nombre de chaînes tel qu'il exclut toute collusion), Ibn Hajar al-'Asqalânî et al-Haythamî — l'estiment globalement bien attesté, quelles que soient les réserves portant sur telle ou telle chaîne particulière.[52]
« Mawlâ » : un mot, deux lectures
Toute la controverse tient à un seul mot arabe, mawlâ, dont la racine w-l-y (« être proche de », « avoir autorité sur ») recouvre, selon le lexicographe classique Ibn Manzûr (Lisân al-'Arab), plus d'une quarantaine de sens possibles : maître, seigneur, client, affranchi, allié, patron, protecteur, tuteur — ou successeur.[53]
| Lecture | Sens retenu de « mawlâ » | Argument principal |
|---|---|---|
| Sunnite | Ami proche, soutien, protecteur | Une décision aussi capitale que la succession n'aurait pas reposé sur un terme aussi ambigu ; le hadith est un éloge, pas une nomination |
| Chiite | Chef, autorité légitime | Parallèle avec la phrase du même sermon « plus digne d'autorité sur vous que vous-mêmes » (awlâ bikum min anfusikum), lue comme synonyme de « mawlâ » |
| Académique (Veccia Vaglieri) | Proche du sens sunnite, patronage/protection | L'événement lui-même (prise de la main, question rhétorique) est peu contesté ; seule l'interprétation du terme fait débat |
La lecture sunnite tient que l'épisode, quelle que soit son authenticité largement reconnue, loue la piété et le rang d'Ali sans instituer de succession politique — d'autant que la phrase est immédiatement suivie d'une formule de bénédiction (« sois l'allié de qui l'a pour allié ») qui, selon cette lecture, s'apparente davantage à une prière qu'à un acte juridique de nomination.[54] La lecture chiite, à l'inverse, considère Ghadîr Khumm comme le moment même où l'islam fut « parachevé » — un rattachement traditionnel chiite au verset coranique 5, 3 — et où Ali fut explicitement institué wasî, légataire spirituel et politique du Prophète.[55] Cette journée est célébrée chaque année par les chiites comme l'Aïd al-Ghadîr, qu'ils tiennent pour la plus grande des fêtes (Eid Allah al-Akbar), devant l'Aïd al-Fitr et l'Aïd al-Adha — et bien distincte de l'Achoura, qui est une commémoration de deuil et non une fête.[56]
Ce qu'en disent les islamologues
Sur le terrain académique, la controverse traverse aussi les études universitaires elles-mêmes. Wilferd Madelung, dans son étude de référence sur la succession de Mahomet, soutient qu'Ali fut explicitement désigné à Ghadîr Khumm et par d'autres indices convergents, et que le schisme qui s'ensuivit ne fut pas inévitable mais résulta de choix politiques concrets ayant marginalisé sa revendication.[57] Hassan Abbas, dans sa biographie récente publiée par Yale University Press, suit une lecture proche.[58] Plusieurs recensions académiques de ces deux ouvrages relèvent cependant que leurs auteurs penchent, l'un comme l'autre, vers une lecture favorable à la cause alide des sources anciennes — une thèse savante respectée, mais qui ne représente pas un consensus historiographique.[59] Laura Veccia Vaglieri, dans son article de l'Encyclopaedia of Islam, incarne à l'inverse une position plus classiquement prudente : elle reconnaît la réalité de l'événement — la prise de main, la question rhétorique adressée à la foule — sans trancher en faveur d'une lecture successorale explicite, retenant plutôt un sens de patronage et de protection.[60]
Une succession contestée (632-656)
L'absence d'Ali à Saqifa
À la mort de Mahomet, le 8 juin 632, tandis qu'Ali et la famille proche du Prophète s'occupent des rites funéraires, une partie des Ansâr — musulmans médinois — se réunit au Saqifa (hall couvert) du clan des Banû Sâ'ida pour désigner un successeur issu de leurs propres rangs. Alertés, Abû Bakr, Omar et Abû 'Ubayda ibn al-Jarrâh — seuls Muhâjirûn présents — s'y rendent en hâte ; après un débat vif, Omar prend la main d'Abû Bakr et lui prête le premier serment d'allégeance (bay'a), entraînant l'assemblée à sa suite.[61] Le détail complet de cette assemblée, et de l'épisode contesté d'un possible raid sur la maison de Fâtima pour contraindre Ali à se soumettre, est développé dans les articles consacrés à Omar ibn al-Khattâb et Fâtima az-Zahra.
Wilferd Madelung relève que les Ansâr cherchaient avant tout à reprendre le contrôle politique de Médine, non une élection au sens moderne, et que leur chef Sa'd ibn Ubâda dut être réduit à la soumission par la force selon plusieurs sources — signe qu'une résistance substantielle exista d'abord parmi eux.[62] Omar lui-même qualifiera plus tard cette décision de falta — un accord précipité, mal réfléchi — formule que Madelung retient comme la source possible des tensions qui aboutiront, un quart de siècle plus tard, à la première grande discorde (al-fitna al-kubrâ).[63]
Le serment tardif
Selon les accounts sunnites, qui s'appuient notamment sur des passages de Sahih al-Bukhârî et Sahih Muslim, Ali ne prête serment à Abû Bakr qu'environ six mois plus tard, après la mort de Fâtima, choisissant alors volontairement de préserver l'unité de la communauté naissante plutôt que de perpétuer la division.[64] La tradition chiite, à l'inverse, affirme que ce serment fut extorqué sous la contrainte. Madelung lui-même résume la situation en observant : « Il est très probable qu'Ali n'ait pas prêté allégeance à Abû Bakr avant que son épouse Fâtima ne meure, dans les six mois qui suivirent. »[65] Ayant perdu, avec la mort de Fâtima, son principal soutien politique, Ali renonce alors à ses prétentions immédiates au califat — un compromis politique, selon la lecture de Madelung, non une reconnaissance de la pleine légitimité de ses prédécesseurs.[66]
Conseiller respecté sous Omar et candidat malheureux face à Othmân
Durant le califat d'Omar ibn al-Khattâb (634-644), Ali occupe une position de conseiller religieux et juridique respecté, sans exercer de charge de gouverneur provincial. À la mort d'Omar, assassiné en novembre 644, Ali figure parmi les six membres du conseil électif (shûrâ) institué par le calife mourant pour désigner son successeur — aux côtés d'Othmân ibn Affân, d'Abd al-Rahmân ibn Awf, de Sa'd ibn Abî Waqqâs, d'al-Zubayr ibn al-Awwâm et de Talha ibn Ubayd Allah.[67] Le détail de ce conseil, de l'interrogatoire mené par Ibn Awf et du refus d'Ali de s'engager au-delà du Coran et de la Sunna — condition qu'Othmân, lui, accepte sans réserve — est développé dans l'article consacré à Othmân ibn Affân, qui rapporte notamment le témoignage ultérieur d'Ali défendant la recension coranique décidée par son rival malheureux.
Le califat d'Othmân (644-656) se solde par une contestation croissante, à laquelle plusieurs proches d'Ali — Abû Dharr al-Ghifârî, Ammâr ibn Yâsir — sont mêlés, avant que le calife ne soit assiégé puis assassiné dans sa propre maison le 17 juin 656.[68] Ali est acclamé calife dès le lendemain, en pleine présence des insurgés qui venaient de tuer Othmân — une circonstance qui hypothèque d'emblée, aux yeux d'une partie de la communauté, la légitimité de son propre califat.
Le califat d'Ali (656-661)
Une élection sous la pression des insurgés
La bay'a d'Ali est prêtée le 18 juin 656 à la mosquée du Prophète à Médine.[69] Ali se montre d'abord réticent à accepter, précisément parce que ceux qui le pressent le plus fortement sont les insurgés provinciaux responsables du meurtre d'Othmân ; il aurait préféré un rôle de conseiller (wazîr) plutôt que la charge califale elle-même.[70] Il finit par céder sous la pression conjuguée des Ansâr, des Muhâjirûn et des notables médinois. Environ 500 à 600 compagnons prêtent alors serment ; Madelung juge cette bay'a moins marquée par la coercition que celle d'Abû Bakr en 632.[71] Des figures notables refusent néanmoins leur allégeance, parmi lesquelles Sa'd ibn Abî Waqqâs, Abd Allah ibn Umar et Usâma ibn Zayd.[72] Le soutien à Ali reste large parmi les Ansâr, les Muhâjirûn et les insurgés eux-mêmes, mais nettement plus restreint parmi les Qraychites, en particulier les Omeyyades, qui aspiraient à leur propre part du pouvoir.[73]
Une politique de restitution et d'égalité
Une fois calife, Ali entreprend de redistribuer équitablement les revenus du Trésor public entre tous les musulmans, suivant selon la tradition l'exemple de Mahomet lui-même — il aurait fait distribuer chaque vendredi le contenu du trésor de Kufa.[74] Il annonce surtout son intention de reprendre les terres publiques qu'Othmân avait concédées à ses proches durant son règne, largement perçu comme entaché de népotisme.[75] Cette politique tranche nettement avec celle d'Omar, qui distribuait les revenus étatiques selon le mérite et l'ancienneté dans l'islam, créant de facto des différences de classe ; Ali cherche au contraire à défaire cette hiérarchie sociale au nom d'un idéal d'égalité entre croyants.[76]
Madelung voit dans cette intransigeance politique un signe de « naïveté politique », un refus de tout compromis avec les réalités du pouvoir ; l'islamologue Mahmoud Ayoub préfère y voir de l'« idéalisme » plutôt que de la naïveté, notant que cette droiture intransigeante, conjuguée à des politiques égalitaristes, aliéna une partie importante des Arabes, en particulier la puissante tribu qraychite.[77] Conséquence directe : Talha et Zubayr, compagnons qraychites ayant amassé une fortune considérable sous Othmân, se révoltent contre Ali après son refus de leur accorder des faveurs particulières — lien que l'islamologue Sayyid Husain Jafri établit directement avec la crise qui suit.[78]
La bataille du Chameau
Convaincue, avec Talha et Zubayr, qu'Ali tarde délibérément à châtier les meurtriers d'Othmân, Aïcha bint Abi Bakr lève une armée à Bassora. L'affrontement, connu sous le nom de bataille du Chameau, a lieu le 8 décembre 656 (15 jumâdâ II 36 AH) : le combat, centré sur le chameau qui porte le palanquin d'Aïcha, dure environ quatre heures, de midi au coucher du soleil.[79] Selon les estimations basses retenues par Madelung, les pertes s'élèvent à environ 2 500 morts côté coalition contre 400 à 500 côté Ali.[80] Talha est tué au combat, vraisemblablement par Marwân ibn al-Hakam ; Zubayr, qui avait quitté le champ de bataille avant l'affrontement décisif, est assassiné peu après par des partisans d'al-Ahnaf ibn Qays.[81] Ali l'emporte, traite Aïcha avec respect et la fait raccompagner vers le Hedjaz par son demi-frère Muhammad ibn Abî Bakr.[82] Le récit complet de cette bataille, de ses causes et de ses conséquences pour la mémoire d'Aïcha, est développé dans l'article consacré à Aïcha bint Abi Bakr.
Ali lui-même, dans un sermon conservé par la tradition chiite, jugera sévèrement la rupture d'allégeance de ses deux principaux adversaires :
« Chacun de ces deux [Talha et Zubayr] aspirait ardemment à s'emparer du pouvoir, au détriment même de son propre allié. » — Ali ibn Abi Talib, Nahj al-Balâgha, sermon 148, compilation attribuée à al-Sharif al-Radi[83]
Kufa, nouvelle capitale
Après sa victoire, Ali transfère le siège du califat de Médine vers Kufa, ville-garnison d'Irak. Les raisons en sont d'abord stratégiques : c'est sur l'armée de Kufa qu'Ali peut compter en cas de conflit ouvert avec Muâwiya, gouverneur de Syrie ; le transfert répond aussi au souci de préserver Médine et La Mecque de nouveaux troubles civils comparables à ceux qui avaient coûté la vie à Othmân.[84] Ce déplacement, définitif, marque la fin du rôle de capitale politique que Médine avait tenu depuis l'Hégire.
Siffîn et la grande rupture (657)
Les Corans levés sur les lances
Muâwiya ibn Abî Sufyân, gouverneur de Syrie et parent d'Othmân, refuse de reconnaître le califat d'Ali tant que les meurtriers de son cousin ne sont pas châtiés. Les négociations échouent, et les deux armées se rencontrent à Siffîn, sur la rive de l'Euphrate près de l'actuelle Raqqa, à partir de mai 657, le combat principal se déroulant les 26-28 juillet 657 (8-10 safar 37 AH).[85] Le premier jour, l'aile droite d'Ali cède du terrain ; le second, les Irakiens repoussent l'aile gauche syrienne, forçant Muâwiya à fuir précipitamment son propre pavillon ; les troisième et quatrième jours voient l'avantage devenir décisif pour Ali.[86]
C'est alors que, sur suggestion de son conseiller Amr ibn al-Âs, l'armée syrienne, en passe d'être défaite, hisse des pages du Coran sur ses lances en scandant : « Que le Livre de Dieu juge entre nous ! » — un geste qui suspend immédiatement le combat.[87]
L'arbitrage contesté d'Adhruh
Ali accepte, sur la base même du Coran qu'il ne peut refuser d'invoquer, le principe d'un arbitrage (tahkîm) : il délègue Abû Mûsâ al-Ash'arî, tandis que Muâwiya délègue Amr ibn al-Âs. Les deux hommes se rencontrent à Adhruh. Selon le récit traditionnel, largement répandu mais dont l'historicité précise reste débattue par les historiens critiques, Abû Mûsâ aurait annoncé publiquement la destitution d'Ali ; mais Amr ibn al-Âs, au lieu de proclamer symétriquement la destitution de Muâwiya, confirma seulement celle d'Ali et proclama son propre camp vainqueur — une manœuvre jugée déloyale envers son homologue, qui affaiblit durablement l'autorité d'Ali et consolide, à l'inverse, la position politique de Muâwiya.[88]
En acceptant l'arbitrage, Ali traitait de fait Muâwiya sur un pied d'égalité — un geste qui provoque la colère d'une partie de ses propres partisans, qui proclament que « le jugement n'appartient qu'à Dieu seul » (lâ hukma illâ li-llâh), estimant qu'Ali avait commis une faute grave en remettant à des hommes une décision qui n'appartenait qu'au Livre de Dieu.[89]
La sécession kharijite et Nahrawân (658)
Les partisans qui rejettent l'arbitrage de Siffîn forment un groupe distinct, les kharijites (« ceux qui sortent »), qui accusent Ali de blasphème pour avoir consenti à cet arbitrage plutôt que de s'en remettre au seul jugement divin.[90] Retirés à Nahrawân, ils exigent qu'Ali reconnaisse publiquement son « erreur » et livre les meurtriers d'Othmân — exigence paradoxale, ces mêmes kharijites comptant à l'origine parmi les insurgés anti-Othmân qui avaient porté Ali au pouvoir.
La confrontation, connue sous le nom de bataille de Nahrawân, a lieu le 17 juillet 658 près du canal du même nom, non loin de Bagdad. Ali dispose d'environ 14 000 hommes contre des forces kharijites initialement estimées à 4 000, réduites à 2 800 après qu'environ 1 200 combattants eurent accepté l'amnistie proposée avant la bataille.[91] L'issue est un massacre : environ 2 400 kharijites tués, contre sept à treize hommes seulement du côté d'Ali.[92] Le mouvement kharijite, bien qu'écrasé militairement, survit néanmoins sous des formes résiduelles jusqu'au Xᵉ siècle, et laisse une empreinte durable sur la théologie politique islamique par sa doctrine radicale de l'exclusion du croyant en péché grave.[93]
L'assassinat de Kufa (661)
Ibn Muljam et le complot de Qatâmi
Les sources hésitent entre le 26, le 28 ou le 30 janvier 661 (17, 19 ou 21 ramadan 40 AH) pour la date de l'attentat qui coûte la vie à Ali — le consensus le plus répandu retient le 19 ramadan (28 janvier).[94] L'assassin, Abd al-Rahmân ibn Muljam, est un kharijite dissident agissant par vengeance pour la défaite de Nahrawân. Selon al-Tabarî, Ibn Muljam rencontre à Kufa un groupe de la tribu Taym al-Ribâb en deuil de ses morts de Nahrawân, dont une femme nommée Qatâmi, qui exige comme « dot de mariage » l'assassinat d'Ali.[95] Ibn Muljam recrute deux complices, Shabîb ibn Bujra et Wardân ibn al-Mujâlid, dont les coups manquent leur cible ; capturés après leur fuite, ils sont exécutés.
La mosquée de Kufa et la sépulture secrète de Najaf
Le 19 ramadan (28 janvier 661), Ali est frappé au sommet du crâne d'un coup d'épée empoisonnée alors qu'il se rend à la Grande Mosquée de Kufa pour la prière du matin. Il meurt environ deux jours plus tard, à l'âge de 62 ou 63 ans.[96] Avant de mourir, il aurait demandé soit une application stricte du talion contre Ibn Muljam, soit son pardon ; son fils Hassan fait finalement exécuter l'assassin.
Par crainte de profanation, le corps d'Ali est enterré secrètement, sans que l'emplacement exact de la tombe soit rendu public. Ce n'est que sous le califat abbasside de Hâroun al-Rachîd (r. 786-809) que l'emplacement aurait été révélé et identifié, et qu'un premier édifice y fut élevé (vers 786-791) ; le sanctuaire de Najaf, l'un des lieux les plus vénérés de tout l'islam chiite, fut ensuite reconstruit à plusieurs reprises — par Adud al-Dawla (977), sous les Seldjoukides (1086), puis sous les Safavides (Shah Ismaïl, vers 1500) — avant les travaux et agrandissements poursuivis sous le shah Safi (r. 1629-1642).[97]
L'effondrement du califat unifié : Hassan et le traité de 661
À la mort d'Ali, son fils aîné Hassan ibn Ali est acclamé calife à Kufa, le 21 ramadan 40 AH (janvier 661). Le rapport de force lui est cependant très défavorable : selon al-Tabarî, ses forces comptent environ 40 000 hommes, au moral bas et à la logistique fragilisée par cinq années de guerre civile ininterrompue, face à environ 60 000 troupes syriennes de Muâwiya, mieux approvisionnées et fidèles.[98] En août 661, Hassan conclut avec Muâwiya un traité par lequel il cède le califat à condition que celui-ci gouverne selon le Coran et la Sunna, qu'un conseil désigne son successeur — donc sans transmission héréditaire directe — et que les partisans de Hassan bénéficient d'une amnistie générale.[99]
Muâwiya entre alors à Kufa sans opposition et reçoit l'allégeance dans tout l'empire musulman ; cette année sera appelée par les sources anciennes « l'année de l'unité » ('âm al-jamâ'a).[100] Selon Ibn Abî'l-Hadîd (m. 1258) et Abû al-Faraj al-Isfahânî (m. 967), Muâwiya, une fois au pouvoir, renie publiquement les termes du traité, déclarant n'avoir pas combattu les Irakiens pour qu'ils pratiquent l'islam — ce qu'ils faisaient déjà — mais pour en être le maître.[101] Cette rupture marque la fondation de la dynastie omeyyade héréditaire, qui gouvernera le monde musulman jusqu'en 750, et clôt définitivement l'ère des quatre califes « bien guidés » ouverte par Abû Bakr en 632.
Une postérité doctrinale immense
Premier imam du chiisme duodécimain
Pour le chiisme duodécimain (Ithnâ 'Ashariyya), qui constitue aujourd'hui la branche majoritaire du chiisme, Ali est le premier des douze imams, successeur légitime de Mahomet par nomination divine (nass) et non par élection communautaire.[102] La doctrine exige que chaque imam soit désigné par décret divin transmis à travers le Prophète, et qu'il soit infaillible (ma'sûm), exempt d'erreur et de péché.[103] La lignée court d'Ali à ses fils Hassan et Hussein, puis à leurs descendants jusqu'au douzième imam, Muhammad al-Mahdî, entré selon cette doctrine en occultation mineure en 874 puis en occultation majeure depuis 941 — attendu, dans la théologie chiite, pour son retour eschatologique.[104]
Le « wali » fondateur du soufisme
La quasi-totalité des confréries soufies (turuq) — Qâdiriyya, Chishtiyya, Suhrawardiyya, Nurbakhshiyya et bien d'autres — font remonter leur chaîne initiatique (silsila) au Prophète en passant par Ali.[105] L'islamologue Alexander Knysh relève que le soufisme, en tant que mouvement organisé, doit ses origines officielles à Mahomet et à son cousin et gendre Ali, considéré par la majorité des soufis comme le premier d'entre eux, ayant reçu de Mahomet un niveau de guidance spirituelle transmis ensuite aux générations suivantes.[106] Une exception notable existe néanmoins : la confrérie Naqshbandiyya fait remonter sa propre chaîne non à Ali mais à Abû Bakr, particularité qui souligne l'attachement de cet ordre à une sobriété doctrinale et à un rattachement strict au premier calife.[107]
Le Nahj al-Balâgha : sermons, lettres et sentences
Le Nahj al-Balâgha (« La voie de l'éloquence ») est un recueil de plus de deux cents sermons, d'environ quatre-vingts lettres et de quelque cinq cents sentences attribués à Ali, compilé au tournant du Xᵉ-XIᵉ siècle par l'érudit chiite al-Sharif al-Radi (m. 1015), plus de trois siècles et demi après la mort d'Ali.[108] L'authenticité de l'attribution à Ali lui-même, par opposition à une composition ultérieure ornée par al-Radi, fait débat depuis l'historien sunnite Ibn Khallikân (m. 1282), premier à la contester ; certains orientalistes ont même attribué la rédaction au frère d'al-Radi, al-Sharif al-Murtadâ (m. 1044).[109] Des recherches plus récentes, notamment celles de l'islamologue Husain M. Jafri, ont cependant retracé une part substantielle du contenu vers des sources antérieures à al-Radi, ce qui nuance le rejet global de l'attribution ; l'orientaliste Laura Veccia Vaglieri elle-même juge qu'« une large part » du contenu est probablement authentique.[110] Quelle que soit la part exacte d'authenticité, l'ouvrage est reconnu, y compris par des lecteurs non chiites, comme l'un des sommets de l'éloquence arabe classique, ayant suscité plus d'une centaine de commentaires (sharh) à travers l'histoire islamique.[111]
Sa lettre la plus longue et la plus étudiée, la lettre 53, adressée à son gouverneur d'Égypte Mâlik al-Ashtar, expose des principes de gouvernance juste et de compassion envers tous les sujets, sans distinction de croyance ni de condition sociale — un texte considéré, y compris par des juristes contemporains non chiites, comme l'une des premières théorisations systématiques de l'éthique du pouvoir en terre d'islam.[112] Parmi les sentences les plus citées figure celle-ci, adressée à son disciple Kumayl :
« Ô Kumayl, le savoir est meilleur que la richesse : le savoir te garde, alors que c'est toi qui dois garder la richesse. » — Ali ibn Abi Talib, Nahj al-Balâgha, sentence n° 147, compilation attribuée à al-Sharif al-Radi[113]
La fête de l'Aïd al-Ghadîr et le sanctuaire de Najaf
Outre l'Aïd al-Ghadîr déjà mentionné, le sanctuaire d'Ali à Najaf, en Irak, est considéré par les chiites comme le quatrième lieu le plus saint de l'islam après La Mecque, Médine et Jérusalem. Il accueille, selon les estimations, plusieurs millions de pèlerins chaque année, le plaçant parmi les sites de pèlerinage les plus fréquentés de tout l'islam chiite.[114]
Le quatrième calife bien guidé pour le sunnisme
Pour la tradition sunnite, en revanche, Ali demeure le quatrième et dernier des califes « bien guidés » (al-khulafâ' al-râshidûn) — compagnon de tout premier rang, autorité reconnue en matière de Coran et de droit islamique (fiqh), loué pour son courage, son honnêteté et son dévouement inconditionnel à l'islam, mais sans le statut doctrinal spécifique — infaillibilité, imamat de droit divin — que lui confère le chiisme.[115] Un point d'histoire des idées mérite d'être signalé : la vénération sunnite pour Ali, aujourd'hui considérable, serait en partie un développement relativement postérieur à sa mort, dont une part de crédit est traditionnellement attribuée au grand traditionniste Ahmad ibn Hanbal (m. 855), qui contribua à en fixer la place dans le corpus canonique du hadith sunnite.[116]
Regard catholique sur Ali ibn Abi Talib
L'Église catholique n'a eu, historiquement, aucun contact direct avec Ali ibn Abi Talib : les chrétiens d'Orient de son temps — coptes, syriaques, byzantins — l'ont surtout connu, comme ses prédécesseurs, comme souverain conquérant lors des grandes expéditions musulmanes, non comme interlocuteur théologique. Aucun document magistériel, encyclique ou déclaration du Saint-Siège ne mentionne spécifiquement Ali ibn Abi Talib ; il n'existe pas de position catholique dédiée à cette figure, et il serait malhonnête d'en inventer une.
Sur le fond doctrinal, la position de l'Église demeure celle exposée dans Que dit l'Église sur l'islam ? : estime pour les musulmans qui « adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes », comme le formule le Concile Vatican II — mais refus de reconnaître Mahomet comme prophète au sens biblique, le Coran comme parole révélée, ou tout aspect de l'imamat chiite comme relevant d'une désignation divinement instituée, la Révélation publique étant close avec le Christ et les Apôtres.[117] Lumen Gentium précise que « le dessein du salut enveloppe aussi ceux qui reconnaissent le Créateur, parmi lesquels sont, au premier chef, les musulmans, qui, professant leur adhésion à la foi d'Abraham, adorent avec nous le Dieu unique et miséricordieux qui jugera les hommes au dernier jour » — texte repris presque mot pour mot par le Catéchisme de l'Église catholique au § 841.[118]
L'islamologue catholique français Louis Massignon, spécialiste de la mystique musulmane et notamment du soufi martyr al-Hallâj, a étudié la notion chiite et soufie de walâya (proximité, alliance spirituelle avec Dieu) — dont Ali est, dans cette tradition, la figure fondatrice —, sans toutefois avoir consacré d'ouvrage nommément dédié à Ali lui-même ; ses travaux passent principalement par ses recherches sur Hallâj et sur Salmân al-Fârisî.[119] Sur un plan purement académique et historique, indépendamment de tout jugement théologique, la figure d'Ali illustre avec une force particulière combien la question de l'autorité légitime — qui succède au fondateur, selon quel critère, avec quelle portée — a marqué dès l'origine l'histoire de l'islam, de façon structurellement différente de la question, propre au christianisme, de la succession apostolique dans une Église déjà instituée par le Christ lui-même du vivant des Apôtres.
Pour aller plus loin
- Mahomet (v. 570-632) — la vie du prophète de l'islam, cousin et beau-père d'Ali.
- Abû Bakr (v. 573-634) — le premier calife, dont Ali ne prête serment que plusieurs mois après son élection.
- Omar ibn al-Khattâb (v. 584-644) — le deuxième calife, dont l'assemblée de Saqifa et l'incident de la maison de Fâtima sont développés en détail.
- Othmân ibn Affân (v. 576-656) — le troisième calife, candidat retenu face à Ali lors du conseil des six de 644 ; son assassinat ouvre la voie au califat d'Ali.
- Fâtima az-Zahra (v. 605-632) — l'épouse d'Ali, fille de Mahomet et mère de Hassan et Hussein.
- Aïcha bint Abi Bakr (v. 614-678) — le récit détaillé de la bataille du Chameau, qui oppose Aïcha à Ali en 656.
- Que dit l'Église sur l'islam ? — la position magistérielle contemporaine, de Vatican II au Catéchisme.
Notes et références
Laura Veccia Vaglieri, « ʿAlī b. Abī Ṭālib », Encyclopaedia of Islam, 2ᵉ édition, vol. 1, p. 381-386, Brill, Leyde, 1960, sur la naissance, la généalogie hachémite et le statut d'Ali dans les deux grandes traditions islamiques.
1 5 21Encyclopaedia Britannica, article « Ali », édition en ligne, consultée en juillet 2026, sur la généalogie, le lien de parenté avec Mahomet et le statut de quatrième calife bien guidé.
2 22Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad: A Study of the Early Caliphate, Cambridge University Press, Cambridge, 1997, étude de référence sur la crise successorale, le conseil des six de 644 et le califat d'Othmân, pp. 60-140.
3 13 30 57 67 68Moojan Momen, An Introduction to Shi'i Islam: The History and Doctrines of Twelver Shi'ism, Yale University Press, New Haven, 1985, sur la doctrine de l'imamat duodécimain et le statut d'Ali comme premier imam.
4 102 104Ibn Hishâm, Al-Sîra al-Nabawiyya (recension de la Sîra d'Ibn Ishâq, m. 767), sur l'épisode de la famine mecquoise et l'accueil d'Ali dans le foyer de Mahomet et Khadîja.
6 25al-Tabarî, Ta'rîkh al-rusul wa'l-mulûk, sur les traditions contradictoires concernant l'ordre de conversion entre Ali, Abû Bakr et Zayd ibn Hâritha ; synthèse recoupée avec Wikipedia EN « Ali » et « Shia view of Ali », version consultée en juillet 2026.
7 26 28Tradition consensuelle sunnite et chiite de la Laylat al-Mabit (nuit du 1ᵉʳ rabî' I an 1 / septembre 622), rapportée par la Sîra d'Ibn Hishâm et reprise par l'ensemble de la biographie islamique classique.
8 31Tradition biographique chiite sur les circonstances et la date du mariage d'Ali et de Fâtima, telle que rapportée par les recueils biographiques chiites classiques ; source présentée comme relevant explicitement de cette tradition confessionnelle.
9 33 34Sahih al-Bukhârî, hadith 4416, et Sahih Muslim, hadith 2404, également rapportés par Sunan al-Tirmidhî et Sunan Ibn Mâja, sur le hadith dit « de la position » (manzila) comparant Ali à Aaron lors de l'expédition de Tabûk (630).
10 47 48Laura Veccia Vaglieri, « Ghadîr Khumm », Encyclopaedia of Islam, 2ᵉ édition, Brill, Leyde, sur la date, le lieu et l'interprétation retenue du terme « mawlâ » dans une perspective académique prudente.
11 49 54 60Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., chap. 1-2, sur l'assemblée de Saqifa, l'absence d'Ali occupé aux funérailles de Mahomet, et le délai de six mois avant son serment d'allégeance à Abû Bakr.
12 61 62 63 64 66Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., p. 141-145, sur les circonstances de l'accession d'Ali au califat le 18 juin 656, sa réticence initiale, le nombre de compagnons ayant prêté serment et les refus notables de Sa'd ibn Abî Waqqâs, Abd Allah ibn Umar et Usâma ibn Zayd.
14 69 70 71 72Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., p. 157, 169-171, 177, sur le déroulement, la durée et les pertes de la bataille du Chameau (8 décembre 656). Les traditions anciennes hésitent entre le 15 jumâdâ I et le 15 jumâdâ II 36 AH pour le jour précis ; la date grégorienne du 8 décembre 656 fait consensus.
15 79 80 81 82Sayyid Ali Asghar Razwy, A Restatement of the History of Islam and Muslims, chap. 62-64, consulté via al-islam.org en juillet 2026 — source confessionnelle chiite sur les raisons stratégiques du transfert de la capitale à Kufa, présentée comme telle et à recouper avec Madelung pour la dimension strictement factuelle du transfert.
16 84Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., p. 238-239, 248-257, sur le déroulement militaire de Siffîn, l'épisode des Corans levés sur les lances et l'acceptation de l'arbitrage par Ali.
17 86 87Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., p. 259-260, sur le déroulement et les pertes de la bataille de Nahrawân (17 juillet 658).
18 91al-Tabarî, Ta'rîkh al-rusul wa'l-mulûk, sur le complot d'Ibn Muljam, le rôle de Qatâmi, les circonstances de l'attentat à la Grande Mosquée de Kufa et la mort d'Ali deux jours plus tard ; synthèse recoupée avec l'Encyclopaedia of Islam.
19 94 95 96Synthèse sur le califat de Hassan ibn Ali, le rapport de force militaire avec Muâwiya, les termes du traité d'août 661 et sa rupture ultérieure, d'après Ibn Abî'l-Hadîd (m. 1258), Sharh Nahj al-Balâgha, et Abû al-Faraj al-Isfahânî (m. 967), Kitâb al-Aghânî, recoupés avec al-Tabarî.
20 98 99 100 101Synthèse encyclopédique sur la tradition de naissance d'Ali à l'intérieur de la Kaaba et sur la réserve méthodologique des historiens modernes concernant la vérifiabilité des généalogies antéislamiques et islamiques primitives.
23 24Ibn Hishâm, Al-Sîra al-Nabawiyya, sur l'épisode du « banquet des Banû Hâshim » (da'wat dhûl-'ashîra) et la réponse du jeune Ali à l'appel de Mahomet.
27Synthèse comparée des positions sunnite et chiite sur la priorité de conversion d'Ali, Abû Bakr et Zayd ibn Hâritha, d'après Wikipedia EN « Sunni view of Ali » et « Shia view of Ali », version consultée en juillet 2026.
29Coran, sourate al-Baqara (« La Vache »), verset 2, 207, traduction française d'après le sens du texte arabe, traditionnellement rattaché par l'exégèse à l'épisode de la Laylat al-Mabit.
32Sunan Abî Dâwûd, hadith n° 2125, et Sunan al-Nasâ'î, hadith n° 3375, rapportés via Ibn Abbâs, sur la vente du bouclier al-hutamiyya à Othmân ibn Affân pour constituer la dot de Fâtima, montant devenu référence du mahr al-sunna dans la jurisprudence sunnite classique.
35 36Synthèse encyclopédique croisée de faits biographiques militaires (rôle de porte-étendard, duels de Badr et de Khaybar) recoupée avec l'Encyclopaedia of Islam et Wikipedia EN « Ali », version consultée en juillet 2026.
37 41 45Sunan al-Tirmidhî, tradition relative au don de l'épée Dhu'l-Fiqar à Ali après la bataille de Badr, qualifiée par al-Tirmidhî lui-même de hasan gharîb (chaîne de transmission unique et peu corroborée).
38al-Tabarî, Ta'rîkh al-rusul wa'l-mulûk, sur la formule « Pas de héros si ce n'est Ali, pas d'épée si ce n'est Dhu'l-Fiqar » attribuée à une voix céleste lors de la bataille d'Uhud ; tradition absente des recueils canoniques de hadith et jugée fabriquée (mawdû') par le critique classique Ibn al-Jawzî.
39 40al-Hâkim al-Nîshâpûrî, al-Mustadrak 'alâ l-Sahîhayn, t. 3, p. 34, hadith n° 4327, sur le duel d'Ali contre Amr ibn Abd Wudd lors de la bataille du Fossé (627) ; référence reprise notamment dans l'Encyclopedia of Imam Ali de Muhammad Muhammadi Rayshahri (éd. Dar al-Hadith, via hadith.net). Le degré exact d'authenticité (chaînes de transmission discutées) est analysé sur Mahajjah.com, ressource sunnite traditionaliste, consultée en juillet 2026.
42Sahih Muslim, hadith 2406, Livre des mérites des Compagnons, rapporté par Sahl ibn Sa'd, sur la remise de l'étendard à Ali lors du siège de Khaybar et la guérison de ses yeux.
43Sahih al-Bukhârî, hadith 3701, Livre des mérites des Compagnons du Prophète, version parallèle de l'épisode de l'étendard de Khaybar.
44Analyse critique de la tradition populaire de la « porte de Khaybar » arrachée par Ali, jugée inauthentique par al-Sakhâwî, al-Bayhaqî et Ibn Kathîr en raison de la faiblesse de ses chaînes de transmission ; synthèse consultée sur HadithAnswers.com en juillet 2026.
46Sunan al-Tirmidhî, hadith n° 3713, jugé hasan gharîb par al-Tirmidhî lui-même ; également rapporté par Ahmad ibn Hanbal dans son Musnad (plus de trente chaînes de transmission distinctes selon plus de dix Compagnons), par al-Nasâ'î (Khasâ'is 'Alî, hadith 79) et par Ibn Mâja (hadith n° 121) ; gradation ultérieure par al-Dhahabî (mutawâtir), Ibn Hajar al-'Asqalânî et al-Haythamî.
50 51 52Ibn Manzûr, Lisân al-'Arab, sur la polysémie de la racine w-l-y et du terme « mawlâ », recensant plus d'une quarantaine de sens possibles selon le contexte grammatical et sémantique.
53Synthèse sur l'Aïd al-Ghadîr, fête chiite du 18 dhû l-hijja commémorant Ghadîr Khumm, et sur le rattachement traditionnel chiite au verset coranique 5, 3. Sur le rang de plus grande fête (Eid Allah al-Akbar), voir le hadith de l'imam Ja'far al-Sâdiq rapporté dans al-Hurr al-'Âmilî, Wasâ'il al-Shî'a, t. 5, p. 224 (le jour de Ghadîr y est dit supérieur aux deux Aïd d'al-Fitr et d'al-Adha) ; sur l'Achoura comme commémoration de deuil du martyre de Hussein à Karbala (680), et non comme fête, voir la littérature encyclopédique courante sur le deuil de Muharram.
55 56Hassan Abbas, The Prophet's Heir: The Life of Ali ibn Abi Talib, Yale University Press, New Haven, 2021, sur les motivations politiques du soutien qraychite restreint à Ali et sur la lecture de Ghadîr Khumm comme désignation successorale.
58 73Recension académique de Hassan Abbas, The Prophet's Heir, publiée par le LSE Middle East Centre Blog (blogs.lse.ac.uk/mec), et recension parue dans The Medieval Review, relevant toutes deux le parti pris favorable à la lecture alide adopté par l'auteur, malgré la qualité de la recherche.
59Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., sur le délai du serment d'Ali, cité en traduction française d'après la formule anglaise : « Most likely, Ali did not pledge allegiance to Abu Bakr until his wife Fatima died within six months. »
65Sayyid Muhammad Husayn Tabâtabâ'î, Shi'ite Islam, trad. Seyyed Hossein Nasr, State University of New York Press, Albany, 1975, p. 45, sur la politique de redistribution égalitaire du Trésor public par Ali.
74Hassan Abbas, The Prophet's Heir, op. cit., p. 131, sur l'intention d'Ali de reprendre les terres publiques concédées par Othmân à ses proches.
75Reza Shah-Kazemi, Imam Ali: From Concise History to Timeless Mystery, Islamic Publications, Londres, 2022 (nouvelle édition), p. 90, sur le contraste entre la politique fiscale égalitariste d'Ali et le système méritocratique introduit par Omar.
76Mahmoud Ayoub, The Crisis of Muslim History: Religion and Politics in Early Islam, Oneworld Publications, Oxford, 2014, p. 83, 141, sur la qualification d'« idéalisme » plutôt que de « naïveté » de la politique d'Ali.
77Sayyid Husain M. Jafri, Origins and Early Development of Shi'a Islam, Longman, Londres, 1979, p. 55-56, 106, sur le lien entre le refus d'Ali d'accorder des faveurs à Talha et Zubayr et leur révolte armée.
78Nahj al-Balâgha, recueil de sermons, lettres et sentences attribués à Ali ibn Abi Talib, compilé au Xᵉ-XIᵉ siècle par al-Sharif al-Radi ; voir notamment le sermon 148, où Ali reproche à Talha ibn Ubayd Allah et Zubayr ibn al-Awwam d'avoir rompu l'allégeance qu'ils lui avaient librement prêtée.
83Encyclopaedia Britannica, article « Battle of Ṣiffīn », édition en ligne, consultée en juillet 2026, sur les dates et le lieu de la bataille de Siffîn.
85Synthèse du récit traditionnel de l'arbitrage d'Adhruh entre Abû Mûsâ al-Ash'arî et Amr ibn al-Âs, présentée avec la réserve méthodologique que son historicité précise reste débattue par les historiens critiques, d'après Martin Hinds, « The Murder of the Caliph Uthman », International Journal of Middle East Studies, vol. 3, n° 4, 1972, p. 97-99.
88Julius Wellhausen, Die religiös-politischen Oppositionsparteien im alten Islam, Weidmannsche Buchhandlung, Berlin, 1901, p. 3-4, étude fondatrice sur l'origine doctrinale du mouvement kharijite et le principe « lâ hukma illâ li-llâh ».
89 90Michael G. Morony, « al-Nahrawān », The Encyclopaedia of Islam, nouvelle édition, Brill, Leyde, 1993, p. 912, sur le bilan des pertes de la bataille de Nahrawân.
92Hugh Kennedy, The Prophet and the Age of the Caliphates: The Islamic Near East from the Sixth to the Eleventh Century, Longman, Harlow, 2ᵉ éd., 2004, p. 79, sur la survivance résiduelle du mouvement kharijite après Nahrawân.
93Synthèse sur l'inhumation secrète d'Ali, le premier édifice élevé sous le calife abbasside Hâroun al-Rachîd (vers 170 AH / 786-787), la reconstruction par Adud al-Dawla en 367 AH / 977, celle des Seldjoukides en 479 AH / 1086, puis les travaux safavides (Shah Ismaïl, vers 1500) poursuivis sous Shah Safi (r. 1629-1642), d'après Wikishia (« Al-haram al-'Alawi ») et la synthèse historique du sanctuaire (GlobalSecurity.org ; Journal of Physics: Conference Series, table historique du développement du sanctuaire et de Najaf).
97 114Heinz Halm, Shi'a Islam: From Religion to Revolution, Markus Wiener Publishers, Princeton, 1997, sur la doctrine de l'infaillibilité ('isma) des imams dans le chiisme duodécimain.
103Alexander Knysh, Sufism: A New History of Islamic Mysticism, Princeton University Press, Princeton, 2018, sur le rôle fondateur d'Ali dans la constitution des chaînes initiatiques soufies.
105 106Synthèse sur la particularité de la confrérie Naqshbandiyya, qui fait remonter sa chaîne initiatique à Abû Bakr plutôt qu'à Ali, contrairement à la majorité des ordres soufis.
107al-Sharif al-Radi (m. 1015), compilateur traditionnel du Nahj al-Balâgha, sur le contenu du recueil (environ deux cents sermons, quatre-vingts lettres, cinq cents sentences selon les éditions) et sa réception dans la littérature arabe classique.
108 111Ibn Khallikân (m. 1282), Wafayât al-A'yân, premier auteur à avoir contesté l'attribution intégrale du Nahj al-Balâgha à Ali, suggérant une composition par al-Sharif al-Radi ou son frère al-Sharif al-Murtadâ (m. 1044).
109Laura Veccia Vaglieri, jugement cité dans la littérature sur le Nahj al-Balâgha selon lequel « une large part » du contenu attribué à Ali est probablement authentique, malgré les débats sur la compilation ; voir également Husain M. Jafri, Origins and Early Development of Shi'a Islam, op. cit., sur la datation de plusieurs passages à une période antérieure à al-Radi.
110Nahj al-Balâgha, lettre 53, adressée par Ali à son gouverneur d'Égypte Mâlik al-Ashtar, sur les principes de gouvernance juste et de compassion envers tous les sujets sans distinction de croyance ; voir Martin Hinds et l'étude « A Feasibility Study of Analyzing Letter 53 in Nahj al-Balagha from the Perspective of Procedural Law Rules », Directory of Open Access Journals.
112Nahj al-Balâgha, sentence (hikma) n° 147, adressée à Kumayl ibn Ziyâd, sur la supériorité du savoir sur la richesse.
113Wilferd Madelung, The Succession to Muhammad, op. cit., synthèse sur le statut d'Ali comme quatrième calife bien guidé dans la tradition sunnite, sans le statut doctrinal spécifique de l'imamat chiite.
115Synthèse historiographique sur le rôle du traditionniste Ahmad ibn Hanbal (m. 855) dans la consolidation, au sein du corpus canonique sunnite du hadith, de la place et de la vénération accordées à Ali.
116Concile Vatican II, Nostra Aetate, § 3, texte officiel sur vatican.va, sur le regard porté par l'Église catholique sur les musulmans qui adorent le Dieu unique.
117Concile Vatican II, Lumen Gentium, § 16, et Catéchisme de l'Église catholique, § 841, sur l'inclusion des musulmans dans le dessein du salut et la clôture de la Révélation publique avec le Christ et les Apôtres.
118Louis Massignon, « Salmân Pâk et les prémisses spirituelles de l'Islam iranien », dans Parole donnée, Julliard, Paris, 1934 (rééd. Seuil, coll. « Points », 1983), sur la notion de walâya au carrefour du chiisme et du soufisme, dont Ali est la figure fondatrice.
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