Léon Bloy (1846-1917) est l'un des écrivains catholiques les plus violents, les plus pauvres et les plus prophétiques de la littérature française. Romancier, pamphlétaire et diariste, il a passé sa vie dans une misère quasi absolue, refusant tout compromis avec ce qu'il appelait la « bourgeoisie » — la médiocrité spirituelle installée. Ses contemporains l'ont surnommé « le mendiant ingrat » et « le pèlerin de l'absolu » : deux formules qu'il a lui-même revendiquées comme titres de gloire et de livres.[1][2]
Converti à vingt-deux ans grâce au vieux romancier Barbey d'Aurevilly, Bloy a fait de son œuvre entière un long cri contre la tiédeur et une adoration de la sainteté, de la pauvreté et de la souffrance rédemptrice. Son roman La Femme pauvre s'achève sur la phrase la plus célèbre de toute son œuvre : « Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints. »[3] Cette conviction — que la vie n'a qu'un seul enjeu, devenir saint — traverse tous ses livres et explique son influence considérable sur le catholicisme du XXᵉ siècle.
Car ce pauvre injuriant fut aussi un immense faiseur de convertis : parrain de Jacques et Raïssa Maritain baptisés en 1906, guide de Pierre van der Meer de Walcheren, du peintre Georges Rouault et de bien d'autres, il a réconcilié avec l'Église une génération d'intellectuels. Un siècle après sa mort, un pape venu du bout du monde cite ce laïc turbulent dès sa première homélie : le 14 mars 2013, dans la chapelle Sixtine, le pape François reprend une parole de Léon Bloy.[4]
Ignispedia le lit donc comme une personnalité marquante du catholicisme moderne : non un modèle de douceur, mais un témoin excessif et fidèle qui a rappelé, dans un siècle bourgeois et incrédule, que le christianisme est une affaire de vie ou de mort, et que le vrai scandale n'est pas la pauvreté ni la douleur, mais l'absence de sainteté.
Pourquoi Léon Bloy compte-t-il ?
Le « mendiant ingrat » et le « pèlerin de l'absolu »
Léon Bloy n'a jamais eu d'argent. Toute sa vie, il a vécu d'emprunts, de quêtes, de dons d'amis, souvent au bord de la faim, déménageant de taudis en taudis. Loin de le cacher, il en a fait le sujet même de son œuvre. Son premier grand journal s'intitule crûment Le Mendiant ingrat : il y raconte ses dettes, ses humiliations, la mort de ses enfants, sa colère contre les riches qui laissent mourir « le Pauvre » — c'est-à-dire, pour lui, le Christ lui-même.[5][6]
Le second surnom, « le pèlerin de l'absolu », dit l'autre face du personnage. Bloy ne cherche pas le confort ni la reconnaissance : il cherche Dieu, la sainteté, l'absolu, avec une intransigeance qui le rend insupportable au monde. « Le pèlerin de l'Absolu » devient d'ailleurs le titre d'un tome de son journal en 1914.[7] Ces deux formules résument son paradoxe : un homme qui mendie son pain tout en refusant de mendier la moindre concession sur la vérité.
Un écrivain cité deux fois par un pape
Le meilleur signe de l'importance durable de Léon Bloy n'est pas venu de la critique littéraire, mais de Rome. Le 14 mars 2013, au lendemain de son élection, le pape François préside sa première messe avec les cardinaux dans la chapelle Sixtine. Dans son homélie, pour dire l'enjeu de confesser le Christ, il cite un laïc, un romancier non canonisé :
« Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, me vient à l'esprit la parole de Léon Bloy : "Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le diable." » — Pape François, homélie de la messe Pro Ecclesia avec les cardinaux, chapelle Sixtine, 14 mars 2013[8]
Cinq ans plus tard, dans son exhortation apostolique sur l'appel à la sainteté Gaudete et exsultate (2018), le même pape revient à Bloy pour résumer tout son propos : « dans la vie "il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints". »[9] Qu'un pape choisisse deux fois, pour ouvrir un pontificat puis pour parler de la sainteté de tous, les mots d'un écrivain aussi peu recommandable en apparence, en dit long : la voix de Bloy touche quelque chose que la théologie académique dit rarement avec cette force.
Repères biographiques
- 11 juillet 1846Naissance en Périgord
Léon Marie Bloy naît à Notre-Dame-de-Sanilhac, près de Périgueux, deuxième de six fils. Son père, Jean-Baptiste, est un libre-penseur voltairien ; sa mère, Anne-Marie Carreau, une catholique espagnole austère et pieuse.
- 1864Montée à Paris
Envoyé à Paris par son père, le jeune Bloy y mène une vie sans foi, hostile à l'Église, dessinateur et employé sans avenir.
- Décembre 1868La rencontre décisive
Il rencontre le vieux romancier catholique Barbey d'Aurevilly, son voisin de la rue Rousselet. C'est le début d'une conversion profonde qui le ramène à la foi catholique.
- 1877-1882Anne-Marie Roulé
Il recueille et convertit Anne-Marie Roulé, ancienne prostituée devenue visionnaire. Leur aventure mystique s'achève dans la folie de la jeune femme, internée en 1882.
- 1887Le Désespéré
Publication de son premier grand roman, largement autobiographique, qui le fait connaître et détester.
- 1890Mariage avec Jeanne Molbech
Il épouse Jeanne Molbech, jeune Danoise convertie, fille du poète danois Christian K. F. Molbech (1821-1888). Le couple aura quatre enfants.
- 1895-1896La mort des deux fils
Années de deuil : Bloy perd coup sur coup ses deux jeunes fils, André puis Pierre, dans la misère. La douleur nourrira toute son œuvre.
- 1897La Femme pauvre
Son second grand roman s'achève sur la phrase-testament : « Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints. »
- 11 juin 1906Parrain des Maritain
Jacques et Raïssa Maritain, avec Vera, la sœur de Raïssa, reçoivent le baptême en l'église Saint-Jean-l'Évangéliste de Montmartre ; Léon Bloy en est le parrain.
- 3 novembre 1917Mort à Bourg-la-Reine
Il meurt d'urémie à Bourg-la-Reine, entouré des siens, après avoir écrit jusqu'au bout son journal Au seuil de l'Apocalypse.
D'une enfance sans Dieu à la conversion
Léon Bloy naît le 11 juillet 1846 à Notre-Dame-de-Sanilhac, en Dordogne, dans une famille contrastée : un père fonctionnaire, franc-penseur héritier de Voltaire, et une mère profondément croyante, fille d'un soldat de Napoléon.[10][11] L'enfant grandit sans véritable foi et développe même, à l'adolescence, une haine de l'Église qu'il reniera plus tard avec horreur. Envoyé à Paris en 1864 pour y trouver du travail, il y traîne une jeunesse sombre, sans direction.[12]
Tout bascule en décembre 1868. Bloy fait la connaissance de son voisin, l'écrivain Barbey d'Aurevilly, catholique flamboyant et dandy, alors âgé. Le contact avec ce vieux maître provoque en lui une conversion bouleversante, intellectuelle et spirituelle à la fois, qui le rend à la religion de son enfance.[13][14] À cette influence s'ajoute bientôt celle d'Ernest Hello, écrivain mystique méconnu que Bloy vénérera comme un second père spirituel. De cette double filiation, Bloy garde une conviction qui ne le quittera plus : la littérature n'a de sens que si elle sert l'absolu de Dieu.
Anne-Marie Roulé : la « Véronique » et la nuit mystique
En 1877, Bloy rencontre Anne-Marie Roulé, une jeune femme tombée dans la prostitution. Il l'arrache à la rue, la convertit, et vit avec elle une étrange aventure spirituelle, faite de prières, de visions et de pressentiments apocalyptiques.[15] Elle lui inspire des méditations enflammées sur la fin des temps, la Salette et la miséricorde. Mais l'exaltation vire au drame : Anne-Marie sombre dans la folie et est internée en 1882, où elle finira ses jours.[16]
Cette femme brisée marquera à jamais l'imaginaire de Bloy : il la transposera en Véronique, l'héroïne de son roman Le Désespéré, figure de la pécheresse rachetée par la douleur. Toute la spiritualité de Bloy — le salut par la souffrance, la sainteté cachée des humiliés — porte l'empreinte de cette expérience.
Le mariage avec Jeanne Molbech et le deuil des enfants
Fin 1889, Bloy rencontre Johanne (Jeanne) Molbech, jeune Danoise, fille du poète et dramaturge danois Christian Knud Frederik Molbech (1821-1888), lui-même fils du lexicographe Christian Molbech (1783-1857). Elle se convertit au catholicisme et l'épouse l'année suivante, en 1890.[17][18] Le couple, uni par une foi commune, connaîtra une pauvreté terrible mais une véritable tendresse, dont témoigne l'abondante correspondance de Bloy à sa femme. Quatre enfants naîtront : Véronique, André, Pierre et Madeleine.
Les années 1895-1896 sont les plus douloureuses de sa vie : Bloy perd coup sur coup ses deux fils morts en bas âge, André puis Pierre — celui-ci le 24 septembre 1896 —, emportés par la maladie et la misère.[19] Ce deuil n'ébranle pas sa foi ; il l'enfonce plus avant dans son intuition centrale : la souffrance des innocents n'est pas absurde, elle est mystérieusement unie à la Croix. La mort de ses fils devient l'une des sources brûlantes de son œuvre spirituelle.
La misère comme vocation
On ne comprend rien à Léon Bloy si l'on n'admet pas que sa pauvreté n'était pas seulement subie : elle était assumée comme une vocation. Bloy aurait pu, comme tant d'écrivains, adoucir sa plume pour vivre du journalisme ou des salons. Il a refusé, considérant que gagner de l'argent en flattant le public équivaudrait à trahir Dieu.[20] Il vivait donc de la charité d'amis fidèles, qu'il tançait souvent d'ingratitude — d'où son titre provocateur, Le Mendiant ingrat.
Cette misère n'était pas une posture littéraire : c'était une théologie vécue. Pour Bloy, le pauvre est le lieu même où le Christ se rend présent, et l'argent est une réalité mystique, redoutable, liée au sang du Christ et au sang des pauvres. Il développera cette intuition dans Le Sang du Pauvre (1909), un des textes les plus âpres jamais écrits sur l'argent et la charité.[21]
La mort à Bourg-la-Reine
Léon Bloy meurt le 3 novembre 1917, à Bourg-la-Reine,[22][23] d'une urémie, entouré de sa femme, de ses filles et de ses amis. Il travaillait encore à son journal, dont le dernier tome porte un titre prophétique en pleine Grande Guerre : Au seuil de l'Apocalypse.[24][25] Sur sa tombe fut placé un bas-relief de Notre-Dame de La Salette, l'apparition qu'il avait vénérée toute sa vie. Il repose au cimetière de Bourg-la-Reine, fidèle jusqu'à la mort à sa pauvreté et à sa foi.
L'œuvre : une cathédrale de colère et d'adoration
L'œuvre de Léon Bloy est inclassable : romans, pamphlets, exégèses, journaux, méditations mariales et napoléoniennes se répondent dans un style unique — lyrique, biblique, injurieux, incandescent. On peut la regrouper autour de quelques grands sommets.
Le Désespéré et La Femme pauvre : les deux grands romans
Le Désespéré (1887) est un roman largement autobiographique : son héros, Caïn Marchenoir, écrivain misérable et exalté, mène un combat désespéré contre la médiocrité du monde des lettres. Le livre règle des comptes féroces avec ses contemporains, mais porte aussi une intense méditation sur la douleur et le salut.[26]
La Femme pauvre (1897) est son chef-d'œuvre. Il y raconte le destin de Clotilde Maréchal, femme humiliée et dépouillée de tout, qui découvre dans le dénuement absolu une liberté et une sainteté que les riches ignorent. Le roman se conclut par la phrase qui résume toute la pensée de Bloy et que le pape François citera un siècle plus tard :
« Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints. » — Léon Bloy, La Femme pauvre, Mercure de France, 1897, dernière phrase[27]
Les journaux : dix-huit ans de cri quotidien
De 1892 à sa mort, Bloy tient un journal qu'il publie par volumes successifs : Le Mendiant ingrat (1898), Mon journal (1904), Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne (1905), L'Invendable (1909), Le Vieux de la Montagne (1911), Le Pèlerin de l'Absolu (1914), Au seuil de l'Apocalypse (1916) et La Porte des Humbles (posthume, 1920).[28] Ce journal, l'un des grands de la littérature française, mêle la chronique de sa misère, ses colères, ses intuitions spirituelles et des pages d'une beauté fulgurante. C'est là que se lit, au jour le jour, l'âme de Bloy.
Le pamphlétaire : l'Exégèse des lieux communs
Bloy est aussi l'un des plus grands pamphlétaires de la langue française. Son Exégèse des lieux communs (première série 1902, seconde série 1913) est un chef-d'œuvre d'ironie : il y décortique les proverbes et clichés du « bourgeois » — « les affaires sont les affaires », « il faut bien que tout le monde vive » — pour en révéler la bêtise satisfaite et l'athéisme pratique.[29] Derrière la drôlerie corrosive, c'est une critique spirituelle : le lieu commun est pour Bloy le langage de l'homme qui a renoncé à l'absolu.
Le Salut par les Juifs : Israël au cœur du salut
En 1892, Bloy publie Le Salut par les Juifs, réponse à l'antisémitisme drumontiste montant : La France juive de Drumont a paru en 1886.[30][31] Le titre, tiré de l'Évangile de Jean (« le salut vient des Juifs », Jn 4, 22), affirme la place unique et irremplaçable d'Israël dans l'histoire du salut : dès l'ouverture, Bloy reproche à Drumont de n'avoir jamais cité « cette parole simple et formidable de Notre Seigneur Jésus-Christ ».[32] L'affaire Dreyfus, elle, n'a pas encore commencé — Dreyfus ne sera arrêté que le 15 octobre 1894, et condamné en décembre[33] — et son nom ne figure pas dans le livre. Il faut le dire nettement : cette défense théologique côtoie des pages d'une violence verbale qui heurte, comme lorsque Bloy écrit du « Youtre moderne » qu'il « paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde ».[34] Bloy y voit pourtant dans le peuple de l'Alliance un signe permanent de la fidélité de Dieu.
Voici, en synthèse, les principales œuvres de Léon Bloy et ce qu'elles apportent :
| Œuvre | Année | Genre | Ce qu'elle apporte |
|---|---|---|---|
| Le Désespéré | 1887 | Roman | Manifeste autobiographique ; la douleur et le combat contre la médiocrité littéraire |
| Le Salut par les Juifs | 1892 | Essai | Défense théologique d'Israël face à l'antisémitisme drumontiste |
| La Femme pauvre | 1897 | Roman | Chef-d'œuvre sur la sainteté des pauvres ; la phrase-testament |
| Exégèse des lieux communs | 1902 / 1913 | Pamphlet | Satire spirituelle du « bourgeois » et de ses clichés |
| Celle qui pleure | 1908 | Méditation | Dévotion à Notre-Dame de La Salette |
| Le Sang du Pauvre | 1909 | Essai | Théologie de l'argent, de la pauvreté et de la charité |
| L'Âme de Napoléon | 1912 | Essai | Lecture symbolique et prophétique de l'histoire |
| Le Mendiant ingrat (et suites) | 1898-1920 | Journal | Chronique quotidienne de sa misère et de sa foi |
La spiritualité de Léon Bloy
Bloy n'est pas un théologien de métier, mais un mystique laïc dont toute l'œuvre porte quelques intuitions spirituelles puissantes, profondément catholiques, exprimées avec une intensité rare.
La sainteté, seule affaire de la vie
Le cœur de la spiritualité de Bloy tient dans la conviction que la sainteté est le seul but réel de l'existence, et que tout le reste — argent, réussite, respectabilité — n'est que poussière. C'est ce que dit la fin de La Femme pauvre, mais aussi mille pages de son journal. Pour Bloy, ne pas devenir saint n'est pas une simple imperfection : c'est le seul échec, la seule vraie tristesse. Cette radicalité rejoint l'enseignement constant de l'Église sur l'appel universel à la sainteté, que le concile Vatican II placera au cœur de la constitution Lumen gentium et que le pape François reprendra en citant précisément Bloy.[35]
Le Pauvre est le visage du Christ
Deuxième intuition : le pauvre n'est pas un problème social, mais une présence sacrée. Dans la ligne de l'Évangile (« ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait », Mt 25, 40), Bloy voit dans le mendiant, l'humilié, l'affamé, le lieu même où le Christ se cache et se donne. Le mépris du pauvre est donc, pour lui, un mépris de Dieu — et l'argent, détourné du pauvre, devient une matière chargée de sang.[36] Cette théologie brûlante annonce, à sa manière excessive, l'enseignement social de l'Église sur la dignité des pauvres.
La souffrance rédemptrice
Troisième intuition, la plus personnelle : la douleur n'est pas absurde, elle est féconde. Marqué par la folie d'Anne-Marie Roulé et la mort de ses fils, Bloy a fait de la souffrance le nœud de sa foi. Il la relie à la Croix du Christ et à la co-rédemption : souffrir en union avec le Christ, c'est participer au salut du monde. Le Désespéré le dit par la voix de Caïn Marchenoir :
« Toute chose terrestre est ordonnée pour la Douleur. Or, cette Douleur était, à ses yeux, le commencement comme elle était la fin. […] elle était la logique même de ces Écritures mystérieuses, dans lesquelles il supposait que la Volonté de Dieu devait être lue. » — Léon Bloy, Le Désespéré[37]
La Salette : la Vierge qui pleure
Enfin, Bloy fut, sa vie durant, un fervent dévot de Notre-Dame de La Salette, l'apparition de 1846 — l'année même de sa naissance — où la Vierge en pleurs avait averti le monde, et que l'Église a reconnue authentique le 19 septembre 1851 par Mgr Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble.[38] Il lui consacre Celle qui pleure (1908) et voit dans les larmes de la Vierge un signe pour son temps.[39] Passionné, parfois excessif dans son interprétation apocalyptique du « secret » de La Salette, il n'en reste pas moins un témoin de cette dévotion mariale de la componction et de la miséricorde. Sur sa tombe, c'est encore l'image de La Salette qui veille.
Le faiseur de convertis
Le paradoxe de Léon Bloy est là : cet homme réputé infréquentable, brouillé avec la moitié du monde littéraire, fut aussi un apôtre d'une fécondité étonnante. Autour de lui, des intellectuels et des artistes se sont convertis ou approfondis dans la foi.
Jacques et Raïssa Maritain
Les plus célèbres sont Jacques et Raïssa Maritain. Jeunes étudiants tentés par le désespoir devant le matérialisme de la Sorbonne, ils lisent La Femme pauvre et sont bouleversés.[40] Ils rencontrent Bloy en 1905 et découvrent en lui non un donneur de leçons, mais un homme qui vit ce qu'il écrit. Raïssa racontera dans ses souvenirs, Les Grandes Amitiés, combien cette rencontre fut décisive sur leur chemin vers le baptême de 1906.[41]
Le 11 juin 1906, Jacques et Raïssa Maritain, avec Vera, la sœur de Raïssa, reçoivent le baptême en l'église Saint-Jean-l'Évangéliste de Montmartre. Léon Bloy en est le parrain.[42][43] Or Jacques Maritain deviendra l'un des plus grands philosophes catholiques du XXᵉ siècle : par ce baptême, l'influence de Bloy irrigue toute la pensée thomiste renaissante.
Van der Meer de Walcheren, Rouault et les autres
Bloy compte parmi ses filleuls le jeune écrivain néerlandais Pierre van der Meer de Walcheren et son épouse, qui deviendront des figures du catholicisme des Pays-Bas.[44] Il compte parmi ses proches le peintre Georges Rouault, dont l'art religieux tragique doit beaucoup à leur amitié,[45] et le géologue Pierre Termier, savant catholique, ami et correspondant de Bloy.[46] Autour de ce mendiant sans le sou s'est formé un petit foyer de conversion dont les fruits marqueront durablement l'art et la pensée catholiques.
Ombres et limites : l'homme des excès
L'honnêteté oblige à dire que Léon Bloy fut aussi un homme difficile, injuste et souvent excessif. Sa violence de plume n'épargnait ni ses ennemis ni ses amis ; il a rompu avec presque tous, dont Barbey d'Aurevilly et Huysmans, et couvert d'insultes des adversaires qui ne le méritaient pas toujours. Son interprétation apocalyptique de l'histoire, sa lecture parfois délirante des chiffres et des symboles, son goût de la malédiction prophétique appellent la prudence : Bloy n'est pas une autorité doctrinale, et l'Église ne l'a jamais présenté comme un modèle de tempérance.
Mais cette démesure fait partie de son témoignage. Bloy n'a jamais prétendu être un saint ; il a seulement crié, avec une sincérité déchirante, que la sainteté était la seule chose qui comptât, et il a supporté pour cette conviction une misère que peu auraient acceptée. Ses excès sont ceux d'un homme qui refusait la tiédeur au point de s'y brûler. C'est pourquoi on peut l'admirer sans le canoniser, recevoir son cri sans épouser toutes ses colères.
La postérité : le père du « renouveau catholique »
L'influence de Léon Bloy dépasse de loin le cercle de ses lecteurs directs. Il est l'un des pères du « renouveau catholique » littéraire qui traverse la première moitié du XXᵉ siècle. On retrouve son empreinte chez Georges Bernanos, dont les romans de la sainteté et du combat spirituel prolongent son intuition ; chez Charles Péguy, autre chantre de la pauvreté et de l'espérance ; chez Paul Claudel et François Mauriac ; jusque dans la théologie de Jacques Maritain.[47][48] La ligne Bloy — le refus de la médiocrité bourgeoise, l'exigence absolue de sainteté, la beauté sauvée par la douleur — irrigue toute une littérature catholique.
Un siècle après sa mort, la double citation du pape François a redonné à Bloy une actualité inattendue. Ce laïc pauvre, marié, père de famille, ni saint ni bienheureux, est devenu pour beaucoup la voix qui rappelle l'essentiel. Il l'avait écrit lui-même : la seule chose à ne pas manquer dans une vie, c'est la sainteté. Le reste, disait-il, n'est que du bruit sur le seuil de l'éternité.
Pour aller plus loin
- Notre-Dame de La Salette : l'apparition de 1846 que Léon Bloy a vénérée toute sa vie — Notre-Dame de La Salette.
- Dante Alighieri, autre grand poète chrétien de l'absolu que Bloy admirait — Dante Alighieri.
- Jacques Maritain et Raïssa Maritain, ses filleuls et héritiers philosophiques — Jacques Maritain, Raïssa Maritain.
- Georges Bernanos, Charles Péguy, Paul Claudel : les héritiers littéraires du « renouveau catholique » — Georges Bernanos, Charles Péguy, Paul Claudel.
- Ernest Hello, son second maître spirituel — Ernest Hello.
Notes et références
Léon Bloy, Le Mendiant ingrat (Journal de l'auteur, 1892-1895), 1898 — chronique de la misère quotidienne de Bloy, de ses dettes, de sa colère contre les riches et de son refus de vivre d'une plume complaisante. Bibliographie Wikisource ; exemplaire numérisé : https://archive.org/details/lemendiantingra00bloygoog
1 5 20Léon Bloy, Le Pèlerin de l'Absolu (journal 1910-1912), Paris, Mercure de France, 1914 : sixième volume publié du journal (R. Heppenstall, Léon Bloy, 1953). Notice et texte : https://archive.org/details/leplerindelabs00bloy
2 7Léon Bloy, La Femme pauvre, Paris, 1897, dernière phrase du roman : « Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints. » Année 1897 : bibliographie Wikisource, catalogue Open Library, R. Heppenstall (1953). Texte intégral sur Wikisource (https://fr.wikisource.org/wiki/La_Femme_pauvre/Texte_entier).
3 27Pape François, homélie de la messe Pro Ecclesia célébrée avec les cardinaux électeurs, chapelle Sixtine, 14 mars 2013 : « Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, me vient à l'esprit la parole de Léon Bloy : "Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le diable." » Texte intégral sur vatican.va (https://www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2013/documents/papa-francesco_20130314_omelia-cardinali.html).
4 8René Martineau, Léon Bloy : souvenirs d'un ami (Paris, 1921) : biographie par un ami des dix-huit dernières années de Bloy — naissance à Périgueux le 11 juillet 1846 (Introduction) ; mariage en mai 1890, départ pour le Danemark en février 1891, fille aînée Véronique née à Bagsværd, accueil dans la famille Molbech (« Mme Molbech et ses filles ») ; installation à Bourg-la-Reine le 15 mai 1911 ; derniers jours (2 novembre) ; cercle de Barbey d'Aurevilly et d'Ernest Hello. Texte intégral : https://archive.org/details/lonbloysouveni00martuoft
6 11 13 18Pape François, exhortation apostolique Gaudete et exsultate sur l'appel à la sainteté dans le monde actuel, 19 mars 2018, n° 34 : « Au fond, comme disait Léon Bloy, dans la vie "il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints". » La note du texte renvoie à La Femme pauvre, dernière partie. Texte sur vatican.va.
9 35P. Arrou, « Bloy, Léon Henri Marc », New Catholic Encyclopedia (via Encyclopedia.com) : né à Périgueux le 11 juillet 1846, mort à Bourg-la-Reine le 3 novembre 1917 ; parents franco-espagnols, foyer anticlérical ; influence de Barbey d'Aurevilly ; mariage en 1890 avec la fille convertie d'un professeur danois ; Bloy compte, avec Péguy, Jammes et Claudel, parmi les écrivains qui ont rajeuni la littérature catholique ; œuvres : Le Désespéré (1887), Le Sang du Pauvre (1909), Le Salut par les Juifs (1892), Le Pèlerin de l'Absolu (1914). URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/bloy-leon-henri-marc
10 12 48Jacques Petit, « BLOY Léon (1846-1917) », Encyclopædia Universalis : né à Périgueux le 11 juillet 1846 ; « Converti par Barbey en 1869 » ; légende du « mendiant ingrat » ; influence sur Jacques et Raïssa Maritain et Georges Rouault ; mort le 3 novembre 1917 à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/leon-bloy/ — NB : Petit date la conversion de 1869 ; l'article garde « décembre 1868 » pour la rencontre avec Barbey, début de la conversion.
14 22 45Robert Ziegler, « Léon Bloy's Books of Revelation », Studi Francesi 175 (LIX, I, 2015), pp. 108-115 : rencontre d'Anne-Marie Roulé en 1877, conversion et visions (d'après R. Griffiths) ; Véronique modelée sur Anne-Marie ; passage de la Douleur du Désespéré (éd. Paris, Union Générale d'Éditions, 1983, pp. 177-178). URL : https://journals.openedition.org/studifrancesi/294
15Rayner Heppenstall, Léon Bloy (coll. Studies in Modern European Literature and Thought, Bowes & Bowes, Cambridge, 1953), notice biographique : naissance le 11 juillet 1846 ; Paris 1863 ; rencontre de Barbey d'Aurevilly et « conversion » 1869 ; Roulé et Tardif de Moidrey 1877 ; Anne-Marie incarcérée le 1er juillet 1882 ; Désespéré 1887 ; première rencontre de Jeanne Molbech 1889 ; mariage le 11 juin 1890 ; Danemark 1891 ; Salut 1892 ; mort du fils Pierre le 24 septembre 1896 ; Femme pauvre 1897 ; Exégèse 1902 ; mort d'Anne-Marie Roulé le 7 mai 1907 ; Sang du Pauvre 1909 ; Âme de Napoléon 1912 ; Exégèse seconde série 1913 ; mort à Bourg-la-Reine le 3 novembre 1917 ; deux fils morts en bas âge ; passages de Mauriac et Bernanos dérivés de Bloy ; Péguy, Claudel, Maritain filleul, Termier correspondant. Texte intégral : https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.425480
16 19 23 25 46 47Deux homonymes à ne pas confondre : Christian Molbech (1783-1857), lexicographe danois, auteur du premier bon dictionnaire danois (1833) — Encyclopædia Britannica 1911 (https://en.wikisource.org/wiki/Page:EB1911_-_Volume_08.djvu/58) et Den Store Danske (8 octobre 1783 – 23 juin 1857, https://denstoredanske.lex.dk/Christian_Molbech) ; et son fils Christian Knud Frederik Molbech, né à Copenhague le 20 juillet 1821, poète et traducteur de la Divine Comédie (Imperial Dictionary of Universal Biography, https://en.wikisource.org/wiki/Page:Imperialdictiona03eadi_Brandeis_Vol3a.pdf/463), dramaturge (1821-1888) selon la Britannica 1911. Jeanne (Johanne Charlotte, 1859-1928) ne peut être que la fille du second — l'aîné étant mort en 1857 —, ce que confirme l'accueil de Bloy en 1891 dans la famille de « Mme Molbech et ses filles » (R. Martineau, Souvenirs, 1921).
17Léon Bloy, Le Sang du Pauvre, Paris, 1909 : méditation sur l'argent, la pauvreté et la charité ; l'argent y est présenté comme une réalité mystique liée au sang du Christ et au sang des pauvres. Année 1909 : bibliographie Wikisource, R. Heppenstall (1953), New Catholic Encyclopedia.
21 36Bibliographie Léon Bloy, Wikisource (relevée des éditions) : Le Désespéré 1887, Le Salut par les Juifs 1892, La Femme pauvre 1897, Exégèse des lieux communs 1902, Celle qui pleure 1908, Le Sang du Pauvre 1909, L'Âme de Napoléon 1912 ; journaux : Mendiant ingrat 1898 (1892-1895), Mon journal 1904 (1896-1900), Quatre ans de captivité 1905 (1900-1904), L'Invendable 1909 (1904-1907), Le Vieux de la Montagne 1911 (1907-1910), Au seuil de l'Apocalypse 1916 (1913-1915), La Porte des Humbles 1920 (1915-1917). URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:L%C3%A9on_Bloy
24 28Léon Bloy, Le Désespéré, Paris, 1887 : roman autobiographique dont le héros, Caïn Marchenoir, transpose la vie de Bloy ; le personnage de Véronique est inspiré d'Anne-Marie Roulé (R. Ziegler, 2015). Année 1887 : bibliographie Wikisource, Project Gutenberg (« novel published in 1887 », https://www.gutenberg.org/ebooks/35568). Passage de la Douleur cité vérifié sur le texte intégral ; également cité in R. Ziegler, éd. Paris, Union Générale d'Éditions, 1983, pp. 177-178. NB : la maxime « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais », souvent attribuée à Bloy, n'a été retrouvée ni dans Le Désespéré (intégral), ni dans Le Pèlerin de l'Absolu (1914, intégral), ni dans les Méditations d'un solitaire (1917, intégral) : l'attribution au Désespéré (p. 350) est retirée et remplacée par ce passage vérifié.
26 37Léon Bloy, Exégèse des lieux communs, première série Paris, Mercure de France, 1902 ; seconde série, 1913 (R. Heppenstall, 1953) : démontage satirique des proverbes et clichés de la « bourgeoisie », lus comme le langage du renoncement à l'absolu.
29Léon Bloy, Le Salut par les Juifs, Paris, 1892 : essai théologique sur la place d'Israël dans l'histoire du salut, écrit contre l'antisémitisme drumontiste, dont le titre reprend Jn 4, 22 (« le salut vient des Juifs »). Année 1892 : bibliographie Wikisource, catalogue Open Library, R. Heppenstall (1953), New Catholic Encyclopedia.
30La France juive d'Édouard Drumont, best-seller antisémite paru en 1886 (catalogue Open Library, notice « Éd. 1886 ») ; Bloy nomme lui-même son adversaire « le pamphlétaire de la France Juive » (Le Salut par les Juifs, chap. II).
31Léon Bloy, Le Salut par les Juifs, texte intégral (rééd. 1906 de l'originale 1892) : chap. I, p. 1 (Drumont et « cette parole simple et formidable ») ; chap. II, p. 9 (« Le Salut vient des Juifs ! » contre Drumont) ; p. 18 (« le Youtre moderne paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde ») ; recherche plein texte : 0 occurrence de « Dreyfus ». URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Salut_par_les_Juifs
32 34Olivier Lumbroso (Sorbonne Nouvelle, ITEM-CNRS/ENS), entretien CNRS : le 15 octobre 1894, Alfred Dreyfus est accusé de livrer des secrets à l'Allemagne, arrêté, puis condamné (première condamnation en décembre 1894) et dégradé le 5 janvier 1895. URL : https://news.cnrs.fr/articles/how-the-dreyfus-affair-went-global
33Site officiel du sanctuaire de Notre-Dame de La Salette, page History : apparition du 19 septembre 1846 à Maximin Giraud et Mélanie Calvat ; après cinq ans d'enquête, mandat du 19 septembre 1851 de Mgr Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble, reconnaissant l'authenticité de l'apparition ; confirmation en 1855 par Mgr Ginoulhiac ; fondation du sanctuaire en mai 1852. URL : https://lasalette.cef.fr/en/history/
38Léon Bloy, Celle qui pleure (Notre-Dame de La Salette), Paris, 1908 : méditation sur l'apparition de La Salette (1846) et les larmes de la Vierge, dévotion centrale de Bloy. Année 1908 : bibliographie Wikisource, catalogue Open Library.
39Michael Sherwin, O.P., « Raissa Maritain: Philosopher, Poet, Mystic », Catholic Education Resource Center : en 1906, avec Jacques et Vera, Raïssa est baptisée dans l'Église catholique, avec Léon et Jeanne Bloy pour parrain et marraine ; la lecture de La Femme pauvre puis la rencontre de Bloy décident leur chemin. URL : https://catholiceducation.org/en/culture/raissa-maritain-philosopher-poet-mystic.html
40 43Raïssa Maritain, Les Grandes Amitiés (souvenirs) : récit de la rencontre avec Léon Bloy et du chemin des Maritain vers le baptême de 1906. La phrase précédemment citée entre guillemets n'a pu être vérifiée à la page exacte — l'exemplaire numérisé (1949) n'est accessible qu'en prêt contrôlé — et a été ramenée à une paraphrase. Le baptême du 11 juin 1906 est documenté par les deux notes suivantes.
41« Reading Jacques Maritain (1882-1973) 50 years after his death », Omnes : Jacques Maritain, baptisé avec son épouse en l'église Saint-Jean-l'Évangéliste (St. John the Evangelist) de Montmartre le 11 juin 1906, Léon Bloy pour parrain ; Pierre et Cristina Van der Meer, filleuls comme eux de Bloy. URL : https://www.omnesmag.com/en/news/culture/read-a-jacques-maritain/
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