Saint Paulin de Nole (354-431)

Saint Paulin de Nole, riche sénateur d'Aquitaine et élève du poète Ausone, renonça à une immense fortune et à une carrière éclatante pour se faire moine, prêtre puis évêque auprès du tombeau de saint Félix. Modèle pour saint Augustin, saint Jérôme et saint Martin, il fut l'un des plus grands poètes chrétiens latins (« le Christ est mon poème ») et un témoin pionnier de l'amitié spirituelle et de la communion des saints.

Ignispedia

Saint Paulin de Nole (vers 354 – 431) est l'un des grands témoins de la conversion de l'aristocratie romaine au christianisme à la charnière des IVᵉ et Vᵉ siècles. Héritier d'une des plus riches familles sénatoriales d'Aquitaine, élève du poète et consul Ausone, ancien gouverneur de Campanie, il renonça à une fortune immense, à une carrière publique éclatante et à la gloire littéraire pour se faire moine, prêtre, puis évêque auprès du tombeau d'un humble martyr, saint Félix de Nole[1][2].

Ce renoncement spectaculaire — vendre des domaines répartis sur la Gaule, l'Espagne et l'Italie pour donner le prix aux pauvres — fit de lui, de son vivant, un modèle pour les plus grands : saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise et saint Martin de Tours le citèrent en exemple, tandis que son vieux maître Ausone, désolé, le suppliait en vers de revenir au monde[3][4]. À cette plainte, Paulin répondit par l'un des plus beaux dialogues poétiques de l'Antiquité chrétienne, où il déclare que le Christ a changé son cœur et qu'il n'écrira plus que pour lui[5].

Cet article présente le saint lui-même : ses origines aristocratiques, sa formation, sa carrière, sa conversion, son renoncement, sa rupture amicale avec Ausone, sa vie monastique à Nole, son œuvre de bâtisseur et de poète chrétien, son épiscopat, sa spiritualité de l'amitié et de la communion, sa mort et son culte. Pour ses grands correspondants, voir saint Augustin d'Hippone, saint Jérôme et saint Martin de Tours ; pour la doctrine qu'il incarne sur le lien des âmes, voir la communion des saints.

Un sénateur d'Aquitaine

Naissance et famille à Bordeaux

Paulin naît vers 354 à Bordeaux (Burdigala), métropole de l'Aquitaine romaine, dans l'une des familles les plus riches et les plus considérées de la Gaule. Son nom complet, Pontius Meropius Anicius Paulinus, rattache sa lignée à la haute aristocratie sénatoriale, et son patrimoine s'étend en vastes domaines non seulement autour de Bordeaux, mais aussi en Espagne septentrionale et dans le sud de l'Italie[6][7]. Cette fortune dispersée sur trois provinces explique à la fois l'éclat de sa jeunesse et la portée de son renoncement futur : ce qu'il abandonnera n'est pas un confort, mais l'une des grandes fortunes terriennes de l'Empire d'Occident.

L'élève d'Ausone

L'éducation du jeune Paulin est confiée à Ausone (Decimus Magnus Ausonius, vers 310-395), le plus célèbre homme de lettres de la Gaule, professeur de rhétorique à Bordeaux, précepteur du futur empereur Gratien et consul en 379[8][9]. Sous ce maître, Paulin reçoit la formation classique la plus accomplie de son temps : grammaire, rhétorique, poésie latine. Ausone reconnaît vite en lui son élève le plus doué, et une affection profonde, presque paternelle, lie le vieux poète à son disciple. Cette amitié littéraire, décisive dans la jeunesse de Paulin, sera plus tard le théâtre du drame intérieur de sa conversion.

La carrière publique : consul et gouverneur de Campanie

Itinéraire de saint Paulin de Nole — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Porté par sa naissance, sa fortune et le crédit d'Ausone, Paulin gravit rapidement le cursus honorum. Il est consul suffect vers 377, puis nommé gouverneur (consularis) de Campanie vers 380-381[10][11]. C'est cette charge italienne qui le conduit pour la première fois à Nole, près du tombeau de saint Félix, martyr local très vénéré : le futur saint y noue une dévotion qui décidera de toute sa vie. Mais, comme l'observe la Catholic Encyclopedia, Paulin comprit vite « qu'il ne pouvait trouver dans la vie publique le bonheur qu'il cherchait »[12]. À l'apogée des honneurs, l'homme le mieux pourvu de sa génération est déjà secrètement insatisfait.

La grande conversion

Le mariage avec Thérasia

Paulin épouse Thérasia, une noble chrétienne originaire de Barcelone[13][14]. Ce mariage est l'un des ressorts humains de sa conversion : Thérasia, profondément croyante, partagera et soutiendra son choix radical jusqu'à la fin. Loin de la femme qui retient son mari dans le siècle, elle est l'épouse qui marche avec lui vers la pauvreté volontaire — au point que les contemporains parleront du couple comme d'un seul élan vers Dieu.

Les artisans humains de sa conversion

La Catholic Encyclopedia énumère les instruments de la grâce dans la vie de Paulin : sa femme Thérasia, l'évêque Delphinus de Bordeaux et son successeur le prêtre Amand, et enfin saint Martin de Tours, « qui l'avait guéri d'une maladie de l'œil »[15]. La rencontre du grand thaumaturge des Gaules marque durablement Paulin, qui restera toute sa vie un témoin admiratif de Martin et un proche de son biographe, Sulpice Sévère — voir l'article consacré à saint Martin de Tours.

C'est l'évêque Delphinus qui baptise Paulin, avec son frère, à Bordeaux, vers 389[16][17]. Le sénateur entre ainsi pleinement dans l'Église à l'âge mûr, comme tant de convertis de son siècle, après une longue maturation intérieure.

Les épreuves : la mort de Celse et l'accusation

Deux épreuves achèvent d'arracher Paulin au monde. D'abord la mort de son unique enfant, Celse, huit jours après sa naissance ; ensuite une accusation d'avoir assassiné son propre frère, dont l'arrière-plan reste obscur mais qui menace gravement le converti[18]. Frappé dans sa paternité et dans son honneur, Paulin décide avec Thérasia de se retirer du monde et d'embrasser la vie monastique. Vers 390, le couple se rend en Espagne[19]. De cette blessure naîtra plus tard l'un de ses poèmes les plus touchants, le Carmen XXXI de consolation adressé à Pneumatius et à son épouse Fidelis pour leur propre fils, lui aussi prénommé Celse, mort vers l'âge de huit ans — un enfant distinct de son propre fils, mort à huit jours —, dans lequel le chrétien transfigure le deuil par l'espérance de la résurrection[20].

Le renoncement à la fortune

C'est le geste qui fit la célébrité de Paulin dans toute la chrétienté : la vente de ses immenses domaines et la distribution du prix aux pauvres et à l'Église[21][22]. Là où d'autres convertis gardaient leurs biens en les administrant pieusement, Paulin choisit le dépouillement quasi total — non par mépris de la création, mais par désir de suivre le Christ pauvre et de transformer une richesse terrestre périssable en trésor céleste.

Sa propre théologie du renoncement, loin de toute vanité, refuse pourtant de s'en glorifier. Il écrit que le dépouillement des biens temporels « n'est pas l'achèvement, mais seulement le commencement » du combat spirituel[23]. Le renoncement n'est pour lui qu'une porte : ce qui compte, c'est la vie nouvelle qu'elle ouvre.

« L'homme sans le Christ n'est que poussière et ombre. » — Saint Paulin de Nole, Carmen X, 289[24]

De la fortune au trésor du Ciel — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette parole, citée par Benoît XVI, résume le ressort de sa conversion : ayant tout possédé — la naissance, la culture, le pouvoir, la gloire des lettres —, Paulin a découvert que sans le Christ tout cela n'est que cendre, et il a tout misé sur le seul qui demeure[25].

La rupture amicale avec Ausone : le poète et le Christ

Ausone rappelle son élève au monde

Le renoncement de Paulin blesse profondément son vieux maître Ausone. Le poète païen ne comprend pas que son disciple le plus brillant enterre son talent dans un désert italien, au service d'un martyr obscur. Il lui adresse plusieurs lettres en vers, mêlant tendresse, reproche et supplication, le pressant de revenir aux Muses et à la vie publique[26][27]. C'est l'un des plus émouvants conflits de l'histoire littéraire : d'un côté la culture classique finissante, de l'autre la jeunesse chrétienne qui la quitte sans la renier.

La réponse de Paulin : « le Christ est mon poème »

Ausone et Paulin — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Paulin répond par deux poèmes magnifiques (Carmina X et XI) qui sont à la fois un adieu respectueux à son maître et un manifeste de la poésie chrétienne[28]. Il n'abandonne pas la poésie, mais il en change l'objet : finis les mythes et Apollon, désormais sa lyre ne chantera que le Christ.

« Les cœurs consacrés au Christ refusent les Muses latines et ferment leur porte à Apollon. […] Mais voici qu'une autre puissance, un Dieu plus grand, inspire mon esprit et réclame un autre mode de vie. » — Saint Paulin de Nole, Carmen X[29]

Et il résume sa vocation nouvelle dans une formule devenue célèbre, que Benoît XVI a reprise pour la commenter :

« Pour moi, la seule science est la foi, et le Christ est mon poème. » — Saint Paulin de Nole, Carmen XX, 32[30]

Comme l'a noté Benoît XVI, Paulin ne renie pas l'art, mais seulement « les formes poétiques inspirées par la mythologie et les idéaux païens » : il met son talent classique au service de l'Évangile[31]. Ce débat avec Ausone fixe pour des siècles la question du rapport entre la culture antique et la foi chrétienne — non pas rupture méprisante, mais conversion du talent.

Nole et le tombeau de saint Félix

Pourquoi Nole ? Le culte de saint Félix

La vie de Paulin en huit jalons — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au cœur de la nouvelle vie de Paulin se trouve saint Félix de Nole, prêtre et confesseur du IIIᵉ siècle, emprisonné et torturé sous la persécution de Dèce (vers 250), miraculeusement délivré, puis vénéré après sa mort autour de son tombeau de Cimitile, près de Nole[32]. Du temps de Paulin, cinq églises s'élèvent déjà sur le site, et de nombreux pèlerinages y affluent[33]. Le futur saint avait découvert ce sanctuaire pendant son gouvernement de Campanie ; il y revient désormais comme à sa vraie patrie. Devenu prêtre, il se fait humblement gardien (ostiarius) du sanctuaire de Félix, dont il se proclame le serviteur et le débiteur[34].

L'ordination à Barcelone (Noël 394)

À Noël 394 (ou 395), pendant son séjour en Espagne, les fidèles de Barcelone réclament son ordination et l'obligent presque de force à être ordonné prêtre par l'évêque Lampius[35][36]. Cette ordination per saltum — sans avoir reçu les ordres inférieurs — était canoniquement irrégulière, et Paulin lui-même, par humilité, n'accepte cette charge qu'avec réticence, à la condition de n'être lié à aucune Église particulière, afin de pouvoir gagner Nole[37][38].

La vie monastique à Cimitile

En 395, Paulin s'établit définitivement à Nole[39]. Avec Thérasia et quelques compagnons, il y mène une vie austère, ascétique et monastique : prière, jeûne, pauvreté, service des pèlerins et des pauvres, lecture continue de l'Écriture. Sa maison devient une petite communauté où la vie commune anticipe les grands monastères d'Occident. C'est de ce foyer caché, et non d'une chaire prestigieuse, que rayonnera une correspondance avec tout l'Occident chrétien.

Le bâtisseur : basiliques, aqueduc, mosaïques

Les basiliques paléochrétiennes de Cimitile, près de Nole. Photo MentNFG, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Loin d'enfouir stérilement sa fortune, Paulin la convertit en pierres et en charité. Il finance et fait édifier autour du tombeau de Félix un vaste ensemble : une nouvelle basilique à cinq nefs, flanquée de chapelles latérales et reliée par une galerie à la chapelle funéraire du martyr, richement ornée de marbres, de lampes d'argent, de peintures, de statues et d'inscriptions, avec à l'abside une mosaïque de la Sainte Trinité dont des restes subsistèrent jusqu'en 1512[40]. Il fait aussi construire un aqueduc pour Nole et des basiliques à Fondi et ailleurs[41]. Sa célèbre lettre 32 à Sulpice Sévère décrit ces monuments et constitue une source de premier ordre sur l'art chrétien primitif, y compris sur la basilique Saint-Pierre de Rome[42]. Innovateur, Paulin fit même peindre des scènes bibliques sur les murs pour catéchiser les pèlerins illettrés.

Les Natalicia : un poème par an pour saint Félix

Chaque année, pour la fête de saint Félix le 14 janvier, Paulin compose un poème natal (Natalicium) en l'honneur du martyr[43][44]. On en conserve treize complets et le fragment d'un quatorzième[45]. Ces hymnes, mêlant récit de la vie de Félix, action de grâces et tableau des foules de pèlerins, sont parmi les premières grandes œuvres de la poésie hagiographique latine. Ils nourriront plus tard les biographies de Félix dues à saint Bède le Vénérable et à d'autres[46].

Évêque de Nole (vers 409-431)

L'élection

Vers 409-410, Paulin est élu évêque de Nole[47][48]. Pendant une vingtaine d'années, jusqu'à sa mort, il exerce sa charge, selon la Catholic Encyclopedia, « de la manière la plus louable »[49]. Le sénateur dépouillé, le moine caché, devient ainsi pasteur d'une cité — sans rien perdre de sa pauvreté ni de son humilité.

Le pasteur et les pauvres, « ses maîtres »

Saint Paulin de Nole représenté dans un vitrail de l'église Saint-Martin de Carcans. Photo Carnage 2000, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

La charité de Paulin évêque garde le ton radical de sa conversion. Benoît XVI souligne qu'il appelait les pauvres ses « maîtres » (domini) et voyait dans leur présence le fondement spirituel même de son monastère[50]. Les pauvres ne sont pas pour lui des assistés mais des seigneurs au service desquels il s'honore d'être — application littérale de la parole du Christ : « ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40).

Au cœur des grandes affaires de l'Église

Bien que retiré, Paulin demeure un acteur écouté de l'Église d'Occident. Il participe aux synodes qui examinent le pélagianisme[51]. Son nom reste lié à Julien d'Éclane, pour le mariage duquel, jeune, il avait composé un épithalame chrétien (Carmen XXV) — chant nuptial qui exalte la pureté et le sens chrétien du mariage, avant que Julien ne devînt l'adversaire de saint Augustin dans la controverse pélagienne[52][53]. On lui attribue aussi un rôle d'apaisement dans l'élection disputée du pape Boniface Iᵉʳ (418)[54].

Le sac de Rome (410) et la fin d'un monde

L'épiscopat de Paulin se déroule sur fond d'effondrement : en 410, Alaric et les Wisigoths pillent Rome, et la Campanie elle-même est ravagée. Dans ce monde qui s'écroule, l'évêque de Nole incarne une espérance qui ne repose plus sur l'Empire mais sur la cité de Dieu que saint Augustin est en train de décrire au même moment. La tradition rapporte même que Paulin, ayant tout donné, se serait offert pour racheter des captifs emmenés par les envahisseurs — geste de pasteur qui résume sa vie.

L'œuvre littéraire

Paulin occupe une place de premier rang dans la littérature chrétienne latine. Le bibliographe Gennade de Marseille consacre une notice à ses écrits dans sa continuation du De viris illustribus de saint Jérôme[55]. Son œuvre conservée se répartit en poèmes et en lettres.

Les Carmina

On conserve 33 poèmes[56][57]. Aux côtés des Natalicia pour Félix figurent les poèmes à Ausone (X et XI), le poème de consolation (Carmen XXXI) adressé à Pneumatius et Fidelis pour leur fils Celse[58], l'épithalame chrétien pour Julien d'Éclane, des paraphrases de psaumes et des pièces de circonstance. Jugement de la critique, rapporté par la Catholic Encyclopedia : les parties épiques sont « très vivantes », et les passages lyriques « pleins d'un enthousiasme réel et sans affectation, et d'une vive sensibilité à la nature » — même si Paulin n'échappe pas tout à fait « aux maniérismes et à la culture ornée de son époque »[59].

Les Epistulae : une correspondance avec tout l'Occident chrétien

On conserve 51 lettres (49 selon le décompte ancien)[60][61], adressées aux plus grandes figures de son temps. Tout y respire l'Écriture : ses lettres sont « remplies de citations et d'allusions bibliques ; tout ce qu'il accomplit, il le fait dans l'esprit de la Bible et l'exprime dans le langage de la Bible »[62]. Cette correspondance fait de l'humble moine de Nole un centre du réseau spirituel de l'Occident :

CorrespondantLienTrace conservée
Saint Augustin d'HipponeAmitié spirituelle, admiration mutuelleÉchange de lettres ; Augustin loue son renoncement
Saint JérômeConseil et direction scripturaireJérôme, Lettre 58, lui répond sur l'étude de l'Écriture
Sulpice SévèreAmitié intime ; biographe de saint MartinLettre 32 décrivant les basiliques de Nole
AusoneAncien maître, devenu adversaire amicalCarmina X et XI
Delphinus et AmandPères de sa conversion à BordeauxPlusieurs lettres de gratitude
Victrice de RouenÉvêque missionnaire, amiCorrespondance sur la vie ascétique

Les œuvres perdues

L'œuvre de Paulin — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Plusieurs ouvrages de Paulin sont perdus : un panégyrique de l'empereur Théodose, un Opus sacramentorum et hymnorum, des Epistolae ad sororem, un Liber de paenitentia, un Liber de laude generali omnium martyrum, et une mise en vers du De regibus de Suétone[63]. Cet inventaire, connu par Gennade, montre l'ampleur d'une production dont seule une partie nous est parvenue.

Spiritualité : l'amitié, la communion des saints et la pauvreté

Les trois piliers spirituels de Paulin — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La spiritualité de Paulin tient en trois mots : amitié, communion, pauvreté. Pour lui, l'amitié chrétienne n'est pas un sentiment naturel mais un lien surnaturel, une présence réelle des âmes les unes aux autres dans le Christ. Il l'écrit à Augustin :

« Il n'est pas étonnant que, même éloignés, nous soyons présents l'un à l'autre […] : car nous sommes les membres d'un seul corps. » — Saint Paulin de Nole, Lettre VI, 2[64]

Cette intuition fait de Paulin un témoin privilégié de la doctrine de la communion des saints, que le concile Vatican II développera bien plus tard, comme l'a relevé Benoît XVI[65]. La vénération qu'il porte à saint Félix, le martyr dont il se dit le serviteur, relève de la même logique : les saints du Ciel sont des amis vivants, non des héros lointains. Saint Augustin a noté que Paulin nourrissait sur ce point une dévotion intense — « une idée exagérée », jugeait-il, « de la vénération des saints et des reliques »[66] —, ce qui dit assez à quel point l'évêque de Nole fut un pionnier du culte des saints en Occident.

Enfin, sa pauvreté n'est pas austérité triste mais joie : ayant tout donné, il se sait tout reçu. Sa vie illustre la parole évangélique sur le trésor du Ciel, et son chant le plus vrai reste celui qu'il opposa à Ausone — non plus la gloire des lettres, mais le Christ comme unique poème.

  1. Vers 354
    Naissance à Bordeaux
    Famille sénatoriale d'Aquitaine

    Paulin naît dans l'une des plus riches familles de la Gaule romaine ; il est confié au poète Ausone.[67]

  2. Vers 377-381
    Carrière publique
    Consul suffect, puis gouverneur de Campanie

    Sommet des honneurs ; à Nole, il découvre le tombeau de saint Félix.[68]

  3. Vers 389
    Baptême à Bordeaux
    Par l'évêque Delphinus

    Mariage avec Thérasia ; influence de Delphinus, d'Amand et de saint Martin de Tours.[69]

  4. Vers 390
    Épreuves et retrait du monde
    Vers l'Espagne

    Mort de son fils Celse ; accusation au sujet de son frère ; départ pour l'Espagne et choix de la vie monastique.[70]

  5. Noël 394
    Ordination sacerdotale à Barcelone
    Par l'évêque Lampius

    Ordonné presque de force par le peuple de Barcelone.[71]

  6. 395
    Installation à Nole
    Auprès du tombeau de saint Félix

    Vente des domaines, vie ascétique, construction des basiliques et de l'aqueduc.[72]

  7. Vers 409-410
    Évêque de Nole
    Vingt ans d'épiscopat

    Pasteur des pauvres ; au même moment, Alaric pille Rome (410).[73]

  8. 22 juin 431
    Mort à Nole
    Vénéré comme saint de son vivant

    Ses reliques connaîtront plusieurs translations avant de revenir à Nole en 1909.[74]

Mort, culte et postérité

La mort, 22 juin 431

Culte et héritage de saint Paulin — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Paulin meurt à Nole le 22 juin 431, entouré de la vénération générale[75]. De son vivant déjà, il était regardé comme un saint : sa pauvreté, sa charité, son humilité et l'éclat de son renoncement avaient fait de lui une figure exemplaire dans tout l'Occident. Sa fête liturgique est fixée au 22 juin[76].

Les reliques (Bénévent, Rome, retour à Nole en 1909)

Urne des reliques de saint Paulin de Nole dans la cathédrale de Nole. Photo Bocachete, Wikimedia Commons, domaine public.

Le corps de Paulin, d'abord enseveli dans la cathédrale de Nole, est transféré à Bénévent, puis emporté à Rome par l'empereur Otton III, à l'église San Bartolomeo all'Isola (île Tibérine)[77][78]. En 1909, par décret de saint Pie X, les reliques sont rendues à Nole et réinhumées le 15 mai 1909 dans la cathédrale[79][80]. Le saint poète a ainsi rejoint, après quinze siècles, le sol du martyr qu'il avait tant aimé.

La légende des cloches (nola, campana)

Une tradition tardive attribue à saint Paulin l'invention des cloches d'église, et ferait dériver leurs noms latins — nola (la petite cloche) et campana (la grande, « de Campanie ») — respectivement de sa ville de Nole et de sa province de Campanie. De là vient son patronage des sonneurs de cloches. Les historiens tiennent cependant cette étymologie pour légendaire : rien dans les écrits de Paulin ne mentionne l'usage liturgique des cloches, et l'attribution n'apparaît que bien plus tard[81]. Il faut donc la rapporter comme une belle légende née de l'amour populaire pour le saint, non comme un fait historique établi — tout en gardant à Paulin son titre traditionnel de patron des sonneurs.

Un Père de l'Église

Paulin n'a pas été proclamé Docteur de l'Église, mais il compte parmi les Pères de l'Église latine et demeure une source majeure pour l'histoire de l'art chrétien primitif, de la poésie sacrée et de la spiritualité de l'amitié. Son influence se lit chez les hagiographes médiévaux et dans toute la tradition du culte des saints dont il fut l'un des premiers grands témoins.

Pourquoi lire saint Paulin de Nole aujourd'hui ?

À seize siècles de distance, Paulin reste d'une actualité saisissante. Il rappelle d'abord que la richesse et la réussite ne comblent pas le cœur : l'homme le mieux pourvu de sa génération a tout quitté parce qu'il avait compris que « l'homme sans le Christ n'est que poussière et ombre ». Son renoncement n'est pas un mépris du monde, mais un déplacement du trésor : du périssable vers l'éternel.

Chapelle de saint Paulin dans le Duomo de Nola. Photo Giuseppe Guida, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Il enseigne ensuite que la culture et le talent ne s'opposent pas à la foi mais peuvent se convertir avec l'homme. Paulin n'a pas brûlé sa lyre : il l'a accordée au Christ. Sa réponse à Ausone — « le Christ est mon poème » — reste un programme pour tout artiste, tout intellectuel, tout chercheur de beauté qui voudrait mettre son don au service de la vérité.

Il témoigne enfin de la communion des saints comme d'une réalité concrète. Ses amitiés avec Augustin, Jérôme, Martin et tant d'autres ne sont pas un carnet d'adresses, mais un seul corps où les âmes se portent les unes les autres. Dans un temps de solitude et d'écrans, Paulin rappelle que les vrais liens passent par le Christ et ne meurent pas.

« Pour moi, la seule science est la foi, et le Christ est mon poème. » — Cette parole de Paulin résume sa vie autant que sa doctrine : un homme qui avait tout reçu du monde et qui a tout rapporté au Christ, jusqu'à faire de sa propre existence un poème offert.

Pour aller plus loin

  • Saint Augustin d'Hippone — ami et admirateur de Paulin, qui cita son renoncement en exemple et échangea avec lui sur l'amitié et la communion.
  • Saint Jérôme — qui répondit à Paulin (Lettre 58) sur l'étude de l'Écriture et la vie ascétique.
  • Saint Martin de Tours — le thaumaturge des Gaules qui guérit Paulin et marqua sa conversion ; ami de son biographe Sulpice Sévère.
  • Saint Ambroise de Milan — autre grande figure de l'épiscopat latin du IVᵉ siècle, qui salua lui aussi le renoncement de Paulin.
  • La communion des saints — la doctrine du lien des âmes dans le Christ, dont Paulin fut un témoin privilégié.
  • Saint Bède le Vénérable — parmi les auteurs qui s'appuyèrent sur les Natalicia de Paulin pour raconter la vie de saint Félix.

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia, article « St. Paulinus of Nola » par Klemens Löffler (vol. 11, 1911), newadvent.org/cathen/11585b.htm : né à Bordeaux vers 354, mort le 22 juin 431 ; famille distinguée d'Aquitaine ; éducation confiée au poète Ausone ; gouverneur de Campanie ; mariage avec Thérasia, « a Spanish lady, a Christian » ; conversion due à Thérasia, à l'évêque Delphinus de Bordeaux et à son successeur le prêtre Amand, et à saint Martin de Tours « who had cured him of some disease of the eye » ; baptisé avec son frère par Delphinus ; perte de son unique enfant huit jours après la naissance ; accusation d'avoir assassiné son frère ; retrait du monde et départ pour l'Espagne vers 390 ; ordonné prêtre à Barcelone à Noël 394/395, ordination non canonique faute des ordres inférieurs ; installation à Nole en 395, distribution de la plus grande part de ses biens aux pauvres ; aqueduc de Nole, basiliques à Nole, Fondi, etc. ; basilique à cinq nefs richement ornée, mosaïque de la Trinité à l'abside (restes jusqu'en 1512) ; évêque de Nole vers 409, vingt ans d'épiscopat ; 33 poèmes, 49 lettres conservées, 13 Natalicia complets pour saint Félix (+ fragment d'un 14e), poèmes à Ausone, poème de consolation (Carmen XXXI) adressé à Pneumatius et Fidelis pour leur fils Celse, épithalame pour Julien, panégyrique perdu de Théodose et autres œuvres perdues ; jugement sur sa poésie ; lettre 32 à Sulpice Sévère décrivant les basiliques ; corps transféré à Bénévent puis à Rome (San Bartolomeo all'Isola), rendu à Nole par décret de Pie X ; fête le 22 juin.

    1 3 6 8 10 12 13 15 16 18 19 21 26 35 37 39 40 41 42 43 45 47 49 52 56 59 60 62 63 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 79
  2. Benoît XVI, Audience générale du 12 décembre 2007 (vatican.va) : catéchèse consacrée à saint Paulin de Nole ; renoncement à la fortune ; les pauvres appelés ses « maîtres » ; Paulin abandonna non la poésie mais « les formes poétiques inspirées par la mythologie et les idéaux païens » ; spiritualité de l'amitié et de la communion ; ses amitiés (Augustin, Martin, Ambroise…) comme expression de l'unité mystique de l'Église développée plus tard par Vatican II ; citations Carm. X, 289 ; Carm. XX, 32 ; Ep. VI, 2 ; Ep. XXIV, 7.

    2 22 25 31 50 65
  3. Saint Jérôme, Epistula 58, adressée à Paulin de Nole : réponse de Jérôme sur l'étude de l'Écriture, la vocation monastique et le détachement ; témoignage de l'estime des grands docteurs pour le converti d'Aquitaine.

    4
  4. Saint Paulin de Nole, Carmen X (réponse à Ausone, vers 393), trad. P. G. Walsh, The Poems of St. Paulinus of Nola, Ancient Christian Writers vol. 40, Newman Press, 1975, p. 58-59 : « Hearts dedicated to Christ reject the Latin Muses and exclude Apollo » (« Les cœurs consacrés au Christ refusent les Muses latines et ferment leur porte à Apollon ») ; « But now another power, a greater God, inspires my mind and demands another way of life » (« Mais voici qu'une autre puissance, un Dieu plus grand, inspire mon esprit et réclame un autre mode de vie »). Le Carmen X répond à trois lettres d'Ausone (391-393) ; le Carmen XI répond à la lettre 27 d'Ausone (394).

    5 28 29
  5. Données factuelles recoupées (dates et fonctions) : nom complet Pontius Meropius Anicius Paulinus ; consul suffect vers 377 ; gouverneur de Campanie vers 380-381 ; Thérasia originaire de Barcelone ; ordination per saltum à Barcelone (Noël 394) par l'évêque Lampius ; participation aux synodes sur le pélagianisme ; épithalame (Carmen XXV) pour le mariage de Julien d'Éclane ; rôle dans l'élection disputée du pape Boniface Iᵉʳ (418) ; sac de Rome par Alaric (410) ; reliques rendues à Nole le 15 mai 1909 sous Pie X. Recoupé avec la Catholic Encyclopedia (Löffler) et les éditions critiques (CSEL / Hartel ; trad. Walsh, Ancient Christian Writers).

    7 11 14 17 36 38 48 51 53 54 57 61
  6. Décimus Magnus Ausone (Ausonius, vers 310-395) : professeur de rhétorique à Bordeaux, précepteur du futur empereur Gratien, préfet du prétoire des Gaules (375) et consul (379) ; maître et ami de Paulin, dont il fut le correspondant après sa conversion. Cf. Catholic Encyclopedia, « Decimus Magnus Ausonius », newadvent.org/cathen/02112d.htm.

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  7. M. Wysocki, « "Shall I show joy or sorrow?" (Poem 31). Pain of Loss — a Study of Paulinus of Nola's Works », Vox Patrum (KUL), czasopisma.kul.pl : le poème 31 est adressé « to Pneumatius and Fidelis, the parents of an eight-year-old boy Celsus » ; le propre fils de Paulin, Celsus, mourut en Espagne vers 392 à huit jours (« the death of his eight-day-old son, Celsus, in Spain ») et l'enfant consolé « portait lui aussi » ce prénom (« their child whose name was Celsus as well »). Confirmé par l'index des poèmes : « Poems 31 = Consolation to Pneumatius and Fidelis » (éd. A. Dressler, Selections from the Poems of Paulinus of Nola).

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  8. Saint Paulin de Nole, Epistula XXIV, 7, cité par Benoît XVI (Audience du 12 décembre 2007) : le renoncement aux biens temporels « n'est pas l'achèvement, mais seulement le commencement » du chemin spirituel.

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  9. Saint Paulin de Nole, Carmen X, 289 : « Homo sine Christo pulvis et umbra » — « L'homme sans le Christ n'est que poussière et ombre. » Cité et commenté par Benoît XVI, Audience générale du 12 décembre 2007.

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  10. Ausone, Epistulae à Paulin (vers 391-394) : lettres en vers où le vieux maître presse son ancien élève de revenir aux Muses et à la vie publique, mêlant tendresse et reproche. Voir P. G. Walsh, Selections from the Poems of Paulinus of Nola, including the Correspondence with Ausonius, introduction et traduction.

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  11. Saint Paulin de Nole, Carmen XX, 32 : formule rendue par Benoît XVI (Audience du 12 décembre 2007) : « To my mind the only art is the faith, and Christ is my poetry » — « Pour moi, la seule science [le seul art] est la foi, et le Christ est mon poème. »

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  12. Catholic Encyclopedia, article « St. Felix of Nola » (vol. 6), newadvent.org/cathen/06033b.htm : prêtre du IIIᵉ siècle ordonné par l'évêque Maxime de Nole ; emprisonné et torturé sous la persécution de Dèce (vers 250) ; délivrances miraculeuses ; après la persécution, refuse de récupérer ses biens et cultive trois arpents de terre, donnant le surplus aux pauvres ; fête le 14 janvier ; cinq églises bâties sur son tombeau près de Nole ; saint Paulin de Nole, gardien d'un de ses sanctuaires, atteste de nombreux pèlerinages et ses poèmes et lettres deviennent la source des biographies postérieures (saint Grégoire de Tours, saint Bède).

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  13. Gennade de Marseille, De viris illustribus, 49 : notice consacrée à Paulin de Nole dans la continuation du De viris illustribus de saint Jérôme ; recension de ses écrits, dont plusieurs aujourd'hui perdus.

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  14. Saint Paulin de Nole, Epistula VI, 2 (à saint Augustin), cité par Benoît XVI (Audience du 12 décembre 2007) : « Il n'est pas étonnant que, même éloignés, nous soyons présents l'un à l'autre […] car nous sommes les membres d'un seul corps » — expression de sa théologie de l'amitié et de la communion.

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  15. Translation des reliques : corps de Paulin d'abord inhumé à Nole, transféré à Bénévent, puis emporté à Rome par l'empereur Otton III à l'église San Bartolomeo all'Isola (île Tibérine) ; rendu à Nole par décret de saint Pie X et réinhumé dans la cathédrale le 15 mai 1909. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Paulinus of Nola » ; notices hagiographiques.

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  16. Légende des cloches : tradition tardive attribuant à saint Paulin l'introduction des cloches dans le culte chrétien et faisant dériver les mots latins nola (clochette) et campana (cloche, « de Campanie ») de sa ville de Nole et de sa province de Campanie ; d'où son patronage des sonneurs de cloches. Les historiens considèrent cette étymologie comme légendaire : aucun écrit de Paulin ne mentionne l'usage liturgique des cloches, et l'attribution est postérieure de plusieurs siècles. À citer comme tradition pieuse, non comme fait historique.

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