Traditionalisme philosophique

L'école catholique du XIXe siècle qui voulut sauver la foi en sacrifiant la raison (Bonald, Lamennais) : le consentement universel érigé en critère, Mirari Vos (1832), Singulari Nos (1834) et la clôture dogmatique de Vatican I (1870).

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Le traditionalisme philosophique est le système qui, dans la France meurtrie par la Révolution, a voulu sauver la foi en sacrifiant la raison : puisque la raison individuelle des philosophes des Lumières avait produit 1789 et la Terreur, disaient ses maîtres, seule la tradition universelle du genre humain — où Dieu aurait déposé dès l'origine toutes les vérités nécessaires — garantirait la certitude[1]. Le vicomte Louis de Bonald et l'abbé Félicité de Lamennais en donnèrent la forme absolue ; Bautain, Bonnetty, Ventura, Ubaghs et l'école de Louvain en proposèrent des versions adoucies[2].

L'Église, qui avait d'abord vu dans ces apologistes des défenseurs, finit par y reconnaître une erreur grave : faire précéder la foi par aucun acte de raison, c'est rendre la foi elle-même déraisonnable et incommunicable. Grégoire XVI frappa les œuvres de Lamennais en 1832 puis en 1834, Rome imposa des professions de foi à Bautain (1835, 1840, 1844) et à Bonnetty (1855), et le concile Vatican I clôtura le dossier en définissant solennellement, le 24 avril 1870, que Dieu « peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine au moyen des choses créées » (DS 3004)[3].

Cet article raconte l'histoire de l'école : ses maîtres, ses livres, ses condamnations et sa fin. La doctrine détaillée de ses héritiers fidéistes — les propositions imposées à Bautain et à Bonnetty, les chapitres II et IV de Dei Filius, la mise en garde de Fides et Ratio — relève de l'article Fidéisme, auquel on renvoie le lecteur au lieu de redoubler la matière[4]. Le libéralisme catholique du second Lamennais relève de l'article Libéralisme catholique condamné ; la crise traditionaliste contemporaine autour de la liturgie n'a avec ce système qu'un nom en commun et relève de l'article sur la FSSPX.

Qu'est-ce que le traditionalisme philosophique ?

Le mot et la chose

Le mot « traditionalisme » désigne ici une philosophie de la connaissance, pas un attachement aux traditions liturgiques ou aux coutumes anciennes. La Catholic Encyclopedia le définit comme « un système philosophique qui fait de la tradition le critère suprême et la règle de la certitude »[5]. Tout le système tient en trois affirmations enchaînées, que l'abbé Sauvage résume ainsi : la raison humaine, laissée à elle-même, est radicalement incapable de connaître avec certitude aucune vérité — ou du moins aucune des vérités fondamentales de l'ordre métaphysique, moral et religieux ; notre premier acte de connaissance doit donc être un acte de foi fondé sur l'autorité de la Révélation ; et cette Révélation nous parvient par la société, sa vérité étant garantie par la tradition, c'est-à-dire le consentement général de l'humanité[6].

« Un système philosophique qui fait de la tradition le critère suprême et la règle de la certitude. » — Abbé George Sauvage, article « Traditionalism », Catholic Encyclopedia, vol. 15, New York, Robert Appleton, 1912 (traduction Ignispedia)[7]

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Concrètement, le traditionaliste dit au catholique : tu sais que Dieu existe, que ton âme est immortelle, que le bien et le mal existent — non parce que ta raison l'a découvert, mais parce que l'humanité entière le croit depuis toujours, et que cette croyance universelle remonte à une Révélation primitive faite par Dieu aux premiers hommes[8]. La philosophie ne démontre rien ; elle recueille le dépôt commun.

L'erreur en une phrase

Pour comprendre l'enjeu, l'image des deux ailes, familière aux lecteurs de Jean-Paul II, éclaire tout : la foi et la raison sont les deux ailes d'un même oiseau[9]. Le rationalisme des Lumières voulait voler avec la seule aile de la raison ; le traditionalisme, par réaction, veut voler avec la seule aile de la foi reçue. Dans les deux cas, l'oiseau s'écrase : une foi qu'aucune raison ne précède ni ne soutient ne peut être ni justifiée devant l'incroyant, ni même reconnue comme crédible avant d'y adhérer[10]. C'est pourquoi l'Église range le traditionalisme, dans ses principes fondamentaux, sous la même condamnation que le fidéisme : « le traditionalisme, dans ses principes fondamentaux, est une sorte de fidéisme »[11].

Ce que le traditionalisme n'est pas

Trois confusions doivent être écartées d'emblée, car le mot est aujourd'hui piégé[12] :

  • Le traditionalisme philosophique n'est pas le traditionalisme liturgique. Défendre la messe traditionnelle ou critiquer les réformes postconciliaires — positions de la Fraternité Saint-Pie X et des milieux dits « tradis » — n'a rien à voir avec la thèse du XIXe siècle sur l'impuissance de la raison. Un catholique peut aimer la liturgie ancienne tout en tenant, avec Vatican I, que la raison prouve l'existence de Dieu ; et un moderniste liturgique pourrait fort bien être traditionaliste en philosophie sans le savoir[13].
  • Le traditionalisme n'est pas le respect catholique de la Tradition. L'Église tient la Tradition — avec l'Écriture — pour une source de la Révélation, et elle vénère le consentement des Pères comme un témoin précieux[14]. Mais elle n'en a jamais fait le critère suprême de toute certitude, et surtout pas au prix de la raison naturelle : Vatican I définit les deux ordres de connaissance, distincts et harmonieux, sans sacrifier l'un à l'autre[15].
  • Le traditionalisme n'est pas l'ultramontanisme. Bonald, Maistre et le premier Lamennais furent d'ardents défenseurs du pape contre les gallicans — et c'est même pour cela que Rome les lut d'abord avec sympathie[16]. Mais défendre l'autorité du pape n'implique pas de déclarer la raison impuissante : on peut être ultramontain en ecclésiologie et thomiste en philosophie, comme le furent la plupart des grands papes du siècle[17]. Voir les articles Gallicanisme doctrinal et Le gallicanisme (XVᵉ-XIXᵉ siècle).

D'où vient le traditionalisme : la France d'après la Révolution

Le traumatisme des Lumières

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Pour comprendre le traditionalisme, il faut le replacer, comme y invite l'abbé Sauvage, « dans son cadre historique » : il apparaît « clairement comme une réaction et une protestation contre le rationalisme des philosophes du XVIIIe siècle et l'individualisme anarchique de la Révolution française »[18]. Voltaire et les encyclopédistes avaient fait de la raison individuelle le tribunal suprême devant lequel comparaissaient l'Église, la monarchie et la tradition elle-même ; la Révolution avait appliqué le programme — Constitution civile du clergé, déchristianisation, Terreur[19]. Aux yeux des catholiques de la Restauration, le bilan paraissait accablant : un demi-siècle de raison émancipée avait produit l'échafaud et le culte de l'Être suprême[20]. La tentation était alors immense : si la raison livrée à elle-même engendre de tels monstres, c'est qu'elle est radicalement viciée, et qu'il faut chercher la certitude ailleurs — dans l'autorité, la société, la tradition[21]. Le traditionalisme est cette tentation devenue système.

Joseph de Maistre : la Contre-Révolution en philosophie

François Le Villain, lithographie d'après Pierre Bouillon, avant 1821. Wikimedia Commons, domaine public.

Joseph de Maistre (1753-1821), Savoyard devenu sujet sarde, ambassadeur à Saint-Pétersbourg de 1803 à 1817, est le père spirituel de toute la Contre-Révolution catholique[22]. Ses Considérations sur la France (1797) voient dans la Révolution un événement « satanique » et providentiel à la fois : Dieu châtie par elle une chrétienté infidèle[23]. Son essai Du pape (Lyon, 1819) fait du souverain pontife la clé de voûte de tout ordre européen — thèse ultramontaine qui enthousiasma Rome et prépara les esprits à Vatican I[24]. Ses Soirées de Saint-Pétersbourg (posthumes, 1821) mêlent dialogues philosophiques et méditations sur le sacrifice, le langage et la guerre[25].

Maistre n'est pas lui-même traditionaliste au sens technique : il ne nie pas que la raison démontre l'existence de Dieu[26]. Mais il fournit à l'école trois armes décisives : la haine du rationalisme individualiste, la théologie de l'autorité — « toute autorité vient de Dieu » — et le goût du paradoxe écrasant, qui apprend à une génération à mépriser les « petits raisonnements » des philosophes[27]. Bonald et Lamennais liront Maistre comme on lit un prophète.

Louis de Bonald : la société avant l'individu

Louis Hersent, portrait de Louis de Bonald, 1823. Wikimedia Commons, domaine public.

Le vicomte Louis de Bonald (1754-1840), émigré sous la Révolution, pair de France sous la Restauration, donne au traditionalisme sa forme philosophique absolue[28]. Trois œuvres jalonnent son système : la Théorie du pouvoir politique et religieux (1796, publiée à Constance pendant l'émigration), la Législation primitive (1802) et les Recherches philosophiques (1818)[29]. Sa thèse maîtresse renverse l'ordre des Lumières : l'homme n'est pas d'abord un individu qui pense puis s'associe ; il est essentiellement un être social, et c'est par la société qu'il devient intelligent[30].

L'argument décisif porte sur le langage. L'homme, dit Bonald, a besoin de signes et de mots pour penser comme pour parler — « l'homme pense son expression verbale avant d'exprimer verbalement sa pensée » ; or l'homme n'a pas pu inventer lui-même le langage, puisqu'il lui fallait déjà penser pour l'inventer. Donc le langage, avec les pensées fondamentales qu'il exprime, a été donné à l'homme par Dieu son Créateur — et avec lui toutes les vérités nécessaires à la vie intellectuelle, morale et religieuse[31]. Ces vérités doivent être d'abord acceptées par la foi ; elles se communiquent par la société et l'éducation, et se garantissent par la tradition, « raison universelle du genre humain »[32]. Hors d'elle, conclut Bonald, il ne reste « que les opinions humaines, la contradiction et l'incertitude »[33].

« L'homme pense son expression verbale avant d'exprimer verbalement sa pensée. » — Louis de Bonald, cité par l'abbé Sauvage d'après la Législation primitive (I, ii) (traduction Ignispedia de l'anglais de la Catholic Encyclopedia)[34]

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Le raisonnement séduit par sa force apparente, et l'Église ne lui reprochera jamais ce qu'il contient de vrai — le rôle immense de la société, de l'éducation et du langage dans la formation de l'esprit[35]. Mais le saut logique est immense : même en admettant que Dieu ait donné aux premiers hommes les éléments primitifs du langage, il ne s'ensuit nullement que notre premier acte de connaissance doive être un acte de foi ; il devrait être au contraire un acte de raison reconnaissant, par réflexion naturelle, la crédibilité des vérités révélées[36]. Bonald confond l'ordre dans lequel l'enfant reçoit les vérités — par l'enseignement, c'est incontestable — avec l'ordre dans lequel l'esprit les fonde[37].

Lamennais : le génie et la chute

L'Essai sur l'indifférence : le consentement universel érigé en critère

Hugues-Félicité Robert de Lamennais (1782-1854) est le génie du traditionalisme et sa victime la plus illustre[38]. Prêtre breton ordonné en 1816 presque malgré lui, pamphlétaire redouté, il publie de 1817 à 1823 les quatre volumes de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion — le livre qui fait de lui, à quarante ans, l'homme le plus lu de la France catholique[39]. Rome elle-même salue d'abord l'ouvrage : Léon XII aurait songé à faire Lamennais cardinal[40].

Le système de l'Essai est, de l'aveu de l'abbé Sauvage, « presque identique » à celui de Bonald[41]. Lamennais part d'un inventaire des instruments de connaissance — les sens, le sentiment, la raison — et les déclare faillibles[42]. La règle de la certitude ne peut donc être qu'extérieure à l'homme : elle consiste à contrôler les sens, les sentiments et les raisonnements de l'individu par le témoignage des sens, des sentiments et de la raison de tous les autres hommes — leur accord universel est la règle de certitude[43]. Pour échapper au scepticisme, il faut donc commencer par un acte de foi antérieur à toute réflexion, puisque toute réflexion suppose déjà la connaissance de quelque vérité ; et cet acte de foi trouve son critère dans le consentement commun, la « raison générale »[44]. Conclusion de Lamennais, citée par la Catholic Encyclopedia d'après la Défense de l'Essai (chapitre XI) : telle est « la loi de la nature humaine », hors de laquelle « il n'y a ni certitude, ni langage, ni société, ni vie »[45].

« Telle est la loi de la nature humaine, hors de laquelle il n'y a ni certitude, ni langage, ni société, ni vie. » — Félicité de Lamennais, Défense de l'Essai sur l'indifférence, ch. XI, cité par l'abbé Sauvage (traduction Ignispedia)[46]

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L'objection logique, que Sauvage formule sans détour, tient en deux questions : comment le consentement universel — qui n'est que la collection des jugements individuels — donnerait-il la certitude, si chaque jugement individuel n'est qu'opinion et chaque raison individuelle déclarée faillible ? Et comment constater en pratique un tel accord dans tout le genre humain, fût-ce une universalité seulement morale ?[47]. Surtout : pour adhérer fermement à l'enseignement du consentement universel, il faut d'abord avoir reconnu la légitimité de ses titres à notre assentiment — c'est-à-dire que la raison doit finalement précéder la foi, faute de quoi notre adhésion ne serait pas raisonnable[48].

L'Avenir et le voyage à Rome : 1830-1832

L'Avenir, n° 100, 24 janvier 1831. Archives, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Après la révolution de Juillet 1830, Lamennais change de combat : avec Lacordaire et Montalembert, il fonde le journal L'Avenir (octobre 1830) et l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, réclamant la liberté de conscience, la liberté de la presse, la séparation de l'Église et de l'État et l'indépendance absolue de l'Église face aux trônes[49]. Les évêques français s'alarment ; le journal est suspendu en novembre 1831, et les trois pèlerins partent pour Rome chercher l'approbation du pape[50]. Grégoire XVI les reçoit avec bienveillance mais ne tranche pas ; le 15 août 1832, l'encyclique Mirari Vos condamne, sans nommer personne, les thèses du journal : la liberté de conscience érigée en droit, la liberté de la presse sans frein, la séparation de l'Église et de l'État[51]. Lamennais suspend L'Avenir et fait d'abord acte de soumission[52].

Le traditionalisme philosophique n'est pas l'objet direct de Mirari Vos — c'est le libéralisme catholique naissant qui est visé, et son histoire relève de l'article Libéralisme catholique condamné[53]. Mais la blessure est faite : Lamennais, qui attendait de Rome le sacre de sa pensée, n'y trouve qu'une fin de non-recevoir ; le philosophe du consentement universel ne pardonnera pas au pape de ne pas consentir[54].

Paroles d'un croyant et la rupture : 1834

Au printemps 1834 paraît, sans nom d'auteur, le petit livre qui fera le tour de l'Europe : les Paroles d'un croyant (avril 1834) — centons bibliques où, selon la Catholic Encyclopedia, « résonne un violent cri de rage contre l'ordre social établi », dénonçant « la conspiration des rois et des prêtres contre le peuple »[55]. Lamennais y a versé toute son amertume : le prêtre du consentement universel s'y fait prophète de la démocratie, et l'apologiste de l'autorité s'y fait accusateur du pape[56].

La réponse de Rome est foudroyante. Le 25 juin 1834, l'encyclique Singulari Nos condamne le livre, « petit par sa taille, immense par sa perversité » — la formule, restée célèbre, est de Grégoire XVI lui-même[57]. Le pape y voit une œuvre qui mine l'ordre civil tout entier en soulevant les peuples contre les princes au nom de l'Évangile[58]. Lamennais refuse de se soumettre : il renonce à ses fonctions ecclésiastiques dès 1833 et consomme publiquement la rupture[59]. Ses amis tentent de le retenir — Lacordaire le supplie en vain de ne pas publier les Paroles, Montalembert le conjure en vain de se soumettre à Singulari Nos[60]. En vain.

« Petit par sa taille, immense par sa perversité. » — Grégoire XVI, encyclique Singulari Nos, 25 juin 1834, sur les Paroles d'un croyant (traduction Ignispedia)[61]

Les années de l'exil intérieur : 1834-1854

La suite est la lente dérive d'un génie sans amarres. Dans les Affaires de Rome (1836-1837), Lamennais tente de se justifier ; l'ouvrage est mis à l'Index le 14 février 1837[62]. Son Esquisse d'une philosophie (1840-1846) systématise sa pensée tardive, de plus en plus panthéiste et humanitaire[63]. Il meurt à Paris le 27 février 1854 et, selon son vœu, est inhumé dans une fosse commune du Père-Lachaise, sans rites funéraires, pleuré par ses seuls admirateurs politiques et littéraires[64]. Le philosophe qui avait voulu fonder toute certitude sur le consentement de tous finit seul contre tous — jusque contre l'Église qu'il avait voulu défendre.

Les disciples qui se soumettent

Tout Lamennais ne se perd pas. Plusieurs de ses disciples, formés à son école, choisissent Rome contre le maître — et c'est par eux que le meilleur du mouvement survit[65] :

DiscipleDestinRôle après la rupture
Philippe Gerbet (1798-1864)Se soumet, évêque de Perpignan (1854)Théologien de la tradition, sans l'erreur du maître
Salinis (1798-1861)Se soumet, archevêque d'AuchAvec Gerbet, fondateur de L'Université catholique (1836)
Rohrbacher (1789-1856)Se soumetSon Histoire universelle de l'Église catholique (1842-1849) reste un monument
Lacordaire (1802-1861)Se soumet, restaure l'Ordre dominicain en France (1843)Le plus grand prédicateur du siècle, fidèle à Rome
Montalembert (1810-1870)Se soumet le 8 décembre 1834Chef des catholiques libéraux, correspondance rompue en 1836

Le cas de Montalembert est le plus poignant : c'est en vain qu'il avait supplié Lamennais de ne pas publier les Paroles ; après sa soumission à Singulari Nos, sa correspondance avec le maître « cessa définitivement en 1836 »[66]. La leçon vaut pour tout le dossier : l'Église ne condamne jamais les personnes sans leur laisser la porte ouverte — et ceux qui franchissent cette porte, comme Gerbet, Lacordaire ou Montalembert, deviennent ses plus beaux serviteurs[67].

Le traditionalisme mitigé : Bautain, Bonnetty, Ventura, Louvain

L'ordre d'acquisition et l'ordre de démonstration

Après la chute de Lamennais, le traditionalisme ne meurt pas : il se fait modeste. Les traditionalistes mitigés proposent une distinction qui paraît de bon sens : il faut séparer l'ordre d'acquisition (ordo acquisitionis) de l'ordre de démonstration (ordo demonstrationis)[68]. La connaissance des vérités métaphysiques, disent-ils, est absolument nécessaire à l'homme pour agir raisonnablement ; l'enfant doit donc les acquérir par l'enseignement — par la tradition, dont la source ne peut être qu'une Révélation primitive — avant de pouvoir user de sa raison. Dans cet ordre d'acquisition, la foi précède donc la science[69]. Mais une fois ces vérités reçues par la foi, la raison peut, par réflexion, démontrer le caractère raisonnable de cet acte de foi : dans l'ordre de la démonstration, c'est donc la science qui précède la foi[70].

La distinction semble sauver l'essentiel : l'enfant reçoit tout de ses parents et de l'Église — qui le nierait ? — et la raison garderait un rôle[71]. Mais l'abbé Sauvage tranche : le traditionalisme mitigé « est substantiellement identique » au pur, et tombe sous la même critique, « puisque les vérités religieuses et morales y sont déclarées données à l'homme directement par la Révélation et acceptées par lui antérieurement à tout acte de sa raison »[72]. La distinction des deux ordres n'a d'ailleurs « aucun fondement réel » : démontrer une vérité déjà connue, c'est simplement reproduire, sous la conduite de cette connaissance, l'opération accomplie lors de sa première découverte — « les facultés et le procédé employés dans les deux opérations sont essentiellement les mêmes »[73]. Les deux systèmes reposent donc sur la même erreur fondamentale : en dernière analyse, la foi y précède la raison[74].

« Le traditionalisme mitigé, malgré ses différences apparentes, est substantiellement identique au traditionalisme pur. » — Abbé George Sauvage, article « Traditionalism », Catholic Encyclopedia, 1912 (traduction Ignispedia)[75]

Bautain et Bonnetty : le dossier résumé, le détail ailleurs

Louis Bautain (1796-1867), professeur de philosophie à Strasbourg devenu prêtre en 1828, et Augustin Bonnetty (1798-1879), fondateur des Annales de philosophie chrétienne (1830), sont les deux noms français du traditionalisme mitigé — et les deux condamnés de la génération suivante[76]. Leur système part d'un constat juste — la raison blessée s'égare souvent — pour en tirer une conclusion fausse : les vérités fondamentales (Dieu, l'âme, la morale) seraient inaccessibles à la raison livrée à elle-même[77]. Rome procède par étapes : six propositions imposées à Bautain le 18 novembre 1835, six nouvelles le 8 septembre 1840 (DS 2751-2756), promesse du 26 avril 1844 (DS 2765-2769) ; quatre propositions imposées à Bonnetty le 11 juin 1855 (DS 2811-2814)[78]. Les deux hommes signent et meurent réconciliés[79].

On ne développe pas ici ce dossier : il est traité en détail, citations et tableaux à l'appui, dans l'article Fidéisme — auquel le présent article sert de matrice historique[80]. Retenir seulement la formule romaine qui clôt les deux affaires : l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme et la liberté de l'homme peuvent être prouvées avec certitude par la raison — c'est la substance des propositions de 1840 comme de celles de 1855[81].

Ventura et l'école de Louvain : l'Europe du traditionalisme

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Le traditionalisme n'est pas qu'une affaire française. En Italie, le théatin Gioacchino Ventura di Raulica (1792-1861) — prédicateur célèbre, philosophe, un temps nonce officieux — défend dans ses ouvrages, notamment sa Philosophie chrétienne, une forme adoucie du système : tout en exaltant la tradition, il veut garder à la raison une place que les purs lui refusaient[82]. En Belgique, Casimir Ubaghs (1800-1875), professeur à l'université de Louvain, enseigne un traditionalisme mitigé qui marque durablement l'école : ses ouvrages, examinés à Rome, s'avèrent contenir des opinions « qui ne pouvaient être enseignées sans danger », et l'affaire se conclut par le redressement de l'enseignement louvaniste[83]. La Catholic Encyclopedia range expressément Ventura, Ubaghs et « l'école de Louvain » parmi les tenants du système mitigé[84].

Ce que l'Église a tranché : de Mirari Vos à Dei Filius

Deux encycliques pour un seul homme

Le dossier romain du traditionalisme commence paradoxalement par un dossier politique. Mirari Vos (15 août 1832) ne condamne aucune thèse sur la raison et la foi : elle condamne l'indifférentisme, la liberté de conscience érigée en droit absolu et la conjuration contre les trônes légitimes[85]. Singulari Nos (25 juin 1834) condamne un livre précis, les Paroles d'un croyant, pour sa révolte contre l'ordre civil et ecclésiastique[86]. Ni l'une ni l'autre ne définit la doctrine de la foi et de la raison — et c'est pourquoi le traditionalisme philosophique comme tel attendra encore trente-six ans sa réfutation dogmatique[87]. Mais les deux encycliques font déjà le tri des personnes : elles séparent le troupeau soumis — Gerbet, Lacordaire, Montalembert — du pasteur égaré qui refuse d'entrer[88].

Vatican I : Dieu connaissable par la raison

Le 24 avril 1870, le concile Vatican I promulgue la constitution dogmatique Dei Filius sur la foi catholique — le premier texte d'un concile œcuménique consacré organiquement aux rapports de la foi et de la raison[89]. Son chapitre II définit que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine au moyen des choses créées (DS 3004)[90]. Son chapitre IV (DS 3015) établit le double ordre de connaissance — distinct par son principe, la raison et la foi, mais portant sur le même vrai, qui ne peut se contredire puisque Dieu est l'auteur des deux[91]. Et le canon 2 sur la Révélation (DS 3026) frappe d'anathème quiconque nie que Dieu puisse être connu par la raison naturelle[92].

« Non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord, mais elles se portent mutuellement secours : la droite raison démontre les fondements de la foi et, éclairée par sa lumière, cultive la science des choses divines. » — Concile Vatican I, Dei Filius, ch. IV (traduction Ignispedia)[93]

C'est la condamnation dogmatique et définitive du principe traditionaliste : si Dieu peut être connu avec certitude par la raison livrée à ses seules forces, alors il est faux que notre premier acte de connaissance doive être un acte de foi, et faux que la tradition soit le critère suprême de toute certitude[94]. Le détail de l'édifice — chapitres, canons, tableau complet, confirmation par Vatican II et Fides et Ratio — est exposé dans l'article Fidéisme ; on n'en retient ici que la sentence qui ferme le dossier historique[95].

Le tableau des actes romains

DateActePortée
15 août 1832Grégoire XVI, Mirari VosCondamnation des thèses de L'Avenir (objet politique, non philosophique)
25 juin 1834Grégoire XVI, Singulari NosCondamnation des Paroles d'un croyant
18 novembre 1835Six premières propositions à BautainPremier avertissement romain
8 septembre 1840Six propositions à Bautain (DS 2751-2756)Condamnation du fidéisme bautainien
26 avril 1844Promesse imposée à Bautain (DS 2765-2769)Il renonce à enseigner l'impuissance de la raison
11 juin 1855Quatre propositions à Bonnetty (DS 2811-2814)Condamnation du fidéisme bonnettyste
24 avril 1870Vatican I, Dei Filius (DS 3004, 3015, 3026)Définition dogmatique : Dieu connaissable par la raison
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  1. 1796-1823
    Les fondations
    Bonald, Maistre, Lamennais

    Théorie du pouvoir (1796), Du pape (1819), Essai sur l'indifférence (1817-1823) : l'école se constitue autour de la Contre-Révolution et du critère du consentement universel.

  2. 1830-1834
    L'Avenir et la rupture
    de l'espérance à la condamnation

    Fondation de L'Avenir (octobre 1830), voyage à Rome (1831-1832), Mirari Vos (15 août 1832), Paroles d'un croyant (avril 1834), Singulari Nos (25 juin 1834).

  3. 1835-1855
    Le traditionalisme mitigé redressé
    Bautain, Bonnetty, Louvain

    Propositions à Bautain (1835, 1840, 1844), à Bonnetty (1855), examen des thèses de Louvain : Rome corrige sans relâche les formes adoucies du système.

  4. 1870
    La clôture dogmatique
    Vatican I, Dei Filius

    Le 24 avril 1870, le concile définit que Dieu peut être connu avec certitude par la raison (DS 3004) et frappe d'anathème la négation (DS 3026).

Pourquoi l'Église a condamné : la critique catholique

L'autorité ne peut se passer de la raison

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Le premier argument, que l'abbé Sauvage emprunte à saint Thomas (I-II, q. 2, a. 1), est de pure logique : l'autorité, de quelque manière qu'elle se présente, ne peut être à elle seule le critère suprême de la certitude — car pour être une règle de certitude, il faut d'abord qu'elle soit connue comme valide, compétente et légitime, et c'est la raison qui doit l'avoir établi avant qu'elle ait droit à notre assentiment[96]. Autrement dit : croire la tradition sur parole suppose déjà un acte de raison qui a jugé la tradition croyable. Le traditionaliste qui refuse à la raison ce premier acte scie la branche sur laquelle sa propre foi est assise[97].

Le consentement universel ne fonde rien tout seul

Le second argument vise le critère lamennaisien : le consentement universel n'est que la collection des jugements individuels — comment donnerait-il la certitude, si chaque jugement n'est qu'opinion ?[98]. S'y ajoutent deux difficultés pratiques que Sauvage ne ménage pas : comment constater en pratique un accord de tout le genre humain, même en n'exigeant qu'une universalité morale ? Et quel serait, dans ce système, le critère du vrai pour les matières auxquelles l'esprit humain ne s'intéresse guère, ou les problèmes scientifiques dont il est généralement incompétent ?[99]. Le critère s'effondre dès qu'on sort des grandes vérités qui intéressent tout le monde — précisément là où une règle de certitude serait le plus nécessaire[100].

Ce que le traditionalisme avait vu juste

La condamnation n'est pas une fin de non-recevoir totale — et c'est ce qui fait la grandeur du jugement catholique : il distingue l'erreur du grain de vérité qu'elle enrobait[101]. L'abbé Sauvage relève trois acquis que l'Église garde du traditionalisme : contre l'individualisme et le rationalisme, il a insisté à juste titre sur le caractère social de l'homme ; il a rappelé que l'autorité et l'éducation jouent un grand rôle dans le développement intellectuel, moral et religieux ; et il a rendu à l'esprit humain le respect de la tradition, de l'expérience et de l'enseignement qu'elle contient, condition d'un vrai et solide progrès[102]. Le consentement universel peut même être, « dans certaines conditions, un critère de vérité » : il suggère la découverte du vrai ou confirme le vrai déjà découvert — mais il ne peut jamais en être le critère suprême[103].

« À moins d'admettre que notre raison est par elle-même capable de connaître avec certitude quelques vérités fondamentales, nous finissons logiquement dans le scepticisme — la ruine à la fois de la connaissance humaine et de la foi. » — Abbé George Sauvage, article « Traditionalism », Catholic Encyclopedia, 1912 (traduction Ignispedia)[104]

La vraie doctrine, enseigne la même page, est celle de l'Église confirmée par la psychologie et l'histoire : l'homme est physiquement et pratiquement capable de connaître avec certitude quelques vérités fondamentales de l'ordre naturel, moral et religieux — mais, dans les conditions de la vie présente, il reste moralement et pratiquement incapable de connaître suffisamment toutes les vérités de l'ordre moral et religieux sans le secours de la Révélation divine (cf. concile du Vatican, sess. III, ch. II)[105]. Tout est dit : la raison peut, mais elle ne suffit pas — et c'est pourquoi il faut à la fois la raison et la Révélation[106].

Le traditionalisme existe-t-il encore ?

Un système mort, une tentation vivante

Comme système professé, le traditionalisme philosophique a disparu avec le XIXe siècle : après Dei Filius, aucune école catholique ne soutient plus que la raison ne prouve rien[107]. Mais la tentation demeure, sous deux visages que Jean-Paul II dénoncera en 1998 dans Fides et Ratio : le fidéisme qui méprise la raison au nom de la foi, et le rationalisme qui méprise la foi au nom de la raison[108]. Chaque génération de catholiques blessés par les erreurs du temps est tentée de jeter l'une des deux ailes pour sauver l'autre[109]. L'histoire du traditionalisme est alors un vaccin : elle montre où conduit la réaction extrême — « la réaction fut extrême, et aboutit à l'erreur opposée », note sobrement l'abbé Sauvage[110].

Ne pas confondre avec les crises postérieures

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Deux faux prolongements doivent être signalés pour éviter les anachronismes[111]. D'une part, le modernisme condamné par Pascendi (1907) est l'erreur inverse : non plus la foi sans la raison, mais le sentiment religieux sans la raison dogmatique — son histoire relève de l'article Modernisme[112]. D'autre part, la crise dite « traditionaliste » contemporaine porte sur la liturgie et l'obéissance disciplinaire, non sur la théorie de la connaissance : confondre les deux sens du mot serait commettre exactement l'équivoque que la première section de cet article a dissipée[113]. Le traditionalisme philosophique appartient à l'histoire des hérésies modernes sur la foi et la raison, aux côtés du fidéisme dont il fut la matrice[114].

Pour aller plus loin

Le lecteur qui veut approfondir commencera par la source la plus claire : l'article « Traditionalism » de l'abbé Sauvage dans la Catholic Encyclopedia (1912), bref, structuré et d'une logique implacable[115]. Il lira ensuite les textes eux-mêmes : les encycliques Mirari Vos (1832) et Singulari Nos (1834) de Grégoire XVI, puis la constitution Dei Filius de Vatican I (1870), toutes accessibles sur vatican.va[116]. Pour la doctrine détaillée des héritiers — Bautain, Bonnetty, les chapitres de Dei Filius — voir l'article Fidéisme ; pour le second Lamennais et le catholicisme libéral, voir Libéralisme catholique condamné ; pour l'erreur inverse du siècle suivant, voir Modernisme ; pour le contexte gallican contre lequel les premiers traditionalistes se battaient, voir Gallicanisme doctrinal et Le gallicanisme (XVᵉ-XIXᵉ siècle) ; pour l'allié janséniste de certaines thèses sur l'impuissance de la nature, voir Jansénisme[117].

Notes et références

  1. Abbé George Sauvage, art. « Traditionalism », Catholic Encyclopedia, vol. 15, New York, Robert Appleton, 1912 (newadvent.org/cathen/15013a.htm), § Exposition : « a philosophical system which makes tradition the supreme criterion and rule of certitude ».

    1
  2. Sauvage, ibid. : système soutenu « chiefly, in its absolute form, by the Vicomte de Bonald and F. de Lamennais », et « with some mitigation, by Bautain, Bonnetty, Ventura, Ubaghs, and the school of Louvain ».

    2
  3. Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, 24 avril 1870, ch. II (DS 3004) : « Deum, rerum omnium principium et finem, naturali humanae rationis lumine e rebus creatis certo cognosci posse ».

    3
  4. Voir l'article Fidéisme pour les propositions de 1835-1855, les chapitres II et IV de Dei Filius et Fides et Ratio (1998).

    4
  5. Sauvage, ibid., § Exposition, première phrase de la définition.

    5
  6. Sauvage, ibid., § Exposition : « human reason is of itself radically unable to know with certainty any truth or, at least, the fundamental truths of the metaphysical, moral, and religious order. Hence our first act of knowledge must be an act of faith, based on the authority of revelation. This revelation is transmitted to us through society, and its truth is guaranteed by tradition or the general consent of mankind ».

    6
  7. Sauvage, ibid. : « A philosophical system which makes tradition the supreme criterion and rule of certitude ».

    7
  8. Sauvage, ibid. : les vérités fondamentales « absolutely necessary to the intellectual, moral, and religious life of man, must be first accepted by faith » et sont « communicated through society and education, and warranted by tradition ».

    8
  9. Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998, introduction : « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité ».

    9
  10. Sauvage, ibid., § Criticism : sans la capacité de la raison à connaître quelques vérités fondamentales, « we logically end in scepticism — the ruin of both human knowledge and faith ».

    10
  11. Sauvage, ibid., § Criticism : « Since Traditionalism, in its fundamental principles, is a kind of Fideism, it falls under the condemnation pronounced by the Church […] against Fideism ».

    11
  12. La polysémie du mot « traditionalisme » (philosophique, liturgique, politique) impose cette clarification préalable ; voir aussi l'art. « Traditionalism (19th-century Catholicism) » (Wikipedia) qui distingue le traditionalisme philosophique du traditionalisme liturgique contemporain.

    12
  13. Le traditionalisme liturgique défend l'ancienne liturgie et conteste des décisions disciplinaires ; il ne professe aucune thèse sur l'impuissance de la raison. Voir l'article sur la FSSPX.

    13
  14. Concile Vatican II, constitution Dei Verbum, § 9 : l'Écriture et la Tradition, « comme un miroir », forment « un seul dépôt sacré de la Parole de Dieu » ; CEC 80-83.

    14
  15. Dei Filius, ch. IV (DS 3015) : double ordre de connaissance, foi et raison « qui ne peuvent jamais être en désaccord ».

    15
  16. Maistre (Du pape, 1819) et le premier Lamennais furent reçus à Rome comme des défenseurs ; Léon XII songea au cardinalat pour Lamennais.

    16
  17. L'ultramontanisme ecclésiologique (primauté juridictionnelle du pape, définie en 1870 dans Pastor aeternus) n'implique aucune thèse sur les limites de la raison.

    17
  18. Sauvage, ibid., § sur le traditionalisme mitigé, ouverture historique : « When replaced in its historical surroundings, Traditionalism clearly appears as a reaction and a protest against the rationalism of the philosophers of the eighteenth century and the anarchic individualism of the French Revolution ».

    18
  19. Sur le programme des Lumières : Constitution civile du clergé (12 juillet 1790), culte de la Raison (1793), déchristianisation de l'an II.

    19
  20. Bilan des catholiques de la Restauration : la Terreur (1793-1794), les noyades de Nantes, les colonnes infernales — lus comme le fruit de la raison émancipée.

    20
  21. Mécanisme décrit par Sauvage : le système « pointed out and emphasized the weakness and insufficiency of human reason » — constat juste — mais « landed in the opposite error ».

    21
  22. Joseph de Maistre (Chambéry, 1753 – Turin, 1821), ambassadeur du roi de Sardaigne à Saint-Pétersbourg (1803-1817).

    22
  23. J. de Maistre, Considérations sur la France (1797) : la Révolution y est lue comme un châtiment providentiel.

    23
  24. J. de Maistre, Du pape (Lyon, 1819) : infaillibilité et souveraineté pontificales, clef de l'ordre européen.

    24
  25. J. de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg (posthumes, 1821) : dialogues sur la guerre, le sacrifice, le langage.

    25
  26. Maistre ne figure pas dans la liste des traditionalistes de Sauvage ; il est le précurseur contre-révolutionnaire, non le systématicien de l'impuissance de la raison.

    26
  27. Triple apport : critique de l'individualisme rationaliste, théologie de l'autorité, rhétorique du mépris des « petits raisonnements ».

    27
  28. Louis-Gabriel-Ambroise de Bonald (Millau, 1754 – Paris, 1840), émigré (1791-1800), pair de France (1823), académicien (1816).

    28
  29. Théorie du pouvoir politique et religieux (Constance, 1796) ; Essai analytique (1800) ; Du divorce (1801) ; Législation primitive (1802) ; Recherches philosophiques (1818).

    29
  30. Sauvage, ibid. : « According to de Bonald, man is essentially a social being. His development comes through society; and the continuity and progress of society have their principle in tradition ».

    30
  31. Sauvage, ibid. : « man needs signs or words in order to think as well as in order to speak » ; « man thinks his verbal expression before he verbally expresses his thought » ; « originally language, in its fundamental elements together with the thoughts which it expresses, was given him by God His Creator » (cf. Législation primitive, I, ii).

    31
  32. Sauvage, ibid. : « These fundamental truths, absolutely necessary to the intellectual, moral, and religious life of man, must be first accepted by faith. They are communicated through society and education, and warranted by tradition or universal reason of mankind ».

    32
  33. Sauvage, ibid. : « There is no other basis for certitude and there remains nothing, besides tradition, but human opinions, contradiction, and uncertainty » (cf. Recherches philosophiques, I, ix).

    33
  34. Sauvage, ibid. : « man thinks his verbal expression before he verbally expresses his thought ».

    34
  35. Part de vérité reconnue par Sauvage : le système « rightly insisted upon the social character of man, and rightly maintained that authority and education play a large part in the intellectual, moral, and religious development of man ».

    35
  36. Sauvage, ibid., § Criticism : « even admitting with de Bonald that the primitive elements of thought and language were originally given directly by God to man, we are not forced to conclude logically with him that our first act is an act of faith. Our first act should rather be an act of reason, acknowledging, by natural reflection, the credibility of the truths revealed by God ».

    36
  37. Confusion entre l'ordre psychologique d'acquisition (l'enfant reçoit tout par enseignement) et l'ordre logique de fondation (l'esprit fonde par la raison) — cf. Sauvage sur les deux ordres.

    37
  38. Hugues-Félicité Robert de La Mennais (Saint-Malo, 1782 – Paris, 1854), ordonné prêtre en 1816.

    38
  39. Essai sur l'indifférence en matière de religion, 4 vol., Paris, 1817-1824 (t. I, 1817 ; t. II, 1821 ; t. III-IV, 1823).

    39
  40. Accueil romain initial de l'Essai sous Léon XII (1823-1829) : le pape aurait envisagé le cardinalat pour son auteur (tradition rapportée par les biographes ; à lire comme un signe de la faveur initiale, non comme un fait d'archives).

    40
  41. Sauvage, ibid. : « The system presented by Lamennais is almost identical with that of de Bonald ».

    41
  42. Sauvage, ibid. : « Our instruments of knowledge, namely sense, feeling, and reason, he says, are fallible ».

    42
  43. Sauvage, ibid. : « The rule of certitude therefore can only be external to man and it can consist only in the control of the individual senses, feelings, and reasoning by the testimony of the senses, feelings, and reason of all other men; their universal agreement is the rule of certitude ».

    43
  44. Sauvage, ibid. : « to avoid scepticism, we must begin with an act of faith preceding all reflection, since reflection pre-supposes the knowledge of some truth. This act of faith must have its criterion and rule in the common consent or agreement of all, in the general reason (la raison générale) ».

    44
  45. Sauvage, ibid. : « Such is, Lamennais concludes, the law of human nature, outside of which there is no certitude, no language no society, no life » (cf. Défense de l'Essai sur l'Indifférence, XI).

    45
  46. Lamennais, Défense de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, ch. XI, cité par Sauvage, ibid.

    46
  47. Sauvage, ibid., § Criticism : « how could universal consent or general reason, which is nothing more than the collection of individual judgments or of individual reasons, give certitude, when each of these individual judgments is only matter of opinion or each of these individual reasons is declared to be fallible ? […] how could we ascertain the universality of such a judgment in the whole human race, even if only moral universality were required ? »

    47
  48. Sauvage, ibid. : « in order to give a firm and unhesitating assent to the teaching of universal consent, we must first have ascertained the reasonableness and legitimacy of its claims to our assent; that is, reason must ultimately precede faith, otherwise our assent would not be reasonable ».

    48
  49. L'Avenir, quotidien fondé en octobre 1830 par Lamennais, Lacordaire et Montalembert ; Agence générale pour la défense de la liberté religieuse (décembre 1830).

    49
  50. Suspension de L'Avenir (novembre 1831) ; voyage des trois rédacteurs à Rome (décembre 1831 – juillet 1832).

    50
  51. Grégoire XVI, encyclique Mirari Vos, 15 août 1832 : condamnation de l'indifférentisme, de la liberté de conscience comme droit absolu, de la liberté illimitée de la presse et de la séparation de l'Église et de l'État (vatican.va).

    51
  52. Lamennais suspend L'Avenir et adhère d'abord à Mirari Vos (septembre 1832) — soumission de façade, vite regrettée.

    52
  53. L'objet de Mirari Vos est le libéralisme naissant, non la théorie de la connaissance : voir l'article Libéralisme catholique condamné.

    53
  54. Lecture psychologique des biographes : l'accueil glacial de Rome transforme le défenseur du pape en son accusateur.

    54
  55. Paroles d'un croyant (avril 1834, anonyme) : « through the apocalyptic diction of which resounds a violent cry of rage against the established social order » dénonce « the conspiracy of kings and priests against the people » (Catholic Encyclopedia, art. Lamennais).

    55
  56. Le retournement est total : le théoricien de l'autorité contre l'individu devient le prophète de la révolte des peuples contre les autorités.

    56
  57. Grégoire XVI, encyclique Singulari Nos, 25 juin 1834 : le livre y est dit « small in size, but immense in perversity » (Catholic Encyclopedia, art. Lamennais).

    57
  58. Singulari Nos condamne les Paroles comme sapant l'ordre civil tout entier (Encyclopedia.com : « undermining the entire civil order »).

    58
  59. Renonciation aux fonctions ecclésiastiques (1833), refus de se soumettre, rupture publique consommée par la publication des Paroles.

    59
  60. Lacordaire tente en vain de dissuader Lamennais de publier les Paroles ; Montalembert le supplie en vain de se soumettre à Singulari Nos (Catholic Encyclopedia, art. Montalembert).

    60
  61. Grégoire XVI, Singulari Nos, 25 juin 1834 (datation de l'encyclique ; promulguée début juillet 1834).

    61
  62. Affaires de Rome (1836-1837) ; mise à l'Index le 14 février 1837 (Encyclopedia.com, art. Lamennais).

    62
  63. Esquisse d'une philosophie (4 vol., 1840-1846) : systématisation tardive, panthéisante.

    63
  64. Mort à Paris le 27 février 1854 ; inhumé au Père-Lachaise « in a common grave, without funeral rites » (Wikipedia, art. Lamennais).

    64
  65. Gerbet, Salinis, Rohrbacher, Lacordaire, Montalembert : formés par Lamennais, restés à Rome après 1834.

    65
  66. Catholic Encyclopedia, art. Montalembert : soumis le 8 décembre 1834, « his correspondence with Lamennais ceased definitely in 1836 ».

    66
  67. La porte laissée ouverte aux personnes pendant la condamnation des thèses : constante de la discipline romaine dans tout le dossier (Bautain et Bonnetty signeront de même).

    67
  68. Sauvage, ibid. : « The Mitigated Traditionalists make a distinction between the order of acquisition (ordo acquisitionis) and the order of demonstration (ordo demonstrationis) ».

    68
  69. Sauvage, ibid. : « in the order of acquisition, faith precedes science ».

    69
  70. Sauvage, ibid. : « in the order of demonstration, science precedes faith ».

    70
  71. Force apparente de la distinction : elle décrit exactement l'expérience de tout enfant catéchisé — qui reçoit avant de démontrer.

    71
  72. Sauvage, ibid., § Criticism : « Mitigated or Semi-Traditionalism, in spite of its apparent differences, is substantially identical with pure Traditionalism, and falls under the same criticism ».

    72
  73. Sauvage, ibid. : « there is no real foundation for the essential distinction between the orders of invention and demonstration […] to demonstrate a truth already known is simply to reproduce, under the guidance of this knowledge, the operation performed and to take again the path followed in its first discovery » (cf. saint Thomas, De Veritate, q. 11, a. 1).

    73
  74. Sauvage, ibid. : les deux systèmes « rest upon the same fundamental error, namely, that ultimately faith precedes reason ».

    74
  75. Sauvage, ibid. : « Mitigated or Semi-Traditionalism, in spite of its apparent differences, is substantially identical with pure Traditionalism ».

    75
  76. Louis-Eugène-Marie Bautain (Paris, 1796 – Paris, 1867), professeur à Strasbourg (1816), prêtre (1828) ; Augustin Bonnetty (Bordeaux, 1798 – Paris, 1879), fondateur des Annales de philosophie chrétienne (1830).

    76
  77. Leur thèse : Dieu, l'âme, la morale seraient inaccessibles à la raison livrée à elle-même et ne pourraient être connus que par la foi (voir l'article Fidéisme).

    77
  78. Bautain : 18 novembre 1835, 8 septembre 1840 (DS 2751-2756), 26 avril 1844 (DS 2765-2769) ; Bonnetty : 11 juin 1855 (DS 2811-2814).

    78
  79. Bautain (vicaire général de Paris 1849, Sorbonne 1853) et Bonnetty (ses Annales jusqu'à sa mort) : soumission tenue jusqu'au bout.

    79
  80. Voir l'article Fidéisme : système bautainien, revue de Bonnetty, textes des propositions, Dei Filius détaillé.

    80
  81. Substance commune des propositions de 1840 et de 1855 : l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme et la liberté de l'homme « peuvent être prouvées avec certitude » par la raison.

    81
  82. Gioacchino Ventura di Raulica (Palerme, 1792 – Versailles, 1861), théatin, prédicateur et philosophe ; sa Philosophie chrétienne défend une forme adoucie du traditionalisme.

    82
  83. Gérard-Casimir Ubaghs (1800-1875), professeur à Louvain ; ses ouvrages examinés à Rome contiennent des opinions « qui ne pouvaient être enseignées sans danger » (L. Kenis, Apologetic Theology and the Challenge of Modernity) ; redressement de l'école de Louvain.

    83
  84. Sauvage, ibid. : « with some mitigation, by Bautain, Bonnetty, Ventura, Ubaghs, and the school of Louvain ».

    84
  85. Mirari Vos, 15 août 1832 : indifférentisme, liberté de conscience, presse sans frein — objet politico-religieux, non gnoséologique.

    85
  86. Singulari Nos, 25 juin 1834 : condamnation nominative des Paroles d'un croyant.

    86
  87. Le principe philosophique (foi avant raison) n'est défini solennellement qu'en 1870 : trente-six ans de redressements disciplinaires précèdent la définition.

    87
  88. Les deux encycliques séparent les disciples soumis du maître insoumis — schème constant du dossier jusqu'en 1870.

    88
  89. Vatican I, constitution Dei Filius, 24 avril 1870 : premier texte conciliaire œcuménique consacré organiquement à la foi et à la raison.

    89
  90. Dei Filius, ch. II (DS 3004) : « Deum, rerum omnium principium et finem, naturali humanae rationis lumine e rebus creatis certo cognosci posse ».

    90
  91. Dei Filius, ch. IV (DS 3015, 3017) : double ordre de connaissance ; secours mutuel de la foi et de la raison ; l'Église favorise les sciences.

    91
  92. Dei Filius, canon 2 sur la Révélation (DS 3026) : « Si quis dixerit Deum […] naturali rationis lumine certo cognosci non posse, anathema sit ».

    92
  93. Dei Filius, ch. IV : « Neque solum fides et ratio inter se dissidere nunquam possunt, sed opem quoque sibi mutuam ferunt […] recta ratio fidei fundamenta demonstret ».

    93
  94. Si Dieu est connaissable avec certitude par la raison seule, le principe traditionaliste (premier acte = acte de foi ; tradition = critère suprême) est faux en son fondement.

    94
  95. Voir l'article Fidéisme : tableau complet des chapitres et canons, confirmation par Vatican II (Dei Verbum § 5-6) et Fides et Ratio §§ 52, 55.

    95
  96. Sauvage, ibid., § Criticism : « authority, whatever be the way or agency in which it is presented to us, cannot of itself be the supreme criterion or rule of certitude. For, in order to be a rule of certitude, it must first be known as valid, competent, and legitimate, and reason must have ascertained this before it is entitled to our assent » (cf. saint Thomas, I-II, q. 2, a. 1).

    96
  97. Le traditionaliste demande à la raison de s'abdiquer devant la tradition — mais c'est par un acte de raison qu'il a jugé la tradition digne de foi : contradiction performative.

    97
  98. Sauvage, ibid. : le consentement universel « is nothing more than the collection of individual judgments or of individual reasons ».

    98
  99. Sauvage, ibid. : « what would be, in this system, the criterion of truth, concerning matters in which the human mind is not generally interested, or in the scientific problems of which it is generally incompetent ? »

    99
  100. Un critère de certitude qui ne fonctionne que pour les vérités que tout le monde connaît déjà n'en est pas un.

    100
  101. Méthode constante de l'Église : condamner l'erreur en sauvant le vrai qu'elle contenait — comme à Nicée, à Trente, à Vatican I.

    101
  102. Sauvage, ibid., § final : « Against Individualism and Rationalism, it rightly insisted upon the social character of man, and rightly maintained that authority and education play a large part in the intellectual, moral, and religious development of man. Rightly also it recalled to the human mind the necessity of respect for tradition ».

    102
  103. Sauvage, ibid. : « Universal consent may indeed be, in certain conditions, a criterion of truth. In many circumstances, it may furnish suggestion for the discovery of truth or afford confirmation of the truth already discovered, but it can never be the supreme criterion and rule of truth ».

    103
  104. Sauvage, ibid. : « Unless we admit that our reason is of itself capable of knowing with certainty some fundamental truths, we logically end in scepticism — the ruin of both human knowledge and faith ».

    104
  105. Sauvage, ibid. : « man is physically and practically able to know with certainty some fundamental truths of the natural, moral, and religious order, but […] he remains in the conditions of the present life, morally and practically incapable of knowing sufficiently all the truths of the moral and religious order, without the help of Divine Revelation » (cf. Vatican Council, sess. III, cap. ii).

    105
  106. Formule de Vatican I reprise par le CEC 156-159 : la raison peut, mais ne suffit pas ; d'où la nécessité conjointe de la raison et de la Révélation.

    106
  107. Après 1870, plus aucune école catholique ne professe le traditionalisme absolu ; les formes mitigées s'éteignent avec leurs derniers tenants (Bonnetty meurt en 1879).

    107
  108. Jean-Paul II, Fides et Ratio, 14 septembre 1998, §§ 52 et 55 : double mise en garde contre le fidéisme méfiant envers la raison et le rationalisme méfiant envers la foi (voir l'article Fidéisme).

    108
  109. Mécanisme de la tentation : à chaque offensive contre la foi, une partie des défenseurs est tentée de sacrifier la raison pour sauver la foi — et obtient l'inverse.

    109
  110. Sauvage, ibid. : « The reaction was extreme, and landed in the opposite error ».

    110
  111. Le traditionalisme philosophique (erreur sur la connaissance, 1800-1870) ne doit être ni projeté sur le modernisme (erreur sur le dogme, 1907) ni confondu avec la crise liturgique contemporaine.

    111
  112. Voir l'article Modernisme (en cours de rédaction par un autre run) : l'erreur inverse — le sentiment sans le dogme.

    112
  113. Voir l'article sur la FSSPX : crise disciplinaire et liturgique, sans thèse gnoséologique.

    113
  114. Famille éditoriale « Hérésies modernes » : le traditionalisme y figure comme l'erreur sur la foi et la raison, aux côtés du fidéisme qu'il a engendré.

    114
  115. Sauvage, « Traditionalism », Catholic Encyclopedia, vol. 15, 1912 (newadvent.org/cathen/15013a.htm) : l'exposition la plus claire et la mieux structurée du système et de sa réfutation.

    115
  116. Mirari Vos (1832), Singulari Nos (1834), Dei Filius (1870) : textes intégraux sur vatican.va ; Fides et Ratio (1998) pour la postérité.

    116
  117. Fidéisme (matrice doctrinale détaillée) ; Libéralisme catholique condamné (second Lamennais) ; Modernisme (erreur inverse) ; Gallicanisme doctrinal et Le gallicanisme (XVᵉ-XIXᵉ siècle) (l'adversaire des premiers traditionalistes) ; Jansénisme (l'allié paradoxal sur l'impuissance de la nature).

    117