Chantal Delsol (née en 1947)

Philosophe française et historienne des idées politiques, Chantal Delsol a pensé la subsidiarité, la singularité de la personne et la fin de la chrétienté en Europe. Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, elle décrit des chrétiens redevenus minoritaires, appelés à la patience et au témoignage.

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Chantal Delsol, née le 16 avril 1947 à Paris, est une philosophe française et une historienne des idées politiques. Disciple de Julien Freund, professeure à l'université de Marne-la-Vallée, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, elle a construit une oeuvre d'une quarantaine de livres autour de trois questions qui se répondent : comment l'Europe a pensé le pouvoir, ce que la modernité tardive fait à la personne humaine, et ce qu'il advient d'une civilisation quand la foi qui l'a fondée cesse de l'habiter[1][2].

Catholique assumée dans un univers universitaire largement sécularisé, elle se définit elle-même comme libérale-conservatrice. Elle le formule en une phrase souvent reprise : défendre l'enracinement la rend conservatrice, défendre l'émancipation la rend libérale[3]. Cette double fidélité structure toute sa pensée : la personne singulière, enracinée dans une histoire et une culture, ne doit être absorbée ni par l'État, ni par le marché, ni par un universel abstrait qui prétendrait parler au nom de tous.

Son livre le plus discuté, La fin de la chrétienté, paru aux éditions du Cerf en octobre 2021, soutient que la civilisation chrétienne de l'Europe, vieille de seize siècles, est en train de s'achever, sans que la foi chrétienne elle-même disparaisse[4]. Le propos a suscité des recensions et des débats en France comme à l'étranger, y compris des discussions critiques sur le mot de paganisme qu'elle propose pour décrire l'époque qui vient[5][6]. Le présent article rapporte ses thèses comme ce qu'elles sont : les thèses d'une philosophe, documentées et discutées, qui n'engagent ni le magistère de l'Église ni un jugement ecclésial sur son oeuvre.

Une formation entre Lyon, Strasbourg et l'Europe centrale

La famille et les premières années

Chantal Delsol est issue d'une famille originaire de Montignac, en Dordogne. Son père, Michel Delsol, est biologiste. Son frère, Jean-Philippe Delsol, est avocat[7][8]. Elle est l'épouse de Charles Millon, ancien ministre de la Défense sous la présidence de Jacques Chirac, et mère de six enfants, dont un enfant adopté d'origine laotienne[9]. Cette biographie familiale compte pour comprendre son oeuvre : elle écrit en philosophe universitaire, mais aussi en femme engagée dans les débats publics de son pays depuis les années 1990.

Hostile à Mai 1968, elle milite dans sa jeunesse au sein du Mouvement autonome des étudiants lyonnais, en réaction aux mouvements de l'époque[10]. Elle se décrira plus tard comme une anticommuniste de toujours, admiratrice du philosophe et dissident tchèque Jan Patočka[11]. Cette expérience précoce de l'Europe centrale et orientale, marquée par la dissidence antitotalitaire, nourrira durablement ses travaux sur les idées politiques européennes.

La thèse sur le pouvoir dans l'Antiquité

Élève de Julien Freund (1912-1993), sociologue et philosophe du politique, elle soutient en 1982 une thèse de lettres en philosophie politique consacrée à l'Antiquité. Le sujet, déposé au catalogue Sudoc, porte sur la tyrannie, la dictature et le despotisme, comme problèmes de la monocratie dans le monde antique[12][13]. Son premier livre, Essai sur le pouvoir occidental : démocratie et despotisme dans l'Antiquité, publié aux Presses universitaires de France en 1985, en est issu[14].

De Julien Freund, elle retient une conviction qui ne la quittera plus : le politique est une dimension irréductible de la vie humaine, avec ses conflits, ses rapports de force et son besoin d'autorité. Contre les rêves d'une humanité réconciliée sans pouvoir, elle tiendra toujours que la question n'est pas de supprimer le pouvoir, mais de le limiter, de le distribuer et de le rendre responsable.

L'université et l'Institut Hannah Arendt

Après sa thèse, elle devient maître de conférences à l'université Paris XII, puis professeure à l'université de Marne-la-Vallée à partir de 1993. Elle y fonde le Centre d'études européennes, devenu Institut Hannah Arendt, spécialisé dans les relations entre l'Est et l'Ouest de l'Europe[15]. Le choix du nom d'Hannah Arendt (1906-1975) dit un programme : penser le totalitarisme, le jugement et la responsabilité politique après le vingtième siècle.

Chantal Delsol au Salon du livre et de la famille, Paris, 2015. © Peter Potrowl, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Son enseignement couvre la philosophie pratique et éthico-politique, son histoire, et plus particulièrement les relations internationales et la géopolitique européenne, avec des échanges suivis vers l'Europe centrale et orientale et vers l'Amérique du Sud[16]. En 2016, elle cofonde l'École professorale de Paris, établissement privé de formation des enseignants[17]. Elle écrit aussi dans la presse, notamment comme éditorialiste, et participe au comité éditorial du magazine L'Incorrect à partir de 2017[18].

L'Académie des sciences morales et politiques

Le 18 juin 2007, Chantal Delsol est élue à l'Académie des sciences morales et politiques, dans la section Philosophie, au fauteuil laissé vacant par le décès de Roger Arnaldez (1911-2006), islamologue et philosophe. Elle occupe le fauteuil numéro 1 de la section[19]. En 2015, elle préside l'Académie[20].

Parcours universitaire de Chantal Delsol selon la notice de l'Académie des sciences morales et politiques. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette élection consacre un parcours déjà long. Son livre L'État subsidiaire avait reçu un prix de cette même Académie, et son Histoire des idées politiques de l'Europe centrale, écrit avec Michel Maslowski et publié en 1998, avait également été couronné par elle[21]. Elle est chevalier de la Légion d'honneur par décret du 13 juillet 2009[22].

À l'Académie, ses travaux et communications portent sur la démocratie, l'Europe, la prudence politique et le devenir des sociétés occidentales. Sa conférence intitulée « Après la Chrétienté », donnée autour de son livre de 2021, est conservée dans les travaux mis en ligne par l'Académie[23]. L'institution donne à sa réflexion une audience qui dépasse l'université : celle des juristes, des historiens et des responsables publics qui composent les cinq académies de l'Institut de France.

Penser le pouvoir : la subsidiarité et la singularité

Le principe de subsidiarité, des fondements européens à la règle politique

Le premier grand chantier de Chantal Delsol est le principe de subsidiarité : une instance supérieure ne doit pas faire à la place d'une instance plus proche ce que celle-ci peut accomplir par elle-même, et elle ne doit intervenir que pour l'aider, à titre subsidiaire. Dans L'État subsidiaire : ingérence et non-ingérence de l'État, le principe de subsidiarité aux fondements de l'histoire européenne, publié aux Presses universitaires de France en 1992, elle retrace la généalogie européenne de cette idée, de la philosophie antique et médiévale jusqu'aux débats contemporains sur l'État et l'Europe[24]. L'année suivante, elle en donne une présentation synthétique dans Le principe de subsidiarité, aux Presses universitaires de France, dans la collection « Que sais-je ? » en 1993[25].

La subsidiarité n'est pas chez elle une simple technique administrative. Elle protège la singularité des personnes et des corps intermédiaires : familles, communes, associations, professions. Un pouvoir qui décide de tout, de loin, finit par traiter les personnes comme des dossiers. Un pouvoir subsidiaire, au contraire, laisse aux acteurs proches la responsabilité de ce qu'ils peuvent porter, et réserve à l'échelon supérieur ce qui dépasse leurs forces.

Le principe de subsidiarité étudié par Chantal Delsol dans ses ouvrages de 1992 et 1993. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce travail rencontre directement une notion présente dans l'enseignement social de l'Église catholique, où le principe de subsidiarité est formulé notamment dans l'encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, en 1931. Chantal Delsol l'étudie en historienne des idées européennes, dans une histoire plus large que la seule doctrine sociale catholique. Le lecteur catholique y reconnaîtra une parenté réelle, à condition de ne pas confondre les registres : son livre est une oeuvre de philosophie politique et d'histoire des idées, non un commentaire d'encyclique.

La singularité contre l'universel abstrait

Le deuxième fil conducteur est la singularité. Dans Éloge de la singularité, essai sur la modernité tardive, publié à La Table Ronde en 2000 et couronné par le prix Raymond de Boyer de Sainte-Suzanne de l'Académie française en 2001, elle défend la personne singulière contre deux menaces symétriques : le collectivisme qui la dissout dans le groupe, et l'individualisme abstrait qui la coupe de toute racine[26][27].

Les deux risques opposés à la personne singulière dans Éloge de la singularité (La Table Ronde, 2000). Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La modernité tardive, expression qu'elle emploie pour désigner notre époque, hérite des promesses de la modernité, émancipation, raison, droits de l'homme, sans toujours garder les fondements qui les rendaient habitables. Le souci contemporain, publié chez Complexe en 1996, réédité à La Table Ronde en 2004 et couronné par le prix Mousquetaire, explore cette inquiétude contemporaine[28]. Qu'est-ce que l'homme ?, cours familier d'anthropologie publié aux éditions du Cerf en 2008, pose la question au niveau le plus fondamental : ce qu'est un être humain, avant toute construction politique[29].

Dans Le crépuscule de l'universel, publié aux éditions du Cerf en 2020, elle examine la fragilité d'un universel qui voudrait s'imposer sans culture particulière pour le porter. Les commentateurs de son oeuvre résument ainsi son objection : un universalisme qui méprise les singularités finit par dépolitiser la personne, en remplaçant le débat politique par une morale abstraite, et par nier en pratique la liberté de conscience qu'il prétend défendre[30]. Ce diagnostic prépare directement son livre sur la chrétienté : si l'universel chrétien a pu porter des fruits comme la dignité de la personne, c'est parce qu'il était incarné dans une civilisation, des institutions et des moeurs.

L'histoire des idées politiques de l'Europe

Historienne des idées, Chantal Delsol a donné des instruments de travail qui comptent. Les idées politiques au XXe siècle, publié aux Presses universitaires de France en 1991, a été traduit en plusieurs langues, dont l'espagnol, le tchèque, l'arabe et le russe[31]. Avec Michel Maslowski, elle publie en 1998 une Histoire des idées politiques de l'Europe centrale, également aux Presses universitaires de France[32]. Avec Joanna Nowicki, elle dirige en 2021, aux éditions du Cerf, La vie de l'esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945, dictionnaire encyclopédique consacré aux penseurs qui ont traversé le communisme[33][34].

Ce travail sur l'Europe centrale n'est pas un à-côté. Il explique son attention aux dissidences, aux cultures nationales et aux mémoires blessées, et sa méfiance envers les constructions politiques qui prétendraient effacer les peuples au nom d'une idée. Ses livres Les deux Europes, en 2007, et L'identité de l'Europe, dirigé avec Jean-François Mattéi aux Presses universitaires de France en 2010, prolongent cette interrogation : de quoi l'Europe est-elle le nom, et peut-elle se définir sans ses racines[35][36] ?

Le tableau ci-dessous rassemble ses ouvrages majeurs, avec leur éditeur et leur année de première publication. Il ne prétend pas à l'exhaustivité d'une bibliographie d'une quarantaine de titres, mais il donne la colonne vertébrale de l'oeuvre[37][38].

OuvrageÉditeurAnnéeQuestion traitée
Essai sur le pouvoir occidentalPUF1985Démocratie et despotisme dans l'Antiquité
L'État subsidiairePUF1992Le principe de subsidiarité dans l'histoire européenne
Le principe de subsidiaritéPUF1993Présentation synthétique du principe
Histoire des idées politiques de l'Europe centralePUF1998Les pensées politiques d'Europe centrale, avec Michel Maslowski
Éloge de la singularitéLa Table Ronde2000La personne singulière dans la modernité tardive
La République : une question françaisePUF2002La forme républicaine française en question
Qu'est-ce que l'homme ?Cerf2008Anthropologie philosophique
L'âge du renoncementCerf2011Le renoncement contemporain aux fondements hérités
Les pierres d'angle : à quoi tenons-nous ?Cerf2014Les convictions qui portent une vie commune
La haine du mondeCerf2016Totalitarismes et postmodernité
Le crépuscule de l'universelCerf2020La crise de l'universel abstrait
La fin de la chrétientéCerf2021La fin d'une civilisation et le retour du paganisme

Le diagnostic de la modernité tardive

Renoncer à ce qui nous a faits

Dans L'âge du renoncement, publié aux éditions du Cerf en 2011, Chantal Delsol décrit une époque qui renonce, un à un, aux héritages qui l'ont constituée, tout en continuant de vivre de leurs fruits. Le renoncement n'est pas d'abord une révolte bruyante : c'est un abandon progressif, souvent bien intentionné, des évidences qui portaient la vie commune, la vérité, la dignité inhérente de la personne, la famille, le temps orienté vers une fin.

Les pierres d'angle : à quoi tenons-nous ?, publié aux éditions du Cerf en 2014, pose la question en sens inverse : à quoi un homme, une culture, tiennent-ils assez pour ne pas le lâcher ? La pierre d'angle est ce qui tient l'édifice quand tout le reste bouge. La haine du monde : totalitarismes et postmodernité, publié aux éditions du Cerf en 2016, rapproche deux moments que l'on oppose d'ordinaire : les totalitarismes du vingtième siècle et une postmodernité qui, sous des formes douces, peut elle aussi refuser le monde réel au profit d'un monde refait[39].

Six jalons de la bibliographie de Chantal Delsol, de 1985 à 2021. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Elle écrit aussi sur le populisme, sans le réduire à une insulte. La nature du populisme ou les figures de l'idiot, publié aux éditions Ovadia en 2008, puis Populismes : les demeurés de l'histoire, publié aux éditions du Rocher en 2015, lisent les mouvements populistes comme le symptôme de peuples qui se sentent devenus étrangers à leurs propres institutions[40][41]. On peut discuter ses conclusions politiques ; sa méthode, elle, est constante : prendre au sérieux ce que vivent les personnes ordinaires, avant de juger leurs votes.

Une romancière à côté de la philosophe

Chantal Delsol a aussi publié des romans, qu'il faut distinguer de ses essais sans les mépriser. L'enfant nocturne paraît au Mercure de France en 1993, Quatre au Mercure de France en 1998, Matin rouge, écrit avec Ilios Yannakakis, aux Presses de la Renaissance en 2005, et L'expédition Janus aux éditions du Rocher en 2008[42]. La fiction lui permet d'explorer par des personnages ce que l'essai démontre par concepts : la mémoire de l'Europe centrale, la nuit du communisme, la fragilité des vies ordinaires prises dans l'histoire.

La fin de la chrétienté : la thèse centrale

Chrétienté et christianisme ne sont pas synonymes

Le livre La fin de la chrétienté : l'inversion normative et le nouvel âge paraît aux éditions du Cerf en octobre 2021. Il compte 176 pages et porte l'ISBN 9782204146197[43]. Sa distinction de départ commande tout le reste. Le christianisme désigne la foi chrétienne elle-même. La chrétienté désigne la civilisation qui, pendant seize siècles, a été façonnée par cette foi : ses moeurs, ses lois, son calendrier, son idée de la personne, son rapport au temps. La thèse du livre est que la chrétienté s'achève en Europe, sans que le christianisme disparaisse pour autant.

La distinction centrale de La fin de la chrétienté (Cerf, 2021) est présentée comme une thèse de Chantal Delsol. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les présentations du livre situent le commencement de cette civilisation chrétienne européenne à la fin du quatrième siècle, au moment où l'Empire romain devient officiellement chrétien sous Théodose. Une recension relève le repère de l'année 394 et de la bataille de la rivière Froide, en actuelle Slovénie, comme borne symbolique de cette bascule[44][45]. Seize siècles plus tard, la civilisation ainsi née entrerait dans son agonie, non sous l'effet d'une persécution, mais sous celui d'une transformation interne des moeurs et des évidences.

Dans une conférence intitulée « Catholicism after Christianity », dont le texte intégral est disponible, elle formule la même distinction en une phrase, ici traduite en français :

« La foi chrétienne ne disparaît pas, mais l'identité chrétienne, oui. » Chantal Delsol, conférence « Catholicism after Christianity »[46]

Elle y précise aussitôt ce qu'elle entend par identité chrétienne : une société où l'anthropologie et la morale chrétiennes caractérisent les coutumes, la manière d'être et de penser, et imprègnent les lois. Quand les lois et les moeurs sont inspirées par toutes sortes de visions du monde concurrentes, cette identité a disparu, même si des chrétiens demeurent, et même si la foi croît ailleurs dans le monde[47].

L'inversion normative et le retour du paganisme

Le sous-titre du livre annonce deux mouvements. L'inversion normative décrit le renversement des évidences morales : ce qui allait de soi dans la civilisation chrétienne, la valeur inhérente de toute vie humaine, la vérité qui oblige, devient suspect ou facultatif, tandis que des normes contraires s'installent sans toujours dire leur nom. Les recensions du livre décrivent aussi une inversion ontologique, où les vérités de la foi sont réduites au statut de symboles[48].

Contre le mot de nihilisme, souvent employé pour décrire l'époque, Chantal Delsol propose celui de paganisme. Dans sa conférence, la phrase est nette, ici traduite en français :

« Je pense plutôt que nous devenons des païens. » Chantal Delsol, conférence « Catholicism after Christianity »[49]

Son raisonnement est le suivant. Le nihilisme pur, qui ne veut rien construire, reste un courant limité et peu vivable. Le paganisme, au contraire, a été la condition ordinaire de l'humanité avant le christianisme, et il est vivable : il rend la valeur de la vie humaine dépendante de l'utilité ou du désir social, il sacralise la nature, il préfère les mythes et les sagesses immanentes aux doctrines qui prétendent dire vrai. Quand une société accepte que la vie d'un enfant à naître ou d'une personne âgée dépende du regard des autres, elle ne devient pas nihiliste au sens strict ; elle redevient, sur ce point, païenne[50].

Les commentateurs du livre relèvent qu'elle décrit aussi la montée de morales de substitution, à commencer par une écologie devenue religion de remplacement, qui peut défendre la nature avec ardeur tout en refusant à l'être humain la protection qu'elle réclame pour le reste du vivant[51]. Il faut rapporter ce point avec exactitude : elle ne condamne ni le soin de la création, qui est un devoir, ni les personnes qui s'y engagent. Elle interroge la cohérence d'une morale qui sacraliserait la nature tout en relativisant la dignité inhérente de l'homme.

Sur la dignité humaine, sa conférence donne la formulation la plus ramassée de sa pensée, ici traduite en français :

Quatre héritages et la question de leurs fondements selon la conférence « Catholicism after Christianity ». Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Si nous voulons que les êtres humains ne soient pas traités comme des morceaux de viande, nous devons leur reconnaître une valeur inhérente. » Chantal Delsol, conférence « Catholicism after Christianity »[52]

Garder les fruits en refusant les racines

Le coeur de son diagnostic tient en un paradoxe, qu'elle déploie en quatre points dans sa conférence. Les sociétés occidentales rejettent les fondements chrétiens, mais elles chérissent leurs conséquences.

Premièrement, la vérité. L'idée qu'une proposition vraie ici est vraie partout, et que deux contradictoires ne peuvent être vraies ensemble, a été portée par la rencontre de la Grèce et du judéo-christianisme. L'époque préfère les récits et les mythes qui ne demandent pas d'adhésion. Mais elle continue de vouloir des droits de l'homme universels et une science qui dise vrai partout.

Deuxièmement, la dignité inhérente. Aucun être humain ne devrait pouvoir être traité comme une chose, parce qu'il porte une valeur qui ne dépend pas de son utilité. Cette certitude faiblit quand des lois rendent la vie dépendante du désir d'autrui, mais elle survit comme un absolu moral, par exemple dans l'horreur que continue d'inspirer la Shoah. Le fondement, l'homme créé à l'image de Dieu, n'est plus confessé ; le fruit est gardé sans que l'on sache toujours le justifier.

Troisièmement, la liberté et la conscience personnelle. La démocratie moderne est née dans une culture où un Dieu créateur laisse ses créatures libres. L'époque chérit la démocratie, mais elle rechigne devant ses conditions : la responsabilité, le risque de décider, la place des pères et de la famille monogame dans l'émancipation des enfants, le débat réel plutôt que le consensus administré.

Quatrièmement, le temps linéaire. Le judéo-christianisme a substitué au temps cyclique des anciennes civilisations un temps orienté vers une fin, vecteur de l'espérance puis du progrès. L'époque garde le langage du progrès, mais elle est tentée par un catastrophisme qui fait revenir un temps circulaire, fait de luttes sans issue entre l'ordre et le chaos.

Sa conclusion de conférence résume le paradoxe en une image, ici traduite en français :

« Le christianisme est aboli, mais le christianisme est l'esprit des lieux. » Chantal Delsol, conférence « Catholicism after Christianity »[53]

Autrement dit : une civilisation peut continuer de vivre, pour un temps, des fruits d'une foi qu'elle ne confesse plus. Toute la question, que son livre laisse ouverte, est de savoir combien de temps des fruits se conservent, coupés de leurs racines.

Des chrétiens redevenus minoritaires

Ni nostalgie, ni société chrétienne restaurée par décret

La conséquence pratique de ce diagnostic est peut-être son point le plus important pour le lecteur catholique. Si la chrétienté est finie comme civilisation dominante, les chrétiens d'Europe ne retrouveront pas leur place ancienne par une restauration politique ou par la seule force des institutions. Ils sont redevenus minoritaires, et ce statut nouveau demande des vertus nouvelles.

Dans sa conférence, elle décrit avec une pointe d'humour la condition des catholiques dans une France sécularisée, ici traduite en français :

« Dans un pays athée comme la France, les catholiques sont des agents secrets de Dieu. » Chantal Delsol, conférence « Catholicism after Christianity »[54]

L'image vise une habitude apprise dès l'école : cacher ce que l'on croit pour ne pas passer pour un sot, composer en classe avec des convictions que l'on n'a pas. Contre cette dissimulation, elle propose d'apprendre le statut minoritaire auprès de ceux qui le connaissent de longue date, juifs et protestants en terre catholique d'hier. Quand on est majoritaire, écrit-elle en substance, les vertus nécessaires sont la tolérance, l'humilité et la discrétion. Quand on est minoritaire, la tolérance devient une nécessité plutôt qu'une vertu revendiquée, et les vertus décisives s'appellent équanimité, patience et persévérance[55].

Les vertus de la condition minoritaire dans la conférence de Chantal Delsol. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Elle ajoute, dans le même texte, un avertissement adressé à l'Église elle-même : une Église minoritaire a un devoir de perfection plus grand, non plus petit. Les scandales y écrasent davantage, parce qu'ils discréditent une petite troupe de fidèles exigeants, qui ne viennent plus à la messe par habitude sociale mais par conviction. Les fidèles d'aujourd'hui, observe-t-elle, sont souvent plus fervents et plus demandeurs que les pratiquants sociologiques d'autrefois ; ils attendent de l'Église une sainteté réelle, et les manquements des pasteurs les blessent d'autant plus[56].

Ce que ce diagnostic n'est pas

Il importe de distinguer les degrés d'autorité, pour ne faire dire à cette philosophe ni plus ni moins que ce qu'elle dit. La fin de la chrétienté est une oeuvre de philosophie et d'histoire des idées. Elle ne définit aucun dogme, elle ne prononce aucun jugement ecclésial, et elle ne prétend pas décrire une révélation. Son diagnostic sur la fin d'une civilisation relève de l'interprétation historique, discutable et discutée comme telle.

Elle n'annonce pas non plus la fin de la foi chrétienne. Sa distinction même l'interdit : le christianisme peut vivre, et même croître, sans la chrétienté qui l'a porté en Europe. Les recensions étrangères l'ont bien noté : catholique pratiquante, elle ne dit pas que la religion chrétienne prend fin, mais que la civilisation qui lui servait de support depuis seize siècles s'achève[57].

Son propos ne doit pas davantage être confondu avec un programme politique. Elle ne propose ni un parti, ni une restauration légale d'une société chrétienne, ni une lecture complotiste de l'histoire récente. Son travail décrit une mutation des moeurs et des évidences, puis demande ce que des chrétiens minoritaires doivent apprendre pour y vivre en témoins, avec patience et sans dissimulation.

Enfin, son mot de paganisme est une catégorie d'analyse, pas une insulte adressée à des personnes. Elle décrit des sociétés où la valeur de la vie redevient conditionnelle, où la nature est sacralisée et où les sagesses immanentes remplacent les doctrines de vérité. Des lecteurs et des recenseurs ont discuté ce choix de mot, certains préférant parler de morale postchrétienne ou de néo-paganisme partiel[58]. Le débat porte sur la justesse du diagnostic historique. Il ne change rien à la charité due aux personnes, que son propos minoritaire suppose au contraire : on ne convainc pas en méprisant.

Réception, discussions et place dans le paysage intellectuel

Chantal Delsol occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français. Universitaire reconnue par ses pairs, élue à l'Institut, elle défend publiquement des convictions catholiques et libérales-conservatrices dans des médias où elles sont minoritaires. Le journal Le Monde la présentait dès 2002 comme une intellectuelle de droite appelée à jouer un rôle dans le renouvellement philosophique du camp conservateur[59]. Le Figaro a consacré un portrait à son itinéraire familial et intellectuel en 2008[60].

Son livre de 2021 a prolongé cette audience au-delà du cercle académique. La revue américaine First Things en a donné une lecture attentive, en soulignant qu'elle ne confond pas la fin d'une civilisation avec la fin de la foi[61]. Le Russell Kirk Center a discuté sa thèse du retour du paganisme, en en reconnaissant la force descriptive tout en en débattant le principe[62]. Le site européen CNE News a présenté son livre comme un adieu sans nostalgie à une culture chrétienne révolue[63]. Ces recensions montrent un livre qui oblige ses lecteurs, y compris critiques, à préciser leur propre diagnostic sur l'Occident contemporain.

Dans le paysage catholique francophone, son oeuvre dialogue, sans s'y confondre, avec celles d'autres philosophes contemporains présents dans cette encyclopédie. Rémi Brague interroge lui aussi le devenir de l'Europe et le rapport de l'homme au monde, avec d'autres instruments, ceux de l'histoire de la philosophie médiévale. Jean-Luc Marion a défendu, dans un registre phénoménologique, la possibilité d'un moment catholique. Fabrice Hadjadj explore, en essayiste, la profondeur des choses ordinaires à l'heure de leur disparition. René Girard avait, une génération plus tôt, relu l'histoire humaine à partir du désir mimétique et du christianisme comme dévoilement du mécanisme victimaire. Chantal Delsol apporte à cette conversation une voix propre : celle d'une historienne des idées politiques, formée à l'école de Julien Freund, attentive aux institutions, aux moeurs et à l'Europe centrale.

Sa postérité ne se mesure pas seulement en recensions. Le principe de subsidiarité, tel qu'elle l'a retracé dans l'histoire européenne, continue d'alimenter les débats sur l'Union européenne, la décentralisation et la place des corps intermédiaires. Sa catégorie de modernité tardive, et son diagnostic sur la chrétienté, fournissent à beaucoup de lecteurs des mots pour décrire une expérience diffuse : vivre des valeurs héritées du christianisme dans une société qui ne confesse plus la foi qui les a fondées.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Académie des sciences morales et politiques, notice officielle de Chantal Delsol, Institut de France : née à Paris le 16 avril 1947 ; élue le 18 juin 2007 dans la section Philosophie au fauteuil de Roger Arnaldez, fauteuil numéro 1 ; présidente de l'Académie en 2015 ; thèse de lettres en philosophie politique sur l'Antiquité soutenue en 1982 ; professeure à l'université de Marne-la-Vallée depuis 1993, fondatrice du Centre d'études européennes devenu Institut Hannah Arendt. Site officiel de l'Académie des sciences morales et politiques, page membre de Chantal Delsol.

    1 13 15 16 19 20 23 34 38
  2. Wikipédia en français, article « Chantal Delsol » : famille originaire de Montignac en Dordogne, fille du biologiste Michel Delsol, soeur de Jean-Philippe Delsol, épouse de Charles Millon, six enfants dont un adopté d'origine laotienne ; militance au Mouvement autonome des étudiants lyonnais en réaction à Mai 1968 ; cofondation de l'École professorale de Paris en 2016 ; comité éditorial de L'Incorrect en 2017. À croiser avec la notice officielle de l'Académie pour les fonctions et les dates académiques.

    2 8 10 17 18
  3. Christophe Geffroy, « La modernité contre l'homme intérieur », La Nef, 4 avril 2008. Citation rapportée : « Parce que je défends l'enracinement, je suis conservatrice. Parce que je défends l'émancipation, je suis libérale. »

    3
  4. Chantal Delsol, La fin de la chrétienté : l'inversion normative et le nouvel âge, Paris, éditions du Cerf, octobre 2021, 176 pages, ISBN 9782204146197.

    4 43
  5. Russell Kirk Center, recension critique de La fin de la chrétienté de Chantal Delsol, sur la re-paganisation de l'Occident et la discussion du moralisme postchrétien. La recension reconnaît la force du diagnostic tout en en discutant le principe.

    5 51 58 62
  6. First Things, « Among the Infidels », lecture de La fin de la Chrétienté (2021) de Chantal Delsol : la civilisation chrétienne bâtie depuis la conversion de l'Empire romain s'achève, sans que la religion chrétienne elle-même prenne fin.

    6 45 57 61
  7. Paul-François Paoli, « La gauchiste de la famille », Le Figaro, 6 mars 2008. Portrait familial et intellectuel cité par la notice biographique de référence.

    7 9 60
  8. Alexandra Laignel-Lavastine, « Chantal Delsol, penseuse à réaction », Le Monde, 14 juin 2002. L'article la présente comme une intellectuelle de droite appelée à jouer un rôle significatif dans le renouvellement philosophique du camp conservateur, et rapporte son admiration pour Jan Patočka et son anticommunisme revendiqué.

    11 59
  9. Sudoc, catalogue des thèses : « Tyrannie, dictature, despotisme : problèmes de la monocratie dans l'Antiquité », thèse de Chantal Delsol soutenue en 1982 sous la direction de Julien Freund.

    12
  10. Chantal Delsol, Essai sur le pouvoir occidental : démocratie et despotisme dans l'Antiquité, Paris, Presses universitaires de France, 1985.

    14
  11. (source introuvable : wiki-oeuvres)

    21 31 37
  12. Journal officiel, décret du 13 juillet 2009 portant promotion et nomination dans l'ordre national de la Légion d'honneur : Chantal Delsol, chevalier.

    22
  13. Chantal Delsol, L'État subsidiaire : ingérence et non-ingérence de l'État, le principe de subsidiarité aux fondements de l'histoire européenne, Paris, Presses universitaires de France, 1992. Ouvrage couronné par un prix de l'Académie des sciences morales et politiques.

    24
  14. Chantal Delsol, Le principe de subsidiarité, Paris, Presses universitaires de France, collection « Que sais-je ? », 1993.

    25
  15. Chantal Delsol, Éloge de la singularité, essai sur la modernité tardive, Paris, La Table Ronde, 2000.

    26
  16. Académie française, prix Raymond de Boyer de Sainte-Suzanne décerné en 2001 à Éloge de la singularité de Chantal Delsol.

    27
  17. Chantal Delsol, Le souci contemporain, Bruxelles, Complexe, 1996 ; réédition Paris, La Table Ronde, 2004, ISBN 2-7103-2734-1. Prix Mousquetaire en 1996.

    28
  18. Chantal Delsol, Qu'est-ce que l'homme ? Cours familier d'anthropologie, Paris, éditions du Cerf, 2008, ISBN 978-2-2040-8586-1.

    29
  19. Présentation académique de l'oeuvre de Chantal Delsol sur ResearchGate : sa critique de l'universalisme de la modernité tardive comme tentative de dépolitiser l'individu en remplaçant la politique par la morale, au risque de nier la singularité et la liberté de conscience.

    30
  20. Chantal Delsol et Michel Maslowski, Histoire des idées politiques de l'Europe centrale, Paris, Presses universitaires de France, 1998. Ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques.

    32
  21. Chantal Delsol et Joanna Nowicki (dir.), La vie de l'esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945, dictionnaire encyclopédique, Paris, éditions du Cerf, 2021.

    33
  22. Chantal Delsol, Les deux Europes, Paris, éditions du Sandre, 2007.

    35
  23. Chantal Delsol et Jean-François Mattéi (dir.), L'identité de l'Europe, Paris, Presses universitaires de France, 2010.

    36
  24. Chantal Delsol, La haine du monde : totalitarismes et postmodernité, Paris, éditions du Cerf, 2016, 238 pages, ISBN 978-2-2041-0806-5.

    39
  25. Chantal Delsol, La nature du populisme ou les figures de l'idiot, Nice, éditions Ovadia, collection « Chemins de pensée », 2008, ISBN 978-2-2915-7413-2.

    40
  26. Chantal Delsol, Populismes : les demeurés de l'histoire, Paris et Monaco, éditions du Rocher, 2015. Le titre de 2015 reprend et prolonge la réflexion de 2008 ; certaines bibliographies le présentent sous la forme Le populisme et les demeurés de l'histoire.

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  27. Wikipédia en français, article « Chantal Delsol », section Romans : L'enfant nocturne, Mercure de France, 1993 ; Quatre, Mercure de France, 1998 ; Matin rouge, avec Ilios Yannakakis, Presses de la Renaissance, 2005 ; L'expédition Janus, éditions du Rocher, 2008.

    42
  28. CNE News, « Farewell to Christian culture without nostalgia », présentation de La fin de la chrétienté, éditions du Cerf, 2021 : le christianisme comme foi n'a pas disparu de France et d'Europe, mais la culture imprégnée de christianisme, oui ; repère de 394, bataille de la rivière Froide.

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  29. Chantal Delsol, « Catholicism after Christianity », conférence, texte intégral en anglais diffusé par le site archicompostela.org. Texte original : « Christian faith is not disappearing, but Christian identity is. » Traduction française dans le corps : « La foi chrétienne ne disparaît pas, mais l'identité chrétienne, oui. »

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  30. Discussion académique de La fin de la chrétienté rapportant la corrélation entre l'affaiblissement de la foi comme réalité sociale partagée, la révolution morale comme inversion normative, et la réduction des vérités de la foi au statut de symboles comme inversion ontologique.

    48
  31. Chantal Delsol, « Catholicism after Christianity », conférence, texte intégral. Texte original : « Instead, I think we are becoming pagans. » Traduction française dans le corps : « Je pense plutôt que nous devenons des païens. »

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  32. Chantal Delsol, « Catholicism after Christianity », conférence, texte intégral. Texte original : « If we want human beings not to be treated like pieces of meat, we must give them an inherent value. » Traduction française dans le corps : « Si nous voulons que les êtres humains ne soient pas traités comme des morceaux de viande, nous devons leur reconnaître une valeur inhérente. »

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  33. Chantal Delsol, « Catholicism after Christianity », conférence, texte intégral. Texte original : « Christianity is abolished, but Christianity is the spirit of places. » Traduction française dans le corps : « Le christianisme est aboli, mais le christianisme est l'esprit des lieux. »

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  34. Chantal Delsol, « Catholicism after Christianity », conférence, texte intégral. Texte original : « in an atheistic country like France, Catholics are secret agents of God. » Traduction française dans le corps : « Dans un pays athée comme la France, les catholiques sont des agents secrets de Dieu. »

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