René Girard (Avignon, 25 décembre 1923 — Stanford, 4 novembre 2015) est l'un des penseurs catholiques les plus originaux du XXᵉ siècle : un critique littéraire devenu anthropologue de la violence, dont l'œuvre entière tient dans une seule et immense intuition, déployée pendant un demi-siècle.[1][2] Le jour de sa réception sous la Coupole, son confrère Michel Serres le salua comme le « nouveau Darwin des sciences humaines » — non par flatterie, mais parce que Girard prétendait avoir trouvé, sous la diversité infinie des mythes, des rites et des cultures, une loi unique : les hommes désirent en imitant le désir des autres, cette imitation les dresse les uns contre les autres, et les sociétés archaïques n'ont trouvé la paix qu'en déchargeant leur violence collective sur une victime unique — le bouc émissaire.[3][4]
Ce qui rend Girard irremplaçable pour une encyclopédie catholique, c'est que cette recherche purement scientifique l'a ramené au Christ. En étudiant les grands romanciers, puis les mythes du monde entier, Girard a fini par buter sur un texte qui, seul, refuse de jouer le jeu de la violence : la Bible. Là où tous les mythes prennent le parti de la foule et cachent l'innocence de la victime, l'Écriture — et pleinement les Évangiles — la dévoile. Pour Girard, la Passion du Christ n'est pas un mythe de plus : c'est le récit qui démasque, une fois pour toutes, le mécanisme caché « depuis la fondation du monde ».[5][6] De cette découverte est née, chez ce chercheur d'abord agnostique, une véritable conversion.
Ignispedia le lit comme une personnalité marquante du catholicisme : non pas un docteur de l'Église dont chaque thèse ferait autorité — Girard a eu ses ambiguïtés, notamment sur le sacrifice, et ses critiques jusque dans le camp catholique —, mais un immense témoin, un « apologiste malgré lui », qui a mis toute la rigueur de l'anthropologie moderne au service d'une conviction : le christianisme dit la vérité sur l'homme.[7][8]
Pourquoi René Girard compte-t-il ?
Le « nouveau Darwin des sciences humaines »
L'ambition de Girard fut celle des grands unificateurs. Comme Darwin avait ramené la profusion du vivant à un seul principe, Girard prétendait ramener la profusion des cultures — religions, mythes, interdits, sacrifices, tragédies — à un seul mécanisme fondateur : la violence collective canalisée sur une victime.[9][10] Cette prétention à l'unité explique à la fois l'enthousiasme de ses disciples et l'irritation de ses adversaires : une théorie qui explique tout inquiète autant qu'elle fascine.
Ce qui frappe, c'est la méthode. Girard n'était ni sociologue de terrain ni psychologue de laboratoire, mais lecteur. Il a lu Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski, Proust, puis Sophocle, les mythes primitifs, les prophètes d'Israël et les Évangiles, comme des documents sur la nature humaine. Sa force fut de prendre les grandes œuvres au sérieux comme sources de connaissance, non comme simples ornements.[11][12]
Un converti que sa science a conduit au Christ
Le parcours de Girard inverse le soupçon moderne. On attend d'ordinaire qu'un savant, en étudiant la religion, la « dissolve » en illusion. Girard fit le chemin exactement contraire : parti d'un athéisme tranquille, c'est sa recherche elle-même qui l'a reconduit à la foi de son enfance, abandonnée à douze ans.[13] En cherchant honnêtement d'où venait le savoir sur la violence enfermé dans les Évangiles, il en vint à conclure qu'il ne pouvait « pas être d'origine humaine ».[14]
« Le fait qu'un savoir authentique de la violence soit enfermé dans les Évangiles ne peut pas être d'origine humaine. » — René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde[15]
Cette phrase résume tout Girard : ce n'est pas la piété qui le mène à l'Évangile, c'est la logique de son anthropologie. Il rejoint ici la grande lignée des convertis intellectuels français, celle de Pascal, de Maritain et de Gilson : des hommes que la rigueur de la pensée, et non son abandon, a conduits à genoux.
Un apologiste malgré lui
Girard a toujours refusé de se présenter comme un théologien ou un prédicateur.[16] Il voulait rester anthropologue, raisonnant sur des textes et des faits, sans faire appel au surnaturel comme à un joker. C'est précisément ce qui donne à son œuvre sa force apologétique : un lecteur agnostique peut suivre pas à pas le raisonnement — désir, rivalité, crise, victime — et découvrir, à la fin, que le texte qui révèle ce mécanisme est l'Évangile. La foi n'est pas posée au départ ; elle surgit comme conclusion.
C'est pourquoi de nombreux apologistes catholiques contemporains — jusqu'aux prédicateurs de langue anglaise comme Robert Barron — se sont emparés de Girard : il offre une démonstration « par en bas », à partir des sciences de l'homme, de la singularité absolue du christianisme dans l'histoire des religions.[17][18]
L'homme : d'Avignon à Stanford
Repères biographiques
Fils d'Avignon et citoyen d'Amérique, Girard a fait toute sa carrière aux États-Unis, écrivant pourtant l'essentiel de son œuvre en français. Sa vie épouse le siècle : né sous la Troisième République, mort dans la Silicon Valley dont il aura, sans le vouloir, inspiré quelques figures.[19][20]
- 25 décembre 1923Naissance à Avignon
René Girard naît le jour de Noël, deuxième de cinq enfants. Son père, Joseph Girard, est conservateur du Palais des Papes et du musée Calvet ; sa mère, catholique, fut l'une des premières bachelières de son département.
- 1943-1947L'École des chartes
Il entre à l'École nationale des chartes à Paris et en sort archiviste-paléographe, avec une thèse sur La Vie privée à Avignon dans la seconde moitié du XVᵉ siècle. Il est d'abord un médiéviste.
- 1947-1950L'Amérique et le doctorat
Parti enseigner aux États-Unis, il obtient un doctorat d'histoire à l'université d'Indiana (Bloomington) avec une thèse sur l'opinion américaine à l'égard de la France entre 1940 et 1943.
- 1961Mensonge romantique et vérité romanesque
Son premier livre dégage, à partir de Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust et Dostoïevski, la loi du désir mimétique. La théorie est née.
- octobre 1966Le colloque de Johns Hopkins
Il organise à Baltimore le colloque « Les langages de la critique et les sciences de l'homme », qui introduit en Amérique Barthes, Lacan, Derrida — le structuralisme et la déconstruction, que Girard appellera plus tard « la peste » des universités.
- 1972La Violence et le Sacré
Il élargit sa théorie à l'anthropologie du religieux : le sacrifice, le rite et le mythe naissent du meurtre collectif d'une victime.
- 1978Des choses cachées
Avec Des choses cachées depuis la fondation du monde, il ajoute le troisième pilier : la Bible et les Évangiles révèlent le mécanisme que les mythes cachaient.
- 1980-1995Stanford
Titulaire d'une chaire à Stanford, il y forme des disciples et rayonne mondialement. La théorie mimétique devient un champ de recherche international.
- 17 mars 2005L'Académie française
Il est élu au fauteuil 37, succédant au dominicain Ambroise-Marie Carré. Michel Serres l'accueille en le nommant « nouveau Darwin des sciences humaines ».
- 4 novembre 2015Mort à Stanford
Il s'éteint à 91 ans en Californie, laissant une œuvre traduite dans le monde entier et une postérité qui déborde largement l'université.
Le fils du conservateur du Palais des Papes
Girard a grandi à l'ombre du Palais des Papes, dont son père était le conservateur.[21] Le détail n'est pas anecdotique : l'enfant a été formé aux archives, aux documents, à la méthode historique la plus exigeante — celle de l'École des chartes, qui apprend à ne jamais avancer un fait sans sa source. Cette discipline du document explique la manière dont Girard, plus tard, lira les mythes et les Évangiles : non comme des rêveries, mais comme des pièces à conviction sur la violence humaine.
L'Américain de Baltimore : le colloque de 1966 et « la peste »
En 1966, à Johns Hopkins, Girard organise le colloque qui fait entrer en Amérique la French Theory — Roland Barthes, Jacques Lacan, et surtout un jeune Jacques Derrida dont l'intervention lance la déconstruction outre-Atlantique.[22] Ironie de l'histoire : Girard, qui avait ouvert la porte, jugera bientôt ce courant relativiste comme « la peste » des universités américaines. Contre le soupçon généralisé et la dissolution de toute vérité, il défendra jusqu'au bout l'idée que les grands textes disent quelque chose de vrai sur l'homme.
L'Académie française (2005)
L'élection à l'Académie française, le 17 mars 2005, couronne une œuvre longtemps discutée.[23] Girard y succède à un religieux, le dominicain Ambroise-Marie Carré : le hasard des fauteuils place l'anthropologue de la religion dans la lignée d'un prédicateur. Sa réception, le 15 décembre 2005, consacre publiquement ce qu'il était devenu : non plus seulement un critique littéraire brillant, mais l'auteur d'une anthropologie chrétienne prise au sérieux jusque dans les cercles savants les plus laïques.
Le système Girard : une seule intuition déployée
L'œuvre de Girard n'est pas une collection de thèses, mais un seul édifice, construit en trois temps : d'abord le désir (1961), puis la violence et le sacré (1972), enfin la révélation biblique (1978). Chaque livre ajoute un étage sans jamais renier les précédents.[24][25]
Le désir mimétique : nous désirons selon le désir d'autrui
Le point de départ est une découverte faite chez les romanciers. Contre l'illusion romantique d'un désir spontané, jailli du sujet vers l'objet, Girard montre que le désir humain est triangulaire : entre le sujet et l'objet se tient toujours un modèle, un médiateur, dont le sujet imite le désir. Nous ne désirons pas directement ; nous désirons ce que l'autre nous montre comme désirable.[26][27]
C'est ce que Girard appelle la vérité romanesque — celle que révèlent les grands romans — contre le mensonge romantique, l'illusion flatteuse d'un désir autonome et original. Don Quichotte ne désire pas par lui-même : il désire à travers Amadis de Gaule. L'amant stendhalien ou proustien ne désire l'objet que parce qu'un rival le désire.
Médiation externe et médiation interne
Girard distingue deux régimes du désir imité.[28]
- Dans la médiation externe, le modèle est hors d'atteinte, séparé du sujet par une distance infranchissable (Don Quichotte et le chevalier légendaire). L'imitation reste paisible, presque religieuse : on ne rivalise pas avec un héros de roman.
- Dans la médiation interne, le modèle est proche, accessible, présent dans le même monde que le sujet. Alors le modèle devient rival : il désire le même objet, il fait obstacle. Plus les hommes sont égaux et proches — c'est le cas du monde moderne, démocratique —, plus la médiation devient interne, et plus le désir devient conflictuel.
Du modèle au rival : le double bind
Le drame est que le modèle envoie un message contradictoire : « Imite-moi » et, en même temps, « Ne prends pas ce que je désire ». Le disciple qui obéit au premier ordre viole nécessairement le second. Le modèle admiré se change en obstacle haï — non pas malgré l'admiration, mais à cause d'elle.
« Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. » — René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque[29]
La crise mimétique et l'indifférenciation
Quand la médiation interne se généralise, les rivaux se multiplient et s'imitent les uns les autres jusqu'à devenir interchangeables. Chacun copie la violence de l'autre ; les différences qui structuraient la société — les rangs, les rôles, les interdits — s'effondrent. Girard nomme ce moment la crise mimétique ou « crise sacrificielle » : une indifférenciation généralisée, une guerre de tous contre tous où plus personne ne se distingue de son adversaire.[30][31] C'est le chaos que les mythes racontent comme peste, déluge ou fléau : la métaphore d'une contagion violente qui menace de tout détruire.
Le mécanisme victimaire : l'unanimité contre un seul
C'est ici que surgit la solution, aveugle et spontanée. Dans la crise, l'imitation qui dressait chacun contre tous bascule brusquement : la violence de tous, au lieu de se disperser, converge sur une seule victime. Un individu — souvent marqué d'un signe qui le désigne : l'étranger, l'infirme, le roi, la femme, le boiteux — cristallise soudain la haine unanime. On le tue ou on le chasse ; et, ce meurtre accompli, la paix revient.[32][33]
Le miracle apparent — d'un seul coup, la fureur retombe — fait croire à la communauté que la victime était coupable de la crise, puis, parce que sa mort a rendu la paix, qu'elle était aussi bienfaisante, sacrée. La victime est ainsi à la fois maudite et divinisée : c'est l'origine, selon Girard, du sacré lui-même.
« Le sacré, c'est la violence. » — René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde[34]
Le meurtre fondateur et la naissance du sacré
Ce meurtre collectif — le meurtre fondateur — est, pour Girard, l'acte caché à l'origine de toute culture. Les hommes ne veulent pas savoir sur quoi repose leur paix ; ils oublient la victime réelle et la transfigurent en dieu.[35] Toute la culture archaïque serait ainsi bâtie sur ce refoulement de la violence fondatrice.
« On ne veut pas savoir que l'humanité entière est fondée sur l'escamotage mythique de sa propre violence. » — René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde[36]
Rite, interdit, mythe : les trois voiles du religieux archaïque
De ce meurtre fondateur dérivent, selon Girard, les trois grandes institutions du religieux primitif, qui ont toutes une même fonction : contenir la violence en la rejouant ou en l'interdisant.[37]
| Institution | Fonction | Rapport à la victime |
|---|---|---|
| Le sacrifice / le rite | Rejoue le meurtre fondateur sur une victime de rechange pour renouveler la paix | Répète et canalise la violence originelle |
| L'interdit | Prohibe les rivalités et les objets de discorde (mimétisme, inceste, violence) | Empêche le retour de la crise |
| Le mythe | Raconte la crise et son dénouement du point de vue des persécuteurs | Cache l'innocence de la victime, la dit coupable |
Le mythe est donc, chez Girard, un texte de persécution : il dit vrai qu'il y a eu une victime et un meurtre, mais il ment sur l'essentiel — il présente la victime comme coupable et le meurtre comme justifié.
Les stéréotypes de persécution (Le Bouc émissaire, 1982)
Dans Le Bouc émissaire, Girard affine son analyse en dégageant les stéréotypes de persécution — les traits récurrents que l'on retrouve dans les récits où une foule s'en prend à une victime, qu'il s'agisse d'un mythe antique ou d'un texte médiéval accusant les Juifs d'avoir empoisonné les puits pendant la peste.[38][39] Il en distingue quatre : une crise qui efface les différences ; des accusations stéréotypées (crimes qui « indifférencient » : parricide, inceste, empoisonnement) ; des marques victimaires qui désignent la cible (difformité, étrangeté, position extrême) ; et enfin la violence elle-même. Savoir lire ces stéréotypes, c'est apprendre à reconnaître un lynchage sous le voile du récit qui le justifie.
La conversion : quand la science rencontre l'Évangile
Une conversion intellectuelle (vers 1959)
La grande rupture intérieure de Girard n'est pas venue d'un sermon mais de son travail. En rédigeant Mensonge romantique, en méditant sur les grandes « conversions romanesques » de ses auteurs — Don Quichotte, Julien Sorel, les héros de Dostoïevski, qui renoncent à la fin à leur désir orgueilleux —, il vécut lui-même une conversion.[40][41] Il avait abandonné la foi à douze ans ; c'est la puissance de la Bible, redécouverte à l'âge adulte, qui l'a rappelé.
« Je crois que la Bible est d'une telle puissance qu'elle peut refaire son enfance à n'importe quel moment. » — René Girard[42]
Le carême du cancer et la délivrance du Jeudi saint (1959)
À cette conversion intellectuelle s'ajouta une épreuve du corps. Au cours du carême 1959, un médecin décela chez Girard une petite tumeur cutanée. L'angoisse traversa tout le temps du carême ; la délivrance — l'annonce que la lésion était bénigne — tomba pour lui à l'approche de Pâques.[43] Girard y lut un signe, avec cet humour qui ne le quittait pas :
« Je n'ai jamais connu de fête comparable à cette délivrance-là. Je me voyais mort, et, d'un seul coup, j'étais ressuscité. » — René Girard[44]
Il ajoutait que « Dieu [l']avait rappelé à l'ordre avec une pointe d'humour ».[45] Après ce Pâques 1959, il fit baptiser ses deux fils et régularisa son mariage à l'Église : le converti intellectuel était devenu un catholique pratiquant.
La révélation biblique : l'envers du mythe
Le troisième et dernier étage du système Girard est aussi le plus décisif pour Ignispedia. Ayant montré que tous les mythes cachent l'innocence de la victime, Girard s'attendait à trouver dans la Bible un mythe de plus. Il y trouva le contraire.
La Bible prend le parti de la victime
Alors que le mythe raconte la crise du point de vue de la foule et proclame la culpabilité de la victime, la Bible hébraïque, peu à peu, retourne la perspective : elle prend le parti de la victime et proclame son innocence. Girard résume ce renversement d'une formule dense : la Bible « dédivinise la victime et dévictimise Dieu ».[46] Abel assassiné, Joseph vendu par ses frères, Job accusé par ses amis, le Serviteur souffrant d'Isaïe : partout l'Écriture prend fait et cause pour le persécuté, contre la foule persécutrice.
Les Évangiles dévoilent « des choses cachées depuis la fondation du monde »
Ce que la Bible hébraïque commençait, les Évangiles l'achèvent. Le titre même de l'œuvre maîtresse de Girard reprend une parole du Christ, citée par saint Matthieu (Mt 13, 35, reprenant le Psaume 78) : Jésus vient révéler « des choses cachées depuis la fondation du monde ».[47] Ces choses cachées, ce sont précisément le meurtre fondateur et le mécanisme victimaire sur lesquels reposent, à l'insu des hommes, toutes les cultures.
Le récit de la Passion est le point culminant. Il présente tous les traits d'un lynchage collectif — une foule unanime, un innocent condamné, des accusations mensongères — mais raconté enfin du point de vue de la victime, et en proclamant son innocence. Là où le mythe divinisait le lynché en cachant le crime, l'Évangile démasque le crime et innocente le crucifié.
« En révélant leur innocence, l'inspiration biblique désacralise les boucs émissaires. » — René Girard, Celui par qui le scandale arrive[48]
Le Christ, victime innocente qui démasque le mécanisme
Pour Girard, le Christ occupe une place unique : il est la victime parfaitement innocente et parfaitement consentante, celle qui, loin d'entretenir le mensonge, le dévoile. Sa parole même sur la Croix nomme l'ignorance qui fait tourner la machine victimaire :
« Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. » — Jésus, Évangile selon saint Luc (Lc 23, 34)[49]
Cette phrase, souligne Girard, dit exactement la vérité de son anthropologie : le mécanisme du bouc émissaire « ne peut fonctionner qu'en vertu de l'ignorance ou de l'inconscience » des persécuteurs.[50] Une fois le mécanisme su, dénoncé, mis en pleine lumière par l'Évangile, il perd son pouvoir de faire l'unanimité et de fonder la paix. Le christianisme prive donc l'humanité de son antique remède sacrificiel — pour lui en offrir un autre, le renoncement à la violence et le pardon.
Satan, le « menteur et père du mensonge »
Girard donne un contenu anthropologique précis à la figure du Satan des Évangiles : Satan n'est pas d'abord un personnage cornu, mais le nom du mécanisme mimétique lui-même — le processus qui, par le désir, la rivalité et l'accusation, dresse les hommes les uns contre les autres, puis les réconcilie dans le meurtre.[51] Satan est « menteur et père du mensonge » parce qu'il est le principe même de l'escamotage de la victime. Le titre Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999) reprend la parole du Christ en saint Luc (Lc 10, 18) : la Révélation fait « tomber » Satan, c'est-à-dire prive le mécanisme victimaire de son voile et de son efficacité.[52]
Le débat sur le sacrifice et la révision de Girard
Sur un point, Girard a évolué — et le point est important pour un lecteur catholique. Dans Des choses cachées (1978), il refusait d'appeler « sacrifice » la mort du Christ, de peur de la confondre avec les sacrifices sanglants du religieux archaïque qu'il combattait : il y voyait un contresens qui rabattrait l'Évangile sur le mythe.[53] Cette position anti-sacrificielle heurta de nombreux théologiens, qui y virent une négation de la valeur rédemptrice de la Croix.
Girard révisa ensuite sa position. Dans Celui par qui le scandale arrive (2001) notamment, il admit qu'il fallait distinguer deux sens du mot sacrifice : le sacrifice archaïque, qui immole une victime pour décharger la violence, et le sacrifice chrétien, le don total de soi par amour, qui est l'exact renversement du premier.[54][55] La Croix n'est pas un sacrifice de plus : c'est le sacrifice qui met fin aux sacrifices.
| Des choses cachées (1978) | Celui par qui le scandale arrive (2001) | |
|---|---|---|
| Le mot « sacrifice » | Réservé au meurtre archaïque ; refusé pour la Croix | Distingué en deux sens opposés |
| La mort du Christ | À ne pas nommer « sacrifice » | Sacrifice au sens du don de soi par amour |
| Risque combattu | Confondre Évangile et mythe sacrificiel | Perdre le sens rédempteur de la Croix |
Cette révision montre un chercheur honnête, capable de corriger une thèse par fidélité à la vérité — et rapproche Girard, sur la fin, de la doctrine catholique classique de la Rédemption.
Le souci moderne des victimes et l'apocalypse
Un souci des victimes né de l'Évangile
Girard tire de sa théorie une lecture saisissante du monde moderne. Notre civilisation se distingue de toutes les autres par une obsession : le souci des victimes. Nulle société avant la nôtre n'avait fait de la défense des faibles, des persécutés, des minorités, une valeur suprême. D'où vient cette sensibilité inédite ? De l'Évangile, répond Girard : c'est la révélation chrétienne de l'innocence de la victime qui, diffusée dans les consciences pendant vingt siècles, a rendu les persécutions insupportables.[56][57]
Mais Girard voit aussi la perversion possible de ce souci : le victimisme, la surenchère des concurrences victimaires, la transformation de la défense des victimes en nouvelle arme d'accusation. Le christianisme sécularisé peut retourner contre lui-même l'arme qu'il a forgée. La modernité est ainsi « évangélique » jusque dans ses excès — même quand elle croit s'être débarrassée de l'Évangile.
Achever Clausewitz : la montée aux extrêmes
Dans son dernier grand livre, Achever Clausewitz (2007), écrit avec Benoît Chantre, Girard donne à sa théorie un tour ouvertement apocalyptique.[58] Relisant le théoricien prussien de la guerre, il y trouve le concept de « montée aux extrêmes » : privées du frein que constituait le mécanisme sacrificiel — désormais démasqué —, les violences humaines n'ont plus de mécanisme d'arrêt et tendent à s'emballer sans limite.
Pour Girard, la Révélation a un prix : en ôtant à l'humanité son remède archaïque, elle la met devant un choix radical — le renoncement évangélique à la violence, ou la violence sans frein. « Achever Clausewitz », c'est oser voir que l'apocalypse a commencé : non comme un châtiment envoyé par Dieu, mais comme la conséquence d'une humanité qui refuse la seule issue que le Christ lui a montrée.[59]
Lecture Ignispedia : un maître, non sans limites
Ce que l'Église peut recevoir
L'apport de Girard au catholicisme est immense. Il fournit une apologétique anthropologique rare : une démonstration, menée avec les outils des sciences humaines, que le christianisme n'est pas « une mythologie de plus » mais l'anti-mythe par excellence, le texte qui brise le mensonge sur lequel reposent toutes les cultures.[60][61] À une époque qui range volontiers la foi parmi les fables archaïques, Girard renverse l'accusation : ce sont les mythes qui mentent, et l'Évangile qui dit vrai. Sa lecture de la Passion, du souci des victimes, de la figure de Satan, offre au prédicateur et à l'apologiste des armes puissantes.
Les limites et les critiques
Ignispedia ne canonise pas Girard. Son système a été critiqué, y compris par des amis de la foi, sur plusieurs points.[62][63] On lui a reproché un réductionnisme : tout expliquer par le mimétisme et le bouc émissaire, au risque d'aplatir la richesse des religions, des cultures et de la révélation elle-même. Sa première position anti-sacrificielle (1978) contredisait la doctrine catholique de la Rédemption, avant qu'il ne la révise. Des exégètes ont jugé sa lecture de la Bible parfois tendancieuse, sélectionnant les textes qui confirment sa thèse. Des critiques universitaires — René Pommier, entre autres — ont raillé l'ampleur de ses prétentions.[64]
Un catholique peut donc tenir Girard pour un maître fécond sans en faire une autorité doctrinale : recevoir sa lumière sur la violence et le bouc émissaire, tout en gardant les distinctions que la théologie de la Rédemption impose, et sans réduire le mystère du Christ à une fonction anthropologique.
Grandeur d'un témoin
Reste l'essentiel. Un des plus grands esprits du XXᵉ siècle, parti de l'incroyance et armé des seules sciences de l'homme, a passé sa vie à chercher la vérité sur la violence — et cette recherche l'a jeté aux pieds du Crucifié. À la fin de Achever Clausewitz, Girard confessait sa foi sans détour, dans la certitude que la Croix, et non la violence, aura le dernier mot. Ignispedia salue en lui un frère des grands convertis — Pascal, Maritain, Gilson — et un compagnon de route pour tout catholique qui veut comprendre, avec les outils de son temps, pourquoi « le savoir authentique de la violence enfermé dans les Évangiles ne peut pas être d'origine humaine ».[65]
Pour aller plus loin
- Blaise Pascal (1623-1662) — l'autre grand penseur français de la misère et de la grandeur de l'homme, dont l'« homme qui passe l'homme » résonne avec l'anthropologie de Girard.
- Jacques Maritain (1882-1973) — le philosophe converti par Léon Bloy, autre maître de l'intelligence croyante au XXᵉ siècle.
- Étienne Gilson (1884-1978) — l'historien de la philosophie médiévale, autre grande figure de la raison catholique française.
- Henri de Lubac (1896-1991) — le théologien du surnaturel et des religions, dont l'œuvre éclaire la place du christianisme parmi les mythes.
- Hans Urs von Balthasar (1905-1988) — le théologien qui a discuté la lecture girardienne de la Croix dans sa Dramatique divine.
- Fabrice Hadjadj (né en 1971) — penseur catholique contemporain qui prolonge, à sa manière, la réflexion sur la violence, le corps et la foi.
Notes et références
« René Girard », notice biographique de référence : naissance à Avignon le 25 décembre 1923, fils de Joseph Girard, conservateur du Palais des Papes et du musée Calvet ; études à l'École nationale des chartes (1943-1947, archiviste-paléographe) puis doctorat d'histoire à l'université d'Indiana (Bloomington, 1950) ; carrière aux États-Unis (Indiana, Duke, Bryn Mawr, Johns Hopkins, SUNY Buffalo, Stanford) ; colloque de Johns Hopkins en octobre 1966 introduisant Barthes, Lacan et Derrida ; les trois grandes étapes de la théorie mimétique (Mensonge romantique et vérité romanesque 1961 ; La Violence et le Sacré 1972 ; Des choses cachées depuis la fondation du monde 1978) ; Le Bouc émissaire (1982), Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999), Achever Clausewitz (2007) ; élection à l'Académie française le 17 mars 2005 (fauteuil 37, succession du dominicain Ambroise-Marie Carré) ; mort à Stanford le 4 novembre 2015 ; postérité (dont Peter Thiel) et critiques (René Pommier). URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard
1 3 10 12 19 21 22 23 24 27 28 31 39 62 64« René Girard ou l'apologie du christianisme », Aleteia (24 décembre 2023) : présentation de Girard comme apologiste involontaire du christianisme ; le mécanisme du bouc émissaire, l'innocence du Christ « exécuté comme un criminel », la résurrection qui rend vain l'aveuglement meurtrier, le souci moderne des victimes comme fruit de la révélation évangélique. URL : https://fr.aleteia.org/2023/12/24/rene-girard-ou-lapologie-du-christianisme/
2 7 16 17 41 56 60Michel Serres, discours de réception de René Girard à l'Académie française, 15 décembre 2005 : Serres y qualifie Girard de « nouveau Darwin des sciences humaines », en raison de sa prétention à ramener la diversité des cultures, des mythes et des religions à une loi unique (le mécanisme victimaire), comparable à l'unification darwinienne du vivant. Contexte rapporté par la notice biographique de référence, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard
4 9René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978), avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort. Le titre reprend une parole du Christ rapportée par saint Matthieu (Mt 13, 35, citant le Psaume 78, 2) : « … je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde ». Girard y ajoute le troisième pilier de sa théorie : la Bible et les Évangiles révèlent le mécanisme victimaire que les mythes cachaient.
5 47« La révélation évangélique », Association Recherches Mimétiques (site de référence sur l'œuvre de Girard) : synthèse de la thèse girardienne sur la Bible et les Évangiles. La Bible hébraïque « dédivinise la victime et dévictimise Dieu » ; les Évangiles révèlent pleinement le mécanisme victimaire en proclamant l'innocence de la victime — « En révélant leur innocence, l'inspiration biblique désacralise les boucs émissaires » (Celui par qui le scandale arrive) ; la parole du Christ « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23, 34) nomme la méconnaissance sans laquelle le mécanisme ne peut fonctionner ; Satan désigne le mécanisme mimétique lui-même, « menteur et père du mensonge » ; distinction, dans les œuvres tardives, entre sacrifice archaïque et don de soi par amour. URL : https://www.rene-girard.fr/les-notions-cles-de-la-theorie-mimetique/la-revelation-evangelique
6 46 48 49 50 51 54Réception apologétique catholique de René Girard : de nombreux auteurs et prédicateurs catholiques contemporains (notamment de langue anglaise, tel Robert Barron) s'appuient sur la théorie mimétique pour montrer, à partir des sciences humaines, la singularité du christianisme parmi les religions — l'Évangile comme « anti-mythe » qui démasque le mécanisme victimaire au lieu de le fonder. Réception discutée dans la notice biographique de référence (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard) et par Aleteia, « René Girard ou l'apologie du christianisme » (https://fr.aleteia.org/2023/12/24/rene-girard-ou-lapologie-du-christianisme/).
8 18 61René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque (Grasset, 1961). Ouvrage fondateur : à partir de Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust et Dostoïevski, Girard dégage la loi du désir mimétique (ou triangulaire) — le sujet ne désire pas spontanément l'objet, mais imite le désir d'un modèle/médiateur —, oppose la vérité romanesque (le désir imité, révélé par les grands romans) au mensonge romantique (l'illusion d'un désir autonome), et distingue médiation externe et interne. Citation rapportée (p. 24-25) : « Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. »
11 26 29« René Girard : itinéraire spirituel », France Catholique : récit de la conversion de Girard. Abandon de la foi à douze ans (« Ma mère était chrétienne. Mais j'ai abandonné très vite, à l'âge de 12 ans ») ; redécouverte par la littérature (Dostoïevski) et par la Bible (« Je crois que la Bible est d'une telle puissance qu'elle peut refaire son enfance à n'importe quel moment ») ; épisode de la tumeur cutanée pendant le carême 1959 et de la délivrance à Pâques (« Je n'ai jamais connu de fête comparable à cette délivrance-là. Je me voyais mort, et, d'un seul coup, j'étais ressuscité » ; « Dieu m'avait rappelé à l'ordre avec une pointe d'humour ») ; baptême de ses fils et régularisation de son mariage après Pâques 1959. URL : https://www.france-catholique.fr/rene-girard-itineraire-spirituel.html
13 40 42 43 44 45René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978), p. 318 : « Le fait qu'un savoir authentique de la violence soit enfermé dans les Évangiles ne peut pas être d'origine humaine. » Argument central du passage de l'anthropologie à la foi.
14 15 65Postérité de René Girard hors de l'université : la théorie mimétique a essaimé bien au-delà des cercles académiques, jusque dans la Silicon Valley — l'entrepreneur Peter Thiel, ancien étudiant de Girard à Stanford, revendique explicitement son influence. Sa théorie anticipe par ailleurs certaines découvertes des neurosciences sur les neurones miroirs. Éléments rapportés par la notice biographique de référence, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard
20Recension de René Girard, Celui par qui le scandale arrive (Desclée de Brouwer, 2001), revue Religiologiques (UQAM) : présentation du débat sur la lecture sacrificielle de la mort du Christ. Girard, d'abord anti-sacrificiel dans Des choses cachées (1978) — refusant le mot « sacrifice » pour la Croix afin de ne pas la confondre avec les immolations archaïques —, distingue ensuite deux sens du sacrifice (immolation d'une victime vs don de soi par amour) et réintègre la mort du Christ comme sacrifice au second sens. URL : https://www.religiologiques.uqam.ca/26/26recensions/girard.html
25 53 55 63René Girard, La Violence et le Sacré (Grasset, 1972). Élargissement de la théorie à l'anthropologie du religieux : la rivalité mimétique généralisée provoque une crise sacrificielle (indifférenciation, guerre de tous contre tous) résolue par la convergence spontanée de la violence sur une victime unique (mécanisme victimaire) ; de ce meurtre fondateur dérivent le sacrifice (qui le rejoue), l'interdit (qui prévient la crise) et le mythe (qui le raconte du point de vue des persécuteurs).
30 32 37René Girard, Le Bouc émissaire (Grasset, 1982). Analyse des stéréotypes de persécution — crise indifférenciatrice, accusations stéréotypées (crimes « indifférenciants »), marques victimaires, violence collective — repérables aussi bien dans les mythes antiques que dans les textes médiévaux de persécution (par ex. l'accusation portée contre les Juifs pendant la peste chez Guillaume de Machaut). Méthode pour lire un lynchage sous le récit qui le justifie.
33 38René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978), p. 49 : « Le sacré, c'est la violence. » Formule condensant la thèse selon laquelle le sacré archaïque naît de la violence collective fondatrice.
34René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978), p. 243-244 : « Les hommes tuent pour mentir aux autres et se mentir à eux-mêmes au sujet de la violence » ; « On ne veut pas savoir que l'humanité entière est fondée sur l'escamotage mythique de sa propre violence. »
35 36René Girard, Je vois Satan tomber comme l'éclair (Grasset, 1999). Le titre reprend Lc 10, 18. Girard y oppose systématiquement le mythe (qui divinise la victime en cachant le meurtre) et l'Évangile (qui l'innocente), identifie Satan au mécanisme mimétique et à l'accusation, et analyse le souci moderne des victimes comme fruit — parfois perverti en victimisme — de la révélation chrétienne. Ouvrage grand public de synthèse de la théorie mimétique appliquée au christianisme.
52 57René Girard, Achever Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre (Carnets Nord, 2007). Lecture apocalyptique de l'histoire : à partir du concept de « montée aux extrêmes » emprunté au théoricien prussien Carl von Clausewitz, Girard soutient que, privée du frein sacrificiel désormais démasqué, la violence humaine tend à s'emballer sans limite, et que « l'apocalypse a commencé » — non comme châtiment divin, mais comme conséquence d'un refus du renoncement évangélique à la violence. Présentation : Association Recherches Mimétiques, https://www.rene-girard.fr/lapocalypse ; Canal Académie, https://www.canalacademies.com/emissions/au-fil-des-pages/rene-girard-achever-clausewitz
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