La Divine Volonté est-elle une spiritualité privée ou un don pour l'Église ?

La spiritualité de la Divine Volonté vient d'une révélation privée, mais son contenu est, selon le P. Joseph Iannuzzi qui l'a étudiée de près, « le plus grand don de Dieu à l'Église » : un don offert à tous les baptisés, ordonné au Royaume demandé dans le Notre Père.

Ignispedia

La spiritualité de la Divine Volonté transmise par la Servante de Dieu Luisa Piccarreta est parfois rangée parmi les dévotions privées : une pratique de piété facultative, réservée à un petit cercle d'initiés, attachée à des écrits que l'Église n'a pas érigés en dogme. Cette présentation contient une part de vrai — et une équivoque qui peut tout fausser.

Elle est vraie en un sens précis : la Divine Volonté nous parvient par une révélation privée, et toute révélation privée, par définition, n'appartient pas au dépôt de la foi et n'oblige pas comme l'Évangile.[1] Mais elle est trompeuse si l'on en conclut que ce don serait une affaire privée au sens courant : une dévotion intime, optionnelle, sans portée pour le reste de l'Église.

Car le P. Joseph Iannuzzi, qui a étudié de près les écrits de Luisa — sa thèse a été soutenue à l'Université pontificale grégorienne —, dit exactement l'inverse : la vie dans la Divine Volonté est tout simplement « le plus grand don de Dieu à l'Église ».[2] Sa source est privée ; sa destination est universelle. Il est offert à tous les baptisés[3][4], se transmet par les prêtres[5] et se vit dans les sacrements[6], et a pour but l'avènement du Royaume demandé chaque jour dans le Notre Père.

Cet article lève donc une équivoque. Il distingue les deux sens du mot « privé », montre pourquoi la Divine Volonté est privée par sa source mais ecclésiale et universelle par sa destination, et nomme enfin les déviations qui voudraient en faire une dévotion fermée — gnostique, élitiste ou opposée à la hiérarchie — contre lesquelles l'Église met en garde.

Une question qui repose sur une équivoque

La question « privé ou ecclésial ? » paraît tranchée d'avance, comme s'il fallait choisir un camp. En réalité, le mot privé recouvre deux réalités très différentes, et c'est leur confusion qui crée le malaise.

Deux sens du mot « privé »

Une révélation privée par sa source peut porter un don destiné à toute l’Église.

Dans le vocabulaire de l'Église, révélation privée est un terme technique : il désigne une révélation qui n'appartient pas à la Révélation publique close avec les apôtres. Le mot ne dit rien de l'importance, de la diffusion ou de la destination du message ; il qualifie sa place par rapport au dépôt de la foi.[7]

Dans le langage courant, au contraire, privé veut dire personnel, intime, réservé : ce qui ne regarde que moi, par opposition à public, qui concerne tous. Une dévotion « privée », en ce sens, serait une pratique facultative que l'on garde pour soi.

L'équivoque vient du glissement de l'un à l'autre : parce que la Divine Volonté repose sur une révélation privée au sens technique, on la croit privée au sens courant — une affaire personnelle sans portée commune. Or, comme on le verra, une révélation privée peut avoir une destination parfaitement publique et universelle. La Divine Miséricorde de sainte Faustine et le Sacré-Cœur de sainte Marguerite-Marie : autant de dons venus de révélations privées et pourtant offerts à toute l'Église — chacun à son degré propre de reconnaissance, rappelé en note.[8][9]

Ce que cet article ne traite pas

Pour rester dans son angle, cet article suppose acquise la définition du don et n'y revient pas : la nature de la vie dans la Divine Volonté, ce qu'elle ajoute au baptême et comment l'âme s'y dispose sont exposés dans l'article Qu'est-ce que le don de vivre dans la Divine Volonté ?. La distinction entre faire et vivre dans la volonté de Dieu a son propre article ; la reconnaissance ecclésiale des écrits de Luisa, leur statut canonique et l'édition critique en cours sont traités dans Les écrits de Luisa sont-ils approuvés par l'Église ?. Ici, une seule question : ce don est-il une affaire privée, ou un don pour l'Église entière ?

La Divine Volonté vient d'une révélation « privée »

Il faut commencer par accorder à l'objection ce qu'elle a de juste. Oui, la Divine Volonté nous parvient par une révélation privée — et cela a des conséquences réelles qu'il serait malhonnête de masquer.

Ce que l'Église entend par révélation privée

Le Catéchisme énonce le principe sans ambiguïté : la Révélation publique est close, et aucune révélation privée ne saurait la compléter.

« Au fil des siècles il y a eu des révélations dites "privées", dont certaines ont été reconnues par l'autorité de l'Église. Elles n'appartiennent cependant pas au dépôt de la foi. Leur rôle n'est pas d'"améliorer" ou de "compléter" la Révélation définitive du Christ, mais d'aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l'histoire. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 67[10]

Les écrits de Luisa relèvent de cette catégorie. Ils n'ajoutent rien au dépôt de la foi ; ils prétendent seulement expliciter, pour notre époque, une richesse déjà contenue dans l'Évangile — l'accomplissement de la prière « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».[11] C'est pourquoi un catholique n'est jamais obligé d'y adhérer comme il est obligé de croire au Credo : le rôle et le poids d'une révélation privée diffèrent par nature de ceux de l'Écriture.[12]

Trois manières de croire

La théologie distingue plusieurs types de foi selon leur objet — distinction que le P. Iannuzzi reprend dans une note de la question 23, en citant notamment Yves Congar, Pierre Adnès, Frantz Diekamp, Karl Rahner et Eugenio Valentini.[13] On adhère aux vérités du dépôt de la foi — l'unique Révélation publique du Christ — par la fides divina, parce que leurs objets sont les vérités divines de l'Écriture et de la Tradition ; quand l'Église les propose définitivement, s'y ajoute la fides catholica, d'où l'expression « foi divine et catholique ».[14] Aux apparitions et révélations privées, on adhère d'abord par la fides humana (« foi humaine »), parce qu'elles n'appartiennent pas au dépôt et ne sont pas proposées comme objets de foi catholique.[15]

Type de foiCe à quoi elle adhèreCe qui la déclenche
Fides divinaLes vérités révélées par Dieu (Écriture, Tradition)Le dépôt de la foi, autoritatif et universel
Fides catholicaCes mêmes vérités définitivement proposées par l'ÉgliseLa définition magistérielle
Fides humanaLes révélations privées et apparitions post-bibliquesLe discernement de l'Église et la raison
Les trois degrés d’adhésion distinguent le dépôt révélé, sa proposition par l’Église et le discernement des révélations privées.

Cette distinction n'humilie pas la Divine Volonté : elle la situe. Elle dit où ce don se range et avec quelle foi on l'accueille — non qu'il serait négligeable. Iannuzzi relève d'ailleurs que plusieurs théologiens — Yves Congar, Pierre Adnès, Frantz Diekamp, Karl Rahner, Eugenio Valentini — estiment que, lorsqu'une révélation privée approuvée touche de près l'œuvre de salut et de sanctification, on peut y adhérer avec plus qu'une simple foi humaine, pourvu de toujours sauvegarder la primauté du dépôt de la foi.[16]

Précieuse pour la sanctification, non facultative au sens méprisant

Reste un contresens à écarter : « privée » ne signifie pas « secondaire » au sens méprisant. Les révélations privées ne sont pas essentielles au salut, mais elles sont, dit Iannuzzi, « précieuses pour notre sanctification » ; elles prolongent le déploiement continu de l'unique Révélation du Christ.[17] L'office de prophète n'est pas une fantaisie : saint Paul le range dans l'Église aussitôt après celui d'apôtre — « Dieu a établi dans son Église premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement des docteurs […] ».[18] Iannuzzi en tire un argument frappant, par les conséquences :

« Si l'Église avait ignoré les révélations privées de sainte Marguerite-Marie, nous n'aurions […] ni la promesse de la grâce de la persévérance finale par […] les neuf premiers vendredis […], ni la fête du Sacré-Cœur ; si elle avait ignoré les révélations privées de sainte Faustine, nous n'aurions pas la fête de la Divine Miséricorde […] ; si elle avait ignoré les révélations privées de […] Luisa Piccarreta, nous n'aurions pas le plus grand don de Dieu à l'Église, c'est-à-dire le Vivre dans la Divine Volonté […] » — R.P. Joseph L. Iannuzzi, Les 70 Questions-Réponses du Père Iannuzzi, question 58[19]

Une révélation privée, donc, peut être à la fois non contraignante pour la foi et immensément précieuse pour la vie de l'Église. Le reste de l'article montre pourquoi celle-ci l'est éminemment.

Mais son contenu est un don pour toute l'Église

Si la source est privée, le contenu, lui, ne l'est pas. Ce que Luisa transmet n'est pas une pieuse particularité réservée à des dévots : c'est, selon les termes mêmes du P. Joseph Iannuzzi, un don à dimension ecclésiale.

« Le plus grand don de Dieu à l'Église »

La formule revient sous la plume d'Iannuzzi : la vie dans la Divine Volonté est « le plus grand don de Dieu à l'Église ».[20] Le mot Église n'est pas décoratif. Il signifie que ce don n'est pas ordonné à l'épanouissement d'une âme isolée, mais au corps tout entier. La parole que Luisa rapporte le dit dans le langage de l'héritage : ce que Dieu veut donner, ce n'est pas une faveur de plus à un serviteur méritant, mais une possession offerte aux fils.

« C'est un cadeau que Je veux accorder en ces temps si tristes : que l'on ne fasse pas seulement ma Volonté, mais qu'on La possède. […] La Vie dans ma Volonté est le plus grand cadeau que Je veux donner aux créatures. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome XVII, 18 septembre 1924[21]

Un don qui déploie la Révélation sans rien y ajouter

Le dépôt est complet dans le Christ ; son intelligence se déploie dans l’Église au cours des siècles.

Comment un don si élevé peut-il ne rien ajouter au dépôt de la foi ? Parce qu'il ne révèle pas une vérité nouvelle : il déploie une vérité déjà donnée. La Révélation publique est « complète » dans le Christ — Iannuzzi explique que le latin compleo ne signifie pas « fin », mais le fondement d'une révélation constituée une fois pour toutes dans le Christ — et pourtant elle n'a pas été « complètement explicitée ».[22] Le Catéchisme le dit : « même si la Révélation est achevée, elle n'a pas été complètement explicitée ; il revient à la foi chrétienne d'en saisir progressivement toute la portée au cours des siècles ».[23] La Divine Volonté est une de ces explicitations : non un treizième article du Credo, mais la mise en lumière de ce que contenait déjà la prière du Seigneur. C'est tout l'objet de l'office prophétique dans l'Église — donner une forme nouvelle, pour des temps nouveaux, à la Révélation matériellement accomplie dans le Christ.[24]

La destination : le Royaume, l'accomplissement du « Notre Père »

La demande du Notre Père conduit du cœur personnel à une portée ecclésiale et universelle.

Le signe le plus clair que ce don n'est pas privé, c'est son but. Il ne vise pas une perfection individuelle close sur elle-même, mais l'avènement du Royaume de la Divine Volonté sur la terre — c'est-à-dire l'exaucement de la demande centrale du Notre Père. Le théologien Daniel O'Connor le formule sans détour : aussi glorieux que soient les triomphes passés de l'Église et des saints, nul ne peut soutenir que Dieu règne déjà sur la terre « autant qu'il le veut et qu'il en a fait la promesse dans sa prière ».[25]

« Que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 10[26]

Demander « que ton règne vienne », explique le Catéchisme, c'est appeler l'avènement définitif du Règne de Dieu, déjà à l'œuvre et encore attendu.[27] La Divine Volonté donne à cette demande son contenu le plus plein : non seulement obéir à la volonté de Dieu, mais la laisser régner dans les âmes au point qu'elle se fasse « sur la terre comme au ciel ». Un tel but, par construction, est universel : il concerne l'humanité entière, non un cénacle.

Un don offert à tous, non réservé à un cercle

Vient ici l'objection la plus concrète : même si la destination est universelle en théorie, ce don ne serait-il pas, en pratique, réservé à ceux qui connaissent et lisent les volumes de Luisa ? Ne faut-il pas une initiation ? La réponse de la doctrine est nette : non.

On le reçoit « par désir », sans connaissance explicite des écrits

La connaissance explicite aide à progresser ; elle ne réserve pas le don à un cercle d’initiés.

Iannuzzi récuse formellement l'idée qu'il faudrait accéder aux écrits de Luisa pour recevoir le don. L'analogie qu'il emploie est celle du baptême de désir. De même que, selon Lumen Gentium 16 — qui traite de ceux qui, « sans qu'il y ait de leur faute, ignorent l'Évangile du Christ et son Église » —, ceux qui cherchent Dieu d'un cœur sincère « peuvent arriver au salut éternel », de même, par analogie — c'est la comparaison du P. Iannuzzi —, ceux qui n'ont pas une connaissance « explicite » du don peuvent le recevoir par désir — en vivant en état de grâce et en cherchant à faire en tout la volonté de Dieu.[28]

« La créature humaine est apte à recevoir le don de la vie dans la Divine Volonté sans avoir la connaissance "explicite" des révélations privées de Luisa, de la même manière que l'âme est apte à recevoir le baptême. […] Le désir nous fait entrer, la connaissance nous fait progresser plus vite. » — R.P. Joseph L. Iannuzzi, Justes perspectives sur Luisa Piccarreta[29]

À l'appui, Iannuzzi cite l'histoire de la sainteté : plusieurs mystiques auraient reçu ce don sans avoir eu connaissance des écrits de Luisa — sainte Faustine Kowalska, la bienheureuse Dina Bélanger, la bienheureuse Conchita Cabrera de Armida.[30] Si le don pouvait être reçu sans les écrits, c'est qu'il n'est pas la propriété d'un cercle : la connaissance des volumes accélère la course, elle ne la conditionne pas.

La sainteté universelle à laquelle tous sont appelés

Ce don s'inscrit, du reste, dans l'enseignement le plus large de l'Église : l'appel universel à la sainteté. Le concile Vatican II rappelle que « l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur forme de vie ».[31] La vie dans la Divine Volonté n'est pas un raffinement pour spécialistes ; elle est présentée comme la forme la plus haute de cette unique sainteté à laquelle tous sont conviés — « la couronne et l'achèvement » des autres saintetés, non leur concurrente.[32] Un don destiné à tous les baptisés ne peut, par définition, être une dévotion privée.

Marie et Luisa, médiations pour l'Église entière

Luisa Piccarreta vers 1945 — photographie anonyme, Wikimedia Commons, domaine public.
Bartolomé Esteban Murillo, L’Immaculée Conception des Vénérables, vers 1678 — musée du Prado, Wikimedia Commons, domaine public.

Le caractère ecclésial du don se lit enfin dans la manière dont il a été d'abord vécu, puis offert. La première à le vivre pleinement est la Vierge Marie, dont Jésus dit à Luisa que « ce que Dieu est par nature, elle l'est devenue par grâce », et qui le communique à l'Église comme Mère ; sa place propre est traitée dans un article dédié.[33] Quant à Luisa, sa mission n'a rien d'intimiste : appelée dès seize ans à être « âme victime » pour le salut des âmes, elle reçoit le don, selon cette doctrine, comme « la première créature conçue dans le péché » à vivre dans la Divine Volonté — afin que tous, et non elle seule, puissent le désirer.[34] Sa vocation est tout entière tournée vers le corps : une grâce reçue pour être transmise.

Un don de nature ecclésiale, non individualiste

Non seulement la Divine Volonté est offerte à tous, mais sa structure même est ecclésiale : elle passe par les ministres de l'Église, se vit dans ses sacrements, et rejaillit sur tout le corps mystique.

Transmis par les prêtres, « nouveaux apôtres »

La transmission décrite dans les écrits passe par les prêtres et rejoint le peuple de Dieu.

Loin de court-circuiter la hiérarchie, la doctrine de Luisa confie aux prêtres la garde et la transmission du don. La parole qu'elle rapporte les appelle de « nouveaux apôtres » et fait d'eux les dépositaires de cette « céleste doctrine » :

« J'ai mis à tes côtés la vigilante assistance de mes ministres en tant que coopérateurs, tuteurs et dépositaires des connaissances, bénéfices et prodiges contenus dans ma Volonté. Ma Volonté veut établir son Règne parmi les peuples. […] Je veux que tu déposes en eux cette Doctrine céleste, tels des nouveaux apôtres […] et La transmettant, par la suite, aux peuples. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome XIX, 15 juin 1926[35]

C'est exactement l'inverse d'une dévotion privée qui se passerait du sacerdoce : le don est conçu pour circuler dans l'Église, du Christ aux prêtres, et des prêtres au peuple.

Vécu dans les sacrements et la liturgie

Le don ne remplace pas les sacrements : il se vit au cœur du baptême, de l’Eucharistie, de la réconciliation et de la prière commune.

La vie dans la Divine Volonté ne dispense d'aucun moyen de grâce : elle les suppose et les intensifie. Les sacrements — au premier rang l'Eucharistie — font avancer l'âme dans la Divine Volonté et l'y maintiennent ; le péché, au contraire, fait obstacle à l'opération de ce don dans l'âme.[36] Luisa elle-même, qui ne se nourrissait pour ainsi dire que de l'Eucharistie, est l'image de cette dépendance sacramentelle. Et lorsque Iannuzzi traite des Heures de la Passion, il refuse qu'elles remplacent les dévotions communes : le Chemin de Croix à l'église, la Sainte Messe, l'Adoration restent dus, car « nous sommes créés en solidarité et nous sommes sanctifiés en solidarité », comme membres du corps mystique qui prie ensemble dans la maison de Dieu.[37] La sanctification, ici, n'est jamais une affaire solitaire.

Une grâce qui rejaillit sur tout le corps mystique

Le trait le plus contraire à l'individualisme est que ce don est, par nature, diffusif. L'âme qui vit dans la Divine Volonté ne thésaurise pas une grâce pour elle : elle l'« administre » à toute la création et à tous les hommes. Iannuzzi décrit, à la suite de Luisa, une grâce de « bilocation » par laquelle l'âme « administre à tous les humains les bienfaits que Dieu lui accorde » et « dispose tous les humains à recevoir la vie du Fils ».[38] La valeur des actes posés dans la Divine Volonté rejaillit jusque sur les âmes du purgatoire :

« Plus l'âme possède ma Volonté, plus ses prières, ses œuvres, ses souffrances ont de la valeur. Et ainsi elle peut apporter un soulagement à ces âmes blessées. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome XX, 3 novembre 1926[39]

Un don dont le fruit profite aux vivants, aux défunts et à toute la création est le contraire exact d'une spiritualité repliée sur soi.

Les déviations qui la rendraient « privée » à tort

Trois dérives privatisent le don ; la juste posture demeure humble, sacramentelle et filiale.

Si la Divine Volonté est ecclésiale par nature, elle peut être trahie par une manière fausse de la présenter, qui la replierait en dévotion secrète, supérieure ou rivale de l'Église. Le P. Iannuzzi, dans son étude des interprétations erronées, nomme trois de ces déviations en les rattachant à d'anciennes hérésies. Les écarter, c'est précisément garder au don son caractère ecclésial.

La tentation gnostique : une connaissance secrète

La première erreur ressuscite le gnosticisme : « On ne peut recevoir le don de la vie dans la Divine Volonté sans avoir accès à la connaissance secrète contenue dans les volumes de Luisa. »[40] C'est précisément faire du don une affaire privée d'initiés. Iannuzzi y répond par les faits déjà cités — on reçoit le don par désir, et des saints l'ont reçu sans connaître Luisa.[41] Le don n'est pas un secret ésotérique : c'est la grâce du baptême portée à sa floraison.

La tentation élitiste : se croire supérieur

La deuxième erreur, fille de la première, est l'élitisme : « La créature qui vit dans la Divine Volonté est de ce fait plus grande en sainteté que tous les autres saints du passé, dont la sainteté est inférieure à la leur. »[42] Iannuzzi la corrige : la grandeur tient à la nature du don, non à la réponse de la personne, que Dieu seul peut juger ; cette sainteté « ne dépend d'aucun mérite nouveau de notre part, car c'est Dieu qui accomplit tout en nous ».[43] Confondre la grandeur du don avec une supériorité de la personne, c'est rouvrir la porte d'un cercle d'élus — exactement ce que le don n'est pas.

La tentation montaniste : opposer Luisa à l'Église

La plus grave est la troisième, que l'auteur rattache au montanisme : puisque la hiérarchie ne serait pas éclairée par ce don, les fidèles devraient se soumettre directement aux révélations de Luisa, et l'on mettrait ses écrits « sur le même plan que les saintes Écritures », au point que « les écrits des Pères, les Conciles et le Catéchisme ne contribuent à notre croissance que dans la mesure où ils se conforment aux révélations privées de Luisa — et non l'inverse ».[44] C'est le renversement absolu : la révélation privée jugerait l'Église. Iannuzzi le réfute fermement — « les révélations prophétiques de Luisa n'ajoutent rien à ce que Jésus-Christ a révélé » et toute révélation privée qui prétendrait égaler ou contredire l'Écriture « doit être rejetée comme fausse ».[45]

La juste posture : la soumission filiale à l'Église

À ces trois déviations, la doctrine oppose une seule attitude : la soumission filiale à l'Église, « sans tirer de l'arrière (ultra-conservatisme) ni avancer trop vite (libéralisme) ».[46] Ceux qui placent les écrits de Luisa au niveau de l'Écriture « avancent plus vite que l'Église » — et c'est, prévient Iannuzzi, « la voie la plus dangereuse ».[47] La règle est claire : lire les volumes de Luisa « dans un esprit d'obéissance filiale et de docilité à l'enseignement de l'Église », en attendant l'édition critique que les autorités compétentes préparent.[48] Luisa elle-même fut un modèle de cette docilité : elle n'écrivit que par obéissance à ses directeurs, et soumit tout au jugement de l'Église. Pour le statut canonique de ses écrits et leur reconnaissance, voir l'article Les écrits de Luisa sont-ils approuvés par l'Église ?.

Privée par sa source, ecclésiale par sa destination

La réponse à la question initiale est donc double, et c'est la distinction qui la sauve. Par sa source, la Divine Volonté est une révélation privée : elle n'appartient pas au dépôt de la foi, n'oblige pas comme l'Évangile, et reste soumise au discernement de l'Église.[49] Par sa destination, elle est tout l'inverse d'une dévotion privée : « le plus grand don de Dieu à l'Église »,[50] offert à tous les baptisés[51][52], reçu par le désir et l'état de grâce[53], transmis par les prêtres[54], vécu dans les sacrements[55], rejaillissant sur tout le corps mystique, et ordonné au Royaume demandé dans le Notre Père.

La tentation, dans les deux sens, serait de rompre cette tension : soit en faisant de la Divine Volonté un dogme qu'elle n'est pas, soit en la réduisant à une pieuse curiosité réservée à quelques-uns. Entre les deux, la doctrine catholique tient l'équilibre — une grâce immense, reçue dans l'humilité d'une révélation privée, mais destinée à l'Église entière comme l'accomplissement de sa plus ancienne prière.

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Pour aller plus loin

Notes et références

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, n° 67 (les révélations « privées » n'appartiennent pas au dépôt de la foi ; leur rôle est d'aider à vivre plus pleinement la Révélation du Christ à une époque donnée).

    1 7 10 12 49
  2. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Les 70 Questions-Réponses du Père Iannuzzi, question 58 (« Révélation publique et révélation privée »). Iannuzzi y qualifie le Vivre dans la Divine Volonté de « plus grand don de Dieu à l'Église », cite 1 Co 12,28 sur l'office permanent de prophète, et juge ces révélations « non essentielles à notre salut » mais « néanmoins précieuses pour notre sanctification ». Verbatim anglais confirmé dans son Manual for Priests Instructing the Laity on LDW (ltdw.org) : « we would not have God's greatest gift to the Church, i.e., Living in the Divine Will… ».

    2 8 11 17 19 20 22 24 50
  3. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Le Don de la vie dans la Divine Volonté dans les écrits de Luisa Piccarreta, thèse de doctorat, Université pontificale grégorienne, Rome, 2012 (trad. fr. Jean-Claude Lemyze), chap. IV, § 4.1.2.1.1, p. 130-131 : la sainteté du don comme « couronne et achèvement » des autres saintetés (citant Le Livre du Ciel) ; et chap. III, citant L. Piccarreta, t. XVI, 8 décembre 1923 : « Par la puissance de ma Divine Volonté qui opérait en elle [Marie], l'on peut dire que ce que Dieu est par nature, Marie l'est par grâce. » (l'édition GE-La Volonté Divine – Lumen Luminis porte « elle l'est devenue par grâce »).

    3 32 33 51
  4. Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, n° 40 (« l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur forme de vie ») ; cf. CEC n° 2013-2014 sur l'appel universel à la sainteté.

    4 31 52
  5. L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome XIX, entrée 19-27 du 15 juin 1926 (verbatim vérifié sur le texte français, éd. GE-La Volonté Divine – Lumen Luminis, « pour usage privé » ; passage cité dans R.P. Joseph L. Iannuzzi, Justes perspectives catholiques sur les enseignements de Luisa Piccarreta, Éditions LEPAREX, 2009, introduction) : les ministres « coopérateurs, tuteurs et dépositaires » des connaissances de la Volonté, « tels des nouveaux apôtres » chargés de transmettre cette « Doctrine céleste » aux peuples.

    5 35 54
  6. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Les 70 Questions-Réponses du Père Iannuzzi, q. 56 (« Quelle place les sacrements occupent-ils dans la Divine Volonté, en particulier l'Eucharistie et l'Ordre ? » : l'Eucharistie reçue aussi souvent que l'Église le permet pour avancer et demeurer dans la Divine Volonté) et q. 61 (le don reçu en état de grâce ; les péchés et les vices « présentent tous des obstacles à l'union avec sa Volonté »).

    6 36 55
  7. Degrés propres de reconnaissance, à ne pas confondre : sainte Marguerite-Marie, canonisée en 1920 par Benoît XV, fête du Sacré-Cœur étendue à l'Église universelle par Pie IX (décret du 23 août 1856) ; sainte Faustine Kowalska, canonisée le 30 avril 2000 par Jean-Paul II, Dimanche de la Miséricorde institué le même jour pour l'Église universelle ; Luisa Piccarreta, Servante de Dieu, cause en cours (Nulla Osta du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, juin 2024, confirmé par lettre du Dicastère du 3 décembre 2024). Le parallèle Faustine / Marguerite-Marie / Luisa est l'argument a fortiori du P. Iannuzzi (q. 58), non une équivalence de statut.

    9
  8. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Les 70 Questions-Réponses du Père Iannuzzi (recueil intégral en français des questions-réponses publiées sur ltdw.org), question 23, note 1 sur la typologie de la foi (fides divina / fides catholica / fides humana), citant CEC n° 67 et plusieurs théologiens (Yves Congar, Pierre Adnès, Frantz Diekamp, Karl Rahner, Eugenio Valentini). Le n° 2089 du CEC, également cité par Iannuzzi, porte l'expression « foi divine et catholique » (définition de l'hérésie), non la typologie elle-même.

    13 14 15 16
  9. Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 12, 28 (« Dieu a établi dans son Église premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement des docteurs… »), cité dans Iannuzzi, 70 questions, q. 58.

    18
  10. L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome XVII, entrée du 18 septembre 1924 (verbatim vérifié sur le texte français, éd. GE-La Volonté Divine – Lumen Luminis, « pour usage privé ») : « C'est un cadeau que Je veux accorder en ces temps si tristes : que l'on ne fasse pas seulement ma Volonté, mais qu'on La possède. […] La Vie dans ma Volonté est le plus grand cadeau que Je veux donner aux créatures. »

    21
  11. Catéchisme de l'Église catholique, n° 66 (« […] aucune nouvelle Révélation publique n'est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ. […] Même si la Révélation est achevée, elle n'a pas été complètement explicitée »).

    23
  12. Daniel O'Connor, Que ton Règne vienne ! La prière du « Notre Père » va s'accomplir sous nos yeux (Éditions du Parvis, Hauteville, avril 2021), chapitre « Le Récit de l'Histoire », p. 8 : « Mais, aussi grands et glorieux que soient les nombreux triomphes de l'Église et des saints, seul un aveugle volontaire pourrait défendre l'idée que Dieu règne maintenant sur la terre autant qu'il le veut et qu'il en a fait la promesse dans sa prière : "Que Ton Règne vienne, que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au Ciel." (Mt 6, 10). »

    25
  13. Évangile selon saint Matthieu 6, 9-10 (Bible de Jérusalem).

    26
  14. Catéchisme de l'Église catholique, n° 2816-2821 (la demande « que ton règne vienne » : l'avènement du Règne de Dieu déjà présent et encore attendu).

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  15. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Justes perspectives catholiques sur les enseignements de Luisa Piccarreta (Éditions LEPAREX, 2009, trad. Jean-Claude Lemyze), chap. 1, § 1.1 « Gnosticisme », p. 1-2 : on reçoit le don « par désir », sans connaissance explicite des écrits (analogie du baptême de désir avec Lumen Gentium 16, citée en note : « Le désir nous fait entrer, la connaissance nous fait progresser ») ; exemples de sainte Faustine Kowalska, de la bienheureuse Dina Bélanger et de la bienheureuse Conchita Cabrera de Armida (dite « vénérable » dans l'édition 2009 ; béatifiée le 4 mai 2019 à Mexico). Doctrine confirmée dans son Manual for Priests Instructing the Laity on LDW (ltdw.org), § 2.3.9 : « Desire (admits us to this gift), knowledge (advances us in this gift), virtue (anchors us in this gift), and life (actualizes this gift) » — « the soul in the state of grace may, with holy desire, immediately enter… ».

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  16. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Justes perspectives catholiques sur les enseignements de Luisa Piccarreta (Éditions LEPAREX, 2009), introduction : Luisa appelée à seize ans à devenir « âme victime » pour le salut des âmes ; et Les 70 Questions-Réponses du Père Iannuzzi, question 13 : Luisa « fut la première créature conçue dans le péché à vivre dans la Divine Volonté ».

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  17. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Les 70 Questions-Réponses du Père Iannuzzi, question 59 (« Les Heures de la Passion remplacent-elles le Chemin de Croix à l'église ? ») : la présence physique à l'église pour la Sainte Messe, l'Adoration eucharistique, le Chemin de Croix reste due comme membres du corps mystique ; « nous sommes tous créés en solidarité et […] nous sommes sanctifiés en solidarité ».

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  18. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Le Don de la vie dans la Divine Volonté, thèse, Grégorienne, 2012, chap. IV, § 4.1.13 « La grâce de bilocation » : « la grâce de bilocation de l'âme place l'âme en relation immédiate avec toute la création de telle manière qu'elle administre ("bilocalise") à tous les humains les bienfaits que Dieu lui accorde » et « dispose tous les humains à recevoir la "vie du Fils" ».

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  19. L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome XX, entrée du 3 novembre 1926 (verbatim vérifié sur le texte français, éd. GE-La Volonté Divine – Lumen Luminis, « pour usage privé ») : « Plus l'âme possède ma Volonté, plus ses prières, ses œuvres, ses souffrances ont de la valeur. Et ainsi elle peut apporter un soulagement à ces âmes blessées. »

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  20. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Justes perspectives catholiques sur les enseignements de Luisa Piccarreta (Éditions LEPAREX, 2009), chap. 1, § 1.4 « Élitisme », p. 10-11 : la grandeur tient à la nature du don et non à la réponse de la personne ; « c'est Dieu qui accomplit cette sainteté éternelle et opère tout en nous » (cf. Ph 2, 13).

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  21. R.P. Joseph L. Iannuzzi, Justes perspectives catholiques sur les enseignements de Luisa Piccarreta (Éditions LEPAREX, 2009), chap. 1, § 1.5 « Montanisme », p. 11-13 : refus de subordonner l'Écriture, les Conciles et le Catéchisme aux écrits de Luisa ; « les révélations prophétiques de Luisa n'ajoutent rien à ce que Jésus-Christ a révélé » ; nécessité de la soumission filiale à l'Église, « sans tirer de l'arrière (ultra-conservatisme) ni avancer trop vite (libéralisme) ».

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