Le combat contre la colère est l'un des plus anciens de la vie chrétienne : les Pères du désert l'ont rangé parmi les huit pensées mauvaises, et la tradition en a fait l'un des sept péchés capitaux — « l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la luxure, la gourmandise, la paresse ou acédie »[1]. Saint Jean Cassien en avait mesuré la gravité : tant que la colère « est maîtresse de notre cœur et qu'elle obscurcit de ses épaisses ténèbres notre regard intérieur, nous ne pouvons acquérir la clarté du discernement, ni la maturité du conseil, ni la justice, ni la vraie contemplation »[2]. La colère n'est pas un défaut secondaire : elle aveugle l'œil de l'âme.
C'est aussi, de tous les combats spirituels, l'un des plus mal discernés. Le mot recouvre des réalités très différentes — le sang qui monte au visage devant une injustice, le ressentiment qui couve, l'éclat qui blesse, la rancune qui ne pardonne pas — et l'on confond sans cesse ce qui est involontaire, ce qui est saint et ce qui est péché. Du coup, on se trompe en cascade : tantôt on culpabilise un simple mouvement de la sensibilité comme s'il était une faute grave, tantôt on justifie un emportement coupable au nom d'une « juste colère », et l'on se trompe de remède, croyant qu'il faut « tout sortir pour évacuer » alors qu'il faut apprendre à différer, à s'humilier et à pardonner.
« Que chacun soit prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère, car la colère de l'homme ne produit pas ce qui est juste selon Dieu. » — Lettre de saint Jacques 1, 19-20[3]
Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur le combat contre la colère, regroupés selon qu'ils portent sur sa nature, sur le discernement (ce que la colère n'est pas), sur le combat lui-même et ses remèdes, ou sur la faute et sa durée. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle ce que l'Église et les saints enseignent vraiment.
Il ne s'agit ni d'un guide pratique ni d'un florilège : pour la nature détaillée de la colère, la distinction de la juste colère, les trois degrés du péché, les filles du vice et les moyens concrets de le combattre, voir Comment grandir dans le combat contre la colère ; pour la voix propre des Pères, des docteurs et des mystiques, voir Que disent les saints sur le combat contre la colère. La vertu qui s'oppose directement à la colère, la douceur, et celle qui en désamorce les occasions, la patience, ont elles aussi leur dossier : Comment grandir dans la douceur et Comment grandir dans la patience. Ici, comme dans l'article jumeau Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'acédie, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître les fausses pistes pour mener ensuite le vrai combat.
Pourquoi le combat contre la colère est-il si mal compris ?
Un seul mot pour trois réalités différentes
Le premier malentendu est de vocabulaire. En français, un seul mot — « colère » — recouvre trois choses que la théologie distingue soigneusement : la passion (le mouvement spontané de l'appétit irascible devant un mal perçu, qui surgit avant tout choix), le consentement (l'instant où la volonté épouse ou refuse ce mouvement), et le vice (la disposition stable qui incline à se mettre en colère de travers). Confondre ces trois niveaux, c'est se condamner à tout brouiller : on traite un réflexe involontaire comme une faute grave, ou l'on excuse une rancune installée comme un simple « coup de sang ».
Or le combat contre la colère ne porte pas sur le premier mouvement — qui échappe largement à la volonté — mais sur ce que l'on en fait. Le pape François l'a résumé d'une formule nette :
« Nous ne sommes pas responsables de l'apparition de la colère, mais toujours de son développement. » — Pape François, audience générale du 31 janvier 2024[4]
Tout se joue dans cet entre-deux : laisser le mouvement grandir, le nourrir, le justifier — ou le couper. Manquer cette distinction, c'est l'erreur mère dont dérivent presque toutes les suivantes.
Un combat qu'on croit affaire de tempérament
Second malentendu : la colère serait une affaire de caractère, donc hors de portée du combat spirituel. « C'est mon tempérament, je suis comme ça, je ne peux pas changer » : la formule range la colère au rayon des fatalités, à côté de la couleur des yeux. L'erreur soulage, car elle dispense de lutter ; et elle s'appuie sur une part de vrai — il existe bien des tempéraments plus prompts, plus « bilieux » que d'autres.
Mais la tradition dit exactement le contraire : la douceur, vertu opposée à la colère, n'est précisément pas un don de nature, mais une conquête. Saint François de Sales, le « docteur de la douceur », avait un tempérament naturellement ardent et prompt ; il lui fallut plus de vingt ans d'effort pour devenir le modèle de la mansuétude, et il refusait de perdre « en un instant le peu de douceur » qu'il avait mis tant d'années à acquérir[5]. Saint Jean Climaque le dit de même : celui qui est doux « par la complexion de sa nature » pourrait ne pas mériter la couronne de la douceur ; mais il la mérite, « celui qui, par ses efforts laborieux, a remporté la victoire sur la colère »[6]. Le tempérament colérique n'est donc pas une condamnation : il est précisément la matière du combat — et le tempérament doux n'est pas un mérite, mais une facilité qui peut masquer une vertu jamais éprouvée.
Les erreurs sur la nature de la colère
« Toute colère est un péché »
C'est l'erreur la plus répandue chez les âmes scrupuleuses : dès qu'un mouvement d'irritation monte, elles se croient en faute, et la moindre indignation devient l'objet d'un examen anxieux. L'erreur séduit parce qu'elle a les apparences de la délicatesse — vouloir ne jamais pécher — et parce que l'Évangile semble la confirmer : « Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement »[7].
Mais l'Écriture elle-même distingue une colère sans péché. Saint Paul écrit : « Emportez-vous, mais ne commettez pas de péché »[8] — la Vulgate porte l'impératif irascimini. Le Christ lui-même connut une colère sainte : devant la dureté de cœur des pharisiens, il promène sur eux « un regard de colère, navré de l'endurcissement de leur cœur »[9], et chasse du Temple les vendeurs « avec un fouet de cordes »[10]. Saint Thomas en donne la règle : « Si quelqu'un désire que la vengeance soit exercée selon l'ordre de la raison, ce désir de la colère est digne de louange… Mais si quelqu'un désire la vengeance de quelque manière que ce soit contre l'ordre de la raison… le désir de la colère sera vicieux »[11]. La colère n'est donc mauvaise que lorsqu'elle se dérègle ; le mouvement spontané qui précède tout consentement n'est pas même matière à péché. Confondre la passion avec la faute, c'est torturer des consciences innocentes — et, paradoxalement, c'est aussi se rendre incapable de la sainte indignation que certains maux exigent.
« Ma colère est juste, donc elle est bonne »
C'est l'erreur inverse, et peut-être la plus subtile : puisque la juste colère existe, j'en conclus que la mienne, « qui a de bonnes raisons », est légitime. L'indignation se drape aussitôt dans la vertu ; on ne se voit jamais coléreux, seulement « lucide », « ferme », « sensible à l'injustice ». L'erreur séduit d'autant plus qu'elle s'appuie sur un grief réel : on a « raison », et c'est précisément cette raison qui sert d'alibi.
Or les saints ont vu là le piège le plus constant de la colère : elle se justifie toujours elle-même. Saint François de Sales l'a formulé une fois pour toutes :
« Il est mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère que de vouloir user modérément et sagement de la colère […] car jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux être injuste. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 8[12]
La colère est mauvais juge de la colère : au moment où elle brûle, elle se croit invariablement dans son droit. Saint Jacques tranche la prétention à la racine : « la colère de l'homme ne produit pas ce qui est juste selon Dieu »[13] — même celle qui se croit juste. Et saint Thomas précise que la colère pèche de trois manières : « par sa cause » (s'irriter sans motif suffisant), « par sa mesure » (plus qu'il ne faut) et « par sa durée » (la rancune qui ne cède pas)[14]. Avoir une bonne raison de s'indigner ne garantit donc ni la mesure, ni la durée, ni la pureté du cœur : c'est exactement là que la « juste colère » dérape en péché.
« Ce n'est qu'une émotion, pas une affaire morale »
À l'opposé du scrupule, l'erreur de la décharge : la colère ne serait qu'une émotion, un fait psychologique neutre, ni bon ni mauvais, qu'il faudrait « gérer » mais qu'on ne saurait juger moralement. On la traite comme une météo intérieure : elle passe, elle n'engage pas. L'erreur séduit parce qu'elle déculpabilise et qu'elle épouse le vocabulaire ambiant de la « gestion des émotions ».
Mais réduire la colère à une émotion, c'est manquer ce qui en fait précisément un vice capital. Le Catéchisme, citant saint Thomas, définit son cœur moral : « La colère est un désir de vengeance… Si la colère va jusqu'au désir délibéré de tuer le prochain ou de le blesser grièvement, elle va gravement contre la charité ; elle est péché mortel »[15]. Il y a bien une passion qui n'engage pas — mais dès que la volonté entre en jeu, la colère devient un acte moral, et un acte qui peut tuer la charité. C'est pourquoi on l'appelle « capital » : non parce qu'il serait le plus grave, mais parce qu'il engendre d'autres péchés. Saint Grégoire le Grand, repris par saint Thomas, en énumère les « filles » : « les querelles, l'enflure d'esprit, les outrages, les clameurs, l'indignation et les blasphèmes »[16]. Une émotion ne fait pas de filles ; un vice, oui. Réduire la colère à un ressenti, c'est se rendre aveugle à la longue descendance qu'elle laisse derrière elle. Sur la nature exacte de la colère-passion et de la colère-vice, voir Comment grandir dans le combat contre la colère.
Les erreurs de discernement : ce que la colère n'est pas
Confondre le premier mouvement et le consentement
L'erreur de discernement la plus fréquente confond la passion — ce premier mouvement d'irascible qui surgit avant toute délibération — avec le péché. On sent le sang monter, on se croit déjà coupable ; ou bien, à l'inverse, on excuse un emportement consenti en le maquillant en « réaction épidermique » qu'on n'aurait pas « choisie ». Dans les deux cas, on place la faute au mauvais endroit.
La distinction est pourtant nette. Le mouvement spontané échappe à la volonté : il n'est ni vertu ni vice. Tout se joue au moment du consentement — quand la volonté épouse le mouvement, le nourrit, le laisse grandir, ou au contraire le réprouve et le coupe. C'est le sens exact de la formule du pape François : « Nous ne sommes pas responsables de l'apparition de la colère, mais toujours de son développement »[17]. Le combat ne consiste donc pas à n'avoir jamais le sang qui bout — ce serait un combat perdu d'avance, et même une amputation de la sensibilité — mais à ne pas consentir au mouvement déréglé, à le réprouver dès qu'il monte. Confondre les deux mène soit au scrupule qui désespère (« je suis toujours en colère »), soit à la fausse excuse qui démissionne (« c'était plus fort que moi »).
Confondre la juste indignation et la colère-vice
Deuxième confusion : entre la sainte indignation — celle du Christ au Temple, celle qui s'élève devant l'injustice faite aux innocents — et la colère-vice qui cherche sa propre vengeance. On les amalgame dans les deux sens : ou bien on condamne toute indignation comme un manque de charité, ou bien on baptise « sainte indignation » le moindre ressentiment personnel.
Or non seulement la juste colère est permise, mais son absence peut être un défaut. Saint Jean Chrysostome, cité par saint Thomas, l'affirme :
« Celui qui ne se met pas en colère, alors qu'il y a une cause de le faire, pèche ; car une patience déraisonnable sème les vices, nourrit la négligence, et invite au mal non seulement les méchants, mais aussi les bons. » — Saint Jean Chrysostome, cité par saint Thomas, Somme, IIa-IIae, q. 158, a. 8[18]
Le pape François le redit dans son langage : « Si une personne ne se met jamais en colère, si elle n'est pas indignée par une injustice… cela signifierait qu'elle n'est pas humaine, et encore moins chrétienne »[19]. Le critère qui sépare l'une de l'autre n'est pas l'intensité, mais l'objet et la mesure : la juste indignation vise le mal lui-même, reste soumise à la raison, n'enfle pas en haine et ne dure pas en rancune ; la colère-vice vise la personne, déborde la raison et cherche à faire mal. La première, le Christ l'a éprouvée « sans péché » ; la seconde, il l'a interdite jusque dans le secret du cœur (Mt 5, 22). La juste colère détaillée — Temple, Mc 3, 5, zèle de la maison de Dieu — est développée dans Comment grandir dans le combat contre la colère.
Confondre la fermeté et la colère
Troisième confusion, surtout chez ceux qui ont charge d'autrui (parents, supérieurs, éducateurs) : croire qu'on ne peut corriger ou tenir une exigence sans se mettre en colère, comme si la fermeté avait besoin de l'emportement pour être efficace. On confond l'autorité avec le ton qui monte, la correction avec le reproche cinglant.
Mais les saints enseignent l'inverse : la colère affaiblit la correction au lieu de la servir. Saint Basile l'avait noté : « En toutes circonstances la dureté doit être exclue, même s'il faut réprimander : si tu t'abaisses le premier par humilité, tu seras facilement accepté par celui qui a besoin de tes soins »[20]. Saint François de Sales en a tiré sa maxime célèbre : « On prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent tonneaux de vinaigre »[21] — la douceur ouvre les cœurs là où la colère les ferme. La vraie fermeté n'est donc pas le contraire de la douceur : elle en est la forme la plus haute, celle qui corrige sans blesser et tient l'exigence sans casser la relation. Croire qu'il faut « se fâcher pour être pris au sérieux », c'est confondre la force de l'âme avec la perte de contrôle.
Confondre l'absence de colère avec la vertu
Dernière confusion, et la plus trompeuse : croire que ne pas ressentir de colère, c'est déjà la douceur. Le tempérament placide se croit vertueux ; le refoulement passe pour de la maîtrise ; et l'on confond la mollesse — l'incapacité à s'indigner du mal, la lâcheté qui se tait par peur du conflit — avec la mansuétude évangélique.
Mais la douceur chrétienne n'est ni l'apathie ni la lâcheté. Elle est, dit saint Jean Climaque, « une constante immobilité de notre âme, laquelle fait que nous ne sommes ni agités par les honneurs ni troublés par les humiliations… semblable à un rocher majestueux au milieu d'une mer orageuse »[22] — une force, non une absence. Le doux n'est pas celui qui ne sent rien, mais celui qui, ayant senti le mouvement, le maîtrise et le tourne vers le bien. C'est pourquoi le tempérament naturellement calme n'a pas encore la vertu : il n'a que la facilité. Et c'est pourquoi la fausse douceur, qui se tait par lâcheté ou refoule par orgueil, n'est pas la paix mais une colère rentrée — qui ressortira tôt ou tard, en rancune, en ironie froide ou en explosion différée. Sur la douceur comme vertu conquise et non comme tempérament, voir Comment grandir dans la douceur.
Les erreurs de combat : se tromper de remède
« Il faut tout exprimer pour évacuer »
C'est l'erreur de combat la plus moderne, héritée d'une psychologie de la « décharge » : la colère serait une pression qu'il faudrait « évacuer » sous peine qu'elle ne « rentre » et ne rende malade. On « vide son sac », on « dit ce qu'on a sur le cœur », on frappe un coussin — persuadé qu'exprimer la colère la fait diminuer. L'erreur séduit parce qu'elle promet un soulagement immédiat et qu'elle se réclame d'une fausse hygiène mentale.
Mais l'expérience spirituelle dit le contraire : exprimer la colère la nourrit, elle ne l'évacue pas. Le mouvement consenti et déployé creuse l'habitude ; les paroles dures, une fois sorties, durcissent le cœur de celui qui les prononce comme de celui qui les reçoit, et appellent d'autres paroles. C'est pourquoi la tradition oppose au défoulement la maîtrise du premier mot. Saint Josémaria Escriva en donne la règle pratique :
« Ne réprimande pas sous le coup de l'indignation de la faute commise. Attends le lendemain, ou plus longtemps encore. […] Tu obtiendras davantage par un mot d'affection qu'en trois heures de dispute. Maîtrise ton caractère. » — Saint Josémaria Escriva, Chemin, n° 10[23]
Le remède n'est pas la décharge mais le délai : non pour refouler (ce qui serait une autre erreur), mais pour laisser la passion retomber et rendre à la raison son gouvernement. Les remèdes concrets — couper à la racine, différer, l'oraison, le pardon — sont développés dans Comment grandir dans le combat contre la colère.
« Je corrige à chaud, tant que j'y suis »
Variante directe : puisqu'il faut corriger, autant le faire « sur le moment », quand la faute est fraîche et qu'on a l'énergie de la colère pour appuyer le propos. On confond la promptitude légitime de la correction avec la précipitation de l'emportement. L'erreur séduit parce qu'elle a les apparences du courage et de la franchise.
Mais corriger à chaud, c'est presque toujours corriger mal. La colère, dit Cassien, « obscurcit de ses épaisses ténèbres notre regard intérieur », au point qu'on ne peut plus « acquérir la clarté du discernement, ni la maturité du conseil, ni la justice »[24] ; le Psalmiste l'avait dit : « mon œil est troublé par la colère »[25]. On voit mal, on mesure mal, on blesse là où l'on voulait redresser. D'où la règle d'or des saints : différer. Escriva : « Attends le lendemain, ou plus longtemps encore »[26]. Non pour renoncer à corriger — l'erreur opposée — mais pour corriger une fois « apaisé et ton intention purifiée ». La promptitude doit porter sur l'intention de corriger, jamais sur l'exécution dans la fièvre.
« Je laisse passer la nuit en attendant que ça se calme »
Erreur symétrique de la précédente, et tout aussi piégeuse : sous prétexte de « laisser retomber », on remet à plus tard non seulement l'éclat, mais la réconciliation — et l'on garde le grief, on rumine, on « digère » sans pardonner. Le délai, qui devait apaiser, devient le terreau de la rancune. L'erreur séduit parce qu'elle se déguise en sagesse (« je préfère ne rien dire à chaud ») alors qu'elle installe le poison.
Or saint Paul a fixé la borne :
« Emportez-vous, mais ne commettez pas de péché ; que le coucher du soleil ne vous trouve pas encore en colère, et ne donnez pas de prise au diable. » — Lettre aux Éphésiens 4, 26-27[27]
Différer l'éclat est sage ; différer le pardon est mortel. Saint Augustin en a fait une loi de la vie commune : « N'ayez pas de querelles, ou mettez-y fin au plus vite, de peur que la colère ne grandisse en haine, ne fasse d'une paille une poutre, et ne rende l'âme homicide »[28]. La rancune n'est pas une colère apaisée : c'est une colère installée, qui a quitté le cœur chaud pour le cœur froid — et le cœur froid pardonne plus difficilement. Le bon délai laisse retomber la passion pour pardonner plus vite ; le mauvais délai laisse durcir le grief. Toute la différence est dans l'intention.
« Je m'en sortirai par ma seule volonté »
Erreur de l'homme volontaire et généreux : il décide de « ne plus se mettre en colère », serre les dents, multiplie les résolutions — et compte sur sa seule énergie pour vaincre un vice capital. L'erreur séduit parce qu'elle est noble en apparence et qu'elle flatte l'amour-propre : « je vais y arriver tout seul ».
Mais c'est oublier que la colère plonge ses racines dans l'orgueil, et qu'on ne déracine pas l'orgueil par un acte d'orgueil. Saint Jean Climaque fait répondre la colère personnifiée :
« Le premier qui concourt à me donner l'existence, c'est l'orgueil. […] Mais la vertu qui ne cesse de me tendre des pièges et qui me fait le plus de mal, c'est l'humilité. » — Saint Jean Climaque, L'Échelle sainte, degré 8[29]
Le vrai remède n'est donc pas la crispation de la volonté, mais l'humilité et la prière — car la rancune et l'oraison sont incompatibles. Évagre, maître de la prière du désert, l'a dit sans détour : « La rancune obnubile l'esprit de celui qui prie et enténèbre ses oraisons… L'oraison est fleur de la douceur et de l'absence de colère »[30]. On ne vainc pas la colère en se contractant contre elle, mais en s'humiliant, en pardonnant et en priant ; la grâce fait ce que la seule volonté ne peut pas. Vouloir vaincre seul, c'est encore une forme du vice qu'on prétend combattre.
« Le pire, c'est de se mettre en colère contre soi-même… alors je le fais »
Erreur fine, propre aux âmes ferventes : après une chute de colère, on se fâche contre soi, on s'irrite de s'être irrité, on entre dans un dépit amer contre sa propre faiblesse — en croyant que cette sévérité envers soi est une preuve de progrès. L'erreur séduit parce qu'elle a l'air d'humilité et de contrition.
Mais saint François de Sales y a démasqué une ruse de l'amour-propre : « Plusieurs, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, entrent en chagrin de s'être chagrinés… ces dépits et aigreurs que l'on a contre soi-même tendent à l'orgueil, et n'ont d'origine que de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits »[31]. La colère contre soi n'est pas l'humilité : c'est l'orgueil blessé de ne pas se trouver parfait. Le vrai remède après une chute est la douceur envers soi-même — se relever paisiblement, demander pardon, recommencer — non l'auto-flagellation qui retourne contre soi le poison qu'on prétendait combattre.
Les erreurs sur la faute et sa durée
« Tant que je n'ai pas frappé ni insulté, il n'y a pas de péché »
Erreur qui ramène la faute au seul acte extérieur : la colère ne deviendrait coupable qu'au coup porté ou à l'injure lancée ; le ressentiment intérieur, lui, serait innocent. On se rassure : « je n'ai rien dit, je n'ai rien fait ». L'erreur séduit parce qu'elle borne le péché au visible et au mesurable.
Mais le Christ a déplacé la frontière à l'intérieur du cœur, et par degrés : « Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. Celui qui dira à son frère : "Imbécile !" sera passible de la géhenne de feu »[32]. La faute commence au consentement intérieur, bien avant le geste ; saint Thomas le confirme en distinguant la colère qui pèche « par sa cause », « par sa mesure » et « par sa durée »[33]. Le ressentiment nourri, le mépris savouré, le jugement intérieur qui condamne le frère — tout cela est déjà du combat perdu, même sans un mot prononcé. Réduire la faute à l'acte, c'est ignorer que la colère est d'abord un mal du cœur.
« Une fois la crise calmée, c'est réglé »
Erreur sur la durée : on croit que la colère finit avec l'éclat, que le calme revenu signifie la victoire. Or c'est souvent l'inverse : l'éclat passé, le grief demeure, se refroidit et s'installe en rancune — la plus tenace des filles de la colère. L'erreur séduit parce que l'apaisement des nerfs ressemble à une réconciliation.
Mais la rancune est précisément la colère qui a survécu à la crise. Saint Thomas range parmi les manières de pécher « la durée » — la colère qui ne cède pas[34] ; saint Augustin avertit qu'elle « grandit en haine » et « fait d'une paille une poutre »[35]. Et elle a un effet précis : elle rend la prière impossible. Évagre : « Toute œuvre de vengeance contre un frère qui t'a offensé te sera une pierre d'achoppement au temps de l'oraison »[36]. Cassien va jusqu'au bout : tant que demeure la colère, « ou bien nous ne devons jamais prier du tout… ou bien, si nous voulons prier, nous devons savoir que nous n'offrons à Dieu aucune prière »[37]. La crise calmée n'est donc pas la guérison : la vraie fin de la colère, c'est le pardon donné, sans lequel le grief continue son travail souterrain — y compris au cœur de l'oraison.
« Je suis colérique, la victoire est impossible »
Dernière erreur, qui est un découragement déguisé en lucidité : après tant de rechutes, on conclut que ce vice-là est « plus fort que soi », qu'on ne changera jamais, qu'il vaut mieux s'en accommoder. L'erreur séduit parce qu'elle a l'humilité apparente de qui « se connaît » — mais elle est en réalité une démission.
Or les plus grands maîtres de la douceur furent d'anciens colériques. François de Sales, on l'a vu, avait un tempérament « bilieux » qu'il mit plus de vingt ans à dompter[38] ; et c'est précisément cette victoire arrachée qui fait son autorité. La douceur, redit Climaque, se mérite par « des efforts laborieux » et une « victoire sur la colère »[39] : elle n'est pas un point de départ mais un terme. La vénérable Marthe Robin avertit du coût de la démission : « Nous nous rendons indignes de l'amour de Dieu toutes les fois que nous laissons aller notre cœur à la colère, toutes les fois que nous fermons la porte à la charité et au pardon »[40]. Le colérique n'est pas condamné à sa colère : il est appelé, plus que tout autre, à la couronne de la douceur — et la rechute n'est pas la défaite, l'abandon du combat l'est.
La colère, le pardon et la Divine Volonté
Toutes ces erreurs ont une racine commune : le vouloir propre blessé qui réclame son dû. La colère naît de ce que ma volonté se heurte à un obstacle — une injure, une contrariété, un mépris — et veut imposer son droit. C'est pourquoi le remède le plus profond n'est pas une technique, mais une remise : substituer au vouloir propre le Vouloir de Dieu. La spiritualité de la Divine Volonté l'exprime à sa manière : la douceur « peut changer la nature des choses ; elle peut rendre douce l'amertume »[41] — non par effort crispé, mais par participation à la douceur même de Dieu, dans une âme qui a remis son vouloir.
Le modèle reste le Christ, « doux et humble de cœur »[42] :
« Le Christ a souffert pour vous […] insulté, il ne rendait pas l'insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s'abandonnait à Celui qui juge avec justice. » — Première lettre de saint Pierre 2, 21-23[43]
Sa colère au Temple était sainte parce qu'elle visait l'honneur de Dieu, non sa propre vengeance ; et sa douceur sous l'outrage était force, non faiblesse. Sainte Catherine de Sienne montre où mène la victoire : rendre « le bien pour le mal », c'est mettre « les charbons ardents de la charité sur la tête de son prochain »[44]. Le combat contre la colère ne s'achève donc pas dans la simple maîtrise de soi, mais dans la charité qui pardonne et qui aime — fruit que développent, chacun à sa manière, le guide du combat et le florilège des saints.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans le combat contre la colère — le guide pratique : nature de la colère, juste colère, les trois degrés (Mt 5, 22), les filles du vice, ses ruses et les moyens concrets pour la vaincre.
- Que disent les saints sur le combat contre la colère — le florilège sourcé, du désert (Évagre, Cassien, Climaque) à nos jours (François de Sales, Escriva, pape François).
- Comment grandir dans la douceur — la vertu directement opposée à la colère, « couronne » du combat.
- Comment grandir dans la patience — la vertu qui désamorce les occasions de colère et fait durer la paix.
- Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'acédie — l'article jumeau de la même série « erreurs fréquentes ».
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1866 : « Les vices peuvent être rangés selon les vertus qu'ils contredisent, ou aussi être rattachés aux péchés capitaux que l'expérience chrétienne a distingués à la suite de saint Jean Cassien et de saint Grégoire le Grand. On les appelle "capitaux" parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la luxure, la gourmandise, la paresse ou acédie. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
1Saint Jean Cassien (v. 360-435), Institutions cénobitiques, livre VIII (De spiritu irae — L'esprit de colère), ch. 1, éd. Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 : « Tant que cette passion est maîtresse de notre cœur et qu'elle obscurcit de ses épaisses ténèbres notre regard intérieur, nous ne pouvons acquérir la clarté du discernement, ni la maturité du conseil, ni la justice, ni la vraie contemplation. » Le quatrième des huit combats de Cassien porte sur la colère, dont « le mortel venin doit être entièrement extirpé du plus profond de l'âme ».
2 24Lettre de saint Jacques 1, 19-20, traduction liturgique officielle (AELF) : « Sachez-le, mes frères bien-aimés : que chacun soit prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère, car la colère de l'homme ne produit pas ce qui est juste selon Dieu. » Verset clé du dossier : la colère humaine, même qui se croit juste, manque par elle-même la justice de Dieu. Cassien le cite explicitement (Inst. VIII, 1).
3 13Pape François, Catéchèse sur les vices et les vertus — 6. La colère, audience générale du 31 janvier 2024, texte intégral sur vatican.va. Le pape décrit la colère comme « un vice destructeur des relations humaines » qui « fait perdre la lucidité » ; il reprend Ep 4, 26 (« que le soleil ne se couche pas sur votre colère ») et nomme les remèdes : « la bienveillance, l'ouverture du cœur, la douceur, la patience ». Mais il distingue la colère-vice de la « sainte indignation » : « Si une personne ne se met jamais en colère, si elle n'est pas indignée par une injustice… cela signifierait qu'elle n'est pas humaine, et encore moins chrétienne. » Il rappelle enfin : « Nous ne sommes pas responsables de l'apparition de la colère, mais toujours de son développement », et que Jésus connut le zèle, « non par colère, mais par le zèle pour la maison du Seigneur » (cf. Mc 3, 5 ; Mt 21, 12-13).
4 17 19Jean-Pierre Camus (1584-1652), évêque de Belley, L'Esprit du bienheureux François de Sales (1639 ; rééd. Gallica), témoigne du tempérament naturellement « bilieux », prompt et ardent de saint François de Sales (1567-1622), et de l'effort de plus de vingt ans qui en fit le modèle de la douceur. À qui s'étonnait de son calme devant les injures, le saint aurait répondu qu'il ne voulait pas perdre « en un instant le peu de douceur » qu'il avait mis tant d'années à acquérir. La douceur salésienne est donc une vertu conquise, non un don de nature — ce qui la rend exemplaire pour les tempéraments colériques.
5 38Saint Jean Climaque, L'Échelle sainte, degrés 8 et 24, texte intégral vérifié : « C'est dans ce huitième degré que se trouve la couronne de la douceur… Celui qui, par la complexion de sa nature, est d'un tempérament doux, pourrait ne pas la mériter ; mais il la mérite, celui qui, par ses efforts laborieux, a remporté la victoire sur la colère. » Et, au degré 24 : « La douceur est une constante immobilité de notre âme, laquelle fait que nous ne sommes ni agités par les honneurs ni troublés par les humiliations… elle est semblable à un rocher majestueux au milieu d'une mer orageuse. » La douceur n'est donc pas un tempérament reçu, mais une vertu conquise.
6 22 39Évangile selon saint Matthieu 5, 21-22, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : "Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu'un commet un meurtre, il devra passer en jugement." Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. Celui qui dira à son frère : "Imbécile !" sera passible de la géhenne de feu. » Le Christ rattache la colère intérieure au précepte « Tu ne tueras pas » et en distingue des degrés croissants (mouvement du cœur, injure méprisante).
7 32Lettre aux Éphésiens 4, 26-27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Emportez-vous, mais ne commettez pas de péché ; que le coucher du soleil ne vous trouve pas encore en colère, et ne donnez pas de prise au diable. » Saint Paul ne défend pas toute colère (« emportez-vous » / « irascimini », Vulgate) mais interdit de la laisser durer jusqu'à devenir rancune — porte ouverte au démon.
8 27Évangile selon saint Marc 3, 5 (guérison de l'homme à la main desséchée, un jour de sabbat), traduction liturgique officielle (AELF) : « Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l'endurcissement de leur cœur, il dit à l'homme : "Étends la main." » Le Christ éprouve une colère sainte devant la dureté de cœur, sans péché : preuve que la colère selon la raison n'est pas un mal.
9Évangile selon saint Jean 2, 14-17 : Jésus chasse du Temple les vendeurs et les changeurs « avec un fouet de cordes », renverse leurs tables, et ses disciples se rappellent la parole de l'Écriture : « Le zèle de ta maison me dévorera » (Ps 68, 10). Manifestation de la « juste colère » ordonnée à l'honneur de Dieu, parfaitement maîtrisée et sans haine.
10Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 158, a. 1 (La colère peut-elle être licite ?) et a. 2 (La colère est-elle un péché ?) : « Si quelqu'un désire que la vengeance soit exercée selon l'ordre de la raison, ce désir de la colère est digne de louange… Mais si quelqu'un désire la vengeance de quelque manière que ce soit contre l'ordre de la raison… le désir de la colère sera vicieux. » Thomas distingue ainsi la colère par zèle (selon la raison) et la colère par vice (déréglée). Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.
11Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIe partie, ch. 8 (De la douceur envers le prochain et remède contre l'ire) : « Il est mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère que de vouloir user modérément et sagement de la colère… car jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux être injuste. » La colère se justifie toujours elle-même ; d'où le conseil de la refuser à la racine. François de Sales, docteur de l'Église, est surnommé le « docteur de la douceur ».
12Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 158, a. 6-7 : la colère est un vice capital quand le désir de vengeance l'emporte sur la raison ; à la suite de saint Grégoire le Grand (Moralia in Iob, XXXI, 45), Thomas énumère ses « filles » — les querelles (rixae), l'enflure de l'esprit (tumor mentis), les outrages (contumeliae), les clameurs (clamor), l'indignation (indignatio) et le blasphème (blasphemia). La colère pèche par sa cause (s'irriter sans motif), par sa mesure (plus qu'il ne faut), ou par sa durée (la rancune qui ne cède pas).
14 33 34Catéchisme de l'Église catholique, § 2302, citant saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 1, ad 3 : « La colère est un désir de vengeance. "Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite", mais il est louable d'imposer une réparation "pour la correction des vices et le maintien de la justice". Si la colère va jusqu'au désir délibéré de tuer le prochain ou de le blesser grièvement, elle va gravement contre la charité ; elle est péché mortel. »
15Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), Morales sur Job (Moralia in Iob), XXXI, 45, repris par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 7 : « De la colère naissent les querelles (rixae), l'enflure d'esprit (tumor mentis), les outrages (contumeliae), les clameurs (clamor), l'indignation (indignatio) et les blasphèmes (blasphemiae). » Thomas les ordonne selon qu'elles naissent dans le cœur (indignation, enflure d'esprit), dans la parole (clameur, blasphème/outrages) ou dans l'acte (querelles et rixes).
16Saint Jean Chrysostome (v. 349-407), Commentaire sur saint Matthieu, homélie 16, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 8 (Le défaut de colère est-il un vice ?) : « Celui qui ne se met pas en colère, alors qu'il y a une cause de le faire, pèche ; car une patience déraisonnable sème les vices, nourrit la négligence, et invite au mal non seulement les méchants, mais aussi les bons. » Thomas conclut que le manque de colère, « quand il faudrait se mettre en colère », est un défaut.
18Saint Basile de Césarée (v. 330-379), Petit recueil ascétique, Abbaye de Bellefontaine, 2013, p. 82 : « En toutes circonstances la dureté doit être exclue, même s'il faut réprimander : si tu t'abaisses le premier par humilité, tu seras facilement accepté par celui qui a besoin de tes soins. » Basile a par ailleurs consacré une Homélie sur la colère (Homélie X) à ce vice. L'humilité y est présentée comme la condition d'une correction efficace et sans dureté.
20Saint François de Sales, maxime célèbre rapportée par ses biographes et conforme à sa doctrine de la douceur (cf. Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 8, « De la douceur envers le prochain et remède contre la colère ») : « On prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent tonneaux de vinaigre. » La douceur ouvre les cœurs là où la colère les ferme : telle est, pour François de Sales, la loi de toute correction fraternelle et de tout apostolat.
21Saint Josémaria Escriva (1902-1975), Chemin, n° 10 : « Ne réprimande pas sous le coup de l'indignation de la faute commise. Attends le lendemain, ou plus longtemps encore. Puis, une fois apaisé et ton intention purifiée, ne manque pas à ton devoir de corriger. Tu obtiendras davantage par un mot d'affection qu'en trois heures de dispute. Maîtrise ton caractère. » La règle d'or de la correction : différer le temps que l'indignation retombe, sans pour autant renoncer à corriger.
23 26Psaume 30 (31), 10, cité par Cassien (Institutions, VIII, 1) selon le texte latin de la Vulgate : « Turbatus est in ira oculus meus » — « mon œil est troublé par la colère ». Cassien s'appuie sur ce verset pour montrer que la colère ôte la clarté du regard intérieur.
25Saint Augustin (354-430), Regula ad servos Dei (Règle), ch. 6 : « Lites aut nullas habeatis, aut quam celerrime finiatis, ne ira crescat in odium, et trabem faciat de festuca, et animam faciat homicidam » — « N'ayez pas de querelles, ou mettez-y fin au plus vite, de peur que la colère ne grandisse en haine, ne fasse d'une paille une poutre, et ne rende l'âme homicide. » L'image (paille / poutre) vient de Mt 7, 3-5 ; la conclusion (« homicide ») cite 1 Jn 3, 15 : « Quiconque hait son frère est un homicide. » Texte fondateur de la vie commune augustinienne (chanoines réguliers, dominicains, etc.).
28 35Saint Jean Climaque (vers 579-649), L'Échelle sainte (Échelle du Paradis), degré 8 « De la non-colère et de la douceur », texte intégral vérifié (éd. foi-orthodoxe.fr). Climaque interroge la colère personnifiée, qui répond : « Le premier qui concourt à me donner l'existence, c'est l'orgueil. J'ai aussi plusieurs mères : la vaine gloire, l'avarice, l'intempérance, la luxure. Mes filles sont la pensée des injures, la haine, les querelles et les inimitiés… Mais la vertu qui ne cesse de me tendre des pièges et qui me fait le plus de mal, c'est l'humilité. » Citation condensée par souci de lecture ; sens et termes conformes au texte.
29Évagre le Pontique (v. 345-399), Traité de la prière (Chapitres sur la prière), 21-22 : « La rancune obnubile l'esprit de celui qui prie et enténèbre ses oraisons… Qui pense prier en amassant chagrins et rancunes ressemble à celui qui puise de l'eau et la verse dans un tonneau percé. » Pour Évagre, maître de l'oraison du désert, la rancune est l'ennemie directe de la prière. Texte dans la Philocalie ; éd. Sources Chrétiennes 589.
30Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 9 (De la douceur envers nous-mêmes) : « Plusieurs, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, entrent en chagrin de s'être chagrinés… ils tiennent leur cœur confit et détrempé en la colère… ces dépits et aigreurs que l'on a contre soi-même tendent à l'orgueil, et n'ont d'origine que de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits. »
31Évagre le Pontique, Traité de la prière, 13-14 : « Toute œuvre de vengeance contre un frère qui t'a offensé te sera une pierre d'achoppement au temps de l'oraison… L'oraison est fleur de la douceur et de l'absence de colère. » La prière et la rancune sont déclarées incompatibles : on ne peut pas vraiment prier tant qu'on garde un grief.
36Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre VIII, ch. 13, éd. Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 : Cassien, commentant Mt 5, 22 et l'ordre du Seigneur de se réconcilier avant d'offrir son don à l'autel, conclut qu'il nous reste « ou bien de ne jamais prier du tout, en retenant ce poison dans nos cœurs… ou bien, si nous voulons prier, de savoir que nous n'offrons à Dieu aucune prière » tant que demeure la colère.
37Vénérable Marthe Robin (1902-1981), Journal : décembre 1929 - novembre 1932, Éditions Foyer de Charité, 2012, p. 37 : « Nous nous rendons indignes de l'amour de Dieu toutes les fois que nous laissons aller notre cœur à la colère, toutes les fois que nous fermons la porte à la charité et au pardon. » Comme toute révélation privée, son journal ne lie pas la foi mais éclaire la pratique.
40Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, Tome 2, 23 mai 1899 : « Ma fille, la douceur peut changer la nature des choses. Elle peut rendre douce l'amertume. Donc, sois plus douce ! » (éditions Résiac / Centro Studi Piccarreta ; citation relevée dans le recueil sourcé de la bibliothèque Via Divina). La spiritualité de la Divine Volonté présente la douceur non comme une faiblesse mais comme une puissance transformante, et situe la racine de la colère dans le vouloir propre que l'âme remet au Vouloir divin.
41Évangile selon saint Matthieu 11, 29, traduction liturgique officielle (AELF) : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » Seul passage où le Christ se décrit lui-même ; « doux » (πραΰς, praüs) est la vertu opposée à la colère. Tout le combat des saints est ordonné à cette douceur du Christ comme à son modèle et à son terme.
42Première lettre de saint Pierre 2, 21-23, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Christ a souffert pour vous… insulté, il ne rendait pas l'insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s'abandonnait à Celui qui juge avec justice. » Modèle apostolique de la victoire sur la colère par la remise confiante à Dieu. Cf. Mt 26, 52 : « Remets ton épée à sa place. »
43Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne (1347-1380), Le Livre des Dialogues, Traité de la Discrétion : « Non seulement ceux qui rendent le bien pour le mal montrent leur vertu, mais ils la communiquent souvent. Ils mettent les charbons ardents de la charité sur la tête de leur prochain. » Image reprise de Rm 12, 20 (cf. Pr 25, 21-22) : rendre le bien pour le mal est l'acte par lequel la charité triomphe de la colère.
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