Les erreurs fréquentes concernant le combat contre la gourmandise

On réduit la gourmandise au goinfre qui se gave et l’on s’en croit exempt, ou l’on condamne à tort le simple plaisir de manger et la joie des repas de fête. Passage en revue des contresens les plus courants sur ce vice capital, et de ce que l’Église et les saints enseignent vraiment.

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Le combat contre la gourmandise est l'un des plus mal menés, parce qu'il commence presque toujours par un sourire. De tous les péchés capitaux, la gourmandise est devenue le plus inoffensif aux yeux du sens commun : on en a fait un « péché mignon », un travers de bon vivant, presque une qualité de table. Or la tradition lui donne une tout autre gravité. Saint Thomas d'Aquin la définit avec précision — non le simple fait de manger, mais le « désir désordonné » du manger et du boire, l'appétit qui s'écarte de la raison[1] ; et saint Paul, parlant des « ennemis de la croix du Christ », en donne la formule la plus dure du Nouveau Testament :

« Leur dieu, c'est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu'aux choses de la terre. » — Lettre aux Philippiens 3, 19[2]

C'est aussi, de tout le vocabulaire spirituel, le vice le plus mal identifié. Le mot évoque aussitôt le goinfre, le glouton attablé qui se gave : une caricature dans laquelle personne ne se reconnaît, si bien que chacun se croit à l'abri. Or la gourmandise véritable n'est pas d'abord une affaire de quantité ; elle se cache sous des habits respectables — le raffinement, la délicatesse du palais, l'attachement à « bien manger », l'incapacité de se priver. La repérer suppose d'abord de balayer les idées fausses qui la masquent.

Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur le combat contre la gourmandise, regroupés selon qu'ils portent sur sa nature, sur le discernement (ce que la gourmandise n'est pas), sur le combat lui-même et ses remèdes, ou sur la faute et sa durée. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle ce que l'Église et les saints enseignent vraiment.

Il ne s'agit ni d'un guide pratique ni d'un florilège : pour la nature détaillée de la gourmandise, ses racines, ses « filles », ses cinq formes et les moyens concrets de la combattre, voir Comment grandir dans le combat contre la gourmandise ; pour la voix propre des Pères, des docteurs et des mystiques, voir Que disent les saints sur le combat contre la gourmandise. Pour les contresens sur la privation elle-même, on renverra à Les erreurs fréquentes concernant le jeûne et à Les erreurs fréquentes concernant la tempérance. Ici, comme dans l'article jumeau Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'avarice, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître l'ennemi pour mener ensuite le vrai combat.

Pourquoi le combat contre la gourmandise est-il si mal compris ?

Un vice qu'on croit réservé aux goinfres

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Le premier malentendu est de portrait. On range la gourmandise parmi les défauts spectaculaires : le glouton qui se gave, le ventre énorme, le festin sans fin, l'ogre attablé. Comme presque personne ne se reconnaît dans cette caricature, chacun en conclut que la gourmandise est le vice des autres — et se croit, lui, exempt. L'erreur soulage : elle range le combat au rayon des problèmes que l'on n'a pas.

Mais la gourmandise définie par les Pères et les docteurs n'est pas d'abord un volume englouti : c'est un désordre du désir. Saint Thomas la nomme un appétit « déréglé » du manger et du boire, « qui s'écarte de l'ordre de la raison »[3] — un attachement qui n'a nul besoin de quantités énormes pour exister. La tradition, à la suite de saint Grégoire le Grand, en distingue d'ailleurs cinq formes qui ne se réduisent pas à l'excès de quantité : manger « trop tôt », avant l'heure (praepropere) ; rechercher des mets « trop raffinés » (laute) ; manger « trop » (nimis) ; manger « trop avidement » (ardenter) ; exiger des apprêts « trop recherchés » (studiose)[4]. Quatre de ces cinq formes n'ont rien à voir avec la goinfrerie visible : on peut manger peu mais toujours le meilleur, picorer sans cesse avant l'heure, être dévoré d'impatience devant un plat, ou faire de la qualité de sa table une préoccupation de chaque jour. Le goinfre n'est qu'une variété grossière et minoritaire de la gourmandise ; sa forme la plus répandue est discrète, et d'autant plus tenace qu'elle se déguise en simple bon goût. Croire que la gourmandise se reconnaît à la quantité ingurgitée, c'est confondre la maladie avec l'un de ses symptômes les plus rares.

Un combat qu'on croit dérisoire

Second malentendu : la gourmandise serait un péché mignon, un travers de gourmet à côté des péchés « sérieux ». On combat l'orgueil, l'impureté, la colère ; la gourmandise, elle, ferait sourire — signe de bon vivant, de convivialité, d'amour de la vie. L'erreur séduit parce qu'elle déculpabilise et qu'elle flatte : qui se reproche d'aimer un bon repas ?

Mais l'Écriture et la tradition tiennent la gourmandise pour un vice redoutable, précisément parce qu'il engendre d'autres péchés. L'Église la range parmi les sept péchés capitaux[5] — « capitaux », dit le Catéchisme, « parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices ». Les Pères du désert en avaient fait la première des huit « pensées » mauvaises : Évagre le Pontique l'ouvre en tête de liste[6], et Cassien la place au premier rang du combat monastique, enseignant qu'on ne saurait vaincre les passions plus hautes sans avoir d'abord maîtrisé l'appétit du ventre[7]. Saint Jean Climaque la nomme « cette maîtresse impitoyable qu'est le ventre », mère de la luxure[8]. Minimiser ce vice, ce n'est donc pas négliger un travers anodin : c'est laisser ouverte une porte par laquelle entrent la mollesse de l'esprit, le bavardage, la dissipation et, plus gravement, la chair.

Les erreurs sur la nature de la gourmandise

« La gourmandise, c'est manger beaucoup »

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C'est l'erreur de fond, matrice de toutes les autres : la gourmandise serait l'acte de trop manger, mesurable à la quantité ingérée. On l'imagine visible, pesable, réservée aux gros appétits. L'erreur séduit parce qu'elle est commode — elle rend le vice extérieur, donc facile à éviter, et facile à reconnaître… chez les autres.

Mais l'objet de la gourmandise n'est pas la quantité absorbée : c'est le désir déréglé du plaisir de la table, qu'il se traduise par l'excès ou par tout autre désordre. Les cinq formes de la tradition le disent assez[9] : on pèche par gourmandise quant au temps (manger avant l'heure, grignoter sans cesse), à la qualité (rechercher constamment les mets les plus fins), à la manière (manger avec une avidité gloutonne), au soin (faire de la délicatesse de sa table une obsession) — et non seulement quant à la quantité. Cassien le notait déjà : la première chute de l'homme s'est faite par un seul fruit, non par un festin, « pour montrer que la gourmandise n'est pas affaire de quantité mais de désir déréglé »[10]. On peut manger très peu et être profondément gourmand au-dedans — l'ascète obsédé par la qualité de son unique repas, le délicat qui ne supporte que le meilleur, sont gourmands à leur façon, autant que l'ogre de sa pitance. Réduire la gourmandise à la goinfrerie, c'est ne traquer que sa caricature, et laisser libre sa forme la plus commune : celle qui se cache sous le raffinement.

« C'est un péché de gourmet : aimer la bonne cuisine »

Variante directe : la gourmandise serait l'amour de la bonne chère, le plaisir du palais, le goût des bonnes choses. Aimer cuisiner, apprécier un grand vin, savourer un plat raffiné, ce serait déjà pécher. L'erreur séduit parce qu'elle paraît austère et exigeante — mais elle confond le plaisir avec son désordre.

Or le plaisir de manger n'est pas mauvais : il est voulu par Dieu, qui a attaché aux aliments une saveur et aux repas une joie. Saint Paul l'affirme contre les rigoristes de son temps :

« Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter, si on le prend avec action de grâce, car tout est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière. » — Première lettre à Timothée 4, 4-5[11]

La gourmandise ne commence pas au plaisir, mais à son dérèglement : quand le plaisir cesse d'être le compagnon du repas pour en devenir la fin, quand on mange « pour » le plaisir et non plus « avec » plaisir, quand le palais commande à la raison au lieu de la servir. Le « gourmet » qui apprécie un bon repas avec gratitude, sans en faire une idole ni s'y asservir, ne pèche pas ; le raffinement devient vice lorsqu'il dégénère en quête anxieuse du toujours-mieux, en mépris du simple, en incapacité de se contenter de l'ordinaire. La frontière n'est pas entre « aimer la bonne cuisine » et « manger fade », mais entre un plaisir reçu comme un don et ordonné à Dieu, et un plaisir devenu maître qui asservit le cœur.

« Le plaisir de manger est suspect : pour être saint, il faut mépriser la table »

Erreur inverse, fréquente chez les âmes ferventes : si la gourmandise est un vice, alors tout plaisir de la table serait suspect, et la sainteté consisterait à manger sans goût, à se priver toujours, à tenir la table pour un piège. L'erreur séduit parce qu'elle a l'air radicale et mortifiée — mais elle se trompe de cible et flirte avec une vieille hérésie.

Or le Christ lui-même « est venu, mangeant et buvant », au point qu'on l'a calomnié :

« Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et l'on dit : "Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs !" » — Évangile selon saint Matthieu 11, 19[12]

Jésus a multiplié les pains, changé l'eau en vin aux noces de Cana, accepté les repas chez Lévi, Zachée et les pharisiens ; sa souveraine liberté à table scandalisait précisément les rigoristes. Mépriser la nourriture par principe, tenir tout plaisir de la table pour un péché, ce n'est pas de la sainteté : c'est souvent une autre forme d'obsession du ventre, en négatif — et c'est, doctrinalement, le piège dénoncé par saint Paul contre ceux « qui interdisent certains aliments »[13]. La sainteté n'est pas de ne plus rien goûter, mais de rendre grâce : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu »[14]. La bénédiction de la table, l'action de grâce avant et après le repas, ne suppriment pas le plaisir : elles le convertissent en louange. Sur les contresens propres à la privation, voir Les erreurs fréquentes concernant le jeûne.

Les erreurs de discernement : ce que la gourmandise n'est pas

C'est ici le cœur du sujet, et le terrain où l'on fait le plus de dégâts. Par peur de la gourmandise, des âmes droites condamnent en elles des actes parfaitement sains — savourer un plat, partager un repas de fête, rendre grâce du goût des aliments — et s'enferment dans le scrupule ; tandis que d'autres, rassurées de ne pas se goinfrer, ne voient pas la gourmandise réelle qui les habite sous forme de raffinement ou d'attachement. On ne combat bien que ce qu'on a d'abord bien identifié — et la gourmandise n'est ni le plaisir, ni la convivialité, ni le soin légitime du corps.

« Prendre du plaisir à manger, c'est déjà de la gourmandise »

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Erreur fréquente chez les âmes scrupuleuses : tout plaisir éprouvé à table serait suspect ; pour être détaché, il faudrait manger sans rien sentir, comme on avale un remède sans saveur. On confond le plaisir avec la complaisance déréglée. L'erreur séduit parce qu'elle paraît plus pure — ne rien goûter semble plus mortifié que savourer.

Mais saint Augustin, qui scrutait sa conscience jusqu'au scrupule, a fixé pour toujours la juste distinction. Le plaisir, dit-il, est attaché par Dieu au besoin comme une servante — bonne tant qu'elle sert, dangereuse quand elle prend la place de la maîtresse :

« Tu m'as enseigné à n'aborder les aliments que comme des remèdes. Mais tandis que je passe de la gêne du besoin au repos de la satiété, dans ce passage même me tend une embûche le piège de la convoitise. » — Saint Augustin, Confessions, X, 31[15]

Le plaisir de manger, observe Augustin, accompagne légitimement la prise de nourriture nécessaire ; le péché n'est pas de l'éprouver, mais de le rechercher pour lui-même au-delà du besoin. La difficulté, il l'avoue, est que la frontière est mouvante : « la mesure suffisante pour la santé n'est pas celle qui suffit au plaisir », et l'on ne sait pas toujours, dans l'instant, si c'est encore le besoin du corps ou « la tromperie voluptueuse de la convoitise » qui réclame. Mais cette incertitude même prouve que le plaisir, en soi, n'est pas la faute : la faute est dans le consentement à en faire une fin. Sentir la saveur d'un bon plat, s'en réjouir, en rendre grâce : rien là n'est gourmandise. Le scrupule qui voit un péché dans chaque plaisir confond le don de Dieu avec son dérèglement.

« Un bon repas de fête, soigner un plat, c'est de la gourmandise »

Variante de la précédente, sur le terrain de la convivialité : préparer un beau repas, célébrer une fête à table, soigner un plat pour ceux qu'on aime passeraient pour des concessions à la gourmandise. Au nom de la sobriété, on en viendrait à suspecter toute joie partagée autour d'une table. L'erreur séduit parce qu'elle confond la fête avec l'excès.

Mais l'Écriture est tissée de repas de joie voulus par Dieu : les festins de l'Ancien Testament, le veau gras tué pour le fils retrouvé, les noces de Cana où le Christ fait couler un vin meilleur, et jusqu'au banquet du Royaume comme image du Ciel. Le repas partagé est un lieu de communion, et le soin qu'on y met peut être un acte de charité envers les convives. Saint Paul le rappelle : ce n'est pas la nourriture qui sanctifie ou souille, car « le règne de Dieu n'est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint »[16]. La fête a ses jours, distincts des jours de jeûne ; les alterner est la sagesse même de l'Église, qui connaît le Carême mais aussi Pâques. La gourmandise ne se cache pas dans la joie d'un repas de fête honnêtement célébré, mais dans l'habitude d'en faire tous les jours une fête pour soi seul, dans l'incapacité de revenir à l'ordinaire, dans le festin qui oublie le pauvre. Soigner un repas pour les siens n'a rien d'un péché ; en faire une recherche perpétuelle et solitaire du meilleur, oui.

« Un jeûne sévère prouve qu'on n'est pas gourmand »

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Erreur subtile, et particulièrement trompeuse : puisque la gourmandise est l'excès de table, son contraire — le jeûne dur, l'austérité poussée, le mépris affiché de la nourriture — serait la preuve qu'on en est libéré. On mesure la vertu à la dureté de la privation. L'erreur séduit parce qu'elle flatte : l'austérité visible se prend volontiers pour de la sainteté.

Mais la tradition tient le faux rigorisme pour un autre déséquilibre, parfois plus dangereux que la gourmandise elle-même, car il nourrit l'orgueil. Cassien fait du discernement (discretio) la règle souveraine : il condamne autant la mollesse que l'austérité immodérée, qui ruine la santé et enfle la vaine gloire[17]. Saint François de Sales, avec sa finesse coutumière, recommande une sobriété « sans scrupule ni singularité », adaptée à l'état de vie, et tient pour règle de « manger ce qu'on vous présente » avec simplicité plutôt que de chercher par mortification affectée le pire morceau[18]. Le jeûne héroïque d'un saint Benoît-Joseph Labre est une vocation particulière, non la mesure commune. Plus subtil encore : on peut être austère par gourmandise — gourmand de sa propre rigueur, attaché à sa réputation de mortifié, incapable de recevoir simplement ce qu'on lui offre. Le faux rigorisme retourne ainsi à son point de départ : la nourriture redevient une obsession, en creux cette fois. La vraie liberté n'est ni dans la goinfrerie ni dans l'austérité crispée, mais dans la mesure qui sait jeûner les jours de jeûne et se réjouir les jours de fête. Sur ce point, voir Les erreurs fréquentes concernant la tempérance.

« Je mange normalement : je ne suis donc pas concerné »

Erreur inverse des précédentes, et tout aussi nuisible : puisqu'on ne se goinfre pas, qu'on mange « comme tout le monde », on se croit quitte de la gourmandise. On la mesure à l'absence de goinfrerie visible. L'erreur séduit parce qu'elle prend une apparence de normalité pour une disposition du cœur.

Mais la gourmandise la plus répandue n'est pas la goinfrerie : c'est le raffinement des délicats, l'attachement quotidien au plaisir de la table sous des formes banalisées. Le grignotage perpétuel, l'impossibilité de sauter un plaisir, l'humeur qui s'aigrit quand le repas déçoit, la pensée qui revient sans cesse vers ce qu'on va manger, l'attachement à ses petites habitudes gustatives au point de ne pouvoir y renoncer : autant de visages discrets de la gourmandise que la « normalité » recouvre. Saint Grégoire range expressément parmi ses formes le fait de manger « trop tôt » et de rechercher des mets « trop recherchés »[19] — deux travers parfaitement compatibles avec une apparence de modération. Le test n'est donc pas la quantité affichée, mais la liberté intérieure : suis-je capable de me priver sans en souffrir démesurément ? Le manque d'un plaisir habituel me trouble-t-il plus qu'il ne devrait ? La pensée de la table occupe-t-elle dans mon cœur une place qui revient à Dieu ? La gourmandise qui s'ignore est celle du cœur attaché qui se croit sobre parce qu'il ne se gave pas.

Les erreurs sur le combat et ses remèdes

Une fois l'ennemi identifié, on peut encore se tromper d'arme — et la gourmandise est si rusée que plusieurs « remèdes » spontanés sont précisément ce qui la laisse intacte, ou la déplace ailleurs.

« Pour vaincre la gourmandise, il suffit de jeûner beaucoup »

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Erreur des âmes généreuses : puisque la gourmandise est l'excès de table, le seul vrai remède serait le jeûne le plus dur possible ; plus on se prive, plus on serait vertueux. On confond le moyen avec la fin. L'erreur séduit parce qu'elle est mesurable et héroïque — mais elle décourage les faibles et enfle parfois les forts.

Or le jeûne n'est pas une fin : c'est un moyen subordonné à la charité, et un moyen qui peut se retourner s'il est mal ordonné. Cassien le dit sans détour :

« On gagne moins par un jeûne que l'on ne perd par un mouvement de colère. […] Il convient de rapporter les choses secondaires — jeûnes, veilles, retraite et méditation des Écritures — à notre but principal, c'est-à-dire à la pureté du cœur, qui est la charité. » — Saint Jean Cassien, Conférences, I[20]

Le jeûne purement extérieur, sans conversion du cœur, est précisément ce que Dieu rejette par la bouche d'Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n'est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim ? »[21]. Un jeûne dur qui rend dur, qui aigrit le caractère, qui nourrit la vaine gloire ou ruine la santé, manque son but. Le vrai combat contre la gourmandise n'est pas une surenchère d'austérité : c'est l'apprentissage de la mesure sous la conduite du discernement[22], la maîtrise de la volonté sur l'instinct que l'Église nomme tempérance[23], et la conversion du repas en action de grâce. Le jeûne y a toute sa place — il « reprend le gouvernail » du corps — mais comme serviteur de la charité, jamais comme exploit autonome. Sur le bon usage du jeûne, voir Les erreurs fréquentes concernant le jeûne.

« Il suffit d'avoir de la volonté et de moins y penser »

Erreur intérieure : combattre la gourmandise consisterait à se raidir, à « moins penser » à la nourriture, à compter sur la seule force de caractère. On travaille la disposition mentale. L'erreur séduit parce qu'elle est commode et invisible — elle ne suppose ni méthode ni vie de prière.

Mais on ne se libère pas de l'attachement à la table en y pensant moins, car « y penser moins », c'est encore y penser, en creux ; et la volonté seule, sans grâce ni vie intérieure, s'épuise vite. Le remède des saints n'est pas un volontarisme crispé : il est fait de discernement, d'action de grâce et de petits renoncements réguliers. Saint Augustin enseignait à « prendre les aliments comme des remèdes »[24] — à manger pour la fin (vivre, servir Dieu) plutôt que pour le seul plaisir. Les anciens conseillaient de se lever de table avec un reste de faim[25], non par dureté, mais pour garder le cœur libre et l'esprit clair. Et la grande arme positive est la gratitude : recevoir chaque repas comme un don de Dieu et lui en rendre grâce désarme la gourmandise en la retournant vers son auteur — « faites tout pour la gloire de Dieu »[26]. Décider de « moins y penser » sans rien changer concrètement, c'est soigner une habitude par un simple souhait. Les moyens concrets sont détaillés dans Comment grandir dans le combat contre la gourmandise.

« Le combat de la bouche est secondaire : commençons par les grands vices »

Erreur de stratégie : la gourmandise étant un petit péché, mieux vaudrait s'attaquer d'abord aux vices nobles — l'orgueil, l'impureté, la colère — et remettre à plus tard la maîtrise du ventre. On hiérarchise à l'envers. L'erreur séduit parce qu'elle paraît viser haut — mais elle néglige le terrain où tout commence.

Or les maîtres de la vie spirituelle enseignent l'inverse : le combat de la bouche est le premier, non par dignité, mais par ordre pédagogique. Cassien place la gourmandise en tête des huit vices parce qu'elle est la plus enracinée dans la nature et la plus immédiate ; on ne peut entreprendre les combats plus subtils, dit-il, tant qu'on n'a pas d'abord vaincu, « sur le terrain manifeste », l'appétit du ventre[27]. La raison est profonde : un corps trop nourri appesantit l'esprit. Saint Thomas range parmi les « filles » de la gourmandise l'« hébétude de l'esprit » (hebetudo mentis)[28], et le Christ lui-même avertit :

« Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s'alourdisse dans les beuveries, l'ivresse et les soucis de la vie. » — Évangile selon saint Luc 21, 34[29]

Plus grave encore, la gourmandise ouvre directement à la luxure : « du ventre à la chair », le passage est court, et saint Jean Climaque enseigne que « celui qui a dompté son ventre marche à grands pas vers la chasteté »[30]. Loin d'être secondaire, le combat de la bouche est donc la porte qu'il faut tenir d'abord, sous peine de mener en vain les combats d'en haut. Sur le lien entre gourmandise et luxure, voir Les erreurs fréquentes concernant le combat contre la luxure.

Les erreurs sur la faute et la durée

« La gourmandise n'est jamais qu'un péché véniel »

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Erreur rassurante : la gourmandise étant le plus léger des péchés capitaux, elle ne pourrait jamais être qu'un péché véniel, une imperfection sans gravité. On la tient pour toujours bénigne. L'erreur séduit parce qu'elle apaise la conscience à bon compte.

Mais l'Église distingue les degrés, et la gourmandise peut devenir grave. Saint Thomas enseigne qu'elle est de soi un péché véniel, mais qu'elle devient mortelle lorsque l'attachement au plaisir de la table l'emporte sur l'amour de Dieu — quand on est prêt à transgresser un commandement divin pour ce plaisir, ou qu'on s'y abandonne au mépris de la raison et de la santé. L'ivrognerie en est le cas le plus clair : l'Écriture avertit que « l'ivrogne et le glouton tombent dans la misère »[31], et le Catéchisme range parmi ceux qui « se rendent gravement coupables » ceux qui, par abus de la table et de l'alcool, mettent en danger leur sécurité et celle d'autrui[32]. L'ivresse qui prive volontairement de l'usage de la raison, l'excès qui ruine la santé, la goinfrerie qui endurcit contre le pauvre affamé — comme le mauvais riche « qui faisait chaque jour des festins somptueux » en ignorant Lazare à sa porte[33] — ne sont pas de simples imperfections. Tenir la gourmandise pour toujours vénielle, c'est ignorer qu'un « petit » vice, laissé libre, peut conduire jusqu'à la faute grave.

« Le moindre plaisir gourmand est un péché »

Erreur inverse, qui torture les âmes délicates : puisque la gourmandise est un vice, le moindre plaisir éprouvé à table, la moindre satisfaction d'un bon plat, le moindre regret devant un mets manqué prouveraient qu'on a déjà péché. On confond la tentation avec la faute, et l'on s'enfonce dans le scrupule. L'erreur séduit parce qu'elle prend le péché au sérieux — mais elle le place trop tôt.

Or l'Église distingue soigneusement la tentation du consentement. Pour qu'il y ait péché mortel, trois conditions sont ensemble requises : « une matière grave, commise en pleine conscience et de propos délibéré »[34] ; et « le péché mortel requiert pleine connaissance et entier consentement »[35]. Le premier mouvement de désir, l'attrait spontané d'un plat, la satisfaction qui monte avant toute délibération ne sont donc pas encore des péchés : ils ne le deviennent que si la volonté s'y complaît et y consent au-delà de la mesure. Comme on peut être tenté sans pécher, on peut sentir l'attrait d'un plaisir sans y consentir de façon déréglée. Augustin lui-même reconnaissait que le plaisir accompagne légitimement la nourriture nécessaire[36]. Le scrupule qui voit un péché grave dans chaque satisfaction de table confond le don de Dieu avec le consentement déréglé ; il faut au contraire saisir ce premier mouvement comme l'occasion du combat — l'instant où, le repérant, on le rapporte à Dieu et on en rend grâce.

« Une fois la gourmandise maîtrisée, c'est gagné »

Dernière erreur, et la plus commode : le combat contre la gourmandise serait une étape qu'on franchit une fois pour toutes — quelques mois de discipline, et l'on serait « devenu sobre », à l'abri, dispensé de veiller. On se croit arrivé après un effort — et c'est précisément le moment où le vice se reforme. L'erreur séduit parce qu'elle transforme un combat permanent en titre acquis.

Mais la gourmandise tient à un appétit enraciné dans la nature même du corps, qui renaît chaque jour avec la faim. À la différence d'un vice qu'on peut couper à sa racine, l'appétit de manger demeure tant qu'on vit, et avec lui la possibilité du dérèglement. Le cœur qui s'est discipliné un temps peut se relâcher dès le lendemain, et l'on a vu des âmes ferventes redevenir gourmandes par le détour des « petites » habitudes. C'est pourquoi les saints en font un combat de toute la vie : non une bataille gagnée, mais une mesure qu'il faut réapprendre à chaque repas. Saint Paul, l'apôtre vainqueur, ne se croyait pas dispensé de vigilance : « Je traite durement mon corps et je le réduis en esclavage, pour ne pas être moi-même éliminé après avoir proclamé l'Évangile aux autres »[37]. La sobriété d'un jour ne dispense pas de la tempérance de demain ; et celui qui se croit guéri parce qu'il a su se priver un temps s'expose à laisser la gourmandise revenir par la porte des plaisirs quotidiens. La gourmandise n'est pas un état dont on sort : c'est une pente à surveiller jusqu'au dernier jour.

L'erreur et la vérité, en un coup d'œil

Le tableau ci-dessous récapitule les contresens parcourus : à gauche, l'erreur dans sa formulation courante ; au centre, ce qui la rend fausse ; à droite, ce que l'Église et les saints enseignent réellement, avec leur source. Il se lit ligne par ligne, comme un antidote rapide aux idées reçues.

L'erreur courantePourquoi c'est fauxCe que l'Église et les saints enseignent
La gourmandise, c'est manger beaucoupL'objet est le désir déréglé, pas la quantité« Désir désordonné du manger » (Thomas, q. 148)[38]
C'est un péché de gourmet : aimer la bonne cuisineC'est le dérèglement du plaisir, non le plaisir, qui est en cause« Tout ce que Dieu a créé est bon » (1 Tm 4, 4)[39]
Le plaisir de manger est suspect ; il faut mépriser la tableLe Christ « est venu mangeant et buvant »« Glouton et ivrogne », calomnie contre Jésus (Mt 11, 19)[40]
Prendre du plaisir à manger, c'est déjà de la gourmandiseLe plaisir accompagne le besoin ; la faute est dans le consentement« Les aliments comme des remèdes » (Augustin)[41]
Un repas de fête, soigner un plat, c'est de la gourmandiseLa fête et la convivialité sont voulues par Dieu« Le règne de Dieu n'est pas affaire de nourriture » (Rm 14, 17)[42]
Un jeûne sévère prouve qu'on n'est pas gourmandLe faux rigorisme est un autre déséquilibre, nourri d'orgueilLe discernement, règle du jeûne (Cassien)[43]
Je mange normalement, je ne suis pas concernéLe raffinement et l'attachement sont la gourmandise cachéeCinq formes : trop tôt, trop recherché… (Grégoire)[44]
Pour vaincre, il suffit de jeûner beaucoupLe jeûne est subordonné à la charité« On gagne moins par un jeûne… » (Cassien)[45]
Il suffit d'avoir de la volontéOn guérit par le discernement et l'action de grâce« Faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31)[46]
Le combat de la bouche est secondaireC'est la « porte des vices », à tenir d'abordPremier des huit vices (Cassien) ; mère de la luxure (Climaque)[47]
La gourmandise n'est jamais qu'un péché vénielElle devient mortelle (ivrognerie, mépris de Dieu)« L'ivrogne et le glouton tombent dans la misère » (Pr 23)[48]
Le moindre plaisir gourmand est un péchéLa tentation n'est pas la faute : tout est dans le consentementPleine connaissance et entier consentement requis (CEC § 1859)[49]
Une fois maîtrisée, c'est gagnéL'appétit renaît chaque jour : combat de toute la vie« Je traite durement mon corps » (1 Co 9, 27)[50]

Gourmandise, plaisir de la table, convivialité, tempérance, rigorisme : ne pas confondre

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Beaucoup d'erreurs viennent d'un vocabulaire flou, où l'on prend un mot pour un autre. Quelques distinctions classiques suffisent à dissiper la brume. La gourmandise est le désir désordonné du manger et du boire, l'appétit qui s'écarte de l'ordre de la raison et fait du plaisir de la table une fin[51] — le fond du vice, ce mouvement qui met dans le ventre la place qui revient à Dieu (Ph 3, 19). Le faux rigorisme en est, non le contraire vertueux, mais l'excès opposé : l'austérité immodérée qui méprise le corps, ruine la santé et nourrit la vaine gloire, que Cassien condamne autant que la mollesse[52]. Entre ces deux excès, la tempérance tient le juste milieu : la vertu morale qui « modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés »[53], qui sait jeûner et se réjouir à leur juste heure.

À côté de ces trois, deux réalités saines ne doivent pas être confondues avec le vice. Le plaisir de la table — savourer un bon plat, apprécier la saveur d'un don de Dieu — n'est pas une faute, mais l'accompagnement légitime du besoin, à recevoir avec action de grâce[54]. Et la convivialité — le repas de fête, la joie partagée, le soin mis à recevoir — n'est pas de la gourmandise mais une part de la charité, à l'image des festins voulus par Dieu et des noces de Cana. Ces mots ne sont donc pas synonymes : seules la gourmandise et le faux rigorisme sont des excès à fuir ; la tempérance est la vertu à acquérir ; le plaisir de la table est un don à recevoir avec gratitude ; et la convivialité, une joie à honorer. Les confondre, c'est risquer de combattre un don innocent — le plaisir d'un repas — ou de laisser triompher la gourmandise sous le nom rassurant de « convivialité ».

DispositionObjetJugement spirituel
Vice par excèsGourmandiseRechercher le plaisir de la table au-delà de la raisonPéché capital, « porte des vices »
Vice opposéFaux rigorismeMépriser le corps, jeûner sans mesureExcès contraire, nourri d'orgueil
VertuTempéranceModérer le plaisir, équilibrer l'usageJuste milieu (CEC § 1809)
Don à recevoirPlaisir de la tableSavourer la nourriture avec gratitudeBon, « tout est sanctifié » (1 Tm 4, 4)
Joie à honorerConvivialitéPartager le repas, célébrer la fêteCharité (noces de Cana, Lc 15)

Rendre au combat contre la gourmandise sa vraie lumière

Une fois les contresens écartés, le combat contre la gourmandise apparaît dans sa juste lumière. Loin d'être une guerre contre le plaisir de manger, ou un mépris de la table, ou une surenchère de jeûnes, il est la remise de la nourriture à sa juste place : servante de la vie et non maîtresse, occasion de gratitude et non idole du ventre. Le vaincre, ce n'est pas se priver par calcul ni se torturer de scrupules ; c'est convertir le repas — recevoir la nourriture comme un don de Dieu, la prendre avec mesure, et en faire un acte de louange.

C'est pourquoi le terme du combat n'est pas la tristesse de la privation, mais une liberté et une légèreté nouvelles : celui qui ne sert plus son ventre n'est plus à la merci de ses appétits. Le gourmand était esclave — de ses habitudes, de l'humeur que donne ou retire un plaisir, de la pensée qui tourne autour de la table ; le cœur tempérant respire, savoure sans être asservi, peut jeûner sans s'effondrer et festoyer sans excès, parce que sa nourriture n'est plus son dieu. Et le fruit le plus précieux est la clarté de l'esprit pour la prière, le corps allégé qui ne pèse plus sur l'âme, et la compassion pour ceux qui ont faim — car celui qui a appris à se priver un peu comprend mieux le pauvre. Telle est la vérité que les caricatures avaient masquée : le combat contre la gourmandise n'est pas une haine de la table, mais le chemin par lequel un cœur cesse de chercher dans le plaisir du ventre ce que Dieu seul peut donner.

« Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » — Première lettre aux Corinthiens 10, 31[55]

Là où la gourmandise alourdit et asservit, la tempérance allège et libère ; là où le ventre fait taire l'esprit, la sobriété rend le cœur attentif à Dieu et au prochain. « L'homme ne vit pas seulement de pain » : tout le combat tient à déraciner cet appétit qui veut régner pour le remettre à sa place de serviteur — et à découvrir, en mangeant « pour la gloire de Dieu », qu'on ne s'appauvrit pas, mais qu'on retrouve la liberté des enfants de Dieu, maîtres de leur table parce que servantes de leur Père.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 148 (De gula), a. 1 : « Gula non nominat quemlibet appetitum edendi et bibendi, sed inordinatum. Dicitur autem appetitus inordinatus ex eo quod recedit ab ordine rationis, in quo bonum virtutis moralis consistit. » (« La gourmandise ne désigne pas tout désir de manger et de boire, mais un désir désordonné ; or le désir est dit désordonné parce qu'il s'écarte de l'ordre de la raison, en quoi consiste le bien de la vertu morale. ») Éd. Summa Theologiae, Cerf ; latin sur corpusthomisticum.org ; trad. fr. sur docteurangelique.free.fr.

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  2. Lettre aux Philippiens 3, 18-19, traduction liturgique officielle (AELF) : « Beaucoup de gens se conduisent en ennemis de la croix du Christ. Ils vont à leur perte. Leur dieu, c'est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu'aux choses de la terre. » Le grec koilía (ventre) érigé en theós (dieu) : la formule la plus dure du Nouveau Testament sur la gourmandise idolâtre.

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  3. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 148, a. 4, reprenant saint Grégoire le Grand, Moralia in Job, XXX, ch. 18 (al. nᵒ 60) : on pèche par gourmandise de cinq manières — « praepropere, laute, nimis, ardenter, studiose » : quant au temps (manger trop tôt, avant l'heure), à la qualité (mets trop raffinés), à la quantité (trop), à la manière (avec trop d'avidité), et au soin excessif de la préparation (mets trop délicatement apprêtés). Latin sur corpusthomisticum.org ; Moralia éd. Sources Chrétiennes 525 (Cerf, 2009) et Patrologia Latina t. 76.

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  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 1866 : « Les vices peuvent être […] rattachés aux péchés capitaux que l'expérience chrétienne a distingués à la suite de saint Jean Cassien et de saint Grégoire le Grand. On les dit capitaux parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, l'impureté, la gourmandise, la paresse ou l'acédie. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

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  5. Évagre le Pontique (346-399), Traité pratique (Praktikos), § 6 : énumération des huit « pensées » génériques (logismoi) dans l'ordre — gourmandise (gastrimargia), fornication, avarice, tristesse, colère, acédie, vaine gloire, orgueil. La gourmandise ouvre la liste : elle est la première porte du combat. Édition Sources chrétiennes nᵒ 171 (Cerf).

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  6. Saint Jean Cassien (v. 360-435), Institutions cénobitiques, livre V, « De l'esprit de gourmandise » (De spiritu gastrimargiae) : Cassien place le combat contre la gourmandise au premier rang de la lutte monastique, enseignant qu'on ne saurait vaincre les passions plus hautes — et d'abord la fornication — sans avoir d'abord maîtrisé, « sur le terrain manifeste », l'appétit du ventre. L'ordre des huit vices est ainsi pédagogique. Édition Sources chrétiennes nᵒ 109 (Cerf).

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  7. Saint Jean Climaque (v. 579-649), L'Échelle sainte (Klimax), degré 14, « Sur cette maîtresse impitoyable qu'est le ventre » (la gastrimargie) : Climaque y enseigne que la gourmandise est la mère de la luxure, et que « celui qui a dompté son ventre marche à grands pas vers la chasteté ». L'Échelle, écrite au Mont-Sinaï pour les moines, range gastrimargie et luxure parmi les passions qui visent le corps. Trad. fr. sur livres-mystiques.com ; éd. coll. Spiritualité orientale (Bellefontaine).

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  8. Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre V : Cassien observe que la première chute de l'homme s'est produite par la nourriture — « un seul fruit, non un festin » — pour montrer que la gourmandise n'est pas affaire de quantité mais de désir déréglé. Le second Adam, le Christ, renverse cette défaite par le jeûne au désert (Mt 4). Coll. Sources Chrétiennes 109.

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  9. Première lettre à Timothée 4, 1-5, traduction liturgique officielle (AELF) : contre ceux qui « interdisent certains aliments », saint Paul affirme : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter, si on le prend avec action de grâce, car tout est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière. » Fondement scripturaire du refus du rigorisme alimentaire : le mal n'est pas dans l'aliment, mais dans le désir déréglé.

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  10. Évangile selon saint Matthieu 11, 19, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et l'on dit : "Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs !" » Le Christ, qui a réellement mangé et bu, montre que le plaisir de la table n'est pas en soi un péché ; l'accusation portée contre lui est calomnieuse. Verset clé pour distinguer la convivialité de la gourmandise.

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  11. Première lettre aux Corinthiens 10, 31, traduction liturgique officielle (AELF) : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » Charte de l'action de grâce qui sanctifie le repas et désarme la gourmandise en orientant vers Dieu le plaisir reçu de ses dons ; fondement de la bénédiction de la table (Benedicite).

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  12. Saint Augustin (354-430), Confessions, livre X, ch. 31, nᵒ 43-47 : « Hoc me docuisti, ut quemadmodum medicamenta sic alimenta sumpturus accedam » (« Tu m'as enseigné à m'approcher des aliments comme des remèdes ») ; mais le passage de la gêne du besoin au repos de la satiété est lui-même un plaisir où « me tend une embûche le piège de la convoitise » (« in ipso transitu mihi insidiatur laqueus concupiscentiae »), car « la mesure suffisante pour la santé n'est pas celle qui suffit au plaisir », et l'on ne sait pas toujours si c'est encore le besoin du corps ou « la tromperie voluptueuse de la convoitise » qui réclame. Le plaisir s'attache au besoin « comme une servante dangereuse ». Texte latin sur augustinus.it / thelatinlibrary.com ; trad. de service.

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  13. Lettre aux Romains 14, 17, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le règne de Dieu n'est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint. » Saint Paul rappelle aux Romains, divisés sur les aliments permis, que la sainteté ne tient pas à ce qu'on mange, mais à la charité. Texte sur aelf.org.

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  14. Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre V, et Conférences, II (sur la discrétion) : Cassien fait du discernement (discretio) la règle souveraine du jeûne. Il condamne autant la mollesse que l'austérité immodérée, qui ruine la santé et nourrit l'orgueil. La mesure juste : prendre de quoi soutenir le corps sans accabler l'esprit, et se lever de table avant la pleine satiété. Coll. Sources Chrétiennes 109 et 54.

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  15. Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église, Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 23, « De la sobriété et tempérance dans le boire et le manger » : François recommande une sobriété « sans scrupule ni singularité », adaptée à l'état de vie, et tient pour règle de « manger ce qu'on vous présente » avec simplicité plutôt que de chercher par mortification affectée le pire morceau. La vraie mortification de la bouche, dit-il, est « libre » et discrète. Texte sur abbaye-saint-benoit.ch et jesusmarie.com.

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  16. Saint Jean Cassien, Conférences, I (Conférence de l'abbé Moïse sur le but et la fin du moine), Sources chrétiennes 42 bis, Éditions du Cerf, 2008, p. 101 : « On gagne moins par un jeûne que l'on ne perd par un mouvement de colère […] Il convient, par conséquent, de rapporter les choses secondaires — jeûnes, veilles, retraite et méditation des Écritures — à notre but principal, c'est-à-dire à la pureté du cœur, qui est la charité. » Le jeûne y est expressément subordonné, comme moyen, à la charité.

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  17. Livre d'Isaïe 58, 6-7, traduction liturgique officielle (AELF) : le Seigneur dénonce un jeûne purement extérieur et déclare : « Le jeûne que je préfère, n'est-ce pas […] partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri ? » Texte fondateur du lien entre jeûne et charité : la privation chrétienne n'a de valeur que jointe à l'aumône. Repris par le Catéchisme (CEC 2447) et la liturgie du Carême.

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  18. Catéchisme de l'Église catholique, § 1809 : « La tempérance est la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. Elle assure la maîtrise de la volonté sur les instincts et maintient les désirs dans les limites de l'honnêteté. » La gourmandise est le vice opposé à la tempérance dans l'usage du manger et du boire. Texte sur vatican.va.

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  19. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 148, a. 6, reprenant saint Grégoire le Grand, Moralia, XXXI, 45 : les « filles » de la gourmandise sont « inepta laetitia, scurrilitas, immunditia, multiloquium, hebetudo mentis circa intelligentiam » — joie déréglée, bouffonnerie, impureté, bavardage, et hébétude de l'esprit quant à l'intelligence. La dernière — l'engourdissement de l'esprit par le corps trop nourri — est la plus grave pour la vie spirituelle. Latin sur corpusthomisticum.org.

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  20. Évangile selon saint Luc 21, 34, traduction liturgique officielle (AELF) : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s'alourdisse dans les beuveries, l'ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l'improviste. » Verset cité par saint Benoît (Règle, ch. 39) contre la crapula ; le Christ lie expressément la lourdeur du cœur à l'excès de table.

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  21. Livre des Proverbes 23, 20-21, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne sois pas de ceux qui s'enivrent de vin, ni de ceux qui se gorgent de viande, car l'ivrogne et le glouton tombent dans la misère, et la somnolence fait porter des haillons. » L'un des nombreux avertissements sapientiaux contre l'excès de table et de boisson.

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  22. Catéchisme de l'Église catholique, § 2290 : « La vertu de tempérance dispose à éviter toutes les sortes d'excès, l'abus de la table, de l'alcool, du tabac et des médicaments. Ceux qui, en état d'ivresse ou par goût immodéré de la vitesse, mettent en danger la sécurité d'autrui et la leur propre […] se rendent gravement coupables. » Texte sur vatican.va.

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  23. Évangile selon saint Luc 16, 19-31, traduction liturgique officielle (AELF), parabole du riche et du pauvre Lazare : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. » Saint Jean Chrysostome (Homélies sur Lazare) souligne que le riche n'est pas accusé d'injustice ouverte, mais d'avoir joui de sa table en ignorant le pauvre couché à sa porte : la gourmandise comme dureté de cœur.

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  24. Catéchisme de l'Église catholique, § 1857 : « Pour qu'un péché soit mortel, trois conditions sont ensemble requises : "Est péché mortel tout péché qui a pour objet une matière grave, et qui est commis en pleine conscience et de propos délibéré." » Édition officielle française.

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  25. Catéchisme de l'Église catholique, § 1859-1860 : « Le péché mortel requiert pleine connaissance et entier consentement… » Et § 1860 : « Les impulsions de la sensibilité, les passions peuvent également réduire le caractère volontaire et libre de la faute. » Le premier mouvement de désir ou l'attrait spontané d'un plaisir de table, non consentis, ne sont donc pas un péché mortel : la faute n'engage la volonté qu'au moment du consentement délibéré.

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  26. Première lettre aux Corinthiens 9, 27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je traite durement mon corps et je le réduis en esclavage, pour ne pas être moi-même éliminé après avoir proclamé l'Évangile aux autres. » Saint Paul applique au combat spirituel l'image de l'athlète qui s'entraîne ; verset fondateur de l'ascèse corporelle chrétienne, dont la sobriété de table est la première application. Le combat reste à mener jusqu'au bout, même pour l'apôtre.

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