Le combat contre l'orgueil est le premier de tous — premier par l'origine, non le premier à affronter ni le premier à vaincre (voir plus bas) : « le commencement de tout péché, c'est l'orgueil », selon la formule traditionnelle du Siracide[1], et toute la tradition y voit la racine dont les autres vices ne sont que les branches. Saint Thomas d'Aquin lui a donné sa définition la plus exacte : non la simple vantardise, mais « l'appétit désordonné de sa propre excellence »[2] — le mouvement par lequel l'homme se met au-dessus de sa juste place, devant Dieu et devant les autres.
C'est aussi, de tout le vocabulaire spirituel, le combat le plus mal repéré. Le mot évoque aussitôt le fanfaron, le suffisant, celui qui se vante : une caricature dans laquelle personne ne se reconnaît, si bien que chacun se croit à l'abri. Or l'orgueil véritable est souvent invisible à celui qui en est atteint — il peut se loger dans la susceptibilité, le besoin d'avoir raison, le jugement sur autrui, le découragement après la faute, jusque dans la dévotion. Le repérer suppose d'abord de balayer les idées fausses qui le masquent.
« Dieu s'oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. » — Première lettre de saint Pierre 5, 5[3]
Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur le combat contre l'orgueil, regroupés selon qu'ils portent sur sa nature, sur le discernement (ce que l'orgueil n'est pas), sur le combat lui-même et ses remèdes, ou sur la faute et sa durée. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle l'enseignement de l'Église et des saints. Le lecteur notera la distinction suivie dans tout l'article : les passages cités entre guillemets avec leur source font seuls autorité ; les diagnostics, les formules de synthèse et les applications pratiques sont le vocabulaire et le travail du rédacteur.
Il ne s'agit ni d'un guide pratique ni d'un florilège : pour la nature détaillée de l'orgueil, ses deux visages, les douze degrés de saint Bernard et les moyens concrets de le combattre, voir Comment grandir dans le combat contre l'orgueil ; pour la voix propre des Pères, des docteurs et des mystiques, voir Que disent les saints sur le combat contre l'orgueil. Et comme l'orgueil est l'envers exact de l'humilité, on renverra aux contresens sur la vertu opposée — fausse humilité, mépris de soi, scrupule — traités dans Les erreurs fréquentes concernant l'humilité. Ici, comme dans l'article jumeau Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'acédie, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître l'ennemi pour mener ensuite le vrai combat.
Pourquoi le combat contre l'orgueil est-il si mal compris ?
Un vice qu'on croit réservé aux arrogants
Le premier malentendu est de portrait. On range l'orgueil parmi les défauts spectaculaires : le vantard, le mégalomane, le suffisant qui parle fort et se croit supérieur à tous. C'est l'image du paon, de l'arrogance affichée. Comme presque personne ne se reconnaît dans cette caricature, chacun en conclut que l'orgueil est le vice des autres — et se croit, lui, exempt. L'erreur soulage : elle range le combat au rayon des problèmes que l'on n'a pas.
Mais l'orgueil défini par les Pères et les docteurs n'est pas d'abord un comportement : c'est un mouvement intérieur. Saint Augustin le nomme « l'appétit d'une élévation perverse »[4] ; saint Thomas, « l'appétit désordonné de sa propre excellence »[5]. Ce désir-là n'a pas besoin de fanfaronner : il peut vivre aussi bien chez le timide qui rumine ses humiliations, chez le scrupuleux qui ne supporte pas ses fautes, chez le dévot fier de sa dévotion. Le fanfaron n'en est qu'une variété grossière et visible ; une forme fréquente est silencieuse, et d'autant plus tenace qu'elle se déguise. Croire que l'orgueil se reconnaît à la vantardise, c'est confondre la maladie avec l'un de ses symptômes.
Un combat qu'on croit secondaire
Second malentendu : l'orgueil serait un défaut mineur, une vétille de tempérament à côté des péchés « sérieux ». On combat la colère, l'impureté, l'avarice ; l'orgueil, lui, passerait pour un travers presque sympathique, signe d'un caractère affirmé. L'erreur séduit parce qu'elle déculpabilise et qu'elle épargne le combat le plus exigeant.
Mais la tradition tient l'orgueil pour la racine de tout péché et la reine des vices. Le Siracide le dit sans détour, dans la formule transmise par la Vulgate : « le commencement de tout péché, c'est l'orgueil »[6] ; saint Thomas reprend l'affirmation et l'explique — l'orgueil est « le commencement de tout péché » en tant que premier détournement de la soumission due à Dieu[7]. Cette primauté s'entend de l'origine : certains péchés particuliers viennent aussi de l'ignorance ou de la faiblesse, comme Thomas lui-même le précise[8]. Saint Grégoire le Grand en fait la souveraine qui commande toute l'armée des vices :
« La reine des vices, l'orgueil, lorsqu'elle a pleinement subjugué un cœur, le livre aussitôt à sept vices principaux, comme à ses lieutenants, pour le dévaster entièrement. » — Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXXI, 45[9]
C'est aussi le seul péché qui ait perdu les anges : Lucifer n'a ni tué ni volé ; il s'est préféré à Dieu[10]. L'Écriture en avertit sans détour : « L'orgueil précède l'effondrement, et la prétention, la chute »[11]. Minimiser l'orgueil, ce n'est donc pas négliger un travers anodin : c'est laisser intacte la source d'où tout le reste découle. Voilà pourquoi le combat contre l'orgueil n'est pas un combat parmi d'autres, mais celui qui décide secrètement de tous les autres.
Les erreurs sur la nature de l'orgueil
« L'orgueil, c'est se vanter et s'admirer ouvertement »
C'est l'erreur de fond, matrice de toutes les autres : l'orgueil serait la vantardise, l'étalage de soi, la suffisance qui se donne en spectacle. On l'imagine bruyant, visible, mesurable au volume de la voix. L'erreur séduit parce qu'elle est commode — elle rend le vice extérieur, donc facile à éviter, et facile à reconnaître… chez les autres.
Mais l'objet de l'orgueil n'est pas le bruit qu'on fait : c'est l'excellence propre, désirée de façon désordonnée[12]. Or ce désir peut prendre des formes silencieuses : vouloir toujours avoir raison, ne pas supporter la contradiction, juger les autres de haut, se comparer sans cesse, quêter l'approbation, se vexer d'un oubli, se décourager de ses fautes parce qu'on s'attendait à mieux de soi. Aucune de ces formes ne ressemble au fanfaron, et toutes peuvent relever de l'orgueil — sans que chacun de ces mouvements, pris isolément, prouve à lui seul un consentement orgueilleux[13]. La vaine gloire — le désir d'être loué et remarqué — n'en est que la première « fille », l'une de ses manifestations parmi d'autres[14]. Réduire l'orgueil à la vantardise, c'est ne traquer que sa caricature, et laisser libre sa forme la plus commune : celle qui se cache.
« Je n'ai pas une bonne opinion de moi : je ne suis donc pas orgueilleux »
Variante directe, et peut-être la plus trompeuse : puisque l'orgueil serait l'amour excessif de soi, celui qui se trouve nul, qui se dévalorise, qui souffre d'un complexe d'infériorité, en serait par définition l'opposé. On se croit humble parce qu'on ne s'aime pas. L'erreur séduit parce qu'elle prend la souffrance de soi pour de la modestie.
Mais le mépris de soi peut être un orgueil retourné. Celui qui s'effondre de ne pas être à la hauteur s'attendait peut-être à y être : son abattement peut trahir l'image haute qu'il avait de lui-même. La susceptibilité, l'amertume, l'envie, le besoin de se justifier peuvent naître non d'une trop basse estime de soi, mais d'un moi blessé qui réclame son dû. Une réflexion ajoutée par Lamennais à sa traduction de l'Imitation le diagnostique d'un mot :
« Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris. » — Réflexion de Félicité de Lamennais ajoutée à L'Imitation de Jésus-Christ, livre II, ch. 2[15]
L'humilité n'est pas une mauvaise opinion de soi : c'est la vérité sur soi, qui rapporte à Dieu tout ce qu'on a reçu et accepte paisiblement ses limites. Le complexe d'infériorité, lui, peut n'être qu'une manière de se regarder soi — en négatif. On peut donc être à la fois rongé de complexes et profondément orgueilleux : ce sont parfois les deux faces d'un même moi qui ne s'est pas remis à Dieu. La blessure, le complexe ou l'effondrement ne prouvent toutefois pas à eux seuls un consentement orgueilleux : la crainte, l'ignorance ou les passions peuvent atténuer la faute[16].
« L'orgueil n'est qu'un défaut parmi d'autres »
Erreur de gravité, déjà entrevue : l'orgueil serait un vice de second rang, sans la gravité du meurtre ou de l'adultère. On le combat mollement, persuadé qu'il ne menace pas vraiment le salut. L'erreur séduit parce qu'elle laisse en paix.
Mais saint Thomas range l'orgueil à part, « au-dessus » même des sept vices capitaux que la tradition a distingués — « l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la luxure, la gourmandise, la paresse ou acédie »[17] —, comme leur racine et leur reine[18] ; Cassien le tient pour « le plus redoutable de tous les vices »[19], celui qui « détruit toutes les vertus » à la fois[20]. Il n'y a là aucune contradiction : chez saint Grégoire, dont Thomas reprend la doctrine, l'orgueil commande la liste des sept — dont la vaine gloire — sans s'y compter lui-même, parce qu'il en est la racine et non l'un des rameaux[21]. La raison est profonde : l'orgueil ne s'attaque pas à tel ou tel bien, comme l'avarice à l'argent ou la gourmandise à la table ; il s'attaque à la relation même à Dieu, en faisant de soi sa propre règle. C'est pourquoi il peut corrompre jusqu'aux meilleures actions : on peut être chaste, sobre, généreux par orgueil. Saint Grégoire applique à l'aveuglement de l'orgueilleux l'image de la poussière jetée contre le vent (homélie 7 sur les Évangiles, § 4) : sans l'humilité, les vertus elles-mêmes sont emportées et dispersées. Ce n'est donc pas un défaut parmi d'autres : c'est celui qui peut vicier tous les autres, et le seul qui ait jeté un archange en enfer.
Les erreurs de discernement : ce que l'orgueil n'est pas
C'est ici le cœur du sujet, et le terrain où l'on fait le plus de dégâts. Par peur de l'orgueil, des âmes droites condamnent en elles des mouvements parfaitement sains, s'interdisent de se réjouir d'un bien, refusent leurs dons, étouffent de grands désirs. On ne combat bien que ce qu'on a d'abord bien identifié — et l'orgueil n'est ni l'estime de soi, ni la joie du bien, ni la confiance.
« Avoir une juste estime de soi, c'est déjà de l'orgueil »
Erreur fréquente chez les âmes scrupuleuses : toute appréciation positive de soi serait suspecte ; pour être humble, il faudrait se tenir pour mauvais, incapable, sans valeur. On confond l'estime juste avec la complaisance. L'erreur séduit parce qu'elle paraît plus sûre — viser trop bas semble moins risqué que viser trop haut.
Mais l'humilité n'est pas le mensonge sur soi à l'envers : elle est la vérité. Sainte Thérèse d'Avila l'a fixé pour toujours : Dieu étant la suprême vérité, l'humilité n'est autre chose que de marcher selon la vérité — paraphrase de son enseignement au Château intérieur, VIes Demeures, ch. 10[22].
Or la vérité sur soi comporte deux versants, et les nier tous deux serait également faux. Dans le même chapitre, Thérèse enseigne qu'il faut rendre à Dieu ce qui lui appartient, et nous rendre justice à nous-mêmes par respect et par amour pour la vérité — paraphrase du même passage[23]. Se croire dépourvu de tout don, alors qu'on en a reçu, n'est pas de l'humilité : c'est un autre mensonge, et souvent une fausse modestie qui quête le démenti. La saine estime de soi — savoir ce qu'on vaut comme créature aimée et douée par Dieu — n'a rien d'orgueilleux ; l'orgueil ne commence que lorsqu'on s'attribue ce qu'on a reçu, ou qu'on s'élève au-dessus de sa juste place. Pour les contresens propres à la vertu d'humilité, voir Les erreurs fréquentes concernant l'humilité.
« Reconnaître ses dons et se réjouir d'un bien accompli, c'est de l'orgueil »
Erreur des cœurs délicats : dès qu'on a fait quelque chose de bien, ou qu'on prend conscience d'un talent, on s'inquiète d'en tirer de la « vaine gloire » et l'on s'interdit toute joie. On croit plus saint de ne jamais considérer le bien reçu. L'erreur séduit parce qu'elle a peur, à juste titre, de la complaisance — mais elle place la barrière au mauvais endroit.
Saint François de Sales corrige précisément ce scrupule :
« Plusieurs […] n'osent penser aux grâces que Dieu leur a faites, de peur d'en prendre vaine gloire ; en quoi certes ils se trompent. […] Il ne faut pas craindre que la connaissance de ce que Dieu a mis en nous nous enfle, pourvu que nous soyons attentifs à cette vérité, que ce qui est de bon en nous n'est pas de nous. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 5 (extrait, coupures marquées)[24]
Reconnaître un don n'est pas se l'attribuer ; s'en réjouir n'est pas s'en glorifier. La Vierge elle-même, au Magnificat, ne nie pas les « grandes choses » que Dieu fait en elle : elle les proclame et les rapporte à leur auteur. La règle est tout entière dans saint Paul : « Qui donc t'a mis à part ? As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l'avais pas reçu ? »[25]. On peut donc jouir d'un bien accompli et en remercier Dieu sans une once d'orgueil ; le vice ne naît que si l'on coupe le don de son donateur. La gratitude est l'exact contraire de la vaine gloire : l'une rend à Dieu, l'autre garde pour soi.
« Désirer de grandes choses, accepter une responsabilité, c'est de l'orgueil »
Erreur paralysante : viser haut, entreprendre, accepter une charge, nourrir de grands désirs spirituels passeraient pour de la présomption. Au nom de l'humilité, on se réfugie dans la médiocrité voulue, on refuse les responsabilités, on rapetisse ses aspirations. L'erreur séduit parce qu'elle confond la magnanimité avec l'orgueil.
Mais saint Thomas enseigne qu'il n'y a aucune contradiction entre la magnanimité — la vertu qui porte aux grandes choses — et l'humilité. Dans sa réponse sur la magnanimité (II-II, q. 129, a. 3, ad 4), il distingue en l'homme deux versants : ce qu'il a de grand par le don de Dieu, et ce qu'il a de défectueux par la faiblesse de sa nature — l'humilité retient de présumer de soi-même, la magnanimité porte aux grandes choses selon le don de Dieu[26]. Ce qui précède est une synthèse éditoriale de sa doctrine, non une citation textuelle.
Les deux vertus regardent la même vérité sous deux angles : l'humilité, ma faiblesse propre ; la magnanimité, le don reçu. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus est l'exemple parfait de leur alliance : c'est *parce qu'*elle n'attend rien d'elle-même qu'elle ose des « désirs immenses » — « au cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour »[27]. Renoncer aux grandes choses par défiance de Dieu n'est pas de l'humilité : c'est de la pusillanimité, un défaut, non une vertu. Le vrai humble ne vise pas bas ; il vise haut, mais sans compter sur ses seules forces. Sur cette distinction entre humilité et petitesse subie, voir encore Les erreurs fréquentes concernant l'humilité.
« Ma susceptibilité n'est qu'une sensibilité à fleur de peau »
Erreur inverse des précédentes, et tout aussi nuisible : on excuse comme de la simple « sensibilité » ce qui peut être un orgueil qui se méconnaît. Être blessé d'une remarque, ruminer une vexation, ne pas digérer une critique, exiger des excuses, garder rancune d'un oubli — on met cela sur le compte d'un tempérament écorché, voire d'une qualité (« je suis quelqu'un de sensible »). L'erreur séduit parce qu'elle transforme un défaut en circonstance atténuante.
Mais l'amour-propre blessé peut être la signature de l'orgueil. Si la moindre contradiction me trouble, c'est peut-être que mon « moi » se croyait des droits qu'on vient de lui refuser. Une réflexion ajoutée par Lamennais à sa traduction de l'Imitation l'a dit en une phrase : « Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris » (livre II, ch. 2)[28]. L'âme vraiment humble n'est pas insensible — le Christ lui-même a connu l'angoisse —, mais elle n'est pas gouvernée par son amour-propre : on peut la contredire, l'oublier, la critiquer injustement sans qu'elle s'effondre, parce qu'elle ne tient plus son repos de l'estime des autres. La susceptibilité chronique n'est donc pas toujours une fragilité innocente : c'est souvent un orgueil qui s'ignore et se donne un beau nom — sans que ce mécanisme, à lui seul, prouve un consentement orgueilleux[29].
Les erreurs sur le combat et ses remèdes
Une fois l'ennemi identifié, on peut encore se tromper d'arme — et l'orgueil est si rusé que plusieurs « remèdes » spontanés sont précisément ce qui le nourrit. Sa ruse suprême est de se cacher jusque dans les efforts qu'on fait pour le vaincre.
« Pour vaincre l'orgueil, il faut se rabaisser et se mépriser »
Erreur la plus instinctive : puisque l'orgueil est l'amour de soi, le remède serait de se mépriser — se rabaisser, se traiter de bon à rien, cultiver une mauvaise image de soi pour contrebalancer. On confond l'humilité avec le dénigrement de soi. L'erreur séduit parce qu'elle paraît énergique et radicale.
Mais se mépriser, c'est encore se regarder soi — en mal. Saint Bernard définit l'humilité non comme la haine de soi, mais comme une connaissance vraie qui abaisse à ses propres yeux :
« L'humilité est la vertu par laquelle l'homme, dans une très vraie connaissance de soi, devient vil à ses propres yeux. » — Saint Bernard de Clairvaux, Les degrés de l'humilité et de l'orgueil, I, 2[30]
Le ressort n'est pas la haine de soi, mais la « très vraie connaissance » : c'est la vérité qui rend humble, non le dénigrement mensonger. Que l'on comprenne bien : Bernard joint la connaissance vraie et l'abaissement à ses propres yeux — cet abaissement ascétique traditionnel devant Dieu demeure, et il n'est ni le dénigrement mensonger ni la haine de soi, que cet article seul condamne. François de Sales, dans le même sens, distingue l'« abjection » — la petitesse réelle que nous subissons — de la vertu d'humilité, qui est la « volontaire reconnaissance » de cette petitesse, paisible et sans trouble, puis poursuit par l'amour de l'abjection[31]. Se mépriser, se décourager de soi, ressasser sa nullité, ce n'est pas combattre l'orgueil : c'est l'alimenter d'une autre manière, en restant centré sur son « moi ». Le vrai remède n'est pas de se rabaisser, mais de se détourner de soi pour se tourner vers Dieu. Pour les contresens du mépris de soi et du découragement, voir Les erreurs fréquentes concernant l'humilité.
« Il suffit de taire ses qualités et de jouer les modestes »
Erreur de façade : combattre l'orgueil consisterait à se montrer modeste — minimiser ses réussites, dire qu'on n'est rien, refuser les compliments, prendre des airs effacés. On travaille l'apparence de l'humilité. L'erreur séduit parce qu'elle est visible, facile à mettre en scène, et flatteuse pour la réputation.
Mais cette modestie de surface est souvent un orgueil retourné. François de Sales en a fait le portrait impitoyable :
« Nous disons maintes fois que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère même […] ; mais nous serions bien marris qu'on nous prît au mot et qu'on nous publiât tels que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, afin qu'on nous coure après et qu'on nous cherche. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 5 (extrait, coupure marquée)[32]
C'est la fausse humilité : s'abaisser en paroles pour être contredit et relevé, mendier le démenti. Elle laisse l'orgueil intact ; elle le déguise seulement. François de Sales tranche — extrait : « ou ne disons point de paroles d'humilité, ou disons-les avec un vrai sentiment intérieur »[33]. La vraie humilité ne joue pas un rôle : elle ne « fait pas semblant », elle souhaite simplement se cacher[34]. Travailler la modestie comme un masque, c'est combattre l'orgueil avec ses propres armes — et lui donner la victoire au moment où l'on croit la remporter.
« Je vaincrai l'orgueil par ma seule volonté »
Erreur des âmes courageuses, et la plus paradoxale de toutes : le combat contre l'orgueil serait une affaire de volonté — serrer les dents, se corriger par discipline, vaincre par ses propres forces. On en fait un exploit personnel. L'erreur séduit parce qu'elle est généreuse — mais elle est piégée à la racine, car compter sur soi est déjà l'orgueil que l'on prétend combattre.
C'est tout le sens de la grande leçon de Cassien : l'orgueil ne se vainc pas par soi, mais en attribuant tout à la grâce. Cassien enseigne que l'on n'atteint pas la perfection par ses seules forces — thème développé au chapitre 10 —, mais par le secours du Seigneur, en rapportant tout à la grâce de Dieu, avec les paroles de l'Apôtre (1 Co 15, 10 ; Ph 2, 13) : synthèse de l'enseignement du livre XII, chapitres 9 et 10[35].
La première arme contre l'orgueil n'est donc pas la volonté tendue, mais l'aveu : « As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? »[36]. Lorenzo Scupoli, dans Le Combat spirituel, en fait la pierre d'angle de toute la vie intérieure : la défiance de soi-même unie à la confiance en Dieu[37]. Vouloir terrasser l'orgueil par sa propre énergie, c'est nourrir l'autosuffisance qui en est le ressort : on chasse le vice par la porte, il revient par la fenêtre, fier d'avoir si bien combattu. La seule force qui désarme l'orgueil est celle qu'on demande à genoux. Sur cette défiance de soi et cette confiance, voir Les erreurs fréquentes concernant la confiance.
« Combattre l'orgueil, c'est fuir tout honneur et toute lumière »
Erreur subtile des âmes ferventes : pour échapper à l'orgueil, il faudrait fuir systématiquement toute charge, tout honneur, toute visibilité, refuser les responsabilités, se cacher par principe. On croit la sécurité dans l'effacement absolu. L'erreur séduit parce qu'elle paraît prudente et désintéressée.
Mais l'orgueil spirituel se cache aussi bien dans la fuite des honneurs que dans leur recherche. On peut être fier de son effacement, tirer vanité de ne jamais paraître, se complaire dans sa propre humilité — c'est l'écueil que Cassien réserve aux « parfaits », l'orgueil qui n'attaque plus les commençants par les biens grossiers, mais les avancés par leurs vertus mêmes[38]. La vraie humilité n'est pas la fuite anxieuse de toute lumière : c'est l'indifférence à être vu ou non, qui accepte une charge quand le devoir l'appelle et la quitte sans regret quand il le faut. Refuser par principe toute responsabilité peut être de la pusillanimité — ou un orgueil qui préfère ne rien risquer plutôt que de risquer d'échouer en public. Le critère n'est pas la quantité de lumière qu'on fuit, mais le point d'appui du cœur : Dieu, ou le regard des autres.
Les erreurs sur la faute et la durée
« Le moindre mouvement de fierté est déjà un péché grave »
Erreur qui torture les âmes délicates : puisque l'orgueil est la racine de tout péché, le moindre mouvement de fierté ressenti — un éclair de satisfaction, une pointe de vanité après un compliment, l'envie d'être remarqué — prouverait qu'on a déjà gravement péché. On confond la tentation avec la faute, et l'on s'enfonce dans le scrupule. L'erreur séduit parce qu'elle prend le péché au sérieux — mais elle le place trop tôt.
Or l'Église est précise : pour qu'un péché soit mortel, trois conditions sont ensemble requises — matière grave, pleine connaissance, entier consentement[39][40]. Il faut donc distinguer trois degrés : la tentation involontaire, sans faute — le premier mouvement d'orgueil, la satisfaction qui monte avant toute délibération, n'est pas encore un péché ; le mouvement imparfaitement volontaire, où la volonté commence à se complaire sans plein consentement — péché véniel, non mortel (cf. CEC § 1862 ; Thomas, q. 162, a. 2 et a. 5)[41] ; et le péché mortel, quand la volonté consent pleinement et en connaissance de cause. Comme on peut être tenté sans pécher, on peut sentir la fierté sans y consentir. Ce premier mouvement est même l'occasion du combat, non sa défaite : c'est l'instant où, le repérant, on le rapporte aussitôt à Dieu. Le scrupule qui voit un péché grave dans chaque frémissement d'amour-propre se trompe donc de degré — même si l'irritation de se découvrir si fragile peut elle-même mêler un reste d'amour-propre.
« Une fois l'orgueil vaincu, c'est acquis »
Dernière erreur, et la plus diffuse : le combat contre l'orgueil serait une étape qu'on franchit une fois pour toutes, après quoi l'on serait « devenu humble », à l'abri, dispensé de veiller. On se croit arrivé — et c'est précisément le moment où l'on retombe. L'erreur séduit par sa commodité : elle transforme un combat permanent en titre acquis.
Mais l'orgueil est, dans l'ordre du combat, le dernier ennemi à mourir — ce qui ne contredit pas sa primauté d'origine : il est premier comme racine, dernier comme adversaire final, selon la distinction de Cassien (XII, 1 et XII, 6) —, et le plus rusé : il attend que l'on soit avancé pour attaquer par les vertus elles-mêmes. Cassien distingue deux orgueils, et le second — l'orgueil spirituel — guette précisément ceux qui ont vaincu les vices grossiers[42]. Se croire humble est déjà ne plus l'être : l'humilité qui se sait et se félicite s'est changée en son contraire. C'est pourquoi le combat ne connaît pas de trêve définitive ; saint Bernard décrit les douze degrés de l'orgueil comme une descente qui peut recommencer à tout instant, depuis la simple curiosité jusqu'à l'habitude de pécher[43]. L'orgueil n'est pas un état dont on sort : c'est une pente à surveiller jusqu'au dernier jour. Celui qui s'endort sur sa victoire est déjà en train de la perdre — car la première chose que fait l'orgueil vaincu, c'est de se déguiser en humilité acquise.
L'erreur et la vérité, en un coup d'œil
Le tableau ci-dessous récapitule les contresens parcourus : à gauche, l'erreur dans sa formulation courante (formulation du rédacteur) ; au centre, ce qui la rend fausse ; à droite, l'enseignement de l'Église et des saints, avec sa source — seules les citations de cette dernière colonne font autorité. Il se lit ligne par ligne, comme un antidote rapide aux idées reçues.
| L'erreur courante | Pourquoi c'est faux | Ce que l'Église et les saints enseignent |
|---|---|---|
| L'orgueil, c'est se vanter ouvertement | L'objet est l'excellence propre, pas le bruit qu'on fait | « Appétit désordonné de sa propre excellence » (Thomas, q. 162, a. 1)[44] |
| Je me dévalorise, donc je ne suis pas orgueilleux | Le complexe d'infériorité peut être un orgueil retourné | « Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil » (réflexion de Lamennais sur l'Imitation, II, 2)[45] |
| L'orgueil n'est qu'un défaut parmi d'autres | C'est la racine de tout péché, la reine des vices | « Le commencement de tout péché, c'est l'orgueil » (Vulgate, Si 10, 15)[46] |
| Une juste estime de soi, c'est de l'orgueil | L'humilité est la vérité, qui rend justice à Dieu et à soi | L'humilité, c'est marcher selon la vérité (Thérèse d'Avila, paraphrase)[47] |
| Reconnaître ses dons, c'est de l'orgueil | Reconnaître n'est pas s'attribuer ; la gratitude rend à Dieu | « As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? » (1 Co 4, 7)[48] |
| Désirer de grandes choses, c'est de l'orgueil | La magnanimité ne contredit pas l'humilité | Grandeur du don et faiblesse propre (Thomas, q. 129, a. 3, ad 4)[49] |
| Ma susceptibilité n'est que de la sensibilité | L'amour-propre blessé peut être la signature de l'orgueil | « L'orgueil ne saurait supporter d'être repris » (réflexion de Lamennais, Imitation, II, 2)[50] |
| Pour vaincre l'orgueil, il faut se mépriser | Se mépriser, c'est encore se regarder soi | « Une très vraie connaissance de soi », non le mépris (Bernard)[51] |
| Il suffit de jouer les modestes | La fausse humilité mendie le démenti | « Ou ne disons point de paroles d'humilité… » (François de Sales)[52] |
| Je vaincrai l'orgueil par ma seule volonté | Compter sur soi est déjà l'orgueil | Tout attribuer à la grâce, non à ses seules forces (Cassien, XII, 9-10)[53] |
| Combattre l'orgueil, c'est fuir toute lumière | L'orgueil spirituel se cache dans la fuite des honneurs | Les deux orgueils : grossier et spirituel (Cassien, XII, 2)[54] |
| Le moindre mouvement de fierté est un péché grave | La tentation n'est pas la faute : il faut distinguer tentation sans faute, mouvement imparfait (véniel) et péché mortel | Matière grave, pleine connaissance et entier consentement requis ensemble (CEC §§ 1859, 1862)[55] |
| Une fois vaincu, c'est acquis | L'orgueil spirituel attaque les avancés | Les douze degrés, descente toujours possible (Bernard)[56] |
Orgueil, vanité, amour-propre, saine estime, fausse humilité : ne pas confondre
Beaucoup d'erreurs viennent d'un vocabulaire flou, où l'on prend un mot pour un autre. Quelques distinctions classiques suffisent à dissiper la brume — les mots de synthèse employés ici (« amour-propre », « fille de l'orgueil ») sont ceux du rédacteur, et les citations seules font autorité. L'orgueil est l'appétit désordonné de sa propre excellence — le fond du vice, ce mouvement qui place le « moi » au-dessus de sa juste place, devant Dieu et devant les autres[57]. La vanité (ou vaine gloire) en est, selon la doctrine thomiste, la première « fille » : le désir d'être loué, remarqué, admiré pour ce qu'on est ou croit être[58]. Ce que l'on nomme ici amour-propre — l'attachement à soi qui rend susceptible, quêteur d'estime et prompt à se vexer — relève de cet amour de soi qu'Augustin décrit comme l'« amour de soi jusqu'au mépris de Dieu », celui qui bâtit la « cité terrestre »[59] : le rapprochement est une application du rédacteur, non une citation d'Augustin sur l'amour-propre.
À l'opposé, la saine estime de soi n'est pas un vice mais une part de la vérité : reconnaître ce qu'on vaut comme créature aimée et douée par Dieu, et en rendre grâce[60]. Enfin, la fausse humilité n'est pas l'humilité atténuée : c'est de l'orgueil déguisé, qui s'abaisse en paroles pour être contredit, ou se décourage de ses fautes par dépit de n'être pas parfait[61]. Ces mots ne sont donc pas synonymes : seul l'orgueil — avec ses filles, vanité et amour-propre — est le vice à combattre ; la saine estime de soi est une vérité à garder ; et la fausse humilité est un orgueil masqué, plus dangereux que l'orgueil avoué parce qu'il se croit déjà vertu. Les confondre, c'est risquer de combattre une vérité innocente, ou de laisser triompher l'orgueil sous le nom même de l'humilité.
Rendre au combat contre l'orgueil sa vraie lumière
Une fois les contresens écartés, le combat contre l'orgueil apparaît dans sa juste lumière. Loin d'être une lutte contre la seule vantardise, ou un exercice de dénigrement de soi, il est la remise de tout son être à sa juste place : recevoir de Dieu ce qu'on a, accepter ce qu'on est, cesser de se faire le centre. Le vaincre, ce n'est pas se mépriser ni s'effacer par calcul ; c'est se détourner de soi pour se tourner vers Dieu et vers les autres — et le faire non par ses propres forces, mais par la grâce que l'humble seul sait demander.
C'est pourquoi le terme du combat n'est pas l'écrasement de soi, mais une paix et une liberté nouvelles : celui qui n'a plus à défendre son « moi » n'est plus à la merci d'une critique, d'un oubli, d'une comparaison. Et le modèle de cette humilité victorieuse n'est pas une figure abattue, mais le Christ lui-même, qui propose explicitement son exemple — en paroles comme en actes :
« Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » — Évangile selon saint Matthieu 11, 29[62]
« Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous. » — Évangile selon saint Jean 13, 14-15[63]
L'humilité du Christ n'est pas la faiblesse de l'indigent : c'est l'abaissement libre de la plénitude, lui « qui, ayant la condition de Dieu, s'est anéanti, prenant la condition de serviteur… s'abaissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix »[64]. Et c'est ce chemin descendant qui ouvre l'exaltation : « quiconque s'élève sera abaissé ; et qui s'abaisse sera élevé »[65], comme le publicain de la parabole repartit justifié, et non le pharisien sûr de lui[66]. Telle est la vérité que les caricatures avaient masquée : le combat contre l'orgueil n'est pas une guerre contre soi-même, mais le chemin par lequel un cœur cesse de porter le poids de son propre « moi » pour trouver, dans la dépendance aimante de Dieu, un repos que l'orgueil lui avait toujours refusé.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans le combat contre l'orgueil — le guide pratique : nature de l'orgueil, les deux orgueils, les douze degrés de saint Bernard, les armes concrètes (la grâce, la défiance de soi, la vigilance, l'acceptation des humiliations, le recours au Christ), les fruits de la victoire.
- Que disent les saints sur le combat contre l'orgueil — le florilège : la voix des Pères, des docteurs et des mystiques, de Cassien et Grégoire le Grand à François de Sales et Thérèse d'Avila.
- Les erreurs fréquentes concernant l'humilité — les contresens sur la vertu opposée : humilité confondue avec petitesse, mépris de soi, fausse humilité, refus des dons et des grands désirs.
- Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'acédie — l'article jumeau de la même série, sur le « démon de midi ».
- Les erreurs fréquentes concernant la confiance — la défiance de soi unie à la confiance en Dieu, première arme contre l'orgueil.
- Les erreurs fréquentes concernant la vigilance spirituelle — la veille du cœur sur les premiers mouvements, où se gagne le combat contre l'orgueil.
Notes et références
Siracide (Ecclésiastique), formule traditionnelle transmise par la Vulgate, Si 10, 15 : « initium omnis peccati est superbia » — « le commencement de tout péché, c'est l'orgueil ». Verset fondateur de toute la doctrine de l'orgueil comme racine du péché. La traduction liturgique officielle (AELF), au même passage (Si 10, 12-13), exprime la relation dans l'autre sens : « L'orgueil de l'homme commence quand il s'écarte du Seigneur… car l'orgueil commence avec le péché » (texte collationné sur aelf.org). Il ne s'agit donc pas d'une simple différence de numérotation entre deux témoins identiques : la Vulgate et l'AELF formulent ici deux relations différentes (l'orgueil au commencement du péché / le péché au commencement de l'orgueil) ; cet article garde le témoin traditionnel, celui que citent saint Thomas et toute la tradition.
1 6 46Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, IIa-IIae, q. 162 (De superbia), a. 1-2. L'orgueil y est défini comme « appetitus inordinatus propriae excellentiae » — appétit désordonné de sa propre excellence. Édition de référence : Somme théologique, trad. française sous la dir. du P. Aimon-Marie Roguet, Cerf, ou éd. de la Revue des Jeunes.
2 5 12 44 57Première lettre de saint Pierre 5, 5-6, traduction liturgique officielle (AELF, texte collationné sur aelf.org) : « Dieu s'oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. Abaissez-vous donc sous la main puissante de Dieu, pour qu'il vous élève en temps voulu. » Reprise de Proverbes 3, 34 (cf. Jacques 4, 6). L'humilité est la condition d'accès à la grâce ; l'orgueil, ce qui en ferme l'accès.
3Saint Augustin (354-430), La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 13. Texte latin : « Quid est autem superbia nisi perversae celsitudinis appetitus ? » — « Qu'est-ce que l'orgueil, sinon l'appétit d'une élévation perverse ? » Traduction de référence : La Cité de Dieu, Bibliothèque augustinienne, Institut d'Études Augustiniennes ; ou éd. Seuil / Points (trad. L. Moreau revue par G. Combès).
4Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 162 : a. 2 (l'orgueil est-il toujours péché mortel ? — non, certains mouvements imparfaits restent véniels) ; a. 7, « utrum superbia sit initium omnis peccati » — l'orgueil est le commencement de tout péché, en tant que premier détournement de la soumission due à Dieu, citant Si 10, 13, avec cette précision (a. 7, ad 1) que certains péchés particuliers viennent aussi de l'ignorance ou de la faiblesse ; a. 8 (et non le seul a. 7) : à la suite de saint Grégoire, l'orgueil commande la liste des sept vices — dont la vaine gloire — sans s'y compter lui-même, parce qu'il en est la racine commune.
7 8 18 21Saint Grégoire le Grand (vers 540-604), Morales sur Job (Moralia in Job), livre XXXI, ch. 45, § 87 : « Ipsa namque vitiorum regina superbia cum devictum plene cor ceperit, mox illud septem principalibus vitiis… quasi quibusdam suis ducibus devastandum tradit. » — « Car la reine des vices, l'orgueil, lorsqu'elle a pleinement subjugué un cœur, le livre aussitôt à sept vices principaux, comme à ses lieutenants, pour le dévaster entièrement. » (latin corrigé d'après le texte consulté : quasi quibusdam, non veluti quibusdam ; SC 525 non collationnée directement en séance). L'image de la poussière jetée contre le vent, citée dans le corps de l'article, ne vient pas de ce développement : elle appartient à l'homélie 7 sur les Évangiles (§ 4) et concerne l'aveuglement de l'orgueilleux — référence désormais ajoutée dans le corps du texte.
9Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 4 (« L'orgueil a fait d'un archange un démon ») : Lucifer « s'imagina que cette splendeur et cette beauté lui venaient de sa propre nature et non pas de la bonté infinie du Créateur ». Sources Chrétiennes 109, Cerf.
10Livre des Proverbes 16, 18, traduction liturgique officielle (AELF, texte collationné sur aelf.org) : « L'orgueil précède l'effondrement, et la prétention, la chute. » Vulgate : « Contritionem praecedit superbia, et ante ruinam exaltatur spiritus. »
11Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1735 et 1767-1768 : l'imputabilité d'une faute peut être atténuée par l'ignorance, la crainte, les passions et d'autres facteurs ; en morale, les passions en elles-mêmes ne sont ni bonnes ni mauvaises, et il faut distinguer le mouvement subi du consentement volontaire. D'où la règle de discernement suivie dans cet article : un mécanisme possible (blessure, complexe, susceptibilité, effondrement) ne prouve jamais à lui seul un consentement orgueilleux, et aucune fréquence générale n'est avancée.
13 16 29Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 132 (De inani gloria), a. 4, et q. 162, a. 8 : la vaine gloire est tenue pour la première « fille » de l'orgueil, qui en est la racine commune. Reprend la doctrine de saint Grégoire le Grand (Moralia, XXXI).
14 58Réflexion ajoutée par Félicité de Lamennais (1782-1854) à sa traduction de L'Imitation de Jésus-Christ (1824), livre II, ch. 2 : « Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris. » Cette phrase ne vient donc pas de Thomas a Kempis (vers 1380-1471) lui-même — auquel on n'attribue ici aucun titre ecclésial, faute d'acte officiel —, mais du traducteur ; elle est citée ici pour sa justesse de diagnostic, sans l'autorité d'une parole de Kempis.
15 28 45 50Catéchisme de l'Église catholique, § 1866, texte exact de l'édition officielle française (Mame/Plon, 1992 ; aucune coupure) : « Les vices peuvent être classés d'après les vertus qu'ils contrarient, ou encore rattachés aux péchés capitaux que l'expérience chrétienne a distingués à la suite de saint Jean Cassien et de saint Grégoire le Grand. On les appelle capitaux parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la luxure, la gourmandise, la paresse ou acédie. » (La version précédemment donnée remplaçait des termes du paragraphe et omettait sans marque l'explication de capitaux ; elle est retirée.)
17Jean Cassien (vers 360-435), Institutions cénobitiques, livre XII (De l'orgueil), ch. 1 (« L'orgueil est le plus redoutable de tous les vices »). Édition critique : Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 (éd. et trad. J.-C. Guy).
19Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 3 (« L'orgueil détruit toutes les vertus ») : l'image du tyran qui s'empare de la citadelle des vertus et foudroie la ville entière. Sources Chrétiennes 109, Cerf.
20Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Le Château intérieur (ou Les Demeures, 1577), Sixièmes Demeures, ch. 10 : l'enseignement y est bien présent (Dieu suprême vérité ; l'humilité comme marche selon la vérité), mais les textes précédemment donnés entre guillemets étaient remaniés — ils sont désormais présentés dans le corps de l'article comme des paraphrases, d'après la traduction des Carmes (carmel.asso.fr), seule version consultée ; ni le traducteur précis, ni l'édition, ni l'emplacement exact à la page n'ayant pu être établis, aucun guillemet n'est maintenu. La formule « L'humilité est vérité » se retrouve chez saint Jean-Paul II dans son homélie d'Anagni du 31 août 1986 (§ 2) : ce rapprochement est thématique, sans qu'un emprunt explicitement déclaré à Thérèse soit démontré par le texte officiel.
22 47Sainte Thérèse d'Avila, Château intérieur, VIᵉˢ Demeures, ch. 10 : l'enseignement y est bien présent (rendre à Dieu ce qui lui appartient ; se rendre justice à soi-même par respect et par amour pour la vérité), mais le texte précédemment donné entre guillemets était remanié — il est désormais présenté comme une paraphrase, d'après la traduction des Carmes (carmel.asso.fr), seule version consultée. L'humilité rend justice à Dieu et à soi-même : elle ne nie pas le bien reçu, elle le rapporte à son auteur.
23 60Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 5 (De l'humilité plus intérieure), extrait (coupures marquées par […] ; texte non collationné sur l'édition d'Annecy en séance) : « Plusieurs […] n'osent penser et considérer les grâces que Dieu leur a faites en particulier, de peur de prendre de la vaine gloire et complaisance, en quoi certes ils se trompent […] : il ne faut pas craindre que la connaissance de ce qu'il a mis en nous nous enfle, pourvu que nous soyons attentifs à cette vérité, que ce qui est de bon en nous n'est pas de nous […]. »
24Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 4, 7, traduction liturgique officielle (AELF, texte collationné sur aelf.org) : « Qui donc t'a mis à part ? As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l'avais pas reçu ? » Verset-clé : tout ce qui est bon en nous est don de Dieu, ce qui exclut la vaine gloire sans exiger qu'on nie le don.
25 36 48Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 129, a. 3, ad 4 (article sur la magnanimité ; le renvoi antérieur à q. 161, a. 1, ad 3, qui traite l'accord des vertus selon la droite raison, était incorrect) : la magnanimité et l'humilité ne se contredisent pas, car l'homme a quelque chose de grand par le don de Dieu et quelque chose de défectueux par la faiblesse de sa nature. Synthèse éditoriale de la doctrine thomiste, non citation textuelle.
26 49Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Histoire d'une âme : Manuscrit B, 3 v° (lettre à sa sœur Céline, septembre 1896) — « au cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour » (l'expression précédemment citée sous la forme transformée « être l'Amour au cœur de l'Église » est rétablie dans sa lettre exacte) ; les « désirs immenses » (Ms B) et la « petite voie » d'enfance spirituelle — accepter sa petitesse et tout attendre de la miséricorde de Dieu plutôt que de ses propres forces (développée au Manuscrit C) — s'y conjuguent : grands désirs et humilité ensemble. Édition de référence : Œuvres complètes, Cerf/DDB, 1992.
27Saint Bernard de Clairvaux, Les degrés de l'humilité et de l'orgueil, I, 2 : « Humilitas est virtus qua homo verissima sui cognitione sibi ipsi vilescit » — « L'humilité est la vertu par laquelle l'homme, dans une très vraie connaissance de soi, devient vil à ses propres yeux. » Le ressort de l'humilité est donc la « très vraie connaissance » (verissima cognitione) : Bernard joint la connaissance vraie et l'abaissement à ses propres yeux — sens ascétique traditionnel, à distinguer du dénigrement mensonger et de la haine de soi. Éd. Sources Chrétiennes 647.
30 51Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 6 (Que l'humilité nous fait aimer notre propre abjection), extrait (coupures non marquées dans l'édition courante utilisée ; à collationner) : « Il y a néanmoins différence entre la vertu d'humilité et l'abjection ; car l'abjection, c'est la petitesse, bassesse et vileté qui est en nous, sans que nous y pensions ; mais la vertu d'humilité, c'est la véritable connaissance et volontaire reconnaissance de notre abjection. » L'abjection est subie ; la vertu d'humilité est une connaissance paisible et un acte volontaire — et Sales poursuit par l'amour de l'abjection : le sens ascétique traditionnel de l'abaissement volontaire devant Dieu demeure et n'est pas effacé par la condamnation du dénigrement mensonger.
31Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 5, extrait (coupures marquées par […] ; texte non collationné sur l'édition d'Annecy en séance) : « Nous disons maintes fois que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère même […] ; mais nous serions bien marris qu'on nous prît au mot et […] qu'on nous publiât tels que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, afin qu'on nous coure après et qu'on nous cherche […] : ou ne disons point de paroles d'humilité, ou disons-les avec un vrai sentiment intérieur […]. »
32 33 52 61Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 5 : la vraie humilité « ne fait pas semblant » et souhaite se cacher — extrait, d'après l'enseignement du ch. 5 (le cumul antérieur de renvois non localisés vers les ch. 5-6 et les Entretiens spirituels est retiré ; texte non collationné sur l'édition d'Annecy en séance). Éd. courantes Seuil ou Téqui.
34Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII : ch. 9 (« Comment nous devons vaincre aussi l'orgueil ») — attribution de tout à la grâce, avec les citations pauliniennes (1 Co 15, 10 ; Ph 2, 13) ; ch. 10 — le thème des « seules forces » insuffisantes sans le secours du Seigneur. Synthèse éditoriale avec les bons renvois : la phrase du corps de l'article commençant par « Tu reconnaîtras », précédemment présentée entre guillemets comme un verbatim du ch. 9, n'est pas établie sous cette forme — SC 109 n'ayant pu être collationnée directement en séance, aucun verbatim n'est avancé ici. Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 (éd. et trad. J.-C. Guy).
35 53Lorenzo Scupoli (vers 1530-1610), théatin, Le Combat spirituel (Il combattimento spirituale, Venise, 1589), ch. 1 : les quatre armes du combat y sont la défiance de soi-même, la confiance en Dieu, l'exercice (bon usage des facultés) et la prière. Traduction française : éd. Téqui ou Le Cerf. (L'affirmation antérieure selon laquelle saint François de Sales portait ce livre sur lui et le recommandait est retirée : les références primaires exactes n'ont pu être établies en séance, et la concordance thématique ne suffit pas.)
37Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 2 (« Il y a deux sortes d'orgueil »). Sources Chrétiennes 109, Cerf. Distinction matricielle de tout le traité : l'orgueil charnel des commençants, et l'orgueil spirituel des parfaits, qui attaque les avancés par leurs vertus mêmes.
38 42 54Catéchisme de l'Église catholique, § 1857 : « Pour qu'un péché soit mortel, trois conditions sont ensemble requises : "Est péché mortel tout péché qui a pour objet une matière grave, et qui est commis en pleine conscience et de propos délibéré." » Texte vérifié sur l'édition officielle française (PDF local), le 16 juin 2026.
39Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1859-1860 et 1862 : le péché mortel requiert ensemble matière grave, pleine connaissance et entier consentement ; les impulsions de la sensibilité et les passions peuvent réduire le caractère volontaire et libre de la faute ; et le péché est véniel — non mortel — quand il porte sur une matière légère, ou même en matière grave quand manquent la pleine connaissance ou l'entier consentement (§ 1862). Cf. saint Thomas, q. 162, a. 2 et a. 5 : les premiers mouvements d'orgueil, imparfaitement volontaires, restent véniels. D'où les trois degrés distingués dans le corps de l'article : tentation involontaire sans faute, mouvement imparfaitement volontaire, péché mortel à trois conditions. Textes vérifiés sur l'édition officielle française (PDF local), le 16 juin 2026.
40 41 55Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil (De gradibus humilitatis et superbiae, vers 1120 selon la datation de la notice — la date de vers 1124 précédemment avancée est retirée, faute de justification), seconde partie. Les douze degrés de l'orgueil, en miroir des douze degrés d'humilité de la Règle de saint Benoît (ch. 7) : 1. la curiosité ; 2. la légèreté d'esprit ; 3. la sotte joie ; 4. la jactance ; 5. la singularité ; 6. l'arrogance ; 7. la présomption ; 8. la défense des péchés ; 9. la confession feinte ; 10. la révolte ; 11. la liberté de pécher ; 12. l'habitude de pécher. Traduction de référence : Sources Chrétiennes 647, Cerf, paru en octobre 2025 selon l'éditeur (l'année 2022 précédemment annoncée était erronée) ; éd. courante Téqui.
43 56Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 28 : « Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité céleste. » (« Amor sui usque ad contemptum Dei… amor Dei usque ad contemptum sui »). Bibliothèque augustinienne.
59Évangile selon saint Matthieu 11, 28-29, traduction liturgique officielle (AELF, texte collationné sur aelf.org) : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » Vulgate : « discite a me, quia mitis sum et humilis corde ». Passage où le Christ propose explicitement son exemple — pour l'humilité et la douceur du cœur —, mais non le seul : au lavement des pieds, il propose de même son exemple en actes, Jn 13, 14-15 (AELF, texte collationné sur aelf.org) : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous. » L'exclusivité précédemment affirmée est donc retirée.
62 63Lettre de saint Paul aux Philippiens 2, 6-8 (hymne christologique de la kénose), traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu… s'est anéanti, prenant la condition de serviteur… il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. » Le verbe grec ekénōsen (« il s'est vidé, anéanti ») a donné le terme théologique de kénose. L'humilité du Christ est l'abaissement libre de la plénitude, non la faiblesse de l'indigent.
64Évangile selon saint Luc 14, 11, traduction liturgique officielle (AELF, texte collationné sur aelf.org) : « En effet, quiconque s'élève sera abaissé ; et qui s'abaisse sera élevé. » La même sentence revient en Lc 18, 14, à la fin de la parabole du pharisien et du publicain. L'élévation des humbles n'est pas malgré leur humilité, mais à cause d'elle.
65Évangile selon saint Luc 18, 13-14 (parabole du pharisien et du publicain), traduction liturgique officielle (AELF, texte collationné sur aelf.org ; coupure marquée par […] dans le corps de l'article) : « Le publicain […] se frappait la poitrine, en disant : "Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !" Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c'est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l'autre. Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé. » La sentence finale reprend celle de Lc 14, 11.
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