« Que disent les saints sur le combat contre l'orgueil ? » — la question touche au plus ancien et au plus redoutable des combats spirituels. Pour la tradition chrétienne unanime, l'orgueil n'est pas un défaut parmi d'autres : il est « le commencement de tout péché » (Si 10, 13), la faute par laquelle les anges sont devenus des démons et par laquelle l'homme a perdu le paradis. C'est pourquoi les Pères du désert, les docteurs et les mystiques en ont fait l'objet d'une vigilance de toute une vie — et l'ont placé, paradoxalement, au dernier rang dans l'ordre du combat, parce qu'il assaille surtout ceux qui croient l'avoir déjà vaincu.
Les saints n'ont jamais réduit l'orgueil à la vantardise ou à l'arrogance visible. Ils y ont vu une racine cachée : la prétention de se suffire à soi-même, de tenir de sa propre nature ce qu'on a reçu, de se faire à soi-même son propre dieu. « Tu veux monter ? », demande saint Augustin ; « commence par descendre. »[1] Tout le combat tient dans ce renversement. C'est pourquoi l'arme unique que les saints opposent à l'orgueil n'est pas une autre fierté, mais son contraire exact : l'humilité, dont on lira la version positive dans Que disent les saints sur l'humilité.
Cet article rassemble la voix des saints sur le combat contre l'orgueil : ce qu'ils en ont dit de la nature et du danger, comment ils en ont décrit les ruses, et quelles armes ils ont forgées contre lui. Pour le chemin pratique — les moyens concrets de désarmer l'orgueil jour après jour —, on se reportera à Comment grandir dans le combat contre l'orgueil. Pour les contresens courants — fausse humilité, mépris de soi, scrupule —, voir Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'orgueil.
L'orgueil, « commencement de tout péché »
« Le commencement de l'orgueil, c'est de s'écarter du Seigneur »
La sentence biblique de référence vient du livre de Ben Sira le Sage (le Siracide). Elle ne décrit pas l'orgueil par ses effets visibles, mais le saisit à sa racine : un mouvement de l'âme qui se détourne de Dieu pour se prendre elle-même comme centre.
« L'orgueil de l'homme commence quand il s'écarte du Seigneur, quand son cœur s'éloigne de celui qui l'a créé. Car le commencement de l'orgueil, c'est le péché, et qui s'y attache répand l'abomination. » — Ben Sira (Siracide) 10, 12-13[2]
Les Pères ont retenu de ce texte deux choses décisives. D'abord, l'orgueil est un détournement (apostatare a Deo, dit la Vulgate) : avant d'être une attitude envers les hommes, il est une rupture avec Dieu. Ensuite, il est « le commencement » — non un péché tardif, mais la source d'où tous les autres jaillissent. La même Écriture le redira par les Proverbes, avec une formule passée en proverbe :
« L'orgueil précède l'effondrement, et l'arrogance, la chute. » — Livre des Proverbes 16, 18[3]
Saint Augustin : l'orgueil au principe de toute chute
Saint Augustin (354-430) a donné à cette intuition biblique sa forme philosophique. Pour lui, l'orgueil est le désir déréglé d'une grandeur propre (perversae celsitudinis appetitus), et c'est là le premier mouvement de toute volonté mauvaise. Avant la chute, rien n'était mauvais dans l'homme : la première faute ne pouvait donc venir que d'un mauvais usage de sa liberté, c'est-à-dire de l'orgueil.
« Qu'est-ce qui, sinon l'orgueil, a pu être le commencement de la mauvaise volonté ? Car l'orgueil est le commencement de tout péché. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 13[4]
C'est sur ce point qu'Augustin construit toute sa vision de l'histoire : deux cités, bâties par deux amours opposés, dont l'orgueil et l'humilité sont les principes secrets.
« Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 28[5]
L'orgueil n'est donc pas une simple inflation de l'ego : c'est le ressort caché d'une vie tout entière repliée sur elle-même, « jusqu'au mépris de Dieu ». Et son contraire n'est pas la modestie de surface, mais l'amour qui sort de soi pour Dieu.
Saint Thomas d'Aquin : pourquoi l'orgueil est « le commencement de tout péché »
Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) a recueilli toute cette tradition dans la question 162 de la Secunda Secundae, entièrement consacrée à l'orgueil (De superbia). Il y reprend la formule de Ben Sira et l'explique : l'orgueil est « le commencement de tout péché » non parce qu'il serait présent dans chaque acte mauvais, mais parce qu'il est la première racine d'où procède l'aversion pour Dieu.
« L'orgueil est le commencement de tout péché. Car le commencement de tout péché se prend du côté de la fin, vers laquelle l'appétit désordonné se porte ; or l'orgueil a pour objet la fin la plus haute : il refuse à l'homme la soumission à Dieu et à sa règle. » — d'après Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 162, a. 7[6]
Thomas précise encore que l'orgueil est, en un sens, le plus grave des péchés par sa racine, parce qu'il comporte un mépris direct de Dieu : par les autres péchés, l'homme se détourne de Dieu par ignorance ou par faiblesse ; par l'orgueil, il s'en détourne en refusant directement d'être soumis à Dieu et à sa règle[7]. C'est cette gravité particulière qui explique le sérieux avec lequel les saints ont mené ce combat.
Le péché des origines : Lucifer et Adam
Pour comprendre pourquoi les saints redoutent tant l'orgueil, il faut remonter avec eux à ses deux grandes manifestations originelles : la chute de l'ange et la chute de l'homme. Les deux récits disent la même chose — l'orgueil est la prétention de se faire l'égal de Dieu.
« C'est la superbe qui a fait un démon de l'archange Lucifer »
Le maître classique du combat contre l'orgueil est saint Jean Cassien (v. 360-435), qui consacre à ce seul vice le livre XII de ses Institutions cénobitiques. Pour lui, la puissance destructrice de l'orgueil se lit d'abord dans son premier triomphe : la chute du plus haut des anges.
« L'ange à qui l'excès de sa splendeur et de sa beauté avait fait donner le nom de Lucifer n'a pas été précipité du ciel pour un autre vice que celui-ci : c'est le trait de la superbe qui blessa ce bienheureux et sublime esprit, et, du rang des anges, le plongea au sein des enfers. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 4[8]
Cassien analyse finement la mécanique de cette chute. Lucifer, comblé de dons, crut les posséder par sa propre nature et non par la libéralité du Créateur ; il se jugea capable de se suffire à lui-même sans le secours de Dieu. « Cette seule pensée fit sa chute première. Abandonné de Dieu, dont il croyait se pouvoir passer, aussitôt, incertain, il chancela »[9]. L'orgueil est donc, à sa racine, l'illusion de l'autosuffisance : croire tenir de soi ce qu'on a reçu.
« Vous serez comme des dieux » : l'orgueil entré chez l'homme
De l'ange déchu, le même venin passa à l'homme. Cassien souligne que le serpent ne propose pas autre chose à Adam et Ève que ce qui l'a perdu lui-même : l'égalité avec Dieu.
« Ce vice pénétra ensuite, par le fait du démon, chez le premier homme... En croyant pouvoir conquérir par la force de sa liberté et sa propre industrie la gloire de la Divinité, Adam perdit jusqu'à la gloire qu'il tenait de la gratuite bonté du Créateur. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 5[10]
Ainsi l'orgueil est-il, dans l'ordre du temps, le premier de tous les péchés, même s'il vient le dernier dans le combat ascétique. Cassien tient les deux bouts : « le fléau de la superbe, le dernier dans l'ordre de la lutte, est néanmoins le premier par l'origine, principe de tous les péchés et de tous les crimes »[11].
Le duel des deux cris : « Je monterai » / « Il s'est abaissé »
Le sommet du livre XII de Cassien est une saisissante antiphonie : à chaque cri d'orgueil du démon, il oppose une parole d'humilité du Christ. Le remède des contraires par les contraires y devient visible — Dieu a voulu relever par l'humilité ce qui était tombé par la superbe.
« Le démon dit : "Je monterai jusqu'au ciel" ; le Seigneur : "Mon âme est humiliée dans la poussière." Le démon : "Je serai semblable au Très-Haut" ; au contraire le Seigneur, "bien qu'il fût dans la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais il s'anéantit lui-même en prenant la condition d'esclave." » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 8 (citant Is 14, 13-14 ; Ps 43, 25 ; Ph 2, 6-7)[12]
Le tableau ci-dessous met face à face, comme le fait Cassien, le programme de l'orgueil et celui de l'humilité du Christ — la grille même de tout le combat.
| Le cri de l'orgueil (le démon) | La réponse de l'humilité (le Christ) |
|---|---|
| « Je monterai jusqu'au ciel » (Is 14, 13) | « Mon âme est humiliée dans la poussière » (Ps 43, 25) |
| « Je serai semblable au Très-Haut » (Is 14, 14) | « Il s'est anéanti, prenant la condition d'esclave » (Ph 2, 7) |
| « J'établirai mon trône au-dessus des astres » (Is 14, 13) | « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29) |
| « Tous les royaumes du monde sont à moi » (Lc 4, 6) | « De riche qu'il était, il s'est fait pauvre » (2 Co 8, 9) |
Lecture : pour Cassien, tout le combat contre l'orgueil consiste à passer, phrase après phrase, de la colonne de gauche à celle de droite — c'est-à-dire à laisser l'humilité du Christ déloger en nous la prétention du démon.
Qu'est-ce que l'orgueil, selon les saints ?
La définition de saint Thomas d'Aquin
Sous le foisonnement des images, les docteurs ont cherché une définition précise. Pour saint Thomas, l'orgueil est l'appétit désordonné de sa propre excellence (appetitus inordinatus propriae excellentiae)[13]. Le mot « désordonné » est essentiel : désirer s'élever vers le bien n'est pas mauvais en soi — c'est même le ressort du courage. L'orgueil commence quand ce désir sort de l'ordre, c'est-à-dire quand il ne veut plus rien devoir à Dieu ni aux autres.
Thomas, reprenant saint Grégoire, distingue quatre formes que prend cette prétention, selon ce qu'elle refuse de reconnaître :
| Forme de l'orgueil (d'après Grégoire le Grand) | Ce que l'orgueilleux se dit |
|---|---|
| Tenir de soi le bien qu'on a | « Je le tiens de moi-même » — et non de Dieu |
| L'avoir reçu, mais pour ses propres mérites | « Je l'ai reçu, mais je l'ai mérité » |
| Se vanter d'avoir ce qu'on n'a pas | « J'ai ce que je n'ai pas » |
| Vouloir être seul à l'avoir, en méprisant les autres | « Je suis seul à l'avoir » |
Lecture : les quatre degrés vont du moins au plus grave. Tous ont la même racine — refuser que tout bien soit un don reçu (cf. 1 Co 4, 7 : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »).[14]
Orgueil et vaine gloire : la racine et son rejeton
Les Pères distinguent soigneusement l'orgueil (superbia) de la vaine gloire (cenodoxia, vana gloria), qui en est le rejeton le plus immédiat. L'orgueil est la prétention de fond ; la vaine gloire est la recherche de l'estime des autres, l'appétit d'être vu, loué, admiré. Cassien lui consacre tout le livre XI de ses Institutions, et la décrit comme un vice multiforme et insaisissable, le plus dur à débusquer parce qu'il se cache jusque dans les vertus :
« Les autres vices se révèlent uniformes et simples ; la vaine gloire est diverse, multiforme, variée ; elle attaque de toutes parts. L'extérieur, la démarche, la voix, le travail, les veilles, le jeûne, la prière, la solitude, la lecture, la science, le silence, l'obéissance lui sont autant d'armes pour blesser le soldat du Christ. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XI, 3[15]
L'image qu'il en donne est restée célèbre : la vaine gloire est comme l'oignon, « ôtez une enveloppe, vous en rencontrez une seconde ; autant vous en enlevez, autant vous en trouvez »[16]. On se croit humble d'avoir vaincu l'orgueil : c'est encore l'orgueil. Le moine fuit la louange : et il s'enorgueillit de la fuir. C'est ce caractère insaisissable et renaissant qui fait du combat contre l'orgueil l'affaire de toute une vie.
L'orgueil spirituel, le plus dangereux
La distinction la plus importante des Pères est celle des deux orgueils. Cassien la pose nettement :
« Il y a deux sortes d'orgueil. La première attaque les hommes spirituels et très élevés en perfection ; la seconde étreint même ceux qui commencent et sont encore charnels... La première se rapporte spécialement à Dieu, la seconde aux hommes. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 2[17]
L'orgueil charnel est le plus grossier — vanité du corps, de la naissance, des biens. Mais l'orgueil spirituel est le plus subtil et le plus mortel : il s'attaque à ceux qui ont déjà vaincu les autres vices et se croient parvenus. C'est l'orgueil du pharisien qui jeûne et fait l'aumône (Lc 18, 11-12). C'est pourquoi Cassien le place en huitième et dernier dans sa liste des vices : non parce qu'il serait le moins important, mais parce qu'il guette au sommet, quand tout le reste semble vaincu.
L'orgueil, « reine et racine des vices »
La superbe et ses sept lieutenants
Au VIe siècle, saint Grégoire le Grand (v. 540-604) fixe pour tout le Moyen Âge l'organisation des vices autour de l'orgueil. Dans ses Morales sur Job, il en fait la reine dont tous les autres vices sont les soldats :
« La superbe, reine des vices, lorsqu'elle a pleinement conquis le cœur, le livre aussitôt à ses sept principaux lieutenants, comme à des chefs d'armée, pour qu'ils le dévastent. » — Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXXI, 45[18]
Grégoire désigne nommément ces sept lieutenants, qui deviendront la liste classique des péchés capitaux : la vaine gloire, l'envie, la colère, la tristesse (acédie), l'avarice, la gourmandise et la luxure[19]. Tous ont pour racine l'orgueil — c'est pourquoi la tradition le compte à part, comme la source plutôt que comme un péché parmi les sept. Le tableau ci-dessous récapitule cette généalogie.
| La racine | Ses sept lieutenants (péchés capitaux) | Ce qu'ils blessent |
|---|---|---|
| L'orgueil (superbia) | Vaine gloire | La gloire due à Dieu seul |
| Envie | La charité envers le prochain | |
| Colère | La paix et la patience | |
| Tristesse / acédie | L'espérance et la joie | |
| Avarice | Le détachement | |
| Gourmandise | La tempérance | |
| Luxure | La chasteté |
Lecture : pour Grégoire, on ne combat jamais l'orgueil « tout seul ». Le désarmer à la racine, c'est tarir d'un coup la sève des sept vices ; le laisser régner, c'est rouvrir la porte à tous.
Pourquoi l'orgueil détruit toutes les vertus à la fois
Cassien explique pourquoi l'orgueil est plus dangereux que tout autre vice. Chaque vice, dit-il, n'attaque qu'une vertu : la gourmandise ruine la tempérance, la colère ruine la patience. On peut donc être vaincu sur un point et tenir sur les autres. L'orgueil, lui, ne ruine pas une vertu : il les ruine toutes ensemble.
« Il n'est point de vice qui tarisse toutes les vertus et dépouille l'homme de toute justice et sainteté comme le mal de la superbe. Telle une maladie générale et pestilentielle, il ne se contente pas de débiliter un seul membre, mais il corrompt et ruine le corps entier. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 3[20]
L'image est militaire : l'orgueil est le tyran qui, « après s'être emparé de la citadelle des vertus, renverse et détruit de fond en comble la cité tout entière »[21]. Et plus l'âme était riche en vertus, plus sa ruine est grande — car c'est précisément des vertus que l'orgueil se nourrit. D'où le paradoxe constant des saints : plus on avance, plus il faut craindre l'orgueil.
Le combat le plus redoutable : celui des parfaits
« Le dernier dans l'ordre de la lutte »
Si l'orgueil vient le premier par l'origine, il vient le dernier dans le combat — et c'est ce qui le rend si traître. Les autres vices se déclarent tôt et bruyamment ; l'orgueil attend que l'âme se croie sûre. Cassien le décrit comme la maladie qui « s'en prend surtout aux parfaits, et dévore de plus terribles morsures ceux qui sont déjà presque établis dans la consommation des vertus »[22].
C'est l'expérience constante des maîtres spirituels : on ne se débarrasse jamais définitivement de l'orgueil. Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), docteur de l'Église, avertit que l'humilité doit grandir à mesure que l'âme s'élève, sans quoi le démon retourne contre elle ses propres dons : tant qu'on est sur cette terre, « il n'est rien qui nous importe autant que l'humilité »[23]. La sainteté n'éteint pas le combat ; elle l'affine.
La vaine gloire, ce vice « multiforme » qui se déguise en vertu
Le danger propre de l'orgueil spirituel, c'est qu'il se nourrit du bien. Cassien décrit comment la vaine gloire, repoussée d'un côté, revient de l'autre :
« Si elle a tenté l'âme d'élèvement charnel et qu'elle ait dû reculer, multiforme en sa perversité, elle change de masque et de personnage, et c'est sous les dehors de la vertu qu'elle s'efforce maintenant de percer son vainqueur. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XI, 2[24]
Le jeûne, l'aumône, la prière, l'austérité elle-même peuvent devenir des occasions d'orgueil. « Celui qu'il n'a pu abattre par l'honneur, il le renverse par l'humilité »[25] : on peut être fier d'être humble. Voilà pourquoi le combat contre l'orgueil ne peut jamais s'appuyer sur le sentiment d'avoir réussi — ce sentiment est déjà la rechute.
« Mériter d'avoir Dieu pour adversaire »
Cassien tire de tout cela une conclusion vertigineuse, qui dit la gravité unique de ce vice : l'orgueil est le seul que l'Écriture présente comme ayant Dieu lui-même pour ennemi déclaré.
« Quel est donc le mal de la superbe, pour mériter d'avoir comme adversaire, non pas un ange, non pas les vertus contraires, mais Dieu en personne ! Car il n'est dit nulle part de ceux qui sont la proie des autres vices que le Seigneur leur résiste... Cela n'est dit que des superbes. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 7[26]
La raison, dit Cassien, est que « les autres vices se retournent contre le pécheur lui-même, ou ne nuisent qu'à des hommes comme nous ; mais l'orgueil atteint Dieu proprement »[27]. En s'attribuant ce qui n'est qu'à Dieu — la gloire, la suffisance, l'origine du bien —, l'orgueilleux fait, à sa mesure, ce qu'a fait Lucifer. C'est pourquoi l'Écriture lui oppose Dieu lui-même.
L'arme unique : l'humilité, vertu contraire
« Dieu résiste aux orgueilleux »
Toute la stratégie des saints tient dans un seul verset, le plus cité de l'Écriture sur ce sujet, et qui dit à la fois la menace et le remède :
« Dieu résiste aux orgueilleux, mais aux humbles il accorde sa grâce. » — Première lettre de saint Pierre 5, 5 (citant Pr 3, 34 ; cf. Jc 4, 6)[28]
La logique est claire et redoutable : Dieu ne combat pas l'orgueil de l'extérieur, il retire sa grâce à qui prétend s'en passer — c'est exactement ce qui arriva à Lucifer. À l'inverse, il comble celui qui se reconnaît pauvre. Le combat contre l'orgueil n'est donc pas d'abord un effort de volonté contre soi : c'est le choix de tout recevoir au lieu de tout s'attribuer.
Dieu a guéri les contraires par les contraires
Pour Cassien, le remède de l'orgueil n'est pas une simple discipline morale : il a un nom et un visage, l'Incarnation. Dieu a voulu relever par l'humilité ce qui était tombé par l'orgueil.
« Dieu, créateur et médecin de l'univers, sachant que le principe de tous les vices est dans l'orgueil, a pris soin de guérir les contraires par les contraires, et il a voulu que ce qui était tombé par la superbe se relevât par l'humilité. » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 8[29]
Le combat contre l'orgueil est donc, au fond, une configuration au Christ humilié : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). Cet abaissement volontaire du Christ — la kénose de l'hymne aux Philippiens — est le modèle et la source de toute victoire sur l'orgueil. On ne se rend pas humble par force ; on se laisse façonner par Celui qui s'est abaissé le premier.
« Tu veux monter ? Commence par descendre »
Saint Augustin a résumé cette inversion dans une image devenue classique, celle de la construction : avant d'élever un édifice, il faut creuser des fondations d'autant plus profondes que la tour sera haute.
« Tu veux devenir grand ? Commence par être petit. Tu songes à élever un haut édifice qui touche le ciel ? Pense d'abord à lui donner pour fondement l'humilité. » — Saint Augustin, Sermon 69, 2[30]
La grandeur chrétienne ne s'oppose donc pas à l'humilité : elle passe par elle. C'est exactement l'inverse de l'orgueil, qui veut s'élever en sautant la fondation — et qui s'écroule. « On s'abaisse en creusant les fondations », dit Augustin : la maison « descend avant de monter ».
Les douze degrés d'humilité de saint Benoît
Là où Cassien décrit le mal, saint Benoît (v. 480-547) trace le chemin de la guérison. Le chapitre 7 de sa Règle — le plus long et le plus célèbre — décrit une échelle à douze degrés d'humilité, qui est exactement l'orgueil pris à rebours. Reprenant l'image de l'échelle de Jacob (Gn 28, 12), Benoît énonce un principe paradoxal :
« Si nous voulons parvenir au sommet de la plus haute humilité..., il nous faut dresser cette échelle qui apparut en songe à Jacob... Or, cette montée et cette descente ne signifient rien d'autre, sans aucun doute, que ceci : on descend par l'exaltation et l'on monte par l'humilité. » — Saint Benoît, Règle, ch. 7[31]
Le premier degré est de garder sans cesse la crainte de Dieu sous les yeux ; le dernier, que l'humilité du cœur se manifeste jusque dans l'attitude du corps. Entre les deux : renoncer à sa propre volonté, obéir, accepter les conditions dures, confesser ses fautes, ne pas se croire supérieur, se contenter de tout. Cette échelle a structuré quinze siècles de vie monastique : elle montre que le combat contre l'orgueil n'est pas un refus abstrait, mais une série de pas concrets, chacun désarmant une racine de l'orgueil.
L'échelle de saint Jean Climaque
En Orient, saint Jean Climaque (v. 579-649), higoumène du Sinaï, a donné à cette image son traité le plus fameux, L'Échelle sainte (d'où son surnom, Climacos, « l'échelle »), où l'orgueil et la vaine gloire occupent les derniers et plus redoutables degrés. Sa formule sur l'orgueil est demeurée célèbre par sa justesse psychologique :
« L'orgueil qui se croit riche est, au fond, le signe d'une grande pauvreté. » — Saint Jean Climaque, L'Échelle sainte[32]
Climaque décrit l'orgueil comme une cécité : l'orgueilleux n'a pas besoin d'un démon pour le tenter, il se tente lui-même, devenu son propre adversaire[33]. Le seul remède, selon lui, est de se tenir résolument à la dernière place et de rapporter à Dieu tout bien que l'on fait — ce que Cassien appelle, on va le voir, « redire les paroles de l'Apôtre ».
Les armes concrètes des saints contre l'orgueil
Tout rapporter à la grâce : « Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu »
La première arme, et la plus radicale, est de rendre à Dieu tout le bien qu'on croit faire. Cassien la formule comme un réflexe à entretenir chaque fois qu'on se sent progresser :
« Toutes les fois que nous sentons avoir profité dans les vertus, redisons les paroles de l'Apôtre : "Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi" (1 Co 15, 10) ; "c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire" (Ph 2, 13). » — Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 9[34]
C'est l'antidote exact du poison de Lucifer, qui avait cru tenir de lui-même ses dons. La question de saint Paul — « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu ? » (1 Co 4, 7) — est, pour Cassien, l'arme décisive : tant qu'on se sait redevable de tout, l'orgueil n'a pas de prise.
La connaissance de soi : « l'humilité, c'est marcher dans la vérité »
La deuxième arme est la connaissance de soi dans la vérité. Pour sainte Thérèse d'Avila, l'humilité — donc le désarmement de l'orgueil — n'est pas un sentiment de petitesse, mais une lucidité : voir ce qu'on est devant Dieu, sans se grandir ni se rabaisser faussement.
« Je me demandais un jour pourquoi Notre-Seigneur aimait tant cette vertu d'humilité ; et voici qui me vint soudain à l'esprit, sans y avoir réfléchi : c'est parce que Dieu est la souveraine Vérité, et que l'humilité, c'est marcher dans la vérité. » — Sainte Thérèse d'Avila, Les Demeures (Château intérieur), VIes Demeures, ch. 10[35]
Cette définition — « la humildad es andar en verdad » — est l'une des plus profondes de la tradition. L'orgueil est toujours un mensonge : il fait croire à l'homme qu'il est sa propre source. L'humilité n'ajoute rien à la vérité ; elle s'y tient. Voir qu'on a tout reçu, c'est déjà avoir vaincu l'orgueil.
Accepter les humiliations et le mépris
La troisième arme est la plus rude : accepter d'être abaissé dans les faits, et non seulement en pensée. Les saints sont unanimes à dire qu'on n'apprend l'humilité que par les humiliations, comme on n'apprend la patience que par les contrariétés. Aimer à être petit en idée ne coûte rien ; le combat commence quand un autre nous traite comme petits. Sainte Thérèse de Lisieux, dans ses Derniers entretiens (Carnet jaune, été 1897), en donne la leçon sous la forme d'une synthèse retenue par ses sœurs : être humble, c'est se réjouir non seulement quand on passe pour imparfait, mais surtout quand on l'est en réalité et qu'on le sent[36].
Saint François de Sales avertit d'ailleurs contre une fausse humilité qui n'est qu'un orgueil retourné : se dire pécheur du bout des lèvres tout en espérant qu'on nous contredise, ou s'affliger de ses fautes par dépit de ne pas être parfait. « Ce déplaisir... procède de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de se voir imparfait »[37]. La vraie humilité, elle, accepte paisiblement d'être un chantier inachevé. Pour ces contresens, voir Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'orgueil.
La petite voie : se réjouir d'être petit
La quatrième arme renverse complètement la perspective. Là où l'orgueil veut grandir, sainte Thérèse de Lisieux (1873-1897), docteur de l'Église, choisit de rester petite — non par lâcheté, mais parce que c'est la petitesse qui attire la miséricorde de Dieu. C'est sa « petite voie » : ne pas chercher à monter par ses propres forces, mais se laisser porter, comme un enfant qu'on prend dans les bras.
« C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 197 à sœur Marie du Sacré-Cœur, 17 septembre 1896[38]
« Demeurer petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu comme un petit enfant attend tout de son père. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Conseils et souvenirs recueillis par sa sœur Céline[39]
Cette spiritualité de la petitesse est l'aboutissement de tout le combat : l'orgueil voulait se passer de Dieu, la petite voie veut tout en attendre. Elle rejoint la spiritualité de l'abandon, où l'âme cesse de compter sur elle-même pour ne plus compter que sur la grâce. Le tableau ci-dessous récapitule les armes que les saints opposent à l'orgueil.
| Arme | Ce qu'elle vise | Témoin et parole |
|---|---|---|
| Rapporter à la grâce | L'illusion de l'autosuffisance | Cassien : « Ce n'est pas moi, mais la grâce » |
| Connaissance de soi | Le mensonge de l'orgueil | Thérèse d'Avila : « marcher dans la vérité » |
| Obéissance | La volonté propre | Benoît : renoncer à sa volonté (Règle 7) |
| Accepter l'humiliation | L'amour de l'estime | Thérèse de Lisieux : « se réjouir d'être petit » |
| Petite voie / abandon | Le désir de monter seul | Thérèse de Lisieux : « tout attendre du bon Dieu » |
Lecture : aucune de ces armes n'est un effort pour « devenir humble » par force — ce qui serait encore de l'orgueil. Toutes consistent à laisser tomber une prétention pour recevoir, à la place, la grâce que Dieu donne aux humbles.
Marie, l'humble servante : la victoire sur l'orgueil
Le modèle achevé de la victoire sur l'orgueil n'est pas un ascète, mais la Vierge Marie. Dans le Magnificat, elle ne dit pas avoir combattu l'orgueil : elle chante un Dieu qui, en elle, l'a renversé par le bas, en regardant non sa grandeur mais sa petitesse.
« Il déploie la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » — Évangile selon saint Luc 1, 51-52 (cantique de Marie)[40]
Tout l'Évangile de l'humilité est là : Dieu « regarde l'humilité de sa servante » (Lc 1, 48) et, par ce regard, fait de la plus humble la plus grande. Marie réalise parfaitement ce que Cassien décrivait comme le programme du Christ — l'exact contraire du « je monterai » de Lucifer. Elle ne se hausse pas ; elle se reçoit tout entière de Dieu. C'est pourquoi la tradition la nomme « celle qui a écrasé la tête du serpent » (cf. Gn 3, 15) : l'humble servante défait, par sa petitesse, l'orgueil de l'ange déchu.
Le combat de toute une vie
Au terme, la voix des saints sur l'orgueil dit une chose constante : ce combat ne s'achève jamais ici-bas. L'orgueil est l'oignon de Cassien, dont on n'ôte jamais la dernière pelure ; il est le vice qui « se relève terrassé », qui renaît de ses propres défaites, et qui se nourrit jusque des vertus qu'on lui oppose. Le croire vaincu, c'est l'avoir déjà laissé revenir.
Mais cette lucidité n'est pas un découragement — c'est le contraire. Car la même tradition affirme que la victoire, elle, n'est pas notre œuvre : « Dieu résiste aux orgueilleux, mais aux humbles il accorde sa grâce. » Il ne nous est pas demandé de nous rendre humbles par un effort héroïque — ce serait encore une forme d'orgueil — mais de rester pauvres devant Dieu, de tout attendre de lui, et de redire, chaque fois que nous nous croyons forts : « Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi. » Le combat contre l'orgueil n'est pas une guerre que l'on gagne : c'est une pauvreté que l'on garde — et c'est elle, précisément, qui attire la grâce. « On monte par l'humilité », disait Benoît. Le plus court chemin vers le haut passe, toujours, par le bas.
Pour aller plus loin
- Que disent les saints sur l'humilité — la vertu contraire de l'orgueil, vue par sa face positive : ce que les saints ont dit de l'humilité elle-même.
- Comment grandir dans le combat contre l'orgueil — le chemin pratique : moyens concrets, étapes et exercices pour désarmer l'orgueil jour après jour.
- Les erreurs fréquentes concernant le combat contre l'orgueil — les contresens à éviter : fausse humilité, mépris de soi, scrupule, humilité affectée.
- La nécessité de l'humilité et le danger de l'orgueil — le dossier doctrinal de fond sur les deux réalités opposées.
- Que disent les saints sur le combat contre l'envie — l'un des sept vices nés de l'orgueil, qui blesse la charité.
- Que disent les saints sur le combat contre la colère — un autre lieutenant de l'orgueil, qui ruine la paix et la patience.
- Que disent les saints sur l'abandon à Dieu — la spiritualité de la confiance, aboutissement du combat contre l'autosuffisance.
Notes et références
Saint Augustin, Sermon 69, 2 (PL 38, 441) : « Tu veux devenir grand, commence par être petit. Tu songes à élever un haut édifice qui touche le ciel ? Pense d'abord à lui donner pour fondement l'humilité. » Le sermon développe l'image de la maison qui « descend avant de monter » : on creuse d'autant plus profond qu'on veut bâtir haut.
1 30Ben Sira (Siracide) 10, 12-13, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'orgueil de l'homme commence quand il s'écarte du Seigneur, quand son cœur s'éloigne de celui qui l'a créé. Car le commencement de l'orgueil, c'est le péché, et qui s'y attache répand l'abomination. » La Vulgate porte : « initium superbiae hominis apostatare a Deo » (10, 14) et « initium omnis peccati est superbia » (10, 15) — « le commencement de tout péché, c'est l'orgueil ». Texte sur aelf.org.
2Livre des Proverbes 16, 18, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'orgueil précède l'effondrement, et l'arrogance, la chute. » Vulgate : « contritionem praecedit superbia, et ante ruinam exaltatur spiritus. » Sentence proverbiale citée dans toute la littérature ascétique sur l'orgueil.
3Saint Augustin (354-430), La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 13 : « quid autem nisi superbia fuit initium malae voluntatis? ... initium enim omnis peccati superbia est » (citant Si 10, 13). L'orgueil y est présenté comme le premier mouvement de la volonté mauvaise, antérieur à l'acte extérieur de la chute, et défini comme « perversae celsitudinis appetitus » (« Quid est autem superbia nisi perversae celsitudinis appetitus ? » — « Qu'est-ce que l'orgueil, sinon l'appétit d'une élévation contraire à l'ordre ? »). Éd. de référence : La Cité de Dieu, trad. G. Combès, coll. Bibliothèque augustinienne (Desclée de Brouwer / Institut d'Études augustiniennes).
4Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 28 : « Fecerunt itaque civitates duas amores duo : terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei, caelestem vero amor Dei usque ad contemptum sui. » Texte fondateur de l'opposition augustinienne entre la cité de l'orgueil et la cité de l'humilité.
5Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 162 (De superbia), a. 7 : l'orgueil est « initium omnis peccati » en tant qu'il est la première racine de l'aversion pour Dieu, car il refuse la soumission à Dieu et à sa règle. Éd. Summa Theologiae, Éditions du Cerf.
6Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 162, a. 6 : l'orgueil est le plus grave des péchés quant à son genre, car par les autres péchés l'homme se détourne de Dieu par ignorance ou faiblesse, tandis que par l'orgueil il s'en détourne en refusant directement la sujétion à Dieu.
7Saint Jean Cassien (v. 360-435), Institutions cénobitiques, livre XII (De l'esprit d'orgueil), ch. 4 : « C'est la superbe qui a fait un démon de l'archange Lucifer. » Trad. française d'après l'édition des Sources Chrétiennes (SC 109, Cerf) ; texte aussi disponible sur patristique.org et nouvl.evangelisation.free.fr.
8Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 4 : Lucifer « crut posséder par la force de sa nature, et non par le bienfait de la divine munificence, la splendeur de la sagesse et la beauté des vertus » ; « cette seule pensée fit sa chute première. Abandonné de Dieu, dont il croyait se pouvoir passer, aussitôt, incertain, il chancela. » L'orgueil y est défini comme l'illusion de l'autosuffisance.
9Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 5 (Tous les vices ont pullulé de la superbe) : le vice de l'orgueil, par le fait du démon, pénétra chez le premier homme ; en voulant « conquérir par la force de sa liberté... la gloire de la Divinité, Adam perdit jusqu'à la gloire qu'il tenait de la gratuite bonté du Créateur » (cf. Gn 3, 5 : « vous serez comme des dieux »).
10Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 6 : « le fléau de la superbe, le dernier dans l'ordre de la lutte, est néanmoins le premier par l'origine, principe de tous les péchés et de tous les crimes. »
11Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 8 : longue antiphonie opposant, verset après verset, les cris d'orgueil du démon (Is 14, 13-14) aux paroles d'humilité du Christ (Ps 43, 25 ; Ph 2, 6-8 ; Mt 11, 29 ; 2 Co 8, 9 ; Jn 5, 30). La traduction française citée suit le texte des Institutions (cf. SC 109).
12Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 162, a. 1 : l'orgueil (superbia) est « appetitus inordinatus propriae excellentiae » — l'appétit désordonné de sa propre grandeur ; il est désordonné lorsqu'il tend à une excellence qui ne revient pas à l'homme, ou qu'il refuse de la rapporter à Dieu.
13Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXIII, 6, repris par saint Thomas, Somme théologique, II-II, q. 162, a. 4 : les quatre espèces de l'orgueil — tenir de soi le bien qu'on a ; le croire reçu pour ses propres mérites ; se vanter d'avoir ce qu'on n'a pas ; vouloir l'avoir seul, en méprisant les autres. Toutes contredisent 1 Co 4, 7.
14Saint Jean Cassien, Institutions, livre XI (De l'esprit de vaine gloire), ch. 3 : la vaine gloire (cenodoxia) est « diverse, multiforme, variée » ; elle se sert des vertus mêmes — jeûne, prière, silence, obéissance — comme d'armes pour blesser le moine. Distincte de l'orgueil dont elle procède.
15Saint Jean Cassien, Institutions, XI, 5 : comparaison classique de la vaine gloire à l'oignon (bulbus) : « ôtez une enveloppe, vous en rencontrez une seconde ; autant vous en enlevez, autant vous en trouvez » — image de l'orgueil qui renaît de ses propres défaites.
16Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 2 (Il y a deux sortes d'orgueil) : l'orgueil charnel des débutants (rapporté aux hommes) et l'orgueil spirituel des parfaits (rapporté à Dieu), ce dernier étant le plus subtil et le plus dangereux. Cf. la parabole du pharisien et du publicain (Lc 18, 9-14).
17Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), Morales sur Job, XXXI, 45 : « Ipsa namque vitiorum regina superbia cum devictum plene cor ceperit, mox illud septem principalibus vitiis... quasi quibusdam suis ducibus devastandum tradit. » — « La superbe, reine des vices, lorsqu'elle a pleinement conquis le cœur, le livre à ses sept principaux lieutenants pour qu'ils le dévastent. » Éd. Sources Chrétiennes (SC 525, Cerf, livres XXX-XXXII).
18Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXXI, 45 : liste des sept vices principaux issus de l'orgueil — vana gloria (vaine gloire), invidia (envie), ira (colère), tristitia (tristesse / acédie), avaritia (avarice), ventris ingluvies (gourmandise), luxuria (luxure). Liste devenue classique des sept péchés capitaux, l'orgueil étant compté à part comme leur racine.
19Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 3 (L'orgueil détruit toutes les vertus ensemble) : « Il n'est point de vice pour tarir toutes les vertus et dépouiller l'homme de toute justice et sainteté comme le mal de la superbe... il corrompt et ruine le corps entier. »
20Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 3 : l'orgueil, « tyran farouche, après s'être emparé de la citadelle des vertus, renverse et détruit de fond en comble la cité tout entière » ; plus l'âme est riche en vertus, plus grande est sa ruine.
21Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 1 : l'orgueil « s'en prend surtout aux parfaits, et dévore de plus terribles morsures ceux qui sont déjà presque établis dans la consommation des vertus » ; « cette maladie vient à la fin dans la lutte contre les vices. »
22Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), docteur de l'Église, Le Château intérieur (Les Demeures), Ires Demeures, ch. 2, n. 10 : l'humilité doit croître à mesure que l'âme s'élève ; tant qu'on est sur cette terre, « il n'est rien qui nous importe autant que l'humilité. » Trad. d'après l'édition du Carmel (carmel.asso.fr).
23Saint Jean Cassien, Institutions, XI, 2 : repoussée dans la partie charnelle, la vaine gloire « change de masque et de personnage, et c'est sous les dehors de la vertu qu'elle s'efforce maintenant de percer son vainqueur » — d'où le danger propre de l'orgueil spirituel.
24Saint Jean Cassien, Institutions, XI, 4 : « Celui qu'il n'a pu abattre par l'honneur, il le renverse par l'humilité ; celui qu'il n'a pu enorgueillir par l'éclat de la science, il l'accable par la gravité du silence. » On peut s'enorgueillir de son humilité même.
25Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 7 (Grandeur du mal de la superbe, qui mérite d'avoir Dieu pour adversaire) : « Quel est donc le mal de la superbe, pour mériter d'avoir comme adversaire, non pas un ange, non pas les vertus contraires, mais Dieu en personne ! » (cf. Jc 4, 6).
26Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 7 : « les autres vices se retournent contre le pécheur lui-même, ou ne nuisent qu'à des hommes comme nous ; mais l'orgueil atteint Dieu proprement, et voilà pourquoi il mérite de l'avoir spécialement pour adversaire. »
27Première lettre de saint Pierre 5, 5, traduction liturgique officielle (AELF) : « Dieu résiste aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. » Citation de Pr 3, 34 (LXX), reprise aussi en Jacques 4, 6. Verset le plus cité par la tradition ascétique sur l'orgueil.
28Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 8 : « Dieu, créateur et médecin de l'univers, sachant que le principe de tous les vices est dans l'orgueil, a pris soin de guérir les contraires par les contraires, et il a voulu que ce qui était tombé par la superbe se relevât par l'humilité. »
29Saint Benoît de Nursie (v. 480-547), Règle, ch. 7 (De l'humilité) : à partir de l'échelle de Jacob (Gn 28, 12), Benoît décrit douze degrés d'humilité ; « on descend par l'exaltation et l'on monte par l'humilité. » Le premier degré est la crainte de Dieu sans cesse présente, le douzième l'humilité manifestée jusque dans l'attitude du corps. Éd. Sources Chrétiennes (SC 181-182, Cerf).
31Saint Jean Climaque (v. 579-649), L'Échelle sainte (Klimax), 23e degré (« Du fol orgueil » — le 22e degré étant celui de la vaine gloire) : « L'orgueil qui se croit riche est, au fond, le signe d'une grande pauvreté. » Trad. d'après l'édition du P. Placide Deseille (Abbaye de Bellefontaine, 1978).
32Saint Jean Climaque, L'Échelle sainte, degré de l'orgueil : l'orgueilleux « n'a pas besoin d'un démon » pour le tenter, étant devenu son propre adversaire ; l'orgueil est décrit comme une cécité de l'âme, « naufrage au port » pour celui qui se croit arrivé. Cf. la synthèse de l'édition Bellefontaine.
33Saint Jean Cassien, Institutions, XII, 9 (Le moyen de surmonter l'orgueil) : « Toutes les fois que nous sentons avoir profité dans les vertus, redisons les paroles de l'Apôtre : Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (1 Co 15, 10)... C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le parfaire (Ph 2, 13). » Cf. aussi 1 Co 4, 7.
34Sainte Thérèse d'Avila, Le Château intérieur (Les Demeures), VIes Demeures, ch. 10 : « Je me demandais un jour pourquoi Notre-Seigneur aimait tant cette vertu d'humilité ; et tout à coup... il me vint à l'esprit que c'est parce que Dieu est la souveraine Vérité, et que l'humilité, c'est marcher dans la vérité » (« la humildad es andar en verdad »). Trad. d'après l'édition du Carmel.
35Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), docteur de l'Église, Derniers entretiens (Carnet jaune, infirmerie, juillet-septembre 1897) : synthèse éditoriale, non un verbatim — l'humble se réjouit non seulement quand on le croit imparfait, mais surtout quand il l'est en réalité et qu'il le sent. Éd. Œuvres complètes, Cerf/DDB.
36Saint François de Sales (1567-1622), docteur de l'Église, Introduction à la vie dévote (1609), IIIe partie, ch. 5-7 (de l'humilité) et ch. 9 (la fausse humilité) : le déplaisir excessif de ses propres fautes « procède de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de se voir imparfait » ; la vraie humilité accepte paisiblement d'être un chantier inachevé.
37Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 197 à sœur Marie du Sacré-Cœur, 17 septembre 1896 : « C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour. » Phrase placée en exergue de l'exhortation apostolique C'est la confiance du pape François (15 octobre 2023, n. 1). Éd. Œuvres complètes, Cerf/DDB.
38Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, parole rapportée dans les Conseils et souvenirs recueillis par sa sœur Céline (sœur Geneviève de la Sainte-Face) : « Demeurer petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu comme un petit enfant attend tout de son père. » Cœur de la « petite voie » d'enfance spirituelle. Éd. Œuvres complètes, Cerf/DDB.
39Évangile selon saint Luc 1, 51-52, traduction liturgique officielle (AELF), cantique de Marie (Magnificat) : « Il déploie la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Cf. Lc 1, 48 : « Il s'est penché sur son humble servante. »
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