Que disent les saints sur le combat contre l'avarice

Florilège de la voix des saints sur le combat contre l'avarice : « la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent » (1 Tm 6, 10), « vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent » (Mt 6, 24), une « idolâtrie » (Col 3, 5) et un vice « étranger » à la nature (Cassien). Le superflu retenu est un vol du pauvre (Basile, Ambroise, Jean Chrysostome), les « filles » de l'avarice jusqu'à Judas (Thomas d'Aquin), et les armes des saints : libéralité, aumône, pauvreté de cœur, confiance en la Providence, Dame Pauvreté de saint François.

Ignispedia

« Que disent les saints sur le combat contre l'avarice ? » — la question paraît d'abord modeste, comme si elle ne touchait qu'un travers de vieillards économes. Elle vise pourtant l'un des vices que l'Écriture désigne le plus gravement. Saint Paul n'a pas écrit que l'amour de l'argent était un mal parmi d'autres, mais qu'il était « la racine de tous les maux » (1 Tm 6, 10)[1] ; et le Christ lui-même a tranché l'alternative la plus radicale de l'Évangile non entre Dieu et le diable, mais entre Dieu et l'argent : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent » (Mt 6, 24)[2]. Entre ces deux paroles court tout le combat que les Pères ont nommé avaritia en latin, philargyria — l'amour de l'argent — en grec.

Les saints n'ont jamais réduit l'avarice à l'image caricaturale du grippe-sou sur sa cassette. Ils y ont vu un déplacement du cœur : mettre dans la possession des biens la sécurité, le repos et la joie qui ne se trouvent qu'en Dieu. C'est pourquoi saint Paul la nomme une « idolâtrie » (Col 3, 5)[3] — non par exagération, mais parce que l'avare a réellement un autre dieu : un dieu qu'on peut compter, enfermer, et qui ne rend jamais ce qu'il promet. « Qui aime l'argent n'a jamais assez d'argent » (Qo 5, 9)[4] : l'avare est cet homme que l'abondance même laisse affamé.

Cet article rassemble la voix des saints sur le combat contre l'avarice : ce qu'ils ont dit de sa nature et de son étrange origine, comment ils en ont lu les ravages dans l'Évangile — le riche insensé, le mauvais riche, Judas —, comment ils ont osé l'appeler un vol déguisé, et quelles armes ils ont forgées contre elle. Le remède n'est jamais un autre calcul, mais son contraire exact : la libéralité qui fait de l'argent un serviteur, l'aumône qui ouvre la main, et la pauvreté de cœur qui remet en Dieu seul sa sécurité. On lira la version « désencombrée » de ce combat dans Que disent les saints sur le détachement, et l'on remontera à sa racine commune dans Que disent les saints sur le combat contre l'orgueil.

« La racine de tous les maux » : ce que les saints nomment avarice

« L'amour de l'argent » : la sentence de saint Paul

Tout le regard chrétien sur l'avarice naît d'un verset de la première lettre à Timothée. Saint Paul y avertit son disciple contre ceux qui voient dans la religion une affaire de gain, et il pose la formule qui traversera tous les traités des Pères.

« Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre. » — Première lettre à Timothée 6, 10 (trad. AELF)[5]

Le mot grec est précis : philargyria, l'amour (philia) de l'argent (argyros). Paul ne condamne pas la possession des biens ni leur usage, mais l'attachement qui en fait une fin. Et il en décrit aussitôt le double fruit : la perte de la foi — car on ne peut servir deux maîtres — et « des tourments sans nombre », cette inquiétude qui ronge celui qui a fait de l'argent son appui. Quelques versets plus haut, l'Apôtre avait donné le remède dans une formule que les moines feront leur :

« Certes, il y a un grand profit dans la religion si l'on se contente de ce que l'on a. De même que nous n'avons rien apporté dans ce monde, nous n'en pourrons rien emporter. Si nous avons de quoi manger et nous habiller, sachons nous en contenter. » — Première lettre à Timothée 6, 6-8 (trad. AELF)[6]

La définition de saint Thomas d'Aquin : un amour désordonné de posséder

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) a recueilli toute cette tradition dans la question 118 de la Secunda Secundae, entièrement consacrée à l'avarice (De avaritia). Sa définition est brève et a fait autorité : l'avarice est un amour désordonné des biens extérieurs, et d'abord de l'argent qui les représente tous.

« [...] celle-ci se définit "un amour immodéré de la possession". [...] Par voie de conséquence, c'est un péché contre Dieu, comme tous les péchés mortels, en tant que l'on méprise le bien éternel à cause du bien temporel. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 118, a. 1 (corps de l'article, trad. Cerf)[7]

Le mot clé est désordonné (immoderatus). Thomas ne tient pas la richesse pour un mal — la prévoyance, l'épargne raisonnable, le soin du nécessaire sont vertueux. Le péché commence quand l'amour des biens excède la mesure de la raison : quand on les acquiert injustement, qu'on les garde quand il faudrait les donner, ou simplement qu'on s'y attache au point d'y mettre son cœur. L'avarice, précise-t-il, est « doublement » opposée à la vertu : par excès d'acquisition (contre la justice due au prochain) et par défaut de générosité (contre la libéralité)[8].

Distinguer l'avarice, la juste prévoyance et la libéralité

Les maîtres spirituels insistent sur une distinction que la conscience embrouille volontiers, car l'avarice excelle à se déguiser en sagesse et en prudence.

DispositionObjetJugement spirituel
Prévoyance / juste épargnePourvoir au nécessaire, au devoir d'état, aux personnes à chargeVertueux : « si quelqu'un ne s'occupe pas des siens... » (1 Tm 5, 8, trad. AELF)[9]
LibéralitéPosséder le cœur libre, donner avec joie selon ses moyensVertu : « Dieu aime celui qui donne joyeusement » (2 Co 9, 7, trad. AELF)[10]
Avarice (avaritia)Aimer, amasser ou retenir les biens au-delà de la mesure et du besoin du prochainToujours péché : « idolâtrie » (Col 3, 5, trad. AELF)[11], contre la justice et la charité
ProdigalitéDissiper sans mesure ce qu'il faudrait conserverVice opposé par défaut, contraire de l'avarice

Lecture : la vertu de libéralité tient le juste milieu entre deux vices contraires, l'avarice qui retient trop et la prodigalité qui dissipe. Le test n'est pas le montant possédé — un pauvre peut être avare, un riche libéral — mais la place du cœur : suis-je maître de l'argent, ou son serviteur ?

Pourquoi l'avarice est une idolâtrie

Si les saints ont tant redouté l'avarice, c'est qu'ils y ont vu, derrière l'apparence prosaïque, un véritable culte rendu à une fausse divinité. Saint Paul l'écrit deux fois, en propres termes.

« Faites donc mourir en vous ce qui n'appartient qu'à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais, et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie. » — Lettre aux Colossiens 3, 5 (trad. AELF)[12]

L'avare a réellement un autre dieu. Mammon — nom araméen de la richesse que l'Évangile personnifie presque comme une puissance — reçoit ce qui n'est dû qu'à Dieu : la confiance (« mon argent me garantit »), l'amour (« là où est ton trésor, là sera ton cœur », Mt 6, 21), le service de toute une vie. Voilà pourquoi le Christ pose son alternative non comme un conseil, mais comme une impossibilité métaphysique :

« Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent. » — Évangile selon saint Luc 16, 13 (trad. AELF ; cf. Mt 6, 24)[13]

Un vice « étranger » : la leçon de Jean Cassien

L'une des analyses les plus pénétrantes vient des Pères du désert. Saint Jean Cassien (v. 360-435), qui transmit à l'Occident la sagesse des moines d'Égypte, consacre le livre VII de ses Institutions à « l'esprit d'avarice » (De spiritu philargyriae). Il y fait une observation décisive : à la différence de la gourmandise ou de la luxure, qui naissent de besoins inscrits dans la nature même du corps, l'avarice ne tient à aucun besoin naturel. Elle est un vice venu du dehors, greffé sur l'âme par une volonté dépravée.

Cassien en tire une conséquence redoutable et consolante à la fois : puisque ce vice n'a pas de racine dans la nature, il devrait être « le plus facile à retrancher » — on peut vivre parfaitement sans amasser. Mais s'il s'enracine, il devient « le plus difficile à extirper », car il n'a pas de limite : le ventre se rassasie, l'avarice jamais. Il appelle l'argent un « roi cruel » qui, dès qu'on lui cède un peu, exige bientôt tout, et fait du moine un esclave que rien ne contente[14].

Cette intuition rejoint l'expérience commune : on n'a jamais « assez ». C'est exactement ce qu'avait dit le Qohélet, et ce que les saints répéteront sans cesse — l'avarice promet une sécurité qu'elle ne donne jamais.

« Insatiable » : le portrait de l'avare chez les saints

« Qui aime l'argent n'a jamais assez d'argent »

Le cercle de l'avarice et sa sortie par l'aumône et la pauvreté de cœur — infographie Ignispedia générée par IA, d'après Qohélet 5, 9.

Le premier trait que les saints relèvent est l'insatiabilité. L'avarice est le seul appétit que sa propre satisfaction aggrave : plus on possède, plus on craint de perdre, et plus on veut posséder encore. L'Ancien Testament l'avait déjà fixé en sentence, dans un livre de sagesse que les Pères citent constamment.

« Qui aime l'argent n'a jamais assez d'argent, et qui aime l'abondance ne récolte rien. Cela aussi n'est que vanité. » — Qohélet (l'Ecclésiaste) 5, 9 (trad. AELF)[15]

C'est le paradoxe central du vice : il poursuit le repos par le moyen même qui l'interdit. L'avare amasse pour être tranquille et ne connaît jamais la tranquillité, car il y a toujours plus à gagner et toujours plus à perdre. Saint Paul l'avait dit autrement — l'amour de l'argent procure « des tourments sans nombre » (1 Tm 6, 10). La possession devait apporter la sécurité ; elle apporte l'angoisse de la garder.

Le riche insensé : « cette nuit même, on te redemande ta vie »

Le Christ a peint l'avare en une parabole que les saints n'ont cessé de commenter : celle de l'homme dont les terres ont tant rapporté qu'il décide de démolir ses greniers pour en bâtir de plus grands, et de se dire à lui-même : « te voilà avec des réserves pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, jouis de l'existence. » La sentence de Dieu tombe la nuit même.

« Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l'aura ? Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d'être riche en vue de Dieu. » — Évangile selon saint Luc 12, 20-21 (trad. AELF)[16]

Le Christ avait introduit la parabole par un avertissement qui vise directement le vice : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu'un, même dans l'abondance, ne dépend pas de ce qu'il possède » (Lc 12, 15, trad. AELF)[17]. Là est le mensonge de l'avarice : faire croire que la vie tient aux biens. Le riche de la parabole n'est pas puni d'avoir bien géré, mais d'avoir mis sa sécurité dans ses greniers au lieu de Dieu, et d'avoir oublié les pauvres et la mort. « Riche en vue de Dieu » : voilà la seule fortune que la nuit ne reprend pas.

Saint Basile : « le pain que tu gardes est celui de l'affamé »

Aucun Père n'a commenté cette parabole avec plus de force que saint Basile de Césarée (v. 330-379), dans son homélie Contre l'avarice (« Je détruirai mes greniers... »). Basile retourne l'objection de l'avare — « à qui fais-je tort, puisque je ne prends que mon bien ? » — en montrant que le superflu retenu est déjà un bien volé au pauvre.

« Le pain que tu enfermes appartient à celui qui a faim ; l'habit que tu tiens dans tes coffres appartient à celui qui est nu ; la chaussure qui se gâte chez toi appartient à celui qui n'en a pas ; l'or que tu enfouis appartient à celui qui est dans le besoin. » — Saint Basile de Césarée, Homélie contre l'avarice[18]

L'argument est d'une logique implacable : ce que je laisse pourrir dans mes réserves alors qu'un autre en meurt, je le lui ai pris. Basile décrit ensuite l'âme de l'avare comme un puits sans fond — « les désirs de l'avarice ne peuvent être rassasiés ni satisfaits » — et l'avertit du sort du riche insensé : « Insensé, on te redemandera cette nuit ton âme ; et ce que tu as mis en réserve, à qui reviendra-t-il ? »[19] Le grenier que l'on croyait un rempart devient, à l'heure de la mort, le témoin de tout ce qu'on n'a pas donné.

« Tu rends ce qui est à lui » : saint Ambroise et saint Jean Chrysostome

Saint Ambroise : « tu ne donnes pas de ton bien »

Le superflu appartient au pauvre selon les Pères — infographie Ignispedia générée par IA, d'après saint Basile, saint Ambroise et CEC 2446.

Saint Ambroise de Milan (v. 340-397), dans son traité De Nabuthe (« L'histoire de Naboth »), part du récit biblique du pauvre Naboth dépouillé de sa vigne par le roi Achab (1 R 21) pour dresser le réquisitoire le plus célèbre de l'Antiquité chrétienne contre l'avarice des riches. Sa formule, reprise jusque dans l'enseignement social de l'Église, renverse l'idée même d'aumône :

« Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu lui rends ce qui est à lui. Car ce qui a été donné en commun pour l'usage de tous, tu te l'appropries à toi seul. La terre est à tous, non aux riches. » — d'après Saint Ambroise de Milan, De Nabuthe[20]

Pour Ambroise, la terre et ses fruits ont été créés « en commun » pour tous les hommes. Le riche qui garde son superflu pendant qu'un autre manque ne fait donc pas un don généreux quand il donne : il restitue. « La nature ne connaît pas les riches : elle nous enfante tous pauvres », écrit-il encore[21]. Cette parole, citée par Paul VI dans Populorum progressio, a nourri toute la doctrine de la destination universelle des biens : la propriété est légitime, mais elle est grevée d'une hypothèque sociale ; le superflu est dû à l'indigent en stricte justice, non par pure faveur.

Saint Jean Chrysostome : « ne pas partager, c'est voler »

En Orient, saint Jean Chrysostome (v. 349-407), le plus grand prédicateur de l'Église grecque, a martelé la même vérité dans ses homélies sur le pauvre Lazare (Lc 16). Sa formule a été retenue par le Catéchisme de l'Église catholique lui-même, au cœur de la doctrine sur l'amour des pauvres :

« Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur ôter la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, ce sont les leurs. » — Saint Jean Chrysostome, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, n° 2446[22]

Le Catéchisme tire de ces Pères une règle exigeante : « L'amour des pauvres est incompatible avec l'amour immodéré des richesses ou leur usage égoïste » (CEC 2445)[23]. Chrysostome ne prêche pas le mépris des biens en eux-mêmes, mais leur usage : la richesse est confiée comme un dépôt, pour être partagée. La garder pour soi seul tandis que Lazare meurt à la porte, c'est commettre l'injustice du mauvais riche — non parce qu'il aurait pris le bien de Lazare, mais parce qu'il ne lui a rien donné.

L'anatomie de l'avarice selon saint Thomas : les « filles » du vice

Les sept filles de l'avarice — infographie Ignispedia générée par IA, d'après saint Grégoire le Grand et saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 118, a. 8.

Si l'avarice est si redoutable, c'est qu'elle ne reste jamais seule. Saint Thomas, reprenant saint Grégoire le Grand (v. 540-604), range l'avarice parmi les vices capitaux — c'est-à-dire les vices qui engendrent toute une descendance de péchés[24]. Il en décrit la généalogie avec sa précision habituelle, en distinguant les péchés que l'avarice fait commettre dans la pensée et ceux qu'elle fait commettre dans l'action.

« Les filles de l'avarice sont : la trahison, la fraude, la tromperie, le parjure, l'inquiétude, la violence et l'endurcissement du cœur contre la miséricorde. » — d'après Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 118, a. 8[25]

Thomas explique l'ordre de cette descendance. Quant à l'acquisition injuste des biens d'autrui, l'avare emploie tantôt la force — c'est la violence ; tantôt la ruse : par des paroles, c'est la tromperie (fallacia), confirmée par serment, c'est le parjure ; par des actes touchant les choses, c'est la fraude ; touchant les personnes, c'est la trahison — « comme Judas, qui livra le Christ par cupidité ». Quant à l'usage des biens, l'avare est tourmenté d'une inquiétude sans repos, « car l'avare n'a jamais assez d'argent » (Qo 5, 9, trad. AELF) ; et quant au refus de donner, il endurcit son cœur jusqu'à l'insensibilité à la miséricorde[26].

Fille de l'avariceDomaineMécanisme
Violence (violentia)Acquisition par la forcePrendre le bien d'autrui de vive force
Tromperie (fallacia)Acquisition par la ruseMentir en paroles pour s'enrichir
Parjure (periurium)Acquisition par la ruseConfirmer le mensonge par un faux serment
Fraude (fraus)Acquisition par la ruseTromper sur les choses, falsifier, frauder
Trahison (proditio)Acquisition par la ruseLivrer une personne pour de l'argent (Judas)
Inquiétude (inquietudo)Usage / conservationL'angoisse de garder, le cœur jamais en repos
Dureté envers les pauvresRefus de donnerL'endurcissement du cœur contre la miséricorde

Lecture : l'avarice n'éclate presque jamais d'un coup. Elle commence par une inquiétude — ce souci anxieux de garder — et finit, si on la laisse faire, par la trahison de Judas. Entre les deux, elle apprend au cœur à mentir, à frauder, à jurer faux, et surtout à se fermer : la « dureté contre la miséricorde » est sa marque la plus sûre, car l'avare voit le pauvre et ne le voit plus.

De l'inquiétude à la trahison : le cas de Judas

La tradition a vu dans Judas le terme et le fruit ultime de l'avarice. L'évangéliste saint Jean le note sans ménagement : avant de livrer le Christ pour trente pièces d'argent, Judas volait déjà dans la bourse commune.

« Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c'était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l'on y mettait. » — Évangile selon saint Jean 12, 6 (trad. AELF)[27]

La scène est révélatrice : Judas proteste contre le parfum « gaspillé » par Marie aux pieds de Jésus, au nom des pauvres — et c'est l'avarice qui parle sous le masque de la charité. Les Pères y ont lu la pente entière du vice : on commence par dérober quelques pièces, on finit par vendre Dieu. L'avarice, comme l'avait dit Thomas, « fait livrer une personne » ; et il n'est pas de personne qu'elle ne soit capable de livrer, fût-ce le Sauveur.

L'avarice, ennemie de la vie intérieure et du salut

Le jeune homme riche : « il s'en alla tout triste »

Aucune scène de l'Évangile ne montre mieux le pouvoir paralysant de l'avarice que celle du jeune homme riche. Il a tout fait de bien, il cherche la perfection ; mais quand le Christ lui demande de se détacher de ses biens pour le suivre, l'attachement l'emporte sur le désir du Royaume.

« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. À ces mots, le jeune homme s'en alla tout triste, car il avait de grands biens. » — Évangile selon saint Matthieu 19, 21-22 (trad. AELF)[28]

C'est l'un des seuls passages de l'Évangile où quelqu'un, invité directement par le Christ, refuse — et la cause en est nommée : « il avait de grands biens. » Suit la sentence que les saints ont tant méditée : « Je vous le répète : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des Cieux » (Mt 19, 24, trad. AELF)[29]. Non que la richesse damne par elle-même — « ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu », ajoute aussitôt le Christ — mais parce que l'attachement aux biens rend le cœur trop lourd pour s'élever. La tristesse du jeune homme est le diagnostic même de l'avarice : il possède tant qu'il n'est plus libre de tout donner.

Le mauvais riche et Lazare : la porte fermée

La parabole de Lazare et du mauvais riche (Lc 16, 19-31) montre l'autre extrémité du vice : non l'acte brutal, mais l'omission. Le riche n'a pas dépouillé Lazare ; il l'a simplement ignoré, jour après jour, couché à sa porte. Et c'est cette indifférence — la « dureté contre la miséricorde » de Thomas — qui le condamne.

L'Évangile ne reproche au riche aucun crime spectaculaire : ni vol, ni violence. Son péché est d'avoir vécu dans l'abondance « faisant chaque jour brillante chère » sans voir le pauvre à sa porte. L'avarice n'a pas eu besoin de lui faire commettre une injustice criante ; il lui a suffi de lui fermer les yeux. C'est pourquoi les saints redoutent tant ce vice discret : il ne fait pas toujours de grands coupables, mais il fabrique des cœurs aveugles, qui se croient justes parce qu'ils n'ont rien pris, et qui n'ont pourtant rien donné.

Les armes des saints contre l'avarice

De la main fermée à la main ouverte : quatre armes spirituelles contre l'avarice — infographie Ignispedia générée par IA.

Contre un vice si profond, les saints n'opposent pas un simple effort pour « moins tenir à l'argent » — ce serait encore regarder l'argent. Ils opposent un retournement du cœur : passer de la possession au don, de la sécurité dans les biens à la confiance en Dieu. À chaque ressort de l'avarice correspond une arme précise.

La libéralité : rendre l'argent serviteur

L'arme première est la vertu opposée : la libéralité, qui ne consiste pas d'abord à donner beaucoup, mais à posséder le cœur libre, en sorte que l'argent serve au lieu de commander. Saint Paul en donne la loi évangélique :

« Que chacun donne comme il a décidé dans son cœur, sans regret et sans contrainte, car Dieu aime celui qui donne joyeusement. » — Deuxième lettre aux Corinthiens 9, 7 (trad. AELF)[30]

La libéralité guérit l'avarice par sa racine : elle desserre l'étreinte. Là où l'avare retient, le libéral donne — et découvre que l'argent, rendu à sa fonction d'instrument, cesse d'être un maître. C'est l'enseignement constant des saints : on ne se libère pas de l'argent en y pensant moins, mais en le faisant passer par la main ouverte. Saint Thomas range d'ailleurs la libéralité parmi les parties de la justice : elle rend aux biens leur ordre véritable, qui est de servir l'homme et, par lui, le bien commun.

L'aumône : « ce qui est dedans, donnez-le, et tout sera pur »

Le moyen concret de cette libéralité est l'aumône, que toute la tradition tient pour le remède propre de l'avarice et même pour une « rançon » de l'âme. Le Christ l'a dit en réponse directe aux pharisiens attachés à leur or :

« Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. » — Évangile selon saint Luc 11, 41 (trad. AELF)[31]

L'Ancien Testament avait déjà fait de l'aumône une force qui « délivre de la mort » (Tb 4, 10 ; 12, 9)[32] et un moyen de « racheter ses péchés » (Dn 4, 24)[33]. Les Pères, saint Cyprien en tête dans son traité Des bonnes œuvres et de l'aumône, y ont vu l'antidote exact de l'avarice : ce que le vice replie sur soi, l'aumône le rouvre vers le prochain et vers Dieu[34]. Donner n'est pas perdre : c'est « amasser un trésor dans le ciel » (Mt 6, 20), placer son bien là où « ni la mite ni la rouille ne détruisent ». L'aumône est ainsi la traduction quotidienne du combat : chaque geste de partage est un coup porté à l'idole.

La pauvreté de cœur : la première béatitude

Plus profondément, le remède radical est la pauvreté de cœur — non nécessairement le dénuement matériel, mais cette liberté intérieure du pauvre qui ne met sa sécurité qu'en Dieu. C'est la première des béatitudes, et la porte de toutes les autres.

« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 3 (trad. AELF)[35]

La pauvreté de cœur est l'exact contraire de l'avarice : là où l'avare dit « mon trésor, ma garantie », le pauvre de cœur dit « le Seigneur est mon partage » (Ps 15, 5). On peut être riche et pauvre de cœur — comme Abraham, comme tant de saints laïcs qui usèrent de grands biens sans s'y attacher — et l'on peut être indigent et dévoré d'avarice. Le tout est de savoir où l'on a mis son trésor : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21)[36]. C'est tout le chemin du détachement, que l'on suivra dans Que disent les saints sur le détachement.

La confiance en la Providence : « ne vous inquiétez pas »

L'avarice se nourrit enfin de la peur du lendemain. Son antidote ultime est la confiance filiale en la Providence, que le Christ oppose mot pour mot à l'inquiétude de l'avare, dans le même discours qui défend de servir deux maîtres :

« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n'amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? [...] Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 26.33 (trad. AELF)[37]

L'avare amasse parce qu'il ne se fie qu'à lui-même ; le confiant se repose sur un Père qui sait ce dont il a besoin. C'est pourquoi la confiance est l'arme décisive : elle coupe la racine de l'inquiétude, première fille du vice. Tant qu'on croit que la vie tient aux greniers, on amasse ; dès qu'on sait qu'elle tient à Dieu, la main s'ouvre. On rejoint ici l'esprit d'action de grâce qui sait recevoir tout de Dieu : Que disent les saints sur la gratitude.

Saint François d'Assise et « Dame Pauvreté »

Aucun saint n'a poussé plus loin la victoire sur l'avarice que saint François d'Assise (1181-1226). Fils d'un riche drapier, il rendit publiquement à son père jusqu'à ses vêtements pour n'avoir plus d'autre richesse que Dieu, et fit de la pauvreté l'épouse de toute sa vie — la « Dame Pauvreté » (domina Paupertas) qu'il chanta et servit comme une reine[38]. Dans sa Règle (1223), confirmée par son Testament (1226), il demande aux frères de ne rien posséder en propre, pour rester libres et joyeux comme « des pèlerins et des étrangers » en ce monde.

L'exemple de François éclaire tout le combat : la victoire sur l'avarice n'est pas une privation triste, mais une libération. Celui qui ne possède rien ne craint plus de rien perdre ; la main vide est une main libre, et la pauvreté volontaire, loin d'appauvrir le cœur, le rend immense — assez vaste pour aimer tous les hommes et pour louer Dieu en toute créature. C'est l'inverse exact de l'avare, prisonnier de son coffre.

Le combat de toute une vie

Au terme, la voix des saints sur l'avarice dit une chose constante : c'est le vice qui se croit le plus raisonnable. L'avare ne s'avoue jamais avare ; il se dit prévoyant, sage, responsable. C'est pourquoi le premier combat est de le reconnaître — dans ce serrement du cœur à l'idée de donner, dans cette préférence secrète accordée à la sécurité sur la charité, dans cette manière de voir le pauvre à sa porte sans plus le voir. L'avarice est le péché qui se déguise en vertu, et c'est ce déguisement qui le rend si tenace.

Mais cette lucidité n'est pas un désespoir : c'est le seuil de la liberté. Car le remède est à portée de main — il est dans la main, justement, qu'il suffit d'ouvrir. Il ne s'agit pas de mépriser les biens, mais de les rendre à leur place : serviteurs et non maîtres, instruments du bien et non idoles. « La racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent » : tout le combat tient à déraciner cet amour pour le reporter sur Dieu et sur le prochain. Là où l'avarice ferme et dessèche, la libéralité ouvre et dilate ; là où l'avarice isole le riche dans son angoisse, l'aumône le rend frère du pauvre. Le saint n'est pas celui qui n'a jamais possédé, mais celui qui, possédant ou non, a gardé le cœur libre — assez libre pour tout donner, parce qu'il a compris que son seul trésor était au Ciel, et que « là où est son trésor, là aussi est son cœur ».

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Première lettre à Timothée 6, 10, traduction liturgique officielle (AELF) : « Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre. » Le grec porte rhiza gar pantôn tôn kakôn estin hè philargyria ; la Vulgate : radix enim omnium malorum est cupiditas. Verset fondateur de toute la lecture chrétienne de l'avarice. Texte sur aelf.org.

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  2. Évangile selon saint Matthieu 6, 24, traduction liturgique officielle (AELF) : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. » Parallèle en Luc 16, 13, où l'AELF porte « Aucun domestique ne peut servir deux maîtres... ».

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  3. Lettre aux Colossiens 3, 5, traduction liturgique officielle (AELF) : « Faites donc mourir en vous ce qui n'appartient qu'à la terre... et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie. » (grec : pleonexia hètis estin eidôlolatria). Cf. Éphésiens 5, 5 : « ni les débauchés, ni les dépravés, ni les profiteurs – qui sont de vrais idolâtres – ne reçoivent d'héritage dans le royaume du Christ et de Dieu. » L'avarice est dite idolâtrie parce qu'elle met dans la richesse la confiance et l'amour dus à Dieu seul.

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  4. Qohélet (l'Ecclésiaste) 5, 9, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qui aime l'argent n'a jamais assez d'argent, et qui aime l'abondance ne récolte rien. Cela aussi n'est que vanité. » (Numérotation Qo 5, 10 dans certaines éditions, qui comptent le verset liminaire autrement.) Verset classique sur l'insatiabilité de l'avarice, repris par saint Thomas (II-II, q. 118, a. 8) comme racine de l'« inquiétude ».

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  5. Première lettre à Timothée 6, 6-8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Certes, il y a un grand profit dans la religion si l'on se contente de ce que l'on a. De même que nous n'avons rien apporté dans ce monde, nous n'en pourrons rien emporter. Si nous avons de quoi manger et nous habiller, sachons nous en contenter. » L'autarkeia (contentement, fait de se suffire) est l'idéal opposé à la philargyria. Cf. He 13, 5 : « Que votre conduite ne soit pas inspirée par l'amour de l'argent : contentez-vous de ce que vous avez, car Dieu lui-même a dit : Jamais je ne te lâcherai, jamais je ne t'abandonnerai. »

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  6. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 118 (De avaritia), a. 1, corps de l'article : « speciale quoddam peccatum est avaritia, secundum quod est immoderatus amor habendi possessiones, quae nomine pecuniae designantur » (« l'avarice est un péché spécial en tant qu'elle est un amour immodéré de posséder des biens, désignés sous le nom d'argent »). La trad. Cerf rend : « celle-ci se définit "un amour immodéré de la possession" ». Éd. Summa Theologiae, Éditions du Cerf ; trad. fr. sur docteurangelique.free.fr ; texte latin et anglais sur newadvent.org/summa/3118.htm.

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  7. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 118, a. 3 : l'avarice s'oppose à la libéralité (q. 117), vertu qui tient le juste milieu dans l'usage de l'argent ; et, en tant qu'elle porte à acquérir injustement le bien d'autrui (a. 4), elle s'oppose aussi à la justice. La prodigalité est le vice opposé par défaut.

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  8. Première lettre à Timothée 5, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Si quelqu'un ne s'occupe pas des siens, surtout des plus proches, il a renié la foi, il est pire qu'un incroyant. » Fondement scripturaire du devoir d'état, que la prévoyance honore et que l'avarice pervertit en prétexte. Texte sur aelf.org.

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  9. Deuxième lettre aux Corinthiens 9, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Que chacun donne comme il a décidé dans son cœur, sans regret et sans contrainte, car Dieu aime celui qui donne joyeusement (hilaron dotèn). » Charte évangélique de la libéralité, vertu opposée à l'avarice.

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  10. Évangile selon saint Luc 16, 13, traduction liturgique officielle (AELF) : « Aucun domestique ne peut servir deux maîtres... Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent. » Parallèle en Matthieu 6, 24, où l'AELF porte « Dieu et l'Argent ». Le mot Mamônas (Mammon) translittère l'araméen mâmônâ, « la richesse », que l'Évangile personnifie presque comme une puissance rivale de Dieu.

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  11. Saint Jean Cassien (v. 360-435), Institutions cénobitiques, livre VII, De spiritu philargyriae (« L'esprit d'avarice »), éd. et trad. J.-C. Guy, coll. Sources Chrétiennes 109, Éditions du Cerf, 1965. Cassien y observe que, contrairement à la gourmandise et à la luxure enracinées dans les besoins du corps, l'avarice est un vice « venu du dehors », étranger à la nature : on peut vivre parfaitement sans amasser. D'où son paradoxe — le plus facile à éviter, le plus difficile à extirper une fois enraciné, car il n'a pas de limite naturelle de satiété. Texte de référence sur patristique.org.

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  12. Évangile selon saint Luc 12, 20-21, traduction liturgique officielle (AELF) : parabole du riche insensé. « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l'aura ? Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d'être riche en vue de Dieu. »

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  13. Évangile selon saint Luc 12, 15, traduction liturgique officielle (AELF) : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu'un, même dans l'abondance, ne dépend pas de ce qu'il possède. » Le grec pleonexia désigne l'avidité, le désir d'avoir toujours plus. Introduction de la parabole du riche insensé.

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  14. Saint Basile de Césarée (v. 330-379), Père et docteur de l'Église, Homélie contre l'avarice (sur Lc 12, « Je détruirai mes greniers... ») : « Le pain que tu enfermes appartient à celui qui a faim ; l'habit que tu tiens dans tes coffres appartient à celui qui est nu ; la chaussure qui se gâte chez toi appartient à celui qui n'en a pas ; l'or que tu enfouis appartient à celui qui est dans le besoin. » Texte sur remacle.org (trad. de l'abbé Auger). L'argument du superflu dû au pauvre est l'un des plus repris de la patristique sociale.

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  15. Saint Basile de Césarée, Homélie contre l'avarice : « Les désirs de l'avarice ne peuvent être rassasiés ni satisfaits » ; reprise de l'apostrophe de Lc 12, 20 : « Insensé, on te redemandera cette nuit ton âme ; et ce que tu as mis en réserve, à qui reviendra-t-il ? » Basile décrit le riche bâtisseur de greniers comme un homme qui croit se garantir et que la mort surprend.

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  16. Saint Ambroise de Milan (v. 340-397), De Nabuthe (« L'histoire de Naboth »), ch. 12, n. 53 (PL 14, 747) : « Non de tuo largiris pauperi, sed de suo reddis » — « Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu lui rends ce qui est à lui. Car ce qui a été donné en commun pour l'usage de tous, tu te l'appropries à toi seul. La terre est à tous, non aux riches. » Le traité part de l'épisode de Naboth dépouillé de sa vigne par Achab (1 R 21). La formule est reprise par Paul VI, Populorum progressio (1967), n° 23.

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  17. Saint Ambroise de Milan, De Nabuthe : « La nature ne connaît pas les riches : elle nous enfante tous pauvres ; nous naissons sans vêtement, sans or et sans argent. » Fondement patristique de la destination universelle des biens (cf. CEC 2402-2406 ; Vatican II, Gaudium et spes, n° 69).

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  18. Catéchisme de l'Église catholique, n° 2446, citant saint Jean Chrysostome (v. 349-407), Homélies sur Lazare, 2, 5 (PG 48, 992) : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur ôter la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, ce sont les leurs. » Texte du Catéchisme sur vatican.va.

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  19. Catéchisme de l'Église catholique, n° 2445 : « L'amour des pauvres est incompatible avec l'amour immodéré des richesses ou leur usage égoïste. » Le Catéchisme cite ensuite saint Jacques (Jc 5, 1-6) contre les riches qui retiennent le salaire des ouvriers.

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  20. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 118, a. 7 : l'avarice est un vice capital, c'est-à-dire un vice qui engendre d'autres péchés à titre de fin recherchée (l'argent étant désiré comme moyen universel d'obtenir tous les biens temporels). Thomas reprend la liste des sept péchés capitaux fixée par saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXXI, 45.

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  21. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 118, a. 8 : les « filles » de l'avarice, reprises de saint Grégoire le Grand (Morales sur Job, XXXI, 45), sont : la trahison (proditio), la fraude (fraus), la tromperie (fallacia), le parjure (periurium), l'inquiétude (inquietudo), la violence (violentia) et l'insensibilité à la miséricorde (obduratio contra misericordiam). Thomas les ordonne selon l'acquisition (violence, ruse) et l'usage (inquiétude, dureté du cœur) des biens, et donne Judas pour exemple de la trahison née de la cupidité. Texte sur newadvent.org/summa/3118.htm.

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  22. Évangile selon saint Jean 12, 6, traduction liturgique officielle (AELF) : à propos de Judas protestant contre le parfum répandu par Marie : « Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c'était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l'on y mettait. » La tradition fait de Judas le type de l'avarice conduisant à la trahison (cf. Mt 26, 14-16 : les trente pièces d'argent).

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  23. Évangile selon saint Matthieu 19, 21-22, traduction liturgique officielle (AELF) : l'appel au jeune homme riche. « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres... À ces mots, le jeune homme s'en alla tout triste, car il avait de grands biens. » Récit parallèle en Mc 10, 17-22 et Lc 18, 18-23.

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  24. Évangile selon saint Matthieu 19, 24, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je vous le répète : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des Cieux. » Le Christ ajoute aussitôt (v. 26) : « Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible » — la richesse n'exclut pas le salut, mais l'attachement le rend humainement impossible sans la grâce.

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  25. Évangile selon saint Luc 11, 41, traduction liturgique officielle (AELF) : « Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. » Réponse du Christ aux pharisiens attachés aux purifications extérieures et à leurs biens : l'aumône est présentée comme le remède intérieur de la cupidité.

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  26. Livre de Tobie 4, 7-11 et 12, 8-9, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'aumône délivre de la mort et purifie de tout péché. » Tobie enseigne à son fils de faire l'aumône selon ses moyens, « car tu amasses ainsi un beau trésor pour le jour de la nécessité ». Texte classique sur la valeur rédemptrice de l'aumône, repris par les Pères.

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  27. Livre de Daniel 4, 24, traduction liturgique officielle (AELF) : conseil du prophète au roi Nabuchodonosor : « Aussi, que mon conseil te paraisse bon, ô roi : rachète tes péchés par la justice, et tes fautes par la pitié envers les malheureux. S'il en est ainsi, ta tranquillité se prolongera. » La tradition y lit l'aumône comme remède de l'avarice et satisfaction pour les péchés.

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  28. Saint Cyprien de Carthage (v. 200-258), De opere et eleemosynis (« Les bonnes œuvres et l'aumône »), composé vers 252-253 : Cyprien y présente l'aumône comme le remède des péchés commis après le baptême et l'antidote de l'avarice, en s'appuyant sur Tb 12, 9, Dn 4, 24 et Lc 11, 41. Éd. coll. Sources Chrétiennes ; le traité est l'un des grands textes patristiques sur la miséricorde envers les pauvres.

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  29. Évangile selon saint Matthieu 5, 3, traduction liturgique officielle (AELF) : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. » Première béatitude. La « pauvreté de cœur » (en esprit) désigne la liberté intérieure à l'égard des biens, exact contraire de l'avarice ; elle est compatible avec la possession honnête, pourvu que le cœur n'y soit pas attaché. Cf. CEC 2544-2547.

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  30. Évangile selon saint Matthieu 6, 21, traduction liturgique officielle (AELF) : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » Sentence centrale du discours sur la montagne contre l'amassement des trésors terrestres (Mt 6, 19-21). Cf. Ps 15 (14), 5 : « Seigneur, mon partage et ma coupe. »

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  31. Évangile selon saint Matthieu 6, 26 et 33, traduction liturgique officielle (AELF) : dans le discours sur la montagne, le Christ oppose à l'inquiétude de l'avare la confiance en la Providence : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n'amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? » ; « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » Ce passage suit immédiatement la sentence « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent » (Mt 6, 24).

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  32. Saint François d'Assise (1181-1226) : sa renonciation publique aux biens de son père Pietro di Bernardone (rapportée par Thomas de Celano, Vita prima, ch. 6 et par saint Bonaventure, Legenda maior, II, 4) et son amour de la « Dame Pauvreté » (domina Paupertas), célébré dans le Sacrum commercium beati Francisci cum domina Paupertate (v. 1227). Dans son Testament (1226), François demande aux frères de ne rien posséder en propre et de vivre « comme des pèlerins et des étrangers » (cf. 1 P 2, 11). La pauvreté franciscaine est la réponse spirituelle la plus radicale à l'avarice.

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