Que disent les saints sur la justice

Un florilège des grandes paroles des saints sur la justice : la définition reçue d'Ulpien et baptisée par saint Thomas, l'amour de Dieu selon saint Augustin, la « dette de justice » envers le pauvre chez saint Basile, saint Ambroise et saint Grégoire le Grand, et la justice en acte chez saint Joseph, saint Yves et saint Louis.

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Que disent les saints sur la justice ? Avant d'être un slogan politique ou une indignation devant les torts du monde, la justice est, pour la tradition catholique, une vertu cardinale : la volonté ferme et constante de rendre à chacun ce qui lui est dû. Les saints n'ont pas seulement loué cette vertu ; ils l'ont définie, en ont décrit l'architecture, et surtout ils l'ont vécue — au tribunal, sur le trône, auprès du pauvre. Cet article rassemble leurs paroles fortes, des Pères de l'Église aux docteurs scolastiques, et les laisse parler.

Le fil qui les unit tous est une inversion : le monde appelle « justice » la revendication de ses droits ; les saints appellent justice le paiement exact de ses dettes. Saint Augustin la définit comme l'amour qui ne sert que Dieu ; saint Ambroise affirme qu'en donnant au pauvre on ne fait pas l'aumône mais on restitue ; saint Thomas en fait la plus haute des vertus morales ; saint Grégoire le Grand rappelle que secourir l'indigent est d'abord « payer une dette de justice ». De ces voix se dégage une doctrine commune, ferme et cohérente, que cet article expose.

Ce florilège est consacré à la voix propre des saints. Pour le chemin pratique — comment faire croître cette vertu, ses espèces selon saint Thomas, les moyens et les pièges —, voir Comment grandir dans la justice. Pour l'attribut divin — la Justice de Dieu et son rapport à la Miséricorde —, voir Dieu de Justice et de Miséricorde. Pour les contresens courants — justice réduite au légalisme, à la vengeance ou à la revendication —, voir Les erreurs fréquentes concernant la justice.

« Rendre à chacun son dû » : la formule que les saints ont reçue et transmise

Six voix sur la justice et leur accent propre — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La première chose que les saints ont faite, c'est de recueillir une définition — non de l'inventer. La formule la plus durable vient du droit romain, du juriste Ulpien : iustitia est constans et perpetua voluntas ius suum unicuique tribuens. Saint Thomas d'Aquin la reprend telle quelle au seuil de son traité de la justice, et l'Église en fait sa propre langue :

« La justice est la volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun son droit. » — Ulpien, Digeste I, 1, 10, repris par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 58, a. 1[1]

Cette définition n'est pas neutre : en la baptisant, les saints lui donnent un centre nouveau. Le « chacun » à qui l'on doit rendre son dû commence par Dieu, à qui l'homme doit tout. Le Catéchisme en reprendra la substance : « La justice est la vertu morale qui consiste dans la constante et ferme volonté de donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû »[2].

Saint Thomas : l'acte propre de la justice

Pour saint Thomas, la justice se reconnaît à son acte : non un sentiment, mais une opération. L'acte propre de la justice est de rendre à chacun ce qui est sien — formule sèche, qui exclut d'emblée la justice-spectacle :

« L'acte propre de la justice n'est autre chose que de rendre à chacun ce qui est sien. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 58, a. 11[3]

Le Docteur angélique en tire une conséquence que les saints n'ont cessé de méditer : la justice réside dans la volonté, non dans la sensibilité ; elle ne mesure pas ce que je ressens, mais ce que je donne. Et parce qu'elle regarde le bien d'autrui — un bien plus large que le mien —, elle est, dit-il, la plus excellente des vertus morales :

« La justice est la plus excellente des vertus morales, car elle réside dans la volonté et a pour objet le bien d'autrui. » — d'après saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 58, a. 12[4]

Saint Augustin : la justice est d'abord amour de Dieu

Là où le juriste regarde l'acte, saint Augustin remonte à la racine. Définissant les quatre vertus cardinales comme autant de visages de l'amour de Dieu, il donne de la justice une définition d'une densité inégalée :

« La justice est l'amour qui ne sert que Dieu, et qui, pour cela, gouverne droitement tout le reste, dans ce qui est soumis à l'homme. » — Saint Augustin, Les Mœurs de l'Église catholique, I, 15, 25[5]

La portée est immense : si la justice est une forme de l'amour, alors elle n'est jamais séparable de la charité. Rendre à Dieu son dû, c'est l'aimer comme Dieu ; et c'est de cet amour premier que découle l'ordre juste de toute la vie. Les saints qui suivront — Thomas, Grégoire, Ambroise — n'ajouteront que des précisions à cette intuition : la justice véritable a sa source en haut.

La première justice : rendre à Dieu ce qui est à Dieu

La justice commence par ce qui est dû à Dieu, au prochain et au pauvre — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le réflexe moderne fait commencer la justice aux rapports entre les hommes. Les saints la font commencer plus haut. Si la justice est « rendre à chacun son dû », alors le premier créancier est Dieu, à qui nous devons l'être, la vie et le salut. La vertu qui rend ce dû à Dieu, saint Thomas l'appelle religion, et il en fait la première des vertus annexées à la justice :

« La religion rend à Dieu, dans la mesure du possible, l'honneur qui lui est dû ; elle est la première des vertus morales [annexées à la justice]. » — d'après saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 81, a. 6[6]

C'est l'arrière-plan de la parole du Christ sur le denier, que les Pères ont lue comme une leçon de justice : à César ce qui porte son effigie, mais à Dieu ce qui porte la sienne, c'est-à-dire l'homme tout entier.

« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » — Évangile selon saint Matthieu 22, 21[7]

La justice envers Dieu n'est donc pas un supplément de piété : elle est la part la plus fondamentale de la vertu. Un homme scrupuleusement honnête avec ses semblables, mais qui refuserait à Dieu l'adoration et l'action de grâce, serait, aux yeux des saints, un homme injuste — débiteur insolvable envers son premier créancier. C'est pourquoi la sagesse biblique adresse d'abord l'appel à la justice aux puissants, ceux qui sont le plus tentés de s'oublier devant Dieu :

« Aimez la justice, vous qui gouvernez la terre. » — Livre de la Sagesse 1, 1[8]

« Sans justice, les royaumes ne sont que de grands brigandages »

Manuscrit de La Cité de Dieu, 1470 — New York Public Library, Spencer Collection MS 30, domaine public, via Wikimedia Commons.

Quand la justice quitte les cités, ce ne sont pas seulement des lois qui tombent : c'est la légitimité même du pouvoir. Saint Augustin l'a dit en une phrase qui a traversé quinze siècles de pensée politique. Comparant un royaume sans justice à une bande de brigands organisée, il écrit :

« La justice étant ôtée, que sont donc les royaumes, sinon de grandes bandes de brigands ? Et les bandes de brigands elles-mêmes, que sont-elles, sinon de petits royaumes ? » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, IV, 4[9]

La sentence n'est pas un cri anarchiste : elle énonce que la justice seule distingue l'autorité du vol. Un pouvoir qui ne rend pas à chacun son dû n'a plus que la force pour lui, et la force sans la justice n'est qu'un brigandage à grande échelle, protégé par l'impunité. Les saints rois et les saints juristes en tireront, au Moyen Âge, une exigence concrète : gouverner, c'est d'abord rendre la justice (voir plus bas saint Louis et saint Yves).

Cette justice publique a une fin que les prophètes avaient déjà nommée : non l'ordre froid, mais la paix. Isaïe en fait la promesse, et la tradition l'a retenue comme une devise :

« L'œuvre de la justice sera la paix, et le fruit de la justice, le repos et la sécurité pour toujours. » — Isaïe 32, 17[10]

« Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent. » — Psaume 84 (85), 11[11]

La justice envers le pauvre : une dette, non une aumône

Le superflu est à restituer : la doctrine sociale commune à Basile, Ambroise, Jean Chrysostome et Grégoire le Grand — infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est sans doute le point où les saints ont été le plus tranchants — et le plus dérangeants. Pour les Pères de l'Église, secourir le pauvre n'est pas d'abord un geste de générosité facultatif : c'est l'acquittement d'une dette de justice. Le superflu du riche appartient déjà, en droit, à l'indigent.

Saint Basile : « Le pain que tu gardes est celui de l'affamé »

Commentant la parabole du riche insensé qui abat ses greniers pour en bâtir de plus grands (Lc 12, 16-21), saint Basile le Grand lance l'une des pages les plus célèbres de toute la patristique sociale :

« Le pain que tu gardes appartient à l'affamé ; le manteau que tu conserves dans tes coffres appartient à celui qui est nu ; les chaussures qui pourrissent chez toi appartiennent au va-nu-pieds ; l'argent que tu tiens enfoui appartient à l'indigent. Ainsi tu fais tort à autant de gens que tu aurais pu secourir. » — Saint Basile le Grand, Homélie « Je détruirai mes greniers », § 7[12]

Le vocabulaire est juridique, non sentimental : appartient, tu fais tort. Pour Basile, garder le superflu pendant que l'autre meurt, ce n'est pas manquer de cœur : c'est commettre une injustice, presque un vol.

Saint Ambroise : « Tu ne fais pas un don, tu rends ce qui est sien »

À Milan, saint Ambroise tient exactement le même langage dans son traité Naboth (sur le pauvre Naboth spolié de sa vigne). La phrase deviendra si centrale qu'elle sera reprise par le pape Paul VI dans l'encyclique Populorum progressio :

« Tu ne fais pas au pauvre un don de ce qui t'appartient : tu lui rends ce qui est à lui. Car ce qui a été donné en commun pour l'usage de tous, tu te l'es approprié. La terre a été donnée à tous, et non aux seuls riches. » — Saint Ambroise, De Nabuthe, ch. 12, n° 53[13]

Saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand : payer une dette de justice

Deux autres docteurs verrouillent la doctrine. Saint Jean Chrysostome, dans ses homélies sur le pauvre Lazare, va jusqu'à parler de vol :

« Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » — Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Lazare, 1, 6 (PG 48, 992D)[14]

Et saint Grégoire le Grand formule la règle qui sera gravée dans le Catéchisme : ce que nous croyons offrir par charité, nous le devons déjà par justice.

« Quand nous donnons aux pauvres ce qui leur est indispensable, nous ne leur faisons pas une libéralité personnelle, nous leur rendons ce qui est à eux. C'est un devoir de justice que nous remplissons, plus qu'une œuvre de charité. » — Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, III, 21, cité par le Catéchisme de l'Église catholique § 2446[15]

Quatre voix, un seul vocabulaire juridique — le mot « dette » et le verbe « restituer » reviennent chez chacune :

Père de l'ÉgliseFormule sur le superflu du richeVocabulaire employé
Saint Basile le Grand« Le pain que tu gardes appartient à l'affamé »appartient, tu fais tort
Saint Ambroise« Tu ne fais pas un don, tu rends ce qui est sien »reddis — tu restitues
Saint Jean Chrysostome« Ne pas faire participer les pauvres, c'est les voler »vol, enlever la vie
Saint Grégoire le Grand« Nous leur rendons ce qui est à eux »dette de justice

Le Catéchisme tire lui-même la conclusion, sans la moindre atténuation : « Les exigences de la justice doivent être satisfaites d'abord, pour ne pas offrir comme don de la charité ce qui est déjà dû au titre de la justice »[16]. Toute la patristique sociale tient dans ce renversement : avant d'être généreux, sois juste.

Justice et miséricorde : les saints refusent de les séparer

Justice et miséricorde : deux exigences inséparables dans une même droiture — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Une justice qui écraserait serait une caricature ; une miséricorde qui dissoudrait tout droit en serait une autre. Les saints tiennent les deux ensemble. La maxime la plus citée — traditionnellement attribuée à saint Thomas d'Aquin dans son commentaire sur saint Matthieu — énonce l'équilibre exact :

« La justice sans la miséricorde est cruauté ; la miséricorde sans la justice est mère de la dissolution. » — maxime traditionnellement attribuée à saint Thomas d'Aquin, Super Evangelium Matthaei[17]

La même tension habite déjà le prophète Michée, qui résume toute la religion authentique en trois gestes, dont la justice et la miséricorde sont inséparables :

« On t'a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d'autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde, et marcher humblement avec ton Dieu. » — Michée 6, 8[18]

Pour les saints, la justice n'est donc jamais une fin close sur elle-même : elle s'ouvre sur la miséricorde comme sur son achèvement, sans pour autant s'y dissoudre. Rendre son dû reste la base ; mais le juste selon le cœur de Dieu sait que la dernière mesure n'est pas le code, c'est l'amour — « la miséricorde se moque du jugement » (Jc 2, 13)[19].

La justice en acte : trois figures de saints justes

Trois visages de la justice vécue : saint Joseph, saint Yves et saint Louis — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les saints n'ont pas seulement parlé de la justice : ils l'ont incarnée. Trois figures la résument — un artisan silencieux, un avocat des pauvres, un roi sous un chêne.

Saint Joseph, « l'homme juste »

L'Évangile ne décerne qu'à un seul homme, en un seul mot, le titre de juste : Joseph. Et il le fait au moment précis où sa justice doit s'unir à la délicatesse :

« Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la dénoncer publiquement, résolut de la renvoyer en secret. » — Évangile selon saint Matthieu 1, 19[20]

La justice de Joseph n'est pas une rigueur froide : elle veut faire ce qui est droit et refuse de blesser ; elle se laisse instruire par l'ange et obéit aussitôt. Il est le modèle exact d'une justice qui a faim du droit sans perdre la miséricorde — preuve, en un seul verset, que les deux peuvent tenir ensemble dans un même cœur.

Saint Yves de Kermartin, « avocat et non voleur »

Au XIIIᵉ siècle, Yves Hélory de Kermartin (vers 1253-1303), prêtre et juge ecclésiastique en Bretagne, devient l'avocat des pauvres : il défend gratuitement ceux qui ne peuvent payer, réconcilie les plaideurs, refuse les présents. Le peuple lui forge une formule devenue proverbe — chose si rare qu'on s'en émerveille : un homme de loi honnête.

« Sanctus Ivo erat Brito, advocatus et non latro, res miranda populo. » « Saint Yves était breton, avocat et non voleur — chose étonnante pour le peuple. »[21]

Canonisé en 1347, saint Yves est aujourd'hui le patron de tous les métiers du droit. Sa vie dit ce que vaut la justice quand elle descend du traité au tribunal : non un savoir sur le juste, mais un homme qui rend à chacun son dû, fût-il pauvre et sans voix.

Saint Louis IX rendant la justice sous le chêne

Saint Louis rendant la justice sous le chêne de Vincennes, Georges Rouget, 1826, château de Versailles — domaine public, via Wikimedia Commons.

Le roi Louis IX (1214-1270) a laissé à la mémoire chrétienne l'image la plus concrète de la justice royale. Son compagnon de croisade, Jean de Joinville, en a fixé le tableau dans sa Vie de saint Louis : le roi rendant lui-même la justice, en plein air, accessible au plus humble de ses sujets.

« Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de Vincennes après sa messe, et s'adossait à un chêne, et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans qu'un huissier ni personne les en empêchât. » — Jean de Joinville, Vie de saint Louis (vers 1309)[22]

L'image est devenue une icône : la justice n'y est pas une administration lointaine, mais un devoir personnel du puissant, rendu à découvert, à portée du pauvre. Saint Louis vérifie en acte la sentence d'Augustin : un roi n'est roi que dans la mesure où il rend la justice ; le reste n'est que puissance.

La justice accomplie : « le Christ, notre justice »

Le Christ, notre justice : du don reçu à la justice désirée, vécue et accomplie — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Toutes ces voix convergent vers un sommet. La justice humaine, si haute soit-elle, reste mesurée par une justice plus grande, celle du Royaume. Le Christ déclare qu'elle doit surpasser la justice comptable des spécialistes de la Loi :

« Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 20[23]

Et il fait de la soif de cette justice une béatitude — preuve qu'elle n'est pas un fardeau légaliste, mais un désir béni que Dieu seul rassasie :

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 6[24]

Cette justice-là, aucun homme ne la produit seul : il la reçoit. Saint Paul en donne la clé : le Christ est devenu notre justice. La justice du chrétien n'est pas d'abord une performance morale, mais un don accueilli, qui rejaillit ensuite en actes droits.

« C'est par Dieu que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et rédemption. » — Première lettre aux Corinthiens 1, 30[25]

Rendre à Dieu toute sa gloire : la justice dans la Divine Volonté

La spiritualité de la Divine Volonté, transmise à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), porte cette logique à son terme. Si la justice est « rendre à chacun son dû », la justice parfaite serait de rendre à Dieu tout ce que la création lui doit — gloire, amour, adoration — sans rien retenir. Or l'homme seul en est incapable : seul le Fiat du Christ — ce mot par lequel Dieu crée — a rendu au Père une justice à sa mesure[26]. Vivre dans la Divine Volonté — non pas seulement faire la volonté de Dieu comme un serviteur obéissant, mais vivre dans sa Volonté, comme un enfant vit dans la maison de son père —, c'est s'unir à ce Fiat pour restituer à Dieu, en union avec le Christ, la justice que la création lui doit et qu'elle ne peut payer d'elle-même[27]. La plus haute des justices rejoint ainsi la plus haute des prières : « que ta volonté soit faite ».

C'est le dernier mot des saints sur la justice : elle commence par rendre à chacun son dû, elle culmine en rendant à Dieu sa gloire, et elle ne s'achève que dans l'amour. « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33)[28] — car la justice parvenue à sa plénitude porte un autre nom : la sainteté.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 58, a. 1, reprenant la définition du juriste romain Ulpien (Digeste I, 1, 10) : « iustitia est constans et perpetua voluntas ius suum unicuique tribuens » — « la justice est la volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun son droit ». Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.

    1
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 1807. Définition canonique de la justice comme vertu cardinale : « la constante et ferme volonté de donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû ». Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

    2
  3. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 58, a. 11, resp. : « proprius actus iustitiae nihil est aliud quam reddere unicuique quod suum est » — « l'acte propre de la justice n'est autre que de rendre à chacun ce qui est sien ».

    3
  4. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 58, a. 12 : la justice est la plus excellente des vertus morales, pour deux raisons — elle réside dans la volonté (appétit rationnel, faculté supérieure à la sensibilité) et son objet est le bien d'autrui, donc un bien plus universel que le bien propre. (Formulation résumée d'après le texte thomiste.)

    4
  5. Saint Augustin (354-430), De moribus Ecclesiae catholicae, I, 15, 25 (Patrologia Latina, Migne, t. 32) : définissant les quatre vertus cardinales comme des formes de l'amour de Dieu, il écrit que « iustitia est amor Deo tantum serviens, et ob hoc bene imperans ceteris quae homini subiecta sunt » — « la justice est l'amour ne servant que Dieu, et de ce fait gouvernant bien tout ce qui est soumis à l'homme ». Formule reprise mot pour mot par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 57, a. 1, obj. 3 ; texte latin sur augustinus.it et newadvent.org (NPNF) ; trad. française Poujoulat-Raulx, Œuvres complètes de saint Augustin.

    5
  6. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 81, a. 6 : la religion est la première des vertus morales annexées à la justice, parce qu'elle rend à Dieu — principe et fin de tout — le culte et l'honneur qui lui sont dus ; cf. CEC § 2095-2096. (Citation reformulée d'après le texte thomiste.)

    6
  7. Évangile selon saint Matthieu 22, 21, traduction liturgique officielle (AELF). Réponse du Christ sur l'impôt à César ; lue par les Pères comme une leçon de justice : rendre à chacun, et d'abord à Dieu, ce qui lui revient.

    7
  8. Livre de la Sagesse 1, 1, traduction liturgique officielle (AELF) ; Vulgate : « Diligite iustitiam qui iudicatis terram ». Verset d'ouverture du livre, adressé aux gouvernants.

    8
  9. Saint Augustin, La Cité de Dieu (De civitate Dei), IV, 4 : « Remota itaque iustitia quid sunt regna nisi magna latrocinia ? quia et latrocinia quid sunt nisi parva regna ? ». Le passage est introduit par l'anecdote du pirate capturé répondant à Alexandre le Grand. Texte intégral sur newadvent.org (CHURCH FATHERS) et CCEL (NPNF, vol. 2).

    9
  10. Isaïe 32, 17, traduction liturgique officielle (AELF) ; Vulgate : « et erit opus iustitiae pax ». La paix présentée comme le fruit propre de la justice.

    10
  11. Psaume 84 (85), 11, traduction liturgique officielle (AELF) : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent. » Numérotation 84 (grecque/liturgique) = 85 (hébraïque).

    11
  12. Saint Basile le Grand (vers 330-379), Homélie sur Luc 12, 18 « Je détruirai mes greniers » (In illud Lucae : Destruam horrea mea), § 7 ; texte grec dans Patrologia Graeca (Migne), t. 31, col. 277. La phrase est l'une des sources patristiques majeures de la doctrine de la destination universelle des biens (cf. CEC § 2402-2406, 2446).

    12
  13. Saint Ambroise (vers 340-397), De Nabuthe (Sur Naboth), ch. 12, n° 53 : « Non de tuo largiris pauperi, sed de suo reddis » — « ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu lui rends ce qui est à lui ». Cité par le pape Paul VI, encyclique Populorum progressio (1967), n° 23.

    13
  14. Saint Jean Chrysostome (vers 349-407), Homélies sur le pauvre Lazare (De Lazaro), 1, 6 (PG 48, 992D) : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » Cité par le Catéchisme de l'Église catholique § 2446.

    14
  15. Saint Grégoire le Grand (vers 540-604), Règle pastorale (Regula pastoralis), III, 21, cité par le Catéchisme de l'Église catholique § 2446 : « Quand nous donnons aux indigents les choses indispensables, nous ne leur faisons pas des largesses personnelles, nous leur rendons ce qui est à eux. Plus que d'accomplir une œuvre de miséricorde, nous acquittons une dette de justice. »

    15
  16. Catéchisme de l'Église catholique, § 2446, citant saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand : « Les exigences de la justice doivent être satisfaites d'abord, pour ne pas offrir comme don de la charité ce qui est déjà dû au titre de la justice. »

    16
  17. Maxime traditionnellement attribuée à saint Thomas d'Aquin, commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu (Super Evangelium Matthaei, ch. 5) : « Iustitia sine misericordia crudelitas est ; misericordia sine iustitia, mater est dissolutionis » — « la justice sans la miséricorde est cruauté ; la miséricorde sans la justice est mère de dissolution ». L'attribution exacte est discutée ; l'équilibre des deux vertus est en tout cas un classique de la théologie morale.

    17
  18. Michée 6, 8, traduction liturgique officielle (AELF). Synthèse prophétique de la religion authentique : pratiquer la justice, aimer la miséricorde, marcher humblement avec Dieu.

    18
  19. Épître de saint Jacques 2, 13, traduction liturgique officielle (AELF) : « car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait miséricorde ; mais la miséricorde l'emporte sur le jugement. »

    19
  20. Évangile selon saint Matthieu 1, 19, traduction liturgique officielle (AELF). Joseph « homme juste » (vir iustus) : sa justice est à la fois fidélité au droit et refus de blesser, ouverte à la volonté de Dieu.

    20
  21. Saint Yves Hélory de Kermartin (vers 1253-1303), prêtre et official (juge ecclésiastique) du diocèse de Tréguier, canonisé le 19 mai 1347 par le pape Clément VI ; patron des juristes et avocats. Le distique populaire « Sanctus Ivo erat Brito, advocatus et non latro, res miranda populo » lui est traditionnellement associé. Source : tradition hagiographique bretonne ; cf. notice du Musée du Barreau de Paris.

    21
  22. Jean de Joinville (vers 1224-1317), Vie de saint Louis (rédigée vers 1305-1309), § 59 : le roi Louis IX rendant la justice sous le chêne de Vincennes. Traduction française moderne d'après le texte en ancien français ; édition de référence : Jean de Joinville, Vie de saint Louis, éd. Jacques Monfrin, Classiques Garnier / Le Livre de Poche.

    22
  23. Évangile selon saint Matthieu 5, 20, traduction liturgique officielle (AELF). La justice du Royaume doit « surpasser » la justice purement extérieure des scribes et des pharisiens.

    23
  24. Évangile selon saint Matthieu 5, 6, traduction liturgique officielle (AELF). Quatrième des Béatitudes (Mt 5, 3-12) ; la « justice » y désigne à la fois la droiture morale et l'accomplissement de la volonté de Dieu.

    24
  25. Première lettre aux Corinthiens 1, 30, traduction liturgique officielle (AELF). Le Christ « devenu pour nous justice » : la justice du chrétien s'enracine dans la justice reçue du Christ, non dans la seule performance morale.

    25
  26. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 6, dictée du 26 septembre 1904 : parlant de sa Passion, le Christ dit qu'il a mis « à contribution mon Intelligence, ma Mémoire et ma Volonté, ainsi que ces triples souffrances, pour rendre complète la Gloire que l'on doit au Père et pour le bien des créatures » — « pour donner à Dieu toute la Gloire qu'elle [la créature] Lui doit ». Édition française : GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (pour usage privé), p. 69-70.

    26
  27. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 12, dictée du 6 décembre 1919 : Luisa prie « dans ta Volonté et au nom de toute la famille humaine [...] Je veux T'aimer et compenser au nom de tous, du premier homme jusqu'au dernier » ; Jésus lui répond : « Trouvant en toi l'amour que ces âmes Me doivent, Je t'ai versé les grâces que J'avais prévues pour elles. » Édition française : GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (pour usage privé), p. 155.

    27
  28. Évangile selon saint Matthieu 6, 33, traduction liturgique officielle (AELF). « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

    28