L'aumône est, de tous les gestes chrétiens, l'un de ceux que notre époque a le plus rétrécis. Nous y voyons volontiers une affaire privée et facultative : un don ponctuel, un reste de superflu, une émotion passagère devant une main tendue. Or, lorsqu'on ouvre les écrits des saints, on découvre une tout autre grandeur. Pour eux, faire l'aumône n'est ni une option, ni une simple générosité : c'est rendre au pauvre ce qui lui appartient déjà, c'est servir le Christ en personne, c'est racheter ses péchés et acheter le Ciel. Le mot grec dont vient « aumône » — eleêmosynê — dit d'ailleurs cette densité : il signifie miséricorde avant de signifier don.
Cet article rassemble la voix propre des saints sur cette œuvre : non pas une définition abstraite, mais ce qu'en disent, textes à l'appui, les Pères de l'Église — Cyprien, Basile, Ambroise, Jean Chrysostome, Augustin, Léon — puis saint Thomas d'Aquin et les grands témoins de la charité en acte, de saint Martin à sainte Teresa de Calcutta. On verra que, par-delà les siècles, leurs paroles convergent vers une même certitude : « Tout ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40)[1].
Pour la pratique — comment grandir concrètement dans cette œuvre, par quels moyens, selon quelle mesure —, on se reportera à l'article frère Comment grandir dans l'aumône ; pour les contresens à éviter — aumône réduite à la défiscalisation, au superflu jeté sans cœur, ou opposée à la justice —, voir Les erreurs fréquentes concernant l'aumône. Le présent article se concentre sur la doctrine spirituelle telle que les saints l'ont formulée. Pour la vertu mère dont l'aumône est le fruit, voir Que disent les saints sur la charité.
Pourquoi écouter les saints sur l'aumône ?
Une œuvre réduite aujourd'hui à un don facultatif
L'aumône heurte deux sensibilités modernes à la fois. Pour les uns, elle paraît humiliante : on lui préfère « la justice » ou « la solidarité », comme si donner de la main à la main rabaissait celui qui reçoit. Pour les autres, elle paraît dérisoire : à quoi bon quelques pièces face à la misère du monde ? Les saints, eux, n'ont jamais opposé l'aumône à la justice, ni mesuré sa valeur à son montant. Ils y voyaient un acte total : un acte de foi (croire que Dieu est dans le pauvre), un acte de justice (rendre ce qui est dû), un acte d'amour (se donner soi-même avec le don), et un acte de salut (acquérir un trésor qui ne périt pas).
Le Catéchisme reprend exactement cette hauteur de vue : « Donner l'aumône aux pauvres est un des principaux témoignages de la charité fraternelle : c'est aussi une pratique de justice qui plaît à Dieu »[2]. Justice et charité : les deux mots sont là, inséparables. C'est tout l'enjeu de la doctrine des saints — restituer à l'aumône son poids réel, qui n'est ni celui d'un pourboire ni celui d'un impôt, mais celui d'un signe de la miséricorde.
L'aumône, fille de la charité et sœur du jeûne et de la prière
Dans la tradition spirituelle, l'aumône n'est jamais isolée. Elle naît de la charité et marche avec ses deux sœurs, la prière et le jeûne — les trois œuvres que le Christ enseigne ensemble dans le Sermon sur la montagne (Mt 6) et que la liturgie du Carême ne sépare jamais. Le Catéchisme les nomme d'un même souffle : « L'Écriture et les Pères insistent surtout sur trois formes : le jeûne, la prière, l'aumône »[3], et il enseigne que « la conversion se réalise dans la vie quotidienne par des gestes de réconciliation »[4], comptant encore, parmi les moyens d'obtenir le pardon des péchés, « la pratique de la charité "qui couvre une multitude de péchés" » (1 P 4, 8)[5].
Cette parenté explique pourquoi les saints reviennent sans cesse au même schéma : ce que le jeûne retranche au corps, l'aumône le donne au pauvre ; ce que la prière demande à Dieu, l'aumône le mérite par la miséricorde. Saint Thomas d'Aquin en donnera la formule théologique exacte : l'aumône est un acte qui appartient en propre à la charité.
« Donner l'aumône est un acte de charité par l'intermédiaire de la miséricorde. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 1[6]
C'est dans ce cadre — l'aumône comme fruit de la charité et compagne du jeûne et de la prière — qu'il faut lire tout ce qui suit.
L'Écriture, source commune des saints
Avant d'être une doctrine des saints, l'aumône est une donnée massive de l'Écriture, et c'est toujours là que les maîtres spirituels puisent. Quatre lignes de force reviennent comme des refrains sous leur plume.
« L'aumône délivre de la mort » (Tobie 12)
Le premier texte, que tous les Pères citeront, est le conseil de l'ange Raphaël à Tobie. Il attribue à l'aumône une force de purification étonnante :
« Mieux vaut faire l'aumône qu'amasser de l'or. L'aumône délivre de la mort et purifie de tout péché. » — Livre de Tobie 12, 8-9[7]
La même intuition traverse tout l'Ancien Testament : le prophète Daniel conseille au roi Nabuchodonosor de « racheter ses péchés par la justice, et ses iniquités par la pitié envers les pauvres » (Dn 4, 24)[8], et le Siracide compare l'aumône à l'eau qui éteint un brasier : « L'eau éteint les flammes, l'aumône remet les péchés » (Si 3, 30)[9]. C'est cette image de l'eau et du feu que saint Cyprien et saint Augustin reprendront mot pour mot.
« Heureux les miséricordieux » : l'aumône et le Jugement (Matthieu 5 et 25)
Le centre de toute la doctrine, c'est l'enseignement du Christ. Il place la miséricorde au cœur des Béatitudes — « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5, 7)[10] — et fait de l'aumône le critère même du Jugement dernier :
« J'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire […]. Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » — Évangile selon saint Matthieu 25, 35.40[11]
Cette parole est la clef de toute la spiritualité de l'aumône : on ne donne jamais seulement à un pauvre, on donne au Christ caché dans le pauvre. Les saints ne s'en lasseront pas. Le mauvais riche de la parabole (Lc 16) n'est d'ailleurs pas condamné pour un crime, mais pour une omission : n'avoir rien donné de son superflu à Lazare couché à sa porte.
« Qui donne au pauvre prête au Seigneur » (Proverbes 19, 17)
Troisième refrain, et l'un des plus aimés des Pères : l'aumône est un prêt fait à Dieu lui-même, que Dieu s'engage à rembourser.
« Qui a pitié du pauvre prête au Seigneur, qui le rétribuera pour sa bonne action. » — Livre des Proverbes 19, 17[12]
Le Christ confirme et amplifie cette promesse : « Donnez, et l'on vous donnera : c'est une mesure pleine, tassée, secouée, débordante, que l'on versera dans le pan de votre vêtement » (Lc 6, 38)[13]. Saint Paul la traduira pour les chrétiens de Corinthe : « Chacun doit donner comme il a décidé dans son cœur, sans peine et sans contrainte, car Dieu aime celui qui donne joyeusement » (2 Co 9, 7)[14].
L'obole de la veuve : la mesure du cœur (Luc 21)
Enfin, l'Évangile fixe une fois pour toutes la mesure de l'aumône — qui n'est pas la somme donnée, mais ce qu'il en coûte au cœur qui donne. C'est la scène de la pauvre veuve au Temple :
« En vérité, je vous le déclare : cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres. Car tous ceux-là, dans leur abondance, ont pris sur leur superflu, mais elle, dans son indigence, a mis tout ce qu'elle avait pour vivre. » — Évangile selon saint Luc 21, 3-4[15]
Voilà pourquoi les saints répéteront que Dieu « ne pèse pas l'or, mais l'amour » : deux piécettes données par amour valent, à ses yeux, plus que les largesses calculées des riches. Le Christ ajoute une dernière consigne, capitale, contre toute aumône d'apparat : qu'elle se fasse « dans le secret », à l'insu même de la main gauche (Mt 6, 3-4)[16].
Les grandes voix de la tradition
On peut maintenant écouter, siècle après siècle, les maîtres qui ont le plus marqué la doctrine spirituelle de l'aumône. Leur ordre chronologique fait apparaître une étonnante continuité — et une audace que nos prudences modernes ont souvent oubliée.
Saint Cyprien : l'aumône qui éteint le feu
Au IIIᵉ siècle déjà, saint Cyprien de Carthage consacre à l'aumône un traité entier, le De opere et eleemosynis (« Les œuvres et les aumônes »). Reprenant l'image du Siracide, il enseigne que l'aumône faite avec foi prolonge la grâce du baptême et éteint le feu des péchés quotidiens :
« De même que l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône et les œuvres de justice éteignent l'incendie de nos fautes. » — Saint Cyprien de Carthage, Les œuvres et les aumônes, 2[17]
Pour Cyprien, refuser l'aumône, c'est refuser à son âme un remède que Dieu lui-même a institué. Le baptême purifie une fois ; l'aumône, ensuite, « rachète » sans cesse les fautes de la vie quotidienne — non que l'argent achète le pardon, mais que le geste de la miséricorde dispose le cœur à la grâce.
Saint Basile : « À l'affamé appartient ce pain que tu gardes »
Au IVᵉ siècle, saint Basile de Césarée prononce, pendant une famine de Cappadoce, une homélie restée célèbre — souvent appelée Homélie contre les riches —, commentant la parabole du riche qui voulait agrandir ses greniers (Lc 12, 18). Il y formule, avec une force inouïe, ce que la tradition appellera la destination universelle des biens :
« À l'affamé appartient ce pain que tu mets en réserve ; à l'homme nu, le manteau que tu gardes dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au besogneux, l'argent que tu conserves enfoui. Ainsi commets-tu autant d'injustices qu'il y a de gens à qui tu pourrais donner. » — Saint Basile de Césarée, Homélie contre les riches[18]
Le retournement est saisissant : pour Basile, garder son superflu pendant que le pauvre meurt n'est pas un manque de générosité, c'est une injustice — un bien retenu qui appartient déjà à autrui. L'aumône, dès lors, n'est plus un cadeau : c'est une restitution.
Saint Ambroise : « tu lui rends ce qui est à lui »
À Milan, saint Ambroise pousse la même doctrine jusqu'à sa pointe la plus tranchante. Dans son traité De Nabuthe (sur le pauvre Naboth dépouillé de sa vigne), il refuse au riche le mérite même de la générosité :
« Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre ; tu ne fais que lui rendre ce qui est à lui. Car ce qui a été donné en commun pour l'usage de tous, tu te l'appropries à toi seul. La terre est à tous, non aux riches. » — Saint Ambroise de Milan, De Nabuthe, 12, 53[19]
Cette phrase fera fortune : elle passera dans le droit de l'Église (le Décret de Gratien) et sera reprise jusqu'au concile Vatican II, dans Gaudium et Spes. Elle interdit au chrétien toute condescendance : en donnant, il ne descend pas vers le pauvre du haut de sa richesse, il acquitte une dette.
Saint Jean Chrysostome : le superflu retenu est un vol
À Antioche puis à Constantinople, saint Jean Chrysostome — « Bouche d'or » — radicalise encore la formule, dans ses homélies sur le pauvre Lazare. Sa parole est si forte que le Catéchisme de l'Église catholique la cite textuellement :
« Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur ôter la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » — Saint Jean Chrysostome, Homélie sur Lazare, cité au Catéchisme § 2446[20]
Chez Chrysostome, la logique patristique atteint son sommet : le superflu du riche n'est pas à lui ; le retenir devant le pauvre, c'est commettre un véritable vol. On comprend pourquoi ces Pères répugnaient à appeler « charité » un don du superflu : ce n'était à leurs yeux que le minimum de la justice. La vraie charité commence après — quand on donne de son nécessaire.
Saint Augustin : l'aumône qui obtient le pardon
À Hippone, saint Augustin recueille tout cet héritage et lui donne sa précision théologique. Dans l'Enchiridion, il enseigne que l'aumône, jointe à la correction de sa vie, obtient de Dieu le pardon des péchés quotidiens — mais il met aussitôt en garde contre l'illusion de celui qui voudrait acheter le droit de pécher :
« Ce n'est pas en faisant des aumônes que nous devons croire pouvoir acheter l'impunité de nos crimes répétés. » — Saint Augustin, Enchiridion, ch. 70[21]
Augustin lie aussi étroitement l'aumône au jeûne : dans son commentaire du psaume 42, il avertit que jeûner sans donner aux pauvres est un jeûne stérile. « Tranche sur ton repas, et donne à celui qui a faim », enseigne-t-il : le jeûne sans l'aumône remplit le grenier, non le Ciel. C'est la même articulation que reprendra, en sentence lapidaire, saint Léon le Grand.
Saint Léon le Grand : prière, jeûne, aumône
Au Vᵉ siècle, le pape saint Léon le Grand condense dans ses sermons sur le jeûne des Quatre-Temps la triade qui structure toute l'ascèse chrétienne :
« Par la prière, on apaise Dieu ; par le jeûne, on éteint les convoitises de la chair ; par l'aumône, on rachète ses péchés. » — Saint Léon le Grand, Sermons sur le jeûne[22]
Pour Léon, ces trois œuvres sont solidaires : la prière sans le jeûne reste désincarnée, le jeûne sans l'aumône reste égoïste. « Ce que le jeûne retranche, que l'aumône le donne au pauvre » : le pain qu'on s'est refusé doit devenir le pain qu'on donne, sans quoi l'abstinence n'aurait fait qu'engraisser le compte du jeûneur. Sur cette sœur de l'aumône, voir Que disent les saints sur le jeûne.
Saint Thomas d'Aquin : l'aumône, acte de charité et précepte
Au XIIIᵉ siècle, saint Thomas d'Aquin met de l'ordre dans tout cet héritage. Dans la Somme théologique, il consacre à l'aumône une question entière (II-II, q. 32). Il y distingue d'abord ce qui relève du conseil (donner de son superflu pour la perfection) et ce qui relève du précepte, c'est-à-dire de l'obligation grave :
« Faire l'aumône de son superflu, et faire l'aumône à celui qui est dans une extrême nécessité, tombe sous le précepte. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 5[23]
Autrement dit : devant un homme qui va mourir de faim, l'aumône n'est plus facultative — elle est due, en justice comme en charité. Thomas distingue encore les aumônes corporelles (nourrir, vêtir, soigner, visiter) et spirituelles (instruire, conseiller, consoler, pardonner, prier pour autrui), tenant les secondes pour plus excellentes en elles-mêmes, mais reconnaissant que la faim du corps peut être plus pressante[24]. C'est ce double registre — œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles — que le Catéchisme reprendra à son tour[25].
Les témoins de la charité en acte : Martin, Laurent, Vincent de Paul
À côté des docteurs, la tradition garde la mémoire des saints qui ont fait l'aumône avant d'en parler. Le plus célèbre est saint Martin de Tours : soldat encore catéchumène, il partage son manteau d'un coup d'épée pour un mendiant grelottant à la porte d'Amiens ; la nuit suivante, il voit en songe le Christ revêtu de cette moitié de manteau, disant aux anges : « C'est Martin qui m'a couvert de ce vêtement. »[26] La scène illustre à la lettre Matthieu 25 : ce qu'on donne au pauvre, c'est au Christ qu'on le donne.
Au IIIᵉ siècle, saint Laurent, diacre de Rome, donne à la doctrine son mot le plus lumineux. Sommé par le préfet de livrer « les trésors de l'Église », il rassemble les pauvres, les malades, les estropiés, et déclare :
« Les voici, les trésors de l'Église. » — Saint Laurent de Rome, d'après saint Ambroise, De officiis, II, 28[27]
Mille ans plus tard, saint Vincent de Paul, organisateur génial de la charité, rappellera que l'amour des pauvres ne se prouve pas en sentiments mais en actes :
« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. » — Saint Vincent de Paul, Entretiens, XI[28]
Vincent distinguait l'amour affectif — les bons sentiments — et l'amour effectif — le service réel ; il tenait le premier pour suspect tant qu'il ne se traduit pas dans le second. Plus près de nous, saint Benoît-Joseph Labre, le « vagabond de Dieu », vécut lui-même de l'aumône tout en partageant ce qu'on lui donnait avec de plus pauvres encore[29].
Sainte Teresa de Calcutta : le Christ « sous un déguisement désolant »
Au XXᵉ siècle, sainte Teresa de Calcutta redonne à Matthieu 25 toute sa portée mystique. Pour elle, servir le plus pauvre des pauvres, c'est toucher réellement le corps du Christ :
« Dans le pauvre, c'est le Christ affamé que nous nourrissons ; c'est le Christ nu que nous habillons ; c'est le Christ sans demeure que nous abritons. » — Sainte Teresa de Calcutta[30]
Elle aimait dire que le Christ se présente à nous « sous un déguisement désolant » : sous les traits de l'affamé, du lépreux, du mourant ramassé dans le caniveau. L'aumône cesse alors d'être un geste vers le bas : elle devient une rencontre. Cette intuition prolonge celle de toute la tradition — l'aumône est une forme de l'adoration, et l'adoration déborde naturellement en aumône (voir Que disent les saints sur l'adoration eucharistique).
Luisa Piccarreta et la Divine Volonté
La spiritualité de la Divine Volonté, au cœur d'Ignispedia, éclaire d'une dernière lumière la doctrine des saints sur l'aumône. Pour Luisa Piccarreta, la charité parfaite n'est pas d'abord ce que l'on donne, mais le fait de laisser l'Amour divin agir et donner à travers soi : l'âme qui vit dans la Volonté de Dieu ne calcule plus son don, parce qu'elle ne se possède plus elle-même. L'aumône cesse alors d'être une dépense que l'on consent ; elle devient le débordement naturel d'un cœur qui a tout reçu et qui veut tout rendre. Sur cette spiritualité, voir La Divine Volonté et Le Livre du Ciel.
Les grands thèmes de la doctrine des saints
Par-delà la diversité des écoles, les paroles des saints sur l'aumône se ramènent à quelques grandes lignes de force. Les voici regroupées.
L'aumône est un acte de justice, pas seulement de générosité
Le premier thème, le plus déroutant pour nous, est que l'aumône relève de la justice autant que de la charité. Basile, Ambroise, Chrysostome le martèlent : le superflu retenu appartient déjà au pauvre ; le garder, c'est le voler. La doctrine de la destination universelle des biens en découle directement : Dieu a destiné les biens de la terre à tous, et la propriété privée, légitime, reste subordonnée à cette destination première. Le Catéchisme l'enseigne encore aujourd'hui. Donner, ce n'est donc pas faire grâce d'en haut ; c'est, d'abord, rendre. Cette vérité interdit toute aumône orgueilleuse : on ne saurait s'enorgueillir de restituer ce qu'on devait.
L'aumône purifie et rachète les péchés
Deuxième thème, scripturaire avant d'être patristique : l'aumône purifie. « L'aumône délivre de la mort et purifie de tout péché » (Tb 12, 9) ; « l'eau éteint les flammes, l'aumône remet les péchés » (Si 3, 30). Cyprien, Augustin, Léon le reprennent : l'aumône faite avec foi obtient le pardon des péchés véniels et dispose à la conversion. Mais les saints posent aussitôt une réserve — qu'Augustin formule nettement : l'aumône n'est pas un tarif qui rachèterait l'impunité des crimes ; elle ne purifie qu'unie au repentir et à la correction de la vie. C'est une œuvre de pénitence, non un marché.
L'aumône, c'est le Christ qu'on sert dans le pauvre
Troisième thème, le plus mystique : dans le pauvre, c'est le Christ qu'on touche. Matthieu 25 fonde tout : « C'est à moi que vous l'avez fait. » De saint Martin partageant son manteau à sainte Teresa de Calcutta ramassant les mourants, toute la galerie des saints de la charité n'a fait qu'obéir littéralement à cette parole. L'aumône cesse alors d'être une transaction entre un nanti et un démuni : elle devient une rencontre avec le Seigneur lui-même, caché — selon le mot de Mère Teresa — « sous un déguisement désolant ».
L'aumône est l'âme du jeûne et de la prière
Quatrième thème : l'aumône achève les deux autres œuvres du chrétien. Sans elle, le jeûne n'est qu'un régime et la prière qu'un soliloque. Léon le Grand l'a dit d'un mot : « Ce que le jeûne retranche, que l'aumône le donne au pauvre. » Augustin et la liturgie du Carême ne séparent jamais la triade prière-jeûne-aumône, parce qu'elles forment un seul mouvement de conversion : la prière tourne le cœur vers Dieu, le jeûne le détache de lui-même, l'aumône le tourne vers le frère. Couper l'aumône, c'est briser le mouvement. Sur ce lien, voir Que disent les saints sur la pénitence.
| Thème | Formule des saints | Source |
|---|---|---|
| Acte de justice | « Tu lui rends ce qui est à lui » | Saint Ambroise, De Nabuthe |
| Le superflu retenu est un vol | « Ce ne sont pas nos biens, mais les leurs » | Saint Jean Chrysostome (CEC 2446) |
| L'aumône purifie | « L'aumône remet les péchés » | Siracide 3, 30 ; saint Cyprien |
| Le Christ dans le pauvre | « C'est à moi que vous l'avez fait » | Matthieu 25, 40 |
| Âme du jeûne et de la prière | « Ce que le jeûne retranche, que l'aumône le donne » | Saint Léon le Grand |
Lecture du tableau : les cinq grands axes de la doctrine spirituelle de l'aumône, chacun rattaché à la voix qui l'a le mieux exprimé. On y voit que les saints ne se contredisent pas : ils éclairent tour à tour une même réalité, où justice, pénitence, mystique et ascèse se rejoignent.
Ce que les saints n'appellent pas aumône
Pour être fidèle aux saints, il faut écarter trois contrefaçons — qu'eux-mêmes ont pris soin d'exclure. Sur ce point, voir aussi l'article frère Les erreurs fréquentes concernant l'aumône.
Ni l'ostentation ni la vaine gloire
L'aumône des saints fuit le regard. Le Christ l'a commandé sans détour :
« Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 3-4[31]
L'aumône faite pour être vue a déjà reçu son salaire — l'estime des hommes — et n'attend plus rien de Dieu. Donner pour paraître bon, c'est se servir du pauvre comme d'un faire-valoir : ce n'est plus une œuvre de miséricorde, mais un acte d'amour-propre déguisé.
Ni le superflu jeté sans le cœur
L'aumône n'est pas davantage l'évacuation commode d'un trop-plein. La pauvre veuve, qui donne « tout ce qu'elle avait pour vivre » (Lc 21, 4), enseigne le contraire du riche qui se débarrasse de son surplus sans qu'il lui en coûte. Ce que Dieu pèse, ce n'est pas la somme, c'est l'amour et le sacrifice qu'elle contient. « Dieu aime celui qui donne joyeusement » (2 Co 9, 7) : une aumône arrachée à contrecœur, ou jetée par agacement pour qu'on cesse d'importuner, n'a pas encore la saveur de la vraie miséricorde.
Ni un substitut à la justice due
Enfin — et les Pères y veillent —, l'aumône ne dispense jamais de la justice. On ne saurait léser ses ouvriers, frauder, mépriser ses obligations envers les siens, puis « racheter » le tout par quelques dons spectaculaires. « Si quelqu'un ne prend pas soin des siens, surtout de ceux de sa maison, il a renié la foi » (1 Tm 5, 8)[32] : le devoir de justice envers les proches précède l'aumône lointaine. Donner ce qu'on a d'abord volé, ou pour s'exempter de ce qu'on doit, c'est singer la miséricorde, non la pratiquer. Sur le rapport entre l'argent, la justice et le don, voir Que dit l'Église sur l'argent ?.
Vivre la parole des saints aujourd'hui
Que reste-t-il de cette doctrine pour un chrétien du XXIᵉ siècle, qui vit dans une société d'impôts, d'assurances et d'aides organisées ? Beaucoup. Les saints n'ont jamais réduit l'aumône à un transfert d'argent ; ils y voyaient une disposition du cœur qui peut prendre mille visages. L'impôt et la solidarité collective sont bons, mais ils ne remplacent pas le geste personnel par lequel je reconnais, de la main à la main, un frère dans le besoin — et, en lui, le Christ.
Concrètement, vivre la parole des saints aujourd'hui, c'est : donner avant de calculer, par-dessus le strict nécessaire ; donner dans le secret, sans chercher de retour ni de reconnaissance ; donner de son nécessaire parfois, et pas seulement de son superflu, pour que le don coûte vraiment ; et ne jamais séparer l'aumône matérielle des aumônes spirituelles — le temps, l'écoute, la patience, le pardon, la prière pour les vivants et les morts — que saint Thomas tenait pour les plus hautes. Pour le détail des moyens, on se reportera à Comment grandir dans l'aumône.
C'est pourquoi le message des saints, loin d'être daté, rejoint l'aspiration la plus profonde du cœur humain — celle de n'avoir pas vécu pour rien. Les saints répondent : ce que tu gardes, tu le perds ; ce que tu donnes, tu le gardes pour toujours. « Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux » (Lc 12, 33). En ce sens, leur dernier mot sur l'aumône est un mot de joie : donner, c'est déjà commencer à posséder le Ciel.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans l'aumône — les moyens concrets : par quelle mesure, à qui, comment donner sans se ruiner ni s'aveugler.
- Les erreurs fréquentes concernant l'aumône — aumône d'ostentation, superflu jeté sans cœur, don opposé à la justice : les contresens à éviter.
- Que disent les saints sur la charité — la vertu mère dont l'aumône est le fruit le plus concret.
- Que disent les saints sur le jeûne — la sœur inséparable de l'aumône : le pain qu'on ne mange pas devient le pain qu'on donne.
- Que dit l'Église sur l'argent ? — la doctrine d'ensemble sur la richesse, la propriété et la destination universelle des biens.
- La Divine Volonté — où la charité trouve son accomplissement : non plus donner de soi, mais laisser l'Amour divin donner à travers soi.
Notes et références
Évangile selon saint Matthieu 25, 31-46, traduction liturgique officielle (AELF). Le jugement dernier : le critère est l'amour effectif envers « les plus petits » (v. 40), identifiés au Christ lui-même. Texte fondateur de toute la spiritualité de l'aumône.
1 11Catéchisme de l'Église catholique, § 2462 : « Donner l'aumône aux pauvres est un des principaux témoignages de la charité fraternelle : c'est aussi une pratique de justice qui plaît à Dieu » (cf. Tb 4, 5-11 ; Si 17, 22). Édition officielle française, Mame/Plon, 1992 ; texte sur vatican.va.
2Catéchisme de l'Église catholique, § 1434, sur les multiples formes de la pénitence intérieure : « L'Écriture et les Pères insistent surtout sur trois formes : le jeûne, la prière, l'aumône » (cf. Tb 12, 8 ; Mt 6, 1-18), et « la pratique de la charité "qui couvre une multitude de péchés" » (1 P 4, 8) parmi les moyens d'obtenir le pardon des péchés. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992 ; texte sur vatican.va.
3 5Catéchisme de l'Église catholique, § 1435 : « La conversion se réalise dans la vie quotidienne par des gestes de réconciliation, par le souci des pauvres, l'exercice et la défense de la justice et du droit... » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992 ; texte sur vatican.va.
4Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 32, a. 1 : « Eleemosynae datio est actus caritatis mediante misericordia » — l'aumône est un acte de charité par l'intermédiaire de la miséricorde. Édition de référence : trad. fr. Éd. du Cerf / Revue des Jeunes.
6Livre de Tobie 12, 8-9, traduction liturgique officielle (AELF) : « Mieux vaut faire l'aumône qu'amasser de l'or. L'aumône délivre de la mort et purifie de tout péché. » Conseil de l'ange Raphaël à Tobie ; texte capital pour toute la patristique sur la valeur satisfactoire de l'aumône.
7Livre de Daniel 4, 24, traduction liturgique officielle (AELF). Conseil du prophète Daniel au roi Nabuchodonosor : racheter ses péchés par la justice et la pitié envers les pauvres. La Vulgate porte « peccata tua eleemosynis redime ».
8Ben Sira le Sage (Siracide / Ecclésiastique) 3, 30, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'eau éteint les flammes, l'aumône remet les péchés. » Image reprise textuellement par saint Cyprien et saint Augustin.
9Évangile selon saint Matthieu 5, 7, traduction liturgique officielle (AELF). Cinquième Béatitude : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. »
10Livre des Proverbes 19, 17, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qui a pitié du pauvre prête au Seigneur, qui le rétribuera pour sa bonne action. » Verset fondateur du thème de l'aumône comme « prêt fait à Dieu ».
12Évangile selon saint Luc 6, 38, traduction liturgique officielle (AELF). La promesse de la « mesure pleine, tassée, secouée, débordante » rendue à qui donne.
13Deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens 9, 6-7, traduction liturgique officielle (AELF). À propos de la grande collecte pour les pauvres de Jérusalem : « Dieu aime celui qui donne joyeusement. » La joie du donateur compte plus que la somme.
14Évangile selon saint Luc 21, 1-4 (l'obole de la veuve), traduction liturgique officielle (AELF). Dieu mesure le don non à la somme donnée mais à ce qu'il en coûte : la veuve a mis « tout ce qu'elle avait pour vivre ».
15Évangile selon saint Matthieu 6, 1-4, traduction liturgique officielle (AELF). L'aumône faite « dans le secret », à l'insu même de la main gauche, et agréée par « le Père qui voit dans le secret » ; condamnation de l'aumône d'ostentation (la « trompette » des hypocrites).
16 31Saint Cyprien de Carthage (✝ 258), De opere et eleemosynis (Les œuvres et les aumônes), § 2. Reprenant Si 3, 30, Cyprien développe la valeur satisfactoire de l'aumône faite avec foi : « Sicut aqua gehennae ignem extinguit […] sic eleemosynis atque operationibus iustis delictorum flamma sopitur » — de même que l'eau éteint le feu, l'aumône et les œuvres de justice éteignent l'incendie des péchés. Texte latin PL 4.
17Saint Basile de Césarée (vers 330-379), Homélie VI, dite Contre les riches (sur Lc 12, 18, « Je démolirai mes greniers »), prononcée pendant la famine de Cappadoce (368). Texte grec PG 31. Citation vérifiée : « À l'affamé appartient ce pain que tu mets en réserve ; à l'homme nu, le manteau que tu gardes dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au besogneux, l'argent que tu conserves enfoui. » Texte fondateur de la doctrine de la destination universelle des biens.
18Saint Ambroise de Milan (✝ 397), De Nabuthe (Sur Naboth), 12, 53 : « Non de tuo largiris pauperi, sed de suo reddis. Quod enim commune est in omnium usum datum, tu solus usurpas » — ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui est à lui. Texte repris par le Décret de Gratien et cité par Vatican II (Gaudium et Spes, § 69).
19Saint Jean Chrysostome (✝ 407), Homélie sur Lazare, I, 6 (PG 48, 992 D), cité textuellement au Catéchisme de l'Église catholique § 2446 : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur ôter la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. »
20Saint Augustin (354-430), Enchiridion de fide, spe et caritate, ch. 70-77 (PL 40) : l'aumône faite avec charité obtient le pardon des péchés quotidiens (véniels) à condition que l'on corrige aussi sa vie, mais elle n'autorise jamais à « acheter » l'impunité des fautes graves. Cf. aussi Enarratio in Psalmum 42, sur l'inséparabilité du jeûne et de l'aumône.
21Saint Léon le Grand (✝ 461), Sermons sur le jeûne (notamment Sermon 12 et 90, De ieiunio) : « Par la prière, on apaise Dieu ; par le jeûne, on éteint les convoitises de la chair ; par l'aumône, on rachète ses péchés » (« Tria sunt […] precatio, ieiunium, misericordia »). Léon enseigne que « ce que le jeûne retranche, l'aumône le donne au pauvre ». Texte latin PL 54.
22Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 5 : faire l'aumône de son superflu, et secourir celui qui est dans l'extrême nécessité, relève du précepte (obligation grave) ; le reste relève du conseil.
23Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 3 : l'aumône spirituelle est plus excellente en soi (elle secourt l'âme et procure un bien plus durable), mais l'aumône corporelle peut être plus pressante selon les circonstances (la faim du corps).
24Catéchisme de l'Église catholique, § 2447, sur les œuvres de miséricorde corporelles (nourrir, héberger, vêtir, visiter, ensevelir) et spirituelles (conseiller, instruire, consoler, pardonner, supporter, prier), citant Is 58, 6-7 ; Tb 4, 5-11 ; Mt 25, 31-46. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
25Sulpice Sévère (✝ v. 420), Vie de saint Martin (Vita sancti Martini), ch. 3 : Martin, soldat catéchumène, partage son manteau à la porte d'Amiens ; la nuit suivante, il voit le Christ revêtu de cette moitié de manteau, disant : « C'est Martin, encore catéchumène, qui m'a couvert de ce vêtement. » Texte latin CSEL 1 ; traduction française Sources chrétiennes n° 133.
26Saint Laurent de Rome (✝ 258), archidiacre du pape saint Sixte II. Sommé de livrer les trésors de l'Église, il présenta les pauvres : « Les voici, les trésors de l'Église. » Tradition rapportée par saint Ambroise, De officiis ministrorum, II, 28.
27Saint Vincent de Paul (1581-1660), Entretiens / Conférences, éd. Pierre Coste, t. XI, p. 40 : « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. » Vincent distingue l'amour affectif (les sentiments) et l'amour effectif (les actes et le service).
28Saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783), « le vagabond de Dieu », mendiant et pèlerin qui partageait avec de plus pauvres encore le peu qu'on lui donnait ; cité dans Albéric de Palmaert, Vivre l'Évangile avec Benoît-Joseph Labre, éd. Téqui, 2019.
29Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), canonisée le 4 septembre 2016. Enseignement constant aux Missionnaires de la Charité : « Dans le pauvre, c'est le Christ affamé que nous nourrissons ; c'est le Christ nu que nous habillons ; c'est le Christ sans demeure que nous abritons » ; le Christ se présente « sous un déguisement désolant » (distressing disguise). Cf. recueils de ses paroles et conférences.
30Première épître de saint Paul à Timothée 5, 8 : « Si quelqu'un ne prend pas soin des siens, surtout de ceux de sa maison, il a renié la foi ; il est pire qu'un infidèle » (trad. Crampon). Rappel que le devoir de justice envers les proches précède, sans jamais la remplacer, l'aumône envers les étrangers.
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