De toutes les exigences de l'Évangile, la pénitence est sans doute la plus mal comprise — et pourtant la première que le Christ ait prononcée dans sa prédication publique en Galilée, selon Matthieu (4, 17) et Marc (1, 15) — ses toutes premières paroles rapportées par l'évangile de Jean étant : « Que cherchez-vous ? » (Jn 1, 38)[1]. Avant les miracles, avant les Béatitudes, Jésus ouvre sa prédication par un mot unique : « Convertissez-vous ». Les saints n'ont cessé de méditer cet appel : pour eux, la pénitence n'est ni un masochisme religieux ni une comptabilité de privations, mais un retournement du cœur — ce que le grec de l'Évangile nomme metanoia — par lequel l'homme, las de ses péchés, revient à l'amour qu'il avait quitté.
Cet article rassemble leur voix propre sur ce thème : les formules brèves et brûlantes des Pères, les distinctions précises des docteurs, l'expérience des grands convertis. Il ne s'agit pas d'exposer une nouvelle fois la mécanique du sacrement ni de détailler chaque œuvre pénitentielle : la douleur intérieure du péché est traitée dans Que disent les saints sur la contrition, le sacrement dans Que disent les saints sur la confession régulière, l'expiation pour autrui dans Que disent les saints sur la réparation, et l'une des grandes œuvres de pénitence dans Que disent les saints sur le jeûne. Le présent florilège se concentre sur l'esprit de pénitence — la conversion du cœur dont tout le reste découle.
On y entendra trois accents qui ne se contredisent pas : l'urgence de l'appel — « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez » —, la douceur de la miséricorde qui attend le pécheur, et la sagesse d'un repentir qui doit rester paisible plutôt que de se ronger lui-même. Car la grande leçon des saints est paradoxale : la pénitence vraie ne désespère jamais ; elle est, selon le mot de saint Jean Climaque, « le renouvellement du baptême »[2].
Pourquoi les saints appellent-ils sans cesse à la pénitence ?
« Convertissez-vous » : l'appel qui ouvre la prédication (Mt 4, 17)
Toute la spiritualité de la pénitence remonte à une seule phrase, qui est aussi la première que le Christ prononce dans son ministère public :
« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » — Jésus, Évangile selon saint Matthieu 4, 17[3]
Le rapprochement des deux versets est décisif : Jésus reprend mot pour mot la prédication de Jean-Baptiste[4], comme pour signifier que l'Évangile ne commence pas par une consolation facile mais par un appel à changer de vie. La pénitence n'est donc pas une dévotion parmi d'autres : elle est la porte d'entrée du Royaume. Sans elle, l'annonce du salut resterait lettre morte, car on ne reçoit la grâce qu'en se détournant de ce qui la refuse.
Cet appel a sa contrepartie sévère, que les saints n'ont jamais voulu adoucir. Devant ceux qui s'imaginaient à l'abri, le Christ avertit :
« Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » — Jésus, Évangile selon saint Luc 13, 3[5]
Cette parole, répétée deux fois dans le même passage, fonde l'urgence pénitentielle de toute la prédication des saints. Mais l'urgence n'est pas une menace gratuite : elle est l'envers d'une espérance immense, car le même Évangile affirme qu'« il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion »[6].
Metanoia : la pénitence est d'abord un retournement du cœur
Le mot grec employé par les évangélistes, metanoia, signifie littéralement un changement de pensée, un retournement complet. Les Pères y ont vu bien plus qu'un regret passager : une réorientation de toute l'existence. C'est exactement la définition qu'en donne le Catéchisme, héritier de cette tradition :
« La pénitence intérieure est une réorientation radicale de toute la vie, un retour, une conversion vers Dieu de tout notre cœur, une cessation du péché, une aversion du mal, avec une répugnance envers les mauvaises actions que nous avons commises. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1431[7]
Cette distinction est capitale, et les saints y reviennent sans cesse : la pénitence ne se réduit pas aux « œuvres extérieures ». Le Catéchisme le dit avec une netteté qui résume vingt siècles de prédication : l'appel du Christ « ne vise pas d'abord des œuvres extérieures, "le sac et la cendre", les jeûnes et les mortifications, mais la conversion du cœur, la pénitence intérieure »[8]. Sans ce cœur retourné, les austérités les plus dures « restent stériles et mensongères ».
« Un cœur brisé, ô Dieu, tu ne le repousses pas »
L'Ancien Testament avait déjà pressenti cette primauté du cœur. Le psaume 50, le grand psaume pénitentiel que l'Église récite chaque vendredi, livre la formule que tous les saints ont faite leur :
« Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » — Psaume 50 (51), 19[9]
Le prophète Joël avait dit la même chose en une image saisissante, dénonçant la pénitence de façade : « Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements »[10]. Et Dieu lui-même, par la bouche d'Ézéchiel, révèle le mobile de tout cet appel — non la condamnation, mais la vie :
« Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant – oracle du Seigneur Dieu –, et non pas plutôt à ce qu'il se détourne de sa conduite et qu'il vive ? » — Livre d'Ézéchiel 18, 23[11]
Voilà pourquoi les saints, même les plus sévères, n'ont jamais réduit la pénitence à un châtiment : la satisfaction qu'elle comporte vise aussi, selon le concile de Trente, à « venger et châtier les péchés passés » (XIVᵉ session, ch. 8)[12] — mais son mobile premier reste la miséricorde, un chemin de retour vers un Père qui attend.
La voix des Pères de l'Église
Tertullien : le premier traité chrétien sur la pénitence
C'est à Tertullien (v. 155-220), à Carthage, que l'on doit le premier traité chrétien entièrement consacré au sujet : le De paenitentia, écrit vers l'an 203. Il y déploie l'idée que la pénitence d'après le baptême est un don précieux et redoutable, à ne pas gaspiller. Il y reprend un mot grec déjà en usage dans l'Église, l'exomologesis — acte « exprimé par un mot plutôt grec » (De paenitentia, 9) — pour désigner la confession des fautes accompagnée d'œuvres pénitentielles publiques, par lesquelles le pécheur reconnaît son état devant Dieu et l'Église[13]. Écrivain ecclésiastique — ce traité est antérieur à sa rupture —, Tertullien basculera ensuite dans le montanisme et refusera à l'Église le pouvoir de pardonner certaines fautes (cf. De pudicitia, ch. 1). Bien avant les théologies systématiques, il pose déjà l'intuition centrale : se repentir n'est pas s'humilier en vain, mais reconnaître la vérité de son péché pour en être délivré.
Saint Ambroise et les larmes de Pierre
Aucun épisode n'a autant nourri la spiritualité pénitentielle que les larmes de l'apôtre Pierre après son triple reniement. Saint Ambroise de Milan (v. 340-397), commentant l'Évangile de Luc, en tire une doctrine des larmes qui deviendra classique :
« Que les larmes lavent la faute que l'on a honte d'avouer de vive voix. Les larmes disent le péché sans frémir d'horreur ; les larmes confessent la faute sans blesser la pudeur. » — Saint Ambroise, Commentaire sur l'Évangile de saint Luc, livre X[14]
Pour Ambroise, Pierre est le pénitent parfait précisément parce qu'il « pleura amèrement » (Lc 22, 62) au lieu de se justifier. Le saint évêque relève un détail décisif : Pierre ne pleure qu'après que « le Seigneur eut posé son regard sur lui ». La pénitence naît donc d'un regard reçu — celui du Christ qui ne condamne pas mais appelle —, non d'un effort solitaire de contrition. Cette intuition traverse toute la tradition spirituelle : le pécheur ne se convertit pas en se fixant sur sa faute, mais en se laissant regarder par Celui qu'il a offensé.
Saint Jean Chrysostome : « As-tu péché ? Viens à l'église »
À Antioche puis à Constantinople, saint Jean Chrysostome (v. 349-407) consacre à la pénitence une série d'homélies (De paenitentia, an 387) restées célèbres pour leur miséricorde insistante. Contre la tentation du découragement, il martèle que l'Église est un lieu de guérison, jamais un tribunal qui écrase :
« As-tu péché ? Viens à l'église et efface ton péché. Chaque fois que tu tombes en marchant, tu te relèves ; de même, chaque fois que tu pèches, repens-toi. Ne désespère pas […]. L'Église est un hôpital, et non un tribunal. » — Saint Jean Chrysostome, Homélies sur la pénitence[15]
Cette parole résume l'audace pastorale des Pères : le nombre des chutes n'épuise jamais la miséricorde, et la seule défaite irréparable serait de désespérer. Chrysostome déplace ainsi le centre de gravité de la pénitence — non l'angoisse du péché commis, mais la confiance dans le pardon offert.
Saint Basile : produire de « dignes fruits de pénitence »
Saint Basile de Césarée (329-379), grand législateur de la vie monastique d'Orient, rappelle pour sa part que le repentir du cœur appelle un changement réel de conduite. S'appuyant sur la parole de Jean-Baptiste — « Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion »[16] —, il avertit :
« À ceux qui font pénitence, il ne suffit pas, pour être sauvés, de s'éloigner du péché ; mais il leur faut encore produire de dignes fruits de la pénitence. » — Saint Basile de Césarée, Petit recueil ascétique[17]
Basile maintient ainsi l'équilibre que les saints n'abandonneront jamais : la conversion du cœur est première, mais elle ne reste pas en paroles ; elle se vérifie aux œuvres. Le même Père souligne l'urgence de ne pas différer : « Ceux qui croient au Seigneur doivent d'abord faire pénitence », car ceux qui ne font pas pénitence maintenant s'exposent à une condamnation plus grave encore[18].
Saint Augustin, le pénitent par excellence
Nul Père n'a parlé de la conversion avec plus de vérité que saint Augustin (354-430), parce qu'aucun n'a raconté la sienne avec autant d'honnêteté. Les Confessions sont le grand livre de la pénitence chrétienne : non un catalogue de fautes, mais le récit d'un cœur longtemps fuyant enfin saisi par la grâce. Augustin y forge la formule qui dit l'inquiétude de tout pénitent et son repos final :
« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, ch. 1[19]
De son expérience, Augustin tire une doctrine décisive pour toute la tradition : la conversion n'est pas d'abord une performance de la volonté, mais une grâce à demander. D'où sa prière fameuse, qui indigna Pélage à Rome — Pélage enseignait que l'homme peut accomplir par ses seules forces ce que Dieu commande, sans le secours de la grâce — tant elle souligne la primauté du don :
« Donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux. » — Saint Augustin, Confessions, livre X, ch. 29[20]
On ne se convertit donc pas en serrant les dents : on se convertit en implorant d'être converti. Tous les saints reprendront cette leçon. L'effort reste nécessaire, mais il vient en second ; le premier mot de la pénitence est une prière.
La pénitence selon les docteurs
Saint Thomas d'Aquin : la pénitence, une vertu spéciale
Si les Pères ont chanté la pénitence, les docteurs l'ont définie. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) établit qu'elle n'est pas seulement un sacrement, mais d'abord une vertu : une disposition stable de l'âme qui déteste le péché commis en tant qu'offense de Dieu, et qui se propose de le réparer[21]. Cette vertu, précise-t-il, est une partie de la justice — et d'une justice dite « relative », celle qui règle les rapports d'un inférieur envers son supérieur : entre Dieu et l'homme, l'inférieur « doit faire tout ce qu'il peut », sans jamais pouvoir égaler l'offense[22].
Cette distinction protège de deux erreurs symétriques. Contre ceux qui réduiraient la pénitence à un rite ponctuel, Thomas rappelle qu'elle est une vertu permanente, qui doit habiter toute la vie chrétienne : la pénitence intérieure, qui fait pleurer le péché commis, « doit durer jusqu'à la fin de la vie » (Somme théologique, IIIᵃ, q. 84, a. 8)[23]. Contre ceux qui en feraient un simple sentiment, il souligne qu'elle engage la volonté de réparer, non seulement l'émotion du regret. La pénitence est ainsi, pour le Docteur angélique, l'acte par lequel la liberté blessée se remet d'accord avec la justice de Dieu.
Les trois actes du pénitent
La tradition théologique, synthétisée par saint Thomas, distingue trois actes qui composent toute pénitence accomplie : la contrition du cœur, la confession des lèvres et la satisfaction des œuvres[24]. Ces trois moments ne sont pas trois étapes mécaniques, mais les trois dimensions d'un même retour à Dieu : on déteste le péché au-dedans, on le reconnaît au-dehors, on en répare les suites.
Chacun de ces actes fait l'objet, dans Ignispedia, d'un article dédié de la même série : la douleur du cœur dans Que disent les saints sur la contrition, l'aveu sacramentel dans Que disent les saints sur la confession régulière, et la réparation dans Que disent les saints sur la réparation. Le présent article éclaire ce qui les unit : l'esprit pénitentiel qui les anime tous.
« La seconde planche après le naufrage »
Pour dire la place de la pénitence dans la vie du baptisé, la tradition a retenu une image dont saint Jérôme (347-420) donne, dans sa Lettre à Démétriade (vers 414), le sens premier : la pénitence est la « planche » offerte aux naufragés, tandis que la vierge restée intacte sauve, elle, le navire lui-même[25].
L'image eut une telle fortune que le concile de Trente la reprit solennellement en l'appliquant au baptême : dès sa VIᵉ session (13 janvier 1547), dans le décret sur la justification (ch. 14), il appelle le relèvement du pécheur « la seconde planche après le naufrage qu'est la perte de la grâce » ; puis, en sa XIVᵉ session (25 novembre 1551), il définit le sacrement de pénitence comme la « seconde planche du salut » (canon 2)[26]. Elle dit admirablement l'équilibre catholique : le péché après le baptême est un vrai naufrage — il ne faut pas le banaliser —, mais Dieu, dans sa miséricorde, ne laisse jamais le pécheur se noyer sans lui tendre une planche. La pénitence n'est pas une seconde chance hypothétique : c'est le salut lui-même, offert à nouveau.
Les grands pénitents, modèles vivants
Les saints n'ont pas seulement parlé de la pénitence : certains l'ont incarnée au point de devenir, pour toute l'Église, le visage même du pécheur réconcilié. Leur exemple enseigne mieux qu'un traité.
Saint Pierre et le don des larmes
Le prince des Apôtres a renié trois fois son Maître la nuit même de la Passion. Mais il est devenu, par ses larmes, le modèle de tous les pénitents. La tradition spirituelle a tant médité ce « don des larmes » qu'elle en a fait l'un des signes les plus sûrs d'une conversion authentique : pleurer son péché, non par désespoir, mais par amour blessé. C'est tout le sens du regard du Christ relevé par saint Ambroise, et de l'iconographie des Larmes de saint Pierre peinte sans relâche du Greco à Georges de La Tour. Pierre nous apprend que la sainteté ne consiste pas à n'être jamais tombé, mais à se relever en pleurant — et à aimer ensuite, comme Pierre à qui le Ressuscité demande : « M'aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » (Jn 21, 15)[27].
Sainte Marie-Madeleine, la pécheresse aimante
La tradition latine a réuni en une seule figure — sainte Marie-Madeleine — la pécheresse qui, chez Luc, arrose de ses larmes les pieds de Jésus, les essuie de ses cheveux et reçoit cette parole décisive :
« Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu'elle a montré beaucoup d'amour. » — Jésus, Évangile selon saint Luc 7, 47[28]
Cette parole est devenue la charte de toute pénitence d'amour : ce n'est pas l'ampleur du péché qui désespère, mais l'ampleur de l'amour qui sauve. Les saints y ont vu la loi secrète du repentir chrétien — non un calcul de réparations, mais un excès d'amour qui répond à un excès de miséricorde. La pénitence la plus parfaite n'est pas la plus dure, c'est la plus aimante.
Sainte Marie l'Égyptienne, la grande pénitente du désert
L'Orient chrétien vénère une autre figure stupéfiante : sainte Marie l'Égyptienne (Vᵉ siècle), courtisane d'Alexandrie convertie à Jérusalem, qui passa quarante-sept ans seule au désert de Transjordanie dans une pénitence d'une rigueur inouïe, vivant de racines et pleurant ses fautes passées[29]. Sa vie, écrite par saint Sophrone de Jérusalem, est lue solennellement chaque Carême dans la liturgie byzantine. Elle dit l'extrême de la pénitence : non comme un exploit ascétique pour lui-même, mais comme la mesure d'un amour qui, ayant beaucoup reçu, veut tout rendre. Là où Madeleine montre la pénitence du cœur, Marie l'Égyptienne montre que ce cœur peut entraîner toute une vie.
Le bon larron : la pénitence de la onzième heure
Enfin, l'Évangile place au sommet de la Croix le modèle de la pénitence in extremis. Le bon larron — que la tradition nomme Dismas —, crucifié aux côtés du Christ, reconnaît sa faute, défend l'innocent et implore :
« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » — Le bon larron, Évangile selon saint Luc 23, 42[30]
La réponse est immédiate : « Amen, je te le dis : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »[31] Les saints ont vu dans cette scène la preuve qu'aucune pénitence n'est jamais trop tardive tant que bat le cœur : un seul acte de contrition vraie, à la dernière heure, ouvre le Ciel. C'est l'envers exact de l'urgence prêchée par le Christ — l'urgence n'existe que parce que la miséricorde, elle, est sans limite.
La juste manière de faire pénitence
Reste une question que les maîtres spirituels n'ont cessé d'affiner : comment se repentir sans se détruire ? Car la pénitence mal comprise peut devenir un piège — celui du scrupule, de l'amertume, de l'orgueil déguisé en sévérité. Les saints y répondent par une sagesse étonnamment douce.
Un repentir paisible, jamais aigri
Le grand maître de cet équilibre est saint François de Sales (1567-1622). Contre le repentir rageur qui s'acharne sur l'âme, il enseigne une componction paisible :
« Il faut donc avoir un déplaisir de nos fautes qui soit paisible, rassis et ferme. […] Nous nous châtions bien mieux nous-mêmes par des repentances tranquilles et constantes que par des repentances aigres, empressées et colères. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie[32]
Le saint évêque de Genève illustre cette leçon par une image lumineuse : comme les remontrances d'un père « faites doucement et cordialement » corrigent mieux l'enfant que les colères, ainsi le cœur qui se reprend « avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui », conçoit une repentance qui « entrera bien plus avant et le pénétrera mieux » que celle qui est « dépiteuse, ireuse et tempétueuse »[33]. La pénitence vraie n'est pas un acharnement contre soi : c'est la douceur même de Dieu apprise envers sa propre misère.
La pénitence est un moyen, l'amour est le but
Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) pose un principe décisif : les austérités ne valent rien pour elles-mêmes ; elles ne sont que des instruments au service de la charité. Dans le Dialogue, le Père éternel le lui dit clairement :
« La vertu est le but principal ; la pénitence n'est qu'un moyen pour l'atteindre. […] En s'appuyant trop sur la pénitence, on nuit à sa perfection. » — Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue[34]
Cette parole prévient l'illusion la plus subtile : confondre la rudesse avec la sainteté. On peut multiplier les jeûnes et rester dur, vaniteux, sans amour. Catherine enseigne au contraire que la pénitence ne se mesure pas à la souffrance endurée, mais à l'amour qu'elle dilate : « La satisfaction est dans l'ardeur d'une âme qui se repent véritablement et qui hait le péché », et « la contrition parfaite satisfait à la faute et à la peine, non par la douleur qu'on éprouve, mais par le désir infini qu'on ressent »[35].
Quand l'amour tient lieu de pénitence
Dans la même lumière, la vénérable sœur Consolata Betrone (1903-1946) rapporte cette parole de Jésus reçue dans l'oraison : pour l'âme qui aime parfaitement, l'amour lui-même devient la plus haute pénitence.
« Veux-tu faire pénitence de tes péchés ? Aime-moi, que ta pénitence soit l'amour. » — Jésus à la vénérable sœur Consolata Betrone, 22 novembre 1935[36]
Il ne faut pas s'y méprendre : ces saints n'abolissent pas la pénitence, ils l'accomplissent. Comme l'enseigne saint Alphonse de Liguori, « nos œuvres, pénitences, communions, aumônes, ne plaisent au Seigneur qu'à la condition d'être en conformité avec sa divine volonté ; autrement, ce ne sont plus des œuvres de vertu, mais des œuvres défectueuses et dignes de châtiment »[37]. La pénitence chrétienne n'a donc jamais été une fin : elle est le chemin par lequel un cœur revient à l'amour — et, une fois revenu, l'amour devient à son tour la pénitence permanente qui le garde dans la lumière. C'est tout le sens du couronnement spirituel que vise le don de vivre dans la Divine Volonté — ce don gratuit révélé par Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, qui n'est pas seulement accomplir la volonté de Dieu mais la recevoir et la laisser vivre en nous : non plus seulement réparer le péché, mais vivre d'une transparence totale à Dieu.
Telle est la sagesse commune des saints sur la pénitence : urgente parce que le péché grave donne la mort à l'âme, douce parce que Dieu est Père, ordonnée tout entière à l'amour parce que c'est l'amour, et lui seul, qui ramène l'enfant prodigue à la maison.
Pour aller plus loin
- Que disent les saints sur la contrition — la douleur intérieure du péché, premier des trois actes du pénitent : contrition parfaite et imparfaite.
- Que disent les saints sur la confession régulière — l'aveu des fautes et le sacrement de la réconciliation, deuxième acte du pénitent.
- Que disent les saints sur la réparation — la satisfaction et l'expiation, en particulier pour les péchés d'autrui.
- Que disent les saints sur le jeûne — l'une des trois grandes œuvres de pénitence avec la prière et l'aumône.
- Que disent les saints sur la tempérance — la vertu cardinale qui ordonne le rapport au plaisir, terrain du combat pénitentiel.
- La Divine Volonté — le don gratuit de vivre dans la Volonté de Dieu, révélé par Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta : le couronnement de la vie pénitentielle, où l'amour transfigure toute la vie en don à Dieu.
Notes et références
Évangile selon saint Jean 1, 38 (AELF) : « Se retournant, Jésus vit qu'ils le suivaient, et leur dit : "Que cherchez-vous ?" » — les premières paroles de Jésus rapportées par le quatrième évangile.
1Saint Jean Climaque (v. 579-649), L'Échelle sainte (Klimax), 5ᵉ degré (Du repentir), § 1 : « Le repentir est le renouvellement du baptême, un contrat avec Dieu pour une seconde vie » (en grec : deuterou biou, « d'une seconde vie »). Traité d'ascèse monastique d'Orient rédigé vers 600 ; trad. fr. Placide Deseille, éd. de l'Abbaye de Bellefontaine (coll. Spiritualité orientale n° 24).
2Évangile selon saint Matthieu 4, 17, traduction liturgique officielle (AELF) : « À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : "Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche." » Le verbe grec metanoeîte signifie « changez de mentalité, retournez-vous ». Cf. Mc 1, 15 (AELF) : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l'Évangile. »
3Évangile selon saint Matthieu 3, 2 (AELF) : Jean le Baptiste proclame déjà, mot pour mot : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jésus reprend la prédication du Précurseur.
4Évangile selon saint Luc 13, 3 et 13, 5 (AELF) : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Avertissement répété deux fois par Jésus à propos des Galiléens et des dix-huit victimes de la tour de Siloé.
5Évangile selon saint Luc 15, 7 (AELF) : « C'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion. » Conclusion de la parabole de la brebis perdue.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 1431 : « La pénitence intérieure est une réorientation radicale de toute la vie, un retour, une conversion vers Dieu de tout notre cœur, une cessation du péché, une aversion du mal, avec une répugnance envers les mauvaises actions que nous avons commises. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 1430 : « L'appel de Jésus à la conversion et à la pénitence ne vise pas d'abord des œuvres extérieures […], mais la conversion du cœur, la pénitence intérieure. Sans elle, les œuvres de pénitence restent stériles et mensongères. »
8Psaume 50 (51), 19, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » Grand psaume pénitentiel (Miserere), attribué à David après son péché.
9Livre de Joël 2, 13 (AELF) : « Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour, renonçant au châtiment. »
10Livre d'Ézéchiel 18, 23 (AELF) ; cf. Ez 33, 11 : « Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant – oracle du Seigneur Dieu –, et non pas plutôt à ce qu'il se détourne de sa conduite et qu'il vive ? »
11Concile de Trente, XIVᵉ session (25 novembre 1551), Doctrine sur le sacrement de pénitence, ch. 8 « Nécessité et fruit de la satisfaction » (DS 1692) : la satisfaction imposée par le confesseur « ne vise pas seulement à sauvegarder la vie nouvelle et à guérir la faiblesse, mais aussi à venger et châtier les péchés passés ». Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 1459-1460.
12Tertullien (v. 155-220), De paenitentia (Sur la pénitence), vers 203 : premier traité chrétien latin consacré à la pénitence ; il y décrit l'exomologesis, démarche de confession et d'œuvres pénitentielles. Texte dans le Corpus Christianorum, Series Latina I ; trad. fr. Sources Chrétiennes nº 316 (Cerf).
13Saint Ambroise de Milan (v. 340-397), Expositio Evangelii secundum Lucam, livre X, commentaire de Lc 22, 54-62 (le reniement et les larmes de Pierre). Texte latin : « Lavant lacrimae delictum, quod voce pudor est confiteri […]. Lacrimae sine horrore culpam loquuntur, lacrimae crimen sine offensione verecundiae confitentur. » Éd. Sources Chrétiennes, tome II (nº 52) ; PL 15.
14Saint Jean Chrysostome (v. 349-407), Homélies sur la pénitence (De paenitentia, prêchées à Antioche vers 386-387), PG 49, col. 285-286 (passage traduit du grec) : « As-tu péché ? Viens à l'église et efface ton péché. Chaque fois que tu tombes en marchant, tu te relèves ; de même, chaque fois que tu pèches, repens-toi. Ne désespère pas […]. L'Église est un hôpital, et non un tribunal ; elle accorde le pardon, elle ne demande pas de compte pour le péché. »
15Évangile selon saint Luc 3, 8 (AELF) : « Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion. » Prédication de Jean le Baptiste au bord du Jourdain.
16Saint Basile de Césarée (329-379), Petit recueil ascétique (extraits ascétiques), éd. Abbaye de Bellefontaine, 2013, p. 96 : « À ceux qui font pénitence, il ne suffit pas, pour être sauvés, de s'éloigner du péché ; mais il leur faut encore produire de dignes fruits de la pénitence. »
17Saint Basile de Césarée, Petit recueil ascétique, éd. Abbaye de Bellefontaine, 2013, p. 95 : « Ceux qui croient au Seigneur doivent d'abord faire pénitence, conformément à la prédication de Jean et de notre Seigneur Jésus-Christ lui-même ; car ceux qui ne font pas pénitence maintenant sont l'objet d'une plus grave condamnation que ceux qui ont été condamnés avant l'Évangile. »
18Saint Augustin (354-430), Confessions, livre I, ch. 1, § 1 : « Fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te. » (« Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. ») Éd. de référence : Les Confessions, Bibliothèque augustinienne (Desclée de Brouwer) ou GF-Flammarion.
19Saint Augustin, Confessions, livre X, ch. 29, § 40 : « Da quod iubes et iube quod vis. » (« Donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux. ») Cette formule sur la grâce nécessaire à la conversion indigna Pélage, qui l'entendit lire à Rome vers 405 (cf. Augustin, Du don de la persévérance, 20, 53).
20Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, IIIᵃ, q. 85, a. 1-3 : la pénitence est une vertu spéciale, distincte du sacrement, par laquelle on déteste le péché commis en tant qu'offense de Dieu. Éd. de référence : trad. fr. Revue des Jeunes (Cerf) ou éd. du Cerf en un volume.
21Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ, q. 85, a. 3 (« Sous quelle vertu faut-il ranger la pénitence ? ») : la pénitence est une partie de la justice — une justice dite « relative », entre un inférieur et son supérieur, où l'inférieur « doit faire tout ce qu'il peut ». Éd. de référence : trad. fr. Revue des Jeunes (Cerf).
22Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ, q. 84, a. 8 (« La durée de la pénitence ») : la pénitence intérieure, qui fait pleurer le péché commis, « doit durer jusqu'à la fin de la vie » ; seule la pénitence extérieure (signes, confession, satisfaction) se mesure à la gravité du péché.
23Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ, q. 90, a. 1-3 : les trois actes ou parties de la pénitence (comme sacrement et comme vertu accomplie) sont la contrition du cœur, la confession des lèvres et la satisfaction des œuvres. Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 1448 et § 1450-1460.
24Saint Jérôme (347-420), Lettre 130 à Démétriade, § 9 (vers 414) : la pénitence est la planche offerte à ceux qui ont fait naufrage, tandis que la vierge restée intacte sauve, elle, le navire lui-même. L'application de l'image au baptême vient du concile de Trente (cf. note suivante).
25Concile de Trente, VIᵉ session (13 janvier 1547), décret sur la justification, ch. 14 « Ceux qui sont tombés et leur relèvement » (DS 1542) : le relèvement du pécheur, « la seconde planche après le naufrage qu'est la perte de la grâce » ; XIVᵉ session (25 novembre 1551), Doctrine sur le sacrement de pénitence, canon 2 (DS 1702) : il n'est pas juste de nier qu'on doive appeler la pénitence la « seconde planche du salut ».
26Évangile selon saint Jean 21, 15 (AELF) : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » — première des trois questions par lesquelles le Ressuscité répare le triple reniement et confie son troupeau à Pierre (Jn 21, 15-17).
27Évangile selon saint Luc 7, 47 (AELF) : « Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu'elle a montré beaucoup d'amour. » Scène de la pécheresse pardonnée chez Simon le pharisien (Lc 7, 36-50), traditionnellement associée en Occident à Marie-Madeleine.
28Sainte Marie l'Égyptienne (Vᵉ siècle), d'après la Vie attribuée à saint Sophrone de Jérusalem (v. 560-638) : courtisane d'Alexandrie convertie à Jérusalem devant l'icône de la Mère de Dieu, elle vécut quarante-sept ans de pénitence solitaire au désert au-delà du Jourdain. Sa Vie est lue dans la liturgie byzantine du grand Carême (jeudi de la 5ᵉ semaine). Texte dans PG 87.
29Évangile selon saint Luc 23, 42 (AELF) : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Parole du « bon larron » crucifié à la droite du Christ ; la tradition le nomme Dismas.
30Évangile selon saint Luc 23, 43 (AELF) : « Amen, je te le dis : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » Réponse de Jésus au bon larron.
31Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 9 (sur la douceur envers soi-même) : « Il faut donc avoir un déplaisir de nos fautes qui soit paisible, rassis et ferme […]. Nous nous châtions bien mieux nous-mêmes par des repentances tranquilles et constantes que par des repentances aigres, empressées et colères. »
32Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 9 : « Comme les remontrances d'un père, faites doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non par les colères et courroux ; ainsi, quand notre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui, […] la repentance qu'il en concevra entrera bien plus avant et le pénétrera mieux que ne ferait pas une repentance dépiteuse, ireuse et tempétueuse. »
33Sainte Catherine de Sienne (1347-1380), Le Dialogue, Traité de la Discrétion, ch. IX, § 2 : paroles du Père éternel : « La vertu est le but principal ; la pénitence n'est qu'un moyen pour l'atteindre, et il faut toujours l'employer dans la seule mesure du possible. En s'appuyant trop sur la pénitence, on nuit à sa perfection. » Trad. fr. E. Cartier.
34Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, ch. III, § 2 (le Traité de la Discrétion ne commence qu'au ch. IX) : « La satisfaction est dans l'ardeur d'une âme qui se repent véritablement et qui hait le péché. La contrition parfaite satisfait à la faute et à la peine, non par la douleur qu'on éprouve, mais par le désir infini qu'on ressent. » Trad. fr. E. Cartier.
35Vénérable sœur Maria Consolata Betrone (1903-1946), clarisse capucine de Turin, Jésus parle au monde (recueil de ses entretiens intérieurs), éd. du Parvis, 1994, p. 87 : parole de Jésus du 22 novembre 1935 — « Veux-tu faire pénitence de tes péchés ? Aime-moi, que ta pénitence soit l'amour. »
36Saint Alphonse de Liguori (1696-1787), Préparation à la mort, XXXVIᵉ Considération (« Union de notre volonté à la volonté de Dieu »), 1ᵉʳ point : « […] Nos œuvres, pénitences, communions, aumônes, ne plaisent au Seigneur qu'à la condition d'être en conformité avec sa divine volonté ; autrement, ce ne sont plus des œuvres de vertu, mais des œuvres défectueuses et dignes de châtiment. »
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