Depuis dix-huit siècles, l'Église fait la même chose devant l'Écriture sainte : elle la lit à genoux. Non pas comme on lit un dossier ou un journal, vite et pour s'informer, mais lentement, dans la prière, en croyant qu'à travers ces lignes anciennes c'est Dieu lui-même qui parle aujourd'hui. Cette manière de lire la Bible porte un nom hérité des Pères : la lectio divina, la « lecture divine ». Et sur elle, comme sur l'oraison, les saints parlent d'une seule voix. Qu'on interroge un maître d'Alexandrie du IIIᵉ siècle, un moine du désert, un abbé du Moyen Âge, une carmélite espagnole ou le pape Benoît XVI : tous disent que l'Écriture est vivante, qu'il faut la lire en priant, et qu'on ne la comprend vraiment qu'en l'aimant.
Cet article est un florilège — au sens propre, une « cueillette de fleurs » : on y a réuni les paroles les plus fortes des grands maîtres de la lecture priante, en les rendant à leur visage. Car une phrase sur la lectio divina ne pèse pas du même poids selon qu'elle sort d'un manuel ou de la bouche d'un saint Jérôme qui a passé trente ans penché sur le texte hébreu, d'un saint Benoît qui en a fait une loi pour ses moines, d'une Thérèse de Lisieux qui ne se nourrissait plus que de l'Évangile. On a donc préféré entrer par les saints eux-mêmes : un portrait bref, leur place dans l'histoire de la lecture priante, puis leurs mots — pour que le lecteur ne lise pas seulement une doctrine, mais qu'il entende des témoins.
Il ne remplace pas les articles voisins, il les éclaire d'une autre lumière. Pour comment pratiquer et faire grandir la lectio divina — son histoire détaillée, les quatre degrés comme école, les moyens concrets et les pièges —, on renvoie à Comment grandir dans la lectio divina. Pour les sens de l'Écriture que cette lecture met en œuvre, au dossier Le sens spirituel de l'Écriture. Pour le florilège frère sur la prière intérieure, à Que disent les saints sur l'oraison. Ici, on tient le fil unique du chœur des saints.
Pourquoi écouter les saints sur la lectio divina ?
Une pratique née avec l'Église
La lectio divina n'est pas une invention récente ni une mode spirituelle : c'est la plus ancienne manière chrétienne de lire la Bible. Avant d'être théorisée, elle fut vécue — par les martyrs qui méditaient les psaumes en prison, par les Pères qui commentaient l'Écriture du haut de leur chaire, par les moines qui en faisaient le tissu de leurs journées. Quand on interroge les saints sur ce sujet, on ne recueille donc pas des opinions de spécialistes extérieurs : on recueille le témoignage de ceux qui ont vécu de l'Écriture au point d'en faire leur respiration.
Leur autorité, comme pour l'oraison, est d'abord expérimentale. Saint Jérôme ne parle pas de la Bible en érudit froid : il en parle en homme qui a tout quitté pour elle. Saint Augustin ne théorise pas la conversion par l'Écriture : il l'a vécue, un livre des épîtres de Paul entre les mains. C'est ce qui donne à leur parole sur la lectio divina son poids particulier — celui d'un témoignage, non d'une théorie.
« Lectio divina » : une expression léguée par les Pères
L'expression elle-même remonte à Origène (v. 185-253), le grand maître d'Alexandrie puis de Césarée. C'est lui qui, le premier, emploie le terme grec theia anagnôsis — la « lecture divine » —, que la tradition latine traduira par lectio divina. Le mot dit déjà tout : la lecture des Écritures n'est pas une lecture comme les autres, elle est « divine » parce que son objet est la Parole de Dieu et que son fruit est la rencontre de Dieu.
Le présent florilège suit donc deux mouvements. D'abord, il fait entendre les grandes voix une à une — chaque Père, chaque saint avec son visage, son histoire, son accent propre. Ensuite, il rassemble ce sur quoi tous convergent, pour montrer que la doctrine de la lecture priante n'est pas une affaire d'école mais le bien commun de toute la tradition catholique.
Les grandes définitions : qu'est-ce que la lectio divina ?
Avant les portraits, il faut écouter les définitions — ces formules ramassées où des siècles d'expérience tiennent en quelques mots. Elles ne se contredisent pas : elles éclairent la même chose sous des angles différents.
Origène : « applique-toi à la lecture des divines Écritures »
C'est dans une lettre célèbre à son disciple Grégoire le Thaumaturge (vers 238), futur évêque de Césarée, qu'Origène donne la première grande consigne de lectio divina. Il y unit indissolublement deux choses : la lecture appliquée et la prière, car l'Écriture ne livre son sens qu'à celui qui prie.
« Toi, mon seigneur et fils, applique-toi principalement à la lecture des divines Écritures ; oui, applique-toi. […] Et, t'appliquant ainsi à la lecture divine, cherche avec droiture et une confiance inébranlable en Dieu le sens des divines Écritures, qui s'y trouve caché en abondance. » — Origène, Lettre à Grégoire le Thaumaturge[2]
Et il en tirait la condition décisive, qui fait de la lectio divina une prière autant qu'une lecture : « Ne te contente pas de frapper et de chercher : pour comprendre les choses de Dieu, la prière t'est absolument nécessaire. »[3] La lecture frappe à la porte ; c'est la prière qui obtient qu'on l'ouvre.
Guigues II le Chartreux : l'échelle à quatre degrés
La définition la plus structurée vient d'un chartreux du XIIᵉ siècle, Guigues II, neuvième prieur de la Grande Chartreuse (✝ v. 1188). Dans une petite lettre devenue un classique, L'Échelle des moines (Scala claustralium), il décrit la lectio divina comme une échelle à quatre échelons qui relie la terre au ciel — image empruntée à l'échelle de Jacob.
« La lecture cherche, la méditation trouve, la prière demande, la contemplation goûte. […] Cherche en lisant, et tu trouveras en méditant ; frappe en priant, et l'on t'ouvrira par la contemplation. » — Guigues II le Chartreux, L'Échelle des moines[4]
Ces quatre degrés — lectio, meditatio, oratio, contemplatio — sont devenus la grammaire classique de la lectio divina. Pour leur déploiement comme méthode, on renvoie à Comment grandir dans la lectio divina ; ici, on retient surtout la voix de Guigues : la lecture n'est jamais une fin en soi, elle est le premier barreau d'une montée vers Dieu.
Benoît XVI : lectio, meditatio, oratio, contemplatio, actio
Le magistère le plus récent a repris cette structure et l'a couronnée d'un cinquième mouvement. Dans son exhortation Verbum Domini (2010), le pape Benoît XVI définit la lectio divina par une série de questions que l'âme se pose devant le texte sacré :
« Elle s'ouvre par la lecture (lectio) du texte, qui suscite une question concernant la connaissance authentique de son contenu : que dit en soi le texte biblique ? […] Suit la méditation (meditatio) : que nous dit le texte biblique ? […] On arrive ensuite à la prière (oratio) […] : que disons-nous au Seigneur en réponse à sa Parole ? Enfin, la lectio divina se conclut par la contemplation (contemplatio) […]. » — Benoît XVI, Verbum Domini, § 87[5]
Et Benoît XVI ajoute un dernier degré, pour que la lecture ne reste pas dans la chambre : l'actio, l'action. « Le processus de la lectio divina n'est pas achevé tant qu'il n'aboutit pas à l'action (actio), qui meut l'existence croyante à se faire don pour les autres dans la charité. »[6] La lectio divina commence par un livre et s'achève par une vie changée.
Les Pères : lire l'Écriture, c'est écouter Dieu lui-même
Avant les moines et les modernes, les Pères de l'Église ont posé le fondement de toute lectio divina : dans l'Écriture, ce n'est pas seulement un homme inspiré d'autrefois qui parle, c'est Dieu qui s'adresse à nous maintenant. De là vient le sérieux absolu qu'ils mettaient à la lire.
Saint Ambroise : « nous l'écoutons quand nous lisons »
L'évêque de Milan, Ambroise (v. 340-397), maître de saint Augustin, a donné la formule qui résume toute la lectio divina — au point que le concile Vatican II l'a citée comme charte de la lecture priante. Pour lui, prière et lecture forment un seul dialogue : dans la prière, c'est nous qui parlons à Dieu ; dans la lecture de l'Écriture, c'est Dieu qui nous répond.
« Quand nous prions, nous parlons avec lui ; et quand nous lisons les oracles divins, nous l'écoutons. » — Saint Ambroise de Milan, Des devoirs des ministres, I, 20, cité au concile Vatican II (Dei Verbum § 25)[7]
Tout est dit : la lecture de l'Écriture est une écoute. Lire la Bible, ce n'est pas s'instruire sur Dieu, c'est « l'écouter » — se taire pour qu'il parle.
Saint Jérôme : « ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ »
Nul Père n'a aimé l'Écriture comme Jérôme (v. 347-420). Retiré à Bethléem, il consacra trente ans à traduire la Bible en latin — la Vulgate — et à la commenter. Sa vie entière est un plaidoyer pour la lectio divina : il pressait les femmes et les moines de son entourage de lire chaque jour l'Écriture, d'en apprendre des passages par cœur, de la « ruminer » sans cesse. Sa sentence la plus célèbre, devenue elle aussi une pierre de Dei Verbum, dit l'enjeu vital de cette lecture :
« Ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ. » — Saint Jérôme, Commentaire sur Isaïe, prologue, cité au concile Vatican II (Dei Verbum § 25)[8]
Car pour Jérôme, le Christ est tout entier dans l'Écriture : la lire, c'est le rencontrer ; la négliger, c'est se priver de le connaître. À une mère qui lui demandait comment élever sa fille, il répondait par un programme de lectio divina dès l'enfance : « Qu'elle ait chaque jour à te réciter quelque chose des Écritures. […] Que le travail succède à la lecture, et la lecture au travail. »[9]
Saint Augustin : « Prends, lis »
La conversion de saint Augustin (354-430), racontée au livre VIII des Confessions, est la plus célèbre scène de lectio divina de toute l'histoire chrétienne. Déchiré, en larmes dans un jardin de Milan, il entend une voix d'enfant répéter un refrain : « Tolle, lege » — « Prends, lis. » Il ouvre au hasard le livre des épîtres de saint Paul, tombe sur un verset de l'épître aux Romains, et sa vie bascule.
« Je saisis le livre, je l'ouvris et je lus en silence le premier chapitre sur lequel tombèrent mes yeux. […] Aussitôt, à la fin de cette phrase, comme si une lumière de sécurité se fût répandue dans mon cœur, toutes les ténèbres de mes doutes se dissipèrent. » — Saint Augustin, Les Confessions, VIII, 12[10]
L'épisode est devenu l'icône de ce que peut une seule ligne de l'Écriture lue dans la disposition du cœur : non pas informer, mais convertir. Toute la doctrine augustinienne de la lecture priante tient dans ce « Tolle, lege » : l'Écriture n'attend qu'à être prise au sérieux pour transformer une vie.
Saint Grégoire le Grand : « l'Écriture grandit avec celui qui la lit »
Le pape Grégoire le Grand (v. 540-604), moine devenu pape, est l'un des plus grands maîtres de la lecture spirituelle. Il a formulé la loi secrète de la lectio divina : l'Écriture n'est pas un texte mort qu'on épuise en une lecture, c'est une Parole vivante qui se déploie à mesure qu'on l'approfondit. Plus on grandit, plus elle grandit avec nous.
« Les paroles divines grandissent avec celui qui les lit. » — Saint Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, I, 7[11]
C'est l'expérience de tout lecteur fidèle de la Bible : un verset cent fois lu livre soudain, un jour d'épreuve, un sens insoupçonné. Grégoire en donnait la raison : l'Écriture est comme « un fleuve où l'agneau marche et l'éléphant nage »[12] — assez simple pour le plus humble, assez profonde pour ne jamais être épuisée. Et il résumait toute la lectio divina dans une formule lumineuse : « Apprends à connaître le cœur de Dieu dans les paroles de Dieu. »[13]
Les moines : la lecture qui devient prière
Si les Pères ont fondé la lectio divina, ce sont les moines qui l'ont organisée, en faisant de la lecture priante l'ossature même de leurs journées. C'est dans les cloîtres qu'elle a reçu sa forme classique.
Saint Benoît : la lectio divina dans la Règle
Benoît de Nursie (v. 480-547), patriarche des moines d'Occident, a inscrit la lectio divina dans sa Règle comme l'un des trois piliers de la vie monastique, à côté de la prière et du travail. Au chapitre 48, il fixe chaque jour de longues heures à la lecture sainte, dont il fait un véritable devoir d'état :
« L'oisiveté est l'ennemie de l'âme. C'est pourquoi les frères doivent à certaines heures s'occuper du travail des mains, et à d'autres heures déterminées de la lecture divine (lectio divina). » — Saint Benoît, Règle, ch. 48[14]
Cette décision a façonné l'Europe : pendant des siècles, des milliers de moines ont lu, copié, médité et transmis l'Écriture, faisant des monastères les foyers où la lectio divina ne s'est jamais éteinte. Benoît voulait que ses fils ne se contentent pas de lire vite : la lecture devait passer dans la mémoire, dans la prière, dans la vie. C'est le sens de la meditatio monastique — non un exercice intellectuel, mais une rumination du texte.
Saint Bernard de Clairvaux : « ruminer » la Parole
Le grand abbé cistercien Bernard de Clairvaux (1090-1153), docteur de l'Église, a poussé jusqu'au bout cette image de la rumination. Pour lui, méditer l'Écriture, c'est faire comme l'animal pur de la Loi qui rumine : reprendre lentement la Parole, la « mâcher » encore et encore pour en extraire toute la saveur cachée.
« Que la Parole de Dieu soit pour toi comme une nourriture : mange ce livre. […] Il ne suffit pas de le recevoir dans la bouche, il faut le faire descendre dans le cœur. » — Doctrine de saint Bernard de Clairvaux sur la ruminatio de l'Écriture[15]
Cette saveur — sapientia, la « science qui a du goût » — est le but de la lectio divina selon les moines : non pas accumuler des connaissances sur la Bible, mais y goûter Dieu. « Aujourd'hui, nous lisons dans le livre de l'expérience », disait Bernard en commentant le Cantique[16] : l'Écriture lue dans la prière devient l'histoire même de l'âme avec Dieu.
L'Imitation de Jésus-Christ : chercher la vérité, non l'éloquence
Le plus lu des livres spirituels après la Bible, l'Imitation de Jésus-Christ (XVᵉ siècle, attribuée à Thomas a Kempis), consacre tout un chapitre à la lecture des Écritures. Il y rappelle la disposition juste : on ne lit pas la Bible pour son style ni pour briller, mais pour y trouver le Christ qui parle.
« Cherche dans l'Écriture sainte la vérité, et non l'éloquence. Toute l'Écriture sainte doit être lue dans l'esprit où elle a été écrite. » — Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 5[17]
Et l'auteur en tire la grande loi de la lectio divina humble : « Que ne t'arrête pas l'autorité de celui qui écrit […] mais lis par amour de la pure vérité. Ne demande pas : qui a dit cela ? mais sois attentif à ce qui est dit. »[18] Lire l'Écriture, c'est s'oublier soi-même pour n'écouter que Dieu.
Les saints modernes : l'Évangile, livre de l'oraison
À l'époque moderne, la lectio divina est sortie des cloîtres pour devenir le pain de tous les priants. Deux carmélites en sont les plus belles témoins.
Sainte Thérèse d'Avila : un bon livre pour entrer en prière
Thérèse d'Avila (1515-1582), docteur de l'Église et maîtresse de l'oraison, avoue dans son autobiographie qu'elle ne sut longtemps prier qu'un livre à la main : la lecture sainte était la porte par laquelle elle entrait dans la prière, le bâton qui soutenait son recueillement contre les distractions.
« Je n'osais commencer l'oraison sans un livre. […] Avec ce secours, qui était pour moi comme une compagnie et un bouclier pour recevoir les coups des nombreuses pensées, je marchais consolée. » — Sainte Thérèse d'Avila, Livre de la Vie, ch. 4[19]
Elle recommandait par-dessus tout les bons livres et l'Évangile, et redoutait l'époque où l'on en priverait les âmes. La lectio divina, pour elle, n'est pas réservée aux savants : c'est l'humble appui de toute prière qui commence.
Sainte Thérèse de Lisieux : « c'est par-dessus tout l'Évangile »
Trois siècles plus tard, Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), docteur de l'Église, a porté la lectio divina à son point de simplicité extrême. Cette carmélite normande, morte à vingt-quatre ans, ne savait plus prier qu'avec l'Évangile, qu'elle portait sur son cœur jour et nuit.
« C'est par-dessus tout l'Évangile qui m'entretient pendant mes oraisons ; en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Ms A[20]
« Des sens cachés et mystérieux » : sans avoir lu Origène ni Grégoire, la petite Thérèse redécouvre par sa seule expérience ce que toute la tradition enseigne — l'Écriture grandit avec celui qui la lit. Elle est la preuve vivante que la lectio divina la plus haute n'a besoin ni de science ni de méthode compliquée, mais d'un cœur d'enfant qui écoute.
Vatican II et Benoît XVI : la lectio divina pour tout le peuple de Dieu
Le concile Vatican II a fait de la lectio divina, longtemps réservée aux moines, le bien de tous les fidèles. La constitution Dei Verbum (1965) exhorte chacun à fréquenter l'Écriture par une lecture priante, en reprenant les formules d'Ambroise et de Jérôme déjà citées :
« Que la prière accompagne la lecture de la Sainte Écriture, pour qu'elle devienne un dialogue entre Dieu et l'homme ; car "c'est lui que nous abordons quand nous prions, c'est lui que nous écoutons quand nous lisons les paroles divines". » — Concile Vatican II, Dei Verbum § 25[21]
Benoît XVI a fait de la relance de la lectio divina l'un des grands axes de son pontificat. Au Synode sur la Parole de Dieu (2008), il déclarait avec force : « Je voudrais en particulier évoquer et recommander l'antique tradition de la lectio divina : la lecture assidue de l'Écriture Sainte accompagnée de la prière réalise ce colloque intime dans lequel, en lisant, on écoute Dieu qui parle, et, en priant, on lui répond. […] Si elle est efficacement promue, cette pratique apportera à l'Église — j'en suis convaincu — un nouveau printemps spirituel. »[22]
Ce sur quoi tous les saints s'accordent
Quand on relit ensemble toutes ces voix — d'Origène à Benoît XVI —, quatre convictions reviennent chez tous, par-delà les siècles et les écoles. C'est le noyau de la doctrine catholique de la lecture priante.
1. L'Écriture est Parole vivante, où Dieu parle aujourd'hui
Aucun saint ne traite la Bible comme un livre du passé. Pour Ambroise, on y « écoute » Dieu ; pour Grégoire, elle « grandit » avec son lecteur ; pour Thérèse de Lisieux, elle livre sans cesse « de nouvelles lumières ». La conviction commune est que l'Écriture est actuelle : ce que Dieu y a dit une fois, il continue de le dire à chaque lecteur croyant. « La Parole de Dieu est vivante et efficace », écrit l'épître aux Hébreux (He 4, 12) — et c'est ce verset que tous les maîtres de la lectio divina prennent au mot.
2. La lecture doit devenir prière
C'est le point le plus unanime : la lectio divina n'est pas une étude, c'est une prière. Origène l'unit indissolublement à la supplication ; Guigues fait de l'oratio le troisième barreau de l'échelle ; Dei Verbum veut que « la prière accompagne la lecture ». Lire sans prier, ce serait disséquer une lettre d'amour au lieu de l'entendre. Tous le redisent : on n'a pas vraiment lu l'Écriture tant qu'elle ne nous a pas fait parler à Dieu.
| Maître | Siècle | Apport propre | Citation-signature |
|---|---|---|---|
| Origène | IIIᵉ | Le mot et la consigne fondatrice | « Applique-toi à la lecture des divines Écritures » |
| Ambroise | IVᵉ | Lire, c'est écouter Dieu | « Nous l'écoutons quand nous lisons » |
| Jérôme | IVᵉ-Vᵉ | L'Écriture donne le Christ | « Ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ » |
| Augustin | IVᵉ-Vᵉ | La lecture qui convertit | « Tolle, lege » |
| Grégoire le Grand | VIᵉ | L'Écriture vivante et inépuisable | « Elle grandit avec celui qui la lit » |
| Benoît | VIᵉ | La lectio comme règle de vie | « S'occuper de la lecture divine » |
| Bernard | XIIᵉ | Ruminer et goûter la Parole | « Mange ce livre » |
| Guigues II | XIIᵉ | Les quatre degrés | « Cherche en lisant, tu trouveras en méditant » |
| Thérèse de Lisieux | XIXᵉ | L'Évangile, pain de l'oraison | « C'est par-dessus tout l'Évangile » |
| Benoît XVI | XXIᵉ | La lectio pour tout le peuple de Dieu | « Un nouveau printemps spirituel » |
3. On lit pour aimer et se convertir, non pour savoir
Tous jugent la lectio divina non à ce qu'on y apprend, mais à ce qu'elle produit. L'Imitation met en garde contre la lecture savante qui cherche l'éloquence ; Benoît XVI couronne la lecture par l'actio ; Augustin se convertit d'un seul verset. Le signe d'une lectio divina vraie n'est pas une érudition biblique, c'est une vie changée — plus humble, plus aimante, plus conforme au Christ. « Que sert-il de disputer profondément sur la Trinité, si tu manques d'humilité ? », demande l'Imitation[23]. La science de l'Écriture qui n'engendre pas l'amour manque son but.
4. Marie, modèle de la lectio divina
Enfin, tous reconnaissent en Marie le modèle parfait de la lecture priante — avant même qu'elle ait un nom. L'Évangile la montre dans l'attitude exacte de la lectio divina : recevoir la Parole, la garder, la ruminer dans le silence du cœur.
« Marie, cependant, conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » — Évangile selon saint Luc, 2, 19[24]
Garder la Parole et la « méditer dans son cœur » : c'est la définition même de la meditatio. Benoît XVI le soulignait, faisant de Marie l'« image » de toute lectio divina : « En Marie, nous est offerte une icône limpide et lumineuse de l'amour de la Parole de Dieu. »[25] Le chœur des saints n'est, au fond, qu'un long écho de ce silence priant de la Vierge, qui la première a su écouter Dieu dans ses paroles.
La lectio divina dans la Divine Volonté
Au terme de ce chœur, un dernier pas — propre à la spiritualité de la Divine Volonté — prolonge l'enseignement des saints sans le contredire. Selon les écrits de Luisa Piccarreta (1865-1947), Dieu a doté l'âme humaine, à sa ressemblance, de trois puissances appelées à retrouver en lui leur pleine capacité : « En créant l'homme, je l'ai doté de trois puissances : son intelligence, sa mémoire et sa volonté [...]. Dans le Fiat de Création, l'intelligence de l'homme était comme ravie : combien il comprenait de choses sur moi et mon amour pour lui, moi qui suis caché dans toutes les choses créées pour me faire connaître. »[26] Vivre « dans » la Volonté divine, selon cette doctrine, c'est voir l'intelligence, la mémoire et la volonté retrouver leur capacité originelle de connaître et d'aimer Dieu. Appliqué à la lectio divina, ce dernier degré ne dément aucun maître cité plus haut : il radicalise leur intuition commune — que l'Écriture n'est vraiment lue que par une intelligence unie à Dieu — jusqu'à son fondement le plus profond, une intelligence restaurée dans sa capacité première de comprendre la Parole comme Dieu veut qu'elle soit comprise. On rejoint ici l'esprit du florilège frère sur l'oraison : la plus haute lectio divina serait celle où l'on ne lit plus de ses seules forces, mais où l'intelligence même, rendue à sa pleine mesure, pense avec Dieu la Parole qu'il donne.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la lectio divina — l'angle pratique : ce qu'est cette lecture priante, son histoire des Pères à Guigues II, les quatre degrés comme école de croissance, les moyens concrets de la faire croître et les pièges à éviter.
- Le sens spirituel de l'Écriture — l'herméneutique que la lectio divina met en œuvre : sens littéral et sens spirituel, les quatre sens de l'Écriture, lire l'Ancien Testament à la lumière du Christ.
- Que disent les saints sur l'oraison — le florilège frère : la voix des grands maîtres de la prière intérieure, dont la lectio divina est la nourriture.
- Les erreurs fréquentes concernant la lectio divina — les malentendus qui arrêtent la croissance : confondre lecture savante et lecture priante, chercher des sensations, sauter la prière.
- Que disent les saints sur le silence intérieur — le silence du cœur, condition de l'écoute de la Parole.
Notes et références
Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum sur la révélation divine (18 novembre 1965), § 25 : « Que la prière accompagne la lecture de la Sainte Écriture, pour qu'elle devienne un dialogue entre Dieu et l'homme ; car "c'est lui que nous abordons quand nous prions, c'est lui que nous écoutons quand nous lisons les paroles divines". » Texte vérifié sur le site officiel du Vatican (Vatican.va, version française).
1 21Origène (v. 185-253), Lettre à Grégoire le Thaumaturge, § 3-4. Édition de référence : Sources Chrétiennes nº 148 (Cerf, Paris, 1969), p. 187-195. C'est dans cette lettre qu'apparaît pour la première fois l'expression grecque theia anagnôsis (« lecture divine »), traduite en latin par lectio divina. Traduction française vérifiée (patristique.org).
2Origène, Lettre à Grégoire le Thaumaturge, § 4 : exhortation à joindre la prière à la lecture pour comprendre le sens des Écritures (« frapper » et « chercher » au sens de Mt 7, 7). Même édition SC nº 148.
3Guigues II le Chartreux (Guigo II, v. 1114 - v. 1188), Scala claustralium (L'Échelle des moines), ch. 2 (« Description des offices des quatre degrés ») : formule des quatre degrés de la lectio divina — « Lectio quaerit […] meditatio invenit […] oratio postulat […] contemplatio sentit » (« la lecture cherche, la méditation trouve, la prière demande, la contemplation goûte »). Édition de référence : Lettre sur la vie contemplative (l'Échelle des moines). Douze méditations, texte critique établi par Edmund Colledge, O.S.A., et James Walsh, S.J., trad. par un Chartreux, Sources Chrétiennes nº 163 (Cerf, Paris, 1970).
4Benoît XVI, exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (30 septembre 2010), § 87 : description des degrés de la lectio divina par les questions qu'ils suscitent — lectio (« que dit en soi le texte biblique ? »), meditatio (« que nous dit le texte ? »), oratio (« que disons-nous au Seigneur en réponse ? »), contemplatio, et enfin actio (« le processus n'est pas achevé tant qu'il n'aboutit pas à l'action »). Texte vérifié sur Vatican.va (version française).
5 6Saint Ambroise de Milan (v. 340-397), De officiis ministrorum (Des devoirs des ministres), I, 20, 88 (PL 16, 50) : « Quand nous prions, nous parlons avec lui ; et quand nous lisons les oracles divins, nous l'écoutons. » Cité par le concile Vatican II, Dei Verbum § 25, note 39-40. Référence vérifiée sur le texte officiel de Dei Verbum (Vatican.va).
7Saint Jérôme (v. 347-420), Commentaire sur Isaïe (Commentarii in Isaiam), prologue (PL 24, 17) : « Ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ » (ignoratio Scripturarum ignoratio Christi est). Cité par le concile Vatican II, Dei Verbum § 25, note 39. Référence vérifiée sur le texte officiel de Dei Verbum (Vatican.va).
8Saint Jérôme, Lettre 107 à Laeta (sur l'éducation chrétienne de sa fille) : programme de lecture quotidienne de l'Écriture dès l'enfance — « Que le travail succède à la lecture, et la lecture au travail. » Édition de référence : Lettres, texte établi et traduit par J. Labourt, Les Belles Lettres.
9Saint Augustin (354-430), Les Confessions, livre VIII, ch. 12, 29 : récit de la conversion dans le jardin de Milan — la voix d'enfant (« Tolle, lege »), l'ouverture du livre des épîtres de saint Paul (Rm 13, 13-14) et la dissipation soudaine des ténèbres du doute. Édition de référence : Les Confessions, trad. de référence (BAC / Bibliothèque augustinienne).
10Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), Homélies sur Ézéchiel (Homiliae in Hiezechielem), I, 7, 8 (PL 76, 843 D) : « Divina eloquia cum legente crescunt » — « Les paroles divines grandissent avec celui qui les lit. » L'idée se retrouve aussi dans les Moralia in Iob (XX, 1). Maxime fondatrice de la lecture spirituelle de l'Écriture.
11Saint Grégoire le Grand, Moralia in Iob, épître dédicatoire à Léandre, § 4 : l'Écriture comparée à « un fleuve plat et profond, où l'agneau marche et l'éléphant nage » — image classique de la Bible accessible aux humbles et inépuisable pour les savants.
12Saint Grégoire le Grand, Registre des lettres (Registrum epistularum), lettre à Théodore, médecin (Reg. Ep. IV, 31 ; éd. Norberg, V, 46) : « Apprends à connaître le cœur de Dieu dans les paroles de Dieu » (disce cor Dei in verbis Dei). Souvent citée comme devise de la lectio divina.
13Saint Benoît de Nursie (v. 480-547), Règle des moines, ch. 48 (« Du travail manuel quotidien ») : « L'oisiveté est l'ennemie de l'âme. C'est pourquoi les frères doivent à certaines heures s'occuper du travail des mains, et à d'autres heures déterminées de la lecture divine (lectio divina). » Le chapitre fixe de longues plages quotidiennes à la lectio. Édition de référence : La Règle de saint Benoît, Sources Chrétiennes nº 181-186 (Cerf).
14Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), doctrine de la ruminatio de l'Écriture, exposée notamment dans ses Sermons sur le Cantique des cantiques : méditer la Parole, c'est la « ruminer » à la manière de l'animal pur (cf. Lv 11), pour en faire passer la saveur de la bouche au cœur. Édition de référence : Sermons sur le Cantique, Sources Chrétiennes nº 414, 431, 452, 472, 511. Formulation synthétique de sa doctrine.
15Saint Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des cantiques, sermon 3, 1 : « Aujourd'hui, nous lisons dans le livre de l'expérience » (hodie legimus in libro experientiae). La lectio divina y est présentée comme la lecture de l'Écriture dans la lumière de l'expérience vécue de Dieu.
16Imitation de Jésus-Christ (anonyme, XVᵉ siècle, traditionnellement attribuée à Thomas a Kempis), livre I, ch. 5 (« De la lecture des saintes Écritures ») : « Cherche dans l'Écriture sainte la vérité, et non l'éloquence. Toute l'Écriture sainte doit être lue dans l'esprit où elle a été écrite. » Traduction de référence : trad. Lamennais ou trad. du Carmel.
17Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 5 : « Que ne t'arrête pas l'autorité de celui qui écrit, qu'il soit de petite ou de grande science ; mais que l'amour de la pure vérité te porte à lire. Ne demande pas : qui a dit cela ? mais sois attentif à ce qui est dit. »
18Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Livre de la Vie (autobiographie), ch. 4 : aveu de sa dépendance d'un livre pour entrer dans l'oraison — « Je n'osais commencer l'oraison sans un livre […] avec ce secours, qui était pour moi comme une compagnie et un bouclier pour recevoir les coups des nombreuses pensées, je marchais consolée. » Édition de référence : Œuvres complètes, trad. du Carmel.
19Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Manuscrits autobiographiques, Manuscrit A, folio 83 v° : « C'est par-dessus tout l'Évangile qui m'entretient pendant mes oraisons ; en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux. » Édition de référence : Œuvres complètes, Cerf / DDB.
20Benoît XVI, discours pour le 40ᵉ anniversaire de Dei Verbum (16 septembre 2005) et exhortation Verbum Domini § 86-87 : recommandation pressante de la lectio divina — « la lecture assidue de l'Écriture Sainte accompagnée de la prière […] apportera à l'Église […] un nouveau printemps spirituel. » Reprise de la parole de Jean-Paul II (Novo Millennio Ineunte, § 39). Texte vérifié sur Vatican.va.
22Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 1 : « Que me sert-il de disputer profondément sur la Trinité, si je manque d'humilité […] ? » — avertissement contre la science religieuse sans charité, appliqué par toute la tradition à la lecture de l'Écriture.
23Évangile selon saint Luc, 2, 19 (cf. Lc 2, 51) : « Marie, cependant, conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur » (grec symballousa en tê kardia autês). Verset traditionnellement lu comme l'icône scripturaire de la meditatio et de la lectio divina.
24Benoît XVI, Verbum Domini, § 27 (« Marie, "Mère du Verbe de Dieu" et "Mère de la foi" ») : « En Marie, nous est offerte une icône limpide et lumineuse de l'amour de la Parole de Dieu. » La Vierge y est présentée comme le modèle de l'accueil priant de l'Écriture. Texte vérifié sur Vatican.va.
25R.P. Joseph L. Iannuzzi, Le Don de la vie dans la Divine Volonté dans les écrits de Luisa Piccarreta, thèse doctorale, Université Pontificale Grégorienne, 2012, p. 126 : citation de Jésus à Luisa Piccarreta sur les trois puissances de l'âme — intelligence, mémoire, volonté — que les trois Fiat (création, rédemption, sanctification) restaurent dans leur pleine capacité de connaître et d'aimer Dieu.
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