Sur peu de sujets les saints parlent d'une voix aussi unanime que sur la gratitude. De saint Paul à sainte Élisabeth de la Trinité, de l'ermite du désert au curé de campagne, de l'évêque grec du IVᵉ siècle à la carmélite de Lisieux, tous tiennent le même langage : tout est don, l'ingratitude est la racine cachée du mal, et le sommet de la vie chrétienne est un remerciement. Le mot le plus sacré de leur vocabulaire le dit assez — la messe, centre de leurs journées, s'appelle l'Eucharistie, c'est-à-dire « action de grâce »[1].
Cet article n'est pas un mode d'emploi : il rassemble la voix propre des saints sur la gratitude, leurs formules les plus fortes, dans l'ordre où ils se sont succédé. C'est un florilège — une galerie de témoins. Pour les moyens concrets de faire croître cette vertu (faire mémoire des bienfaits, vivre la messe comme action de grâce, le merci du matin, rendre grâce dans l'épreuve), on se reportera à Comment grandir dans la gratitude ; pour les contresens à éviter, à Les erreurs fréquentes concernant la gratitude.
Une chose frappe d'emblée : ces hommes et ces femmes ne commentent pas la gratitude de l'extérieur, comme un thème de morale. Ils la respirent. Leur parole vaut parce qu'elle a d'abord été une vie — souvent une vie traversée par la pauvreté, la maladie, la persécution ou la nuit intérieure, et pourtant tout entière tournée vers le merci. C'est cette voix vérifiée par l'existence que l'on écoute ici.
Pourquoi écouter les saints sur la gratitude ?
Une vertu qu'ils ont d'abord vécue
La théologie classe la reconnaissance parmi les vertus « annexes » de la justice : saint Thomas d'Aquin lui consacre dans la Somme théologique deux questions entières, l'une sur la gratitudo, l'autre sur l'ingratitude[2]. Mais avant d'être un article de traité, la gratitude est chez les saints une expérience. Ils n'enseignent pas une attitude qu'ils trouveraient agréable : ils décrivent ce qui leur est arrivé. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus dira l'avoir vérifié — « J'en ai fait l'expérience ; essayez et vous verrez »[3]. C'est pourquoi leur parole sur ce point fait autorité : elle est attestée par leur sainteté même.
« Eucharistie » : le mot qui résume leur vie
Pour comprendre l'insistance des saints, il faut se rappeler que le centre de leur journée portait déjà ce nom. Le Catéchisme le souligne :
« L'action de grâce caractérise la prière de l'Église qui, en célébrant l'Eucharistie, manifeste et devient davantage ce qu'elle est. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2637[4]
Le nom même d'« Eucharistie » vient du grec eucharistein, « rendre grâce », qui renvoie aux bénédictions juives proclamant les œuvres de Dieu[5]. Les saints n'ont donc pas inventé un thème : ils ont déployé ce que la messe leur faisait vivre chaque matin. Toute leur spiritualité tient dans ce mouvement — recevoir de Dieu, et lui dire merci.
Le fil qui traverse vingt siècles
L'autre raison d'écouter les saints, c'est leur convergence. Sur bien des questions disputées, les docteurs débattent ; sur la gratitude, ils s'accordent à travers les siècles et les écoles. L'ermite copte du désert, le prêtre d'Antioche devenu archevêque de Constantinople, l'abbé cistercien, le théologien dominicain, le fondateur jésuite, le curé d'Ars, la carmélite normande disent au fond la même chose. Cette unanimité n'est pas une coïncidence : elle est l'écho d'une seule parole évangélique reçue et reprise de génération en génération.
| Saint / témoin | Siècle | Mot d'ordre sur la gratitude |
|---|---|---|
| Saint Paul | Iᵉʳ | « Rendez grâce en toute circonstance » (1 Th 5, 18) |
| Saint Antoine le Grand | IIIᵉ–IVᵉ | Remercier Dieu même pour les remèdes amers de la providence |
| Saint Basile le Grand | IVᵉ | Une homélie entière pour montrer qu'on peut « rendre grâces en toutes choses » |
| Saint Jean Chrysostome | IVᵉ | « Gloire à Dieu pour tout » (jusque dans l'exil) |
| Saint Augustin | IVᵉ–Vᵉ | « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » : tout est grâce |
| Saint Bernard | XIIᵉ | L'ingratitude, « vent brûlant » qui dessèche la grâce |
| Saint Thomas d'Aquin | XIIIᵉ | La reconnaissance, fille de la justice envers Dieu |
| Saint François d'Assise | XIIIᵉ | « Loué sois-tu, mon Seigneur » pour toute créature |
| Saint Ignace de Loyola | XVIᵉ | L'ingratitude, « le plus abominable des péchés » |
| Sainte Thérèse d'Avila | XVIᵉ | « Celui qui possède Dieu ne manque de rien » |
| Saint Curé d'Ars | XIXᵉ | Ne pas être avare envers un Dieu prodigue |
| Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus | XIXᵉ | Jésus ne demande que « l'abandon et la reconnaissance » |
| Sainte Élisabeth de la Trinité | XXᵉ | Devenir « une louange de gloire » |
La source : la gratitude dans l'Écriture, école des saints
Avant d'être la doctrine des saints, la gratitude est la respiration de la Bible — et c'est là que tous l'ont apprise. Les saints ne font que prolonger une partition reçue.
Le Magnificat, cantique de la créature reconnaissante
Le modèle achevé de l'action de grâce est la Vierge Marie elle-même. À la Visitation, devant Élisabeth, elle ne parle pas d'elle : elle remercie.
« Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur ! Il s'est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » — Évangile selon saint Luc 1, 46-49 (le Magnificat)[6]
L'Église reprend ce cantique chaque soir aux vêpres : la prière du soir de l'Église est un merci. Marie est ainsi, selon la tradition des saints, la créature la plus reconnaissante — celle dont l'âme tout entière n'est que reconnaissance parce qu'elle a tout reçu et n'a rien usurpé.
Les psaumes d'action de grâce
L'Écriture a donné aux saints leur vocabulaire de gratitude dans les psaumes. La « grande Hallel » martèle un refrain que les moines redisent encore :
« Rendez grâce au Seigneur : il est bon, éternel est son amour ! » — Psaume 136 (135), 1[7]
Ce psautier apprend une gratitude qui ne dépend pas des circonstances : on rend grâce pour ce que Dieu est — bon, fidèle, miséricordieux — avant de remercier pour ce qu'il donne. Le Catéchisme distinguera précisément l'action de grâce (pour ce que Dieu fait) et la louange (pour ce qu'il est)[8].
« Les neuf autres, où sont-ils ? »
L'épisode évangélique que les saints citent le plus pour parler de l'ingratitude est la guérison des dix lépreux. Dix sont purifiés ; un seul revient.
« L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c'était un Samaritain. » — Évangile selon saint Luc 17, 15-16[9]
La question du Christ résonne comme un reproche adressé à tous les siècles : « Tous les dix n'ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? »[10]. Les saints y liront l'image de l'humanité comblée de bienfaits et oublieuse du Donateur — et l'appel à être, eux, le dixième qui revient.
Saint Paul, l'apôtre de l'action de grâce
Le premier des saints à thématiser la gratitude est saint Paul, qui emploie souvent le verbe « rendre grâce ». Au terme de sa première lettre aux Thessaloniciens, il en fait l'un des trois piliers de la vie chrétienne, et — fait unique — il la présente explicitement comme la volonté de Dieu :
« Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c'est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. » — Première lettre aux Thessaloniciens 5, 16-18[11]
Paul ne dit pas « rendez grâce quand tout va bien », mais « en toute circonstance » — lui qui avait lui-même déjà souffert pour l'Évangile à Philippes[12]. Aux Éphésiens, il demande de rendre grâce « en tout temps et à propos de tout »[13] ; aux Colossiens, que tout acte chrétien soit accompli « en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père »[14] ; aux Philippiens, que toute prière soit faite « avec action de grâce »[15]. Et il fonde tout cela sur une question qui désarme l'orgueil :
« Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu ? » — Première lettre aux Corinthiens 4, 7[16]
Les Pères et les premiers témoins
Saint Antoine le Grand : remercier le médecin pour le remède amer
Le père des moines, saint Antoine le Grand (vers 251-356), ermite du désert d'Égypte, a laissé dans la Philocalie l'une des plus fortes images de la gratitude dans l'épreuve. Il compare les peines de la providence aux remèdes désagréables d'un bon médecin :
« Il serait déplacé de remercier pour la santé du corps les médecins qui nous prescrivent des remèdes amers et désagréables, alors que nous refuserions à Dieu la gratitude pour des choses qui nous paraissent pénibles, et que nous ne saurions pas que tout arrive comme il se doit, et pour notre avantage, par les soins de la providence. » — Saint Antoine le Grand, Philocalie des Pères neptiques[17]
La gratitude des saints n'attend donc pas que l'épreuve passe : elle remercie dans l'épreuve, parce qu'elle fait confiance au Médecin.
Saint Basile le Grand : une homélie entière sur l'action de grâce
Le Cappadocien saint Basile le Grand (329-379), évêque de Césarée et docteur de l'Église, est l'un des premiers à avoir fait de l'exhortation paulinienne un traité à part entière. Sa Quatrième homélie, tout entière consacrée à l'action de grâce, part du même verset que celui déjà cité de saint Paul aux Thessaloniciens pour montrer qu'il est réellement possible, et non un simple idéal, de vivre dans une reconnaissance continuelle :
« Réjouissez-vous toujours, dit-il [l'Apôtre], priez sans cesse, rendez grâces à Dieu en toutes choses. » — Saint Basile le Grand, Homélie IV, Sur l'action de grâce[18]
Basile ne se contente pas de citer Paul : il argumente, contre l'objection de bon sens selon laquelle on ne pourrait pas remercier au milieu des épreuves, que la contemplation des biens éternels rend cette action de grâce continuelle praticable même dans le malheur temporel. C'est la même conviction qui anime, un peu plus tard, la formule de son contemporain Jean Chrysostome.
Saint Jean Chrysostome : « Gloire à Dieu pour tout »
L'archevêque de Constantinople saint Jean Chrysostome (vers 349-407), « Bouche d'or », est mort en exil, épuisé par une longue route forcée sous escorte. La tradition, recueillie par son biographe Pallade, rapporte que ses derniers mots furent une action de grâce :
« Gloire à Dieu pour tout ! » (Δόξα τῷ Θεῷ πάντων ἕνεκεν) — Saint Jean Chrysostome, dernières paroles, vers 407[19]
Que le plus grand prédicateur de l'Orient chrétien ait scellé sa vie persécutée par un « Gloire à Dieu pour tout » — y compris pour l'exil et l'injustice subie — résume mieux qu'un traité ce que les saints entendent par gratitude. Cette formule est restée, dans l'Orient chrétien, comme le sommet de l'action de grâce.
Saint Augustin : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone et docteur de la grâce, a bâti toute sa théologie autour de l'idée que rien de bon en nous ne vient de nous seuls. Contre Pélage, qui faisait du salut une conquête de la volonté, Augustin oppose inlassablement la question de saint Paul — « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » (1 Co 4, 7) — dont il fait l'arme décisive contre tout orgueil spirituel[20]. Reconnaître que tout est don, c'est déjà rendre grâce ; refuser de le reconnaître, c'est la racine de l'ingratitude. Chez Augustin, la gratitude n'est donc pas un sentiment ajouté à la foi : elle en est la vérité même, puisque croire c'est confesser qu'on a tout reçu.
Les grands docteurs du Moyen Âge
Saint Bernard : l'ingratitude, ce « vent brûlant »
Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), abbé cistercien et docteur de l'Église, a donné de l'ingratitude la définition la plus saisissante du Moyen Âge, dans ses Sermons sur le Cantique des cantiques :
« L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche pour soi la source de la bonté, la rosée de la miséricorde, les fleuves de la grâce. » — Saint Bernard, Sermon LI sur le Cantique des cantiques[21]
L'image est physiologique : l'ingrat ne punit pas Dieu, il se dessèche lui-même. En fermant la main qui reçoit, il tarit pour lui-même les sources. À l'inverse, la gratitude maintient l'âme ouverte et irriguée. Bernard fait ainsi de la reconnaissance non un supplément de politesse, mais une question de vie ou de mort spirituelle.
Saint Thomas d'Aquin : la reconnaissance, fille de la justice
Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), le « Docteur angélique », donne à la gratitude sa place exacte dans l'édifice des vertus. Dans la Somme théologique, il traite la reconnaissance (gratitudo) comme une vertu annexe de la justice : rendre au bienfaiteur l'honneur qui lui est dû[22]. Envers les hommes, cette dette peut être acquittée ; envers Dieu, elle ne le sera jamais, car nous lui devons jusqu'à notre capacité de le remercier. La gratitude chrétienne est donc une justice qui sait qu'elle ne pourra jamais « rendre la pareille » — et c'est précisément ce qui la rend infinie. Thomas range symétriquement l'ingratitude parmi les vices opposés à la justice : un refus de reconnaître une dette réelle.
Saint François d'Assise : « Loué sois-tu, mon Seigneur »
Saint François d'Assise (vers 1181-1226) a transformé la gratitude en chant cosmique. Malade, presque aveugle, vers la fin de sa vie, il compose le Cantique des créatures — l'un des plus anciens textes de la littérature italienne —, où chaque élément du monde devient motif d'action de grâce :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre, qui nous porte et nous nourrit. » — Saint François d'Assise, Cantique de frère Soleil, vers 1225[23]
Chez François, rien n'est neutre : le soleil, l'eau, le feu, la terre, jusqu'à « sœur la Mort corporelle », tout est reçu d'un Père et tout renvoie à lui en louange. La gratitude n'est plus seulement un devoir envers Dieu : elle est une manière de regarder l'univers entier comme un don.
Les maîtres de l'âge classique
Saint Ignace de Loyola : « le plus abominable des péchés »
Saint Ignace de Loyola (1491-1556), fondateur de la Compagnie de Jésus, a posé sur l'ingratitude le diagnostic le plus radical de la spiritualité moderne. Dans une lettre de 1542 à son compagnon Simão Rodrigues, il écrit :
« L'ingratitude est le plus abominable des péchés […] l'oubli des grâces, des bienfaits et des dons reçus, et, comme telle, la cause, le commencement et l'origine de tous les péchés et de tous les maux. » — Saint Ignace de Loyola, lettre à Simão Rodrigues, Rome, 18 mars 1542[24]
Ignace ne dit pas que l'ingratitude est un péché parmi d'autres : il y voit la racine de tous les autres. Oublier le Donateur, c'est le premier pas pour se prendre pour la source de ses propres biens. C'est pourquoi, dans les Exercices spirituels, il veut que l'examen de conscience commence non par l'aveu des fautes mais par l'action de grâce : « rendre grâce à Dieu notre Seigneur pour les bienfaits reçus »[25].
Sainte Thérèse d'Avila : « celui qui possède Dieu ne manque de rien »
Sainte Thérèse de Jésus (1515-1582), réformatrice du Carmel et docteur de l'Église, a laissé sur un signet de son bréviaire le poème « Nada te turbe », devenu l'un des sommets de la gratitude confiante — une reconnaissance qui repose, dans toutes les épreuves, sur le seul fait de posséder Dieu :
« Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante : tout passe, Dieu ne change pas ; la patience obtient tout ; celui qui possède Dieu ne manque de rien : Dieu seul suffit. » — Sainte Thérèse d'Avila, « Nada te turbe », cité au Catéchisme § 227[26]
La gratitude thérésienne n'est pas l'inventaire des biens reçus, mais la paix de qui sait que, Dieu donné, plus rien ne manque. « Dieu seul suffit » : voilà l'action de grâce ramenée à son foyer.
Saint Jean-Marie Vianney : ne pas être avare envers un Dieu prodigue
Le saint Curé d'Ars, Jean-Marie Vianney (1786-1859), patron des curés, traduit la même doctrine dans la langue directe de la chaire de campagne. Devant un Dieu qui s'est livré jusqu'au bout, il tient l'ingratitude pour une avarice insensée :
« Quelle ingratitude ce serait de se montrer avare envers un Dieu qui se montre si prodigue ! N'a-t-il pas donné tout son sang pour nous sur la croix ? Ne se donne-t-il pas à nous tout entier dans la Sainte Eucharistie ? » — Saint Jean-Marie Vianney, Pensées[27]
Le saint Curé fait remonter la gratitude à son motif décisif : la Croix et l'Eucharistie. Mesurée à un Dieu qui donne tout son sang, la moindre réserve du cœur devient une ingratitude criante.
Les saintes des temps modernes
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus : « l'abandon et la reconnaissance »
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), carmélite de Lisieux, docteur de l'Église, a fait de la gratitude l'un des deux piliers de sa « petite voie ». Dans sa lettre 196 à sa sœur Marie du Sacré-Cœur, elle résume tout son chemin :
« Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 196[28]
Pour Thérèse, la reconnaissance n'est pas un sentiment facultatif : elle est, avec l'abandon, ce que Dieu attend en premier des petites âmes. Sa sœur Céline a rapporté un mot qui en montre la fécondité — une véritable loi spirituelle de multiplication des grâces :
« Ce qui attire le plus de grâces du Bon Dieu, c'est la reconnaissance ; car si nous le remercions d'un bienfait, il est touché et s'empresse de nous en faire dix autres, et si nous le remercions encore avec la même effusion, quelle multiplication incalculable de grâces ! […] J'en ai fait l'expérience ; essayez et vous verrez. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, propos rapporté dans les Conseils et Souvenirs[29]
Sainte Élisabeth de la Trinité : devenir « une louange de gloire »
Sainte Élisabeth de la Trinité (1880-1906), carmélite de Dijon, a poussé la gratitude jusqu'à sa pointe extrême : ne plus seulement rendre grâce, mais devenir action de grâce. Reprenant l'expression de saint Paul — être « à la louange de sa gloire » (Ep 1, 12)[30] —, elle en a fait le programme de toute sa vie :
« Une louange de gloire est un être toujours dans l'action de grâces. Chacun de ses actes, de ses mouvements, chacune de ses pensées, de ses aspirations […] sont comme un écho du Sanctus éternel. » — Sainte Élisabeth de la Trinité, Œuvres complètes[31]
C'est l'aboutissement de toute la tradition : la gratitude, partie du « merci » ponctuel, s'achève en un état permanent où l'âme entière n'est plus qu'un remerciement continu, prélude au cantique du Ciel.
Deux voix mystiques récentes : Gabrielle Bossis et Mère Yvonne-Aimée
À côté des grands docteurs, la tradition spirituelle récente offre des voix plus humbles mais convergentes. Dans Lui et moi, écrits approuvés et largement diffusés, Gabrielle Bossis (1874-1950) rapporte cette parole intérieure du Christ sur la gratitude du matin :
« Remercie Dieu de ce jour qui commence, tu peux gagner tant de mérites, tant de gloire… en un jour… Je te permets de Me servir, de M'aimer. » — Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi[32]
Et Mère Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951), augustine, Servante de Dieu, pousse la gratitude jusqu'à un point que seuls les saints atteignent : remercier Dieu de ses propres faiblesses non coupables, parce qu'elles sont matière d'humilité :
« Si j'étais humble, je ne cesserais de remercier Dieu au lieu de m'affliger quelquefois sur ces sortes de fautes ou de défauts qui ne sont pas des offenses à Dieu, mais une bonne matière à être humiliée devant les autres. » — Mère Yvonne-Aimée de Malestroit, Écrits spirituels[33]
La pointe extrême : rendre grâce dans l'épreuve et pour ses propres misères
Ce qui distingue la gratitude des saints de la simple reconnaissance humaine, c'est qu'elle ne s'arrête pas aux bienfaits agréables. Elle va jusqu'à rendre grâce là où la nature voudrait se plaindre.
Job : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris »
Le modèle vétérotestamentaire que les saints invoquent ici est Job, dépouillé de tout en un seul jour :
« Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : que le nom du Seigneur soit béni ! » — Livre de Job 1, 21[34]
Job bénit Dieu non malgré la perte, mais au cœur même de la perte. C'est la gratitude poussée à son point d'incandescence : reconnaître le Donateur même quand il semble reprendre.
Remercier pour ses propres défauts
Plus surprenant encore est ce que la tradition appelle la gratitude pour ses propres misères. On l'a vu chez Mère Yvonne-Aimée ; le bienheureux Frédéric Ozanam (1813-1853), fondateur des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, allait dans le même sens : l'humble remercie Dieu jusque dans ses fautes non coupables, parce qu'elles le tiennent dans la vérité de sa petitesse[35]. Cette pointe paradoxale n'a rien de morbide : elle suppose une telle confiance que même nos limites deviennent occasion d'action de grâce.
La gratitude devant la Croix
Le sommet reste la gratitude devant la Croix — non comme un goût de la souffrance, mais comme l'émerveillement devant un amour qui va jusqu'à mourir. Le Christ lui-même rend grâce avant le miracle, au tombeau de Lazare : « Père, je te rends grâce de m'avoir exaucé »[36], inaugurant la gratitude anticipée, celle qui remercie d'avance par pure confiance. Les saints contemplent dans la Passion la raison ultime de toute action de grâce : si Dieu a donné jusqu'à son Fils, le cœur n'a plus aucune raison de se fermer.
Que disent-ils, au fond ? Les leçons convergentes des saints
En relisant ces voix, quatre enseignements reviennent comme une basse continue.
L'ingratitude est la racine cachée de tous les maux
C'est le point sur lequel l'accord est le plus net. Pour Ignace, l'ingratitude est « la cause, le commencement et l'origine de tous les péchés »[37] ; pour Bernard, « un vent brûlant » qui tarit la grâce[38]. La tradition de la Divine Volonté le redit dans un langage proche : « L'orgueil est la plus terrible ingratitude envers Dieu »[39]. Tous voient dans l'oubli du Donateur le premier basculement spirituel.
Tout est don : la gratitude naît de l'humilité
La deuxième leçon est qu'on ne peut pas être reconnaissant si l'on se croit propriétaire. La gratitude suppose l'humilité de reconnaître que « qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » (1 Co 4, 7)[40] — la grande question reprise par Augustin contre l'orgueil[41]. C'est pourquoi les saints lient toujours reconnaissance et humilité : la première ne tient pas sans la seconde. Pour aller plus loin sur cette racine, voir Comment grandir dans l'humilité.
De la reconnaissance jaillit la multiplication des grâces
Troisième leçon, plus encourageante : la gratitude n'est pas seulement un devoir, elle est féconde. La loi spirituelle énoncée par sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus — Dieu, « touché » par notre merci, « s'empresse de nous en faire dix autres »[42] — rejoint la parole évangélique : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement »[43]. Rendre grâce ouvre la main pour recevoir davantage.
Rendre grâce mène à la louange éternelle
Quatrième leçon : la gratitude est un apprentissage du Ciel. Elle commence par le merci pour les bienfaits sensibles, passe par l'action de grâce « en toute circonstance », et s'achève dans la louange désintéressée — celle qui remercie Dieu non plus pour ce qu'il donne, mais pour ce qu'il est[44]. Sainte Élisabeth de la Trinité appelait ce terme « une louange de gloire »[45], « un écho du Sanctus éternel » : déjà sur terre, le commencement du Ciel.
La gratitude dans la Divine Volonté
La spiritualité de la Divine Volonté — ce que Jésus a dit à Luisa, Servante de Dieu (1865-1947), dans ses écrits — prolonge cette tradition en la portant à son extrême : l'âme qui ne se contente plus de faire la volonté de Dieu mais vit dans sa Volonté, unie au Fiat, ce mot par lequel Dieu crée, transforme chacun de ses actes en action de grâce continuelle, s'unissant au merci que le Christ rend éternellement au Père. À l'inverse, l'orgueil y est dénoncé comme « la plus terrible ingratitude envers Dieu »[46]. Cette gratitude vécue dans la Volonté divine est moins une émotion qu'un état — celui de la créature rentrée dans l'ordre de l'amour, où tout est reçu et tout est rendu.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la gratitude — la version pratique : nature, degrés, moyens concrets et pièges à éviter.
- Les erreurs fréquentes concernant la gratitude — les contresens à éviter sur la reconnaissance chrétienne.
- Comment grandir dans l'humilité — la racine humble d'où jaillit toute reconnaissance.
- Comment grandir dans l'adoration eucharistique — l'action de grâce vécue devant le Saint-Sacrement.
- Comment grandir dans la confiance — la gratitude confiante qui remercie d'avance.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1328. Le nom « Eucharistie » vient du grec eucharistein (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24) et eulogein, qui renvoient aux bénédictions juives (berakah) proclamant les œuvres de Dieu. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
1 5Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 106 (De gratitudine — la reconnaissance) et q. 107 (l'ingratitude). La reconnaissance y est traitée comme une vertu « annexe » de la justice : rendre au bienfaiteur l'honneur qui lui est dû. Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.
2 22Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), propos rapporté par sa sœur, Sœur Geneviève (Céline Martin), Conseils et Souvenirs, Éditions du Cerf (1ʳᵉ éd. 1952). Recueil de souvenirs notés par Céline, novice de Thérèse, parfois du vivant de la sainte. Citation usuelle : « Ce qui attire le plus de grâces du Bon Dieu, c'est la reconnaissance […] J'en ai fait l'expérience ; essayez et vous verrez. »
3 29 42Catéchisme de l'Église catholique, § 2637 : « L'action de grâce caractérise la prière de l'Église qui, en célébrant l'Eucharistie, manifeste et devient davantage ce qu'elle est. »
4Évangile selon saint Luc 1, 46-49 (le Magnificat), traduction liturgique officielle (AELF). Cantique de Marie à la Visitation, prière quotidienne de l'Église aux vêpres ; modèle achevé de l'action de grâce.
6Psaume 136 (135), 1, traduction liturgique officielle (AELF) : « Rendez grâce au Seigneur : il est bon, éternel est son amour. » Refrain de la « grande Hallel », type même du psaume d'action de grâce.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 2639. Distinction entre l'action de grâce (pour ce que Dieu fait) et la louange (pour ce qu'il est).
8 44Évangile selon saint Luc 17, 15-16, traduction liturgique officielle (AELF). La guérison des dix lépreux ; seul le Samaritain revient rendre grâce.
9Évangile selon saint Luc 17, 17-19, traduction liturgique officielle (AELF). « Tous les dix n'ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? […] Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé. »
10Première lettre de saint Paul aux Thessaloniciens 5, 16-18, traduction liturgique officielle (AELF). Triade fondatrice : joie, prière, action de grâce, présentées comme « la volonté de Dieu ».
11Première lettre aux Thessaloniciens 2, 2 : Paul rappelle les souffrances et les outrages essuyés à Philippes avant d'évangéliser Thessalonique (cf. Ac 16, 22-24 ; 18, 1-5). Il écrit en apôtre éprouvé, au cours de sa mission — non en prisonnier.
12Lettre de saint Paul aux Éphésiens 5, 20, traduction liturgique officielle (AELF). L'action de grâce « en tout temps et à propos de tout » comme marque de la vie dans l'Esprit.
13Lettre de saint Paul aux Colossiens 3, 17, traduction liturgique officielle (AELF). Tout acte chrétien est à accomplir « en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père ».
14Lettre de saint Paul aux Philippiens 4, 6, traduction liturgique officielle (AELF) : « En toute circonstance, priez et suppliez, en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. »
15Première lettre aux Corinthiens 4, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » — fondement scripturaire de la gratitude comme reconnaissance du don.
16 40Saint Antoine le Grand (v. 251-356), Philocalie des Pères neptiques, éd. du Cerf, 2019, tome A1, n° 2, p. 44. Comparaison des épreuves de la providence aux remèdes amers du médecin : refuser à Dieu la gratitude dans la peine serait aussi absurde que refuser de remercier le médecin pour un remède désagréable.
17Saint Basile de Césarée (329-379), Homélie IV, Sur l'action de grâce (Homilia de gratiarum actione), texte grec Patrologia Graeca 31, 217-237 ; trad. fr. dans Homélies, discours et lettres choisis de saint Basile le Grand, trad. abbé Auger, Guyot, Lyon, 1927, p. 130-145. L'homélie développe 1 Th 5, 16-18 pour montrer qu'il est possible de rendre grâce « en toutes choses », y compris dans l'épreuve.
18Saint Jean Chrysostome (v. 349-407), dernières paroles avant sa mort en exil à Comana du Pont (407), rapportées par son biographe Pallade d'Hélénopolis, Dialogue sur la vie de saint Jean Chrysostome. Forme grecque traditionnelle : Δόξα τῷ Θεῷ πάντων ἕνεκεν — « Gloire à Dieu pour tout ». La formule est demeurée dans l'Orient chrétien comme un sommet de l'action de grâce.
19Saint Augustin (354-430), De gratia et libero arbitrio et controverse anti-pélagienne ; Augustin reprend constamment 1 Co 4, 7 (« Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? ») comme argument décisif contre l'orgueil de Pélage, fondant la gratitude sur la reconnaissance que tout bien est don de Dieu. Cf. aussi Confessions, où toute l'œuvre est structurée comme une action de grâce adressée à Dieu.
20 41Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), Sermons sur le Cantique des cantiques, Sermon LI. Texte latin : « Ingratitudo ventus urens, siccans sibi fontem pietatis, rorem misericordiæ, fluenta gratiæ. » Trad. fr. d'après les Œuvres complètes de saint Bernard, trad. A.-L. Charpentier, Librairie Vivès, 1867, t. 4, p. 396.
21 38Saint François d'Assise (v. 1181-1226), Cantique de frère Soleil (ou Cantique des créatures), composé en ombrien vers 1225, l'un des plus anciens textes poétiques de la langue italienne. Texte intégral dans les Sources franciscaines ; cité par le pape François en exergue de l'encyclique Laudato si' (2015).
23Saint Ignace de Loyola (1491-1556), lettre à Simão Rodrigues, Rome, 18 mars 1542 : « L'ingratitude est le plus abominable des péchés […] l'oubli des grâces, des bienfaits et des dons reçus, et, comme telle, la cause, le commencement et l'origine de tous les péchés et de tous les maux. » Texte conservé dans la correspondance ignatienne (cf. Letters of St. Ignatius of Loyola, Georgetown / Woodstock).
24 37Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n° 43 : l'examen particulier commence par « rendre grâce à Dieu notre Seigneur pour les bienfaits reçus ». Édition de référence : Exercices spirituels, trad. É. Gueydan, DDB.
25Sainte Thérèse de Jésus (d'Avila) (1515-1582), poème « Nada te turbe », cité au Catéchisme de l'Église catholique, § 227 : « Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante : tout passe, Dieu ne change pas ; la patience obtient tout ; celui qui possède Dieu ne manque de rien : Dieu seul suffit. »
26Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), le saint Curé d'Ars, Pensées, éd. Artège, 2015, p. 18. L'avarice du cœur envers un Dieu « prodigue » jusqu'à la Croix et l'Eucharistie est dénoncée comme ingratitude.
27Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Lettre 196 (LT 196) à sa sœur Sœur Marie du Sacré-Cœur, septembre 1896 (proche du Manuscrit B) : « Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance. » Cf. Correspondance générale et Œuvres complètes, éd. du Cerf / DDB.
28Lettre de saint Paul aux Éphésiens 1, 12, traduction liturgique officielle (AELF) : être « à la louange de sa gloire » (in laudem gloriae eius). Expression dont sainte Élisabeth de la Trinité a fait le programme de toute sa vie spirituelle.
30Sainte Élisabeth de la Trinité (1880-1906), carmélite de Dijon, Œuvres complètes, éd. du Cerf, 1979-1980, p. 126. Reprise de l'expression paulinienne laudem gloriae (Ep 1, 12) : l'âme devenue « louange de gloire » est « toujours dans l'action de grâces ».
31 45Jésus à Gabrielle Bossis (1874-1950), Lui et moi. Entretiens spirituels, Beauchesne, t. 1, 1948, n° 240, p. 67. Écrits approuvés et largement diffusés. Remercier dès le matin pour le jour reçu.
32Mère Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951), augustine, Servante de Dieu (cause en béatification introduite en 1959), Écrits spirituels, éd. François-Xavier de Guibert, 2011, p. 96. Remercier Dieu de ses propres défauts non coupables, comme matière d'humilité.
33Livre de Job 1, 21, traduction liturgique officielle (AELF). Action de grâce de Job dépouillé de tout : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : que le nom du Seigneur soit béni ! »
34Bienheureux Frédéric Ozanam (1813-1853), fondateur des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, propos cité dans Joseph Tissot, L'Art d'utiliser ses fautes, Le Laurier, 1991, p. 26 : l'humble remercie Dieu au lieu de s'affliger de ses fautes non coupables, qui sont matière d'humilité.
35Évangile selon saint Jean 11, 41, traduction liturgique officielle (AELF). Au tombeau de Lazare, le Christ rend grâce avant le miracle : « Père, je te rends grâce de m'avoir exaucé. » Fondement de la gratitude anticipée.
36La Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 1, éditions Résiac, 2015, p. 21 : « L'orgueil est la plus terrible ingratitude envers Dieu. » L'orgueil — frère de l'ingratitude — y est désigné comme l'affront suprême envers le Donateur.
39 46Évangile selon saint Matthieu 10, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » — la gratuité reçue appelle la gratuité donnée.
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