De toutes les vertus, la force est celle que les saints ont le plus vécue avant de la définir, au feu des persécutions, sur les champs de bataille de l'âme, dans la longue patience des malades et des cloîtres. Le mot évoque d'abord le martyr qui ne plie pas devant le bourreau ; mais les saints en ont fait quelque chose de bien plus vaste : la vertu qui tient toutes les autres debout, la « fermeté de l'âme » qui permet d'oser de grandes choses pour Dieu et de supporter les plus dures sans s'effondrer. Le Christ n'a pas promis à ses disciples d'éviter l'épreuve ; il leur a promis de la traverser : « Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Jn 16, 33)[2].
Cet article ne cherche pas à donner une méthode, mais à faire entendre la voix des saints eux-mêmes : ce qu'ils ont écrit, prêché et surtout vécu de la force. On y croisera les héros de l'Ancien Testament et la mère des sept Maccabées ; le Christ et saint Paul, le héraut de la force ; les Pères et les docteurs qui l'ont définie avec précision, Augustin, Ambroise, Thomas d'Aquin ; la longue théorie des martyrs, d'Ignace d'Antioche à sainte Blandine de Lyon ; puis sainte Jeanne d'Arc, sainte Thérèse d'Avila à l'âme « déterminée », sainte Thérèse de Lisieux qui se sentait la vocation du guerrier, et les mystiques. Tous disent, à leur manière, une même chose : la vraie force n'est pas la dureté ni la violence, mais une fermeté paisible appuyée sur Dieu, et elle se déploie surtout là où l'homme se découvre faible.
Un fil traverse tous ces témoignages. La force des saints n'est jamais la confiance en soi du fort de ce monde : c'est la force « en celui qui me donne la force », celle qui « donne toute sa mesure dans la faiblesse »[3][4]. Et son acte le plus haut n'est pas d'attaquer, mais de tenir, d'endurer sans céder, jusqu'au martyre s'il le faut. C'est ce que les saints répètent sous mille formes, et que cet article rassemble.
Pour le chemin pratique, par quels moyens concrets la force grandit en nous, quelles sont ses deux contrefaçons (la lâcheté et la témérité) et ses fruits, voir l'article Comment grandir dans la force. Le présent article en est le pendant : non plus la méthode, mais la parole vivante des saints.
« Sois fort et courageux » : pourquoi les saints ont tant parlé de la force
Avant d'écouter chaque saint, il faut comprendre pourquoi ce thème revient si souvent sous leur plume. Trois raisons se croisent : une place unique dans l'édifice des vertus, la condition de combat de toute vie chrétienne, et une parole de Dieu sans cesse répétée à ses amis : « N'aie pas peur. »
Une vertu cardinale, racine et appui de toutes les autres
La force n'est pas une qualité parmi d'autres : elle est l'une des quatre vertus cardinales, ces « charnières » (cardo) sur lesquelles pivote toute la vie morale. L'Écriture elle-même les énumère :
« Les labeurs de la Sagesse produisent les vertus : elle enseigne la tempérance et la prudence, la justice et la force d'âme, et rien n'est plus utile aux hommes dans l'existence. » Livre de la Sagesse 8, 7[5]
Les saints ont vu en elle la vertu qui rend les autres praticables. À quoi sert de connaître le bien (prudence), de le vouloir pour autrui (justice), de modérer ses désirs (tempérance), si l'on n'a pas la force de tenir quand il en coûte ? « La force est la vertu morale qui assure dans les difficultés la fermeté et la constance dans la poursuite du bien », résume le Catéchisme ; elle « rend capable de vaincre la peur, même de la mort »[6]. Sans elle, les autres vertus restent des intentions. C'est pourquoi l'on peut dire, en synthèse de l'enseignement des saints, qu'elle est comme la gardienne des autres vertus : elle ne fait pas le bien à leur place, mais elle empêche la peur de les faire abandonner.
Le courage, condition de tout combat chrétien
Si les saints insistent tant, c'est qu'ils savent par expérience que la vie chrétienne est un combat. Saint Paul en a fixé l'image pour toujours :
« Enfin, puisez votre énergie dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l'équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable. » Lettre aux Éphésiens 6, 10-11[7]
Le Catéchisme le redit sans l'atténuer : « Il n'y a pas de sainteté sans renoncement et sans combat spirituel »[8]. Or qui dit combat dit besoin de force, non pour blesser, mais pour tenir le poste assigné. Les saints n'ont pas cherché l'épreuve ; ils s'y sont préparés, sachant qu'on accumule dans les jours faciles la provision de courage des jours difficiles.
« N'aie pas peur » : la parole que Dieu répète à ses amis
Une parole que Dieu adresse souvent à ses élus, dans toute l'Écriture, est une invitation à la force : « Ne crains pas. » Il le dit à Abraham, à Josué, aux prophètes, à Marie, aux Apôtres. À Josué entrant en Terre promise :
« Ne t'ai-je pas commandé : “Sois fort et courageux !” ? Ne crains pas, ne t'effraie pas, car le Seigneur ton Dieu sera avec toi partout où tu iras. » Livre de Josué 1, 9[9]
Toute la force des saints tient dans la fin du verset : « car le Seigneur ton Dieu est avec toi. » Leur courage n'est jamais une bravade : c'est la conséquence d'une présence. C'est pourquoi le psalmiste peut chanter sans forfanterie : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? »[10]. Saint Jean-Paul II n'a fait que reprendre ce cri biblique au seuil de son pontificat : « N'ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! »[11]
Force, courage, vaillance, fortitude : ce que les saints désignent
Un mot d'attention sur le vocabulaire, car les saints emploient des termes voisins. La force (lat. fortitudo) est le nom propre de la vertu cardinale ; le courage en désigne l'élan qui affronte le péril ; la vaillance ou la « virilité » (Vulgate : viriliter agite, « agissez en hommes », 1 Co 16, 13) en soulignent la fermeté ; l'endurance (grec hypomonè) en nomme l'acte le plus profond : tenir sous l'épreuve qui dure. Tous ces mots disent une seule réalité, une volonté ferme dans le bien, que rien n'ébranle, mais ils en éclairent des facettes différentes. Saint Augustin les unifiera en une définition surprenante : la force, dira-t-il, n'est au fond qu'une forme de l'amour.
La force dans la voix de l'Écriture, première école des saints
Les saints n'ont pas inventé la force : ils l'ont apprise dans l'Écriture, qu'ils méditaient nuit et jour. Avant d'être leurs maîtres, les figures bibliques de la vaillance ont été leurs modèles. Trois sources surtout les ont nourris : les héros de l'Ancienne Alliance, le Christ, et saint Paul.
Les héros de l'Ancienne Alliance : une force qui vient de la foi
L'Ancien Testament regorge de figures de courage : David désarmé devant Goliath, Judith, Daniel dans la fosse aux lions, les trois jeunes gens dans la fournaise. Les saints les ont tous médités. Mais ils ont remarqué un trait commun : leur force ne vient jamais de leur puissance propre, mais de leur foi. David le dit à Goliath : « Tu viens contre moi avec épée, lance et javelot, mais moi, je viens contre toi avec le nom du Seigneur des armées » (1 S 17, 45). La lettre aux Hébreux dresse la liste de ces vaillants : « Par leur foi, ils ont conquis des royaumes… retrouvé leurs forces après la maladie, montré du courage à la guerre » (He 11, 33-34) : leur force est un effet de leur foi.
Les premiers martyrs : la mère et les sept fils Maccabées
Avant même le Christ, l'Ancien Testament offre le premier grand récit de martyre pour la fidélité à Dieu : la mère et ses sept fils, suppliciés sous Antiochus pour avoir refusé de transgresser la Loi. Les saints y ont vu l'archétype de la force qui endure et de l'espérance en la résurrection. La mère, voyant mourir ses sept fils en un seul jour, « le supporta vaillamment parce qu'elle avait mis son espérance dans le Seigneur » :
« Je suis incapable de dire comment vous vous êtes formés dans mes entrailles. Ce n'est pas moi qui vous ai donné l'esprit et la vie [...] C'est le Créateur du monde [...] qui [...] vous rendra l'esprit et la vie, parce que, pour l'amour de ses lois, vous méprisez maintenant votre propre existence. » Deuxième livre des Maccabées 7, 22-23[12]
Le deuxième fils, expirant, lance au tyran le cri qui résume toute la force des martyrs : « puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle » (2 M 7, 9). Les saints ont compris que la force suprême n'est pas de tuer pour une cause, mais d'accepter de mourir pour Dieu, dans la certitude de la résurrection.
Le Christ : « Courage, je suis vainqueur du monde »
Le modèle absolu de la force, pour tous les saints, c'est le Christ, non d'abord dans ses miracles, mais dans sa Passion endurée. Il enseigne d'abord à ne pas confondre le vrai danger avec le faux :
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps. » Évangile selon saint Matthieu 10, 28[13]
Puis il donne, au seuil de sa Passion, la parole où les saints ont puisé leur courage aux pires heures :
« Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde. » Évangile selon saint Jean 16, 33[14]
La force du chrétien n'est donc pas de vaincre lui-même le monde, mais de s'unir à Celui qui l'a déjà vaincu. La lettre aux Hébreux montre le Christ endurant la Croix : « Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice »[15] : modèle suprême de la force qui endure, non par insensibilité, mais par amour.
Saint Paul, le héraut de la force
Aucun auteur du Nouveau Testament n'a parlé de la force comme saint Paul, qui l'a vécue dans les naufrages, les prisons et les flagellations. Ses exhortations sont devenues le bréviaire de tous les saints. Il commande la vaillance :
« Veillez, tenez bon dans la foi, soyez des hommes, soyez forts. » Première lettre aux Corinthiens 16, 13[16]
Mais il en révèle aussitôt le secret, qui renverse toute idée humaine de la force. Ayant supplié trois fois d'être délivré de son « écharde dans la chair », il reçoit cette réponse :
« Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. […] Car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. » Deuxième lettre aux Corinthiens 12, 9-10[17]
C'est la grande leçon que tous les saints reprendront : la force chrétienne ne s'oppose pas à la faiblesse, elle s'y déploie. D'où le cri de confiance, écrit de prison :
« Je peux tout en celui qui me donne la force. » Lettre aux Philippiens 4, 13[18]
Les Pères et les docteurs : définir ce que les martyrs vivaient
Pendant que les martyrs vivaient la force, les Pères et les docteurs ont entrepris de la penser. Ils ont repris la notion des philosophes (Platon, Aristote et Cicéron rangeaient déjà la fortitudo parmi les quatre vertus), mais ils l'ont transfigurée : la vraie force n'est plus la bravoure du guerrier, c'est l'amour de Dieu poussé jusqu'au bout.
Saint Augustin : la force est l'amour qui supporte tout pour Dieu
C'est saint Augustin qui a donné de la force la définition la plus profonde et la plus inattendue de toute la tradition. Cherchant ce qui unifie les quatre vertus cardinales, il répond : elles ne sont que quatre formes d'un même amour de Dieu. La force est l'une d'elles :
« La force, c'est l'amour supportant aisément toutes choses à cause de Dieu. » Saint Augustin, Des mœurs de l'Église catholique, I, 15, 25[19]
Ce déplacement est décisif pour comprendre tous les saints qui suivront. Si la force est une forme de l'amour, alors le plus aimant est le plus fort, et le martyr n'est pas un héros stoïque, mais un amoureux que rien ne sépare de l'objet aimé. « Qui nous séparera de l'amour du Christ ? » (Rm 8, 35), demandait déjà saint Paul.
Saint Ambroise et la christianisation des vertus cardinales
C'est saint Ambroise de Milan, maître de saint Augustin, qui a fait entrer les quatre vertus cardinales dans la tradition chrétienne en composant, sur le modèle de Cicéron, son traité Des devoirs (De officiis ministrorum). Il y montre que la vraie force n'est pas celle des armes : « meilleur est celui qui contient sa colère que celui qui prend une ville, car la colère trompe même les forts », écrit-il en citant les Proverbes (Pr 16, 32)[20]. La force du chrétien est d'abord une victoire sur soi, et elle est inséparable de la justice, sans quoi elle ne serait que violence. Ambroise enracine ainsi la vertu antique dans l'Évangile : le courage n'est chrétien que s'il sert le bien.
Saint Thomas d'Aquin : affronter et endurer
Le docteur qui a le plus précisément analysé la force est saint Thomas d'Aquin, qui lui consacre toute une série de questions de la Somme théologique (II-II, q. 123-140). Il distingue dans la force deux actes : « affronter » (aggredi) le danger, et « endurer » (sustinere) ce qu'on ne peut éviter. Et il établit un point capital, que tous les maîtres spirituels reprendront : des deux, l'endurance est le plus grand.
« L'acte principal de la force est d'endurer, c'est-à-dire de demeurer immobile dans les dangers, plutôt que d'attaquer. » Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 123, a. 6[21]
| Les deux actes de la force selon saint Thomas | Aggredi : affronter | Sustinere : endurer |
|---|---|---|
| Geste | Aller au-devant du péril, oser | Tenir bon sous l'assaut, ne pas céder |
| Vertus annexes | Magnanimité, magnificence | Patience, persévérance |
| Difficulté | Élan ponctuel et bref | Effort prolongé dans le temps |
| Rang | Acte second | Acte principal (a. 6) |
| Sommet | Sans objet | Le martyre (q. 124) |
Pourquoi l'endurance l'emporte-t-elle ? Saint Thomas en donne trois raisons : celui qui endure subit l'assaut d'un plus fort que lui, tandis que l'attaquant agit lui-même en position de force ; celui qui endure ressent déjà un danger présent, tandis que l'attaquant ne le voit qu'à venir, or il est plus difficile de ne pas être ébranlé par le présent que par le futur ; et endurer s'étend dans la durée, tandis qu'attaquer peut partir d'un mouvement subit[22]. C'est tout le réalisme de la vie spirituelle : la plupart de nos combats ne se gagnent pas par un coup d'éclat, mais par une fidélité qui dure.
Saint Thomas : le martyre, acte de la force qui montre le plus la charité
De là découle, chez saint Thomas, la grandeur unique du martyre. L'article 2 établit que le martyre est un acte de la force ; et l'article 3 précise : pris dans son espèce, il ne peut être le plus parfait entre les actes de vertu (endurer la mort n'est louable que parce qu'ordonné à un bien, la foi et l'amour de Dieu), mais entre tous les actes vertueux, il montre au plus haut point la perfection de la charité :
« Le martyre, entre tous les actes vertueux, montre au plus haut point la perfection de la charité. » Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 124, a. 3[23]
Le Catéchisme reprend cette doctrine : « Le martyre est le suprême témoignage rendu à la vérité de la foi… Le martyr rend témoignage au Christ mort et ressuscité, auquel il est uni par la charité »[24]. On retrouve ici la définition d'Augustin : le martyre n'est pas un exploit, c'est l'amour parvenu à son terme. La force, vertu apparemment guerrière, débouche ainsi sur le don total de soi.
La force au feu : la voix des martyrs
Ce que les docteurs ont défini, les martyrs l'ont écrit avec leur sang. Ils sont la preuve vivante que la force chrétienne n'est pas une théorie : leurs acta, souvent recueillis par des témoins oculaires, comptent parmi les plus anciens et les plus sûrs documents de l'Église. Leur voix, recueillie au seuil de la mort, est d'une netteté désarmante.
Saint Ignace d'Antioche : « le froment de Dieu »
Évêque d'Antioche, conduit à Rome pour y être livré aux bêtes vers l'an 110, saint Ignace écrit en chemin sept lettres bouleversantes. Loin de redouter la mort, il supplie les chrétiens de Rome de ne rien faire pour l'en priver :
« Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ. » Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Romains, IV, 1-2[25]
Sa force n'est pas une indifférence stoïque devant la souffrance, mais un désir, celui de s'unir au sacrifice du Christ jusqu'à devenir eucharistie à son tour. La force des martyrs, ici, a le visage de l'amour le plus ardent.
Saint Polycarpe : « Quatre-vingt-six ans que je le sers »
Disciple de saint Jean et évêque de Smyrne, saint Polycarpe est arrêté vieillard vers 155. Sommé par le proconsul de maudire le Christ pour avoir la vie sauve, il répond par ces mots, transmis par le plus ancien récit de martyre que nous possédions :
« Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a fait aucun mal : comment pourrais-je blasphémer mon Roi, celui qui m'a sauvé ? » Saint Polycarpe de Smyrne, Martyre de Polycarpe, IX, 3[26]
Toute la fidélité d'une vie tient dans ce calcul si simple : Dieu ne m'a jamais trahi en quatre-vingt-six ans ; ce n'est pas à l'heure de la mort que je le trahirai. La force de Polycarpe est celle de la constance, non l'éclat d'un instant, mais la cohérence de toute une existence.
Sainte Blandine et les martyrs de Lyon
En 177, sous Marc Aurèle, une quarantaine de chrétiens de Lyon et de Vienne sont suppliciés dans l'amphithéâtre des Trois Gaules. Parmi eux, une jeune esclave, Blandine, frêle et méprisée, devient la plus forte de tous. Sous la torture, elle ne sait répéter qu'une chose :
« Je suis chrétienne, et il ne se fait chez nous rien de mal. » Sainte Blandine, dans la Lettre des Églises de Lyon et de Vienne (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 1)[27]
Les témoins racontent que les bourreaux s'épuisèrent avant elle, et que ses compagnons voyaient « dans leur sœur Celui qui a été crucifié pour eux ». Voilà la force paulinienne en acte : la grâce « donne toute sa mesure dans la faiblesse », c'est la plus faible, l'esclave sans défense, qui tient quand les forts plient. Pour le récit complet de ce premier grand martyre des Gaules, voir Les martyrs de Lyon en 177.
Sainte Perpétue et sainte Félicité : « un autre souffrira en moi »
À Carthage, en 203, deux jeunes femmes (Perpétue, patricienne et jeune mère, et Félicité, esclave enceinte) affrontent les bêtes ensemble. Le journal de Perpétue, conservé dans la Passion de Perpétue et Félicité, est l'un des plus anciens textes écrits par une femme chrétienne. Félicité, en plein travail de l'accouchement dans sa prison, raillée par l'un des serviteurs des geôliers qui lui demande comment elle affrontera les fauves, répond :
« Maintenant, c'est moi qui souffre ce que je souffre ; mais là-bas, un autre sera en moi qui souffrira pour moi, parce que, moi aussi, je souffrirai pour lui. » Sainte Félicité, Passion de Perpétue et Félicité, 15[28]
C'est la formule exacte de la force chrétienne : ce n'est pas moi qui tiens, c'est le Christ qui tient en moi. « Je peux tout en celui qui me donne la force. » Les deux femmes entrèrent dans l'arène « le visage radieux » ; plus tard, après l'assaut de la vache, Perpétue releva Félicité en lui tendant la main.
Tertullien : « le sang des martyrs est une semence »
Témoin de ces persécutions, Tertullien en a tiré la grande loi de l'histoire de l'Église : la force confessée des martyrs n'est jamais stérile.
« Nous nous multiplions chaque fois que vous nous moissonnez : le sang des chrétiens est une semence. » Tertullien, Apologétique, ch. 50[29]
La force des martyrs, loin d'éteindre l'Église, l'a fait croître. C'est pourquoi les saints n'ont jamais vu dans le martyre une défaite, mais la victoire la plus féconde, celle où la faiblesse apparente terrasse la force du persécuteur.
La force des saints dans l'histoire : oser de grandes choses pour Dieu
Si l'endurance des martyrs est le sommet de la force, son autre acte, affronter, oser, a lui aussi ses grandes voix. Toute l'histoire de l'Église est traversée de saints qui ont entrepris pour Dieu des œuvres qui dépassaient leurs moyens, certains que « rien n'est impossible à Dieu » (Lc 1, 37).
Sainte Jeanne d'Arc : Dieu premier servi, une devise attribuée
Aucune sainte n'incarne la force qui ose comme Jeanne d'Arc (1412-1431), jeune paysanne illettrée qui releva un royaume avant d'être brûlée à dix-neuf ans. La tradition lui prête une devise, Messire Dieu premier servi, qui résume cette priorité donnée à Dieu en toutes choses[30]. Mais sa force la plus pure n'éclate pas sur les champs de bataille : elle éclate à son procès, seule face à des théologiens qui la harcèlent.
Et lorsque, par une question piège, on lui demande si elle est en état de grâce, espérant la prendre quelle que soit sa réponse, elle déjoue le piège par une parole d'une humilité et d'une force admirables :
« Si je n'y suis, Dieu m'y mette ; si j'y suis, Dieu m'y tienne. » Sainte Jeanne d'Arc, audience du 24 février 1431[31]
Sa force n'est pas l'audace d'une nature intrépide seulement : c'est la fidélité d'une conscience appuyée sur Dieu, qui ne cède ni à la peur du bûcher ni à la subtilité des docteurs.
Sainte Thérèse d'Avila : « ou souffrir ou mourir »
Réformatrice du Carmel, fondatrice infatigable parcourant l'Espagne malgré la maladie et l'opposition, sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) a fait de la force une condition de la vie d'oraison. Elle réclame des âmes résolues :
« Dieu, qui ne fait acception de personne, assiste toujours ceux qui sont courageux dans son service. » Sainte Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection, ch. 16[32]
Pour elle, le grand secret de la sainteté tient dans une « détermination déterminée » (una determinada determinación) à ne jamais s'arrêter en chemin, quoi qu'il arrive. Cette résolution, elle l'a poussée jusqu'à une devise restée célèbre, expression de son désir brûlant de Dieu : « Seigneur, ou mourir ou souffrir » (o morir o padecer)[33]. Et la force tranquille qui en découle, elle l'a inscrite sur le signet trouvé dans son bréviaire après sa mort :
« Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie ; tout passe ; Dieu ne change pas ; la patience obtient tout ; à qui possède Dieu rien ne manque : Dieu seul suffit. » Sainte Thérèse d'Avila, « Nada te turbe »[34]
Sa force n'est donc pas une crispation, mais une paix : celle de qui sait que tout passe et que Dieu seul demeure.
La force des petits : la voie de l'enfance n'est pas la voie de la faiblesse
On croit parfois opposer la force des héros à l'humilité des « petites âmes ». Les saints disent le contraire : la plus haute force est précisément celle qui ose être petite et faible devant Dieu, parce qu'elle s'appuie sur Lui seul. C'est la grande découverte de sainte Thérèse de Lisieux et de tous les maîtres de la confiance.
Sainte Thérèse de Lisieux : « la vocation du guerrier »
On a longtemps réduit sainte Thérèse de Lisieux (1873-1897) à une douceur fragile. Ses écrits révèlent une âme de feu, qui se sentait appelée à tous les combats à la fois :
« cependant je sens en moi d'autres vocations, je me sens la vocation de GUERRIER, de PRÊTRE, D'APÔTRE, de DOCTEUR, de MARTYR ; enfin, je sens le besoin, le désir d'accomplir pour toi Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques […] » Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrit B, f° 2 v° (septembre 1896)[35]
Or sa force ne s'est pas exercée par l'épée, mais par l'endurance la plus cachée : tenir, dans les derniers mois, à travers une terrible nuit de la foi où « tout a disparu », sans cesser de croire ni d'aimer. Sa « petite voie » n'est pas une voie de facilité : c'est la force de demeurer un tout-petit qui se laisse porter, là où l'orgueil voudrait se porter lui-même. Elle rejoint exactement saint Paul : « je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2 Co 12, 9).
La force dans la faiblesse : le grand renversement des saints
C'est le paradoxe que tous les saints finissent par dire d'une même voix : la vraie force n'est pas de ne pas être faible, mais de laisser Dieu être fort en nous. On peut le dire, en synthèse de tout ce qui précède : une fermeté tout unie à la mansuétude, où la douceur n'est pas la mollesse mais la marque de la vraie force[36].
La force qui s'emporte et se durcit trahit souvent une faiblesse qui se cache ; la vraie force, elle, peut se permettre la douceur, parce qu'elle n'a rien à prouver. Sur cette douceur qui est la marque, et non l'ennemie, de la vraie force, voir Que disent les saints sur la douceur.
Les mystiques : « Je suis la Force même »
Les grandes voix mystiques ajoutent une note ultime : la force que les saints reçoivent n'est pas seulement donnée par Dieu, elle est Dieu lui-même se faisant notre force. À sœur Josefa Menendez (1890-1923), Jésus a dit :
« J'ai de l'humilité pour ton orgueil. […] Je suis la Force même. » Jésus à sœur Josefa Menendez, Un appel à l'Amour[37]
Comme toute révélation privée, cette parole ne lie pas la foi, mais elle éclaire la pratique commune des saints : devant ma faiblesse, je n'ai pas à fabriquer une force que je n'ai pas, j'ai à puiser à Celui qui est « la Force même ». C'est exactement ce que l'Écriture chantait déjà : « Ma force et mon chant, c'est le Seigneur » (Ps 117 (118), 14), verset que le Catéchisme place au cœur de son article sur la force[38].
La force dans la Divine Volonté
Pour la spiritualité de la Divine Volonté, telle que la transmet le Livre du Ciel de Luisa Piccarreta, la force trouve sa source la plus haute. Vivre dans la Volonté de Dieu, ce n'est plus s'appuyer sur sa volonté propre, toujours fragile, toujours sujette à la peur, mais laisser la volonté toute-puissante de Dieu agir en soi. L'âme qui « vit dans le Vouloir Divin » ne tire plus sa force d'elle-même : elle participe à la force même de Dieu, comme la goutte d'eau prend la puissance de l'océan où elle se perd[39]. C'est l'accomplissement parfait du « je peux tout en celui qui me donne la force » de saint Paul : non plus seulement aidé par Dieu, mais agissant dans sa Volonté. Cette force-là n'est pas la dureté de la volonté tendue, mais la paix de la volonté remise, la même remise filiale qui est l'âme de la confiance et de l'abandon.
Que retiennent les saints de la force
Réunies, ces voix dessinent un même portrait, à mille lieues de la dureté qu'on prête souvent à la force. L'Écriture montre qu'elle vient de la foi et d'une présence, « le Seigneur est avec toi ». Le Christ et saint Paul révèlent qu'elle se déploie surtout dans la faiblesse et qu'elle s'unit à un Vainqueur déjà victorieux. Les docteurs (Augustin, Ambroise, Thomas) l'ont définie comme une forme de l'amour, dont l'acte le plus haut n'est pas d'attaquer mais d'endurer, jusqu'au martyre. Les martyrs (Ignace, Polycarpe, Blandine, Perpétue, Félicité) l'ont écrite de leur sang, prouvant que la grâce rend le plus faible plus fort que le bourreau. Jeanne d'Arc et Thérèse d'Avila montrent la force qui ose et qui persévère ; Thérèse de Lisieux et les mystiques, la force des petits qui laissent Dieu être fort en eux.
Surtout, une même conviction les traverse : la force chrétienne n'est jamais la confiance en soi. « De qui aurais-je crainte ? » chante le psalmiste, non parce qu'il est invincible, mais parce que « le Seigneur est ma lumière et mon salut ». C'est la consolation que la voix des saints adresse à tout cœur craintif : la force n'est pas un tempérament réservé aux natures intrépides, mais une grâce offerte à tous, et qui grandit précisément là où l'on se reconnaît faible. « Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. »
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la force, le pendant pratique de cet article : la nature de la force comme vertu cardinale, ses deux actes (affronter et endurer), ses deux ennemis (la lâcheté et la témérité), les moyens concrets des saints pour la faire croître, et ses fruits.
- Les martyrs de Lyon en 177, le récit complet de sainte Blandine et de ses compagnons, premier grand témoignage de la force des martyrs en Gaule.
- Que disent les saints sur la persévérance, la part de la force tournée vers la durée : tenir le bien commencé jusqu'au bout.
- Que disent les saints sur la patience, la vertu sœur, qui supporte le mal présent sans s'abattre ; les saints sont souvent forts et patients ensemble.
- Que disent les saints sur l'espérance, la vertu théologale qui appuie la force sur les promesses de Dieu et la garde du désespoir.
- Que disent les saints sur la foi, la racine d'où jaillit la force des martyrs : « par la foi… ils ont montré du courage à la guerre » (He 11).
- Que disent les saints sur la douceur, la vertu jumelle de la force, où douceur et fermeté se rejoignent.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1831 : les sept dons du Saint-Esprit : sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété et crainte de Dieu (cf. Is 11, 1-2). Sur le don de force, cf. saint Thomas, Somme théologique, II-II, q. 139, a. 1 : il donne « une fermeté d'âme » qui dépasse la mesure de la vertu acquise, notamment pour parvenir au terme de l'œuvre commencée.
1Évangile selon saint Jean 16, 33, traduction liturgique officielle (AELF) : « Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Vulgate : confidite, ego vici mundum). Dernière parole du discours après la Cène.
2 14Lettre aux Philippiens 4, 13, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je peux tout en celui qui me donne la force » (Vulgate : omnia possum in eo qui me confortat). Paul écrit de prison, ayant appris à vivre dans l'abondance comme dans le dénuement.
3 18Deuxième lettre aux Corinthiens 12, 9-10, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. […] Car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » (Vulgate : virtus in infirmitate perficitur). Réponse du Christ à Paul sur l'écharde dans la chair.
4 17Livre de la Sagesse 8, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : la Sagesse « enseigne la tempérance et la prudence, la justice et la force d'âme, et rien n'est plus utile aux hommes dans l'existence ». Verset fondateur de la doctrine des quatre vertus cardinales, cité au CEC § 1805.
5Catéchisme de l'Église catholique, § 1808. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992 : « La force est la vertu morale qui assure dans les difficultés la fermeté et la constance dans la poursuite du bien. Elle affermit la résolution de résister aux tentations et de surmonter les obstacles dans la vie morale. La vertu de force rend capable de vaincre la peur, même de la mort, d'affronter l'épreuve et les persécutions. Elle dispose à aller jusqu'au renoncement et au sacrifice de sa vie pour défendre une juste cause. » Le paragraphe cite Ps 118, 14 : « Ma force et mon chant, c'est le Seigneur. »
6 38Lettre aux Éphésiens 6, 10-11, traduction liturgique officielle (AELF) : « Enfin, puisez votre énergie dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l'équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable. » Le passage déploie l'image des armes spirituelles (ceinture de la vérité, bouclier de la foi, casque du salut, glaive de l'Esprit).
7Catéchisme de l'Église catholique, § 2015 : « Le chemin de la perfection passe par la croix. Il n'y a pas de sainteté sans renoncement et sans combat spirituel (cf. 2 Tm 4). Le progrès spirituel implique l'ascèse et la mortification qui conduisent graduellement à vivre dans la paix et la joie des béatitudes. » Cf. § 2725 : « la prière est un combat. »
8Livre de Josué 1, 9, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne t'ai-je pas commandé : “Sois fort et courageux !” ? Ne crains pas, ne t'effraie pas, car le Seigneur ton Dieu sera avec toi partout où tu iras. » Injonction reprise en Dt 31, 6-8 et Jos 1, 6-7.
9Psaume 26 (27), 1, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? » Cf. Ps 27 (28), 7-8 : « Le Seigneur est ma force et mon rempart… Le Seigneur est la force de son peuple ».
10Saint Jean-Paul II, homélie d'inauguration du pontificat, place Saint-Pierre, 22 octobre 1978 : « N'ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! » Texte sur Vatican.va. Reprise du « Ne crains pas » biblique adressé aux élus de Dieu.
11Deuxième livre des Maccabées 7, 20-23 (traduction liturgique officielle, AELF) : « Leur mère fut particulièrement admirable et digne d'une illustre mémoire : voyant mourir ses sept fils dans l'espace d'un seul jour, elle le supporta vaillamment parce qu'elle avait mis son espérance dans le Seigneur. Elle exhortait chacun d'eux dans la langue de ses pères ; cette femme héroïque leur parlait avec un courage viril : "Je suis incapable de dire comment vous vous êtes formés dans mes entrailles. Ce n'est pas moi qui vous ai donné l'esprit et la vie [...] C'est le Créateur du monde [...] qui [...] vous rendra l'esprit et la vie, parce que, pour l'amour de ses lois, vous méprisez maintenant votre propre existence." » Le 2ᵉ fils proclame (v. 9) : « puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Premier grand récit de martyre et l'une des plus claires affirmations de la résurrection dans l'Ancien Testament.
12Évangile selon saint Matthieu 10, 28, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps. » Le Christ y déplace la crainte : la seule chose vraiment redoutable est de perdre Dieu, non de perdre la vie.
13Lettre aux Hébreux 12, 2, traduction liturgique officielle (AELF) : Jésus, qui « renonçant à la joie qui lui était proposée, a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice ». Le Christ est le modèle suprême de la force qui endure.
15Première lettre aux Corinthiens 16, 13, traduction liturgique officielle (AELF) : « Veillez, tenez bon dans la foi, soyez des hommes, soyez forts » (Vulgate : vigilate, state in fide, viriliter agite et confortamini).
16Saint Augustin (354-430), De moribus ecclesiae catholicae (Des mœurs de l'Église catholique), Livre I, ch. 15, n. 25 (PL 32, 1322) : Augustin définit les quatre vertus cardinales comme quatre formes d'un même amour de Dieu, « La tempérance est l'amour se donnant tout entier à ce qui est aimé ; la force, l'amour supportant tout aisément à cause de Dieu ; la justice, l'amour ne servant que ce qui est aimé… ; la prudence, l'amour discernant ce qui l'aide de ce qui l'entrave. » (Latin : « Fortitudo est amor omnia propter Deum facile perferens. »)
19Saint Ambroise de Milan (v. 339-397), Les Devoirs (De officiis ministrorum), Livre I, 21, 96, à propos de la colère : « Melior est autem secundum Salomonem, qui iracundiam continet, quam qui urbem capit ; quia ira etiam fortes decipit », « meilleur est, selon Salomon, celui qui contient sa colère que celui qui prend une ville ; car la colère trompe même les forts ». Premier traité chrétien à reprendre la doctrine cicéronienne des quatre vertus cardinales en la christianisant : la vraie force n'est pas celle des armes mais la victoire sur soi-même et le service du bien. Il cite Pr 16, 32 (AELF : « L'homme patient vaut mieux que le héros : mieux vaut maîtriser son humeur que prendre une ville »). Édition de référence : Les Devoirs, Les Belles Lettres.
20Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 123, a. 6 : « Principalior actus fortitudinis est sustinere, idest immobiliter sistere in periculis, quam aggredi », « L'acte principal de la force est d'endurer, c'est-à-dire de demeurer immobile dans les dangers, plutôt que d'attaquer. » Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.
21Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 123, a. 6, réponse à la 1ʳᵉ objection : trois raisons pour lesquelles endurer est plus difficile qu'attaquer : (1) celui qui endure est assailli par un plus fort (ab aliquo fortiori invadente), tandis que l'attaquant attaque lui-même en position de force ; (2) celui qui endure ressent déjà les dangers comme imminents (iam sentit pericula imminentia), tandis que l'attaquant les voit comme à venir, or il est plus difficile de ne pas être ébranlé par le présent que par le futur ; (3) endurer implique la durée (diuturnitatem temporis), tandis qu'attaquer peut partir d'un mouvement subit (ex subito motu). Les vertus annexes de la force se répartissent selon ses deux actes : magnanimité et magnificence (affronter), patience et persévérance (endurer) ; cf. q. 128 et q. 136-137.
22Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 124 : l'article 2 établit que le martyre est un acte de la force (« martyrium est fortitudinis actus ») ; l'article 3 répond que le martyre, pris dans son espèce, ne peut être le plus parfait entre les actes de vertu (« perfectissimus inter virtutis actus »), mais qu'« inter omnes actus virtuosos maxime demonstrat perfectionem caritatis », entre tous les actes vertueux, il montre au plus haut point la perfection de la charité.
23Catéchisme de l'Église catholique, § 2473 : « Le martyre est le suprême témoignage rendu à la vérité de la foi ; il désigne un témoignage qui va jusqu'à la mort. Le martyr rend témoignage au Christ mort et ressuscité, auquel il est uni par la charité. »
24Saint Ignace d'Antioche (v. 35-v. 110), Lettre aux Romains, IV, 1-2 (éd. Sources Chrétiennes 10 bis, Cerf ; trad. P. Th. Camelot) : « Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ. » Conduit d'Antioche à Rome pour y être livré aux fauves, Ignace supplie les chrétiens de Rome de ne rien faire pour empêcher son martyre, qu'il compare à une eucharistie. Le Catéchisme (§ 2473) cite cette supplication dans sa propre traduction : « Laissez-moi devenir la pâture des bêtes. C'est par elles qu'il me sera donné d'arriver à Dieu. »
25Martyre de saint Polycarpe, IX, 3 (éd. Sources Chrétiennes 10 bis, Cerf) : réponse de l'évêque de Smyrne au proconsul qui le presse de maudire le Christ, « Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a fait aucun mal : comment pourrais-je blasphémer mon Roi, celui qui m'a sauvé ? » Le récit, adressé par l'Église de Smyrne à celle de Philomélion vers 156, est le plus ancien acta martyrum conservé, rédigé par des témoins.
26Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, conservée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 1 (éd. Sources Chrétiennes 41, Cerf) : sous la torture, la jeune esclave Blandine « était remplie d'une telle force qu'ils se lassèrent… s'avouant vaincus », ne répétant que ces mots : « Je suis chrétienne, et il ne se fait chez nous rien de mal. » Ses compagnons « voyaient en leur sœur Celui qui a été crucifié pour eux ». Martyrs de Lyon, 177, sous Marc Aurèle. Voir l'article Les martyrs de Lyon en 177.
27Passion de Perpétue et de Félicité, 15 (éd. Sources Chrétiennes 417, Cerf) : à Carthage en 203, l'esclave Félicité, en plein travail de l'accouchement dans sa prison, répond à l'un des serviteurs des geôliers qui la raille, « Maintenant, c'est moi qui souffre ce que je souffre ; mais là-bas, un autre sera en moi qui souffrira pour moi, parce que, moi aussi, je souffrirai pour lui. » Les deux scènes de l'arène sont distinctes : l'entrée « le visage radieux » (18), puis, après l'assaut de la vache, la main tendue pour relever (20). Le journal de prison de Perpétue, intégré au récit, est l'un des plus anciens textes chrétiens écrits par une femme.
28Tertullien (v. 155-220), Apologétique, ch. 50 : « Plures efficimur quotiens metimur a vobis : semen est sanguis christianorum », « Nous devenons plus nombreux chaque fois que vous nous moissonnez : le sang des chrétiens est une semence », souvent cité « le sang des martyrs est une semence de chrétiens ». Témoignage de la fécondité de la force confessée jusqu'au martyre.
29Devise attribuée à sainte Jeanne d'Arc : la formule Messire Dieu premier servi n'a pas été retrouvée sous cette forme, ni sous la forme Oui, Notre Sire Dieu premier servi, dans la séance du 31 mars 1431 de l'édition de référence du procès de condamnation (Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, éd. P. Tisset, Société de l'histoire de France). Elle est donc présentée ici comme une devise prêtée à la sainte, conformément au Dictionnaire encyclopédique de Jeanne d'Arc de Pascal-Raphaël Ambrogi et Mgr Dominique Le Tourneau (Desclée de Brouwer, 2017), qui parle à son propos d'une citation célèbre prêtée à sainte Jeanne d'Arc.
30Sainte Jeanne d'Arc, audience du 24 février 1431 (3ᵉ séance publique, Rouen) : interrogée pour savoir si elle se savait en état de grâce, question piège, toute réponse devant la condamner, elle répond : « Si je n'y suis, Dieu m'y mette ; si j'y suis, Dieu m'y tienne. » Réponse restée célèbre pour son humilité et sa justesse théologique. Même édition Tisset.
31Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Le Chemin de la perfection, ch. 16 (thème récurrent du Livre de la Vie, ch. 13) : « Dieu, qui ne fait acception de personne, assiste toujours ceux qui sont courageux dans son service » ; la sainte y joint à ce courage l'humilité et une « sainte hardiesse », et exhorte à de « grands désirs » dans la vie d'oraison. Traduction française, Œuvres complètes (Éditions du Seuil, 1949 ; rééd. Cerf, 1995).
32Sainte Thérèse d'Avila, Vie, 40, 20 : « Señor, o morir o padecer » (« Seigneur, ou mourir ou souffrir »). La tradition carmélitaine cite souvent la devise sous la forme inversée « ou souffrir ou mourir ». Elle accompagne sa doctrine de la « détermination déterminée » (una determinada determinación, Chemin de la perfection, ch. 21) de ne jamais s'arrêter sur le chemin de l'oraison, quelles qu'en soient les difficultés.
33Sainte Thérèse d'Avila, poésie dite « Nada te turbe », trouvée dans son bréviaire après sa mort : « Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie ; tout passe ; Dieu ne change pas ; la patience obtient tout ; à qui possède Dieu rien ne manque : Dieu seul suffit » (Nada te turbe, nada te espante… solo Dios basta).
34Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Manuscrit B, f° 2 v° (septembre 1896), prière adressée à Jésus, remise à sa sœur Marie : « cependant je sens en moi d'autres vocations, je me sens la vocation de GUERRIER, de PRÊTRE, D'APÔTRE, de DOCTEUR, de MARTYR ; enfin, je sens le besoin, le désir d'accomplir pour toi Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques […] » (les […] marquent la coupe). Au terme de cet élan, elle découvre que sa vocation les résume toutes : « Ma vocation, c'est l'Amour ! » Éd. Manuscrits autobiographiques, Cerf / Office central de Lisieux.
35Saint François de Sales (1567-1622) : la formule « Rien n'est si fort que la douceur, rien n'est si doux que la vraie force », souvent mise sous son nom, n'a pas de source exacte établie dans ses œuvres, elle est absente de l'Introduction à la vie dévote, du Traité de l'amour de Dieu et des Lettres choisies. La phrase ci-dessus est donc une synthèse de l'article, sans attribution, dans l'esprit de sa doctrine de la douceur.
36Jésus à sœur Josefa Menendez (1890-1923), religieuse du Sacré-Cœur, Un appel à l'Amour : le message du Cœur de Jésus au monde, Œuvre du Sacré-Cœur, Les Feuillants, Poitiers (nouvelle édition, 131ᵉ mille), éd. 2014, p. 64, chapitre « Leçons et pardons de tous les jours » : dialogue du samedi 6 novembre 1920, à Josefa qui Lui demande l'humilité, Jésus répond « J'ai de l'humilité pour ton orgueil » ; à son aveu « Je suis aussi si lâche... si faible pour souffrir !... », Il répond « Je suis la Force même » (les […] du corps marquent cette réplique de Josefa entre les deux phrases ; lieu et verbatim vérifiés sur l'édition citée). Révélation privée : elle ne lie pas la foi mais éclaire la pratique commune des saints, devant sa faiblesse, l'âme puise sa force en Dieu seul.
37L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 28, 1er avril 1930 : à l'âme qui parcourt la Mer du divin Vouloir, Jésus dit que « tout ce que tu prends en Lui forme tes petites gouttes dans notre Mer » et que c'est « la Force dominante de notre Fiat » qui attire sa petitesse ; cf. tome 33, 12 mai 1934 : l'âme qui demeure dans la Volonté de Dieu a « en ton pouvoir : la Force, la Lumière, et ma Volonté Elle-même ». Le paragraphe ci-dessus en est la synthèse.
39