Dieu est-il un juge sévère qui punit ou un père indulgent qui pardonne tout ? Cette fausse alternative hante encore de nombreux catholiques. D'un côté, l'image d'un Dieu terrible brandissant son glaive au-dessus des pécheurs ; de l'autre, celle d'un Dieu si bienveillant qu'il ferme les yeux sur tout. Les deux représentations sont inexactes. Pire : les deux appauvrissent dramatiquement l'intelligence de Dieu.
La doctrine catholique enseigne que Dieu est pleinement juste et infiniment miséricordieux — et que loin de se contredire, ces deux attributs se révèlent être les deux faces d'un même Amour infini. La Justice divine n'est pas la sécheresse froide d'un comptable céleste ; la Miséricorde divine n'est pas la complaisance d'un être incapable de s'indigner. L'une et l'autre procèdent d'un seul et même Dieu qui est Amour (1 Jn 4, 8).
La colère de Dieu, thème omniprésent dans la Bible mais souvent esquivé dans la prédication contemporaine, est au cœur de cette harmonie. Loin d'être une survivance barbare de l'Ancien Testament, elle est, à bien y réfléchir, une bonne nouvelle : elle signifie que Dieu est assez bon pour ne pas être indifférent au mal. Un Dieu qui ne s'indignerait pas de l'holocauste, de la pédophilie, de la tyrannie ne serait pas un Dieu d'amour — il serait un Dieu de marbre.
Cet article cherche à réconcilier ces deux vérités, à comprendre comment la Rédemption est précisément le point de rencontre parfait entre Justice et Miséricorde, et à en tirer la conclusion qui doit nourrir toute vie spirituelle : Dieu ne veut que notre bonheur, et c'est précisément parce qu'il nous aime qu'il est juste.
Un faux dilemme : deux réductions qui appauvrissent Dieu
La tentation du Dieu purement vengeur
Une première réduction fait de Dieu un juge froid, prompt à punir, guettant le pécheur comme un greffier guette la faute. Ce Dieu là paralyse les consciences, produit la terreur et non l'amour filial, et finit par éloigner les âmes au lieu de les attirer. Il est la caricature vétérotestamentaire que les adversaires du christianisme n'ont jamais cessé d'agiter : un tyran oriental capricieux.
Cette caricature rate plusieurs évidences. L'Ancien Testament lui-même — où la colère de Dieu est omniprésente — est le même livre qui proclame que Yahvé est bon et qu'éternel est son amour (Ps 117(118), 1 — 117 selon la Vulgate, 118 selon l'hébreu), qui prophétise un Messie doux et humble, qui montre un Dieu qui préfère la miséricorde au sacrifice (Os 6, 6). La colère divine, dans la Bible, n'est jamais une passion arbitraire ; c'est la réaction de la Sainteté face au péché — ce qui est très différent.
La tentation du Dieu purement indulgent
La seconde réduction — plus répandue dans la prédication contemporaine — efface la justice au profit d'une miséricorde sans exigence. Dieu pardonne tout, toujours, quoi qu'il arrive. Le péché n'est pas grave. L'enfer est une métaphore. La justice est dépassée.
Cette vision, pourtant séduisante, est profondément injuste — envers les victimes d'abord. Un juge qui, le jour du verdict, déclare à l'assassin d'une famille entière : « Tu peux partir, je suis plutôt miséricordieux » — nous sommes indignés. Et nous avons raison. Un Dieu incapable de s'indigner du mal ne serait pas bon : ce serait un Dieu indifférent. Or l'indifférence est le contraire de l'amour.
Elle appauvrit aussi la Miséricorde elle-même. Si Dieu pardonne « de toute façon », sans que cela coûte quoi que ce soit à personne, alors la Croix du Christ est vide de sens. Si la justice est en Dieu, la peine due au péché doit être payée — c'est l'argument de saint Anselme — et c'est précisément ce que le Christ a accompli, par Amour.[1]
| Conception réductrice | Ce qu'elle affirme | Ce qu'elle efface | Conséquence spirituelle |
|---|---|---|---|
| Dieu uniquement vengeur | Justice sans miséricorde | L'amour paternel de Dieu | Terreur, scrupule, désespoir |
| Dieu uniquement indulgent | Miséricorde sans justice | La sainteté de Dieu, la gravité du péché | Licence morale, déni de la Croix |
| Doctrine catholique intégrale | Justice ET Miséricorde réconciliées dans le Christ | Rien | Espérance fondée, amour vrai |
Qu'est-ce que la Justice de Dieu ?
La définition classique : rendre à chacun ce qui lui est dû
Saint Thomas d'Aquin, reprenant la formule du juriste romain Ulpien, définit la justice comme « une volonté perpétuelle et constante d'accorder à chacun son droit ».[2] Le Catéchisme de l'Église catholique reprend cette définition : « La justice est la vertu morale qui consiste dans la constante et ferme volonté de donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû. »[3]
La justice implique donc deux choses inséparables : récompenser le bien et punir le mal. Une justice qui ne récompenserait que l'un en ignorant l'autre ne serait pas une vraie justice. L'Écriture est explicite sur ce point :
« Celui qui absout le coupable et celui qui condamne le juste sont tous deux en abomination à l'Éternel. » — Proverbes 17, 15[4]
Cette formule peut surprendre par sa dureté. Elle signifie que l'acquittement du coupable est lui-même une injustice : il méconnaît la victime, il banalise le mal, il ment sur la réalité. Un tribunal qui absout sans raison n'est pas miséricordieux — il est corrompu.
La justice divine porte sur l'homme pécheur
L'application de cette vérité à l'état de l'humanité est redoutable. Saint Paul le dit sans détour : « Il n'y a pas de juste, pas même un seul » (Rm 3, 10). « Tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu » (Rm 3, 23). Le salaire du péché est la mort — et pas seulement la mort physique, mais la séparation d'avec Dieu.[5]
Jésus lui-même enseigne que la colère n'injuste pas moins que le meurtre (Mt 5, 22), que quiconque insulte son frère sera passible du jugement — et il n'atténue pas : « il sera passible de la géhenne de feu ».[6] Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes — et saint Jean dit que prétendre ne pas avoir de péché est se tromper soi-même (1 Jn 1, 8) — nous reconnaissons mériter cette peine.
Saint Thomas est catégorique : « Le péché mortel mérite la peine éternelle de l'enfer. »[7] Dieu, dans sa justice, aurait très bien pu laisser l'homme à sa juste rétribution après le péché originel — et il serait demeuré parfaitement juste. Ce point est fondamental pour comprendre l'inouï de la Miséricorde.
Dieu « s'irrite en tout temps » : la colère divine dans la Bible
Le vocabulaire biblique de la colère divine est omniprésent, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament. « Dieu est un juste juge, Dieu s'irrite en tout temps », chante le psaume 7 (v. 12).[8] Saint Paul, loin de corriger ce tableau, confirme la réalité de la « colère de Dieu » contre tout ce qui s'oppose à la sainteté (Rm 1, 18 ; Rm 2, 5-8).
Certains — surtout depuis le XIXe siècle — ont voulu expliquer ces textes comme de purs anthropomorphismes à dépasser. Mais cette herméneutique bute sur un obstacle : Jésus lui-même parle de jugement, d'enfer, de perdition — en des termes souvent plus précis et plus sévères que les prophètes (Mt 10, 28 ; Mt 25, 41 ; Mc 9, 43-48). Le Nouveau Testament n'atténue pas la justice divine ; il lui donne son visage définitif.
La colère de Dieu est une réalité théologique — non pas la passion émotionnelle d'un être humain frustré, mais l'expression de la sainteté divine face au péché. Elle est la manifestation, dans le temps, de ce que Dieu est éternellement : saint, vrai, juste. « Dieu est-il injuste quand il donne libre cours à sa colère ? », demande Paul. Et il répond lui-même : « Pas du tout ! » (Rm 3, 5-6)[9]
Enfin, la catéchèse constante de l'Église enseigne que Dieu est un juge juste qui récompense le bien et punit le mal — vérité rappelée par le concile de Trente (session 6, décret sur la justification, ch. 16) et reprise par le Catéchisme (§§ 1021, 1039).[10]
La sainte colère — une bonne nouvelle !
Si Dieu est bon, il doit haïr le mal
Voici la clé pour comprendre pourquoi la colère de Dieu est une bonne nouvelle : aimer quelque chose implique nécessairement de haïr ce qui la détruit. Un père qui aime ses enfants doit s'indigner de la pédophilie. Quelqu'un qui aime le peuple juif doit avoir horreur de la Shoah. Il serait moralement aberrant de dire : « Auschwitz ? Oh, je ne vois pas le problème. Je suis quelqu'un de plutôt positif. »
Jésus le formule directement à Luisa Piccarreta :
« Pour aimer quelque chose, il est absolument nécessaire de détester les choses qui lui sont opposées. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 7, 29 avril 1906[11]
Et le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne :
« La lumière s'acquiert par la connaissance véritable que l'âme a d'elle-même, et de cette connaissance vient la sainte haine des ténèbres. » — Le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, chap. CXLV, §14[12]
Parce que Dieu aime l'homme — d'un amour infini — il ne peut que s'indigner de tout ce qui le blesse, le détruit, le prive de bonheur. C'est parce qu'il est Amour qu'il est Juste. Supprimer la colère de Dieu, c'est mutiler son amour.
Un Dieu qui n'est pas indigné ne serait pas aimant
Imaginons un tribunal où un juge, ce jour-là particulièrement bienveillant, gracie l'assassin de toute une famille. Les familles des victimes seraient terrassées. Et elles auraient raison d'être indignées : cette « miséricorde » est une injustice envers les victimes. Elle nie leur souffrance. Elle banalise leur mort. Elle dit implicitement que leur vie ne comptait pas assez pour qu'on la venge.
De même, un Dieu incapable d'être indigné par le mal ne serait pas un Dieu d'amour. Il serait un Dieu d'indifférence. Le Père Éternel lui-même, dans son message à Mère Eugénie Ravasio (révélation privée, non déclarée surnaturelle par l'Église), donne la mesure de ce que la miséricorde divine retient :
« Si Mon Cœur n'était pas fait ainsi, J'aurais déjà exterminé le monde autant de fois qu'il aurait commis de péché ! Tandis que, vous en êtes témoins, à chaque instant Ma protection se manifeste par des grâces et des bienfaits. » — Dieu le Père à Mère Eugénie Ravasio, Message de Notre Père, 1er cahier, 1er juillet 1932[13]
Dieu souffre de devoir châtier
Et voici peut-être le point le plus bouleversant : la colère divine, si elle est réelle, n'est pas froide. Dieu souffre de devoir déployer sa justice. Il ne la déploie pas avec satisfaction — il le fait à regret, poussé par l'amour même qui veut le salut des âmes.
« Conforme-toi à ma Justice, car Je ne peux plus la retenir. Ah ! L'homme est trop ingrat ! De tous côtés, il me contraint à le châtier. Il m'arrache lui-même les châtiments des mains. Si tu savais comme Je souffre quand Je déploie ma Justice. Mais c'est l'homme lui-même qui Me force. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 13 novembre 1899[14]
Et quelques semaines plus tôt :
« Ô homme, comme Je t'aime ! Si tu savais à quel point cela me chagrine d'avoir à te châtier ! Mais ma Justice m'y oblige. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 14 mars 1899[15]
Ce Dieu qui souffre de châtier n'est pas le Dieu vengeur de la caricature. C'est un père — un père qui, parce qu'il aime son fils, ne peut pas laisser son mauvais comportement impuni. Il souffre de devoir sévir, mais il sévit parce qu'il aime.
« Ce qui m'oblige à châtier les hommes, c'est l'Amour infini que J'ai pour eux et qui désire que tous soient sauvés. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 24 octobre 1899[16]
La Miséricorde divine : don gratuit, non dû
Définition : ne pas infliger la punition méritée
Si la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, la miséricorde est l'amour qui va au-delà du dû. Saint Thomas la définit comme la tristesse d'un cœur en présence du malheur d'autrui, qui pousse à y remédier — et en Dieu, cette tristesse devient un mouvement vers l'autre par grâce pure, non par dette.[17]
La miséricorde, dans l'ordre de la justice stricte, n'est pas obligatoire. Un créancier n'est pas tenu de remettre une dette ; un juge n'est pas obligé de gracier. Saint Paul est catégorique : après le péché originel, Dieu n'était en rien contraint de pardonner. Sa justice ne l'y obligeait pas :
« Que dire alors ? Y a-t-il de l'injustice en Dieu ? Pas du tout ! [...] Ainsi donc, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. » — Saint Paul, Romains 9, 14.18[18]
La Miséricorde divine est donc pure grâce — un don inouï, mérité par personne, accordé par pur amour. Cette gratuité en fait toute la grandeur.
La Miséricorde surpasse la Justice
Saint Thomas d'Aquin enseigne que la miséricorde est la plus grande des œuvres de Dieu — non parce qu'elle annule la justice, mais parce qu'elle la dépasse par le haut : « L'œuvre de la miséricorde divine s'élève au-dessus de la justice, puisqu'elle lui donne plus que la justice ne requiert. »[19]
Le psalmiste chante ce dépassement : « Miséricorde et Vérité se sont rencontrées, Justice et Paix se sont embrassées » (Ps 84(85), 11 — 84 selon la Vulgate, 85 selon l'hébreu).[20] Ces quatre figures — Miséricorde, Vérité, Justice, Paix — ne s'excluent pas dans le dessein de Dieu : elles se rencontrent, elles s'embrassent. C'est ce baiser que toute l'histoire du salut prépare.
« Les flammes de la miséricorde Me brûlent. Je veux les répandre sur les âmes. » — Jésus à sainte Faustine, Petit Journal, §50[21]
« C'est seulement que Je veux châtier la terre. Le fait d'être en bonne relation avec ne fût-ce qu'une seule personne me rend désarmé et Je n'ai plus la force de mettre les châtiments en marche. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 15 mars 1900[22]
La parabole des ouvriers de la onzième heure
L'Évangile de Matthieu (20, 1-16) donne une illustration saisissante de la façon dont la miséricorde dépasse la justice sans la contredire. Un maître engage des ouvriers à l'aube en leur promettant un denier pour la journée. Il en engage d'autres à neuf heures, à midi, à trois heures, puis à cinq heures du soir. Quand vient le paiement, il commence par les derniers et leur donne... un denier. Les premiers, qui ont « porté le poids du jour et la chaleur », s'attendent à plus. Mais ils reçoivent le même denier.
Leur protestation est légitime au regard de la justice stricte. La réponse du maître est décisive : « Mon ami, je ne te lèse pas. N'as-tu pas conclu un accord avec moi pour un denier ? [...] Est-ce que ton œil est mauvais parce que je suis bon ? » (Mt 20, 13-15)[23]
La leçon est précise : le maître est juste — il donne à chacun ce qui avait été convenu. Mais il a le droit d'être plus que juste avec ceux qu'il veut. Sa générosité déborde la justice sans la violer. Il n'enlève rien à personne ; il donne davantage à certains — par pur don. C'est l'image même de la Miséricorde divine : elle ne supprime pas la justice, elle la transcende.
| Attente des ouvriers | Logique de la justice stricte | Logique de la Miséricorde |
|---|---|---|
| Être payé plus que les derniers | « Ils ont moins travaillé » | Le maître donne librement, au-delà du contrat |
| La même paie que convenu | Justice respectée | Justice accomplie |
| Protestation | « Ce n'est pas juste » | « Suis-je mauvais parce que je suis bon ? » |
Ce tableau résume le paradoxe évangélique : la miséricorde ne lèse pas la justice — elle la déborde. Et l'envieux de la générosité divine révèle qu'il a réduit Dieu à un comptable.
La Rédemption : là où Justice et Miséricorde s'embrassent
Un nœud théologique fondamental
La vraie difficulté — et c'est elle que saint Anselme de Cantorbéry expose longuement dans son Cur Deus Homo (Pourquoi un Dieu-homme ?, 1098) — est la suivante : si Dieu veut pardonner (c'est sa Miséricorde), il ne peut pas pour autant absoudre le coupable sans raison, car ce serait contraire à sa Justice.[24] « Celui qui absout le coupable est en abomination à l'Éternel » (Pr 17, 15). Comment Dieu peut-il à la fois pardonner et demeurer juste ?
Saint Alphonse de Liguori médite cette tension sous la forme d'un dialogue après le péché originel, dont voici la substance : Dieu ne veut pas perdre l'homme ; il faut qu'un Rédempteur se présente pour satisfaire à sa justice et racheter l'homme de la mort éternelle qu'il a méritée. Saint Bernard, contemplant ce mystère, y voit un débat s'élever entre la Justice divine — perdue si Adam n'est pas puni — et la Miséricorde — perdue s'il n'obtient pas son pardon. Le Seigneur tranche le différend en décidant qu'un innocent mourra pour sauver l'homme coupable : seul le Verbe éternel s'offre pour racheter l'homme par sa mort, car la majesté infinie offensée ne peut recevoir de digne réparation d'une simple créature, et sa Justice sera ainsi pleinement satisfaite.[25]
Ce texte est une clé théologique et spirituelle de premier ordre. La Justice et la Miséricorde ne sont pas des abstractions qui se combattent ; elles sont des expressions de l'amour unique de Dieu, tendues vers le même but — le salut de l'homme — et réconciliées par un acte d'amour infini : l'Incarnation du Fils.
La logique de la satisfaction : pourquoi le Christ ?
Saint Anselme pose le problème avec une rigueur remarquable. L'offense du péché est infinie — non parce que l'homme serait infiniment mauvais, mais parce que l'offense est proportionnée à la dignité de Celui offensé, qui est Dieu infini. Une réparation finie (celle de n'importe quelle créature) ne peut pas suffire à satisfaire une offense infinie.[26]
Mais l'offenseur est l'homme — il faut donc que ce soit l'homme qui répare. Et personne parmi les hommes ne peut offrir une réparation infinie.
La seule sortie : qu'un être qui soit à la fois homme (pour que la réparation vienne de l'humanité pécheresse) et Dieu (pour que la réparation ait une valeur infinie) prenne en charge la dette. C'est exactement ce que le Christ accomplit en mourant sur la Croix.[27]
En mots d'enfant : Jésus paie à notre place, parce que seul Dieu peut réparer une faute faite contre Dieu — et qu'il fallait un homme pour payer à la place des hommes.
« Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché, afin qu'en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu. » — Saint Paul, 2 Corinthiens 5, 21[28]
« Le péché, mépris d'un amour infini, ne pouvait être réparé que par un amour infini. Le Verbe de Dieu s'incarne pour que l'amour triomphe en lui et par lui. Jésus a acheté au Calvaire un double droit au prix de tout son sang : le droit, pour lui, de nous aimer malgré, ou à cause même de nos péchés, de notre indignité ; et le droit, pour nous, de l'aimer du fond de notre immense misère et de contempler ses attributs divins, y compris sa justice, dans sa miséricorde infinie. » — Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour, Téqui, 2007, p. 20-21[29]
La Rédemption réconcilie tout
Sur la Croix, la Justice est pleinement satisfaite : le prix du péché est payé, la dette est acquittée. Et c'est précisément parce que la justice est satisfaite que la Miséricorde peut se déverser sans retenue. « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à l'acquisition du salut par Notre Seigneur Jésus-Christ » (1 Th 5, 9).[30] « La preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. À plus forte raison, maintenant que le sang du Christ nous a fait devenir des justes, serons-nous sauvés par lui de la colère de Dieu » (Rm 5, 8-9).[31]
Cette réconciliation n'est pas seulement une réalité historique accomplie au Calvaire — elle se prolonge dans chaque célébration du sacrement de pénitence. C'est là que Justice et Miséricorde se retrouvent concrètement, pour chaque pécheur : la Justice est respectée (le péché est nommé, la contrition est requise, la satisfaction est imposée) ; la Miséricorde l'excède (le pardon est total, gratuit, immédiat). Le pape François, dans la bulle d'indiction du Jubilé de la Miséricorde, présente la miséricorde comme le visage que l'Église doit montrer au monde, et replace la Confession au centre comme le sacrement où le pécheur touche de ses mains la grandeur de la miséricorde et reçoit la paix intérieure.[32]
Et l'Église exprime cette vérité dans l'Exultet de la Vigile pascale : Heureuse faute d'Adam, qui nous a valu un si grand Rédempteur ! La justice divine a été si parfaitement réparée, avec un si ardent amour, que même la faute d'origine en devient — paradoxalement — la matière d'une action de grâce.
L'échange : prends-moi, et rachète-toi
Saint Anselme formule avec une acuité saisissante, dans le Cur Deus Homo (Livre II, chap. XX), l'échange par lequel le pécheur condamné est sauvé — le Père donnant son Fils, le Fils s'offrant lui-même :
« Qu'y a-t-il de plus miséricordieux que ceci : au pécheur condamné aux tourments éternels, qui n'a pas de quoi se racheter, Dieu le Père dit : prends mon Fils unique et donne-le pour toi ; et le Fils lui-même : prends-moi et rachète-toi ? » — Saint Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo, Livre II, chap. XX (traduction française du latin cité en note)[33]
Voyez l'échange : nous prenons le Christ, et nous nous rachetons par lui. La justice est satisfaite — non par nous, mais en nous et pour nous.
Dieu châtie par amour — la pédagogie du père
L'Écriture sur le châtiment paternel
La tradition biblique est cohérente sur un point : le châtiment divin est paternel, non vengeur. L'épître aux Hébreux cite explicitement le livre des Proverbes :
« Le Seigneur châtie celui qu'il aime et fouette tout fils qu'il accueille. » (He 12, 6 ; cf. Pr 3, 12)[34]
Et l'auteur continue : « C'est en vue de votre formation que vous endurez : c'est en fils que Dieu vous traite [...]. Certes, tout châtiment dans l'immédiat paraît non une joie mais une peine. Mais par la suite il produit pour ceux qui ont été ainsi formés un fruit de paix, la justice » (He 12, 7.11).[35]
Le Catéchisme enseigne que la Providence divine peut tirer un bien des conséquences d'un mal, même moral (§312).[36] Il n'y a aucune souffrance que Dieu n'ordonne pas, au moins permissivement, vers le bien de l'âme.
Dieu blesse pour guérir
Jésus explique à Luisa Piccarreta ce paradoxe de l'amour qui blesse pour guérir :
« Je blesse mes enfants afin de les guérir. Je les détruis afin de les ressusciter. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 25 octobre 1899[37]
Et il précise la logique de cette médecine divine :
« Mon Cœur déborde de tendresse. Mais, crois-Moi, les châtiments sont nécessaires. Et si tu ne veux pas que Je frappe un peu les créatures maintenant, plus tard tu Me verras les frapper beaucoup plus fortement, car elles vont M'offenser encore plus. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 14 octobre 1899[38]
La comparaison de Mariam Baouardy
Sainte Mariam Baouardy, la Petite Arabe (carmélite palestinienne, 1846-1878), résume l'ensemble dans une image bouleversante de vérité :
« Considérez un père qui aime son fils aîné. Plus il le corrige et plus il lui donne des plaies, plus il devient mauvais. Il doit l'envoyer en prison pour le sauver. » — Sainte Mariam Baouardy, Pensées de la petite Mariam, Éditions du Carmel, 2022[39]
La prison n'est pas un acte de vengeance du père — c'est son dernier recours d'amour. Il souffre d'y envoyer son fils. Mais le laisser continuer serait le perdre définitivement.
C'est exactement cela que Dieu fait en certaines circonstances. Le Père Thomas, dans une lettre à Jacques Fesch, exprime avec une précision remarquable comment vivre ce châtiment-là de l'intérieur :
« La justice de Dieu est inséparable de son Amour : si Dieu exige une réparation pour nos péchés, Il ne sépare jamais cette réparation du plus grand don qu'Il puisse nous faire : Lui-même, Son Fils bien-aimé, Jésus. » — Père Thomas, cité dans Jacques Fesch — Dans 5 heures je verrai Jésus, Jubilé, 1989, mardi 6 août 1957, p. 105-106[40]
Dieu juste parce qu'Il ne peut pas laisser le crime impuni
Henri-Marie Boudon résume l'enseignement classique avec une netteté qui peut désarçonner les modernes :
« De vrai, la qualité de pécheur demande de soi des souffrances ; car Dieu, qui est très juste, ne peut pas laisser le crime impuni : sa justice le châtie, soit en cette vie, soit en l'autre. » — Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix, Livre I, chap. IV[41]
C'est précisément pourquoi le Purgatoire est une expression de l'amour divin et non de sa vengeance : il achève la purification que la vie n'a pas accomplie. « Mais, comme la béatitude est réservée pour l'autre vie à ses bons serviteurs, il est donc nécessaire que leurs fautes soient châtiées en ce monde »[42] — et si elles ne l'ont pas été en ce monde, le Purgatoire les achève dans l'autre, par une justice qui est déjà en elle-même une miséricorde.
La purification comme salut, non comme vengeance
Le Saint Curé d'Ars, saint Jean-Marie Vianney, donne une image du cœur paternel de Dieu qui brise toute fausse représentation vengeur :
« Il y en a qui donnent au Père Éternel un cœur dur. Oh ! Comme ils se trompent ! Le Père Éternel, pour désarmer sa justice, a donné à son Fils un cœur excessivement bon : on ne donne pas ce qu'on n'a pas. » — Saint Jean-Marie Vianney, Pensées, Artège, 2015, p. 10-11[43]
La parabole de l'enfant prodigue : la Miséricorde au-delà de tout calcul
La parabole la plus célèbre sur la miséricorde divine — l'enfant prodigue (Lc 15, 11-32) — est souvent mal lue. On retient le père qui court, embrasse, fête. On oublie le contexte : le fils a réclamé sa part d'héritage de son vivant — acte profondément humiliant dans la culture de l'époque, équivalent à souhaiter la mort du père. Il a tout dilapidé avec des prostituées. Il a mangé avec des cochons. Saint Jean-Paul II, dans son encyclique Dives in Misericordia, a consacré à cette parabole sa méditation la plus longue, montrant qu'elle ne supprime pas la réalité du péché mais révèle comment Dieu y répond : par un amour qui recréé ce qui était perdu.[44]
Le retour calculé : la justice serait suffisante
Quand le fils revient, c'est d'abord par calcul (son soliloque intérieur le montre : « Chez mon père, même les serviteurs ont du pain en abondance », Lc 15, 17). Il revient pour gagner sa vie, non pour aimer son père. Il prépare même un discours soigneusement mesuré : « Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme un de tes serviteurs. » C'est un contrat qu'il propose — juste, humilié, mais un contrat.
Or la justice stricte lui aurait accordé exactement cela. Il a dilapidé sa part, qu'il revienne comme serviteur : cela eût été raisonnable, mérité, juste. Et cela aurait suffi à la conscience froide d'un Dieu-comptable.
Le père qui court : la miséricorde devance tout mérite
Mais le père court — avant que la confession soit prononcée, avant que la conversion soit prouvée, avant que la pénitence soit accomplie. Il court, il embrasse, il fête. Cette séquence renverse le calcul : le père donne non pas en proportion du mérite retrouvé, mais en proportion de l'amour qui n'a jamais cessé. « Il était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (Lc 15, 32).[45]
Jean-Paul II souligne que dans cette parabole, le fils reçoit plus qu'il ne demandait : il demandait la place d'un serviteur, il reçoit la robe, l'anneau et le veau gras — symboles de la dignité filiale restaurée. La miséricorde ne se contente pas de rendre ce qui était dû ; elle recréé, elle élève, elle excède.[46]
La justice serait : il a dilapidé sa part, qu'il revienne comme serviteur. Cela suffirait. La miséricorde dit : il était perdu, il est retrouvé ; il était mort, il revit — festoyons. La justice ne s'efface pas (le fils n'est pas restauré dans son premier rang légal) ; mais la miséricorde la transcende par un don qui écrase tout calcul.
Le fils aîné : la tentation de réduire Dieu à un comptable
Le personnage le plus révélateur est le fils aîné, celui qui n'est pas parti. Face à la fête, il s'indigne : « Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils est arrivé, celui qui a dévoré ton bien avec des prostituées, tu as tué pour lui le veau gras ! » (Lc 15, 29-30).
Juridiquement, il a entièrement raison. Sa protestation est la protestation de la justice stricte contre la générosité de Dieu. Et c'est précisément ce qui révèle sa pauvreté intérieure : il n'a jamais compris que servir un père c'est entrer dans son amour, non dans son contrat. Il avait le père tout entier disponible (« tout ce qui est à moi est à toi », v. 31), mais il vivait comme un salarié, non comme un fils.
Cette figure du fils aîné est celle de toute âme qui a réduit Dieu à un comptable et qui souffre de la générosité divine. Jean-Paul II y voit une mise en garde sérieuse : l'envieux de la miséricorde de Dieu envers autrui révèle qu'il ne connaît pas encore vraiment l'amour du Père.[47]
« Jésus prend sur lui nos fautes, et nous, nous faisons nôtres ses mérites. Et le Père nous reçoit comme si nous étions son Fils bien-aimé, par une infinie miséricorde, mais en toute justice. » — Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour, Téqui, 2007, p. 22[48]
Les âmes victimes : quand l'amour désarme la justice
Dieu cherche des corédempteurs
Un des aspects les plus saisissants des révélations privées concordantes est cet appel de Dieu à trouver des âmes qui s'offrent pour apaiser sa justice. Il s'agit de révélations privées, non déclarées surnaturelles par l'Église : elles sont citées ici comme des témoignages, non comme un enseignement du magistère. En mots simples : un « corédempteur », c'est un ami de Jésus qui accepte d'offrir ses souffrances avec lui pour aider les pécheurs à revenir vers Dieu. Le vocabulaire peut surprendre — comment une âme créée pourrait-elle désarmer Dieu ? Mais il s'agit d'une réalité spirituelle profonde que saint Paul formule avec audace : « Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps qui est l'Église » (Col 1, 24).[49]
« Je te le répète, abandonne-toi à mon Amour. Je veux que tu sois la victime de la divine Justice et le soulagement de mon Amour. Je t'immolerai, mais avec des flèches d'Amour. » — Jésus à la Servante de Dieu Josefa Menendez, Un appel à l'Amour, Œuvre du Sacré-Cœur, p. 65[50]
La logique spirituelle : amour réparateur, pas compensation juridique
Ces textes ne sont pas à lire dans une logique de transaction comptable — comme si l'offrande d'une âme compensait arithmétiquement des péchés dans un registre céleste. Ils expriment une réalité de communion dans l'Amour : l'âme qui souffre librement par amour pour Dieu et pour les pécheurs s'unit à la Passion du Christ, qui est le seul acte rédempteur. Elle participe au corps mystique du Christ souffrant.
Jésus le dit clairement à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta :
« Ma fille, comme Moi, tu es une victime. Que toutes tes actions brillent des mêmes intentions pures et saintes que les miennes afin que, en voyant ma propre image en toi, Je puisse librement t'inonder de mes grâces et, qu'ainsi ornée, Je puisse te présenter comme victime odorante à la divine Justice. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 4 juillet 1899[51]
En mots d'enfant : une « victime », c'est quelqu'un qui dit à Jésus : « Je veux bien souffrir un peu, par amour, pour ceux qui refusent de changer. » La victime est une âme qui dit : je donne mon consentement à souffrir pour ceux qui refusent de souffrir ; je complète, par amour, ce que la Rédemption réclame en chaque âme personnellement. Ce n'est pas Dieu qui a besoin d'une compensation — c'est l'âme victime qui entre librement dans la dynamique de la co-rédemption.
La vocation co-rédemptrice : vivre la réconciliation de la Justice et de la Miséricorde
L'existence même de cette vocation spirituelle est révélatrice de l'économie divine. Dieu n'impose pas la souffrance du dehors : il invite des âmes à entrer librement dans la Passion de son Fils, à compléter ce que la Rédemption réclame en chaque âme personnellement (cf. Col 1, 24). En mots d'enfant : Jésus a tout payé sur la Croix, mais il nous invite à l'aider — en offrant nos petites souffrances avec les siennes pour sauver les âmes. Ce n'est pas que la Rédemption du Christ soit insuffisante — elle est surabondante. C'est que le Christ a voulu associer l'homme à son œuvre salvatrice, comme le Père a voulu que le Fils lui-même souffre pour racheter, plutôt que d'absoudre par décret.
La logique co-rédemptrice est précisément le lieu où Justice et Miséricorde deviennent vécues de l'intérieur par une âme : l'âme victime dit oui à souffrir ce que les pécheurs refusent de souffrir — non par masochisme, mais par amour, parce qu'elle comprend que tout péché inflige une blessure dans le Corps mystique du Christ, et que l'amour veut réparer cette blessure. Elle entre ainsi dans le mouvement même de Dieu : qui est juste (prend la souffrance au sérieux), et miséricordieux (veut le salut de tous, au prix de tout).
Saint Paul résume cette réalité avec une audace qui n'a pas fini d'être méditée :
« Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps qui est l'Église. » — Saint Paul, Colossiens 1, 24[52]
La vocation des âmes victimes est donc le plus haut témoignage que Justice et Miséricorde ne s'opposent pas : elle est leur synthèse vivante dans une âme consentante, qui dit amen à la Croix du Christ jusqu'au bout.
Dieu ne veut que notre bonheur
La Justice est au service de l'Amour
Toute la réflexion précédente converge vers cette vérité fondamentale : la Justice divine n'est pas une fin en elle-même. Elle est au service d'une fin unique, celle que le Catéchisme exprime ainsi : « Dieu a tout créé pour l'homme [...] mais l'homme a été créé pour servir et aimer Dieu et pour Lui offrir toute la création ».[53] Tout — la création, la Rédemption, la Providence, les épreuves, les châtiments — est ordonné à ce dessein d'amour : que l'homme soit heureux de Dieu, éternellement.
L'Écriture l'exprime avec une densité incomparable : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes » (Pr 8, 31).[54] Et le Seigneur lui-même, par la bouche d'Ézéchiel, révèle ce que la Justice divine désire au fond d'elle-même :
« Dis-leur : je suis vivant ! dit le Seigneur, l'Éternel, ce que je désire, ce n'est pas que le méchant meure, c'est qu'il change de conduite et qu'il vive. » — Ézéchiel 33, 11[55]
Voilà la vérité ultime : toute la Justice divine, avec sa colère et ses châtiments, n'a qu'une seule finalité — que l'homme vive. Dieu ne se lève pas contre l'homme ; il se lève contre ce qui tue l'homme.
C'est parce qu'Il nous aime qu'Il est juste
Si Dieu est juste — si la colère divine est réelle, si le châtiment est possible — c'est en définitive parce que Dieu aime et que l'amour ne peut pas s'accommoder de la destruction de celui qu'il aime. Punir le péché, c'est prendre au sérieux la personne du pécheur : c'est dire que ses actes ont un poids, que sa liberté est réelle, que sa vie mérite qu'on ne la traite pas avec indifférence.
« Dieu est juste parce qu'il donne ce qu'il avait prévu » — mais il a le droit d'être miséricordieux, de donner plus que ce que la justice exige strictement. Et ce plus, c'est le Fils de Dieu livré pour nous sur la Croix.
Le Père Éternel dit à Mère Eugénie Ravasio (révélation privée, non déclarée surnaturelle par l'Église) ce qui pourrait être la synthèse de tout cet article :
« Ah ! que Je voudrais Me faire connaître comme le Père tout-puissant que Je suis pour vous […] : les aimer tous, leur donner Mes grâces, pardonner à leur repentir et surtout, ne pas les juger par Ma justice, mais par Ma Miséricorde, pour que tous soient sauvés et mis au nombre de mes élus. » — Dieu le Père à Mère Eugénie Ravasio, Message de Notre Père, 1er cahier, 1er juillet 1932[56]
« Dieu est Amour » : la dernière parole
Saint Jean donne la formule ultime : « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8.16).[57] Non pas : Dieu a de l'amour, ou Dieu aime parfois. Mais : Dieu est Amour. L'amour est son essence, son être même. Justice et Miséricorde ne sont pas deux attributs qui se tirent dans des sens opposés ; elles sont deux expressions d'un seul et même Amour infini.
La Justice dit : je t'aime assez pour prendre au sérieux ce que tu fais de ta liberté et de ta vie. La Miséricorde dit : je t'aime assez pour te donner plus que tu ne mérites, pour te sauver malgré toi-même. Et la Rédemption dit les deux ensemble : j'ai payé moi-même le prix de ta dette, pour être libre de t'aimer infiniment.
Voilà pourquoi la sainte colère de Dieu est une bonne nouvelle. Voilà pourquoi ses châtiments sont des gestes d'amour. Voilà pourquoi sa Miséricorde n'est pas de la complaisance mais un don vertigineux. Et voilà pourquoi la conclusion de toute contemplation de Dieu est toujours la même, depuis le commencement :
« Car Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » — Jean 3, 16[58]
Pour aller plus loin
- La réponse au mal et à la souffrance — Pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? Réponse catholique à l'argument athée du mal.
- L'Amour infini de Dieu dans la Rédemption — La Rédemption comme preuve suprême de l'amour divin.
- L'Amour de Dieu, le mal et l'enfer — Pourquoi un Dieu d'amour peut permettre le mal et l'enfer.
Notes et références
Saint Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo (1098) — résumé de l'argument du Livre II, chap. 6-11 (la satisfaction requise, Livre I, chap. XIX, ne peut être accomplie que par le Dieu-homme) ; il ne s'agit pas d'un verbatim mais d'une paraphrase. Traduction française in Anselme de Cantorbéry, Pourquoi Dieu s'est fait homme, Cerf (Sources Chrétiennes n° 91), Paris, 1963.
1Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, II-II, q. 58, a. 1, reprenant le juriste romain Ulpien, Digest. 1, 1, 10 : « constans et perpetua voluntas ius suum cuique tribuens » (« volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun son droit »). Édition Léonine, vol. IX, Rome, 1897.
2Catéchisme de l'Église catholique, §1807 : « La justice est la vertu morale qui consiste dans la constante et ferme volonté de donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû. » Édition de référence : Libreria Editrice Vaticana, 1997.
3Proverbes 17, 15. Traduction Louis Segond (1910).
4Romains 6, 23 : « Le salaire du péché, c'est la mort. » Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
5Matthieu 5, 22. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
6Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I-II, q. 87, a. 3, co. : « …quaecumque peccata avertunt a Deo, caritatem auferentia, quantum est de se, inducunt reatum aeternae poenae » (« tous les péchés qui détournent de Dieu en ôtant la charité entraînent par eux-mêmes la dette d'une peine éternelle »). Édition Léonine, vol. VII, Rome, 1892.
7Psaume 7, 12. Traduction Louis Segond (1910) : « Dieu est un juste juge, Dieu s'irrite en tout temps » (cf. aussi Ps 7, 12 dans la Vulgate : « Deus iudex iustus, et fortis, et patiens : numquid irascitur per singulos dies ? »).
8Romains 3, 5-6. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
9La formule « Dieu est un juge juste qui récompense le bien et punit le mal » ne se trouve, sous cette forme, dans aucun acte tridentin coté — et elle ne vient pas de Dives in Misericordia §12 (qui traite de la miséricorde révélée dans le Christ) : elle appartient à l'Écriture (Ps 7, 12 ; 2 Tm 4, 8 ; Rm 2, 6) et à la catéchèse constante de l'Église — cf. le concile de Trente, session 6 (13 janvier 1547), décret sur la justification, ch. 16 (DS 1529), et le Catéchisme de l'Église catholique, §1021 (jugement particulier) et §1039 (jugement dernier). Libreria Editrice Vaticana, 1997.
10L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 7, 29 avril 1906. Édition Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
11Le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, chap. CXLV, §14. Traduction française : Cerf, coll. Sagesses chrétiennes, trad. Lucienne Portier.
12Dieu le Père à Mère Eugénie Ravasio, Message de Notre Père, 1er cahier, 1er juillet 1932 (imprimatur de Mgr P. C. van Lierde, vicaire général de la Cité du Vatican, 13 mars 1989).
13L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 13 novembre 1899. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
14L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 14 mars 1899. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
15L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 24 octobre 1899. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
16Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, II-II, q. 30, a. 1 : la miséricorde est, selon saint Augustin (La Cité de Dieu, IX), la compassion du cœur devant la misère d'autrui, qui pousse à y remédier ; et I, q. 21, a. 3 : en Dieu, elle se trouve selon l'effet — dissiper la misère — non selon l'affection de tristesse. Édition Léonine, vol. VIII (II-II) et IV (I).
17Romains 9, 14.18. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
18Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, I, q. 21, a. 4 : en toute œuvre de Dieu se trouvent justice et miséricorde, l'œuvre de justice présupposant toujours une œuvre de miséricorde ; et Dieu, par surabondance de bonté, donne au-delà de ce qu'exige la proportion de justice. Cf. II-II, q. 30, a. 4 : en elle-même, la miséricorde est la plus grande des vertus. Édition Léonine, vol. IV (I) et VIII (II-II).
19Ps 84(85), 11 — 84 selon la Vulgate, 85 selon l'hébreu. Traduction liturgique française (Vulgate : Ps 84, 11 : « Misericordia et veritas obviaverunt sibi, iustitia et pax osculatae sunt »).
20Jésus à sainte Faustine Kowalska, Petit Journal — Journal de sainte Faustine, §50. Traduction française, Éditions Carmel, 2003.
21L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 15 mars 1900. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
22Matthieu 20, 13-15. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
23Saint Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo, Livre I, chap. XIX (sans satisfaction volontaire de la dette, Dieu ne peut passer le péché sous silence) et Livre II, chap. 6-11 (seul le Dieu-homme accomplit cette satisfaction). Traduction française in Anselme de Cantorbéry, Pourquoi Dieu s'est fait homme, Cerf (Sources Chrétiennes n° 91), Paris, 1963.
24 26Saint Alphonse de Liguori, Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Paris, Louis Vivès, 1876. Passage restitué en substance (paraphrase, non verbatim) : le débat entre la Justice et la Miséricorde divines est un motif classique de la tradition méditative sur le Psaume 84, 11 (« Justice et Paix se sont embrassées »).
25Catéchisme de l'Église catholique, §615 : « Par son obéissance jusqu'à la mort, Jésus a accompli la substitution du Serviteur souffrant. » Libreria Editrice Vaticana, 1997.
272 Corinthiens 5, 21. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
28Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour, Téqui, Paris, 2007, p. 20.
291 Thessaloniciens 5, 9. Traduction Louis Segond (1910).
30Romains 5, 8-9. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
31Pape François, Misericordiae Vultus — Bulle d'indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, 11 avril 2015, §§1, 17. Libreria Editrice Vaticana. Le §1 ouvre la bulle sur le Christ, visage de la miséricorde du Père ; le §17 développe longuement le sacrement de la Réconciliation (Carême vécu intensément, initiative des « 24 heures pour le Seigneur », appel aux confesseurs à être signe de la miséricorde du Père) : le sacrement donne de toucher de ses mains la grandeur de la miséricorde et procure au pénitent une véritable paix intérieure.
32Saint Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo, Livre II, chap. XX. Verbatim latin : « Nempe quid misericordius intelligi valet, quam cum peccatori tormentis aeternis damnato et unde se redimat non habenti Deus Pater dicit : accipe Unigenitum meum et da pro te ; et ipse Filius : tolle me et redime te ? » Traduction française in Anselme de Cantorbéry, Pourquoi Dieu s'est fait homme, Cerf (Sources Chrétiennes n° 91), Paris, 1963.
33Hébreux 12, 6 (citation de Proverbes 3, 12). Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
34Hébreux 12, 7.11. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
35Catéchisme de l'Église catholique, §312 : Dieu, dans sa providence toute-puissante, peut tirer un bien des conséquences d'un mal, même moral — comme le montre Joseph à ses frères (Gn 45, 8 ; 50, 20), et suprêmement dans la Rédemption tirée du meurtre du Fils de Dieu. Libreria Editrice Vaticana, 1997.
36L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 25 octobre 1899. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
37L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 14 octobre 1899. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
38Sainte Mariam Baouardy, Pensées de la petite Mariam, Éditions du Carmel, 2022, p. 25.
39Père Thomas, cité dans Jacques Fesch, Dans 5 heures je verrai Jésus, Jubilé, Paris, 1989, mardi 6 août 1957, p. 105-106.
40Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix, Livre I, chap. IV (passage « De vrai, la qualité de pécheur demande de soi des souffrances… »).
41Henri-Marie Boudon, Les Saintes voies de la Croix, Livre I, chap. IV (suite du même chapitre : « Mais, comme la béatitude est réservée pour l'autre vie à ses bons serviteurs… »).
42Saint Jean-Marie Vianney (Curé d'Ars), Pensées, Artège, Paris, 2015, p. 10-11.
43Saint Jean-Paul II, Dives in Misericordia (lettre encyclique, 30 novembre 1980), §§5-6 : méditation sur la parabole du fils prodigue comme révélation du visage du Père miséricordieux — §5 (Analogie), §6 (Mise en relief particulière de la dignité humaine). Libreria Editrice Vaticana. Le pape y montre que la joie du père dans la parabole naît non de la mesure du mérite retrouvé, mais de l'amour même — la fidélité paternelle qui précède et dépasse tout calcul de mérite ou de justice. Le fils reçoit plus qu'il ne demandait (robe, anneau, festin), signe que la miséricorde recréé et élève au lieu de simplement restituer.
44 46 47Luc 15, 11-32. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000. Cf. aussi Saint Jean-Paul II, Dives in Misericordia, §5-6, Libreria Editrice Vaticana, 1980.
45Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour, Téqui, Paris, 2007, p. 22.
48Colossiens 1, 24. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
49 52Jésus à la Servante de Dieu Josefa Menendez (cause ouverte le 26 novembre 1948), Un appel à l'Amour, Œuvre du Sacré-Cœur, Poitiers, 131e mille, p. 65.
50L. Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 4 juillet 1899. Centro Studi Luisa Piccarreta, Corato.
51Catéchisme de l'Église catholique, §358 : « Dieu a tout créé pour l'homme (cf. GS 12, § 1 ; 24, § 3 ; 39, § 1), mais l'homme a été créé pour servir et aimer Dieu et pour Lui offrir toute la création. » Libreria Editrice Vaticana, 1997.
53Proverbes 8, 31. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000. Ce verset est prononcé par la Sagesse divine — figure du Fils éternel — décrivant la délectation de Dieu dans la création de l'homme.
54Ézéchiel 33, 11. Traduction Louis Segond (1910). Ce texte est une réponse directe de Dieu à ceux qui disent que ses voies ne sont pas équitables (v. 17) : il affirme que sa justice consiste à vouloir la vie du pécheur, non sa mort.
55Dieu le Père à Mère Eugénie Ravasio, Message de Notre Père, 1er cahier, 1er juillet 1932 (imprimatur de Mgr P. C. van Lierde, vicaire général de la Cité du Vatican, 13 mars 1989).
561 Jean 4, 8.16. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
57Jean 3, 16. Bible de Jérusalem, Cerf, 2000.
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