Que disent les saints sur le détachement

Des Pères du désert aux mystiques du XXᵉ siècle, les saints parlent d'une seule voix sur le détachement. Florilège des grands maîtres — Augustin, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Ignace, François de Sales, Thérèse de Lisieux — et de leurs images inoubliables : l'oiseau et le fil, le « rien », « Dieu seul suffit ».

Ignispedia

Sur peu de sujets la voix des saints est aussi unanime que sur le détachement. Des Pères du désert aux mystiques du XXᵉ siècle, par-delà les siècles, les langues et les écoles, un même message revient : le cœur de l'homme est fait pour Dieu, et tout ce qui l'occupe ailleurs le laisse inquiet. « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi », écrivait saint Augustin au seuil de ses Confessions[1] ; douze siècles plus tard, sainte Thérèse d'Avila inscrivait sur son signet de bréviaire : « À qui possède Dieu, rien ne manque : Dieu seul suffit. »[2] Entre les deux, la même certitude, redite de mille manières.

Le chœur des maîtres du détachement — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cet article rassemble cette voix : ce que les saints, les docteurs et les mystiques ont dit du détachement, chacun avec son accent propre. Saint Jean de la Croix l'a chanté avec l'image de l'oiseau retenu par un fil ; sainte Thérèse d'Avila, avec son « Dieu seul suffit » ; saint Ignace, avec sa « sainte indifférence » ; saint François de Sales, avec ses alcyons maîtres de la mer ; sainte Thérèse de Lisieux, en osant se détacher jusqu'aux consolations de Dieu. Ce ne sont pas des théoriciens : ce sont des hommes et des femmes qui ont vécu ce qu'ils enseignent, et c'est ce qui donne à leurs paroles leur poids.

Le présent florilège ne traite pas du « comment » pratique — la nature du détachement, ses degrés, les moyens concrets de le faire croître et les pièges à éviter font l'objet de l'article Comment grandir dans le détachement, auquel on renvoie. Ici, on écoute les saints : on lit leurs textes, on suit la continuité de leur doctrine, et l'on voit comment chacun a éclairé une facette du même diamant. Pour les thèmes voisins, voir la pauvreté évangélique (le détachement appliqué aux biens), l'abandon à Dieu (son terme filial) et la charité (la vertu qu'il libère).

Pourquoi écouter les saints sur le détachement ?

Une doctrine vécue, non spéculée

Le détachement n'est pas une thèse que l'on démontre : c'est une expérience que l'on traverse. Les saints en parlent avec autorité parce qu'ils l'ont payé de leur personne — Jean de la Croix dans sa prison de Tolède, Thérèse d'Avila dans la fondation de ses couvents sans le sou, Thérèse de Lisieux dans la nuit de la foi de ses dix-huit derniers mois. Leur parole n'est pas un conseil de moraliste, mais le témoignage de voyageurs revenus du chemin. C'est pourquoi, sur ce sujet plus que sur d'autres, les écouter vaut mieux que raisonner seul.

Une étonnante unanimité

Mis bout à bout, leurs textes composent une seule symphonie. Le même constat — le cœur trop grand pour le monde — revient chez Augustin comme chez l'auteur de l'Imitation.

Cette unanimité n'est pas un hasard : elle vient de ce que tous écoutent le même Maître. Les saints ne font qu'amplifier une parole qui n'est pas d'eux.

Tous échos d'une parole du Christ

Avant les saints, il y a Jésus. Le détachement n'est pas une invention de la spiritualité monastique : c'est une exigence de l'Évangile, posée par le Christ lui-même comme une condition de la vie de disciple :

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 24[3]

Et plus radicalement encore : « Ainsi donc, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 33)[4]. Saint Paul, le premier, a tiré de sa rencontre du Christ la conséquence que tous les saints reprendront après lui :

« Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j'ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ. » — Épître aux Philippiens 3, 8[5]

Tout ce que les saints diront du détachement n'est qu'un commentaire vécu de ces paroles. On peut le vérifier en parcourant, siècle après siècle, leur grand chœur.

Les Pères : la racine ancienne du détachement

Saint Augustin : le cœur inquiet

Tout part, chez les Pères, d'un diagnostic : le cœur humain est une capacité de Dieu que rien d'autre ne comble. Saint Augustin (354-430) l'a formulé une fois pour toutes, et toute la tradition s'en souviendra :

« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, ch. 1[6]

Si le cœur est fait pour l'infini, alors tout attachement fini qui l'occupe le laisse, par définition, inquiet. Augustin en tire la loi que toute son expérience spirituelle confirme : le détachement et la vision de Dieu croissent ensemble — on voit Dieu à mesure qu'on meurt au monde, et Dieu se cache à mesure qu'on vit pour la créature[7].

Saint Jean Cassien et les Pères du désert : la pureté du cœur comme but

Les moines d'Égypte avaient fait du détachement le cœur de leur ascèse. Saint Jean Cassien (v. 360-435), qui rapporta leur sagesse à l'Occident dans ses Conférences, distingue avec une précision décisive le but (scopos) et la fin (telos) : la fin dernière est le Royaume, mais le but immédiat, sans lequel on n'y parvient pas, est la pureté du cœur — un cœur libéré de tout attachement désordonné :

« Notre but est la pureté du cœur, sans laquelle il est impossible que personne atteigne [le Royaume]. […] Pour elle, parents, patrie, honneurs, richesses, délices du monde, plaisir quel qu'il soit : tout nous est à mépris. » — Saint Jean Cassien, Conférences, I[8]

Tout l'effort ascétique des Pères tend donc à un seul point : « adhérer toujours à Dieu et aux choses divines », et tenir tout le reste « au second ou même au dernier rang »[9]. Saint Basile de Césarée (v. 330-379) posait la même exigence sans atténuation : « Il est impossible de devenir disciple du Seigneur pour celui qui s'attache à une chose de la vie présente. »[10]

Saint Diadoque et saint Pierre Damien : la racine de l'amour propre

Les Pères ont vite repéré que la dernière attache, la plus tenace, n'est pas aux biens mais à soi-même. Saint Diadoque de Photicé (Vᵉ siècle) ramène tout le détachement à un seul renversement :

« Celui qui s'aime soi-même ne peut aimer Dieu ; celui qui ne s'aime pas soi-même, à cause de la richesse surabondante de la charité divine, celui-là aime Dieu. » — Saint Diadoque de Photicé, La Perfection spirituelle[11]

Saint Pierre Damien (1007-1072) y ajoute une image physique : le désir des choses charnelles n'a plus « aucun espace où se répandre » dès lors qu'on a « mis tout son désir en Dieu », car ce feu « empêche l'amour de la chair d'y trouver la moindre place »[12]. Le détachement, déjà chez les Pères, n'est pas un vide pour le vide : c'est un feu qui en chasse un autre.

L'Imitation de Jésus-Christ : le grand classique du détachement

Aucun livre, après la Bible, n'a formé autant de chrétiens au détachement que l'Imitation de Jésus-Christ, ce traité anonyme du XVᵉ siècle traditionnellement attribué à Thomas a Kempis (v. 1380-1471). Sa force est de lier le détachement à la paix présente : il ne s'agit pas seulement de mériter le Ciel, mais de trouver dès maintenant le repos d'un cœur libre. Son constat est presque clinique :

« Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui-même. Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos ; mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent dans l'abondance de la paix. » — L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 6[13]

Frontispice de The Christian Pattern, or The Imitation of Jesus Christ (1710) — domaine public, Wikimedia Commons.

L'Imitation sait que le plus difficile n'est pas de quitter les choses, mais de plier sa volonté :

« Il est dur de renoncer à ses habitudes ; mais il est plus dur encore de courber sa propre volonté. » — L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 11[14]

Et elle prévient avec lucidité que les joies des sens trompent : « Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue. »[15] D'où son conseil, qui résume tout le livre : « Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l'amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles. »[16]

Saint Jean de la Croix : le docteur du détachement

Si un saint mérite le titre de docteur du détachement, c'est saint Jean de la Croix (1542-1591), réformateur du Carmel avec sainte Thérèse d'Avila et docteur de l'Église. Toute sa Montée du Carmel est une pédagogie du dépouillement, conduisant l'âme par la « nuit » jusqu'à l'union pure. Il a donné au détachement ses images les plus inoubliables.

L'oiseau retenu par un fil

Pourquoi se détacher même des petites choses ? Parce qu'un seul lien, si ténu soit-il, suffit à clouer l'âme au sol. C'est l'image la plus célèbre de toute la mystique chrétienne :

« Qu'importe que l'oiseau soit retenu par un fil léger ou par une corde ? Le fil a beau être léger, l'oiseau y reste pris comme à la corde, et tant qu'il ne l'aura pas rompu, il ne pourra prendre son vol. » — Saint Jean de la Croix, La Montée du Carmel, livre I, ch. 11[17]

Saint Jean de la Croix, gravure d'Arnold van Westerhout, 1719 — domaine public, Wikimedia Commons / Getty Research Institute.

La leçon est rude et libératrice : ce n'est pas la grosseur de l'attachement qui compte, mais le fait qu'il retienne. Une habitude minuscule, une vanité chérie suffisent à empêcher l'envol.

Le « rien » (nada)

Au cœur de la Montée, Jean de la Croix grave, au pied de son dessin du Mont de perfection, la doctrine du « rien » (nada) — une série de maximes paradoxales qui ne sont pas un éloge du néant, mais la logique de l'amour total :

« Pour parvenir à goûter le tout, n'aie de goût en rien. Pour parvenir à posséder le tout, ne veuille posséder rien. Pour parvenir à être tout, ne veuille être rien en rien. » — Saint Jean de la Croix, La Montée du Carmel, livre I, ch. 13[18]

Qui veut le Tout — Dieu — doit cesser de se contenter d'un quelque chose. Et Jean de la Croix prend soin de préciser que ce renoncement n'est pas une crispation triste, mais un acte d'amour : on renonce au goût des choses « pour l'amour de Jésus-Christ, lequel en cette vie n'eut et ne voulut avoir d'autre goût que de faire la volonté de son Père »[19].

Sainte Thérèse d'Avila : « Dieu seul suffit »

Réformatrice du Carmel, docteur de l'Église, sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) a uni dans sa vie une affection ardente pour ses amis et un détachement radical — preuve que les deux ne s'opposent pas. Dans le Chemin de la perfection, elle range le détachement de tout le créé parmi les trois choses qu'elle exige de ses sœurs, avec l'amour mutuel et l'humilité[20]. Pour elle, le détachement n'est pas une privation : c'est la condition pour se donner entièrement. Si nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour nous détacher des choses d'ici-bas et porter nos désirs vers le ciel, Dieu ne tardera pas à se donner à nous avec largesse[21].

Elle savait, par expérience, combien nous sommes « lents à nous donner entièrement à Dieu » : nous croyons nous livrer tout entiers, alors qu'en réalité nous gardons pour nous l'essentiel[22]. Tout son enseignement tient pourtant dans la prière qu'elle avait copiée et gardée dans son bréviaire, et qui est devenue l'un des sommets de la spiritualité du détachement :

« Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie ; tout passe, Dieu ne change pas. La patience obtient tout ; à qui possède Dieu, rien ne manque : Dieu seul suffit. » — Sainte Thérèse d'Avila, Poésie (« Nada te turbe »)[23]

Saint Ignace de Loyola : la sainte indifférence

Saint Ignace de Loyola (1491-1556) a donné au détachement sa formule la plus opérationnelle. Au cœur du Principe et Fondement des Exercices spirituels, il forge la notion de « sainte indifférence » : non la froideur, mais l'équilibre du désir devant tout ce qui n'est pas la fin dernière.

« Il est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées […] de telle manière que, de notre part, nous ne voulions pas plus la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l'honneur que le déshonneur, une vie longue qu'une vie courte ; et ainsi de tout le reste, ne désirant et ne choisissant que ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. » — Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n° 23[24]

L'indifférence ignatienne n'est pas l'absence de préférence, mais la subordination de toute préférence à la volonté de Dieu. C'est le détachement devenu méthode de discernement : on tient son cœur en équilibre pour qu'il puisse pencher uniquement du côté que Dieu indique.

Saint François de Sales : riche d'effet, pauvre d'affection

Évêque de Genève et docteur de l'Église, saint François de Sales (1567-1622) a popularisé un détachement praticable au milieu du monde : non quitter les biens, mais cesser d'y mettre son cœur. Dans l'Introduction à la vie dévote, il distingue d'un trait l'avoir et l'attachement :

Une image par maître : six métaphores du détachement — infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Être riche en effet et pauvre d'affection, c'est le grand bonheur du chrétien ; car il a par ce moyen les commodités des richesses pour ce monde et le mérite de la pauvreté pour l'autre. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 14[25]

Il l'illustre par deux images devenues classiques. Celle des alcyons, ces oiseaux qui font leur nid sur la mer sans jamais que l'eau y pénètre : « Votre cœur […] doit être comme cela, ouvert seulement au ciel, et impénétrable aux richesses […] ; qu'emmi les richesses il soit sans richesses et maître des richesses. »[26] Et celle, inoubliable, de l'apothicaire :

« Il y a différence entre avoir du poison et être empoisonné : les apothicaires ont presque tous des poisons […], mais ils ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu'ils n'ont pas le poison dedans le corps, mais dedans leurs boutiques ; ainsi pouvez-vous avoir des richesses sans être empoisonnée par icelles : ce sera si vous les avez en votre maison ou en votre bourse, et non pas en votre cœur. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 14[27]

Le détachement salésien est doux, mais exigeant : il loge la pauvreté du cœur dans la richesse de l'état, et démasque l'avarice, « fièvre prodigieuse qui se rend d'autant plus insensible qu'elle est plus violente et ardente »[28].

Sainte Thérèse de Lisieux : se détacher jusqu'aux consolations

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), docteur de l'Église, a porté le détachement à sa pointe la plus fine. Très jeune, elle avait compris que les créatures ne peuvent combler le cœur, et elle l'écrivait à sa sœur Céline comme à sa cousine Marie avec une ardeur pressante :

« Les créatures sont trop petites pour remplir le vide immense que Jésus a creusé en toi, ne leur donne pas de place dans ton âme… » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, lettre 93 (à Marie Guérin, 14 juillet 1889)[29]

« Oh ! ne laissons rien… rien dans notre cœur que Jésus ! » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, lettre 89 (à Céline, 26 avril 1889)[30]

Mais sa nouveauté est ailleurs. Là où beaucoup s'arrêtent au détachement des biens, Thérèse ose se détacher des douceurs de Dieu elles-mêmes — ne plus chercher les consolations de la prière, mais Dieu seul :

« Détachons-nous de la terre, volons sur la montagne de l'amour où se trouve le beau Lys de nos âmes… Détachons-nous des consolations de Jésus, pour nous attacher à Lui ! » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, lettre 105 (à Céline, 10 mai 1890)[31]

C'est le sommet du détachement, qu'elle vivra dans la nuit de la foi de ses derniers mois : aimer Dieu non pour ses dons, mais pour lui-même.

Les mystiques modernes : la même voix, jusqu'à nous

Le chœur ne s'est pas tu avec les grands docteurs. Les mystiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles redisent, parfois en termes brûlants, l'enseignement reçu.

Marthe Robin : « Dieu ne peut être comparé en rien aux créatures »

La vénérable Marthe Robin (1902-1981), fondatrice des Foyers de Charité, fait du détachement la condition même de l'union divine :

« L'entière mortification des sens, le détachement absolu du créé est indispensable à l'âme qui veut atteindre la divine union. […] Le créé tourmente et abaisse ; l'Esprit de Dieu purifie et sanctifie. » — Vénérable Marthe Robin, Journal[32]

Du vide à la plénitude : le mouvement décrit par les mystiques — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Et elle en donne la raison, qui rejoint exactement Augustin : « C'est au fur et à mesure que nous nous détachons du créé que nous jouissons des lumières divines, car Dieu ne peut être comparé en rien aux créatures. Il est bien à plaindre, celui à qui Dieu ne suffit pas. »[33]

Bienheureuse Conchita : faire le vide pour que Jésus se repose

La bienheureuse Conchita Cabrera de Armida (1862-1937), mère de famille et grande mystique mexicaine, ramène le détachement à son but positif — faire de la place :

« Travaillez sans vous lasser pour acquérir ce vide, afin que Jésus puisse venir véritablement se reposer en vous ! Soyons vides de tout ce qui n'est pas Dieu. » — Bienheureuse Conchita Cabrera de Armida, La Vie dans l'Esprit Saint[34]

Luisa Piccarreta : l'Amour cherche les âmes vides de tout

Dans la spiritualité de la Divine Volonté — vivre DANS la Divine Volonté, ce n'est pas seulement faire la volonté de Dieu : c'est recevoir sa Volonté pour qu'elle vive et agisse en nous, comme en Adam avant la faute, don du troisième Fiat révélé à Luisa —, le détachement prend une couleur nuptiale : il est l'espace que l'Amour vient occuper. Jésus le disait à la servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947) par une image saisissante :

« L'Amour veut trouver les âmes vides de tout. Autrement il ne peut les envelopper de son vêtement. […] Il ne peut vêtir l'âme que s'il la trouve totalement vide. Autrement, déçu, il doit se retirer. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 11, 28 août 1912[35]

Le détachement, dans cette lumière, n'est pas une perte mais un échange : on lâche le peu pour recevoir le Tout. « Toi, en ne voulant rien, tu veux tout », dit encore Jésus à Luisa : « voilà la finesse et l'astuce du véritable Amour. »[36] Et le terme du chemin rejoint la vie dans le Fiat divin : « Dans la mesure où tu te détacheras de tout ce qui n'est pas totalement mien, tu deviendras toujours plus plongée dans ma Volonté absolue. »[37]

Une image par maître : la grammaire commune du détachement

Mises côte à côte, les grandes métaphores des saints forment une véritable grammaire du détachement. Chacune éclaire la même vérité sous un angle différent.

MaîtreImage / formuleCe qu'elle enseigne
Saint AugustinLe cœur inquietLe cœur est trop grand pour le monde : sans Dieu, il ne se repose pas
Saint Jean CassienLa pureté du cœurLe détachement est le but immédiat sans lequel on n'atteint pas la fin
L'ImitationLe désir désordonnéDésirer une chose hors d'ordre, c'est aussitôt perdre la paix
Saint Jean de la CroixL'oiseau et le fil ; le nadaUn seul lien suffit à empêcher l'envol ; pour le Tout, ne tenir à rien
Sainte Thérèse d'Avila« Dieu seul suffit »À qui possède Dieu, rien ne manque
Saint IgnaceLa sainte indifférenceTenir son désir en équilibre pour ne choisir que Dieu
Saint François de SalesL'alcyon ; l'apothicairePosséder les biens sans en être possédé : sur eux, non en eux
Sainte Thérèse de LisieuxLa montagne de l'amourSe détacher jusqu'aux consolations, pour n'aimer que le Donateur

Ces images ne se contredisent jamais : elles se complètent. L'oiseau de Jean de la Croix dit l'urgence ; l'alcyon de François de Sales dit la manière ; le « Dieu seul suffit » de Thérèse d'Avila dit le terme. Toutes pointent vers un cœur libre, ordonné, disponible pour Dieu.

Ce que les saints ne disent pas : deux contresens écartés

Le vrai détachement purifie l'amour, il ne le supprime pas — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La voix des saints corrige aussi deux malentendus tenaces. Le détachement, tel qu'ils l'enseignent, n'est ni l'insensibilité ni le mépris des créatures.

Le détachement n'est pas la dureté du cœur

Aucun saint n'a confondu le détachement avec l'apathie. Le Christ détaché de tout a pleuré sur Jérusalem et sur le tombeau de Lazare ; sainte Thérèse d'Avila aimait ses amis d'une affection ardente. Le vrai détachement augmente la capacité d'aimer, parce qu'il en purifie l'égoïsme. Saint Augustin appelait la vertu ordo amoris, l'ordre de l'amour : se détacher, ce n'est pas cesser d'aimer les êtres, c'est cesser de les aimer plus que Dieu ou à la place de Dieu. Un cœur qui se durcit ne s'est pas détaché : il s'est rétréci.

Le détachement n'est pas le mépris du monde créé

Les saints ne maudissent pas la création : Dieu l'a vue « très bonne » (Gn 1, 31). Le détachement ne porte pas sur les créatures elles-mêmes, mais sur le désordre de notre attachement à elles. C'est tout le sens de l'image de François de Sales : on garde les biens « en sa maison ou en sa bourse, et non pas en son cœur »[38]. Maurice Zundel résumait ce paradoxe en renversant la définition courante de la liberté :

« Si je suis esclave de moi-même, je suis dans le pire des esclavages ! La seule liberté, c'est d'être libre de soi-même. » — Maurice Zundel, Un autre regard sur l'homme[39]

Le fruit unanime : la liberté, la paix, Dieu pour tout

Un cœur libre

Le fruit unanime : liberté, paix et Dieu pour tout — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Tous les saints s'accordent sur le fruit du détachement : la liberté. L'âme déliée n'est plus ballottée par ses désirs ni écrasée par ses pertes. Saint Vincent de Paul (1581-1660), le plus actif des hommes, en faisait l'expérience de chaque jour :

« Si nous voulons être en liberté, mortifions nos passions ; car le propre de la mortification est de donner le repos à l'âme, de sorte qu'elle est toujours contente de ce qui lui arrive et ne demande ni ne refuse rien. » — Saint Vincent de Paul, Saint Vincent de Paul par ses écrits[40]

Dieu pour tout

Le fruit ultime est que Dieu devient tout. Quand le cœur ne tient plus à rien, il découvre que rien ne lui manque, parce qu'il possède Celui qui contient tout. C'est le « Dieu seul suffit » de Thérèse d'Avila — non le cri d'un homme privé de tout, mais d'un homme comblé. Jésus en donnait à Luisa Piccarreta une image lumineuse, où le détachement aboutit à la transparence :

« Au fur et à mesure qu'elles se dépouillent, ma lumière les envahit et elles deviennent transparentes comme le cristal, de sorte que rien n'empêche la lumière de mon soleil de pénétrer en elles. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 26 avril 1899[41]

Voilà le terme vers lequel toutes ces voix convergent : non un appauvrissement, mais une plénitude — un cœur libre, traversé de lumière, à qui Dieu suffit. Pour passer de l'écoute des saints à la pratique, on lira Comment grandir dans le détachement.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint Augustin (354-430), Confessions, livre I, ch. 1 (« Fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te »). Texte latin de référence dans les Corpus Christianorum, Series Latina 27 ; traduction française couramment reçue.

    1 6
  2. Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), poésie dite « Nada te turbe », retrouvée dans son bréviaire après sa mort — d'où son nom de « signet ». Texte espagnol : « Nada te turbe, nada te espante, todo se pasa, Dios no se muda ; la paciencia todo lo alcanza ; quien a Dios tiene, nada le falta : solo Dios basta. » (d'après The Collected Works of St. Teresa of Avila, trad. Kavanaugh-Rodriguez, t. 3, ICS Publications, 1985). Édition française : Œuvres complètes, Cerf.

    2 23
  3. Évangile selon saint Matthieu 6, 24, traduction liturgique officielle (AELF), texte vérifié mot à mot sur aelf.org. Parallèle en Lc 16, 13.

    3
  4. Évangile selon saint Luc 14, 33, traduction liturgique officielle (AELF), texte vérifié mot à mot sur aelf.org. Conclusion du discours sur les conditions pour suivre le Christ.

    4
  5. Épître aux Philippiens 3, 8, traduction liturgique officielle (AELF), texte vérifié sur aelf.org. Le terme grec skybala (« ordures ») marque le radicalisme du choix paulinien.

    5
  6. Paraphrase de l'article, non citation verbatim : elle résume la doctrine augustinienne du cœur inquiet (Confessions, I, 1) et des degrés par lesquels l'âme monte vers la Sagesse (De la doctrine chrétienne, II, 7). L'ancienne référence au livre II, ch. 17, erronée, a été retirée.

    7
  7. Saint Jean Cassien (v. 360-435), Conférences, I, ch. 4 (Conférence de l'abbé Moïse, « De la fin et du but du moine » : le but immédiat — la pureté du cœur — et la fin dernière — le Royaume) et ch. 6 (« pour elle, parents, patrie, honneurs, richesses… : tout nous est à mépris »). Traduction française citée : Conférences I, Sources Chrétiennes 42 bis, Cerf (pagination de cette édition non recoupée dans cet audit).

    8
  8. Saint Jean Cassien, Conférences, I, ch. 8 (illustration de Marthe et Marie), Sources Chrétiennes 42 bis, Cerf (pagination de cette édition non recoupée dans cet audit) : le but premier est « d'adhérer toujours à Dieu et aux choses divines », tout le reste tenant le second ou le dernier rang.

    9
  9. Saint Basile de Césarée (v. 330-379), Petit recueil ascétique, éd. de Bellefontaine, 2013, p. 96 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    10
  10. Saint Diadoque de Photicé (Vᵉ siècle), La Perfection spirituelle (Cent chapitres sur la perfection spirituelle), passage sur l'amour de soi et l'amour de Dieu (substance confirmée sur la traduction anglaise de la Philocalie). Le numéro de chapitre et la pagination de l'édition citée (Migne, 1990, p. 20) n'ont pas été recoupés dans cet audit.

    11
  11. Saint Pierre Damien (1007-1072), L'héritage monastique, Saint-Léger Éditions, 2020, p. 48 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    12
  12. L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 6, § 1 (trad. Lamennais, vérifiée mot à mot). Œuvre anonyme du XVᵉ siècle, traditionnellement attribuée à Thomas a Kempis (v. 1380-1471).

    13
  13. L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 11, § 6 (trad. Lamennais, vérifiée mot à mot).

    14
  14. L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 20, § 7 (trad. Lamennais, vérifiée mot à mot) : « Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue. »

    15
  15. L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 1, § 4 (trad. Lamennais, vérifiée mot à mot) : « Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l'amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles. »

    16
  16. Saint Jean de la Croix (1542-1591), La Montée du Carmel, livre I, ch. 11, sur l'âme retenue par le moindre attachement comme l'oiseau par un fil. Œuvre rédigée vers 1579-1585.

    17
  17. Saint Jean de la Croix, La Montée du Carmel, livre I, ch. 13 — les maximes du « nada » (« Pour parvenir à goûter le tout… »), gravées au pied du dessin du Mont de perfection. Texte original espagnol : « Para venir a gustarlo todo, no quieras tener gusto en nada… »

    18
  18. Saint Jean de la Croix, La Montée du Carmel, livre I, ch. 13 : on renonce au goût des choses « pour l'amour de Jésus-Christ, lequel en cette vie n'eut et ne voulut avoir d'autre goût que de faire la volonté de son Père ».

    19
  19. Sainte Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection, ch. 4 : les trois choses qu'elle recommande à ses sœurs — l'amour mutuel, le détachement de tout le créé, et l'humilité. Édition : Œuvres complètes, trad. carmélitaine, Cerf.

    20
  20. Paraphrase de l'enseignement de sainte Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection, sur la promptitude de Dieu à se donner aux âmes qui font tout pour se détacher des choses d'ici-bas : la source exacte d'un verbatim n'ayant pas été retrouvée, le passage est présenté comme paraphrase, non comme citation.

    21
  21. Formule condensée (paraphrase), non verbatim : sainte Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection — nous croyons nous donner entièrement à Dieu alors que nous gardons pour nous l'essentiel. Source exacte non retrouvée.

    22
  22. Saint Ignace de Loyola (1491-1556), Exercices spirituels, n° 23, « Principe et Fondement ». Texte de référence : Exercices spirituels, trad. Édouard Gueydan, Desclée de Brouwer / Bellarmin, 1986.

    24
  23. Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 14, « De la pauvreté d'esprit observée entre les richesses ».

    25
  24. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 14, image des alcyons (martins-pêcheurs) dont le nid demeure impénétrable à la mer : le cœur doit rester « maître des richesses », sur elles et non en elles.

    26
  25. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 14, comparaison de l'apothicaire qui détient des poisons sans en être empoisonné.

    27 38
  26. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 14, sur l'avarice, « fièvre prodigieuse qui se rend d'autant plus insensible qu'elle est plus violente et ardente ».

    28
  27. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), lettres 93 (à Marie Guérin, 14 juillet 1889 : « Les créatures sont trop petites… ») et 89 (à Céline, 26 avril 1889 : « Oh ! ne laissons rien… rien dans notre cœur que Jésus ! ») — deux lettres distinctes, citées ici séparément. Textes vérifiés mot à mot sur l'édition en ligne des Archives du Carmel de Lisieux (LT 89, LT 93) ; édition de référence : Correspondance générale, Cerf / DDB.

    29 30
  28. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, lettre 105 (à Céline, 10 mai 1890 — et non juillet 1890). Texte vérifié mot à mot sur l'édition en ligne des Archives du Carmel de Lisieux (LT 105) ; édition de référence : Correspondance générale, Cerf / DDB.

    31
  29. Vénérable Marthe Robin (1902-1981), Journal : décembre 1929 - novembre 1932, Éditions Foyer de Charité, 2012, p. 37 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    32
  30. Vénérable Marthe Robin, Journal : décembre 1929 - novembre 1932, Éditions Foyer de Charité, 2012, p. 34 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    33
  31. Bienheureuse Conchita Cabrera de Armida (1862-1937), La Vie dans l'Esprit Saint, éd. de l'Emmanuel, 2009, p. 19 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    34
  32. Jésus à Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 11, 28 août 1912, entrée 11-32 (« L'amour transforme l'âme en Dieu, moyennant qu'elle soit vide de tout »). Édition Résiac / Lumen Luminis (« pour usage privé »), p. 46-47 ; passage vérifié.

    35
  33. Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 11, 24 février 1912, entrée 11-6 (« L'âme qui vit dans la Divine Volonté perd son tempérament et acquiert celui de Jésus »). Même édition, p. 14-15 ; passage vérifié.

    36
  34. Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 1, parole n° 5. Même édition, p. 116-117 ; passage vérifié. La progression du détachement vers la vie dans la Divine Volonté.

    37
  35. Maurice Zundel (1897-1975), Un autre regard sur l'homme, éd. Jubilé, 2005, p. 25 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    39
  36. Saint Vincent de Paul (1581-1660), Saint Vincent de Paul par ses écrits, Médiaspaul, 2003, p. 94 — pagination de l'édition citée non recoupée dans cet audit.

    40
  37. Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 26 avril 1899, entrée « La grandeur des âmes dépouillées ». Édition Résiac / Lumen Luminis (« pour usage privé »), p. 28 — pagination non recoupée dans cet audit. Tome, date et texte corroborés par l'édition anglaise (Book of Heaven, vol. 2, 26 avril 1899 : « they become just like crystals »).

    41