« Que disent les saints sur le combat contre la gourmandise ? » — la question semble la plus humble de toutes, comme si elle ne visait qu'un défaut de table, le travers du gourmet ou du gros mangeur. Les Pères y ont pourtant vu le premier des combats spirituels : celui par lequel commence toute ascèse, parce qu'il touche le plus élémentaire des appétits. Saint Paul n'a pas désigné le ventre comme une faiblesse à excuser, mais comme une idole possible : il pleure sur ceux « dont le dieu, c'est le ventre » (Ph 3, 19)[1]. Et le Christ lui-même, au seuil de sa mission, a livré son premier combat sur ce terrain : à la faim de quarante jours et à la suggestion de changer les pierres en pain, il répond que « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4).
Les saints n'ont jamais confondu la gourmandise avec le simple plaisir de manger, qui est bon et voulu par Dieu. Ils y ont vu un déplacement du cœur : faire de la nourriture une fin, chercher dans la table un repos et une consolation qui ne se trouvent qu'en Dieu, laisser le ventre commander à l'âme au lieu de la servir. C'est pourquoi la tradition monastique a nommé ce vice gastrimargia — littéralement la « folie du ventre » — et l'a placé en tête de la liste des huit pensées mauvaises : non parce qu'il serait le plus grave, mais parce qu'il est le plus enraciné dans la nature, et que de lui dépendent les autres. Selon le mot des moines, un ventre plein ne sait pas garder la chasteté.
Cet article rassemble la voix des saints sur le combat contre la gourmandise : comment ils en ont défini la nature, comment Grégoire le Grand en a distingué les cinq visages, comment l'Écriture en montre les ravages depuis le fruit défendu jusqu'au mauvais riche, pourquoi ils l'ont appelée la « porte » des autres vices, comment les moines du désert l'ont affrontée en premier, et quelles armes ils ont forgées contre elle. Le remède n'est jamais la haine du corps ni le mépris des dons de Dieu, mais leur contraire exact : le jeûne qui rend le gouvernail à l'esprit, la tempérance qui remet chaque appétit à sa place, et l'action de grâce qui reçoit la nourriture comme un don. On lira le versant de la chair dans Que disent les saints sur le combat contre la luxure, et la vertu qui couronne ce combat dans Que disent les saints sur la tempérance.
« Leur dieu, c'est leur ventre » : ce que les saints nomment gourmandise
La gourmandise n'est pas le plaisir de manger
Le premier soin des saints est de lever un malentendu : Dieu a fait la nourriture bonne, et le plaisir de manger fait partie de ses dons. Le Christ a mangé et bu au point qu'on l'accusait d'être « un glouton et un ivrogne » (Mt 11, 19)[2] ; il a changé l'eau en vin à Cana et multiplié les pains. La création est déclarée « très bonne », et l'Apôtre avertit ceux qui interdisent certains aliments : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter si on le prend dans l'action de grâce » (1 Tm 4, 4)[3]. Le péché ne réside donc pas dans l'aliment ni dans le plaisir qu'il procure, mais dans le désordre de l'appétit.
« Le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint. » — Lettre aux Romains 14, 17[4]
C'est ce déplacement que les saints traquent : faire de ce qui devait être un moyen — se nourrir pour vivre — une fin recherchée pour elle-même. « Les aliments sont pour le ventre, et le ventre pour les aliments », écrit saint Paul (1 Co 6, 13)[5] ; le drame commence quand l'homme inverse l'ordre et vit, lui, pour le ventre.
La définition de saint Thomas d'Aquin : un appétit désordonné
Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) a recueilli toute cette tradition dans la question 148 de la Secunda Secundae, entièrement consacrée à la gourmandise (De gula). Sa définition est nette : la gourmandise n'est pas le désir de manger et de boire, mais un désir déréglé de manger et de boire.
« La gourmandise ne désigne pas tout désir de manger et de boire, mais un désir déréglé. Or un désir est dit déréglé quand il s'écarte de l'ordre de la raison, dans lequel consiste le bien de la vertu morale. » — d'après Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 148, a. 1[6]
Le mot clé est déréglé (inordinatus). Thomas ne tient pas le boire et le manger pour des maux : l'appétit lui-même est voulu par Dieu pour conserver la vie. Le péché commence quand cet appétit franchit la mesure de la raison — soit par la quantité (manger trop), soit par la qualité (rechercher des mets trop recherchés ou trop apprêtés), soit par la manière (manger trop tôt, trop avidement). La gourmandise, précise-t-il, est un vice capital : non le plus grave des péchés, mais une source d'où d'autres découlent, parce que l'attrait du plaisir de la table entraîne l'âme à de nombreux déraillements[7].
Distinguer le besoin, le plaisir légitime et la gourmandise
Les maîtres spirituels insistent sur une distinction que la conscience embrouille volontiers, car la gourmandise excelle à se déguiser en besoin ou en convivialité.
| Disposition | Objet | Jugement spirituel |
|---|---|---|
| Besoin / nourriture nécessaire | Réparer les forces, conserver la vie et la santé | Voulu par Dieu : « tout est bon... pris avec action de grâce » (1 Tm 4, 4) |
| Plaisir légitime de la table | Goûter avec gratitude les dons de Dieu, la joie d'un repas partagé | Bon : le Christ a mangé et bu (Mt 11, 19) ; « mange avec plaisir ton pain » (Qo 9, 7)[8] |
| Gourmandise (gula) | Aimer, rechercher ou consommer manger et boire au-delà de la mesure de la raison | Péché : désir « déréglé » (Thomas), risque d'idolâtrie du ventre (Ph 3, 19) |
| Rigorisme / mépris des aliments | Rejeter par principe ce que Dieu a créé bon | Faux remède : condamné par l'Apôtre (1 Tm 4, 1-4) |
Lecture : la vertu de tempérance tient le juste milieu entre deux excès — la gourmandise qui cède sans mesure, et le rigorisme qui condamne ce que Dieu a fait bon. Le test n'est pas la quantité absolue, qui varie selon le travail, la santé et l'état de vie, mais la place du cœur : suis-je maître de mon appétit, ou son serviteur ?
Pourquoi les saints l'appellent le « premier combat »
C'est le moine Évagre le Pontique (v. 345-399) qui, le premier, a dressé la liste des huit « pensées » (logismoi) génératrices de tous les péchés, et il y place la gastrimargia — la gourmandise — en tête. Son disciple latin, saint Jean Cassien (v. 360-435), a transmis cette doctrine à l'Occident dans ses Institutions cénobitiques, dont le livre V est tout entier consacré à l'esprit de gourmandise (De spiritu gastrimargiae). Pour Cassien, ce n'est pas un hasard : on doit combattre d'abord le ventre, parce qu'il est la racine charnelle la plus immédiate, et qu'on ne peut espérer vaincre les passions plus subtiles tant qu'on est l'esclave de la plus grossière[9].
« Nous ne pourrons entrer dans le combat des luttes intérieures si nous n'avons d'abord triomphé, sur le terrain manifeste, de la gourmandise du ventre. » — d'après Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre V[10]
L'ordre est pédagogique : qui ne sait pas se priver d'un mets ne saura pas se priver d'une rancune, d'une vanité ou d'une convoitise. Le combat du ventre est l'école élémentaire de toute maîtrise de soi — l'alphabet de l'ascèse, avant la grammaire des vertus plus hautes.
Les cinq visages de la gourmandise
« Trop tôt, trop, trop cher, trop avidement, avec trop de recherche »
La plus célèbre analyse de la gourmandise vient de saint Grégoire le Grand (v. 540-604), pape et docteur, dans ses Morales sur Job. Il y observe que l'on ne pèche pas seulement par excès de quantité : on peut manger peu et pécher encore, par la manière. Il distingue cinq façons dont la gourmandise tente le cœur, que la tradition scolastique a retenues sous une formule latine en cinq adverbes.
« De cinq manières la gourmandise nous tente : tantôt elle devance l'heure du repas ; tantôt elle recherche des mets plus raffinés ; tantôt elle exige que les aliments soient apprêtés avec plus de soin ; tantôt elle excède la mesure dans la quantité ; tantôt elle brûle d'une ardeur excessive du désir. » — d'après Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXX, 18[11]
Le tableau suivant déplie cette grille, qui sert depuis quatorze siècles à l'examen de conscience.
| Manière (latin) | Traduction | Désordre visé | Exemple concret |
|---|---|---|---|
| Praepropere | Trop tôt | Le moment : devancer l'heure, ne pas savoir attendre | Grignoter sans cesse, manger par impatience plus que par faim |
| Laute | Trop richement | La qualité : exiger des mets délicats | Mépriser l'ordinaire, ne supporter que le raffiné |
| Nimis | Trop | La quantité : l'excès, la surcharge | Manger au-delà du besoin, jusqu'à la lourdeur |
| Ardenter | Trop avidement | La manière : la voracité, l'ardeur | Se jeter sur la nourriture, manger « comme un loup » |
| Studiose | Avec trop de recherche | L'apprêt : l'obsession du goût et de la préparation | Faire de la table une science et une idole |
Lecture : cette analyse libère du légalisme. On peut manger peu et être gourmand (par avidité ou par exigence) ; on peut manger davantage sans l'être (par besoin réel). Le péché n'est pas dans l'assiette mais dans le rapport du cœur à l'assiette.
Le piège du raffinement : la gourmandise des délicats
Saint Grégoire vise ici un travers que les âmes pieuses se croient souvent à l'abri : la gourmandise du « peu mais exquis ». On peut jeûner sur la quantité et pécher sur la qualité, exiger sans cesse mieux et autrement, transformer chaque repas en occasion de plainte ou de recherche. Comme le notait déjà la tradition monastique, le diable n'a pas tenté Adam par un festin, mais par un seul fruit : ce n'est pas la masse de nourriture qui perdit le premier homme, mais le désir déréglé d'une seule bouchée défendue[12]. La gourmandise la plus tenace n'est pas celle du glouton, mais celle, raffinée et inquiète, du délicat qui ne se contente jamais.
La gourmandise dans l'Écriture : d'Ève au mauvais riche
Le fruit défendu : la première bouchée
Les Pères ont lu la chute même à travers le prisme de la gourmandise. Le récit de la Genèse montre Ève considérant l'arbre défendu non d'abord comme une transgression abstraite, mais comme un objet de désir sensible.
« La femme s'aperçut que le fruit de l'arbre devait être savoureux, qu'il était agréable à regarder et qu'il était désirable, cet arbre, puisqu'il donnait l'intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. » — Livre de la Genèse 3, 6[13]
La tradition patristique a noté que la première désobéissance passa par la bouche, et que ce n'est pas par hasard si la Rédemption commence par un jeûne : le second Adam, au désert, refuse précisément ce que le premier avait saisi. Là où le ventre avait ouvert la porte au péché, l'abstinence du Christ la referme. Cette typologie commande toute la spiritualité du Carême : comme le chante la préface de Carême, le jeûne du corps est le remède qui réprime les vices.
Ésaü : un droit d'aînesse pour un plat de lentilles
Aucune figure n'a davantage servi aux saints à peindre la folie de la gourmandise qu'Ésaü, qui vendit son droit d'aînesse — sa bénédiction, son avenir, sa part de la promesse — pour un plat de lentilles, parce qu'il avait faim et ne voulait pas attendre.
« Ésaü répondit : "Je suis en train de mourir ! À quoi bon mon droit d'aînesse ?" ... Celui-ci mangea et but, puis il se leva et s'en alla. C'est ainsi qu'Ésaü montra du mépris pour le droit d'aînesse. » — Livre de la Genèse 25, 32-34[14]
La lettre aux Hébreux en fait l'avertissement type contre le profane qui sacrifie l'éternel à l'immédiat : « qu'il n'y ait pas de débauché ni de profanateur, comme Ésaü qui vendit son droit d'aînesse en échange d'un seul plat » (He 12, 16)[15]. C'est l'essence de la gourmandise : préférer la satisfaction présente du ventre à un bien infiniment plus grand.
« Les sépulcres de la convoitise » : Israël au désert
Le combat du désert offre aux Pères une autre image saisissante. Lassé de la manne, le peuple réclame de la viande avec une avidité telle que le lieu de leur châtiment fut nommé Qibroth-ha-Taava — « les sépulcres de la convoitise ».
« La viande était encore entre leurs dents, ils n'avaient pas fini de la mâcher que déjà la colère du Seigneur s'enflammait contre le peuple... On appela donc ce lieu Qibroth-ha-Taawa (c'est-à-dire : Tombeaux-de-la-convoitise) car c'est là qu'on enterra la foule de ceux qui avaient été pris de convoitise. » — Livre des Nombres 11, 33-34[16]
Le psaume 78 commente : ils tentèrent Dieu en réclamant à manger selon leur désir, et parlèrent contre lui (Ps 78, 18-19). La gourmandise y apparaît liée à la défiance : ne pas se contenter de ce que Dieu donne, exiger autre chose, et faire de l'appétit une révolte contre la Providence.
Le mauvais riche qui « festoyait brillamment »
Dans l'Évangile, le portrait le plus net du gourmand est celui du mauvais riche de la parabole de Lazare, dont le seul crime explicite est de festoyer chaque jour pendant qu'un pauvre meurt à sa porte.
« Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d'ulcères... » — Évangile selon saint Luc 16, 19-20[17]
Saint Jean Chrysostome, dès la première de ses Homélies sur Lazare, enseigne que le premier crime du riche fut « cette cruauté, cette inhumanité sans pareille » : laisser périr de faim son prochain « quand on regorge de toutes les délices » : la table abondante avait alourdi son cœur au point de l'aveugler. La gourmandise est ici présentée comme une dureté : le ventre comblé n'a plus de place pour la compassion. C'est le lien que la tradition fait entre l'excès de table et l'oubli de l'aumône — un thème qui touche au combat voisin contre l'avarice.
La réponse du Christ au désert : « L'homme ne vit pas seulement de pain »
Toute cette lignée de chutes trouve sa réponse au désert, où le Christ, après quarante jours de jeûne, repousse la première tentation — celle, précisément, du ventre.
« Le tentateur s'approcha et lui dit : "Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains." Mais Jésus répondit : "Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu." » — Évangile selon saint Matthieu 4, 3-4[18]
Le Christ ne nie pas la faim — il a réellement faim — mais il refuse d'en faire le maître. Sa réponse établit la hiérarchie que la gourmandise renverse : la nourriture est bonne, mais elle n'est pas la vie ; la vie de l'homme vient d'abord de Dieu. Toute la victoire des saints sur la gourmandise consistera à rétablir cet ordre.
« La porte des vices » : ce que la gourmandise engendre
Les filles de la gourmandise selon saint Grégoire et saint Thomas
Si les saints ont tant redouté un vice apparemment si modeste, c'est qu'ils l'ont vu engendrer d'autres péchés. Saint Grégoire le Grand, repris par saint Thomas (Somme, II-II, q. 148, a. 6), énumère cinq « filles » de la gourmandise — les vices qui naissent d'un ventre trop comblé.
| « Fille » de la gourmandise | Latin | Effet sur l'âme |
|---|---|---|
| Joie déréglée | inepta laetitia | Une gaieté épaisse, sans cause spirituelle, qui dissipe |
| Bouffonnerie | scurrilitas | Le verbe relâché, la légèreté grossière, la moquerie |
| Impureté | immunditia | L'ouverture à la luxure : le ventre échauffe la chair |
| Bavardage | multiloquium | La parole sans frein, l'incapacité de se taire |
| Hébétude de l'esprit | hebetudo mentis | L'intelligence alourdie, incapable de prier et de comprendre |
Lecture : Grégoire range ces effets selon qu'ils touchent l'âme (la raison hébétée, la joie déréglée), la parole (bavardage, bouffonnerie) ou le corps (impureté). Le fil commun : un esprit appesanti par le ventre perd sa finesse, sa garde et son recueillement.
Le ventre et la chair : pourquoi la gourmandise ouvre à la luxure
Le lien le plus constamment souligné par les saints est celui qui unit la gourmandise à la luxure. Les moines disaient que ces deux vices sont « sœurs » parce qu'ils visent tous deux le corps, et que le second suit presque toujours le premier : un ventre repu et échauffé réveille la convoitise de la chair. Saint Jean Climaque, dans son Échelle sainte, consacre le quatorzième degré à « la maîtresse du ventre » et en tire une loi spirituelle célèbre.
Celui qui a dompté son ventre, enseigne Climaque, avance à grands pas vers la chasteté. — d'après Saint Jean Climaque, L'Échelle sainte, degré 14[19]
C'est pourquoi tous les maîtres du combat spirituel placent la sobriété au fondement de la pureté : on ne garde pas le cœur si l'on ne garde pas la table. Le combat contre la gourmandise est ainsi le premier rempart de celui contre la luxure, et l'une des conditions de la pureté du cœur.
L'hébétude de l'esprit : un cœur alourdi ne prie plus
La dernière « fille » — l'hebetudo mentis, l'hébétude de l'esprit — touche directement à la vie de prière. Le Christ lui-même avait averti contre cet alourdissement :
« Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s'alourdisse dans les beuveries, l'ivresse et les soucis de la vie. » — Évangile selon saint Luc 21, 34[20]
Les Pères du désert l'avaient vérifié : un corps surchargé devient lourd à la prière, somnolent à la vigile, distrait à la lectio. Comme disaient les anciens du désert, le ventre rassasié n'enfante guère de pensées fines. La gourmandise n'attaque pas seulement la chasteté : elle émousse l'attention de l'âme à Dieu. C'est pourquoi le jeûne fut toujours associé à la prière, comme la condition d'un cœur léger et éveillé.
Le combat des Pères du désert et des moines
Cassien : vaincre d'abord le ventre, mais avec discernement
Pour Cassien, la victoire sur la gourmandise n'est pas affaire de records d'austérité, mais de discernement (discretio). Il met en garde contre l'excès inverse — un jeûne immodéré qui ruine la santé et nourrit l'orgueil — autant que contre la mollesse. La mesure se juge à un signe simple : la nourriture doit soutenir le corps sans appesantir l'esprit.
« Nous devons prendre des aliments en quantité telle qu'ils soutiennent la vie, non telle qu'ils accablent l'âme. » — d'après Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre V[21]
La règle d'or de Cassien est de se lever de table avant d'être pleinement rassasié : garder toujours une petite faim, pour que le corps reste serviteur et non maître.
Saint Benoît : la mesure, le vin et la « crapula »
Saint Benoît (v. 480-547), dans sa Règle, a traduit ce discernement en loi de vie quotidienne. Les chapitres 39 et 40 fixent la mesure de la nourriture et de la boisson : deux plats cuits, une livre de pain, une hémine de vin par jour — mais surtout l'avertissement, emprunté au Christ, contre la crapula, l'excès de table.
« Rien n'est aussi contraire à tout chrétien que l'excès de table, selon cette parole de notre Seigneur : "Veillez à ce que vos cœurs ne s'appesantissent pas dans les excès." » — Saint Benoît, Règle, ch. 39[22]
Benoît n'impose pas une austérité héroïque : il interdit l'excès et prescrit la mesure, en laissant à chacun, selon son travail et sa santé, de quoi vivre. Sa sagesse est de faire de la sobriété non une performance, mais une discipline ordinaire, intégrée à une vie de prière et de travail. Sur le vin, il reprend le mot de l'Écriture : « le vin fait apostasier même les sages » (Si 19, 2), et préfère que l'on s'en abstienne plutôt que de s'exposer à la satiété et à l'ivresse[23].
Saint Augustin : manger comme on prend un remède
Aucun saint n'a décrit avec plus de finesse la difficulté intérieure du combat que saint Augustin (354-430). Au livre X de ses Confessions, il avoue que la faim et la soif sont des douleurs réelles qu'il faut soulager, mais que le passage du besoin à la satiété est lui-même un plaisir où se tend un piège.
« Vous m'avez enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes. Mais quand je passe de l'inquiétude du besoin au repos qui en suit la satisfaction, le piège de la concupiscence m'attend au passage ; car ce passage lui-même est un plaisir, et il n'est pas d'autre voie, et c'est la nécessité qui m'y pousse. » — Saint Augustin, Confessions, livre X, ch. 31[24]
Augustin formule ici le nœud du problème : on ne peut pas ne pas manger, et l'on ne peut pas manger sans plaisir ; la frontière entre le besoin et la gourmandise est mouvante, car ce qui suffit à la nécessité ne suffit pas au plaisir. La solution n'est donc pas une règle mécanique, mais une vigilance aimante : recevoir la nourriture comme un remède donné par Dieu, et veiller à ce que le remède ne devienne pas une fin.
Les anciens : se lever de table avec une faim
La sagesse des Pères du désert tient en quelques maximes que les recueils (Apophtegmes) ont conservées. Leur principe constant n'est pas de ne rien manger, mais de ne jamais se rassasier complètement, de manger à heure fixe, et de fuir la singularité — ni plus austère que les frères par orgueil, ni plus mou par lâcheté. Ils recommandaient de manger chaque jour un peu moins que sa faim, pour demeurer libre. La maîtrise du ventre y est présentée comme une liberté reconquise : celui qui ne dépend plus de sa table ne craint plus rien d'elle.
Les armes des saints contre la gourmandise
Le jeûne et l'abstinence : reprendre le gouvernail
L'arme première et propre contre la gourmandise est le jeûne, pratiqué par le Christ, les apôtres et tous les saints. Il n'est pas mépris de la nourriture, mais reprise en main : en se privant volontairement, l'âme rappelle au corps qui commande, et reporte sur Dieu la faim qu'elle apprend à supporter.
« Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites... Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 16-18[25]
Le jeûne chrétien a trois fins traditionnelles : maîtriser le corps, réparer les péchés, et prier avec plus de force. Il s'accompagne toujours de la charité — « le jeûne qui me plaît, dit le Seigneur, n'est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim » (Is 58, 6-7)[26] — pour ne pas devenir une performance stérile.
La tempérance et la sobriété : la juste mesure
Au-delà du jeûne ponctuel, la vertu permanente qui gouverne l'appétit est la tempérance, l'une des quatre vertus cardinales. Elle n'éteint pas le désir : elle le règle, le maintient dans l'ordre de la raison et de la foi. Le Catéchisme la décrit comme la vertu qui « modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés » (CEC 1809)[27]. Saint Paul donne le mot d'ordre de cette discipline :
« Je traite durement mon corps, j'en fais mon esclave, pour éviter qu'après avoir proclamé l'Évangile à d'autres, je sois moi-même disqualifié. » — Première lettre aux Corinthiens 9, 27[28]
On lira le déploiement complet de cette vertu dans Que disent les saints sur la tempérance ; la gourmandise en est le vice contraire le plus immédiat, comme l'avarice s'oppose à la libéralité.
L'action de grâce : recevoir la nourriture comme un don
L'antidote du cœur n'est pas seulement la privation, mais la gratitude. Le gourmand prend la nourriture comme un dû ou comme un refuge ; le saint la reçoit comme un don, et la rend à Dieu par l'action de grâce. C'est pourquoi l'Église bénit la table : « Tout ce que vous faites : manger, boire, ou toute autre action, faites-le pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31)[29]. La bénédiction du repas, le Benedicite, n'est pas une formule : elle remet l'aliment à sa place — moyen et non fin — et désarme la gourmandise à la racine, en orientant vers le Donateur le plaisir reçu du don. On rejoint ici le combat de l'action de grâce, qui guérit le cœur de l'avidité en lui apprenant à tout recevoir.
Saint François de Sales : sobriété sans scrupule
Pour les fidèles dans le monde, saint François de Sales (1567-1622) a donné dans son Introduction à la vie dévote la règle d'équilibre la plus citée. Il refuse à la fois le laisser-aller et le scrupule, et ramène tout à la liberté du cœur.
« Si vous pouvez supporter le jeûne, vous ferez bien d'en pratiquer quelque peu... Mais tenez toujours votre cœur, votre corps et votre langue dans la modération. » — d'après Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, ch. 23[30]
Sa pédagogie est de manger ce qu'on vous sert, simplement, sans en faire un sujet de plainte ni de recherche — car, dit-il, « il vaut mieux manger sans choix ce qu'on vous présente... que de toujours choisir le pire » par une fausse mortification qui n'est qu'une autre forme d'amour-propre. La vraie sobriété est libre : ni esclave du plaisir, ni esclave de ses propres austérités. C'est le même esprit de liberté que l'on retrouve dans le détachement du cœur.
Le combat de toute une vie
Au terme, la voix des saints sur la gourmandise dit une chose constante : c'est le combat le plus humble et le plus quotidien, celui qu'on recommence à chaque repas. Nul n'en triomphe une fois pour toutes, car on ne peut, comme pour l'avarice ou la colère, simplement fuir l'occasion : il faut manger pour vivre, et donc affronter chaque jour, à table, la frontière mouvante entre le besoin et le désir déréglé. C'est pourquoi les Pères en ont fait le premier combat : non le plus glorieux, mais le plus formateur, l'école élémentaire où l'âme apprend à dire non au plus pressant des appétits pour pouvoir dire oui à Dieu.
Mais cette ascèse n'a rien d'une haine du corps ni d'un mépris des dons de Dieu. Le saint n'est pas celui qui ne mange plus, mais celui qui mange libre — assez maître de sa table pour la quitter sans regret, assez reconnaissant pour y voir un don et non une idole. Là où la gourmandise alourdit, dissipe et aveugle, la sobriété rend l'esprit léger, le cœur vigilant et l'âme libre de prier. Le Christ a faim au désert et refuse les pierres changées en pain ; il mange et boit ensuite avec les pécheurs ; il rompt enfin le pain de son propre Corps. Tout le combat tient à rejoindre cette liberté : ne plus vivre pour le ventre, mais recevoir le pain quotidien des mains du Père, en attendant le seul rassasiement qui ne déçoit pas — celui dont il est dit : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés » (Mt 5, 6).
Pour aller plus loin
- Que disent les saints sur la tempérance — la vertu cardinale qui règle tous les appétits ; la gourmandise en est le vice contraire le plus direct.
- Que disent les saints sur le combat contre la luxure — le vice frère du ventre : qui a dompté son ventre marche vers la chasteté (Climaque, Échelle sainte, degré 14).
- Que disent les saints sur la pureté du cœur — la limpidité intérieure que la sobriété protège et que l'excès de table émousse.
- Que disent les saints sur le combat contre l'avarice — le vice de l'avidité possessive, frère de la gourmandise, où le mauvais riche festoie pendant que Lazare meurt.
- Que disent les saints sur le détachement — la liberté du cœur à l'égard de tous les biens sensibles, dont la table est le premier exercice.
- Que disent les saints sur la gratitude — l'action de grâce qui désarme la gourmandise en recevant la nourriture comme un don de Dieu.
- Que disent les saints sur le combat contre l'orgueil — la racine de tous les vices, dont le combat du ventre est l'humble première leçon.
Notes et références
Lettre aux Philippiens 3, 18-19, traduction liturgique officielle (AELF) : saint Paul pleure sur ceux qui « se conduisent en ennemis de la croix du Christ... Leur dieu, c'est leur ventre (hôn ho theos hê koilia), et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu'aux choses de la terre. » Verset fondateur de la lecture chrétienne de la gourmandise comme idolâtrie du ventre. Texte sur aelf.org.
1Évangile selon saint Matthieu 11, 19, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Fils de l'homme est venu ; il mange et il boit, et l'on dit : Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs. » Le Christ, qui a réellement mangé et bu, montre que le plaisir de la table n'est pas en soi un péché ; l'accusation portée contre lui est calomnieuse. Verset clé pour distinguer la convivialité de la gourmandise.
2Première lettre à Timothée 4, 1-5, traduction liturgique officielle (AELF) : contre ceux qui interdisent certains aliments, Paul affirme : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter si on le prend dans l'action de grâce, car alors, cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. » Fondement scripturaire du refus du rigorisme alimentaire : le mal n'est pas dans l'aliment, mais dans le désir déréglé.
3Lettre aux Romains 14, 17, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint. » Saint Paul rappelle aux Romains, divisés sur les aliments permis, que la sainteté ne tient pas à ce qu'on mange, mais à la charité. Verset clé pour distinguer le bon usage des aliments du vice de gourmandise. Texte sur aelf.org.
4Première lettre aux Corinthiens 6, 13, traduction liturgique officielle (AELF) : « Les aliments sont pour le ventre, et le ventre pour les aliments ; or Dieu fera disparaître et ceux-ci et celui-là. » Saint Paul reprend un slogan corinthien sur la nourriture pour rappeler aussitôt que le corps, lui, « n'est pas pour la débauche, mais pour le Seigneur » (v. 13b) — l'ordre que la gourmandise renverse en faisant du ventre une fin.
5Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 148 (De gula), a. 1 : « Gula non nominat quemlibet appetitum edendi et bibendi, sed inordinatum » — la gourmandise ne désigne pas tout désir de manger et de boire, mais un désir déréglé, qui s'écarte de l'ordre de la raison. Éd. Summa Theologiae, Éditions du Cerf ; texte latin et anglais sur newadvent.org/summa/3148.htm ; trad. fr. sur docteurangelique.free.fr.
6Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 148, a. 5 : la gourmandise est un vice capital (vitium capitale), c'est-à-dire un vice qui engendre d'autres péchés à titre de fin recherchée — ici le plaisir du manger et du boire, dont la recherche déréglée entraîne l'âme à de multiples désordres. Thomas reprend la liste des sept péchés capitaux fixée par saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXXI, 45.
7Livre de Qohèleth 9, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Va, mange avec plaisir ton pain et bois d'un cœur joyeux ton vin, car Dieu, déjà, prend plaisir à ce que tu fais. » Verset cité dans le tableau des dispositions à table : le plaisir du repas partagé, reçu avec gratitude, n'est pas la gourmandise.
8Saint Jean Cassien (v. 360-435), Institutions cénobitiques, livre V, De spiritu gastrimargiae (« L'esprit de gourmandise »), éd. et trad. J.-C. Guy, coll. Sources Chrétiennes 109, Éditions du Cerf, 1965. Cassien y traite la gourmandise comme le premier des huit vices principaux (gastrimargie, fornication, avarice, colère, tristesse, acédie, vaine gloire, orgueil), parce qu'elle est la plus enracinée dans la nature et la première à combattre dans la vie ascétique. La doctrine des huit pensées vient d'Évagre le Pontique (v. 345-399), Traité pratique, que Cassien transmet à l'Occident.
9Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre V : Cassien enseigne qu'on ne peut entreprendre les combats intérieurs plus subtils (contre la vaine gloire, l'orgueil) tant qu'on n'a pas d'abord vaincu, « sur le terrain manifeste », la gourmandise du ventre — l'ennemi le plus visible et le plus immédiat. L'ordre des huit vices est ainsi pédagogique. Coll. Sources Chrétiennes 109.
10Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), pape et docteur de l'Église, Morales sur Job (Moralia in Job), XXX, 18 (al. XXX, 60) : Grégoire distingue cinq façons (quinque modis) dont la gourmandise tente le cœur — devancer l'heure du repas, rechercher des mets trop raffinés, exiger des apprêts trop soignés, excéder la mesure dans la quantité, brûler d'une ardeur excessive du désir ; la tradition scolastique a résumé ces cinq chefs en cinq adverbes latins (tempore, qualitate, praeparatione, quantitate, aviditate), d'où la formule mnémonique : « praepropere, laute, nimis, ardenter, studiose ». Éd. coll. Sources Chrétiennes 525 (livres XXX-XXXII), Éditions du Cerf, 2009 ; repris par saint Thomas, Somme, II-II, q. 148, a. 4.
11La tradition monastique — dont Cassien se fait l'écho dans ses Institutions cénobitiques, livre V, sur la gastrimargie comme premier des combats — observe que la première chute de l'homme s'est produite par la nourriture — un seul fruit, non un festin — pour montrer que la gourmandise n'est pas affaire de quantité mais de désir déréglé. Le second Adam, le Christ, renverse cette défaite par le jeûne au désert (Mt 4). Coll. Sources Chrétiennes 109.
12Livre de la Genèse 3, 6, traduction liturgique officielle (AELF) : « La femme s'aperçut que le fruit de l'arbre devait être savoureux, qu'il était agréable à regarder et qu'il était désirable, cet arbre, puisqu'il donnait l'intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. » La tradition patristique a lu la chute originelle comme passant par l'appétit sensible, d'où la convenance d'une Rédemption commençant par le jeûne du Christ.
13Livre de la Genèse 25, 29-34, traduction liturgique officielle (AELF) : Ésaü, revenant épuisé de la chasse, vend son droit d'aînesse à Jacob pour un plat de lentilles : « Je suis en train de mourir ! À quoi bon mon droit d'aînesse ? » Le texte conclut : « C'est ainsi qu'Ésaü montra du mépris pour le droit d'aînesse. » Repris en He 12, 16 comme avertissement contre le « profane » qui sacrifie l'éternel à l'immédiat. Figure patristique classique de la gourmandise.
14Lettre aux Hébreux 12, 16-17, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qu'il n'y ait pas de débauché ni de profanateur, comme Ésaü qui vendit son droit d'aînesse en échange d'un seul plat. » L'épître fait d'Ésaü le type du « profane » (bébèlos) qui sacrifie un bien sacré et durable à une satisfaction immédiate du ventre — l'essence même de la gourmandise selon les Pères.
15Livre des Nombres 11, 4. 31-34, traduction liturgique officielle (AELF) : lassé de la manne, le peuple réclame de la viande ; Dieu envoie les cailles mais frappe le peuple d'un fléau, et le lieu est nommé Qibroth-ha-Taawa, « Tombeaux-de-la-convoitise », « car c'est là qu'on enterra la foule de ceux qui avaient été pris de convoitise. » Cf. Ps 78 (77), 18-31, qui lie cette gourmandise à la défiance envers la Providence.
16Évangile selon saint Luc 16, 19-31, traduction liturgique officielle (AELF) : parabole du riche et du pauvre Lazare. « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. » Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Lazare, homélie I : le premier crime du riche fut « cette cruauté, cette inhumanité sans pareille » — laisser périr de faim son prochain « quand on regorge de toutes les délices » : la gourmandise comme dureté de cœur.
17Évangile selon saint Matthieu 4, 3-4, traduction liturgique officielle (AELF) : première tentation au désert, après quarante jours de jeûne. « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Mais Jésus répondit : Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Citation du Dt 8, 3.) Le Christ refuse de faire du ventre le maître ; il établit la hiérarchie que la gourmandise renverse.
18Saint Jean Climaque (v. 579-649), L'Échelle sainte (Klimax), degré 14, « Sur cette maîtresse impitoyable qu'est le ventre » (la gastrimargie) : Climaque y enseigne que la gourmandise est la mère de la luxure, et que dompter son ventre fait avancer à grands pas vers la chasteté (paraphrase de l'enseignement du degré). L'Échelle, écrite au Mont-Sinaï pour les moines, range gastrimargie et luxure parmi les passions qui visent le corps. Trad. fr. sur livres-mystiques.com ; éd. coll. Spiritualité orientale (Bellefontaine).
19Évangile selon saint Luc 21, 34, traduction liturgique officielle (AELF) : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s'alourdisse dans les beuveries, l'ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l'improviste. » Verset cité par saint Benoît (Règle, ch. 39) contre la crapula ; fondement scripturaire du lien entre excès de table et engourdissement spirituel (l'hebetudo mentis de Grégoire).
20Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre V, et Conférences, II (sur la discrétion) : Cassien fait du discernement (discretio) la règle souveraine du jeûne. Il condamne autant la mollesse que l'austérité immodérée, qui ruine la santé et nourrit l'orgueil. La mesure juste : prendre de quoi soutenir le corps sans accabler l'esprit, et se lever de table avant la pleine satiété. Coll. Sources Chrétiennes 109 et 54.
21Saint Benoît de Nursie (v. 480-547), Règle, ch. 39 (De mensura ciborum, « La mesure de la nourriture ») : « quia nihil sic contrarium est omni christiano quomodo crapula, sicut ait Dominus noster : Videte ne graventur corda vestra crapula » — « car rien n'est aussi contraire à tout chrétien que l'excès de table, comme dit notre Seigneur : Veillez à ce que vos cœurs ne s'appesantissent pas dans les excès » (citant Lc 21, 34). La Règle fixe deux plats cuits et une livre de pain par jour, en laissant l'abbé adapter selon le travail. Éd. coll. Sources Chrétiennes 181-186, Éditions du Cerf.
22Saint Benoît, Règle, ch. 40 (De mensura potus, « La mesure de la boisson ») : Benoît accorde une hémine de vin par jour (env. un quart de litre), tout en jugeant meilleur de s'en abstenir pour qui le peut, et rappelle l'Écriture : « Vinum apostatare facit etiam sapientes » — « le vin fait apostasier même les sages » (Si 19, 2 ; AELF : « Le vin et les femmes égarent même les hommes intelligents »). Il prescrit d'éviter « la satiété et l'ivresse » (ne subrepat satietas aut ebrietas). Coll. Sources Chrétiennes 181-186.
23Saint Augustin (354-430), Confessions, livre X, ch. 31, 43-47 : Augustin avoue le combat quotidien de la table. « Hoc me docuisti, ut quemadmodum medicamenta, sic alimenta sumpturus accedam » — « Vous m'avez enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes. » Mais le passage du besoin à la satiété est lui-même un plaisir où le piège de la concupiscence attend au passage, car ce qui suffit à la nécessité ne suffit pas au plaisir. Trad. Poujoulat et Raulx (Bar-le-Duc, 1864), texte sur jesusmarie.free.fr ; texte latin et fr. sur augustinus.it. Analyse classique de la frontière mouvante entre besoin et gourmandise.
24Évangile selon saint Matthieu 6, 16-18, traduction liturgique officielle (AELF) : enseignement du Christ sur le jeûne dans le discours sur la montagne. « Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites... Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ; ton Père qui voit au plus secret te le rendra. » Le jeûne chrétien doit être caché, désintéressé et orienté vers Dieu, non vers l'estime des hommes. Cf. CEC 1434, 2043 (le jeûne, l'un des trois piliers de la pénitence avec la prière et l'aumône).
25Livre d'Isaïe 58, 6-7, traduction liturgique officielle (AELF) : le Seigneur dénonce un jeûne purement extérieur et déclare : « Le jeûne qui me plaît, n'est-ce pas ceci : ... N'est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri ? » Texte fondateur du lien entre jeûne et charité : la privation chrétienne n'a de valeur que jointe à l'aumône. Repris par le Catéchisme (CEC 2447) et la liturgie du Carême.
26Catéchisme de l'Église catholique, n° 1809 : « La tempérance est la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. Elle assure la maîtrise de la volonté sur les instincts et maintient les désirs dans les limites de l'honnêteté. » La gourmandise est le vice opposé à la tempérance dans l'usage du manger et du boire. Cf. CEC 2290 (devoir de tempérance, excès à éviter dans l'usage de la nourriture, de l'alcool, du tabac). Texte sur vatican.va.
27Première lettre aux Corinthiens 9, 27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je traite durement mon corps, j'en fais mon esclave, pour éviter qu'après avoir proclamé l'Évangile à d'autres, je sois moi-même disqualifié. » Saint Paul applique au combat spirituel l'image de l'athlète qui s'entraîne ; verset fondateur de l'ascèse corporelle chrétienne, dont la sobriété de table est la première application.
28Première lettre aux Corinthiens 10, 31, traduction liturgique officielle (AELF) : « Tout ce que vous faites : manger, boire, ou toute autre action, faites-le pour la gloire de Dieu. » Charte de l'action de grâce qui sanctifie le repas et désarme la gourmandise en orientant vers Dieu le plaisir reçu de ses dons ; fondement de la bénédiction de la table (Benedicite).
29Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église, Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 23, « Des exercices de la mortification extérieure » : François recommande une sobriété sans scrupule ni singularité, adaptée à l'état de vie, et tient pour règle de « manger ce qu'on vous présente » avec simplicité plutôt que de chercher par mortification affectée le pire morceau. La vraie mortification de la bouche, dit-il, est « libre » et discrète. Éd. nombreuses ; texte sur abbaye-saint-benoit.ch et jesusmarie.com.
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