Le silence intérieur est l'un des thèmes les plus invoqués de la vie spirituelle — et l'un des plus déformés. Tout le monde en parle : la publicité, le développement personnel, les applications de méditation, les retraites « bien-être ». Et précisément parce qu'il est partout, le mot s'est vidé de son sens propre. On le confond avec le simple fait de se taire, avec « faire le vide », avec une pause anti-stress, avec l'arrêt des pensées, avec l'inaction ou la fuite du monde — quand on ne le soupçonne pas, à l'inverse, d'être une importation orientale louche ou une rêverie de quiétiste.
Or le silence intérieur, au sens de la tradition chrétienne, n'est ni un vide ni une technique : c'est une plénitude. Le Catéchisme parle de l'oraison comme d'une « écoute de la Parole de Dieu »[1], et la définit, à son sommet, par un mot qui dit tout :
« L'oraison est silence, ce "symbole du monde qui vient" ou "silencieux amour". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2717[2]
Tout est là : le silence chrétien n'est pas l'absence — absence de bruit, absence de pensée, absence de soi — mais une présence ; non pas un creux, mais un « amour » devenu si simple qu'il n'a plus besoin de mots. C'est le silence de deux qui s'aiment et qui n'ont plus rien à se prouver. L'imagerie du « vide mental » et de la « déconnexion » a presque entièrement recouvert cette réalité.
Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur le silence intérieur, regroupés selon qu'ils portent sur sa nature, son exercice ou sa source et sa fin. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle ce que l'Église enseigne vraiment, citations à l'appui.
Il ne s'agit ni d'un florilège ni d'un guide pratique : pour la voix propre des saints, des Pères du désert, du Carmel et des Chartreux sur le silence, voir Que disent les saints sur le silence intérieur ; pour la nature détaillée du silence, ses degrés, ses ennemis (la dissipation, le bruit du dedans) et ses moyens concrets de croissance, voir Comment grandir dans le silence intérieur ; et pour le silence de Dieu lui-même — la sécheresse, la nuit obscure, le sentiment qu'il se tait —, voir Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?. Ici, comme dans l'article jumeau Les erreurs fréquentes concernant la force, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître les fausses monnaies pour mieux recevoir l'or véritable.
Pourquoi le silence intérieur est-il si mal compris ?
Un mot rabattu sur le simple silence des lèvres
La première confusion est la plus naturelle : on prend le silence intérieur pour le silence extérieur, le silence du cœur pour celui de la bouche. Faire silence, ce serait ne plus parler, couper la musique, s'isoler du bruit. On range alors le silence parmi les conditions matérielles — une pièce calme, des écouteurs, une heure tranquille — et l'on croit l'avoir atteint dès qu'on n'entend plus rien.
Mais le silence des lèvres n'est qu'un moyen, et le silence intérieur, une fin d'un tout autre ordre. On peut se taire et bouillonner au-dedans ; on peut être seul dans une pièce muette et y mener un vacarme de pensées, de rancunes, de projets et d'images. Inversement, certains gardent un cœur paisible et recueilli au milieu du tumulte. Le silence que cherche la tradition n'est pas d'abord acoustique : c'est le silence du cœur, l'apaisement des passions et des pensées dispersées qui rend l'âme capable d'écouter. Le silence extérieur le favorise, mais ne le donne pas : il en est la porte, non la chambre. Confondre les deux, c'est s'arrêter au seuil en croyant être entré — toute la distinction entre le moyen et la fin est développée dans Comment grandir dans le silence intérieur.
Une notion captée par la mode du « bien-être »
Seconde source de malentendu, plus contemporaine : depuis vingt ans, le silence et la « méditation » sont devenus un produit. On les vend comme une hygiène mentale, un remède au stress, un outil de performance et de « pleine conscience ». Le vocabulaire spirituel — intériorité, présence, lâcher-prise, pleine présence — a été massivement réemployé par un marché du bien-être qui en a gardé les mots et perdu l'objet. Le silence y sert à se recentrer, à se ressourcer, à se sentir mieux : il reste tourné vers soi.
Or le silence chrétien est exactement l'inverse d'un repli sur soi. Le cardinal Robert Sarah a fait de ce diagnostic le cœur de son grand livre sur la « dictature du bruit » : sans silence, Dieu disparaît dans le bruit, et ce bruit devient d'autant plus obsédant que Dieu est absent[3].
Le silence n'est pas une parenthèse de calme entre deux activités ; c'est l'espace où Dieu peut enfin se faire entendre. L'homme post-moderne, écrit encore Sarah, ne supporte plus le silence de Dieu ; privé de bruit, il sombre dans une sourde agitation[4], et il finit par préférer le bruit, qui l'occupe, au silence, qui le mettrait en face de Dieu et de lui-même. Le silence de la mode « bien-être » apaise les symptômes ; le silence chrétien guérit la cause, en rouvrant l'âme à une Présence. Tant qu'on ne voit dans le silence qu'un confort intérieur, on en a manqué l'essentiel.
Les erreurs sur la nature du silence intérieur
« Le silence intérieur, c'est faire le vide »
C'est l'erreur la plus répandue, et la plus lourde de conséquences : faire silence, ce serait « faire le vide », vider l'esprit de tout contenu, atteindre une vacuité où il n'y aurait plus rien — ni pensée, ni image, ni objet. L'expression est partout, et elle s'appuie sur une intuition juste : pour écouter, il faut bien faire taire le brouhaha. L'erreur séduit aussi parce qu'elle rejoint la promesse des méthodes orientales de méditation, largement diffusées en Occident, où le but est précisément la dissolution du moi dans un vide indifférencié.
Mais le silence chrétien n'est pas une vacuité : c'est une attente habitée. La nuance est si importante que la Congrégation pour la doctrine de la foi lui a consacré une lettre entière, Orationis formas (1989). La prière chrétienne, y rappelle-t-elle, « est toujours déterminée par la structure de la foi chrétienne » : elle est « un dialogue personnel, intime et profond entre l'homme et Dieu », et à ce titre elle « fuit les techniques impersonnelles ou la concentration sur soi, qui peuvent créer une sorte d'ornière, emprisonnant l'orant dans un intimisme spirituel »[5]. Le silence chrétien ne vide pas l'âme pour la vider : il la fait taire pour qu'un Autre parle. Saint Augustin, cité par le même document, l'avait dit d'un mot : le vide que Dieu demande n'est pas le renoncement aux choses créées, mais « le renoncement à l'égoïsme » ; « ne demeure pas en toi-même, mais va au-delà de toi-même, car tu n'es pas Dieu »[6]. Le silence oriental cherche à se perdre dans l'indistinct ; le silence chrétien cherche à se trouver en se donnant à Quelqu'un. Le premier est un vide ; le second, une plénitude — un « silencieux amour »[7], qui n'a plus besoin de paroles parce qu'il est tout entier présence à l'Aimé.
« C'est ne plus avoir aucune pensée, arrêter le mental »
Variante intériorisée de la précédente, et la plus décourageante en pratique : le silence intérieur serait l'arrêt des pensées. On aurait réussi quand le mental se tait, quand plus aucune idée ne traverse l'esprit ; et la moindre distraction — un souci qui revient, une image, une mélodie qui tourne — signerait l'échec. Beaucoup abandonnent l'oraison pour cette seule raison : « je n'y arrive pas, je suis sans cesse distrait ». L'erreur séduit parce qu'elle donne un critère simple, mesurable : zéro pensée.
Mais l'arrêt total des pensées n'est ni possible ni demandé. L'esprit humain est fait pour penser ; le réduire au silence absolu n'est pas une vertu, c'est un fantasme — ou une technique. Le Catéchisme est d'un réalisme libérateur sur ce point :
« La difficulté habituelle de notre prière est la distraction. […] À chasser la distraction, on tombe dans ses filets, alors qu'il suffit de revenir à notre cœur. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2729[8]
La distraction n'est donc pas l'ennemie du silence : c'est la matière ordinaire du combat. Le silence intérieur ne consiste pas à ne plus rien avoir dans la tête, mais à revenir — doucement, indéfiniment — vers Celui qu'on écoute, chaque fois qu'on s'en est éloigné. Le Catéchisme ajoute que la distraction « nous révèle ce à quoi nous sommes attachés », et que cette prise de conscience humble peut elle-même devenir prière[9]. Le silence n'est pas l'absence de pensées : c'est l'orientation du cœur, maintenue à travers les pensées. Sur le patient combat contre les pensées et les degrés du silence (des lèvres, des sens, de l'imagination, du cœur), voir Comment grandir dans le silence intérieur.
« C'est une technique de relaxation, une méthode à maîtriser »
Erreur du temps présent : le silence intérieur serait une technique — une méthode de respiration, de posture, de concentration, qu'il suffirait d'apprendre et de répéter pour obtenir un état de calme à volonté. On parlera de « faire » sa méditation comme on fait sa séance de sport, avec ses étapes, ses minuteurs et ses résultats mesurables. L'erreur séduit parce qu'elle est efficace à son niveau : ces techniques détendent réellement, et notre époque aime ce qui se contrôle.
Mais le silence chrétien n'est pas un savoir-faire que l'on maîtrise : c'est une relation que l'on reçoit. La même lettre romaine le tranche nettement : « l'amour de Dieu, unique objet de la contemplation chrétienne, est une réalité dont on ne peut "prendre possession" par aucune méthode ni aucune technique »[10]. On peut disposer son corps et son âme, ménager le silence extérieur, écarter les bruits — tout cela est sage et l'Église le recommande. Mais le silence intérieur lui-même, comme rencontre, est toujours un don : il vient quand Dieu le donne, et notre part est d'y consentir, non de le fabriquer. Réduire le silence à une technique, c'est traiter Dieu en objet à atteindre plutôt qu'en Personne à accueillir — et c'est manquer ce que la technique ne peut jamais produire : la gratuité d'une présence. Sur l'art de faire silence « par amour, non par effort crispé », voir Comment grandir dans le silence intérieur.
Les erreurs sur l'exercice du silence intérieur
« Le silence intérieur exige le cloître et la solitude parfaite »
Erreur de réduction, et grand alibi : le silence serait réservé aux moines, aux contemplatifs, à ceux qui vivent loin du monde. Pour le citadin pressé, le parent débordé, le travailleur dans le bruit, il serait hors de portée — un luxe de cloître. On admire les Chartreux de loin, et l'on se croit dispensé : « le silence, ce n'est pas pour moi, pas dans ma vie ». L'erreur séduit parce qu'elle est commode : elle renvoie le silence à un lieu où l'on n'ira jamais.
Or si le silence extérieur prolongé est bien le privilège de quelques-uns, le silence intérieur est offert à tous, partout. Madeleine Delbrêl, qui a vécu sa contemplation au cœur d'une banlieue ouvrière et militante, l'a dit sans détour :
« Le silence ne nous manque pas car nous l'avons. Le jour où il nous manque, c'est que nous n'avons pas su le prendre. Tous les bruits qui nous entourent font beaucoup moins de tapage que nous-mêmes. Le vrai bruit, c'est l'écho que les choses ont en nous. » — Madeleine Delbrêl[11]
Le modèle suprême n'est pas un ermite, mais une famille : à Nazareth, Marie et Joseph ont vécu trente ans de vie ordinaire, laborieuse et cachée, que la tradition appelle une « leçon de silence »[12]. Sainte Catherine de Sienne, accablée d'œuvres et de voyages, enseignait à porter en soi une « cellule intérieure » dont on ne sort jamais, même en pleine action[13]. Et sainte Élisabeth de la Trinité, au Carmel mais en parlant à tous, indiquait la seule clôture qui compte :
« Demeurez en moi… non pas pour quelques instants, quelques heures qui doivent passer, mais "demeurez" d'une façon permanente, habituelle. » — Sainte Élisabeth de la Trinité[14]
Le silence intérieur n'est donc pas une affaire de murs, mais de cœur : il se porte dans le métro comme dans le désert. Sur la manière de l'habiter dans une vie active, voir Comment grandir dans le silence intérieur.
« Faire silence, c'est ne rien faire : passivité, inaction, fuite »
Erreur très moderne, et lourde de soupçon : le silence serait une démission — ne rien faire, se replier, fuir les responsabilités et la souffrance du monde pendant que d'autres agissent. À une époque qui mesure la valeur d'un homme à son activité, l'oraison silencieuse passe pour du temps perdu, voire pour un égoïsme déguisé. L'erreur séduit parce qu'elle flatte l'évidence productiviste : ce qui ne produit rien de visible ne vaut rien.
Mais le silence chrétien n'est pas l'inaction : c'est une fécondité cachée. Loin d'être stérile, il est la source d'où jaillit l'action vraie. Sainte Teresa de Calcutta, dont personne ne dira qu'elle a fui le monde, en faisait la condition de son service :
« Plus nous recevons dans une prière silencieuse, plus nous pouvons donner dans notre vie active. » — Sainte Teresa de Calcutta[15]
Le silence n'éloigne pas du monde : il rend capable de l'aimer vraiment, au lieu de s'agiter à son sujet. Le chartreux qui se tait porte le monde dans sa prière ; la mère qui prie en silence aime mieux les siens. Reste, il est vrai, un faux silence qui mérite, lui, le reproche d'inaction : le mutisme de la dureté, le repli de l'orgueil blessé, la fuite de celui qui se tait pour ne pas aimer. Mais ce silence-là n'est pas le silence intérieur, il en est la contrefaçon — un silence vide de charité. Le vrai silence se reconnaît à ses fruits : il rend plus doux, plus disponible, plus présent aux autres, jamais plus fermé. La distinction entre le silence fécond et le faux silence est traitée dans Que disent les saints sur le silence intérieur.
« Si je suis distrait ou si je ne ressens rien, c'est raté »
Erreur du débutant généreux, et grande cause de découragement : on jugerait la qualité de son silence à ce qu'on ressent. Si l'oraison s'est passée dans la paix et la douceur, elle aurait « réussi » ; si elle s'est traînée dans la sécheresse, l'ennui et la distraction, elle aurait « échoué ». On finit par mesurer sa vie spirituelle à la température de ses sentiments. L'erreur séduit parce que le sentiment est immédiat, palpable, et qu'au début Dieu donne souvent des consolations sensibles qui aident à prier.
Mais le ressenti n'est pas la mesure du silence — il peut même en être le piège. Le Catéchisme range la sécheresse non parmi les échecs, mais parmi les épreuves normales de ceux qui prient sincèrement :
« Une autre difficulté, spécialement pour ceux qui veulent sincèrement prier, est la sécheresse… le cœur est sevré, sans goût pour les pensées, souvenirs et sentiments, même spirituels. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2731[16]
La sécheresse, loin d'être un signe d'abandon, est « le moment de la foi pure » : on prie alors non plus pour la consolation, mais pour Dieu seul. Une oraison aride, traversée de distractions, mais où l'on est resté par fidélité, vaut souvent mieux qu'une oraison délicieuse où l'on se reposait dans ses propres sensations. Le silence intérieur ne se mesure pas au plaisir qu'on y prend, mais à la fidélité avec laquelle on s'y tient. C'est ce que développe en détail l'article Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?, qui montre pourquoi Dieu sèvre l'âme de ses consolations pour purifier son amour.
« Le silence, c'est éteindre ses émotions, un calme plat »
Variante affective de l'erreur de la « vacuité » : le silence intérieur serait une anesthésie — l'extinction des émotions, un calme égal, une absence de trouble qui ressemblerait à l'impassibilité du sage stoïcien. L'homme silencieux ne ressentirait plus rien ; il aurait éteint la peine, le désir, la révolte, comme on baisse le son. L'erreur séduit parce qu'elle confond la paix avec la platitude, et le silence avec l'absence de vie intérieure.
Mais le silence chrétien n'éteint pas le cœur : il l'unifie et le tourne vers Dieu, émotions comprises. La Bible elle-même, dans le silence de l'oraison, donne des mots au cri, à la plainte, au désir brûlant : les psaumes gémissent, supplient, exultent, sans cesser d'être prière. Le silence n'est pas l'absence de sentiment, mais l'apaisement qui empêche le sentiment de tout emporter. « Arrêtez ! Sachez que je suis Dieu »[17] : ce « arrêtez » n'abolit pas l'âme, il la pose. Le silence de Marie n'est pas une indifférence ; c'est une intensité contenue, une rumination amoureuse :
« Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. » — Évangile selon saint Luc 2, 19[18]
Voilà le silence vrai : non pas un cœur éteint, mais un cœur qui garde, qui pèse et qui aime sous la Parole. Une âme qui ne ressentirait plus rien ne serait pas silencieuse, elle serait morte. Le silence intérieur est plein — plein d'attention, plein de désir, plein d'un amour devenu paisible.
Les erreurs sur la source et la fin du silence intérieur
« On fabrique le silence par sa seule volonté et sa seule technique »
Erreur des natures volontaires : le silence intérieur s'obtiendrait par l'effort — assez de discipline, assez de concentration, assez de maîtrise, et l'on forcerait le calme à venir. On se crispe alors pour faire taire ses pensées, on lutte contre soi, on s'épuise à « réussir » son recueillement. L'erreur séduit parce qu'elle est généreuse et qu'elle contient une part de vrai : le silence demande bien un combat ascétique, une garde des sens, une fidélité.
Mais l'effort crispé produit l'inverse de ce qu'il cherche. Plus on se tend pour ne pas penser, plus on pense ; plus on traque le calme, plus on s'agite. Car le silence profond n'est pas une conquête mais un accueil : c'est l'œuvre de la grâce dans une âme qui a fait, humblement, ce qui dépendait d'elle, puis qui se laisse faire. Ambroise de Lombez le dit à sa manière : Dieu « ne parle que le langage de la paix, qui ne peut être entendu que de ceux qui jouissent de la paix dans leur propre cœur »[19] — et cette paix, on ne se la donne pas par force, on la reçoit en cessant de se battre. Le silence des saints n'est pas une performance de volonté ; c'est un « laissez-vous faire, laissez-vous aimer »[20]. Vouloir fabriquer le silence par soi seul, c'est encore du bruit : le bruit de l'effort qui couvre la voix qu'on prétend écouter.
« Le silence est une fin en soi : on cherche l'expérience »
Erreur subtile, et la plus spirituelle en apparence : on rechercherait le silence pour le silence — pour le bien-être qu'il procure, la paix savoureuse, le sentiment de profondeur, l'« expérience » intérieure. Le silence devient alors un état à atteindre, un plaisir à reproduire, presque une drogue douce de l'âme. L'erreur séduit parce qu'elle se pare des couleurs de la dévotion : on croit chercher Dieu quand on cherche en réalité la consolation que Dieu donne.
Saint Jean de la Croix a nommé ce travers d'un mot dur : la gourmandise spirituelle. Les commençants, écrit-il, « mettent leur fin » dans la saveur et le goût sensible qu'ils trouvent dans les choses de Dieu, et s'y attachent comme des enfants conduits par la sensualité plutôt que par la raison[21]. On confond alors la fin et le moyen : le silence n'est pas le but, il est le chemin ; et le but n'est pas une expérience, mais Quelqu'un. La fin du silence, c'est l'amour — l'union à Dieu et, par lui, aux autres. Un silence cultivé pour la qualité de ses sensations se retourne sur soi et devient un raffinement de l'amour-propre. Le vrai silence est « silencieux amour »[22] : il ne se regarde pas savourer, il regarde Dieu. C'est pourquoi Dieu, dans sa pédagogie, ôte parfois la saveur (la sécheresse) précisément pour détacher l'âme du plaisir du silence et l'attacher à lui seul — point développé dans Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?.
« Le silence intérieur est suspect, vaguement oriental ou quiétiste »
Erreur opposée à toutes les précédentes, et fréquente chez des catholiques sincères et prudents : le silence, la contemplation, l'oraison sans mots seraient suspects — une porte ouverte au vide bouddhiste, au panthéisme, à l'illuminisme, ou à cette vieille hérésie qu'est le quiétisme. Mieux vaudrait, dit-on, s'en tenir aux prières vocales, aux dévotions, à l'action, et se méfier de tout ce qui ressemble à une « montée » intérieure. L'erreur séduit parce qu'elle s'appuie sur un vrai danger et sur une vraie condamnation de l'Église.
Le danger est réel, et il faut le nommer. Le quiétisme de Miguel de Molinos — sa Guida spirituale — a été condamné par le pape Innocent XI dans la bulle Coelestis Pastor (20 novembre 1687), qui réprouva soixante-huit propositions[23]. Ce que l'Église a condamné, ce n'est pas le silence ni la contemplation, mais une caricature : une passivité absolue où l'âme, « anéantie », n'aurait plus rien à faire, ni à résister aux tentations, ni à poser d'actes de vertu, ni même à désirer son propre salut — jusqu'à tenir pour des imperfections les dévotions, la méditation de l'Humanité du Christ et tout acte délibéré. Le faux silence quiétiste est une démission de la liberté et de l'amour ; il n'a rien de commun avec le silence des saints, qui est l'inverse : une attention suprême, une activité d'amour à son comble, une écoute brûlante.
Car le silence intérieur n'est pas une importation étrangère : il est au cœur même de la Révélation. C'est dans « le murmure d'une brise légère », et non dans l'ouragan, que Dieu se révèle à Élie[24]. C'est « dans le secret » de la chambre close que le Christ ordonne de prier le Père :
« Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 6[25]
Et c'est le Catéchisme lui-même — non un manuel oriental — qui définit l'oraison comme un « silence » et un « silencieux amour »[26]. Toute la tradition catholique, des Pères du désert au Carmel et aux Chartreux, a cultivé ce silence sans jamais tomber dans le vide ni la passivité : leur silence est « plénitude d'une âme tendue vers Dieu »[27], écoute active de la Parole, « obéissance de la foi »[28]. Le critère qui distingue le vrai du faux est simple : le silence chrétien rend plus aimant, plus libre, plus actif dans la charité ; le faux silence — oriental ou quiétiste — éteint l'amour, la liberté et l'action. Se priver du silence intérieur par peur de l'erreur, c'est jeter l'or avec la fausse monnaie, et abandonner aux gourous d'aujourd'hui un trésor qui est d'abord catholique.
L'erreur et la vérité, en un coup d'œil
Le tableau ci-dessous récapitule les contresens parcourus : à gauche, l'erreur dans sa formulation courante ; au centre, ce qui la rend fausse ; à droite, ce que l'Église enseigne réellement, avec sa source. Il se lit ligne par ligne, comme un antidote rapide aux idées reçues.
| L'erreur courante | Pourquoi c'est faux | Ce que l'Église enseigne |
|---|---|---|
| Le silence intérieur, c'est l'absence de bruit | Confond le silence des lèvres (moyen) avec le silence du cœur (fin) | Le « vrai bruit, c'est l'écho que les choses ont en nous » (M. Delbrêl)[29] |
| Faire silence, c'est « faire le vide » | Le silence chrétien n'est pas une vacuité mais une attente habitée | Prière = « dialogue personnel » tourné vers un « Tu », non un repli sur soi (CDF, Orationis formas, n. 3)[30] |
| C'est ne plus avoir aucune pensée | L'arrêt total des pensées est impossible et n'est pas demandé | « À chasser la distraction, on tombe dans ses filets… il suffit de revenir à notre cœur » (CEC § 2729)[31] |
| C'est une technique de relaxation à maîtriser | Le silence est une relation reçue, non un savoir-faire | L'amour de Dieu « ne peut être pris possession par aucune méthode ni technique » (CDF, n. 31)[32] |
| Le silence exige le cloître | Le silence intérieur se vit partout, même en pleine action | Nazareth, « leçon de silence » (CEC § 533)[33] ; la « cellule intérieure » (Catherine de Sienne)[34] |
| Faire silence, c'est ne rien faire | Le silence est une fécondité, non une inaction | « Plus nous recevons dans une prière silencieuse, plus nous pouvons donner » (Teresa de Calcutta)[35] |
| Si je suis distrait ou aride, c'est raté | Le ressenti n'est pas la mesure ; la sécheresse est normale | La sécheresse, épreuve « de ceux qui veulent sincèrement prier » (CEC § 2731)[36] |
| Le silence, c'est éteindre ses émotions | Le silence unifie le cœur, il ne l'anesthésie pas | « Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19)[37] |
| On fabrique le silence par sa seule volonté | L'effort crispé fait du bruit ; le silence profond est accueil | « Laissez-vous faire, laissez-vous aimer » (P. Vayssière)[38] ; Dieu « ne parle que le langage de la paix » (Lombez)[39] |
| Le silence est une fin en soi (l'expérience) | Chercher la saveur du silence = gourmandise spirituelle | Mettre sa fin dans le goût sensible est une imperfection (Jean de la Croix, Nuit obscure I, 6)[40] |
| Le silence est suspect, oriental ou quiétiste | L'Église condamne le faux silence passif, non la contemplation | Quiétisme condamné (Coelestis Pastor, 1687)[41] ; mais l'oraison est « silence… silencieux amour » (CEC § 2717)[42] |
Le vrai silence, en un mot
Au terme de ce parcours, le vrai silence intérieur se laisse définir par contraste avec tout ce qu'il n'est pas. Il n'est pas l'absence de bruit, mais la présence d'un cœur écoutant ; pas le vide, mais la plénitude ; pas l'arrêt des pensées, mais leur orientation ; pas une technique, mais une relation reçue ; pas un privilège de cloître, mais une cellule qu'on porte partout ; pas l'inaction, mais une fécondité ; pas l'anesthésie, mais l'unification du cœur ; pas une fabrication de la volonté, mais un accueil de la grâce ; pas une expérience à savourer, mais un amour tourné vers Dieu ; pas une rêverie suspecte, mais le cœur même de la tradition catholique. En un mot du Catéchisme : un « silencieux amour »[43]. Tout le reste — les fausses monnaies que cet article a passées en revue — n'en sont que les contrefaçons.
Pour aller plus loin
- Que disent les saints sur le silence intérieur — le florilège : Pères du désert, Carmel, Chartreux, Sarah, Mère Teresa, la voix propre des saints sur le silence.
- Comment grandir dans le silence intérieur — le guide pratique : nature, degrés du silence, ennemis (dissipation, bruit du dedans), moyens concrets, fruits.
- Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ? — le silence de Dieu : sécheresse, nuit obscure, Deus absconditus, comment tenir quand on ne sent rien.
- Les erreurs fréquentes concernant la force — l'article jumeau, même méthode appliquée à la vertu de force.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2716 : l'oraison est « écoute de la Parole de Dieu » ; cette écoute, loin d'être passive, est « l'obéissance de la foi » et exige l'attention du cœur. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
1 28Catéchisme de l'Église catholique, § 2717 : « L'oraison est silence, ce "symbole du monde qui vient" (saint Isaac de Ninive) ou "silencieux amour" (saint Jean de la Croix). » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
2 7 22 26 42 43Cardinal Robert Sarah (avec Nicolas Diat), La Force du silence. Contre la dictature du bruit, Fayard, 2016 — thèse centrale de l'ouvrage (paraphrase ci-dessus ; pagination de l'édition française non vérifiée). Édition anglaise (The Power of Silence: Against the Dictatorship of Noise, Ignatius Press, 2017), p. 80 : « Without silence, God disappears in the noise. And this noise becomes all the more obsessive because God is absent. »
3Cardinal Robert Sarah (avec Nicolas Diat), La Force du silence. Contre la dictature du bruit, Fayard, 2016 (paraphrase ci-dessus ; pagination de l'édition française non vérifiée). Cf. l'édition anglaise (The Power of Silence: Against the Dictatorship of Noise, Ignatius Press, 2017) : privé de bruit, l'homme post-moderne sombre dans une sourde agitation, accoutumé à un bruit de fond permanent qui l'oppresse autant qu'il le rassure (paraphrase ; page non vérifiée).
4Congrégation pour la doctrine de la foi, Lettre aux évêques de l'Église catholique sur quelques aspects de la méditation chrétienne (Orationis formas), 15 octobre 1989, n. 3 : la prière chrétienne « est toujours déterminée par la structure de la foi chrétienne » ; elle est « un dialogue personnel, intime et profond entre l'homme et Dieu » et « fuit les techniques impersonnelles ou la concentration sur soi, qui peuvent créer une sorte d'ornière, emprisonnant l'orant dans un intimisme spirituel » (texte sur vatican.va). Traduction française du corps ; original cité d'après la version officielle.
5 30CDF, Orationis formas, n. 19, citant saint Augustin : « Le vide dont Dieu a besoin est celui du renoncement à l'égoïsme personnel, non pas nécessairement celui du renoncement aux choses créées qu'il nous a données. […] Ne demeure pas en toi-même, mais va au-delà de toi-même, car tu n'es pas Dieu. » (vatican.va). Le passage oppose le « vide » chrétien — renoncement à soi pour aller vers Dieu — au vide impersonnel des techniques orientales.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 2729, traduction officielle française (Mame/Plon, 1992 ; texte latin de référence sur vatican.va) : « La difficulté habituelle de notre prière est la distraction. […] À chasser la distraction, on tombe dans ses filets, alors qu'il suffit de revenir à notre cœur : une distraction nous révèle ce à quoi nous sommes attachés, et cette prise de conscience humble devant le Seigneur doit réveiller notre amour de préférence pour Lui. »
8 9 31CDF, Orationis formas, n. 31 : « L'amour de Dieu, unique objet de la contemplation chrétienne, est une réalité dont on ne peut "prendre possession" par aucune méthode ni aucune technique. » (vatican.va).
10 32Madeleine Delbrêl (1904-1964), L'éblouie de Dieu, Nouvelle Cité, 2019, p. 21 : « Le silence ne nous manque pas car nous l'avons. Le jour où il nous manque, c'est que nous n'avons pas su le prendre. Tous les bruits qui nous entourent font beaucoup moins de tapage que nous-mêmes. Le vrai bruit, c'est l'écho que les choses ont en nous. »
11 29Catéchisme de l'Église catholique, § 533, sur la vie cachée de Nazareth comme « leçon de silence » ; cf. Paul VI, allocution à Nazareth, 5 janvier 1964 : « Le silence de Nazareth nous apprend le recueillement, l'intériorité, la disposition à écouter les bonnes inspirations… le retour au cœur. » Édition officielle française du CEC, Mame/Plon, 1992.
12 33Sainte Catherine de Sienne (1347-1380), image récurrente dans ses Lettres (notamment la Lettre à Alessa) et dans Le Dialogue : la « cellule intérieure » de la connaissance de soi en Dieu, que l'âme porte toujours avec elle et dont elle n'a jamais à sortir, même au milieu de l'action. Elle parle de « deux cellules en une » : la cellule matérielle et la cellule intérieure du cœur. Édition de référence : Lettres, éd. du Cerf.
13 34Sainte Élisabeth de la Trinité (1880-1906), Œuvres complètes, Cerf, 1979-1980, p. 100 : « Demeurez en moi, non pas pour quelques instants, quelques heures qui doivent passer, mais "demeurez…" d'une façon permanente, habituelle. Demeurez en moi, priez en moi, adorez en moi, aimez en moi, souffrez en moi, travaillez, agissez en moi. »
14Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), Dieu est l'ami du silence : « Plus nous recevons dans une prière silencieuse, plus nous pouvons donner dans notre vie active. » Mère Teresa aimait répéter que « Dieu est l'ami du silence » et que « les arbres, les fleurs, l'herbe poussent en silence ». Formules reprises dans Il n'y a pas de plus grand amour, éd. Bayard.
15 35Catéchisme de l'Église catholique, § 2731 : « Une autre difficulté, spécialement pour ceux qui veulent sincèrement prier, est la sécheresse. Elle fait partie de l'oraison où le cœur est sevré, sans goût pour les pensées, souvenirs et sentiments, même spirituels. » C'est le moment de la foi pure, qui tient à Dieu sans la consolation. Édition Mame/Plon, 1992.
16 36Psaume 46 (45), 11, traduction liturgique officielle (AELF) : « Arrêtez ! Sachez que je suis Dieu. » Invitation à l'apaisement comme condition de la connaissance de Dieu.
17Évangile selon saint Luc 2, 19 (cf. 2, 51), traduction liturgique officielle (AELF) : « Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. » Le silence de Marie est rumination amoureuse de la Parole.
18 37Ambroise de Lombez (1708-1778), Traité de la paix intérieure, rééd. Traditions Monastiques, 2017, p. 35 : « Si vous voulez vous entretenir avec Dieu, il faut vous mettre en paix, puisqu'il ne parle que le langage de la paix, qui ne peut être entendu que de ceux qui jouissent de la paix dans leur propre cœur. »
19 39Père Marie-Étienne Vayssière (1864-1940), Consentir à l'Amour. Lettres choisies, Béatitudes, 2018, p. 29 : « Solitude, silence, recueillement, fixez-vous dans cette atmosphère, conservez-la jalousement. C'est là que Dieu parle et nous visite. […] Laissez-vous faire, laissez-vous aimer, voilà l'essentiel. »
20 38Saint Jean de la Croix (1542-1591), La Nuit obscure, livre I, ch. 6 (De la gourmandise spirituelle) : les commençants, à cause de la saveur qu'ils trouvent dans leurs exercices spirituels, « mettent leur fin » dans ce goût et cette consolation sensible plus que dans la pureté de l'amour ; ils ressemblent à des enfants conduits « non par la raison, mais par le plaisir ». Édition de référence : Œuvres complètes, trad. du Carmel, Cerf ; texte espagnol Noche oscura, lib. I, cap. VI.
21 40Innocent XI, bulle Coelestis Pastor, 20 novembre 1687, condamnant soixante-huit propositions du quiétisme de Miguel de Molinos (Guida spirituale, 1675) ; propositions reprises dans Denzinger-Hünermann nº 2201-2269. Erreurs condamnées : la passivité absolue de l'âme « anéantie », l'abandon de tout acte délibéré, le mépris des dévotions et de la méditation de l'Humanité du Christ, l'indifférence à son propre salut. L'Église y condamne une caricature de la contemplation, non le silence ni l'oraison eux-mêmes.
23 41Premier livre des Rois 19, 11-13, traduction liturgique officielle (AELF) : après l'ouragan, le tremblement de terre et le feu — où « le Seigneur n'était pas » —, vient « le murmure d'une brise légère » (hébreu qol demamah daqqah, littéralement « une voix de fin silence »). C'est là que Dieu se révèle à Élie.
24Évangile selon saint Matthieu 6, 6, traduction liturgique officielle (AELF) : « Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. » Le « secret » (grec tameion, la réserve close de la maison) figure aussi le sanctuaire intérieur du cœur.
25Dom Augustin Guillerand (1877-1945), chartreux, Voix cartusienne et Écrits spirituels, Parole et Silence, 2001 : le silence cartusien n'est pas vide ni mutisme, mais plénitude d'une âme tendue vers Dieu dans la solitude. La devise de l'ordre, « Stat crux dum volvitur orbis », exprime la stabilité de la croix au milieu d'un monde qui tourne.
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