Le sanctuaire de Paray-le-Monial est, après Lourdes, l'un des plus grands lieux de pèlerinage de France — mais il ne doit sa célébrité ni à une source ni à une grotte. Ce qui s'y est passé tient en une phrase, prononcée selon la voyante par le Christ lui-même devant une humble visitandine, entre 1673 et 1675 : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes. »[1] De cette confidence faite dans le silence d'un monastère bourguignon est née la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, qui allait gagner l'Église universelle et jusqu'à la consécration du genre humain au Cœur du Christ.
Le sanctuaire réunit en réalité deux édifices d'âges très différents. D'un côté, une basilique romane du XIᵉ siècle, ancienne église d'un prieuré clunisien, l'une des plus pures réductions de la grande abbatiale de Cluny aujourd'hui disparue. De l'autre, une petite chapelle discrète, celle du monastère de la Visitation, où une religieuse que personne ne remarquait reçut les grandes apparitions du Cœur de Jésus. Le pèlerin de Paray passe de l'une à l'autre : de la majesté de la pierre clunisienne à l'intimité de la chapelle où Dieu s'est laissé voir comme un Cœur.
Cet article présente le sanctuaire tel qu'il est et tel qu'il est né : pourquoi Paray, comment une cité de moines est devenue la cité du Sacré-Cœur, qui était Marguerite-Marie Alacoque, ce que les apparitions ont vraiment dit — sans grossir ni rétrécir —, le rôle décisif de saint Claude la Colombière, la lente reconnaissance de Rome, et le sens spirituel d'une dévotion centrée sur l'amour méprisé de Dieu.
Paray-le-Monial : une cité née d'un prieuré clunisien
Le bourg et son nom
Paray-le-Monial est une petite ville de Saône-et-Loire, en Bourgogne du Sud, sur les bords de la Bourbince, comptant aujourd'hui environ neuf mille habitants.[2] Le bourg de Paray est plus ancien que ses moines ; son nom dériverait du bas-latin paries, « muraille », appellatif médiéval qui désignait souvent une ancienne enceinte ou une motte fortifiée.[3] Le surnom « le Monial » — « des moines » — n'est venu se greffer que plus tard, lorsque le prieuré clunisien eut fait de la cité un lieu de moines et de retraite pour les seigneurs et les abbés de Cluny.[4] Paray est donc, dès le Moyen Âge, une ville façonnée par la vie monastique : un détail qui n'est pas sans rapport avec sa vocation future de sanctuaire.
La fondation du prieuré (973-999)
En 973, le comte Lambert de Chalon, avec l'appui de Mayeul, abbé de Cluny, fonde au bord de la Bourbince un monastère bénédictin ; l'église est consacrée en 977 sous le vocable du Saint-Sauveur, de la Vierge et de saint Jean-Baptiste.[5] Dès 999, le monastère passe sous l'autorité de la grande abbaye de Cluny et devient un prieuré clunisien qu'il restera jusqu'à la Révolution.[6] Paray entre ainsi dans la mouvance de la plus puissante réforme monastique de l'Occident médiéval — celle-là même qui, depuis sa fondation en 909, avait entrepris de relever la vie bénédictine et de rendre à la liturgie sa splendeur.[7]
La basilique romane de saint Hugues
L'église que l'on visite aujourd'hui — souvent appelée « Paray III » par les historiens, car elle succède à deux édifices antérieurs — est l'œuvre de Hugues de Semur, c'est-à-dire saint Hugues de Cluny, abbé de Cluny de 1049 à 1109 et l'un des plus grands bâtisseurs de son temps.[8] C'est lui qui avait lancé en 1088 le chantier colossal de Cluny III, la plus vaste église de la chrétienté avant la basilique Saint-Pierre. La priorale de Paray est entreprise dans le même élan, dans le dernier quart du XIᵉ siècle, et une consécration est mentionnée vers 1109, l'année même de la mort de l'abbé Hugues.[9]
Il faut ici écarter une formule pieuse trop souvent répétée : on lit parfois que saint Hugues « posa lui-même la première pierre » de Paray. Les sources documentaires attestent qu'il fit reconstruire la priorale et en fut le commanditaire ; le geste personnel de la pose de la première pierre relève de la tradition locale plus que d'un fait établi.[10] L'essentiel demeure : Paray est bien une fille architecturale de Cluny, voulue par le plus illustre de ses abbés, canonisé dès 1120.
Une « réduction » de Cluny III
L'abbatiale de Cluny III a été détruite après la Révolution ; il n'en subsiste qu'un croisillon. Or la priorale de Paray, restée intacte, en offre la plus fidèle image réduite que l'on possède. Les historiens de l'art roman la décrivent volontiers comme un modèle réduit de Cluny : on y retrouve l'étagement des toitures du chevet, l'élévation à trois niveaux et le profil des voûtes de la grande abbatiale, mais ramenés à des proportions plus modestes — trois nefs au lieu de cinq, un transept et un chevet simplifiés.[11]
Les dimensions sont celles d'une grande église romane, non d'une cathédrale : 63,5 mètres de long, 22,35 mètres de large, une voûte de nef culminant à 22 mètres, pour une hauteur totale de 56 mètres.[12] Deux clochers encadrent la façade ; un clocher octogonal s'élève sur la croisée du transept. La pierre claire, l'ampleur du chœur et la pureté des volumes en font l'un des chefs-d'œuvre du roman bourguignon clunisien, classé monument historique dès 1846.[13]
Cette église fut d'abord dédiée à Notre-Dame. Elle ne deviendra la basilique du Sacré-Cœur qu'au XIXᵉ siècle, sous la pression d'une histoire qui, deux siècles plus tôt, s'était jouée non sous ses voûtes, mais dans une chapelle voisine.
Sainte Marguerite-Marie Alacoque, la confidente du Cœur de Jésus
De Verosvres au cloître de la Visitation
Marguerite Alacoque naît le 22 juillet 1647 à Verosvres, en Bourgogne, dans une famille de petite notabilité rurale.[14] Son enfance est marquée par la mort précoce de son père, une longue maladie qui la cloue au lit plusieurs années, et une piété eucharistique intense. Après avoir longtemps hésité, elle entre le 25 mai 1671 au monastère de la Visitation Sainte-Marie de Paray-le-Monial, où elle prononce ses vœux en novembre 1672, prenant le nom de Marguerite-Marie.[15]
Religieuse effacée, jugée parfois maladroite par sa communauté, elle mène une vie cachée, sans rien qui la distingue extérieurement. C'est dans cette obscurité que se produit l'inattendu.
Le monastère de la Visitation
L'ordre de la Visitation Sainte-Marie avait été fondé en 1610 par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, pour des femmes appelées à une vie de douceur, d'oraison et d'humilité plus que d'austérités spectaculaires. Le monastère de Paray, fondé en 1626, possède une chapelle bâtie vers 1633 : c'est là, devant le tabernacle ou au cours de l'office, que vont se dérouler les apparitions.[16] La spiritualité salésienne — abandon confiant, primauté de l'amour — formait le terrain exact où devait s'épanouir la révélation d'un Cœur.
« Il m'honorait de ses entretiens quelquefois comme un ami [...] » — Sainte Marguerite-Marie Alacoque, Autobiographie[17]
Les apparitions du Sacré-Cœur (1673-1675)
Les apparitions de Paray ne forment pas un récit unique mais une série, échelonnée sur deux ans, dans la chapelle de la Visitation. La tradition en distingue trois grands moments.
La première grande apparition (27 décembre 1673)
Le 27 décembre 1673, fête de saint Jean l'Évangéliste — celui qui avait reposé sa tête sur la poitrine du Christ à la Cène —, Marguerite-Marie reçoit la première grande manifestation. Selon son récit, Jésus la fait reposer longuement sur sa poitrine et lui découvre les merveilles de son amour, lui montrant son Cœur comme la source d'une charité brûlante.[18] Le symbole central de la dévotion — un cœur enflammé, ceint d'épines, surmonté d'une croix — est déjà donné.
La demande de la communion réparatrice (1674)
Au cours de l'année 1674, devant le Saint-Sacrement exposé, une nouvelle apparition associe au Cœur de Jésus une demande précise : une communion réparatrice, et la pratique de se tourner vers ce Cœur pour consoler son amour méprisé.[19] C'est à cette période que se rattache, dans la tradition postérieure, la dévotion des neuf premiers vendredis du mois, bien que la formulation numérotée en soit plus tardive.
La « grande apparition » de juin 1675
La plus célèbre — celle que l'on appelle la « grande apparition » — a lieu en juin 1675, pendant l'octave du Saint-Sacrement (la Fête-Dieu).[20] C'est alors que le Christ prononce, selon la voyante, les paroles que la dévotion retiendra entre toutes :
« Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans ce Sacrement d'amour. [...] » — Parole rapportée par sainte Marguerite-Marie, Autobiographie[21]
Le Christ demande alors qu'une fête soit instituée en l'honneur de son Cœur, fixée au vendredi suivant l'octave de la Fête-Dieu, avec communion réparatrice et amende honorable pour réparer les outrages faits à son amour, notamment dans l'Eucharistie.[22] Cette demande — une fête liturgique nouvelle, réclamée par une religieuse inconnue — paraissait alors démesurée. Il faudra près de deux siècles pour qu'elle s'accomplisse pleinement.
Les douze promesses : une codification tardive
La dévotion populaire au Sacré-Cœur a fixé douze promesses attachées à la pratique de cette dévotion — depuis la paix dans les familles jusqu'à la fameuse « Grande Promesse » de la persévérance finale pour qui communie neuf premiers vendredis de suite. L'honnêteté historique oblige cependant à une précision que beaucoup d'images pieuses passent sous silence : ces douze promesses ne forment pas un texte unique dicté en 1675.
Le théologien jésuite Bertrand de Margerie a montré que la plupart de ces faveurs se trouvent dispersées dans les lettres de la sainte postérieures à 1685, et que la « Grande Promesse » elle-même provient d'une lettre datée de 1688 ou 1689 — donc bien après les apparitions.[23] La liste numérotée et figée que l'on connaît est une codification de la fin du XIXᵉ siècle, dont la diffusion mondiale doit beaucoup à un négociant américain qui, à partir de 1882, en fit imprimer des millions d'exemplaires sur des images du Sacré-Cœur.[24] Reconnaître cette histoire ne disqualifie nullement les promesses : elles condensent fidèlement la confiance que la sainte puisait dans le Cœur de Jésus. Mais un sanctuaire qui veut faire autorité ne doit pas présenter comme un oracle de 1675 ce qui est une synthèse fidèle, et tardive, de toute son expérience.
Saint Claude la Colombière, le témoin qui discerne
Une mystique seule, fût-elle sincère, n'aurait pas suffi à fonder une dévotion universelle. Il fallait un discernement ecclésial, et il vint par un homme : le jésuite Claude la Colombière.
Né en 1641 à Saint-Symphorien-d'Ozon, entré dans la Compagnie de Jésus en 1659, profès en 1674, il est nommé en 1675 supérieur de la résidence jésuite de Paray et confesseur du monastère de la Visitation.[25] Théologien rigoureux, prédicateur réputé, il n'avait aucune raison de se laisser abuser par une exaltée. Or, après examen, il reconnaît l'authenticité des grâces reçues par Marguerite-Marie, lui ordonne de mettre ses expériences par écrit — d'où l'Autobiographie que nous lisons — et se consacre lui-même le premier au Sacré-Cœur.[26] Son autorité spirituelle donne à la voyante l'assurance qui lui manquait, et à la dévotion son premier théologien.
Envoyé en 1676 en Angleterre comme prédicateur de la duchesse d'York, il y est emprisonné puis banni lors d'une vague de persécution anticatholique, et revient mourir épuisé à Paray-le-Monial en 1682, à quarante et un ans.[27] Béatifié par Pie XI en 1929, il sera canonisé par saint Jean-Paul II le 31 mai 1992.[28] Marguerite-Marie et Claude la Colombière reposent aujourd'hui dans la même cité : la confidente et le témoin, unis dans le sanctuaire qu'ils ont sans le savoir fondé.
De la confidente cachée au sanctuaire universel
Marguerite-Marie meurt à Paray le 17 octobre 1690, à quarante-trois ans, sans avoir vu la fête qu'elle réclamait.[29] Sa cause progresse lentement, en même temps que la dévotion gagne du terrain, soutenue par les jésuites et par la Visitation. La reconnaissance se fait par étapes, sur près de deux siècles et demi.
La reconnaissance romaine de la fête du Sacré-Cœur
- Juin 1675 — ParayLa demande du Christ
Lors de la grande apparition, le Christ demande une fête du Sacré-Cœur le vendredi après l'octave de la Fête-Dieu[30].
- 1765 — Clément XIIIPremière autorisation officielle
Le pape Clément XIII autorise la célébration de la fête du Sacré-Cœur pour les évêques de Pologne et l'archiconfrérie romaine[31].
- 1856 — Pie IXExtension à l'Église universelle
Pie IX étend la fête du Sacré-Cœur à toute l'Église latine[32].
- 1864-1875 — Pie IXBéatification et basilique
Béatification de Marguerite-Marie (1864) ; la priorale Notre-Dame est élevée au rang de basilique mineure et placée sous le vocable du Sacré-Cœur (1875)[33].
- 1899 — Léon XIIIConsécration du genre humain
Par l'encyclique Annum Sacrum, Léon XIII consacre le genre humain tout entier au Sacré-Cœur[34].
- 1920 — Benoît XVCanonisation
Marguerite-Marie Alacoque est canonisée le 13 mai 1920[35].
Le chemin liturgique fut long. En 1765, le pape Clément XIII accorda enfin une première autorisation officielle, à la demande des évêques de Pologne et de l'archiconfrérie romaine du Sacré-Cœur.[36] Près d'un siècle plus tard, en 1856, Pie IX étendit la fête à l'Église universelle.[37] La demande faite à une visitandine inconnue en 1675 était devenue loi de toute l'Église latine.
Annum Sacrum et la consécration du genre humain (1899)
Le sommet de cette reconnaissance est atteint par Léon XIII. Par l'encyclique Annum Sacrum du 25 mai 1899, le pape ordonne la consécration du genre humain tout entier au Sacré-Cœur de Jésus, acte solennel accompli dans toutes les églises du monde le 11 juin 1899.[38] Jamais une dévotion née dans le secret d'un cloître n'avait connu pareille consécration universelle.
« Lorsque l'Église, aux premiers jours, gémissait sous le joug des Césars, une croix apparut dans le ciel à un jeune empereur… Aujourd'hui un autre emblème divin et tout favorable se présente à nos yeux : c'est le Cœur très sacré de Jésus. » — Léon XIII, encyclique Annum Sacrum, 1899[39]
Les grands pèlerinages nationaux (1873)
Avant même cette consécration, Paray était déjà redevenue un foyer de ferveur. En 1873, dans la France blessée par la défaite de 1870 et la Commune, de grands pèlerinages nationaux convergent vers la cité du Sacré-Cœur, organisés notamment par le jésuite Victor Drevon ; on y vient par milliers de toute la France et de l'étranger.[40] C'est l'époque où la France fait le vœu national qui donnera naissance à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre : Paray en est la source spirituelle.
Pie IX, la basilique et la châsse
C'est dans ce mouvement que Pie IX, après avoir béatifié Marguerite-Marie le 18 septembre 1864[41], élève en 1875 l'ancienne priorale Notre-Dame au rang de basilique mineure et l'autorise à changer de vocable pour devenir la basilique du Sacré-Cœur.[42] L'église romane de saint Hugues devenait ainsi, deux siècles après les apparitions, l'écrin monumental de la dévotion née tout à côté. La canonisation de la sainte, elle, viendra de Benoît XV, le 13 mai 1920.[43]
Le sanctuaire aujourd'hui
La chapelle des Apparitions
Le cœur du sanctuaire n'est pas la grande basilique, mais la modeste chapelle de la Visitation, dite chapelle des Apparitions : c'est là, à l'emplacement même où Marguerite-Marie reçut les visions, que le pèlerin s'arrête.[44] On y vénère la châsse de la sainte : ses reliques reposent dans un reliquaire d'argent doré, recouvertes d'un gisant de cire reproduisant son visage, dans une chapelle latérale ouverte au moment de sa béatification de 1864.[45] Une fresque réalisée entre 1966 et 1973 figure le Christ montrant les plaies de sa Passion, et une Porte de la Miséricorde y fut ouverte lors du Jubilé de 2015-2016.[46] La disproportion entre la petitesse du lieu et l'ampleur de ce qui en est sorti fait partie du message : Dieu a choisi, ici encore, ce qui est humble.
La basilique du Sacré-Cœur
À quelques pas, la basilique déploie au contraire toute la majesté de l'art clunisien. Le pèlerin y passe naturellement après la chapelle : de l'intimité de la confidence à la louange liturgique solennelle. C'est dans ce vaisseau roman que se célèbrent les grands offices des pèlerinages et des sessions d'été.
La Communauté de l'Emmanuel et les sessions d'été
Depuis 1975 — l'année du troisième centenaire de la grande apparition —, la Communauté de l'Emmanuel organise à Paray ses sessions d'été, qui rassemblent chaque année des milliers de pèlerins, familles, jeunes et prêtres venus du monde entier.[47] En 1985, l'évêque d'Autun confie officiellement la responsabilité du sanctuaire et du pèlerinage à des prêtres de cette communauté.[48] Paray est ainsi redevenu un lieu vivant, où la dévotion héritée du XVIIᵉ siècle se conjugue à l'élan du Renouveau charismatique.
Jean-Paul II à Paray (5 octobre 1986)
Le 5 octobre 1986, saint Jean-Paul II vient en pèlerin à Paray-le-Monial et y célèbre l'Eucharistie devant une foule considérable.[49] Sa présence consacre la place du sanctuaire dans l'Église contemporaine et confirme l'actualité de la dévotion au Cœur du Christ. C'est à Paray, devant la chapelle des Apparitions, que le pape rappelle que le Cœur de Jésus demeure la réponse à l'indifférence du monde.
Le sens spirituel : un Cœur qui a tant aimé
Réparation et amende honorable
Le message de Paray ne se réduit pas à un symbole tendre. Au centre, il y a une plainte : l'amour de Dieu est « tant » donné et si peu reconnu. La réponse demandée est la réparation — l'amende honorable, c'est-à-dire l'acte par lequel le chrétien console et compense, dans la mesure de ses forces, les outrages faits à l'amour divin.[50] Loin d'un sentimentalisme, la dévotion au Sacré-Cœur est une théologie de l'amour blessé : elle prend au sérieux que Dieu puisse être aimé en retour, ou méprisé.
La dévotion eucharistique des premiers vendredis
Cette spiritualité est profondément eucharistique. Plusieurs apparitions ont lieu devant le Saint-Sacrement exposé ; la fête réclamée se rattache à l'octave de la Fête-Dieu ; la pratique principale est la communion réparatrice du premier vendredi du mois, prolongée par l'Heure sainte et l'adoration.[51] Le Cœur que l'on vénère à Paray n'est pas un cœur lointain : c'est celui qui se donne en nourriture, méconnu « dans ce sacrement d'amour ». La dévotion au Sacré-Cœur reconduit ainsi sans cesse à l'Eucharistie — et fait du petit oratoire de Paray-le-Monial l'une des grandes écoles de l'amour eucharistique dans l'Église.
« [...] si jusqu'à présent tu n'as pris que le nom de mon esclave, je te donne celui de la disciple bien-aimée de mon sacré Cœur. » — Parole rapportée par sainte Marguerite-Marie, Autobiographie[52]
Pour aller plus loin
- Sources primaires : Vie et Œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, éd. F. Gauthey, Paris, Poussielgue, 1915, 3 vol. (t. 2 : Autobiographie, citée ici n° 46 p. 63, n° 54 p. 70, n° 92 p. 102 ; numérisé sur archive.org) ; Léon XIII, encyclique Annum Sacrum (1899) sur vatican.va ; Pie XII, encyclique Haurietis Aquas (1956) sur le culte du Sacré-Cœur, sur vatican.va ; François, encyclique Dilexit nos (2024) sur vatican.va, qui cite l'Autobiographie d'après cette édition.
- Articles Ignispedia liés : La réforme de Cluny pour les origines monastiques de la priorale ; la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, fruit du vœu national contemporain des pèlerinages de Paray.
- Pour visiter : le sanctuaire du Sacré-Cœur de Paray-le-Monial (sacrecoeur-paray.org) regroupe la chapelle des Apparitions, la basilique romane et le parc des Chapelains.
Notes et références
Sainte Marguerite-Marie Alacoque, Autobiographie, n° 92 (« La grande révélation du culte du sacré Cœur »), grande apparition de juin 1675 : Vie et Œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, éd. F. Gauthey, Paris, Poussielgue, 1915, t. 2, p. 102 (numérisé sur archive.org). Texte cité conforme à l'édition, y compris « se consommer » : l'éditeur signale que la sainte et ses contemporaines « emploient à l'ordinaire le mot consommer pour consumer ». Repris mot pour mot par le pape François, encyclique Dilexit nos § 121 (24 octobre 2024, vatican.va).
1 21Wikipédia (français), « Paray-le-Monial » : commune de Saône-et-Loire, Bourgogne-Franche-Comté ; environ 9 000 habitants (9 291 au recensement de 2023, chiffre évolutif).
2Wikipédia (français), « Histoire de Paray-le-Monial » et Catholic Encyclopedia (1913), « Paray-le-Monial » : étymologie probable du nom Paray à partir du bas-latin paries (« muraille ») ; surnom « le Monial » lié au prieuré clunisien et à la présence des moines. L'étymologie du nom reste discutée selon les sources.
3 4Wikipédia (français), « Basilique du Sacré-Cœur de Paray-le-Monial » : fondation du monastère en 973 par le comte Lambert de Chalon avec l'abbé Mayeul de Cluny ; consécration de l'église en 977 ; rattachement à l'abbaye de Cluny en 999, faisant de Paray un prieuré clunisien jusqu'à la Révolution.
5 6Voir l'article Ignispedia La réforme de Cluny pour l'histoire de l'ordre clunisien, fondé en 909, et son rôle dans la réforme de la vie bénédictine et de la liturgie.
7Wikipédia (français), « Basilique du Sacré-Cœur de Paray-le-Monial » : la construction de l'église actuelle (« Paray III ») est attribuée par la majorité des spécialistes à Hugues de Semur, saint Hugues de Cluny (abbé de Cluny 1049-1109, canonisé en 1120), dans le dernier quart du XIᵉ siècle, avec une consécration mentionnée vers 1109. La « pose de la première pierre » par saint Hugues relève de la tradition locale et non d'un fait documenté ; les sources attestent qu'il fit reconstruire la priorale. Cluny III, modèle de Paray, fut commencée en 1088.
8 9 10Wikipédia (français) et techno-science.net, « Basilique de Paray-le-Monial » : la priorale est décrite comme une réduction de la grande abbatiale de Cluny III (détruite après la Révolution) : trois nefs au lieu de cinq, transept et chevet simplifiés, mais étagement des toitures et élévation copiés sur Cluny. Roman bourguignon clunisien.
11Wikipédia (français), « Basilique du Sacré-Cœur de Paray-le-Monial » : longueur totale 63,5 m ; largeur 22,35 m ; hauteur sous voûte de la nef 22 m ; hauteur totale 56 m ; deux clochers de façade et un clocher octogonal sur la croisée ; classement au titre des monuments historiques en 1846.
12 13Wikipédia (français), « Marguerite-Marie Alacoque » : naissance le 22 juillet 1647 à Verosvres (Saône-et-Loire), Bourgogne.
14Wikipédia (français/anglais), « Marguerite-Marie Alacoque » : entrée au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial le 25 mai 1671 ; profession des vœux en novembre 1672. (Certaines sources anglophones donnent le 20 juin 1671 pour l'entrée ; la date du 25 mai 1671 est celle de Wikipédia FR.)
15Wikipédia (français), « Chapelle de la Visitation (Paray-le-Monial) » : chapelle du monastère de la Visitation bâtie vers 1633, restaurée à la fin du XIXᵉ siècle ; lieu des apparitions ; fresque réalisée entre 1966 et 1973 figurant le Christ montrant ses plaies ; Porte de la Miséricorde ouverte lors du Jubilé de la Miséricorde (2015-2016).
16 44 46Sainte Marguerite-Marie Alacoque, Autobiographie, n° 46 (« Les deux saintetés d'amour et de justice ») : même édition, t. 2, p. 63. Citation coupée après « ami » (la phrase continue : « ou comme un époux le plus passionné d'amour, ou comme un père blessé d'amour pour son enfant unique... »), d'où le [...] ; le récit du biographe reprend le même trait (t. 1, p. 170, n° 187 : « ses plus familiers entretiens, comme un ami avec sa bien-aimée »).
17Wikipédia (français/anglais), « Marguerite-Marie Alacoque » : première grande apparition le 27 décembre 1673, fête de saint Jean l'Évangéliste ; le Christ découvre son Cœur enflammé. Le symbole du cœur ceint d'épines et surmonté d'une croix est fixé par la dévotion postérieure.
18Wikipédia (anglais), « Margaret Mary Alacoque » : apparition de 1674 devant le Saint-Sacrement exposé, associée à la demande de la communion réparatrice ; origine de la dévotion des premiers vendredis. La répartition exacte des demandes entre 1674 et 1675 varie selon les sources.
19Wikipédia (français/anglais) et codexdei.mariedenazareth.com (1000 raisons de croire) : « grande apparition » de juin 1675, pendant l'octave du Saint-Sacrement (Fête-Dieu) ; demande d'une fête du Sacré-Cœur le vendredi après l'octave de la Fête-Dieu, avec communion réparatrice et amende honorable. Le jour précis (16 ou 20 juin 1675) varie selon les sources et n'est pas tranché.
20 22 30France Catholique, « Les divines promesses de la dévotion au Sacré-Cœur », citant le P. Bertrand de Margerie, s.j. : la plupart des douze promesses se trouvent dispersées dans les lettres de la sainte postérieures à 1685 ; la « Grande Promesse » provient d'une lettre datée de 1688 ou 1689. Les promesses ne forment pas un texte unique dicté en 1675.
23Pressbooks, « Les douze promesses du Sacré-Cœur » et France Catholique : la liste numérotée est une codification de la fin du XIXᵉ siècle ; sa diffusion mondiale tient pour beaucoup à un négociant américain (M. Kemper, de Dayton, Ohio) qui, à partir de 1882, fit imprimer les promesses par millions sur des images du Sacré-Cœur.
24Jésuites de France (jesuites.com), « Paray-le-Monial – résidence Saint-Claude-la-Colombière » et Nominis (CEF) : Claude la Colombière, né en 1641 à Saint-Symphorien-d'Ozon, jésuite (1659), profès en 1674, supérieur de la résidence de Paray et confesseur de la Visitation à partir de 1675 ; reconnaît l'authenticité des grâces de Marguerite-Marie, lui ordonne de rédiger son autobiographie, se consacre le premier au Sacré-Cœur ; prédicateur en Angleterre (1676), emprisonné et banni, meurt à Paray en 1682.
25 26 27Jésuites de France (jesuites.com) et cath.ch : Claude la Colombière béatifié par Pie XI en 1929 ; canonisé par saint Jean-Paul II le 31 mai 1992.
28Wikipédia (français), « Marguerite-Marie Alacoque » : mort le 17 octobre 1690 à Paray-le-Monial, à 43 ans.
29Wikipédia (français), « Fête du Sacré-Cœur » : en 1765, le pape Clément XIII autorise la célébration de la fête du Sacré-Cœur pour les évêques de Pologne et l'archiconfrérie romaine du Sacré-Cœur.
31 36Wikipédia (français), « Fête du Sacré-Cœur » et « Sacré-Cœur de Jésus » : en 1856, Pie IX étend la fête du Sacré-Cœur à l'Église universelle (latine).
32 37Wikipédia (français/anglais), « Basilique du Sacré-Cœur de Paray-le-Monial » et « Marguerite-Marie Alacoque » : béatification de Marguerite-Marie par Pie IX le 18 septembre 1864 ; en 1875, Pie IX élève la priorale Notre-Dame au rang de basilique mineure et autorise le changement de vocable de l'Assomption de la Vierge au Sacré-Cœur. (L'année 1992 correspond au 9ᵉ centenaire de la basilique, non à un changement de vocable.)
33 41 42Léon XIII, encyclique Annum Sacrum, 25 mai 1899 (texte officiel sur vatican.va) : consécration du genre humain tout entier au Sacré-Cœur de Jésus, acte solennel lu dans les églises du monde le 11 juin 1899. La comparaison avec la croix de Constantin (« In hoc signo vinces ») figure dans le texte.
34 38 39Wikipédia (français/anglais), « Marguerite-Marie Alacoque » : canonisation par Benoît XV le 13 mai 1920.
35 43Wikipédia (français), « Histoire de Paray-le-Monial » : grands pèlerinages nationaux de 1873, organisés notamment par le jésuite Victor Drevon, rassemblant des pèlerins de toute la France et de l'étranger ; contexte du vœu national menant à la basilique de Montmartre.
40Garde d'honneur du Sacré-Cœur (gardedhonneurdusacrecoeur.org) et sources du sanctuaire : reliques de sainte Marguerite-Marie dans une châsse d'argent doré, recouvertes d'un gisant de cire, dans une chapelle latérale de la chapelle des Apparitions ; reliquaire lié à la béatification de 1864.
45Communauté de l'Emmanuel (emmanuel.info) et zenit.org : premières sessions d'été à Paray en 1975, année du 3ᵉ centenaire de la grande apparition ; en 1985, l'évêque d'Autun confie la responsabilité du pèlerinage à des prêtres de la Communauté de l'Emmanuel.
47 48Saint Jean-Paul II, homélie à Paray-le-Monial du 5 octobre 1986 (texte sur vatican.va) ; emmanuel.info : visite et célébration eucharistique du pape à Paray, devant une foule considérable (estimation des organisateurs).
49Spiritualité du Sacré-Cœur (sources : sacrecoeur-paray.org ; gardedhonneurdusacrecoeur.org ; aleteia.org) : amour de Jésus méprisé, appel à la réparation et à l'amende honorable, communion réparatrice du premier vendredi, Heure sainte et adoration eucharistique ; dimension intrinsèquement eucharistique de la dévotion. Pour un fondement magistériel, voir Pie XII, Haurietis Aquas (1956).
50 51Sainte Marguerite-Marie Alacoque, Autobiographie, n° 54 (récit de la plaie au côté) : même édition, t. 2, p. 70 (repris dans la Vie, t. 1, p. 123, n° 127). Citation coupée au début, d'où le [...] initial ; autre parole proche dans la donation du 31 décembre 1678 (t. 1, p. 173, n° 192) : « Tu en seras pour toujours la disciple bien-aimée ».
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