Taizé est une communauté monastique œcuménique installée dans le village de Taizé, en Saône-et-Loire, au sud de la Bourgogne. Fondée en 1940 par frère Roger Schutz (1915-2005), protestant suisse, elle rassemble aujourd'hui environ 100 frères catholiques, protestants et anglicans, venus d'environ 30 pays, qui vivent du travail de leurs mains et partagent une même prière trois fois par jour[1][2].
Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes, surtout des 18 à 35 ans, viennent à Taizé pour une semaine de prière, de silence, de partage biblique et de service, puis repartent dans leurs paroisses et leurs Églises[3]. Les chants brefs et répétitifs de Taizé, chantés en de nombreuses langues, sont entrés dans la prière de paroisses du monde entier.
Taizé n'est ni une Église, ni un mouvement catholique. C'est une communauté de frères issus d'Églises différentes, qui cherchent l'unité des chrétiens par la prière commune et une vie simple, sans fusionner les Églises ni effacer leurs différences doctrinales. Dire exactement ce statut, et la manière dont l'Église catholique le regarde, fait partie de l'identité du lieu.
Qu'est-ce que Taizé ?
Une communauté de frères, pas une Église
La communauté de Taizé est une fraternité monastique : les frères s'engagent pour la vie entière dans le célibat, la vie commune et le partage des biens, selon la Règle écrite par frère Roger[4]. Elle ne baptise pas, n'ordonne pas et ne se présente pas comme une Église nouvelle. Chaque frère reste membre de l'Église dont il vient : les frères catholiques restent catholiques, les frères protestants restent protestants, le prieur actuel est anglican[5].
Cette forme explique à la fois la force et la limite du lieu. Force, parce que des chrétiens séparés depuis des siècles y prient le même Christ, matin, midi et soir. Limite, parce que la prière commune ne supprime pas les divisions réelles sur l'eucharistie, les ministères et l'autorité dans l'Église. Taizé le sait et le dit : la communauté se présente comme une « parabole de communion », un signe vécu d'une unité encore à recevoir pleinement[6].
Un village de Bourgogne devenu lieu de prière
Taizé est un petit village proche de Cluny, célèbre pour son abbaye médiévale. La communauté y occupe une colline où s'élève l'église de la Réconciliation, inaugurée le 6 août 1962 et agrandie plusieurs fois pour accueillir les jeunes toujours plus nombreux[7]. Autour de l'église, des bâtiments simples, des tentes en saison et des lieux de rencontre accueillent les semaines de jeunes, les familles et les groupes.
Le lieu compte peu par ses dimensions. Il compte par son rythme : trois prières par jour, le silence gardé au cœur du chant, le travail partagé et les petits groupes de partage biblique. C'est ce rythme, autant que les chants, que les jeunes viennent chercher.
Histoire de la communauté
1940 : frère Roger arrive à Taizé
Roger Schutz naît le 12 mai 1915 à Provence, dans le canton de Vaud, en Suisse, d'un père suisse protestant et d'une mère française catholique[8]. Étudiant en théologie à Strasbourg puis à Lausanne, il cherche dès sa jeunesse une vie commune de prière et de service, inspirée par les premières communautés chrétiennes et par le monachisme ancien.
Le 20 août 1940, quelques semaines après la défaite française, il arrive seul à vélo à Taizé et achète une maison dans ce village alors semi-abandonné, proche de la ligne de démarcation[9]. Il y accueille des réfugiés de guerre, notamment des juifs fuyant les persécutions, et commence une vie de prière solitaire ouverte aux autres. En novembre 1942, la Gestapo occupe la maison pendant une de ses absences en Suisse ; il ne peut revenir durablement qu'à l'automne 1944[10].
« Dieu n'est qu'amour » : cette conviction, que frère Roger répétera toute sa vie, naît dans ces années de guerre, devant la souffrance d'autrui accueillie à sa table[11].
1949 : les premiers engagements pour la vie
Après la guerre, de jeunes hommes rejoignent frère Roger. À Pâques 1949, les premiers frères, alors sept, s'engagent pour la vie entière dans le célibat, la communauté des biens et l'obéissance au prieur[12]. La communauté devient visible comme une fraternité monastique neuve : protestante à l'origine, elle s'ouvre progressivement à des frères catholiques, qui y entrent à partir des années 1960 et 1970, puis à des frères d'autres traditions chrétiennes[13].
Pendant ces années, les frères soignent aussi des prisonniers de guerre allemands et des enfants orphelins des environs. Le village, qui avait été un refuge de guerre, devient peu à peu un lieu de réconciliation entre anciens ennemis, français et allemands d'abord, européens ensuite.
1953-1954 : la Règle de Taizé
Pendant l'hiver 1952-1953, frère Roger écrit la Règle de Taizé, publiée en 1954. Il veut y exprimer, pour des hommes engagés « pour leur vie entière dans le célibat et dans une vie commune d'une grande simplicité », l'essentiel qui rend la vie commune possible[14]. Le texte, plus tard repris sous le titre Les Sources de Taizé, tient en quelques intuitions tenaces : la joie, la simplicité et la miséricorde comme chemin de vie ; la prière commune au centre du jour ; le pardon demandé et donné chaque jour ; une vie pauvre et partagée.
« Le Christ ressuscité vient animer une fête au plus intime de l'homme » : la formule des Sources de Taizé dit le ton de la Règle, une confiance joyeuse plutôt qu'un règlement minutieux[15].
La Règle ne cherche pas à copier les grandes règles monastiques anciennes, même si frère Roger les connaît et les respecte. Elle reste volontairement brève, centrée sur le Christ et sur la réconciliation, pour pouvoir être vécue par des frères venus d'Églises différentes.
- 20 août 1940Arrivée de frère Roger à TaizéRoger Schutz s'installe au village et accueille des réfugiés de guerre[16].
- Pâques 1949Premiers engagements à vieLes premiers frères s'engagent pour la vie entière dans la vie commune[17].
- 1954Publication de la RègleLa Règle de Taizé, écrite pendant l'hiver 1952-1953, paraît en français[18].
- 6 août 1962Église de la RéconciliationLa nouvelle église est inaugurée ; deux frères participent comme observateurs au concile Vatican II ouvert la même année[19].
- 1974Concile des jeunesLe grand rassemblement du Concile des jeunes réunit des dizaines de milliers de jeunes à Taizé[20].
- 1978Première rencontre européenneLa rencontre de fin d'année commence son itinérance européenne, d'abord à Paris[21].
- 16 août 2005Mort de frère RogerFrère Roger est tué pendant la prière du soir ; frère Alois lui succède comme prieur[22].
- 2 décembre 2023Frère Matthew, troisième prieurFrère Alois transmet sa charge à frère Matthew pendant la prière du soir[23].
1962 : l'église de la Réconciliation et Vatican II
L'ancienne église du village devient trop petite pour les visiteurs. Avec l'aide de jeunes volontaires allemands du Service d'action pour la réconciliation, les frères construisent l'église de la Réconciliation, inaugurée le 6 août 1962, jour choisi pour sa signification : fête de la Transfiguration et anniversaire du bombardement d'Hiroshima, signe d'une prière pour la paix[24]. La même année, le pape Jean XXIII invite des frères de Taizé à participer au concile Vatican II (1962-1965) comme observateurs. Jean XXIII avait salué Taizé d'une formule restée célèbre : « ce petit printemps »[25].
Le concile confirme pour la communauté une intuition déjà vécue : l'unité des chrétiens ne se décrète pas, elle se prépare par la prière, la rencontre et la conversion de chacun. Le décret conciliaire sur l'œcuménisme, Unitatis redintegratio (21 novembre 1964), donnera à cette recherche son cadre catholique, repris plus bas.
Les années 1970 : le Concile des jeunes
À la fin des années 1960, les jeunes affluent. Frère Roger annonce en 1970 la préparation d'un « Concile des jeunes », dont le grand rassemblement se tient à Taizé à la fin de l'été 1974, réunissant environ 40 000 jeunes venus chercher comment vivre l'Évangile dans un monde divisé[26]. Le nom de « concile » est une image : il ne s'agit pas d'une assemblée d'évêques, mais d'un long chemin de rencontres, de lettres et de partages entre jeunes de pays et d'Églises différents.
De cette dynamique naît le pèlerinage de confiance sur la terre : des rencontres régulières de jeunes, à Taizé toute l'année et, chaque fin d'année, dans une grande ville d'Europe, puis parfois sur d'autres continents[27]. La première rencontre européenne de fin d'année se tient à Paris en 1978-1979 ; depuis 1978, près de deux millions de jeunes ont participé à ces rencontres européennes[28].
2005 : la mort de frère Roger et la succession
Le 16 août 2005, pendant la prière du soir dans l'église de la Réconciliation, frère Roger, âgé de 90 ans, est poignardé par une femme roumaine de 36 ans, Luminița Solcan, atteinte de troubles psychiques. Il meurt presque aussitôt, au milieu de plus de 2 000 jeunes en prière[29]. Ses funérailles, le 23 août 2005, rassemblent environ 12 000 personnes de toutes confessions.
Frère Roger avait désigné dès 1998 son successeur : frère Alois Löser, catholique allemand né en 1954, entré à Taizé à 19 ans. Frère Alois devient le deuxième prieur et conduit la communauté pendant dix-huit ans. Le 23 juillet 2023, il annonce qu'il transmet sa charge, après consultation des frères, à frère Matthew Thorpe, anglican anglais né en 1965 et entré dans la communauté en 1986. La passation a lieu le 2 décembre 2023, pendant la prière du soir, veille du premier dimanche de l'Avent[30]. Pour la première fois, la communauté fondée par un protestant et conduite par un catholique est confiée à un anglican : la succession elle-même raconte l'identité œcuménique du lieu.
La vie des frères et la Règle
Trois prières par jour
Le jour d'un frère commence, se ponctue et s'achève par la prière commune : matin, midi et soir, les frères se retrouvent dans l'église de la Réconciliation avec les jeunes présents[31]. Entre les prières, le travail : accueil des jeunes, cuisine, entretien des lieux, ateliers, correspondance, accompagnement des retraites et préparation des rencontres. Les frères vivent du travail de leurs mains et ne reçoivent pas de dons pour eux-mêmes ; la communauté a longtemps vécu notamment de son imprimerie et de ses productions, et elle refuse les héritages pour la communauté elle-même[32].
La table suivante résume les repères de cette vie, tels que la communauté les présente elle-même.
| Repère | Ce que vivent les frères |
|---|---|
| Prière | Trois prières communes par jour, avec les jeunes présents |
| Engagement | Célibat, vie commune et partage des biens, pour la vie entière |
| Travail | Travail des mains, accueil, service des rencontres |
| Biens | Vie simple, aucun enrichissement personnel |
| Unité | Frères d'Églises différentes, chacun fidèle à son Église |
Lecture du tableau : ces cinq repères viennent de la Règle de Taizé et de la présentation que la communauté fait de sa vie. Ils décrivent une vie monastique classique dans sa structure (prière, célibat, pauvreté, obéissance) et singulière dans sa composition confessionnelle[33][34].
Joie, simplicité, miséricorde
Les Sources de Taizé résument la vie des frères en trois mots : joie, simplicité, miséricorde[35]. La joie n'y est pas un optimisme de caractère : elle vient de la présence du Christ ressuscité. La simplicité règle les biens, la table, l'habitat et l'accueil. La miséricorde règle le regard sur autrui, à commencer par le frère le plus proche. Frère Roger demandait que jamais la prière commune ne devienne un lieu de jugement des autres Églises : on y confesse le Christ, on n'y accuse personne.
Cette insistance explique le ton du lieu. Taizé ne cherche ni la polémique confessionnelle, ni la démonstration apologétique. Son langage est celui de la confiance : Dieu est amour, le Christ est ressuscité, l'unité est un don à accueillir avant d'être un programme à construire.
Des fraternités dans le monde
Des petits groupes de frères vivent aussi hors de Taizé, dans des quartiers pauvres ou des lieux de tension, en Asie, en Afrique et dans les Amériques. Ces fraternités partagent la vie de populations défavorisées et restent en lien avec la communauté de Bourgogne[36]. Elles prolongent le premier geste de 1940 : être présents, en priant, là où des hommes souffrent.
La prière chantée de Taizé
Des chants brefs, répétés, en toutes les langues
La prière de Taizé se reconnaît d'abord à ses chants : de courts canons ou refrains, souvent une phrase de l'Écriture ou de la liturgie, répétés longuement pour entrer dans la prière sans effort intellectuel[37]. Jésus le Christ, lumière intérieure, Ubi caritas, Nada te turbe (reprendre les paroles de sainte Thérèse d'Avila) ou Bénissez le Seigneur font partie des chants les plus connus, chantés en latin, en français, en anglais et dans des dizaines d'autres langues selon les jeunes présents.
Le principal compositeur de ces chants est Jacques Berthier (1923-1994), organiste et compositeur français de musique liturgique, qui travaille avec la communauté à partir des années 1970, après une première collaboration du père Joseph Gelineau (1920-2008), jésuite et psalmiste[38]. Berthier compose des formes volontairement dépouillées : une mélodie simple, une harmonie qui porte des voix sans formation, et la possibilité de chanter à plusieurs voix ou avec des instruments sans jamais couvrir la prière.
« Nada te turbe, nada te espante, quien a Dios tiene nada le falta » : les paroles de sainte Thérèse d'Avila, mises en canon par Jacques Berthier, sont devenues l'un des chants de Taizé les plus priés au monde[39].
Le silence au centre
Entre les chants, la prière garde un long temps de silence, environ dix minutes, qui en est le centre véritable. Frère Roger tenait à ce silence comme au cœur de la rencontre avec Dieu, accessible à tous, croyants affermis ou chercheurs hésitants. Cette architecture (chant bref, psaume, lecture, silence, intercessions, Notre Père) est reprise aujourd'hui par des paroisses catholiques, protestantes et orthodoxes du monde entier pour leurs veillées de prière.
Le tableau suivant montre la trame habituelle d'une prière du soir à Taizé, à titre de repère pour le lecteur qui découvre le lieu.
| Temps de la prière | Contenu |
|---|---|
| Chant d'entrée | Canon bref, souvent en plusieurs langues |
| Psaume | Chanté ou lu, avec refrain |
| Lecture | Court passage de l'Écriture |
| Silence | Environ dix minutes, au centre de la prière |
| Intercessions | Prière pour le monde, avec refrain chanté |
| Notre Père | Prié par toute l'assemblée |
| Chants de louange | Canons de confiance et d'action de grâce |
Lecture du tableau : cette trame, stable depuis des décennies, est celle que les groupes rapportent chez eux. Elle explique la diffusion mondiale du style de Taizé : il tient en une page, n'exige ni chef expérimenté ni matériel coûteux, et fait entrer des débutants dans une vraie prière commune[40].
Les rencontres de jeunes
Une semaine à Taizé
Presque toutes les semaines de l'année, et spécialement de Pâques à la fin de l'été, Taizé accueille des jeunes de 15 à 35 ans, avec un accueil pensé d'abord pour les 18 à 35 ans[41]. Une semaine type associe les trois prières quotidiennes, une introduction biblique le matin suivie de petits groupes de partage, un temps de service pratique (vaisselle, entretien, accueil, chant), et des ateliers l'après-midi sur la foi, la société, l'art ou la solidarité. Le silence peut être gardé toute la semaine par ceux qui le demandent, notamment pendant la Semaine sainte et les retraites.
L'hébergement est simple : dortoirs, baraquements, tentes personnelles en saison, repas frugaux pris en commun. Une participation financière modeste est demandée selon les possibilités de chacun et selon le pays d'origine. Cette simplicité matérielle fait partie de la pédagogie du lieu : elle met des jeunes de pays riches et de pays pauvres dans les mêmes files, aux mêmes tables, devant le même Christ.
Le pèlerinage de confiance et les rencontres européennes
Chaque fin d'année depuis 1978, la rencontre européenne rassemble pour cinq jours, du 28 décembre au 1er janvier, des milliers de jeunes accueillis par les paroisses et les familles d'une grande ville d'Europe[42]. Prières communes dans de grandes églises ou des halls, ateliers, silence en plein cœur de la ville : la rencontre transpose la semaine de Taizé à l'échelle d'une métropole. Des étapes du pèlerinage de confiance ont aussi eu lieu sur d'autres continents, en Afrique, en Asie et dans les Amériques[43].
Le 5 octobre 1986, le pape Jean-Paul II, en voyage en France, vient prier à Taizé avec les frères et les jeunes. Sa formule, rapportée par la communauté et par la presse du voyage, est devenue la devise officieuse du lieu.
« On passe à Taizé comme on passe près d'une source » : Jean-Paul II, à Taizé, le 5 octobre 1986[44].
Le pèlerin repart, mais quelque chose de la source continue de couler en lui. Les frères citent souvent cette image pour dire leur intention : Taizé ne veut retenir personne, mais renvoyer chacun vers sa paroisse, son Église et ses engagements.
Ce que les jeunes viennent chercher
Les frères résument l'attente des jeunes en quelques mots : un lieu où prier sans devoir d'abord tout expliquer de soi, où le silence n'est pas un vide, où des chrétiens d'autres Églises ne sont pas des adversaires[45]. Beaucoup arrivent par un groupe paroissial, une aumônerie ou une préparation de confirmation ; beaucoup reviennent ensuite seuls ou en famille. Des évêques catholiques accompagnent régulièrement des groupes de confirmands, et les rencontres européennes sont préparées avec les paroisses catholiques, protestantes et orthodoxes des villes d'accueil[46].
Taizé et l'Église catholique
Ce que Taizé est, et ce qu'elle n'est pas
Il faut le dire nettement : Taizé n'est pas une communauté catholique, et elle ne demande pas à l'être. C'est une communauté monastique œcuménique, dont les frères appartiennent à plusieurs Églises et confessions chrétiennes. Elle n'est pas en pleine communion avec l'Église catholique au sens canonique du terme, puisqu'elle rassemble des baptisés que la pleine communion visible ne réunit pas encore. Elle ne célèbre pas une eucharistie commune à tous comme si les divisions étaient déjà surmontées.
Cette clarté protège tout le monde. Le visiteur catholique qui vient à Taizé y vit une prière commune réelle et féconde avec des frères et sœurs d'autres Églises. Il n'y trouve pas une messe catholique quotidienne célébrée par la communauté elle-même : les catholiques présents participent à la messe dans les paroisses voisines ou lors des célébrations eucharistiques catholiques prévues pour les groupes, selon la discipline de l'Église[47].
La position catholique, dite exactement
La position de l'Église catholique repose sur le décret Unitatis redintegratio du concile Vatican II (21 novembre 1964). Le concile enseigne que beaucoup d'éléments de vérité et de sanctification existent hors des limites visibles de l'Église catholique, que les chrétiens séparés sont unis au Christ par le baptême, et que la prière commune pour l'unité est légitime et encouragée, spécialement pendant la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens[48]. Le même décret précise que cette prière commune ne doit pas être employée comme un moyen indifférent pour rétablir l'unité, et que la participation commune aux sacrements obéit à des règles précises[49].
Le Catéchisme de l'Église catholique reprend cette discipline : les Églises orientales qui ne sont pas en pleine communion possèdent de vrais sacrements, et une certaine communion eucharistique peut être possible dans des circonstances définies ; pour les communautés issues de la Réforme, l'Église catholique enseigne qu'elles n'ont pas conservé la substance propre et intégrale du mystère eucharistique, principalement par l'absence du sacrement de l'Ordre, et la communion eucharistique avec elles n'est pas possible comme règle générale[50]. Le code de droit canonique (canon 844) fixe les conditions exceptionnelles d'admission d'un chrétien non catholique à la communion catholique, et réciproquement[51].
Concrètement, pour un catholique à Taizé : prier avec tous, chanter, écouter l'Écriture, garder le silence, tout cela est bon et encouragé. Recevoir la communion hors de la discipline catholique, ou communier comme si l'unité était déjà réalisée, ne l'est pas. La communauté de Taizé connaît cette discipline et ne pousse personne à la transgresser : les frères ont toujours refusé de faire de l'intercommunion un raccourci vers l'unité.
Le cas personnel de frère Roger, qui communiait dans un cadre connu des autorités catholiques et en lien avec sa démarche propre, a souvent été commenté, notamment lors des funérailles de Jean-Paul II en avril 2005. Ce cas singulier, qui relève de la conscience d'un homme et de l'accompagnement de ses évêques amis, ne change ni la règle générale de l'Église, ni le statut de la communauté. Le présenter comme une intercommunion acquise serait inexact ; le taire serait malhonnête. Il appartient à l'histoire spirituelle du fondateur, pas au droit commun des fidèles.
Des papes qui encouragent, une unité encore en chemin
Les papes successifs ont encouragé Taizé sans jamais présenter l'unité comme acquise. Jean XXIII parle du « petit printemps » ; Paul VI reçoit les frères ; Jean-Paul II vient prier sur place le 5 octobre 1986[52]. Benoît XVI accueille la rencontre européenne à Berlin fin 2011 et salue à plusieurs reprises la recherche d'unité des jeunes de Taizé. Le pape François reçoit frère Alois puis frère Matthew, qu'il accueille en audience le 18 mars 2024 ; frère Matthew est ensuite reçu par Léon XIV[53]. Ces gestes disent une estime réelle pour le témoignage de prière et de réconciliation. Ils ne valent ni reconnaissance de Taizé comme institution catholique, ni modification de la discipline eucharistique.
Pour un lecteur catholique, la lecture juste de Taizé tient en trois phrases. C'est un don réel pour l'unité des chrétiens, par la prière, la confiance et la réconciliation vécue. Ce don se reçoit dans l'obéissance à ce que l'Église enseigne sur les sacrements et sur la pleine communion. Et il renvoie chacun à son Église locale : on ne reste pas à Taizé, on en repart pour servir chez soi.
« Que tous soient un, afin que le monde croie » (Jn 17, 21) : la prière du Christ pour l'unité, que les frères chantent et méditent chaque semaine, reste une prière, une demande adressée au Père, et non un acquis que l'on pourrait décréter entre chrétiens de bonne volonté.
Pour aller plus loin
La communauté publie ses lettres, ses chants et le calendrier des rencontres sur taize.fr. Pour découvrir la prière, le plus direct reste de vivre une semaine sur place ou une rencontre européenne de fin d'année, en lien avec sa paroisse. Pour prolonger la lecture dans Ignispedia :
- Découvrir Le Chemin Neuf : une autre communauté née en France, charismatique et à vocation œcuménique, dont les membres catholiques, protestants et orthodoxes vivent eux aussi la recherche de l'unité au quotidien.
- Comprendre la prière chantée et répétitive avec l'article sur L'art sacré contemporain, où les chants composés par Jacques Berthier pour Taizé trouvent leur place dans la musique liturgique récente.
- Pour préparer un pèlerinage de jeunes, voir aussi Pourquoi faire des pèlerinages ? : les raisons spirituelles de la marche et du départ, que chaque semaine de Taizé met en pratique à sa manière.
Notes et références
Communauté de Taizé, présentation officielle : environ 100 frères, catholiques et de diverses origines protestantes, venus d'environ 30 pays. Site officiel taize.fr, page de présentation de la communauté, consultée en octobre 2026 ; synthèse « Taizé Community », Wikipédia anglophone, consultée en octobre 2026, qui reprend ces chiffres de la communauté.
1 34Roger Schutz, dit frère Roger (12 mai 1915, Provence, canton de Vaud, Suisse ; 16 août 2005, Taizé). Synthèse « Brother Roger », Wikipédia anglophone, consultée en octobre 2026 ; notices de presse des funérailles d'août 2005.
2 8Communauté de Taizé, pages officielles des rencontres de jeunes : accueil de jeunes de 15 à 35 ans, semaines spécialement pensées pour les 18 à 35 ans, prière commune, introductions bibliques, partages et service. Site taize.fr, consulté en octobre 2026.
3 41 45Frère Roger, La Règle de Taizé, écrite pendant l'hiver 1952-1953 et publiée en français en 1954 ; texte repris sous le titre Les Sources de Taizé. Résumé de l'édition bilingue : The Rule of Taizé, SPCK Publishing, 2012, ISBN 9780281068296 : exprimer « l'essentiel qui rend la vie commune possible » pour des hommes engagés pour la vie entière dans le célibat et une vie commune d'une grande simplicité.
4 14 18 33Frère Alois Löser annonce le 23 juillet 2023 la transmission de sa charge à frère Matthew (Andrew Thorpe), anglican anglais entré dans la communauté en 1986 ; passation le 2 décembre 2023 pendant la prière du soir. Vatican News, « An Anglican appointed at the helm of Taizé Community », juillet 2023, et comptes rendus de la passation du 2 décembre 2023.
5 23 30La communauté se décrit elle-même comme une « parabole de communion » : une vie commune de frères d'Églises séparées, signe d'une unité reçue dans la prière. Communauté de Taizé, pages de présentation, taize.fr, consultées en octobre 2026.
6Église de la Réconciliation, inaugurée le 6 août 1962, construite avec l'aide de volontaires du Service allemand d'action pour la réconciliation, puis agrandie à plusieurs reprises. Synthèse « Taizé Community », Wikipédia anglophone, section History, consultée en octobre 2026.
7 19 24Arrivée de Roger Schutz à Taizé le 20 août 1940, achat d'une maison dans le village, accueil de réfugiés dont des juifs pendant la guerre. Jean-Claude Escaffit (dir.), Histoire de Taizé, Seuil, 2008, réédition augmentée 2016 ; synthèses historiques de la communauté, taize.fr, consultées en octobre 2026.
9 16Occupation de la maison par la Gestapo en novembre 1942 pendant une absence de Roger Schutz en Suisse, retour durable à l'automne 1944, accueil ensuite de prisonniers de guerre allemands et d'enfants orphelins. Synthèse « Taizé Community », Wikipédia anglophone, section Early years, consultée en octobre 2026, d'après les récits historiques de la communauté.
10« Dieu est amour », conviction centrale de frère Roger, titre et thème de Frère Roger, Dieu ne peut qu'aimer, Presses de Taizé, et des Sources de Taizé. Communauté de Taizé, pages sur frère Roger, taize.fr, consultées en octobre 2026.
11Premiers engagements perpétuels des frères à Pâques 1949 : sept frères s'engagent pour la vie dans le célibat, la communauté des biens et la vie commune. Résumé historique joint aux éditions de The Rule of Taizé, SPCK, 2012, et synthèses historiques de la communauté.
12 17Entrée progressive de frères catholiques dans la communauté à partir des années 1960-1970, puis de frères d'autres traditions chrétiennes ; la communauté compte aujourd'hui des frères catholiques, protestants et anglicans. Communauté de Taizé, présentation officielle, taize.fr, consultée en octobre 2026.
13Frère Roger, Les Sources de Taizé, Presses de Taizé : le Christ ressuscité « vient animer une fête au plus intime de l'homme » ; joie, simplicité et miséricorde comme repères de la vie commune. Texte cité dans les présentations officielles de la Règle, taize.fr.
15 35Concile des jeunes : annoncé en 1970, grand rassemblement à Taizé fin août 1974 réunissant environ 40 000 jeunes. Synthèse « Taizé Community », Wikipédia anglophone, section History, consultée en octobre 2026 ; J.-C. Escaffit, Histoire de Taizé, Seuil, 2008.
20 26Rencontres européennes de jeunes chaque fin d'année depuis 1978, première édition à Paris pour le nouvel an 1978-1979 ; près de deux millions de participants depuis 1978. Comptes rendus de la rencontre européenne de Paris (fin 2025), frère Matthew cité par la presse catholique américaine, décembre 2025 ; historique des rencontres, taize.fr.
21 28 42 46Mort de frère Roger le 16 août 2005, poignardé pendant la prière du soir par Luminița Solcan (36 ans) ; funérailles le 23 août 2005 devant environ 12 000 personnes. Dépêches et comptes rendus de presse des 16-23 août 2005 ; synthèse « Taizé Community », Wikipédia anglophone, consultée en octobre 2026.
22 29Formule attribuée au pape Jean XXIII sur Taizé : « ce petit printemps », rapportée par la communauté et par les histoires de Taizé. J.-C. Escaffit, Histoire de Taizé, Seuil, 2008.
25« Pèlerinage de confiance sur la terre » : rencontres de jeunes à Taizé et dans des villes d'Europe et d'autres continents, dans la suite du Concile des jeunes. Communauté de Taizé, pages du pèlerinage de confiance, taize.fr, consultées en octobre 2026.
27 43Trois prières communes quotidiennes des frères avec les jeunes présents, trame stable : chants, psaume, lecture, silence, intercessions, Notre Père. Communauté de Taizé, pages de la prière et des rencontres, taize.fr, consultées en octobre 2026.
31 40Les frères vivent du travail de leurs mains, assurent l'accueil et le service des rencontres, et refusent dons et héritages pour la communauté elle-même. Communauté de Taizé, présentation de la vie des frères, taize.fr, consultée en octobre 2026.
32Petites fraternités de frères vivant dans des quartiers pauvres ou des lieux de tension, en Asie, en Afrique et dans les Amériques. Communauté de Taizé, pages des fraternités, taize.fr, consultées en octobre 2026.
36Chants de Taizé : canons et refrains brefs, souvent scripturaires, répétés, en de nombreuses langues, composés pour soutenir la prière et le silence. Communauté de Taizé, pages des chants, taize.fr, consultées en octobre 2026.
37Jacques Berthier (1923-1994), compositeur principal des chants de Taizé à partir des années 1970 ; collaboration antérieure du père Joseph Gelineau (1920-2008). Notices des compositeurs et historique des chants de Taizé, taize.fr et synthèses de musique liturgique, consultés en octobre 2026.
38« Nada te turbe » : paroles de sainte Thérèse d'Avila (Que rien ne te trouble), mises en musique par Jacques Berthier pour Taizé. Recueils de chants de Taizé, Presses de Taizé.
39Voyage de Jean-Paul II en France du 4 au 7 octobre 1986 ; prière à Taizé le 5 octobre 1986 et formule « On passe à Taizé comme on passe près d'une source », rapportée par la communauté. Communauté de Taizé, page des visites et des lettres, taize.fr ; programme du voyage pontifical de 1986.
44 52À Taizé, les catholiques participent à l'eucharistie selon la discipline catholique (messes catholiques pour les groupes et paroisses voisines), la prière commune des frères n'étant pas une célébration eucharistique commune à toutes les confessions. Pratique présentée aux groupes par la communauté, taize.fr, et discipline rappelée aux notes suivantes.
47Concile Vatican II, décret Unitatis redintegratio sur l'œcuménisme, 21 novembre 1964, spécialement n. 3 (éléments de vérité et de sanctification hors des limites visibles de l'Église catholique, union baptismale), n. 8 (prière commune pour l'unité) et n. 15. Texte intégral sur vatican.va.
48 49Catéchisme de l'Église catholique, n. 1400 : les communautés ecclésiales nées de la Réforme, séparées de l'Église catholique, « n'ont pas gardé la substance propre et intégrale du Mystère eucharistique, principalement par l'absence du sacrement de l'Ordre » ; la communion eucharistique avec elles n'est pas possible comme règle.
50Code de droit canonique (1983), canon 844 : administration licite des sacrements aux catholiques en règle générale (§1), conditions strictes pour les chrétiens orientaux (§3) et pour les autres chrétiens en danger de mort ou grave nécessité jugée par l'évêque (§4).
51Frère Matthew reçu en audience par le pape François le 18 mars 2024, puis reçu par le pape Léon XIV après son élection. Independent Catholic News, comptes rendus des audiences de frère Matthew, 2024-2025.
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