Le transhumanisme est le projet de « dépasser » l'être humain par la technique : non plus seulement le soigner, mais l'augmenter — accroître son intelligence, sa mémoire, sa force, son humeur ; reculer le vieillissement, et pour les plus ambitieux vaincre la mort elle-même. Son nom a été popularisé en 1957 par le biologiste Julian Huxley, qui rêvait que « l'espèce humaine, si elle le souhaite, puisse se transcender elle-même »[1]. Un demi-siècle plus tard, le mouvement s'est doté de penseurs (Nick Bostrom à Oxford), de prophètes (Ray Kurzweil et sa « Singularité » annoncée pour 2045) et d'une Déclaration transhumaniste qui promet de surmonter « le vieillissement, les limites cognitives, la souffrance involontaire et notre confinement à la planète Terre »[2].
Ce rêve n'est pas absurde, et c'est ce qui le rend sérieux. Il prolonge un désir très ancien et très bon : guérir, soulager, vivre plus longtemps et mieux. L'Église ne combat aucun de ces désirs — elle a fondé les premiers hôpitaux et tient la médecine pour une œuvre de miséricorde. La question que pose le transhumanisme n'est donc pas « faut-il soigner l'homme ? » — la réponse est évidemment oui — mais « l'homme a-t-il le droit de se refaire lui-même, de décider de ce que doit être sa nature, jusqu'à se fabriquer une autre humanité ? ». Ici se joue une question morale et sociale de première grandeur.
Car le projet a un coût social que ses partisans n'aiment pas regarder en face. Si l'on peut un jour acheter de l'intelligence, de la beauté ou des années de vie, ces biens iront d'abord aux puissants, et l'inégalité entre les hommes cessera d'être économique pour devenir biologique : une humanité d'« augmentés » face à une humanité de « naturels ». Le transhumanisme rejoint alors, sous un visage moderne et séduisant, la vieille tentation eugénique — celle d'une humanité triée, où le fragile, le malade, le lent, le handicapé n'a plus tout à fait sa place. C'est pourquoi le magistère catholique parle ici de « mentalité eugénique » et de « domination injuste de l'homme sur l'homme »[3].
Cet article expose la vision catholique du transhumanisme comme question sociale et morale : ce qu'il est et d'où il vient, ce qu'il a de vrai, pourquoi soigner n'est pas augmenter, en quoi il méconnaît qui est l'homme, pourquoi il rejoint l'eugénisme et menace le bien commun, comment il devient une religion de substitution — et quelle est la vraie réponse chrétienne au désir, profond et légitime, d'un homme « plus grand que lui-même ». Les applications particulières — l'intelligence artificielle, la bioéthique (CRISPR, PMA), la fin de vie et la technique en général — ont chacune leur article : on y renvoie sans les redoubler.
Qu'est-ce que le transhumanisme ?
Avant de juger, il faut comprendre, et comprendre loyalement. Le transhumanisme n'est ni de la science-fiction ni une lubie de quelques excentriques : c'est un courant de pensée structuré, doté d'auteurs universitaires, de revues, de fondations richement financées et d'une réelle influence dans la Silicon Valley. Le présenter sous sa forme la plus faible serait malhonnête. Voici donc sa forme la plus forte.
Une promesse : « dépasser » l'humain par la technique
La définition de référence, donnée par la Transhumanist FAQ éditée par Nick Bostrom pour la World Transhumanist Association, est précise :
« Le mouvement intellectuel et culturel qui affirme la possibilité et le caractère désirable d'une amélioration fondamentale de la condition humaine par la raison appliquée, notamment en développant et en rendant largement disponibles des technologies permettant d'éliminer le vieillissement et d'accroître considérablement les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques de l'être humain. » — Transhumanist FAQ, World Transhumanist Association / Humanity+[4]
Trois mots portent tout : amélioration (et non guérison), fondamentale (et non marginale), condition humaine (et non telle ou telle maladie). Le transhumanisme ne veut pas réparer un homme abîmé : il veut améliorer l'homme normal, le sain, le bien-portant — parce qu'il juge la condition humaine elle-même insatisfaisante. C'est ce déplacement, du soin vers l'augmentation, qui change tout.
Aux origines du mot : de Dante à Julian Huxley
Le verbe existait avant le mouvement. Au seuil du Paradis, Dante forge le néologisme « trasumanar » — « passer outre l'humain » — pour dire l'indicible de l'élévation de l'âme vers Dieu[5]. Le mot, à l'origine, désigne donc une transfiguration spirituelle, exactement l'inverse de ce qu'en feront les modernes.
C'est le biologiste anglais Julian Huxley — frère de l'écrivain Aldous Huxley et premier directeur de l'UNESCO — qui donne au mot son sens contemporain. Dans son essai Transhumanism (1957), il écrit :
« Il nous faut un nom pour cette nouvelle croyance. Peut-être "transhumanisme" conviendra-t-il : l'homme demeurant homme, mais se transcendant lui-même, en réalisant de nouvelles possibilités de et pour sa nature humaine. » — Julian Huxley, New Bottles for New Wine, 1957[6]
Un détail biographique éclaire d'emblée l'enjeu social : ce même Julian Huxley fut président de la British Eugenics Society de 1959 à 1962[7]. L'homme qui invente le transhumanisme moderne est aussi un théoricien de l'amélioration sélective de l'espèce. Ce n'est pas un détail à charge : c'est un indice de structure. Le transhumanisme et l'eugénisme partagent une même racine — l'idée que l'humanité est un matériau perfectible dont on peut, et dont on doit, piloter l'évolution.
Le tournant contemporain : Bostrom, Kurzweil et la Singularité
Le mouvement se professionnalise au tournant des années 2000. Nick Bostrom fonde en 2005 le Future of Humanity Institute à l'université d'Oxford et théorise le transhumanisme comme l'aboutissement de l'humanisme des Lumières : puisque la raison peut tout améliorer, pourquoi s'arrêterait-elle aux frontières de la biologie[8] ?
Le visage le plus célèbre est celui de l'ingénieur Ray Kurzweil, qui annonce la « Singularité » — un moment de bascule où le progrès technologique deviendra si rapide que « la vie humaine en sera irréversiblement transformée »[9] :
« Je fixe la date de la Singularité — représentant une transformation profonde et disruptive des capacités humaines — à 2045. » — Ray Kurzweil, The Singularity Is Near, 2005[10]
À cette date, prophétise-t-il, l'homme aura fusionné avec la machine, vaincu la mort biologique, et pourra à terme « téléverser » son esprit. On verra plus loin pourquoi cette dernière promesse se heurte non à un obstacle technique, mais à une impossibilité de principe.
La Déclaration transhumaniste et ses grands thèmes
En 1998, un collectif international — Max More, Nick Bostrom, David Pearce, Natasha Vita-More et d'autres — rédige une Déclaration transhumaniste, adoptée en 2009 par l'organisation Humanity+. Son premier article fixe le programme :
« L'humanité sera profondément affectée par la science et la technologie dans le futur. Nous envisageons la possibilité d'élargir le potentiel humain en surmontant le vieillissement, les limites cognitives, la souffrance involontaire et notre confinement à la planète Terre. » — Déclaration transhumaniste, 1998 / 2009[11]
À leur honneur, les transhumanistes ne sont pas naïfs : la Déclaration reconnaît elle-même que « l'humanité fait face à de graves risques, en particulier du fait du mauvais usage des nouvelles technologies » et que « tout progrès est changement, mais tout changement n'est pas progrès »[12]. Le mouvement n'est donc pas monolithique ni stupide. Il faut prendre au sérieux ses quatre grandes promesses.
Vaincre le vieillissement et la mort
C'est le cœur affectif du mouvement. Le gérontologue Aubrey de Grey soutient que le vieillissement est une « maladie » réparable et propose un programme d'ingénierie biologique (le projet SENS) pour l'enrayer[13]. Max More, dans une Lettre à Mère Nature devenue manifeste, le dit sans détour :
« Nous ne tolérerons plus la tyrannie du vieillissement et de la mort. Au moyen d'altérations génétiques, de manipulations cellulaires, d'organes synthétiques et de tout moyen nécessaire, nous nous doterons d'une vitalité durable et supprimerons notre date de péremption. » — Max More, A Letter to Mother Nature, 1999[14]
Abolir la souffrance
Le philosophe David Pearce pousse la logique jusqu'au bout avec son « impératif hédoniste » : la biotechnologie devrait, selon lui, supprimer toute douleur du vivant.
« Nos successeurs post-humains réécriront le génome des vertébrés, redessineront l'écosystème mondial, et aboliront la souffrance à travers tout le monde vivant. » — David Pearce, The Hedonistic Imperative, 1995[15]
Augmenter le corps et l'esprit
Au-delà de la santé, il s'agit d'accroître les capacités normales : mémoire, concentration, intelligence, humeur, force, longévité. Certains bioéthiciens vont jusqu'à théoriser un devoir de sélectionner le « meilleur » enfant possible : c'est la « bienfaisance procréative » de Julian Savulescu, selon laquelle les parents « devraient choisir l'enfant, parmi les enfants possibles qu'ils pourraient avoir, dont on attend qu'il ait la meilleure vie »[16]. D'autres, comme Savulescu et Ingmar Persson, plaident même pour une « amélioration morale » de l'espèce par voie pharmacologique ou génétique[17].
La « liberté morphologique »
Tout cela se réclame d'un principe, la « liberté morphologique » : le droit présumé de chacun de modifier son propre corps comme il l'entend, sans autre limite que son désir[18]. C'est l'extension au corps biologique de l'idéal d'autonomie individuelle moderne — et l'on verra que c'est précisément là que le débat moral se noue.
Pourquoi le transhumanisme séduit (et ce qu'il a de vrai)
Une critique honnête commence par reconnaître ce qu'une thèse adverse contient de vrai. Le transhumanisme ne séduit pas par hasard : il greffe son projet sur des désirs authentiquement bons, et il pose des questions que le chrétien ne peut pas balayer.
Le désir de dépassement est inscrit dans l'homme
L'homme est le seul être qui ne se contente pas de ce qu'il est. Le Catéchisme le formule magnifiquement :
« Les êtres humains s'édifient eux-mêmes et grandissent de l'intérieur : ils font de toute leur vie sensible et spirituelle un matériau de leur croissance. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1700[19]
Ce désir d'être « plus que soi-même » n'est pas une maladie : c'est la trace en l'homme de sa vocation surnaturelle. Le transhumanisme capte ce désir — mais il l'oriente vers le seul registre technique, comme si l'on pouvait devenir « plus » en ajoutant des fonctions à une machine. La question n'est donc pas de tuer le désir de dépassement, mais de savoir vers quoi il s'accomplit vraiment.
La médecine, l'amélioration légitime et le devoir de soigner
L'Église n'a jamais sacralisé la maladie ni la souffrance comme des biens en soi. Soigner, soulager, prolonger une vie, corriger un handicap : tout cela est non seulement permis mais commandé par la charité. Le Catéchisme rappelle que « la science et la technique sont de précieuses ressources quand elles sont mises au service de l'homme et en promeuvent le développement intégral »[20]. La Commission théologique internationale va jusqu'à dire que « les interventions thérapeutiques servent à restaurer les fonctions physiques, mentales et spirituelles ; elles placent la personne au centre »[21]. Vacciner, greffer, poser une prothèse, corriger une vue, soigner une dépression : rien de tout cela n'est « transhumaniste » — c'est de la médecine, et c'est bien.
La distinction décisive : soigner n'est pas augmenter
Tout se joue donc dans une distinction que le débat séculier lui-même a clairement formulée. Le rapport Beyond Therapy du Conseil présidentiel de bioéthique américain, présidé par le philosophe Leon Kass, oppose nettement les deux registres :
« La "thérapie" est l'emploi du pouvoir biotechnique pour traiter des individus atteints de maladies, handicaps ou déficiences connus. L'"amélioration", au contraire, est l'usage dirigé du pouvoir biotechnique pour altérer non des processus pathologiques, mais le fonctionnement "normal" du corps et du psychisme humains, afin d'augmenter ou d'améliorer leurs capacités natives. » — Leon Kass et al., Beyond Therapy, 2003[22]
L'Église fait sienne cette frontière. Dignitas Personae affirme que « les interventions sur les cellules somatiques avec des finalités strictement thérapeutiques sont, en principe, moralement licites »[23]. Le critère n'est pas la nouveauté de la technique, mais sa finalité : rendre à un homme ce que la maladie lui a pris (thérapie) n'est pas la même chose que doter un homme sain de pouvoirs qu'aucun homme n'a jamais eus (augmentation). La première sert la personne ; la seconde prétend la redéfinir. Toute la suite de l'article déplie les raisons — anthropologiques, morales, sociales et spirituelles — pour lesquelles ce second pas pose problème.
Une question d'abord anthropologique : qui est l'homme ?
Avant d'être une question d'éthique (que peut-on faire ?), le transhumanisme est une question d'anthropologie (qu'est-ce que l'homme ?). Car on ne peut pas « améliorer » une chose sans savoir ce qu'elle est. Or le transhumanisme repose sur une certaine idée de l'homme — l'homme comme machine perfectible, comme information — que la foi catholique tient pour fausse.
L'homme n'est pas un logiciel : l'unité du corps et de l'âme
La promesse la plus radicale du transhumanisme est le mind uploading : « téléverser » un esprit humain dans un ordinateur pour le rendre immortel. Cette idée suppose que l'esprit serait une information, un logiciel par hasard logé dans le « matériel » du cerveau, et qu'on pourrait donc le copier sur un autre support. C'est une vision dualiste : d'un côté l'esprit (ce qui compte), de l'autre le corps (un simple véhicule, jetable).
La foi catholique tient exactement l'inverse. L'homme n'est pas un esprit dans un corps : il est une unité de corps et d'âme, si profonde qu'on ne peut pas les séparer comme un logiciel de sa machine.
« L'unité de l'âme et du corps est si profonde que l'on doit considérer l'âme comme la "forme" du corps ; c'est-à-dire, c'est grâce à l'âme spirituelle que le corps constitué de matière est un corps humain et vivant ; l'esprit et la matière, dans l'homme, ne sont pas deux natures unies, mais leur union forme une unique nature. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 365[24]
Cette formule — l'âme « forme du corps » — n'est pas une métaphore pieuse : c'est une définition dogmatique, posée par le concile de Vienne en 1312[25]. Elle a une conséquence directe : mon esprit n'est pas un fichier. Il n'existe pas « à part » de ce corps qui est le mien, qu'on pourrait extraire et recopier. Ce qu'un ordinateur pourrait au mieux contenir, ce serait une imitation de mes données, jamais moi. Le rêve de l'immortalité numérique ne se heurte donc pas seulement à des difficultés d'ingénierie : il se heurte à ce qu'est un homme.
L'âme n'est pas « produite » : ce que la technique ne pourra jamais faire
Il y a plus. Même en supposant une maîtrise technique parfaite du génome et du cerveau, il resterait une chose que la technique ne peut pas atteindre : le principe spirituel de l'homme. Car l'âme n'est pas un produit de la matière ; elle est créée immédiatement par Dieu.
« Chaque âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu — elle n'est pas "produite" par les parents — et elle est immortelle. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 366[26]
C'est pourquoi la Commission théologique internationale, dans le texte magistériel le plus directement « anti-transhumaniste » qui existe, juge impensable le projet de fabriquer un surhomme :
« Le recours à la modification génétique pour produire un surhomme ou un être doté de facultés spirituelles essentiellement nouvelles est impensable, puisque le principe de la vie spirituelle de l'homme — le principe qui informe la matière pour en faire le corps d'une personne humaine — n'est pas produit par des mains humaines et n'est pas sujet à la manipulation génétique. » — Commission théologique internationale, Communion et service, 2004, § 91[27]
On peut donc modifier un gène, doper un muscle, brancher une puce sur un cerveau. On ne peut pas fabriquer une âme, ni augmenter d'un cran l'esprit comme on augmente la mémoire vive d'un ordinateur. La frontière n'est pas seulement morale : elle est métaphysique.
La dignité ne se fabrique pas : elle est reçue
Le transhumanisme suppose, plus ou moins consciemment, que la valeur d'un homme tient à ses capacités : plus on est intelligent, performant, sain, durable, « plus » on vaut. C'est exactement l'inverse de l'anthropologie chrétienne. La dignité de l'homme n'est pas une performance : c'est un donné, premier et indestructible.
« Le sens le plus important [de la dignité] est celui de la dignité ontologique, qui concerne la personne en tant que telle par le simple fait d'exister et d'être voulue, créée et aimée par Dieu. Cette dignité ne peut jamais être effacée et reste valable au-delà de toutes les circonstances dans lesquelles les individus peuvent se trouver. » — Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Dignitas Infinita, 2024, § 7[28]
Cette distinction est le cœur du débat. Si la dignité est ontologique — attachée à l'être même de la personne — alors le nouveau-né, le vieillard sénile, le handicapé profond, le mourant valent autant que le génie en pleine santé. Mais si la dignité dépend des capacités, alors l'augmentation des uns crée mécaniquement la dévaluation des autres. Le transhumanisme, en faisant de l'homme un être à optimiser, scie la branche sur laquelle repose l'égale dignité de tous.
Le corps est un don, non un obstacle
Reste la racine commune de toutes ces erreurs : le mépris du corps. Pour téléverser un esprit, pour « se libérer » de la biologie, pour traiter le vieillissement comme un défaut de fabrication, il faut d'abord voir dans le corps un obstacle — une enveloppe encombrante dont l'esprit gagnerait à se débarrasser. C'est précisément ce diagnostic que pose, en 2025, le premier texte du magistère à nommer explicitement le transhumanisme, la note doctrinale Antiqua et nova :
« Les transhumanistes soutiennent que les avancées technologiques permettront aux humains de surmonter leurs limites biologiques. […] L'une et l'autre conceptions reposent sur une perception fondamentalement négative de la corporéité humaine, qui traite le corps davantage comme un obstacle que comme une part intégrante de l'identité de la personne. Or cette vision négative du corps est incompatible avec une juste compréhension de la dignité humaine. » — Antiqua et nova, 2025, note 9[29]
La foi catholique tient au contraire que « le corps de l'homme participe à la dignité de l'image de Dieu »[30], et que la vie reçue dans la chair est « un don de Dieu, qui doit être accueilli avec gratitude »[31]. Le corps n'est pas la prison de l'esprit : il est une part de moi. Le rêve transhumaniste de « s'en libérer » est, au sens propre, un rêve de désincarnation.
Le cœur moral : l'homme peut-il se faire son propre créateur ?
Derrière les promesses techniques se cache une décision morale fondamentale : l'homme se reconnaît-il créature — reçue, limitée, ordonnée à plus grand que soi — ou se proclame-t-il créateur de lui-même, libre de redéfinir sa nature au gré de sa volonté ? C'est la question que pose, depuis le récit de la Genèse, le fruit défendu : « vous serez comme des dieux » (Gn 3, 5).
« Décider du bien et du mal » : la tentation de se faire Dieu
Jean-Paul II a nommé cette tentation avec une précision qui vise, par anticipation, tout le projet transhumaniste :
« Le pouvoir de décider du bien et du mal n'appartient pas à l'homme, mais à Dieu seul. » — Jean-Paul II, Veritatis Splendor, 1993, n° 35[32]
Or que fait le transhumanisme, sinon revendiquer ce pouvoir ? Décider que la mort est un mal à abolir, que telle capacité est « meilleure » qu'une autre, que tel type d'homme mérite d'exister et tel autre non : c'est se faire juge de ce que l'homme doit être. Dignitas Infinita nomme cette prétention par son vrai nom :
« Vouloir disposer de soi […] sans tenir compte de cette vérité fondamentale de la vie humaine comme don, ne signifie rien d'autre que céder à la tentation séculaire de l'être humain se faisant Dieu et entrant en rivalité avec le vrai Dieu d'amour. » — Dignitas Infinita, 2024, § 57[33]
Tout ce qui est techniquement possible n'est pas moralement permis
Le transhumanisme confond constamment deux questions : « peut-on le faire ? » (question technique) et « doit-on le faire ? » (question morale). Pour lui, le possible appelle le permis : si une technologie existe, la refuser serait obscurantiste. C'est ce que Benoît XVI a nommé l'« absolutisme de la technique » :
« La question sociale est devenue radicalement une question anthropologique, au sens où elle implique la manière même, non seulement de concevoir, mais aussi de manipuler la vie, remise toujours plus entre les mains de l'homme par les biotechnologies. C'est ici que l'absolutisme de la technique trouve son expression la plus grande. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, 2009, n° 75[34]
Or notre statut de créature impose des bornes que la puissance ne supprime pas :
« Notre statut ontologique de créatures faites à l'image de Dieu impose certaines limites à notre capacité de disposer de nous-mêmes. La souveraineté dont nous jouissons n'est pas illimitée. […] L'homme est créé à l'image de Dieu, mais il n'est pas Dieu. » — Commission théologique internationale, Communion et service, 2004, § 94[35]
Le Catéchisme tire la conséquence pratique : « les recherches ou expérimentations sur l'être humain ne peuvent légitimer des actes en eux-mêmes contraires à la dignité des personnes et à la loi morale ; le consentement éventuel des sujets ne justifie pas de tels actes »[36]. Autrement dit : que quelqu'un veuille être augmenté ne rend pas l'augmentation bonne. La « liberté morphologique » n'est pas un absolu.
Le « surhomme » : un projet jugé « impensable »
Réunissant ces fils, on comprend pourquoi le magistère ne se contente pas de mettre en garde mais qualifie le projet d'augmentation radicale de « radicalement immoral » lorsqu'il vise à changer l'homme en tant que personne[37]. Non par peur du progrès, mais parce qu'il y a, dans la prétention de produire un « surhomme », une idolâtrie : substituer au Dieu créateur une œuvre de mains d'homme. Antiqua et nova le redit dans toute sa netteté : « la présomption de remplacer Dieu par une œuvre de ses propres mains est une idolâtrie »[38].
La question sociale : vers une humanité à deux vitesses ?
On touche ici au cœur de l'angle social et moral. Même en laissant de côté la métaphysique, le transhumanisme pose un problème de justice que ses partisans peinent à résoudre : si l'on peut acheter de l'intelligence, de la santé et des années de vie, qui pourra se les offrir ? Et qu'adviendra-t-il de ceux qui ne le pourront pas ?
Le retour de l'eugénisme sous un visage libéral
L'eugénisme du XXᵉ siècle — celui des stérilisations forcées et des camps — fut imposé par des États. Le nouvel eugénisme se présente sous un visage doux : non plus imposé mais choisi, au nom de la liberté des parents et du bien de l'enfant. C'est l'« eugénisme libéral » que le philosophe Jürgen Habermas analyse comme une atteinte à l'autonomie de l'enfant programmé, qui ne pourra plus se vivre comme l'auteur indivis de sa propre vie[39]. Mais le projet reste le même : trier les humains selon leur qualité. Dignitas Personae perçoit dans ces propositions une logique inquiétante :
« Certaines propositions […] font montre d'une sorte d'insatisfaction ou même de refus de la valeur de l'être humain en tant que créature et personne marquée par la finitude. […] De telles manipulations favorisent une mentalité eugénique et introduisent une stigmatisation sociale indirecte envers ceux qui ne possèdent pas certaines qualités particulières. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dignitas Personae, 2008, § 27[40]
L'expression est juste : stigmatisation sociale indirecte. Dans un monde où l'on « sélectionne le meilleur enfant possible »[41], celui qui naît avec une trisomie, une malformation ou une simple fragilité devient, aux yeux de la société, une erreur qu'on aurait pu éviter. La pression ne sera pas une loi : ce sera un regard.
« GenRich » contre « Naturels » : la fracture annoncée
Cette inquiétude n'est pas une projection cléricale : elle vient des transhumanistes eux-mêmes. Le biologiste de Princeton Lee Silver, pourtant favorable à ces technologies, décrit froidement le monde qu'elles préparent :
« Si l'accumulation des connaissances génétiques et les progrès des technologies d'amélioration se poursuivent au rythme actuel, alors, d'ici la fin du troisième millénaire, la classe des "enrichis génétiquement" et la classe des "naturels" deviendront des espèces entièrement distinctes, incapables de se croiser, et éprouvant l'une pour l'autre autant d'intérêt qu'un être humain actuel en éprouverait pour un chimpanzé. » — Lee Silver, Remaking Eden, 1997[42]
Deux espèces ; deux humanités ; la fin de l'unité du genre humain. Le tableau suivant résume ce que change le passage de l'inégalité économique — réversible, corrigible — à une inégalité biologique, inscrite dans la chair et transmise aux descendants.
| Dimension | Inégalité économique (actuelle) | Inégalité biologique (transhumaniste) |
|---|---|---|
| Nature de l'écart | Avoir (richesse, accès) | Être (capacités inscrites dans le corps) |
| Réversibilité | Corrigible par la justice sociale | Héréditaire, transmise aux enfants |
| Frontière entre humains | De degré | De nature : « augmentés » / « naturels » |
| Fondement de la dignité | Reste l'égale dignité de tous | Hiérarchie des valeurs selon la performance |
| Effet sur le faible | Pauvreté à combattre | Obsolescence à éviter |
Le rejet du fragile, du malade, du handicapé
La logique de l'augmentation est, par construction, une logique de l'élimination de l'imparfait. Là où l'Évangile place le plus petit au centre, le projet transhumaniste le place en marge. Jean-Paul II avait nommé cette dérive bien avant l'heure transhumaniste, à propos de l'« avortement eugénique » :
« C'est l'avortement eugénique […] qui accueille la vie seulement à certaines conditions, et qui refuse la limite, le handicap, l'infirmité. » — Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 1995, n° 14[43]
Ce « refus de la limite » est le ressort même du transhumanisme. Or une civilisation se juge à la place qu'elle fait à ses membres les plus faibles. En déclarant la finitude humaine inacceptable, le transhumanisme installe ce que le pape François appelle la « culture du déchet » : un monde où ce qui n'est pas performant est, tôt ou tard, jugé superflu.
« Domination injuste de l'homme sur l'homme »
Au fond, sélectionner, augmenter, trier, c'est toujours qu'un homme exerce un pouvoir sur un autre — sur l'enfant à naître qu'on « conçoit » selon un cahier des charges, sur les générations futures qu'on programme, sur le « naturel » qu'on relègue. Dignitas Personae nomme cette structure :
« En affirmant le caractère inadmissible de ce type d'interventions qui impliquent une domination injuste de l'homme sur l'homme, l'Église rappelle aussi la nécessité de revenir à une perspective de soin aux personnes et d'éducation à l'accueil de la vie humaine dans sa finitude historique concrète. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dignitas Personae, 2008, § 27[44]
Même le penseur libéral Francis Fukuyama, qui n'écrit d'aucun point de vue religieux, a qualifié le transhumanisme d'« idée la plus dangereuse du monde »[45] : car il menace, dit-il, ce « Facteur X » — cette essence partagée par tous les hommes — sur lequel repose l'idée même d'égalité des droits[46]. Modifier cette essence, c'est dynamiter le fondement de toute justice.
Le transhumanisme comme religion de substitution
On manquerait l'essentiel en ne voyant dans le transhumanisme qu'un programme technique. C'est, au sens fort, une spiritualité — une réponse aux grandes questions religieuses (la mort, le mal, le salut, l'immortalité) qui congédie Dieu et met la technique à sa place. C'est pourquoi plusieurs auteurs catholiques y voient une gnose moderne ou une eschatologie sécularisée.
Une eschatologie sans Dieu : le salut par la technique
Le christianisme annonce un salut : la victoire sur la mort, la transfiguration du corps, la vie éternelle — mais reçus de Dieu, par grâce, au-delà de la mort. Le transhumanisme reprend mot pour mot ces promesses — vaincre la mort, transfigurer le corps, vivre indéfiniment — mais il prétend les produire ici-bas, par la seule technique. C'est une contrefaçon de l'espérance chrétienne : la même promesse, sans la Croix, sans Dieu, sans gratuité. La « Singularité » tient lieu de Parousie ; le téléversement, de résurrection ; l'ingénierie de la longévité, de vie éternelle.
Le mythe de l'immortalité fabriquée
Mais cette immortalité-là, à supposer qu'elle soit jamais atteinte, serait une caricature. Prolonger indéfiniment une vie biologique n'est pas la vie éternelle : c'est une survie indéfinie, toujours menacée par l'accident, sans promesse de bonheur, et qui ne répond en rien à la soif d'absolu du cœur humain. Saint Augustin l'avait dit pour les siècles :
« Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1[47]
Aucune technologie ne rassasiera jamais un désir qui est, de structure, désir de Dieu. Le transhumanisme propose de l'eau de mer à un homme assoiffé d'infini.
Un néo-gnosticisme : mépriser la chair pour sauver l'esprit
Enfin, dans sa version « téléversement », le transhumanisme renoue avec la plus vieille hérésie chrétienne : le gnosticisme, qui méprisait la chair et faisait du salut une évasion de l'esprit hors du corps mauvais. Antiqua et nova l'a relevé : cette « perception fondamentalement négative de la corporéité » est « incompatible avec une juste compréhension de la dignité humaine »[48]. Le christianisme, au contraire, est la religion de l'Incarnation : Dieu s'est fait chair, il a pris un corps, il est mort dans un corps, et il est ressuscité dans un corps. Le salut chrétien ne sauve pas l'homme du corps : il sauve l'homme avec son corps.
La réponse chrétienne : le vrai dépassement de l'homme
Il serait facile, et faux, de conclure par un simple « non ». Car le désir que capte le transhumanisme — être plus qu'on n'est, vaincre la mort, voir le corps transfiguré — ce désir est juste, et le christianisme y répond « oui ». Mais il montre où ce « plus » s'accomplit réellement. À la fausse transcendance technique, la foi oppose une transcendance véritable, infiniment plus haute que tout ce que le transhumanisme ose rêver.
L'homme est déjà appelé à « plus qu'humain » : la divinisation
La vocation chrétienne de l'homme dépasse de très loin toute « augmentation ». Le but n'est pas de devenir un surhomme : c'est de devenir, par grâce, participant de la nature divine (2 P 1, 4). C'est le mystère que les Pères ont appelé divinisation ou theosis :
« Le Fils de Dieu s'est fait homme pour nous faire Dieu. » — Saint Athanase, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 460[49]
Voilà le vrai « trans-humanisme », celui de Dante : l'homme passe outre l'humain, non en ajoutant des fonctions à sa biologie, mais en étant élevé jusqu'à la vie même de Dieu. Aucune puce, aucun gène, aucune machine ne pourra jamais offrir cela — et c'est offert gratuitement au plus pauvre des hommes.
Le corps transfiguré : la résurrection de la chair
À ceux qui rêvent d'un corps libéré de la maladie, de la douleur et de la mort, la foi ne répond pas par le mépris : elle répond par une promesse plus grande encore — la résurrection de la chair. Saint Paul décrit ce corps glorieux, ce corps « augmenté » par Dieu et non par l'homme :
« Ce que l'on sème est corruptible, ce qui ressuscite est incorruptible ; on sème dans la faiblesse, on ressuscite dans la force ; semé corps animal, on ressuscite corps spirituel. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 42-44[50]
La tradition y a reconnu les quatre « qualités » du corps glorieux : l'impassibilité (plus de souffrance), la clarté (la lumière de la gloire), l'agilité, la subtilité. C'est exactement ce que le transhumanisme cherche à fabriquer — un corps sans douleur, sans déclin, sans mort — mais que Dieu seul peut donner, et qu'il donnera. La différence n'est pas dans le but ; elle est dans la voie : l'un prétend l'arracher par la technique, l'autre le reçoit par la grâce, à travers la mort et non en l'esquivant.
La sainteté, seule mutation qui élève vraiment l'homme
Entre-temps, le vrai « dépassement de soi » a un nom très simple : la sainteté. Le saint n'est pas un homme « augmenté » dans ses capacités : c'est un homme transfiguré dans sa charité. Un François d'Assise, une Thérèse de Lisieux, un Maximilien Kolbe ne valent pas par un QI ou une longévité supérieurs, mais par un amour devenu surhumain — c'est-à-dire divin. C'est la seule mutation qui change réellement l'homme en mieux, et elle est ouverte à tous, du génie au handicapé, du puissant au mourant. Là où le transhumanisme creuse l'inégalité, la sainteté l'abolit : le plus petit y est le plus grand.
Souffrance, finitude et mort : ce que la technique ne peut pas racheter
Reste le point le plus dur : la souffrance et la mort, que le transhumanisme veut purement supprimer. Le christianisme ne les glorifie pas — il les hait assez pour les avoir vues vaincues à Pâques — mais il sait qu'on ne les guérit pas en les niant. Le Christ n'a pas aboli la souffrance : il l'a traversée, et en la traversant par amour, il l'a rendue rédemptrice. La finitude elle-même, acceptée, devient le lieu où l'homme apprend qu'il n'est pas Dieu, et où il s'ouvre à Celui qui l'est. Vouloir abolir techniquement toute limite, c'est se condamner à ne jamais recevoir ce que seule la limite enseigne : que la vie est un don, et qu'un don se reçoit, il ne se fabrique pas.
Discerner en chrétien : accueillir le soin, refuser l'idéologie
La position catholique n'est donc ni la peur réactionnaire de la technique, ni l'enthousiasme naïf. C'est un discernement. Le tableau suivant en résume les critères : ce que la foi peut bénir, ce qu'elle doit refuser, et pourquoi.
| Ce que la foi accueille | Ce que la foi refuse |
|---|---|
| Soigner, guérir, soulager, réparer un handicap (thérapie) | Augmenter un homme sain au-delà du « normal » comme une fin en soi |
| Prolonger une vie par des soins proportionnés | Le rêve d'abolir la mort par la technique (faux salut) |
| Soutenir et entourer le fragile, le malade, le mourant | Trier, sélectionner, éliminer l'imparfait (mentalité eugénique) |
| Le corps reçu comme un don à servir | Le corps méprisé comme un obstacle à dépasser |
| Le désir de « plus » comblé par la grâce et la sainteté | Le désir de « plus » dévoyé en idolâtrie de la performance |
| L'égale dignité ontologique de tous | Une dignité indexée sur les capacités |
Le critère de fond tient en une phrase : la technique est bonne tant qu'elle sert la personne humaine telle qu'elle est ; elle devient mauvaise dès qu'elle prétend la redéfinir. Le pape François l'a formulé en visant directement l'« homme augmenté » :
« Il est paradoxal de parler d'homme "augmenté" si l'on oublie que le corps humain renvoie au bien intégral de la personne et ne peut donc être identifié au seul organisme biologique. Une approche erronée en ce domaine finit en réalité non par "augmenter" l'homme, mais par le "comprimer". » — Pape François, discours à l'Académie pontificale pour la Vie, 20 février 2023[51]
Tout est là. Le transhumanisme croit agrandir l'homme ; en réalité il le rétrécit, parce qu'il le réduit à ce qui se mesure, s'augmente et se vend. La vraie grandeur de l'homme n'est pas dans ses capacités, mais dans ce qu'il est : une personne créée à l'image de Dieu, appelée non à se fabriquer lui-même, mais à se recevoir de Dieu et à se laisser, par grâce, transfigurer en lui.
Pour aller plus loin
- La technique et l'homme — la vision catholique d'ensemble du rapport entre l'homme et sa puissance technique, dont le transhumanisme est un cas-limite.
- L'intelligence artificielle et la doctrine catholique — l'IA, souvent associée au rêve transhumaniste de la « Singularité ».
- La bioéthique — CRISPR, génie génétique, PMA : les techniques concrètes que le transhumanisme voudrait mettre au service de l'augmentation.
- La fin de vie — la mort, le refus chrétien de l'acharnement comme de l'euthanasie, à rebours du rêve d'immortalité fabriquée.
- La dignité de la personne humaine — pourquoi la dignité est ontologique et non indexée sur les capacités.
Notes et références
Julian Huxley, Transhumanism, in New Bottles for New Wine: Essays, Chatto & Windus, Londres, 1957, p. 13-17 (citation p. 17). Texte original : « The human species can, if it wishes, transcend itself [...]. We need a name for this new belief. Perhaps transhumanism will serve: man remaining man, but transcending himself, by realizing new possibilities of and for his human nature. » Huxley (1887-1975), biologiste, premier directeur de l'UNESCO, popularise le sens contemporain du mot ; il l'employait déjà dans des conférences de 1951.
1 6Déclaration transhumaniste (Transhumanist Declaration), rédigée en 1998 par un collectif international (Max More, Nick Bostrom, David Pearce, Natasha Vita-More, Anders Sandberg et al.) et adoptée par le conseil d'administration de Humanity+ en mars 2009. Texte original, art. 1 : « Humanity stands to be profoundly affected by science and technology in the future. We envision the possibility of broadening human potential by overcoming aging, cognitive shortcomings, involuntary suffering, and our confinement to planet Earth. » Art. 3 : « Although all progress is change, not all change is progress. »
2 11 12Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dignitas Personae, 8 décembre 2008, § 27 : « Certains chercheurs se proposent d'utiliser des techniques d'ingénierie génétique [...] dans le but présumé d'améliorer ou de renforcer la dotation génétique. Certaines propositions dans cette ligne font montre d'une sorte d'insatisfaction ou même de refus de la valeur de l'être humain en tant que créature et personne marquée par la finitude. [...] de telles manipulations favorisent une mentalité eugénique et introduisent une stigmatisation sociale indirecte envers ceux qui ne possèdent pas certaines qualités particulières. [...] dans la tentative de créer un nouveau type d'homme, se manifeste une dimension idéologique selon laquelle l'homme prétend se substituer au Créateur. »
3 40Transhumanist FAQ, version 3.0, World Transhumanist Association / Humanity+ (document collectif édité par Nick Bostrom). Texte original : « The intellectual and cultural movement that affirms the possibility and desirability of fundamentally improving the human condition through applied reason, especially by developing and making widely available technologies to eliminate aging and to greatly enhance human intellectual, physical, and psychological capacities. »
4Dante Alighieri, La Divine Comédie, Paradis, chant I, v. 70-72 : « Trasumanar significar per verba / non si poria... » (« Outrepasser l'humain ne se pourrait signifier par des mots »). Dante forge le verbe trasumanar pour dire l'élévation surnaturelle de l'âme vers Dieu — sens spirituel, à l'opposé du sens technique moderne.
5Julian Huxley fut président de la British Eugenics Society de 1959 à 1962 (et vice-président de 1937 à 1944). La coïncidence entre l'inventeur du transhumanisme moderne et un dirigeant du mouvement eugéniste britannique est un fait biographique attesté, non une interprétation.
7Nick Bostrom, A History of Transhumanist Thought, Journal of Evolution and Technology, vol. 14, n° 1, avril 2005, p. 1-25. Bostrom (né en 1973) a dirigé le Future of Humanity Institute de l'université d'Oxford, fondé en 2005 et fermé en avril 2024.
8Ray Kurzweil, The Singularity Is Near: When Humans Transcend Biology, Viking (Penguin), New York, 2005. Texte original : « I set the date for the Singularity — representing a profound and disruptive transformation in human capability — as 2045 » ; et : « a future period during which the pace of technological change will be so rapid, its impact so deep, that human life will be irreversibly transformed. »
9 10Aubrey de Grey et Michael Rae, Ending Aging: The Rejuvenation Breakthroughs That Could Reverse Human Aging in Our Lifetime, St. Martin's Press, New York, 2007. De Grey y présente le programme SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence), qui traite le vieillissement comme un ensemble de dommages biologiques réparables.
13Max More, A Letter to Mother Nature, 1999 (lue lors de la conférence EXTRO-4, 8 août 1999). Texte original : « We will no longer tolerate the tyranny of aging and death. Through genetic alterations, cellular manipulations, synthetic organs, and any necessary means, we will endow ourselves with enduring vitality and remove our expiration date. » Max More (né en 1964), fondateur de l'extropianisme, fut PDG de la société de cryonie Alcor.
14David Pearce, The Hedonistic Imperative, 1995 (manifeste en ligne, hedweb.com). Texte original : « Our post-human successors will rewrite the vertebrate genome, redesign the global ecosystem, and abolish suffering throughout the living world. » Pearce y défend un « abolitionnisme » de la souffrance par la biotechnologie.
15Julian Savulescu, Procreative Beneficence: Why We Should Select the Best Children, Bioethics, vol. 15, n° 5-6, 2001, p. 413-426. Texte original : « couples (or single reproducers) should select the child, of the possible children they could have, who is expected to have the best life, or at least as good a life as the others, based on the relevant, available information. » Savulescu assume lui-même le terme de « sélection eugénique ».
16 41Ingmar Persson et Julian Savulescu, Unfit for the Future: The Need for Moral Enhancement, Oxford University Press, 2012. Les auteurs y soutiennent que la psychologie morale humaine, façonnée par l'évolution, serait « inadaptée » aux pouvoirs technologiques modernes et devrait être « améliorée » par voie pharmacologique ou génétique. (Résumé de la thèse de l'ouvrage, non citation paginée.)
17Liberté morphologique (morphological freedom) : droit présumé de modifier son propre corps selon ses désirs. Notion théorisée notamment par Anders Sandberg, Morphological Freedom — Why We Not Just Want It, but Need It (2001) ; l'expression est généralement attribuée à Max More (1993).
18Catéchisme de l'Église catholique, § 1700 : « La dignité de la personne humaine s'enracine dans sa création à l'image et à la ressemblance de Dieu [...]. Les êtres humains s'édifient eux-mêmes et grandissent de l'intérieur : ils font de toute leur vie sensible et spirituelle un matériau de leur croissance. »
19Catéchisme de l'Église catholique, § 2293 : « La science et la technique sont de précieuses ressources quand elles sont mises au service de l'homme et en promeuvent le développement intégral au bénéfice de tous ; elles ne peuvent cependant indiquer à elles seules le sens de l'existence et du progrès humain. [...] elles trouvent donc dans la personne et ses valeurs morales l'indication de leur finalité et la conscience de leurs limites. »
20Commission théologique internationale, Communion et service : la personne humaine créée à l'image de Dieu, 2004, § 92 (numérotation de l'édition française) : « Les interventions thérapeutiques servent à restaurer les fonctions physiques, mentales et spirituelles ; elles placent la personne au centre [...]. »
21Leon Kass (président) et le President's Council on Bioethics, Beyond Therapy: Biotechnology and the Pursuit of Happiness, Washington, octobre 2003. Texte original : « "Therapy" [...] is the use of biotechnical power to treat individuals with known diseases, disabilities, or impairments [...]. "Enhancement," by contrast, is the directed use of biotechnical power to alter [...] not disease processes but the "normal" workings of the human body and psyche, to augment or improve their native capacities and performances. » Le rapport juge cette distinction utile mais finalement insuffisante (d'où le titre Beyond Therapy).
22Congrégation pour la Doctrine de la Foi, instruction Dignitas Personae, 8 décembre 2008, § 26 : « Les interventions sur les cellules somatiques avec des finalités strictement thérapeutiques sont, en principe, moralement licites. [...] On doit donc affirmer qu'en l'état actuel des choses, la thérapie génique germinale, sous toutes ses formes, est moralement illicite. » Texte officiel sur vatican.va.
23Catéchisme de l'Église catholique, § 365 : « L'unité de l'âme et du corps est si profonde que l'on doit considérer l'âme comme la "forme" du corps (cf. Cc. Vienne en 1312 : DS 902) ; c'est-à-dire, c'est grâce à l'âme spirituelle que le corps constitué de matière est un corps humain et vivant ; l'esprit et la matière, dans l'homme, ne sont pas deux natures unies, mais leur union forme une unique nature. » Le concile de Vienne (1311-1312) a défini que l'âme rationnelle est par elle-même la forme du corps humain.
24 25Catéchisme de l'Église catholique, § 366 : « L'Église enseigne que chaque âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu — elle n'est pas "produite" par les parents — et qu'elle est immortelle [...]. »
26Commission théologique internationale, Communion et service : la personne humaine créée à l'image de Dieu, 2004, § 91 (édition française) : « Le recours à la modification génétique pour produire un surhomme ou un être doté de facultés spirituelles essentiellement nouvelles est impensable, puisque le principe de la vie spirituelle de l'homme — le principe qui informe la matière pour en faire le corps d'une personne humaine — n'est pas produit par des mains humaines et n'est pas sujet à la manipulation génétique. » (En version anglaise, ce passage porte le n° 90.)
27Dicastère pour la Doctrine de la Foi, déclaration Dignitas Infinita, 8 avril 2024, § 7 : « [...] le sens le plus important [de la dignité] est celui de la dignité ontologique, qui concerne la personne en tant que telle par le simple fait d'exister et d'être voulue, créée et aimée par Dieu. Cette dignité ne peut jamais être effacée et reste valable au-delà de toutes les circonstances dans lesquelles les individus peuvent se trouver. » (La déclaration distingue dignité ontologique, morale, sociale et existentielle ; elle n'emploie pas le mot « transhumanisme ».)
28Dicastère pour la Doctrine de la Foi et Dicastère pour la Culture et l'Éducation, note Antiqua et nova sur le rapport entre intelligence artificielle et intelligence humaine, 28 janvier 2025, note 9. C'est le premier texte du magistère à nommer explicitement le transhumanisme. Texte original anglais : « Transhumanists argue that technological advancements will enable humans to overcome their biological limitations [...]. Both views rest on a fundamentally negative perception of human corporality, which treats the body more as an obstacle than as an integral part of the person's identity [...]. Yet, this negative view of the body is inconsistent with a proper understanding of human dignity. » Traduction française dans le corps.
29 48Catéchisme de l'Église catholique, § 364 : « Le corps de l'homme participe à la dignité de "l'image de Dieu" : il est corps humain précisément parce qu'il est animé par l'âme spirituelle [...]. »
30Dignitas Infinita, 8 avril 2024, § 57 : « [...] la vie humaine, dans toutes ses composantes, physiques et spirituelles, est un don de Dieu, qui doit être accueilli avec gratitude et mis au service du bien. Vouloir disposer de soi [...] sans tenir compte de cette vérité fondamentale de la vie humaine comme don, ne signifie rien d'autre que céder à la tentation séculaire de l'être humain se faisant Dieu et entrant en rivalité avec le vrai Dieu d'amour [...]. »
31 33Jean-Paul II, encyclique Veritatis Splendor, 6 août 1993, n° 35 : « [...] le pouvoir de décider du bien et du mal n'appartient pas à l'homme, mais à Dieu seul. » L'encyclique critique l'exaltation de la liberté humaine « érigée en absolu, qui serait la source des valeurs » (n° 32).
32Benoît XVI, encyclique Caritas in Veritate, 29 juin 2009, n° 75 : « [...] la question sociale est devenue radicalement une question anthropologique, au sens où elle implique la manière même, non seulement de concevoir, mais aussi de manipuler la vie, remise toujours plus entre les mains de l'homme par les biotechnologies. [...] C'est ici que l'absolutisme de la technique trouve son expression la plus grande. » Au n° 70, l'encyclique décrit la technique comme pouvant être comprise « comme un élément de liberté absolue, liberté qui veut s'affranchir des limites que les choses portent en elles-mêmes. » Texte officiel sur vatican.va.
34Commission théologique internationale, Communion et service, 2004, § 94 (édition française) : « Notre statut ontologique de créatures faites à l'image de Dieu impose certaines limites à notre capacité de disposer de nous-mêmes. La souveraineté dont nous jouissons n'est pas illimitée [...]. L'homme est créé à l'image de Dieu, mais il n'est pas Dieu. »
35Catéchisme de l'Église catholique, § 2295 : « Les recherches ou expérimentations sur l'être humain ne peuvent légitimer des actes en eux-mêmes contraires à la dignité des personnes et à la loi morale. Le consentement éventuel des sujets ne justifie pas de tels actes. »
36Commission théologique internationale, Communion et service, 2004, § 91 (édition française) : « Changer l'identité génétique de l'homme en tant que personne humaine par la production d'un être infra-humain est radicalement immoral. [...] Un homme ne peut vraiment faire de progrès qu'en réalisant plus complètement l'image de Dieu en lui, en s'unissant au Christ et en l'imitant. »
37Antiqua et nova, 28 janvier 2025, n° 105 (version française officielle) : « [...] la présomption de remplacer Dieu par une œuvre de ses propres mains est une idolâtrie, contre laquelle l'Écriture Sainte met en garde [...]. »
38Jürgen Habermas, L'Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (Die Zukunft der menschlichen Natur, Suhrkamp, 2001 ; trad. fr. Gallimard, 2002). Habermas, philosophe non chrétien, soutient que la programmation génétique d'un enfant rompt la symétrie entre les générations et atteint la capacité de l'individu programmé à se comprendre comme l'auteur indivis de sa propre vie. (Paraphrase de la thèse, et non citation textuelle.)
39Lee M. Silver, Remaking Eden: Cloning and Beyond in a Brave New World, Avon Books, New York, 1997, épilogue. Silver, biologiste à l'université de Princeton, forge les termes « GenRich » (enrichis génétiquement) et « Naturals » (naturels). Texte original : « the GenRich class and the Natural class will become the GenRich-humans and the Natural-humans — entirely separate species with no ability to cross-breed, and with as much romantic interest in each other as a current human would have for a chimpanzee. » Silver est favorable à ces technologies : sa description n'est pas une dénonciation mais un constat.
42Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, n° 14 : « Le diagnostic prénatal [...] devient trop souvent une occasion de proposer et de provoquer l'avortement. C'est l'avortement eugénique [...] qui accueille la vie seulement à certaines conditions et qui refuse la limite, le handicap, l'infirmité. » Au n° 12, l'encyclique parle d'une « culture de mort » comme « structure de péché ».
43Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dignitas Personae, 8 décembre 2008, § 27 (suite) : « En affirmant sur le plan éthique le caractère inadmissible de ce type d'interventions qui impliquent une domination injuste de l'homme sur l'homme, l'Église rappelle aussi la nécessité de revenir à une perspective de soin aux personnes et d'éducation à l'accueil de la vie humaine dans sa finitude historique concrète. »
44Francis Fukuyama, Transhumanism, contribution au dossier The World's Most Dangerous Ideas, Foreign Policy, n° 144, septembre-octobre 2004, p. 42-43. La formule « the world's most dangerous idea » est le cadre éditorial du dossier (huit penseurs invités à nommer l'idée la plus dangereuse), repris ensuite comme étiquette du transhumanisme.
45Francis Fukuyama, Our Posthuman Future: Consequences of the Biotechnology Revolution, Farrar, Straus and Giroux, 2002. Texte original sur le « Factor X » : « Factor X cannot be reduced to the possession of moral choice, or reason, or language [...]. It is all of these qualities coming together in a human whole that make up Factor X. » Fukuyama y voit le fondement de l'égalité des droits, que le projet transhumaniste menacerait en modifiant l'essence humaine.
46Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1 : « Fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te » — « Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi. »
47Catéchisme de l'Église catholique, § 460 : « Le Verbe s'est fait chair pour nous faire "participants de la nature divine" (2 P 1, 4) [...]. "Car telle est la raison pour laquelle le Verbe s'est fait homme et le Fils de Dieu, Fils de l'homme : pour que l'homme, en entrant en communion avec le Verbe et en recevant ainsi la filiation divine, devînt fils de Dieu" (S. Irénée). "Le Fils de Dieu s'est fait homme pour nous faire Dieu" (S. Athanase). »
49Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 15, 42-44 (Bible de Jérusalem) : « Ce que l'on sème est corruptible, ce qui ressuscite est incorruptible ; semé dans l'ignominie, on ressuscite dans la gloire ; semé dans la faiblesse, on ressuscite dans la force ; semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel. » La tradition thomiste reconnaît au corps glorieux quatre dons : impassibilité, clarté, agilité et subtilité.
50Pape François, discours aux participants à l'assemblée générale de l'Académie pontificale pour la Vie, 20 février 2023. Texte original italien : « È paradossale, ad esempio, riferendosi a tecnologie di potenziamento delle funzioni biologiche di un soggetto, parlare di uomo "aumentato" se si dimentica che il corpo umano rinvia al bene integrale della persona e che dunque non può essere identificato con il solo organismo biologico. Un approccio sbagliato in questo campo finisce in realtà non con l'"aumentare", ma con il "comprimere" l'uomo. » Traduction française dans le corps.
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