La charité est, dans la foi catholique, la plus grande des vertus — « la plus grande des trois », dit saint Paul, devant la foi et l'espérance (1 Co 13, 13). Elle est aussi, paradoxalement, la plus déformée. Aucune autre vertu n'a vu son nom autant galvaudé : on « fait la charité » comme on se débarrasse d'une monnaie, on appelle « charitable » celui qui ne contrarie jamais personne, on confond l'amour chrétien avec un attendrissement, une opinion tolérante ou un simple réflexe humanitaire.
Ces glissements ne sont pas anodins. Quand la charité est mal comprise, c'est tout l'édifice de la vie chrétienne qui vacille, car elle en est « la forme », l'âme qui anime les autres vertus (CEC § 1827). Une charité réduite au sentiment devient versatile ; coupée de la vérité, elle « bascule dans le sentimentalisme » et devient « une coque vide », prévient Benoît XVI[1]. Coupée de Dieu, elle n'est plus qu'une philanthropie qui, selon saint Paul, « ne sert de rien » à celui qui la pratique (1 Co 13, 3).
Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur la charité. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle ce que l'Église enseigne vraiment. Il ne s'agit pas d'un florilège ni d'un guide pratique : pour la voix propre des saints, voir Que disent les saints sur la charité ; pour le chemin concret de croissance, voir Comment grandir dans la charité. Ici, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître les fausses monnaies pour mieux discerner l'or véritable.
Pourquoi la charité est-elle la vertu la plus mal comprise ?
Un mot usé jusqu'à la corde
Peu de mots chrétiens ont été autant affaiblis par l'usage. Dans le langage courant, « la charité » désigne souvent l'aumône matérielle — voire une aumône humiliante : « vivre de la charité », « je ne demande pas la charité » sonnent comme des aveux de misère. Le mot a glissé du sommet des vertus au registre de la pièce qu'on jette. Cette usure n'est pas qu'affaire de vocabulaire : elle reflète une perte de mémoire doctrinale. Le terme latin caritas traduit le grec agapè, l'amour de bienveillance qui veut le bien de l'autre — un amour qui, dans l'Écriture, a pour première origine et pour première fin Dieu lui-même[2].
La séparation moderne entre l'amour et la vérité
Le contresens le plus profond de notre époque n'est pas de mépriser la charité, mais de l'isoler de la vérité. On oppose volontiers « celui qui aime » à « celui qui juge », comme si aimer dispensait de tout discernement sur le vrai et le bien. Benoît XVI a fait de cette question le cœur de son encyclique sociale, dont le titre même est un programme : Caritas in Veritate, « la charité dans la vérité ».
« Dépourvu de vérité, l'amour bascule dans le sentimentalisme. L'amour devient une coque vide susceptible d'être arbitrairement remplie. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, 29 juin 2009, § 3[3]
Le pape rappelle que la charité doit être conjuguée à la vérité dans les deux sens : « la vérité dans la charité » de saint Paul (Ep 4, 15), et « l'inverse et complémentaire, de la caritas in veritate »[4]. Une charité sans vérité peut être « arbitrairement remplie » : on lui fera dire tout et son contraire. La plupart des erreurs examinées plus bas naissent précisément de cette coupure.
Rappel : ce qu'est vraiment la charité
Avant de corriger les erreurs, il faut une boussole. La charité est une vertu théologale — c'est-à-dire un don de Dieu qui a Dieu pour origine, motif et objet — par laquelle, selon le Catéchisme, « nous aimons Dieu par-dessus toute chose pour Lui-même, et notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu »[5]. Deux traits décisifs en découlent, qui suffisent à dissiper la majeure partie des contresens.
D'abord, la charité est d'abord un acte de la volonté, non un mouvement de la sensibilité. Saint Thomas d'Aquin reprend la définition d'Aristote : aimer, c'est vouloir le bien de quelqu'un[6]. On peut donc vouloir réellement le bien d'un ennemi sans éprouver pour lui la moindre affection. Ensuite, la charité a Dieu pour mesure : on aime le prochain « pour l'amour de Dieu », et non comme un simple élan humain. Retirez l'un de ces deux traits, et vous obtenez une contrefaçon. Le détail de la nature, des degrés et des moyens de cette vertu est développé dans l'article Comment grandir dans la charité ; on ne le reprend pas ici.
Les erreurs sur la nature de la charité
Erreur — « La charité, c'est un sentiment »
C'est l'erreur mère, dont dérivent beaucoup d'autres. Spontanément, on imagine la charité comme une chaleur du cœur, une émotion de compassion, un attendrissement devant la détresse. Cette confusion séduit parce que l'amour s'accompagne souvent, de fait, d'affects chaleureux, et parce qu'une culture du ressenti tend à réduire toute réalité à ce qu'on en éprouve.
Pourquoi c'est faux. Si la charité était un sentiment, le commandement du Christ serait absurde : on ne commande pas une émotion. Or Jésus ordonne d'aimer, jusqu'à aimer ses ennemis (Mt 5, 44). C'est donc qu'il s'agit d'un acte de la volonté, à notre portée même quand l'affectivité fait défaut. La charité réside dans la volonté de vouloir le bien de l'autre[7] ; les sentiments peuvent l'accompagner et l'embellir, mais ils ne la constituent pas. Une mère qui veille un enfant malade au prix d'une nuit blanche, sans la moindre douceur ressentie, exerce une charité plus haute que celle des soirs d'émotion facile.
Ce que dit l'Église. Le Catéchisme range la charité parmi les vertus théologales, c'est-à-dire des dispositions stables de l'âme, « infusées » par Dieu — non parmi les passions[8]. Et Benoît XVI le redit : coupé de la vérité et réduit au ressenti, « l'amour bascule dans le sentimentalisme » et devient une coque vide[9]. Aimer n'est pas s'émouvoir : c'est vouloir, effectivement et durablement, le vrai bien de l'autre.
Erreur — « Être charitable, c'est être gentil et faire plaisir »
Variante très répandue : confondre la charité avec la gentillesse, l'amabilité, l'art de ne froisser personne et de faire plaisir. L'erreur séduit parce que la charité est en effet douce et bienveillante, et parce qu'il est plus confortable d'être agréable que d'être aimant.
Pourquoi c'est faux. La gentillesse vise à plaire ; la charité vise le bien, qui ne coïncide pas toujours avec l'agréable. Un médecin qui annonce un diagnostic difficile, un parent qui pose une limite, un ami qui ose une mise en garde ne « font pas plaisir », et pourtant ils aiment. À l'inverse, une complaisance qui laisse l'autre courir à sa perte n'est pas de la charité : c'est de la lâcheté déguisée. La charité veut le vrai bien du prochain, c'est-à-dire en dernier ressort son salut éternel — ce qui peut exiger des paroles et des actes coûteux.
Ce que dit l'Église. La charité est « la forme des vertus » : elle anime la justice, le courage, la prudence, la vérité[10]. Elle n'est donc jamais une mollesse. Elle peut être exigeante, comme l'amour du Christ qui pleure sur Jérusalem et renverse les tables du Temple. Confondre aimer et plaire, c'est amputer la charité de sa colonne vertébrale : la vérité.
Erreur — « Il faut ressentir de l'amour pour pouvoir aimer »
Beaucoup s'estiment incapables d'aimer telle personne « parce qu'ils ne ressentent rien », voire de l'antipathie. L'erreur consiste à faire du sentiment la condition de l'amour. Elle séduit parce qu'elle paraît honnête : pourquoi feindre une tendresse absente ?
Pourquoi c'est faux. La charité ne réside pas dans la sensibilité, mais dans la volonté ; on peut donc aimer sans rien sentir, et même contre ce que l'on sent. C'est précisément le cas de l'amour des ennemis, sommet de la charité chrétienne : il ne demande pas d'éprouver de la sympathie pour qui nous fait du mal, mais de vouloir son bien et de lui faire effectivement du bien (Mt 5, 44-45). Sainte Thérèse de Lisieux, agacée par une sœur qui avait le talent de lui déplaire en tout, ne s'est pas forcée à ressentir de l'affection : elle a choisi de prier pour elle, de lui sourire et de lui rendre service, au point que cette sœur lui demande un jour ce qui l'attire tant vers elle[11].
Ce que dit l'Église. Le Catéchisme enseigne que la charité nous fait aimer « nos ennemis » eux-mêmes, à l'exemple du Christ « mort par amour pour nous alors que nous étions encore "ennemis" »[12]. Cet amour-là ne saurait reposer sur l'affect : il est un acte de la volonté, soutenu par la grâce. Attendre de « ressentir » pour aimer, c'est confondre le combustible et la flamme.
Les erreurs sur la source et l'objet de la charité
Erreur — « La charité, c'est l'amour des hommes : pas besoin de Dieu »
L'erreur la plus typiquement moderne : faire de la charité un pur humanitarisme, une solidarité entre les hommes dont Dieu serait absent ou facultatif. Elle séduit par sa générosité apparente et parce qu'elle semble rassembler croyants et incroyants sur un terrain commun de bonté.
Pourquoi c'est faux. La philanthropie est une belle chose, mais ce n'est pas la vertu théologale de charité. La charité chrétienne aime le prochain « pour l'amour de Dieu »[13] ; elle prend sa source dans l'amour même de Dieu « répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint » (Rm 5, 5). Retirez Dieu, et il reste une bienveillance humaine, estimable mais fragile, sans la racine ni la mesure qui la rendent surnaturelle. Saint Paul est radical : on peut distribuer tous ses biens aux pauvres et livrer son corps aux flammes — « s'il me manque l'amour, cela ne me sert à rien » (1 Co 13, 3 ; AELF). L'œuvre extérieure, sans la charité qui unit à Dieu, ne sauve pas celui qui l'accomplit.
« L'activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d'idéologies. Elle n'est pas un moyen pour changer le monde de manière idéologique. » — Benoît XVI, Deus Caritas Est, 25 décembre 2005, § 31b[14]
Ce que dit l'Église. Benoît XVI a consacré son encyclique Deus Caritas Est à montrer que la charité chrétienne n'est ni un humanitarisme, ni une stratégie sociale, mais le débordement de la rencontre avec le Christ. Elle n'est même pas un moyen au service d'autre chose : « la charité ne doit pas être un moyen au service de ce qu'on appelle aujourd'hui le prosélytisme. L'amour est gratuit »[15]. La philanthropie sans Dieu peut faire beaucoup de bien aux corps ; seule la charité théologale unit à la source de tout bien.
Erreur — « On peut aimer Dieu sans s'occuper du prochain » (et l'inverse)
Deux contresens symétriques. Le premier, « dévot », croit aimer Dieu tout en négligeant le frère qu'on voit. Le second, « horizontaliste », prétend aimer les hommes en tenant Dieu pour secondaire. Le premier séduit les âmes pieuses tentées par le repli ; le second, les âmes généreuses tentées par le militantisme.
Pourquoi c'est faux. Les deux amours ne sont pas séparables : ils sont les deux faces d'un unique amour. Saint Jean ferme la première porte sans appel :
« Si quelqu'un dit : "J'aime Dieu", alors qu'il a de la haine contre son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, est incapable d'aimer Dieu, qu'il ne voit pas. » — Première lettre de saint Jean 4, 20[16]
Et l'autre porte se ferme tout aussi nettement : un amour du prochain qui congédierait Dieu se priverait de sa source et de sa mesure, et finirait par réduire l'homme à ses seuls besoins matériels. Le prochain est aimé en Dieu ; Dieu est aimé dans le prochain. Rompre l'unité, c'est perdre les deux.
Ce que dit l'Église. Le Catéchisme présente l'amour de Dieu et l'amour du prochain comme inséparables, unis sous le même précepte de l'amour[17] ; et Deus Caritas Est est tout entier construit sur cette unité. La vraie dévotion conduit au frère ; le vrai service du frère conduit à Dieu.
Erreur — « Aimer l'humanité dispense d'aimer ses proches »
Il est plus facile d'aimer « l'humanité » en général que cet importun-ci, ce membre de la famille difficile, ce collègue pénible. L'erreur consiste à se croire charitable parce qu'on a de grands sentiments pour des lointains abstraits, tout en négligeant les proches concrets. Elle séduit parce que l'amour abstrait ne coûte rien et flatte la bonne conscience.
Pourquoi c'est faux. La charité a un ordre (ordo caritatis). Saint Thomas enseigne qu'après Dieu, puis soi-même rapporté à Dieu, nous devons aimer d'abord ceux qui nous sont le plus unis — les proches, ceux que la Providence a placés sur notre route[18]. Non par préférence égoïste, mais parce que c'est à eux que nous pouvons faire effectivement du bien. L'amour de l'humanité entière qui se dispenserait d'aimer son voisin est un amour de mots. La charité commence là où l'on est, avec ceux que l'on a.
Ce que dit l'Église. L'ordre de la charité (ordo caritatis) veut que l'amour, offert à tous, s'exerce d'abord envers les plus proches[19]. L'amour vrai est concret, situé, coûteux ; l'amour seulement déclaré est, selon le mot des moralistes, plus rêvé qu'agissant.
Les erreurs sur l'exigence et la vérité de la charité
Erreur — « La charité, c'est tout tolérer et ne juger personne »
Contresens dominant de l'époque : être charitable, ce serait approuver tout le monde, ne jamais critiquer un comportement, taire tout jugement moral au nom du respect. L'erreur séduit parce qu'elle se pare des vertus du respect et de l'humilité, et parce qu'elle évite les conflits.
Pourquoi c'est faux. La charité veut le vrai bien de l'autre ; or approuver ce qui lui nuit n'est pas l'aimer, c'est l'abandonner. Il faut ici la distinction classique : on ne juge jamais le for intérieur d'une personne — sa culpabilité devant Dieu nous échappe (Mt 7, 1) — mais on peut et doit discerner si un acte est bon ou mauvais. Confondre les deux aboutit à un relativisme qui, sous couvert de charité, dissout la vérité. Or « dépourvu de vérité, l'amour bascule dans le sentimentalisme »[20] : une tolérance qui renonce à tout jugement de valeur n'est plus de la charité, c'est de l'indifférence polie.
Ce que dit l'Église. Saint Paul donne la formule d'équilibre : « vivre dans la vérité de l'amour », veritatem facientes in caritate (Ep 4, 15)[21]. La charité ne s'oppose pas à la vérité : elle la porte avec douceur. Aimer, ce n'est pas tout approuver ; c'est vouloir pour l'autre le bien qui le fera grandir, fût-ce à contre-courant de ses désirs.
Erreur — « Par charité, il faut taire la vérité »
Variante grave de la précédente. On se tait sur une faute, une erreur, un danger, « pour ne pas blesser », et l'on appelle ce silence « charité ». L'erreur séduit parce qu'elle confond la délicatesse — réelle vertu — avec la démission.
Pourquoi c'est faux. Il existe une fausse charité du silence qui laisse l'autre dans son mal par confort personnel. La tradition chrétienne tient au contraire la correction fraternelle pour une œuvre d'amour. Saint Thomas l'enseigne explicitement : avertir charitablement celui qui se trompe est un acte de charité, car c'est vouloir son bien spirituel[22]. Le Christ lui-même en a donné la règle : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul » (Mt 18, 15 ; AELF). Se taire par lâcheté, ce n'est pas aimer : c'est préférer sa tranquillité au salut du frère.
Ce que dit l'Église. La liste traditionnelle des sept œuvres de miséricorde spirituelles compte « reprendre celui qui faute » parmi les actes de charité, comme l'enseigne saint Thomas[23]. La vérité dite avec amour peut blesser un instant ; le silence complice nuit pour longtemps. La charité parle, mais elle parle « dans la vérité de l'amour » (Ep 4, 15).
Erreur — « La charité dispense de la justice »
On se croit quitte envers le pauvre parce qu'on lui fait l'aumône, alors qu'on lui doit d'abord la justice : un salaire équitable, le respect de ses droits, ce qui lui revient. L'erreur séduit parce que l'aumône est gratifiante et visible, tandis que la justice est austère et contraignante.
Pourquoi c'est faux. On ne fait pas l'aumône de ce qu'on doit en justice. Donner par charité ce qu'on a d'abord soustrait par injustice est une contrefaçon. Les Pères de l'Église sont d'une dureté saisissante sur ce point :
« Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » — Saint Jean Chrysostome, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 2446[24]
Ce que dit l'Église. La charité ne supprime pas la justice : elle la suppose et la dépasse. Benoît XVI le pose en principe : « L'amour — caritas — sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste »[25], mais il ne dispense jamais de bâtir des structures justes. La charité authentique commence par rendre à chacun son dû ; ensuite seulement elle donne du sien. Sur ce lien entre les deux vertus, voir Que disent les saints sur la justice.
Les erreurs sur la pratique de la charité
Erreur — « La charité se réduit à donner de l'argent »
Pour beaucoup, « faire la charité » signifie donner une pièce, un chèque, des vêtements. L'aumône matérielle est bonne et nécessaire, mais l'erreur consiste à y réduire toute la charité. Elle séduit parce que l'argent est facile à donner et libère bonne conscience à peu de frais.
Pourquoi c'est faux. La charité ne se mesure pas à la somme donnée mais à l'amour qui la porte (1 Co 13, 3). Et son champ déborde de loin l'aumône matérielle : il y a les œuvres de miséricorde spirituelles — conseiller, enseigner, consoler, pardonner, supporter patiemment, prier pour les vivants et les morts — souvent plus exigeantes qu'un don d'argent. Donner de soi (son temps, son écoute, sa patience) coûte davantage que donner de son superflu. Une charité qui se solderait par un virement, sans jamais engager le cœur ni la personne, resterait à la surface.
Ce que dit l'Église. Le Catéchisme distingue explicitement les œuvres de miséricorde corporelles (nourrir, vêtir, visiter, accueillir) et spirituelles (instruire, conseiller, consoler, pardonner, supporter, prier)[26]. La charité matérielle qui ignore la dimension spirituelle, et la charité « spirituelle » qui se désintéresse du corps du frère, sont toutes deux incomplètes. Sur les œuvres concrètes envers le pauvre, voir Comment grandir dans l'aumône.
Erreur — « Ce qui compte, c'est l'action ; l'intériorité est un luxe »
L'activisme caritatif : se dépenser sans compter au service des autres, mais sans vie de prière, jusqu'à se dessécher. L'erreur séduit parce que l'action est valorisée et mesurable, tandis que l'oraison paraît improductive.
Pourquoi c'est faux. Une charité coupée de sa source tarit. On ne donne pas longtemps ce qu'on ne reçoit pas ; l'agitation de service finit en surmenage amer si elle ne se nourrit pas de Dieu. Saint Bernard avertissait déjà le pape Eugène III contre l'absorption dévorante des affaires, qui durcit le cœur et l'éloigne de lui-même et de Dieu — il l'invitait à se réserver à lui-même, faute de quoi il se perdrait dans ses propres œuvres[27]. C'est l'image des deux sœurs de Béthanie : Marthe s'affaire et s'inquiète, Marie écoute — et le Seigneur juge que « Marie a choisi la meilleure part » (Lc 10, 42), non que le service soit méprisable, mais qu'il doit jaillir de l'écoute.
Ce que dit l'Église. Benoît XVI insiste sur la nécessité, pour les agents de la charité, d'une « formation du cœur » : leur engagement doit naître de la rencontre avec le Christ, sous peine de n'être qu'un activisme[28]. La vraie charité n'oppose pas action et contemplation : elle est une action qui déborde d'une intériorité habitée.
Erreur — « La charité est facultative, réservée aux âmes généreuses »
Dernier contresens, le plus rassurant : la charité serait une option héroïque, un supplément d'âme pour les saints et les généreux, dont l'ordinaire des chrétiens pourrait se dispenser. L'erreur séduit parce qu'elle déculpabilise la médiocrité.
Pourquoi c'est faux. La charité n'est pas un ornement : elle est nécessaire au salut. Sans elle, dit saint Paul, « je ne suis rien », quand bien même j'aurais la foi à transporter les montagnes et le don des langues (1 Co 13, 1-2). Elle est la condition de toute vie en Dieu, car « celui qui n'aime pas demeure dans la mort » (1 Jn 3, 14). C'est sur elle, enfin, que se jouera le jugement dernier — non sur nos exploits, mais sur l'amour :
« Au soir de notre vie, nous serons examinés sur l'amour. » — Saint Jean de la Croix, Maximes (Dichos de luz y amor)[29]
Ce que dit l'Église. Le Catéchisme enseigne que la charité est « la plus grande des vertus » et qu'elle est requise de tous : « la charité a pour fruits la joie, la paix et la miséricorde »[30], promesse offerte non aux seuls héros, mais à tout baptisé. Loin d'être facultative, la charité est ce sur quoi notre éternité se décide.
L'erreur et la vérité, en un coup d'œil
Le tableau ci-dessous résume les principaux contresens et la vérité catholique qui leur répond. La colonne de gauche donne l'erreur dans sa formulation courante ; celle du milieu, pourquoi elle est fausse ; celle de droite, le repère doctrinal qui la corrige.
| Erreur courante sur la charité | Pourquoi c'est faux | Repère catholique |
|---|---|---|
| C'est un sentiment | On commande l'amour, pas une émotion (Mt 5, 44) | Vertu de la volonté (CEC § 1822) |
| C'est être gentil, faire plaisir | La charité veut le bien, pas l'agréable | « Forme des vertus » (CEC § 1827) |
| Il faut ressentir pour aimer | On aime ses ennemis sans rien ressentir | CEC § 1825 |
| C'est l'amour des hommes sans Dieu | « S'il me manque l'amour, cela ne me sert à rien » (1 Co 13, 3) | Deus Caritas Est § 31 |
| Aimer Dieu dispense du prochain | « Menteur » qui hait son frère (1 Jn 4, 20) | CEC § 1823 |
| Aimer l'humanité dispense des proches | La charité a un ordre concret | Ordo caritatis, saint Thomas |
| C'est tout tolérer, ne juger personne | On juge les actes, pas les cœurs | « Vérité de l'amour » (Ep 4, 15) |
| Par charité, taire la vérité | La correction fraternelle est un acte d'amour | Œuvres spirituelles (saint Thomas, II-II, q. 32, a. 2 ; q. 33, a. 1) |
| La charité dispense de la justice | On ne donne pas ce qu'on doit en justice | CEC § 2446 ; Deus Caritas Est § 28 |
| Ce n'est que donner de l'argent | Œuvres de miséricorde spirituelles aussi | CEC § 2447 |
| Seule l'action compte | Une charité sans source se dessèche | « Formation du cœur » (DCE § 31) |
| C'est facultatif | « S'il me manque l'amour, je ne suis rien » (1 Co 13, 2) | CEC § 1822 ; jugés sur l'amour |
Les erreurs sur l'amour de soi et des autres
Erreur — « Tout amour de soi est contraire à la charité »
Certaines âmes scrupuleuses croient que s'aimer soi-même serait de l'égoïsme, et que la perfection consisterait à se haïr. L'erreur séduit parce qu'elle a l'allure de l'humilité et du renoncement évangélique.
Pourquoi c'est faux. Le commandement lui-même fonde un amour de soi droit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 39). L'amour de soi y est la mesure de l'amour du prochain — il faut donc bien s'aimer soi-même, et d'un amour vrai. Saint Thomas l'enseigne sans détour : l'homme doit, par charité, s'aimer lui-même — non l'amour désordonné de l'amour-propre, mais l'amour qui veut pour soi le souverain bien, Dieu[31]. Se mépriser n'est pas une vertu : c'est souvent un orgueil blessé. Ce qu'il faut combattre, c'est l'amour-propre désordonné, non l'amour ordonné de l'âme créée pour Dieu.
Ce que dit l'Église. La charité bien ordonnée comprend l'amour de soi : aimer son âme, c'est vouloir pour elle le bonheur en Dieu. Saint Bernard décrit ainsi une montée où l'homme passe de l'amour de soi pour soi à l'amour de soi pour Dieu[32]. L'oubli de soi évangélique n'est pas la haine de soi : c'est l'amour qui décentre, parce qu'il a trouvé plus grand que soi à aimer.
Erreur — « Les attachements possessifs, c'est de la charité »
On nomme parfois « amour » ce qui est en réalité un attachement qui s'empare de l'autre, le veut pour soi, se nourrit du plaisir qu'on en tire — jalousie, exclusivité, dépendance affective déguisée en dévouement. L'erreur séduit parce que l'intensité du sentiment se fait passer pour de la générosité.
Pourquoi c'est faux. La charité veut le bien de l'autre ; l'amour possessif veut l'autre pour son propre bien. L'un libère, l'autre capture. Saint François de Sales, dans son traité des « amitiés », distingue avec finesse la vraie amitié spirituelle, qui élève vers Dieu, des liaisons « mauvaises, folles et vaines » (III, 18) qui retiennent l'âme et la troublent[33]. Une affection qui rend possessif, jaloux, dépendant, n'est pas de la charité, même si elle se dit telle : elle se cherche elle-même.
Ce que dit l'Église. L'amour de charité est, selon saint Paul, « patient », « serviable », « il ne cherche pas son intérêt », « il ne s'irrite pas » (1 Co 13, 4-5). Tout ce qui, dans un attachement, cherche son propre intérêt et capture l'autre s'éloigne de cette mesure. Le test est simple : cet amour veut-il que l'autre grandisse, fût-ce loin de moi — ou veut-il l'autre pour moi ?
La charité dans la vérité : sortir des contresens
Tous ces contresens ont une racine commune : on a détaché la charité de ce qui la fonde — tantôt de la vérité, tantôt de Dieu, tantôt de la volonté, tantôt de la justice. Rendue à elle-même, la charité n'est ni un sentiment, ni une opinion tolérante, ni un humanitarisme, ni une aumône : elle est l'amour de Dieu reçu et rendu, qui veut le vrai bien de tous parce qu'il les aime en Dieu.
La formule de Benoît XVI résume tout le remède : caritas in veritate, la charité dans la vérité. Sans la vérité, l'amour devient une coque vide qu'on remplit à sa guise ; sans l'amour, la vérité devient dureté. Les deux ne marchent qu'ensemble. C'est pourquoi saint Augustin pouvait risquer sa maxime la plus audacieuse — non comme un permis de tout faire, mais comme la conséquence d'une charité enracinée dans la vérité :
« Aime, et fais ce que tu veux. » — Saint Augustin, Commentaire de la première épître de saint Jean, VII, 8[34]
Encore faut-il que ce soit la vraie charité qui aime en nous — et non l'une de ses contrefaçons. Apprendre à reconnaître les fausses monnaies, c'est déjà se disposer à recevoir l'or véritable : pour la voix des saints sur cet amour, voir Que disent les saints sur la charité ; pour le chemin de sa croissance, Comment grandir dans la charité.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la charité — la nature de la charité, ses degrés selon saint Thomas et les moyens concrets de la faire croître.
- Que disent les saints sur la charité — florilège commenté des grandes paroles des saints et mystiques sur l'amour de Dieu et du prochain.
- Comment grandir dans l'aumône — les œuvres concrètes envers le pauvre, prolongement de la charité.
- Que disent les saints sur la justice — la vertu que la charité suppose et dépasse.
- La charité de l'Église catholique — l'immense action caritative de l'Église dans l'histoire.
Notes et références
Benoît XVI, Caritas in Veritate, 29 juin 2009, § 3. Texte original italien : « Senza verità, la carità scivola nel sentimentalismo. L'amore diventa un guscio vuoto, da riempire arbitrariamente. » Traduction française officielle : « Dépourvu de vérité, l'amour bascule dans le sentimentalisme. L'amour devient une coque vide susceptible d'être arbitrairement remplie. » (les deux versions vérifiées mot à mot sur vatican.va).
1 3 9 20Catéchisme de l'Église catholique, § 1822 : « La charité est la vertu théologale par laquelle nous aimons Dieu par-dessus toute chose pour Lui-même, et notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. » (texte officiel vatican.va).
2 5 8 13Benoît XVI, Caritas in Veritate, lettre encyclique, 29 juin 2009, § 2 : la doctrine sociale conjugue l'amour et la vérité selon deux directions, « veritas in caritate » (Ep 4, 15) et « l'inverse et complémentaire, de la caritas in veritate ». Texte intégral sur vatican.va.
4Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 26, a. 4, reprenant Aristote (Rhétorique, II, 4) : « amare est velle alicui bonum » — « aimer, c'est vouloir le bien de quelqu'un ».
6 7Catéchisme de l'Église catholique, § 1827 : « L'exercice de toutes les vertus est animé et inspiré par la charité. Celle-ci est le "lien de la perfection" (Col 3, 14) ; elle est la forme des vertus […] » (le paragraphe continue : elle les articule et les ordonne entre elles).
10Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C (rédigé juin-septembre 1897) : la sœur qui « avait autrefois le talent de me déplaire en tout » — « je m'appliquai à faire pour cette sœur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus » ; Thérèse prie pour elle, lui rend tous les services possibles et ne lui montre que « le plus gracieux sourire », si bien que la sœur lui demande : « voudriez-vous me confier ce qui vous attire tant vers moi ? » Exemple d'une charité de la volonté indépendante du ressenti (texte recoupé sur Histoire d'une âme, qui reprend le Manuscrit C ; cf. édition de référence : Œuvres complètes, Cerf-DDB, 1992).
11Catéchisme de l'Église catholique, § 1825 : « Le Christ est mort par amour pour nous alors que nous étions encore "ennemis" » (Rm 5, 10) — d'où l'appel à aimer jusqu'à nos ennemis.
12Benoît XVI, Deus Caritas Est, 25 décembre 2005, § 31b : « L'activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d'idéologies. Elle n'est pas un moyen pour changer le monde de manière idéologique et elle n'est pas au service de stratégies mondaines. »
14Benoît XVI, Deus Caritas Est, 25 décembre 2005, § 31c : « La charité ne doit pas être un moyen au service de ce qu'on appelle aujourd'hui le prosélytisme. L'amour est gratuit ; il n'est pas utilisé pour parvenir à d'autres fins. »
15Première lettre de saint Jean 4, 20, traduction liturgique officielle (AELF, https://www.aelf.org/bible/1Jn/4) : « Si quelqu'un dit : "J'aime Dieu", alors qu'il a de la haine contre son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, est incapable d'aimer Dieu, qu'il ne voit pas. »
16Catéchisme de l'Église catholique, § 1823, sur l'unité du commandement de l'amour de Dieu et du prochain, à partir de Jn 13, 34 et 15, 9-12.
17Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIª-IIae, q. 26 (De ordine caritatis), a. 6-8 : l'ordre de la charité veut qu'après Dieu et soi-même rapporté à Dieu, on aime davantage ceux qui nous sont le plus étroitement unis, car c'est à eux que nous devons le plus de bienfaisance effective.
18 19Lettre aux Éphésiens 4, 15, traduction liturgique officielle (AELF, https://www.aelf.org/bible/Ep/4) : « Au contraire, en vivant dans la vérité de l'amour, nous grandirons pour nous élever en tout jusqu'à celui qui est la Tête, le Christ. » Latin de la Vulgate : « veritatem autem facientes in caritate. »
21Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIª-IIae, q. 33, a. 1 : la correction fraternelle de celui qui pèche est un « acte de charité », car elle vise à écarter le mal du frère, ce qui relève de l'amour de bienveillance.
22Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIª-IIae, q. 32, a. 2 : les sept aumônes spirituelles sont instruire les ignorants, conseiller ceux qui doutent, consoler les affligés, reprendre celui qui faute (corrigere peccantem — latin du texte léonin ; vers mnémonique : consule, castiga, solare, remitte, fer, ora), pardonner les offenses, supporter les importuns et prier pour tous.
23Catéchisme de l'Église catholique, § 2446, citant saint Jean Chrysostome, Hom. in Lazaro 1, 6 (PG 48, 992D — référence donnée par le Catéchisme lui-même) : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. »
24Benoît XVI, Deus Caritas Est, lettre encyclique, 25 décembre 2005, § 28 : « L'amour — caritas — sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste » ; la justice et la charité sont complémentaires, l'une n'élimine pas l'autre. Texte intégral sur vatican.va.
25Catéchisme de l'Église catholique, § 2447, sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles (instruire, conseiller, consoler, conforter, pardonner, supporter avec patience ; nourrir, loger, vêtir, visiter…).
26Saint Bernard de Clairvaux, De consideratione (au pape Eugène III), livre I, ch. 2 (le danger des occupationes qui endurcissent le cœur et absorbent l'homme tout entier, sans qu'il se réserve rien pour lui-même) ; PL 182, 727 sq. pour l'ensemble du traité.
27Benoît XVI, Deus Caritas Est, 25 décembre 2005, § 31a : les agents de la charité ont besoin d'une « formation du cœur » qui les conduise à la rencontre avec Dieu dans le Christ, source de leur amour, pour que leur engagement ne soit pas un simple activisme.
28Saint Jean de la Croix, Maximes et sentences (Dichos de luz y amor) : « Au soir de notre vie, nous serons examinés sur l'amour. » Texte espagnol complet : « A la tarde te examinarán en el amor. Aprende a amar como Dios quiere ser amado y deja tu condición. » (la numérotation des Dichos varie selon les éditions — n° 59 dans plusieurs éditions espagnoles — d'où l'absence de numéro ici ; édition de référence : Œuvres complètes, Cerf, 1990).
29Catéchisme de l'Église catholique, § 1829 : « La charité a pour fruits la joie, la paix et la miséricorde. »
30Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIª-IIae, q. 25, a. 4 : l'homme doit, par charité, s'aimer lui-même — d'un amour droit qui veut pour son âme le bien suprême, Dieu — et non de l'amour désordonné de l'amour-propre.
31Saint Bernard de Clairvaux, De diligendo Deo (Du devoir d'aimer Dieu), ch. VIII (1er degré : « Nous commençons par nous aimer pour nous-mêmes »), ch. IX (2e et 3e degrés) et ch. X (4e degré : « ne plus s'aimer que pour Dieu »), avec récapitulatif au ch. XV ; trad. Charpentier ; PL 182, 974 sq. pour l'ensemble du traité.
32Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote (1re éd. 1609), IIIᵉ partie, ch. 17 (« De l'amitié, et premièrement de la mauvaise et frivole »), ch. 18 (« Des amourettes »), ch. 19 (« Des vraies amitiés ») et ch. 20 (« De la différence des vraies et des vaines amitiés ») : la vraie amitié spirituelle élève vers Dieu ; « Ces amitiés sont toutes mauvaises, folles et vaines » (ch. 18). Titres des ch. 17-20 et citation vérifiés sur le texte (éd. Boulenger, d'après l'original de 1609).
33Saint Augustin, Commentaire de la première épître de saint Jean (In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus), VII, 8 : « Dilige, et quod vis fac » — « Aime, et fais ce que tu veux » (PL 35, 2033). Sentence à comprendre dans son contexte : c'est la charité enracinée dans la vérité qui, aimant, ne peut vouloir que le bien.
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