Saint Optat de Milève (IVe siècle)

Saint Optat de Milève, évêque de Numidie au IVe siècle dont la vie reste presque inconnue, est l'auteur du traité Contre Parménien le donatiste, premier grand plaidoyer catholique contre le schisme donatiste avant saint Augustin. Théologien de la chaire unique de Pierre et de la formule « les sacrements sont saints par eux-mêmes, non par les hommes », il resta, malgré la controverse, d'une charité insistante envers les donatistes qu'il continuait d'appeler ses frères.

Ignispedia

Saint Optat de Milève (lat. Optatus Milevitanus), évêque de Milève en Numidie au IVe siècle, est l'un des Pères de l'Église les moins connus du grand public et pourtant l'un des plus décisifs pour l'histoire de l'ecclésiologie catholique. De sa vie, presque rien ne subsiste : ni date de naissance, ni date de mort, ni récit biographique suivi. Ce qui demeure, c'est une œuvre unique — le traité Contre Parménien le donatiste — mais cette œuvre suffit à faire de lui le premier grand théologien catholique du schisme donatiste, le prédécesseur direct de saint Augustin sur ce terrain, et l'auteur d'une formule restée célèbre dans la théologie sacramentaire : les sacrements sont saints par eux-mêmes, non par les hommes qui les administrent[1][2].

Écrivant à un moment où l'Afrique chrétienne se déchirait entre l'Église catholique et le parti rigoriste de Donatus, Optat choisit une voie rare parmi les polémistes anciens : la fermeté doctrinale unie à une charité insistante envers ses adversaires, qu'il continue d'appeler ses « frères » alors même qu'ils refusent la communion avec lui[3]. Sa réponse à la question qui hante tout le IVe siècle africain — où est l'Église una ? — reste l'un des textes fondateurs de la théologie de la catholicité et de la chaire de Pierre[4].

Cet article présente l'homme et l'écrivain : ce que l'on sait, et surtout ce que l'on ignore, de sa vie ; la genèse et la structure de son unique traité ; sa doctrine de l'unité, de la catholicité et de la validité objective des sacrements ; son style et sa charité envers les donatistes ; enfin la réception de son œuvre par saint Jérôme et saint Augustin, et son culte. Pour l'histoire complète du schisme donatiste — ses origines à Carthage, le procès de 313 devant le pape saint Miltiade, les circoncellions — voir l'article consacré au pontificat de Miltiade et, à terme, l'article dédié au donatisme lui-même ; pour la biographie de son grand successeur, voir saint Augustin d'Hippone.

Qui était saint Optat de Milève ?

Un évêque presque sans biographie

Peu de Pères de l'Église laissent une œuvre aussi influente pour une vie aussi peu documentée. On ne connaît ni l'année de naissance d'Optat, ni celle de sa mort, ni les étapes de sa formation, ni la durée exacte de son épiscopat. Tout ce que l'on sait de lui doit être reconstitué à partir de trois éléments indirects : son propre traité, une brève notice de saint Jérôme et quelques mentions élogieuses de saint Augustin[5][6].

Cette rareté documentaire n'est pas propre à Optat : beaucoup d'évêques africains du IVe siècle, même auteurs d'œuvres majeures, n'ont laissé aucune biographie ancienne. Mais elle est frappante pour un homme dont le traité allait devenir la source directe du plus grand docteur de l'Occident latin sur la question du schisme.

Milève, cité épiscopale de Numidie

Infographie — repères de Milève et de la Numidie, d’après la section géographique et ses sources. Illustration originale IA ; les vues urbaines sont des évocations. Créée par IA.

Milève (lat. Milevis ou Mileum), aujourd'hui Mila, en Algérie, était une cité de la province romaine de Numidie, non loin de Cirta (aujourd'hui Constantine), capitale provinciale et l'un des grands centres de la crise donatiste. Comme beaucoup de sièges numides du IVe siècle, Milève avait sans doute sa propre communauté donatiste concurrente de la communauté catholique d'Optat — la Numidie étant, avec la proconsulaire, l'une des régions où le donatisme était le plus solidement implanté[7][8].

Un converti, peut-être un rhéteur païen

Saint Augustin, énumérant les grands convertis dont l'Église a « dépouillé l'Égypte » de ses richesses profanes pour les mettre au service de l'Évangile, cite Optat aux côtés de figures elles-mêmes converties d'une brillante carrière de rhéteur ou d'orateur :

« Ne voyons-nous pas avec quel riche butin d'or, d'argent et de vêtements sont sortis d'Égypte Cyprien, le très doux docteur, et de même Lactance, Victorin, Optat, Hilaire ? » — Saint Augustin, La doctrine chrétienne, II, 40[9]

Le rapprochement avec saint Cyprien (ancien rhéteur de Carthage) et avec Lactance et Marius Victorinus (tous deux rhéteurs de profession avant leur conversion) a conduit les historiens à supposer qu'Optat fut, lui aussi, un ancien rhéteur païen[10]. Il ne s'agit toutefois que d'une inférence prudente : Augustin ne le dit pas explicitement pour Optat, et aucune source ne détaille sa conversion comme elle le fait pour Cyprien dans l'Ad Donatum. L'honnêteté impose de présenter ce point comme une hypothèse solide, non comme un fait établi.

Évêque sous Valentinien et Valens

Ce que l'on sait avec certitude, c'est qu'Optat était évêque de Milève au moment où il rédige son traité, sous le règne conjoint des empereurs Valentinien Ier (364-375) et Valens (364-378)[11]. Saint Jérôme, qui rédige sa notice bio-bibliographique Des hommes illustres en 392-393, ne semble pas savoir si Optat est encore vivant ; l'historien John Chapman, dans la Catholic Encyclopedia, situe la mort d'Optat après la rédaction de la seconde édition de son œuvre, donc après 385-390, sans qu'aucune date précise ne soit connue[12][13].

L'œuvre : Contre Parménien le donatiste

Genèse : répondre à Parménien

L'unique ouvrage connu d'Optat est un traité de polémique, sans titre original transmis avec certitude, que l'on désigne aujourd'hui Contra Parmenianum Donatistam (« Contre Parménien le donatiste ») ou De schismate Donatistarum (« Sur le schisme des donatistes »). Il répond à un écrit de Parménien, l'évêque donatiste de Carthage qui avait succédé à Donatus lui-même à la tête du parti séparé[14][15].

Le propos d'Optat n'est pas seulement réfutatif : il cherche aussi à faciliter le retour des donatistes dans l'Église catholique en présentant les origines du schisme de façon conciliante, et en montrant que les causes réelles de la rupture ne concernent plus, de son temps, les vrais enjeux en litige[16].

Deux éditions : six livres, puis sept

Le texte que nous possédons aujourd'hui est le résultat de deux rédactions successives. Saint Jérôme, en 392-393, ne connaît que six livres[17] ; or l'édition qui nous est parvenue en compte sept, et la liste des évêques de Rome qu'elle contient va jusqu'au pape Siricius, élu en 384 — preuve que le septième livre appartient à une édition révisée, postérieure à la première. Que Jérôme, quelques années plus tard, ne mentionne encore que six livres s'explique simplement : soit il disposait d'un exemplaire de la première édition, soit la seconde, préparée vers 385-390, ne lui était pas encore parvenue[18][19].

ÉditionDatation approximativeÉtendueListe épiscopale de RomeContexte impérial/pontifical
Première éditionVers 366-370Six livresS'arrête à Damase (la seconde ajoutant Sirice)Valentinien Ier et Valens ; pape Damase (366-384)
Seconde éditionVers 385-390Sept livres (le VIIe ajouté en appendice)Étendue jusqu'à Siricius (384-399)Théodose ; pape Siricius
Infographie — deux éditions, selon les datations approximatives retenues dans l’article. Sources : Jérôme, Des hommes illustres, CX ; Chapman, St. Optatus. Les volumes dessinés symbolisent les livres du traité. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Chapman établit cette datation à partir d'indices internes : au livre I, Optat écrit que plus de soixante ans ont passé depuis la persécution de Dioclétien (303-305), ce qui situe la rédaction initiale vers 366-370 ; il évoque par ailleurs l'hérétique Photin comme encore vivant (Photin meurt en 376), tandis que l'empereur Julien est déjà mort (363)[20]. Le plan de l'ouvrage, posé au livre I, se referme d'ailleurs logiquement au terme du livre VI — signe supplémentaire que le septième livre est un ajout ultérieur, destiné à mettre à jour les deux listes épiscopales (celle des évêques catholiques de Rome et celle, parallèle et bien plus brève, des antipapes donatistes romains) et à répondre à de nouveaux développements de la controverse[21].

L'Appendice : un dossier documentaire irremplaçable

Une partie du manuscrit unique qui a transmis l'œuvre d'Optat conserve un appendice de dix documents officiels — lettres de l'empereur Constantin, procès-verbaux, actes du procès devant le gouverneur Zénophile — réunis, semble-t-il, par un controversiste catholique entre 330 et 347, pour servir de dossier de référence sur les débuts du schisme[22]. Ce recueil, déjà mutilé quand il fut copié par le seul manuscrit qui nous l'a transmis, reste l'une des sources documentaires de première main les plus précieuses sur l'histoire ancienne du donatisme, à côté du récit que donne Optat lui-même du jugement porté par le pape saint Miltiade en 313[23]. L'édition critique de référence du traité en sept livres, appendice compris, reste celle qu'établit Karl Ziwsa pour le Corpus de Vienne[24].

La doctrine d'Optat : l'unité, la catholicité, les sacrements

« Où est l'Église una ? » : la catholicité contre le repli africain

Catholiques et donatistes s'accordaient sur un point : l'Église du Christ ne peut être qu'une. Le désaccord portait sur la question suivante : où se trouve cette Église una ? Optat refuse absolument qu'elle puisse être circonscrite à un coin d'Afrique :

« La sainte Église ne peut pas se trouver seulement dans une partie de l'Afrique. […] Elle est aussi en Espagne, en Gaule, en Italie, […] à travers d'innombrables îles et tant d'autres provinces. » — Optat de Milève, Contre les donatistes, II[25]

C'est ici qu'apparaît, chez Optat, l'emploi du mot catholica comme un véritable substantif — « la catholique » —, désignant l'Église répandue par tout le monde habité, par opposition à une Église donatiste confinée à l'Afrique et même, à l'intérieur de l'Afrique, minée par ses propres divisions internes[26].

Les six « dotes » de l'Église selon Parménien

Pour établir où se trouve la véritable Église, Parménien avait énuméré ce que les éditeurs modernes appellent les six dotes (« dots », propriétés constitutives) de l'Église una. Optat en concède cinq à ses adversaires, mais leur conteste la première et la décisive, la cathedra, qu'il revendique pour l'Église catholique — et c'est sur elle qu'il fait reposer tout le reste de sa démonstration[27][28].

Dote (propriété revendiquée par Parménien)Contenu approximatifPosition d'Optat
Cathedra — la chaire épiscopaleLe siège légitime de l'autorité épiscopaleNon concédée aux donatistes : Optat la revendique pour Rome et, par elle, pour les catholiques — clé de voûte de toute sa démonstration
Angelus — l'ange (le ministre ordonné)La légitimité du ministère ordonnéReçue par Optat, mais rattachée à la légitimité de la cathedra
Spiritus — l'EspritLa présence de l'Esprit Saint dans l'ÉgliseReçue par Optat comme fruit de l'unité, non comme un privilège séparé
Fons signatus — la source scelléeLe baptême, source scellée de la grâceReçue, mais réinterprétée : la source est sainte par elle-même, non par le ministre
Sigillum — le sceauLe sceau baptismal, marque indélébileReçue par Optat dans la même logique
Umbilicus — l'ombilicImage de l'origine et du centre de l'ÉgliseReçue, rattachée à l'origine unique de la cathedra

Optat concentre toute sa démonstration sur la première de ces propriétés, la cathedra : s'il peut montrer qu'elle appartient légitimement aux catholiques, toutes les autres en découlent[29].

La chaire unique de Pierre et la liste des évêques de Rome

Infographie — l’argument d’Optat, Contre les donatistes, II, 2–3. La succession catholique est abrégée par des points de suspension ; chaire et sceaux symboliques. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Alors qu'on pourrait attendre d'Optat qu'il revendique d'abord la légitimité de la succession épiscopale catholique à Carthage même — puisque c'est là qu'est né le conflit entre Cécilien et les schismatiques —, il choisit une voie plus radicale : il remonte directement à Rome et à la chaire de Pierre.

« Il nous faut examiner qui, le premier, s'est assis sur la chaire, et où. […] Tu ne peux nier que tu saches qu'à Rome, sur Pierre le premier, fut conférée la chaire épiscopale, où siégea le chef de tous les Apôtres, Pierre — d'où aussi il fut appelé Céphas —, afin que dans cette chaire unique tous gardent l'unité, de peur que chacun des autres Apôtres ne revendique pour lui-même sa propre chaire, en sorte que serait désormais schismatique et pécheur quiconque dresserait une seconde chaire contre cette chaire unique. C'est donc dans cette chaire unique, la première des dotes, que siégea d'abord Pierre, à qui succéda Lin. » — Optat de Milève, Contre les donatistes, II[30]

Suit alors, chose rarissime dans la littérature chrétienne du IVe siècle, une liste nominative complète des évêques de Rome, de Lin jusqu'au pontife contemporain — l'un des plus anciens témoins de ce type de liste employée à des fins directement apologétiques :

« […] et à Damase, Siricius, qui est aujourd'hui notre collègue, avec qui le monde entier communie avec nous dans la communion d'un seul lien, par l'échange de lettres de recommandation. Dites-nous l'origine de votre chaire, vous qui voulez revendiquer pour vous la sainte Église. » — Optat de Milève, Contre les donatistes, II[31]

Optat oppose à cette lignée continue la liste, bien plus brève et bien plus récente, des antipapes donatistes installés à Rome — Victor, Boniface, Encolpius, Macrobius, Lucianus, Claudianus —, dont la fragilité même illustre, par contraste, la solidité de la succession catholique[32]. L'argument est simple et redoutable : la catholicité se vérifie par la communion visible avec un siège dont l'origine remonte, sans rupture, jusqu'à l'apôtre Pierre[33]. Pour la théologie qui fonde cette conviction, voir l'article dédié à la succession apostolique.

Schismatiques, non hérétiques : une position mesurée

Un trait distingue nettement Optat de nombreux autres Pères dans leur manière de traiter les séparés : il refuse de qualifier les donatistes d'« hérétiques » et les tient pour de simples schismatiques, ayant conservé la vraie doctrine et de vrais sacrements, mais brisé l'unité[34].

CritèreHérétique (au sens classique)Schismatique selon Optat (cas des donatistes)
Doctrine trinitaire et christologiqueFaussée ou niéeConservée intacte
Validité des sacrementsSouvent niée par les Pères (ex. saint Cyprien sur le baptême hérétique)Reconnue par Optat comme réelle
Cause de la ruptureErreur de foiRupture de la communion et de l'unité épiscopale
Gravité selon OptatTrès graveGrave, mais la réponse doit rester mesurée : pas de damnation automatique

Cette position, plus douce que la sévérité de nombreux Pères envers le schisme, s'explique en partie par la conviction d'Optat que la foi véritable finit, d'une manière ou d'une autre, par sauver ceux qui la gardent — une thèse qu'Augustin, plus tard, devra lui-même nuancer et corriger dans ses propres écrits antidonatistes[35]. Il reste que cette charité, loin d'affaiblir sa doctrine de l'unité, en est l'expression la plus cohérente : on peut tenir fermement que le schisme est un mal réel sans pour autant désespérer du salut de ceux qui s'y trouvent engagés par fidélité mal éclairée.

« Vous êtes nos frères » : la charité envers les séparés

Infographie — l’argument de fraternité dans Optat, Contre les donatistes, IV, 2. Scène symbolique de la prière commune. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Optat pousse cette charité jusqu'à un geste rhétorique frappant : il continue d'appeler les évêques donatistes ses frères, alors même que ceux-ci refusent de le reconnaître comme tel.

« Vous êtes nos frères, et nous sommes les vôtres, comme le dit le prophète : "Un seul Dieu ne vous a-t-il pas faits, un seul Père ne vous a-t-il pas engendrés ?" » — Optat de Milève, Contre les donatistes, IV, 2[36]

Il pousse l'argument jusqu'à son terme logique en s'appuyant sur la prière commune du Notre Père :

« Que l'un de vous dise donc, s'il le peut : "Mon Père, qui es aux cieux", et "donne-moi aujourd'hui mon pain", et "pardonne-moi mes offenses, comme je pardonne à celui qui m'a offensé." » — Optat de Milève, Contre les donatistes, IV, 2[37]

Puisque les donatistes eux-mêmes récitent le Notre Père au pluriel — « notre Père », et non « mon Père » —, ils prient malgré eux, chaque jour, pour les catholiques dont ils refusent la communion. L'argument, d'une grande finesse spirituelle, montre qu'Optat pensait l'unité de l'Église non comme une thèse abstraite, mais comme une réalité déjà inscrite, malgré tout, dans la prière commune des chrétiens séparés.

Les sacrements sont saints par eux-mêmes, non par les hommes

Infographie — hiérarchie des trois éléments du baptême présentée par Optat au livre V. Scène symbolique, sans reconstitution d’un rite précis. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

L'apport théologique le plus durable d'Optat concerne la validité objective des sacrements. Les donatistes avaient hérité de saint Cyprien la conviction que le baptême conféré hors de l'Église, ou par un ministre indigne, était nul. Optat, tout en vénérant Cyprien comme un maître, rompt sur ce point précis avec son enseignement :

« Sacramenta per se esse sancta, non per homines. » — « Les sacrements sont saints par eux-mêmes, non par les hommes. » — Optat de Milève, Contre les donatistes, V, 4[38]

Sa démonstration distingue, dans l'acte sacramentel, trois éléments : la Trinité, le croyant et le ministre — et elle en hiérarchise l'importance dans cet ordre précis, le ministre venant en dernier[39]. Autrement dit, c'est Dieu lui-même qui confère la grâce du sacrement ; la sainteté ou l'indignité personnelle de celui qui l'administre n'y change rien. Cette intuition — reprise et systématisée quelques décennies plus tard par saint Augustin dans sa théologie de l'ex opere operato — vaut à Optat d'être considéré comme l'un des pères de la doctrine catholique de la validité des sacrements indépendamment de l'intention du ministre[40]. Voir aussi Qu'est-ce qu'un sacrement ? et le caractère sacramentel.

Baptistère de Kélibia, VIe siècle, musée du Bardo : témoin postérieur à Optat du christianisme nord-africain. Photo Gmihail, 2014 — Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 RS. Fichier original non modifié.

Optat applique cette même logique à la dénonciation des violences donatistes contre le culte catholique, notamment la profanation des autels par les circoncellions :

« Qu'y a-t-il de plus sacrilège que de briser, racler, enlever les autels de Dieu, sur lesquels vous-mêmes aviez jadis offert, sur lesquels ont été portées les prières du peuple et les membres du Christ, où le Dieu tout-puissant a été invoqué, où l'Esprit Saint a été demandé et est descendu, d'où beaucoup ont reçu le gage du salut éternel, la sauvegarde de la foi et l'espérance de la résurrection ? […] Qu'est-ce qu'un autel, sinon le siège du Corps et du Sang du Christ ? » — Optat de Milève, Contre les donatistes, VI[41]

Pierre lui-même a péché : l'argument du livre VII

Dans le septième livre, ajouté lors de la seconde édition, Optat développe un dernier argument en faveur de la réconciliation. Il rappelle que l'apôtre Pierre lui-même a commis une faute très grave — le reniement du Christ — et qu'il n'en a pas moins conservé les clefs du Royaume : les autres Apôtres, par charité et par souci de l'unité, ne se sont pas séparés de sa communion pour autant[42]. L'argument sert la conclusion pratique de tout le traité : l'Église catholique doit être prête à recevoir sans difficulté les donatistes qui reviennent à l'unité, car il y aura toujours des pécheurs dans l'Église — l'ivraie est mêlée au bon grain —, mais la charité couvre une multitude de péchés[43].

Style et art littéraire

Le style d'Optat est décrit par la tradition critique comme vigoureux et animé, recherchant la concision et l'effet plutôt que la période oratoire ample — et cela malgré la charité insistante qui traverse toute sa polémique contre ceux qu'il continue d'appeler ses « frères »[44]. Il use abondamment de Cyprien, dont il partage le goût pour les cadences métriques rythmées à la fin de chaque phrase, tout en réfutant fermement son erreur sur le baptême[45]. Ses récits d'événements sont jugés vivants et précis ; ses interprétations allégoriques, en revanche, paraissent parfois forcées — quoique, note Chapman avec un brin d'ironie savante, nettement moins extravagantes que celles de Parménien lui-même[46].

  1. IVe siècle
    Naissance et jeunesse
    Peut-être un rhéteur africain converti

    Aucune date connue ; hypothèse d'une conversion depuis une carrière de rhéteur païen, par analogie avec Cyprien, Lactance et Victorin.[47]

  2. Avant 366-370
    Évêque de Milève
    Numidie romaine

    Optat est déjà évêque de Milève quand il entreprend la rédaction de son traité contre Parménien.[48]

  3. vers 366-370
    Première édition, six livres
    Sous Valentinien Ier et Valens

    Rédaction de Contra Parmenianum Donatistam en six livres, sous le pape Damase.[49]

  4. vers 385-390
    Seconde édition, sept livres
    Sous le pape Siricius

    Ajout du VIIe livre et mise à jour des deux listes épiscopales (catholique et donatiste).[50]

  5. 392-393
    Notice de saint Jérôme
    De viris illustribus, CX

    Jérôme ne connaît encore que six livres et situe la rédaction sous Valentinien et Valens.[51]

  6. Après 385-390
    Mort d'Optat
    Date exacte inconnue

    Aucune source ancienne ne transmet la date ni les circonstances de sa mort.[52]

  7. Fin IVe - début Ve siècle
    Réception par saint Augustin
    « Venerabilis memoriae... Optatus »

    Augustin cite et développe l'héritage d'Optat dans sa propre lutte contre le donatisme.[53]

Un maître avant Augustin : réception et postérité

Le témoignage de saint Jérôme

Infographie — réception d’Optat par Jérôme, Des hommes illustres, CX, et Augustin, Contre Cresconius, III ; synthèse de l’article. Livres et lieux symboliques. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Dans sa galerie bio-bibliographique des écrivains chrétiens, saint Jérôme consacre à Optat une notice brève mais précieuse, seul témoignage indépendant et daté que nous ayons sur lui de son vivant probable :

« Optat l'Africain, évêque de Milève, sous le règne des empereurs Valentinien et Valens, écrivit en faveur du parti catholique six livres contre la calomnie du parti donatiste, dans lesquels il montre que le crime imputé aux catholiques est en réalité celui des donatistes. » — Saint Jérôme, Des hommes illustres, CX[54]

Cette notice, rédigée en 392-393, confirme à la fois la fonction épiscopale d'Optat, la datation de son œuvre sous Valentinien et Valens, et son statut déjà reconnu, une génération à peine après lui, comme le représentant catholique majeur dans la controverse.

Le témoignage de saint Augustin

C'est cependant saint Augustin qui assure à Optat sa véritable postérité. Dans sa polémique Contre Cresconius (Contra Cresconium), Augustin le désigne par une formule d'un respect appuyé, le qualifiant de mémoire vénérable et d'évêque de la communion catholique :

« Optat, évêque de Milève, de vénérable mémoire, de la communion catholique. » — d'après Saint Augustin, Contra Cresconium, III[55]

Augustin ne se contente pas de citer Optat par courtoisie : il reprend, développe et systématise plusieurs de ses intuitions majeures — la distinction entre validité et fécondité des sacrements, l'argument de la catholicité contre le repli africain du donatisme, l'usage du dossier documentaire constantinien — au point que la théologie antidonatiste augustinienne ne se comprend pleinement qu'à la lumière du travail accompli, une génération plus tôt, par l'évêque de Milève[56][57]. C'est en ce sens précis qu'on peut dire d'Optat qu'il fut, sans en avoir la notoriété, le maître avant le maître de toute l'ecclésiologie catholique anti-donatiste.

Une sainteté sans procès solennel

Infographie — distinguer sainteté, Père de l’Église et titre de Docteur ; synthèse de la section sur le culte et de Chapman, St. Optatus. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Optat n'a, à proprement parler, jamais reçu de culte ecclésiastique organisé : son nom est absent de tous les martyrologes et calendriers anciens[58]. Il figure néanmoins, depuis son insertion tardive, au Martyrologe romain, à la date du 4 juin[59][60]. Cette situation n'a rien d'anormal pour un Père de l'Église du IVe siècle : à cette époque, la reconnaissance de la sainteté d'un évêque, d'un docteur ou d'un confesseur de la foi procédait d'un consensus ecclésial immémorial — culte local, insertion progressive dans les livres liturgiques, réception par la tradition — et non d'un procès de canonisation codifié, lequel ne se mettra en place que bien plus tard dans l'histoire de l'Église. Optat appartient ainsi à cette large catégorie de Pères et de saints des premiers siècles honorés par la tradition sans procès formel — une reconnaissance réelle, quoique d'une nature différente de la canonisation moderne, comparable en cela à la place de saint Cyprien parmi les Pères de l'Église, cité au Canon romain sans procès de canonisation davantage formalisé.

Il faut noter, dans le même esprit de précision, qu'Optat n'a jamais été proclamé Docteur de l'Église : ce titre suppose une éminence doctrinale reconnue officiellement par le magistère, distincte de la sainteté elle-même. La liste des docteurs de l'Église retient d'autres grandes figures de l'Antiquité chrétienne africaine et occidentale, mais la contribution théologique d'Optat, bien que décisive, demeure d'abord appréciée comme celle d'une source majeure pour l'œuvre d'un docteur qui vint après lui : Augustin.

Pourquoi lire saint Optat de Milève aujourd'hui ?

À dix-sept siècles de distance, la lecture d'Optat garde une actualité précise. Il rappelle d'abord qu'une Église déchirée par un schisme réel — né d'un scandale véritable, la trahison de certains ministres pendant la persécution — n'a pas à choisir entre l'exigence de vérité et la charité envers les séparés : ces deux exigences se tiennent, chez lui, dans une même main.

Il enseigne ensuite que la sainteté de l'Église ne repose pas sur la sainteté personnelle de chacun de ses ministres, mais sur l'action de Dieu lui-même dans les sacrements — vérité qui libère le croyant de l'angoisse scrupuleuse devant les faiblesses humaines de l'Église visible, sans jamais minimiser la gravité du péché.

Il montre enfin, par sa propre méthode, ce que signifie défendre la catholicité : non pas revendiquer d'abord son propre droit local, mais remonter jusqu'à la source commune — la chaire de Pierre — où se vérifie, par la communion visible, l'appartenance réelle à l'Église una, sainte, catholique et apostolique.

« Vous êtes nos frères, et nous sommes les vôtres. » — Cette phrase d'Optat, adressée à des adversaires qui refusaient de la lui rendre, résume toute sa méthode : tenir ferme la vérité de l'unité sans jamais cesser d'aimer ceux qui s'en sont séparés.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. John Chapman, art. « St. Optatus », The Catholic Encyclopedia, vol. 11, New York, Robert Appleton Company, 1913 ; texte relu sur New Advent (newadvent.org/cathen/11262b.htm) et Wikisource (« Catholic Encyclopedia (1913)/St. Optatus ») : évêque de Milève en Numidie au IVe siècle, probablement un rhéteur païen converti (cf. Augustin, De Doctr. Christ., II, xl) ; son œuvre contre les donatistes répond à Parménien, successeur de Donatus à Carthage ; Jérôme (De vir. ill., cx) atteste six livres écrits sous Valens et Valentinien (364-375) ; l'édition parvenue jusqu'à nous compte sept livres, la liste des papes allant jusqu'à Siricius (384-399) et celle des antipapes donatistes romains (Victor, Bonifatius, Encolpius, Macrobius, Lucianus, Claudianus) jusque vers 380 ; datation de la première édition (I, xiii : plus de soixante ans depuis la persécution de Dioclétien de 303-305 ; Photin, mort en 376, apparemment encore vivant ; Julien, mort en 363, déjà mort) fixant la rédaction vers 366-370, la seconde édition vers 385-390 ; distinction entre schismatiques (vraie doctrine, vrais sacrements) et hérétiques ; l'argument de la catholica répandue par tout le monde contre le repli africain ; les six dotes de Parménien dont Optat reprend cinq en subordonnant tout à la cathedra ; la liste des évêques de Rome de Pierre à Damase/Siricius (II) ; l'argument des sacrements contre l'erreur cyprianique sur le baptême (V, iv : « Sacramenta per se esse sancta, non per homines ») ; la dénonciation de la profanation des autels ; l'argument du reniement de Pierre au livre VII en faveur de la réconciliation ; style vigoureux et charitable envers les « frères » donatistes ; l'appendice documentaire (330-347) sur les origines du donatisme ; absence de culte ecclésiastique organisé, insertion tardive au Martyrologe romain au 4 juin ; éditions princeps de Cochlæus (Mayence, 1549) et critique de Ziwsa (CSEL XXVI, Vienne, 1893).

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  2. Optat de Milève, Contre les donatistes, livre V, chapitre 4, trad. angl. d'après O. R. Vassall-Phillips, 1917 (tertullian.org/fathers/optatus_05_book5.htm) : « Sacramenta per se esse sancta, non per homines » ; distinction des trois éléments du sacrement (Trinité, croyant, ministre) et de leur importance hiérarchisée, le ministre venant en dernier ; argument repris par la Catholic Encyclopedia (Chapman) comme formulation classique de l'efficacité objective des sacrements ex opere operato.

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  3. Optat de Milève, Contre les donatistes, livre IV, chapitre 2, trad. angl. d'après O. R. Vassall-Phillips, 1917 (tertullian.org/fathers/optatus_04_book4.htm) : « For you are our brethren, and we are yours, as the Prophet says: "Has not one God made you, and one Father begotten you?" » ; l'argument du Notre Père récité au pluriel par les donatistes eux-mêmes.

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  4. O. R. Vassall-Phillips (trad.), The Work of St. Optatus, Bishop of Milevis, Against the Donatists, Londres, Longmans, Green & Co., 1917, introduction du traducteur (tertullian.org/fathers/optatus_00_intro.htm) : contexte de rédaction, intention conciliatrice d'Optat envers les donatistes, influence directe sur la théologie antidonatiste d'Augustin, importance historique de l'appendice documentaire.

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  5. Encyclopedia.com, art. « Optatus of Milevis, St. » : implantation numide et africaine du donatisme au IVe siècle, contexte géographique de Milève ; synthèse utilisée en corroboration de la Catholic Encyclopedia.

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  6. Saint Augustin, De doctrina christiana (« La doctrine chrétienne »), II, 40 : « Do we not see with how great a booty of gold and silver and garments Cyprian, doctor suavissimus, came forth out of Egypt, and likewise Lactantius, Victorinus, Optatus, Hilary? » — cité et traduit d'après la Catholic Encyclopedia, art. « St. Optatus » (Chapman).

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  7. Saint Jérôme, De viris illustribus (« Des hommes illustres »), ch. CX : « Optatus the African, bishop of Milevis, during the reign of the Emperors Valentinianus and Valens, wrote in behalf of the Catholic party six books against the calumny of the Donatian party, in which he asserts that the crime of the Donatists is falsely charged upon the catholic party. » Texte relu via Wikisource, Nicene and Post-Nicene Fathers, Series II, vol. III, « Lives of Illustrious Men / Optatus the bishop ». Rédigé par Jérôme à Bethléem en 392-393.

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  8. Karl Ziwsa (éd.), S. Optati Milevitani libri VII, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, vol. 26, Vienne, 1893 : édition critique de référence du traité en sept livres, appendice documentaire compris.

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  9. Optat de Milève, Contre les donatistes (Against the Donatists), livre II, trad. angl. d'après O. R. Vassall-Phillips, 1917 (texte relu via tertullian.org et CCEL, Optatus of Milevis, Against the Donatists, Book 2, pp. 57-119) : l'argument de la catholica répandue « en Espagne, en Gaule, en Italie… à travers d'innombrables îles et tant d'autres provinces » (II, i) ; l'argument de la chaire unique de Pierre, « il nous faut examiner qui, le premier, s'est assis sur la chaire, et où… » (II, ii) ; la liste nominative des évêques de Rome de Pierre à Damase et Siricius, « qui est aujourd'hui notre collègue, avec qui le monde entier communie avec nous… » (II, iii) ; les six dotes de Parménien reconstituées par l'appareil critique de l'édition (note du traducteur : cathedra, angelus, spiritus, fons signatus, sigillum, umbilicus).

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  10. Optat de Milève, Contre les donatistes, livre VI, trad. angl. d'après la synthèse de la Catholic Encyclopedia (Chapman, art. « St. Optatus ») citant le passage sur la profanation des autels : « What is so profane as to break, scrape, remove the altars of God, on which you yourselves had once offered… For what is an altar but the seat of the Body and Blood of Christ? »

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  11. Saint Augustin, Contra Cresconium (« Contre Cresconius »), III : passage où Augustin désigne Optat par la formule « Venerabilis memoriae Milevitanus Episcopus Catholicae Communionis Optatus » (« Optat, de vénérable mémoire, évêque de Milève, de la communion catholique ») ; référence relevée et confirmée par l'introduction du traducteur de l'édition anglaise d'Optat (O. R. Vassall-Phillips, The Work of St. Optatus, Bishop of Milevis, Against the Donatists, Londres, 1917, introduction, tertullian.org/fathers/optatus_00_intro.htm).

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  12. Martyrologium Romanum (édition typique 2004), au 4 juin : mémoire de saint Optat, évêque de Milève en Numidie — inscription tardive, aucun culte ancien organisé n'étant attesté.

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