Jean Scot Érigène (v. 800-v. 870-877)

Jean Scot Érigène, l'un des esprits les plus marquants de l'Occident entre Augustin et Anselme : helléniste isolé, il a traduit le Pseudo-Denys et ouvert l'Occident latin aux Pères grecs. Mais sa métaphysique néoplatonicienne, soupçonnée de panthéisme, a valu à son Periphyseon d'être brûlé sur ordre d'Honorius III en 1225. Ni saint, ni Docteur : un génie que l'Église lit avec discernement.

Ignispedia

Jean Scot Érigène (Iohannes Scottus Eriugena, né vers 800 en Irlande, mort vers 870-877)[1] est l'un des esprits spéculatifs les plus marquants de l'Occident entre saint Augustin et saint Anselme — « un penseur important de l'Occident chrétien », dit Benoît XVI — un phare isolé dans la nuit intellectuelle du IXᵉ siècle carolingien.[2][3] Seul, ou presque seul, il savait lire le grec ; et c'est par lui que l'Occident latin a reçu les grands Pères de l'Orient, à commencer par le mystérieux Pseudo-Denys l'Aréopagite, dont il a traduit l'œuvre entière sur commande royale.[4][5]

Et pourtant, ce génie n'est ni saint, ni Docteur de l'Église. Son chef-d'œuvre, le Periphyseon, a été rangé parmi les livres dangereux, condamné, et finalement livré au feu sur ordre du pape Honorius III en 1225, près de quatre siècles après sa rédaction.[6][7] La raison : une métaphysique néoplatonicienne si haute, si audacieuse, qu'elle semble par endroits dissoudre la distinction entre Dieu et le monde — le soupçon récurrent de panthéisme.[8][9]

Feuillet du Periphyseon dans un manuscrit de Reims (v. 875), parfois rapproché de la main de Jean Scot Érigène. Image Wikimedia Commons, domaine public.

Ignispedia le lit exactement comme elle lit Origène, Tertullien et Eusèbe de Césarée : un maître à filtrer. On reçoit avec gratitude le passeur, le traducteur, l'orant qui a chanté le Prologue de saint Jean comme peu l'ont fait ; on veille sur le métaphysicien quand sa raison, ivre de néoplatonisme, franchit la ligne que la foi ne permet pas de franchir. Ni idolâtrie, ni mépris : on admire la lumière, on surveille les ombres. C'est le geste même de l'Église, qui n'a jamais brûlé l'homme, mais a mis son grand livre à l'écart.

Pourquoi Jean Scot Érigène compte-t-il ?

Le passeur des Pères grecs vers l'Occident

Au IXᵉ siècle, l'Occident latin a presque tout oublié du grec. Les trésors de la théologie orientale — les Cappadociens, Maxime le Confesseur, le corpus dionysien — sont pour lui un continent muet, faute de traducteurs. Jean Scot est l'homme qui rouvre la porte.[10][11] Helléniste d'une rare envergure, il traduit en latin l'ensemble du Pseudo-Denys — Hiérarchie céleste, Hiérarchie ecclésiastique, Noms divins, Théologie mystique — puis les Ambigua et les Questions à Thalassius de Maxime le Confesseur, et le traité La Création de l'homme de Grégoire de Nysse.[12][13]

L'enjeu dépasse la philologie. Par ces traductions, toute une théologie apophatique — celle qui approche Dieu en niant qu'aucun de nos concepts lui convienne — passe dans le sang de l'Occident. Benoît XVI note que les grands théologiens médiévaux, comme saint Bonaventure, ont connu Denys à travers sa version ; et la Catholic Encyclopedia relève que les mystiques postérieurs, et singulièrement Maître Eckhart, ont subi son influence.[14][15] Il est le pont par lequel l'Occident latin a reçu les Grecs.

Jean Scot Érigène comme passeur de l'Orient grec vers l'Occident latin. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Les grands théologiens médiévaux, comme saint Bonaventure, ont connu les œuvres de Denys à travers cette traduction. » — Benoît XVI, Audience générale du 10 juin 2009[16]

Le philosophe de la cour de Charles le Chauve

Vers 845, un roi lettré, Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, appelle à sa cour cet Irlandais errant et lui confie l'école palatine.[17][18] Pendant près de trente ans, Jean Scot y enseigne les arts libéraux et sert de philosophe officiel du royaume. La familiarité est telle que la légende a retenu leurs joutes verbales : à table, le roi lui aurait lancé — jouant sur sottus (le sot) et Scottus (l'Irlandais) — « Quid distat inter sottum et Scottum ? » (« Qu'est-ce qui sépare un sot d'un Irlandais ? »). Et Jean Scot, sans se démonter : « Tabula tantum » — « La table, rien de plus » (elle seule les sépare).[19]

Anecdote de banquet, sans doute enjolivée par Guillaume de Malmesbury ; mais elle dit une vérité : à une époque où la culture savante tenait dans quelques monastères, un génie libre parlait d'égal à égal avec le pouvoir, et faisait de la cour carolingienne un foyer inattendu de haute spéculation.

L'homme venu d'Irlande

Une biographie de silences

De Jean Scot, nous ne savons presque rien de sûr avant son apparition à la cour de Charles le Chauve.[20] Les dates elles-mêmes sont des approximations : naissance vers 800, mort vers 870-877 (la date exacte est inconnue).[21] Son surnom, Eriugena, qu'il forge lui-même, signifie « né en Irlande » (Ériu, l'Irlande) — l'île des moines savants qui, tandis que le continent s'effondrait, avaient gardé un peu de grec et beaucoup de ferveur. C'est de cette Irlande monastique qu'il tient sa formation et, peut-être, cet amour du grec si exceptionnel chez un Latin.

Les sept jalons documentaires de la vie de Jean Scot Érigène. Infographie originale Ignispedia créée par IA.
  1. v. 800
    Naissance en Irlande

    Jean naît dans l'Irlande des moines lettrés, foyer qui a préservé un savoir grec et biblique rare en Occident. Son surnom Eriugena — « né en Érin » — revendiquera cette origine.

  2. v. 845
    Appelé à la cour de Charles le Chauve

    L'Irlandais errant gagne le continent ; le roi lui confie l'école palatine. Il y enseignera les arts libéraux pendant près de trente ans.

  3. 851
    Le De praedestinatione, contre Gotescalc

    Chargé par l'archevêque Hincmar de Reims de réfuter le moine Gotescalc, Jean Scot écrit son traité De divina praedestinatione — et déchaîne une tempête.

  4. 855 et 859
    Condamnations de Valence et de Langres

    Ses thèses sur la prédestination sont condamnées par les conciles de Valence (855) puis de Langres (859), qui raillent sa « bouillie irlandaise » et son « invention du diable ».

  5. v. 860-862
    Les traductions grecques

    Sur commande royale, il traduit le corpus du Pseudo-Denys, puis Maxime le Confesseur et Grégoire de Nysse — ouvrant l'Occident à la théologie orientale.

  6. v. 864-866
    Le Periphyseon

    Il compose son grand œuvre, le Periphyseon (De la division de la nature) : une somme métaphysique en cinq livres, sommet et point de rupture de sa pensée.

  7. v. 870-877
    Mort sur le continent

    Jean Scot meurt vers 870-877, probablement en France ; la date exacte est inconnue.[22] La légende anglaise qui le fait abbé de Malmesbury, poignardé par ses élèves, est tenue pour une confusion tardive.

La mort légendaire de Malmesbury

Une histoire tenace, rapportée par le chroniqueur Guillaume de Malmesbury au XIIᵉ siècle, veut que Jean Scot ait fini sa vie en Angleterre, abbé de Malmesbury, et qu'il ait été poignardé à mort par ses propres élèves avec leurs styles (les poinçons à écrire).[23] Le récit est spectaculaire — et presque certainement faux : les historiens y voient une confusion avec un autre Jean, le motif du meurtre étant même emprunté aux Actes de saint Cassien d'Imola, martyr percé par les stylets de ses écoliers.[24] Cette légende dit surtout la fascination trouble qu'a longtemps exercée le personnage : trop brillant, trop libre, on lui a prêté une fin à la mesure de son étrangeté.

L'orant du Prologue de saint Jean

Avant d'être le métaphysicien vertigineux du Periphyseon, Jean Scot est un contemplatif de la Parole. Sa pièce la plus aimée, la plus recopiée, n'est pas une somme spéculative, mais une homélie : le commentaire des quatorze premiers versets de l'évangile de Jean, connu par ses premiers mots — « Vox spiritualis aquilae », « La voix spirituelle de l'aigle ».[25]

Le sort de ce texte est un signe. Si aimé au Moyen Âge qu'on le lisait « et relisait dans les réfectoires et les cloîtres », il a survécu dans plus de soixante-dix manuscrits — mais sous un autre nom : on l'attribuait à Origène, dont le prestige lui servit de sauf-conduit.[26] Autrement dit : ce que l'Église a le plus goûté de Jean Scot, elle l'a aimé sans le savoir de lui. C'est là toute l'ironie de son destin — on a filtré son nom, on a gardé sa prière.

« La voix spirituelle de l'aigle frappe l'ouïe de l'Église. Que celui qui le peut comprenne quelle est cette voix. Elle s'élève au-dessus de toute théorie visible et invisible, elle transcende toute intelligence. » — Jean Scot Érigène, Homélie sur le Prologue de Jean, ouverture[27]

Cette page dit l'essentiel de son âme : une soif de contempler le Verbe, l'aigle johannique qui fixe le soleil sans ciller. Le lecteur catholique y touche ce que la condamnation de son grand livre ne doit jamais faire oublier : Jean Scot aimait vraiment le Christ, et cherchait Dieu avec une intensité d'adorateur.

De la prédestination : la première tempête

Une commande qui tourne mal

En 850, un moine saxon, Gotescalc d'Orbais, provoque une crise en enseignant une double prédestination rigide : Dieu aurait, de toute éternité, prédestiné les uns au salut et les autres à la damnation. L'archevêque Hincmar de Reims, embarrassé, cherche une plume savante pour le réfuter — et se tourne vers Jean Scot.[28][29]

Le remède se révèle pire que le mal. Dans son De divina praedestinatione (851), Jean Scot défend la liberté et l'unique prédestination — Dieu ne prédestine qu'au bien et au salut, jamais au péché ni au châtiment.[30][31] Jusque-là, il retrouve saint Augustin. Mais il pousse la logique néoplatonicienne jusqu'à traiter le mal comme un pur néant, sans consistance ni cause réelle, et à raisonner en dialecticien là où l'on attendait un théologien.

« Il n'y a de prédestination que pour le bien : Dieu ne prédestine personne à périr, car ce serait vouloir ce qu'il ne veut pas — le péché et la mort. » — argument central du De divina praedestinatione[32]

La « bouillie irlandaise »

La réaction est brutale. Deux évêques de poids, Prudence de Troyes et Florus de Lyon, montent au front ; les conciles de Valence (855) puis de Langres (859) condamnent l'ouvrage.[33][34] Les Pères de Valence ne mâchent pas leurs mots : ils parlent de pultes Scotorum, la « bouillie des Irlandais », et d'un commentum diaboli, une « invention du diable ».[35]

L'affaire fixe déjà le schéma de toute sa vie : une intention droite — défendre la liberté et la bonté de Dieu — mais une méthode qui inquiète, où la raison dialectique et le néoplatonisme prennent le pas sur la sobriété de la foi. Le pape Nicolas Iᵉʳ lui-même s'en émeut dans une lettre à Charles le Chauve.[36] On tient déjà, en germe, le drame du Periphyseon.

L'Eucharistie : l'œuvre perdue et le traité d'un autre

Comme la prédestination, l'Eucharistie fut au IXᵉ siècle un front brûlant — et Jean Scot y prit sa part : la Catholic Encyclopedia le compte parmi les controverses théologiques de son temps.[37] Mais ici le dossier est mince et trompeur : la CE signale qu'il écrivit « très probablement » un ouvrage sur l'Eucharistie, aujourd'hui perdu, tandis que le traité De corpore et sanguine Domini qui circula longtemps sous son nom est d'une autre plume — la CE de 1909 y voyait l'œuvre de Paschase Radbert, les notices modernes celle de Ratramne.[38][39]

Le « symbolisme eucharistique » inscrit à son Point noir est donc un soupçon historique, nourri d'une œuvre disparue et d'une attribution erronée — non une doctrine établie de sa main. Aucune des trois condamnations qui ont frappé son œuvre (855, 859, 1225) ne vise un traité eucharistique authentifié de Jean Scot.

Le Periphyseon : le sommet et le vertige

Un plan cosmique en quatre divisions

Vers 864-866, Jean Scot compose son chef-d'œuvre : le Periphyseon — mot grec signifiant « au sujet des natures » — plus connu sous son titre latin, De divisione naturae, « De la division de la nature ».[40][41] C'est un immense dialogue en cinq livres entre un maître et son disciple, qui embrasse d'un seul regard Dieu, la création, la chute et le retour de toutes choses en Dieu.

Le principe organisateur est célèbre : la « nature », c'est-à-dire tout ce qui est et tout ce qui n'est pas, se divise en quatre espèces, selon qu'une réalité crée ou est créée.[42][43]

DivisionFormule latineCe qu'elle désigne
Inatura quae creat et non creaturLa nature qui crée et n'est pas créée — Dieu comme origine, source de tout
IInatura quae creatur et creatLa nature créée et créatrice — les causes primordiales, les idées éternelles dans le Verbe
IIInatura quae creatur et non creatLa nature créée et non créatrice — le monde des créatures, l'univers sensible et temporel
IVnatura quae nec creat nec creaturLa nature qui ne crée ni n'est créée — Dieu comme fin, terme du retour de tout en lui
Les quatre divisions de la nature dans le Periphyseon : Dieu comme origine, causes primordiales, monde créé, Dieu comme fin. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le mouvement est grandiose : tout sort de Dieu (exitus) par les causes primordiales, se déploie dans le monde, puis retourne à Dieu (reditus) jusqu'à ce que Dieu soit « tout en tous ». Les divisions I et IV désignent le même Dieu, saisi une fois comme point de départ, une fois comme point d'arrivée — l'alpha et l'oméga de toute réalité.

Théophanie : le monde comme manifestation de Dieu

Le cœur spirituel du système est une idée magnifique : la théophanie. Toute créature est une theophania, une « manifestation de Dieu », un rayon de la Lumière inaccessible rendu visible.[44][45] Le monde n'est pas un objet posé à côté de Dieu ; il est le langage par lequel l'Invisible se dit. Dieu lui-même est au-delà de l'être : Jean Scot ose écrire que « l'être de toutes choses est la supra-essentialité de la Divinité » (esse omnium est superesse Divinitatis).[46] On ne le connaît qu'en niant de lui tous nos concepts — pure théologie apophatique héritée du Pseudo-Denys.

« Nous ne savons pas ce que Dieu est. Dieu lui-même ne sait pas ce qu'il est, car il n'est aucun quoi ; il est incompréhensible à lui-même comme à toute intelligence. » — Jean Scot Érigène, Periphyseon, formule apophatique célèbre[47]

Prise dans son intention, cette phrase vertigineuse n'est pas un blasphème : elle dit que Dieu dépasse infiniment toute définition, y compris celle d'un « quelque chose » parmi les choses. Mais prise à la lettre, hors de son contexte apophatique, elle peut faire frémir — et c'est précisément là que naît le soupçon.

Autorité et raison : la formule qui inquiète

Jean Scot a une confiance immense dans la raison, qu'il croit incapable de contredire la vraie foi. Sa devise résume tout un tempérament : « l'autorité procède de la vraie raison, mais la raison ne procède jamais de l'autorité » (auctoritas ex vera ratione processit, ratio vero nequaquam ex auctoritate).[48] Pour lui, vraie philosophie et vraie religion coïncident : une autorité que la droite raison ne confirme pas lui paraît sans force.[49]

Le principe, bien compris, est catholique : Dieu étant la Raison créatrice, la foi et l'intelligence ne peuvent se contredire — c'est la conviction même de saint Anselme et de saint Thomas. Mais chez Jean Scot, la balance penche dangereusement : il tend à faire de sa raison dialectique le juge dernier, quitte à réinterpréter l'Écriture et les Pères pour les plier à son système. C'est ce primat pratique de la spéculation qui, plus que telle ou telle thèse isolée, a fini par alarmer l'Église.

Le soupçon de panthéisme

Voici le point noir. Quand Jean Scot affirme que tout sort de Dieu et retourne en Dieu jusqu'à ce que « Dieu soit tout en tous », quand il fait des créatures des théophanies et refuse à Dieu le statut d'un « étant » parmi les étants, sa métaphysique frôle — au moins dans son langage — l'effacement de la distinction entre le Créateur et la créature. C'est le reproche constant : un panthéisme qui priverait les créatures de consistance propre.[50][51]

Benoît XVI a formulé le diagnostic avec une justesse d'équilibriste : Jean Scot était animé d'intentions orthodoxes, mais son « platonisme radical semble parfois s'approcher d'une vision panthéiste ».[52] Faut-il le dire réellement panthéiste ? Les meilleurs spécialistes en doutent : dans son esprit, la distinction demeure, et le reditus n'abolit pas les personnes mais les transfigure. Mais son vocabulaire est si audacieux, si dépouillé de précautions, qu'il se prête à toutes les récupérations — et c'est ce qui adviendra.

Les condamnations : un livre mis au feu

1210-1225 : Amaury de Bène et le bûcher

Trois siècles après sa mort, le Periphyseon connaît un second destin, funeste. Au début du XIIIᵉ siècle, un maître parisien, Amaury de Bène, et ses disciples (les « Amauriciens ») professent un panthéisme radical — Dieu serait l'essence de toutes choses — qui provoque le scandale et le bûcher (1210).[53][54] Or les Amauriciens se réclamaient de Jean Scot. Le concile de Paris (Sens) en 1210 condamne leurs erreurs, et le lien est fait : le grand livre du IXᵉ siècle passe pour la source empoisonnée de l'hérésie du XIIIᵉ.

En 1225, le pape Honorius III franchit le pas : par une lettre du 23 janvier 1225, il ordonne que tous les exemplaires du Periphyseon soient recherchés et brûlés, sous peine d'excommunication pour qui le conserverait.[55][56] Un des plus grands livres de l'Occident est ainsi voué au feu — non pour ce que son auteur croyait dans son cœur, mais pour l'usage hérétique qu'on en faisait et pour le vertige panthéiste de ses formules.

Les trois heurts principaux : Valence, Langres, puis l'ordre d'Honorius III concernant le Periphyseon. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Un livre peut être plus dangereux que son auteur : Jean Scot mourut dans la paix de l'Église ; c'est trois siècles plus tard, détourné par d'autres, que son grand œuvre fut jeté au bûcher. » — lecture ignispédienne du dossier

Un jugement à la fois sévère et juste

La condamnation de 1225 peut sembler injuste envers l'homme : Jean Scot n'a jamais quitté l'Église, n'a jamais été excommunié de son vivant, et son intention n'était pas panthéiste. Mais elle est prudente : un texte dont les formules servaient déjà de drapeau à une hérésie active devait être écarté des mains inexpertes. L'Église n'a pas anathématisé sa personne ; elle a retiré son livre de la circulation, exactement comme un médecin met sous clé un remède devenu poison entre de mauvaises mains.

Le tableau ci-dessous récapitule les trois grands heurts entre Jean Scot et l'autorité ecclésiale.

DateInstanceObjet condamnéMotif
855Concile de ValenceDe divina praedestinationeUnicité de la prédestination, dialectique jugée présomptueuse (« bouillie irlandaise »)
859Concile de LangresDe divina praedestinationeConfirmation de la condamnation de Valence
1225Pape Honorius IIIPeriphyseonSoupçon de panthéisme ; récupération par les Amauriciens ; ordre de brûler les exemplaires

Le discernement de l'Église : ce qu'elle garde, ce qu'elle filtre

Ni saint, ni Docteur — mais jamais rejeté

Comme Origène et Eusèbe, Jean Scot n'a jamais été inscrit au catalogue des saints ni à celui des Docteurs de l'Église. Sa foi personnelle est restée insoupçonnée ; mais son grand livre a été jugé impropre à nourrir le peuple chrétien.[57] L'Église a fait ce qu'elle fait des génies imparfaits : elle a trié. Elle a gardé le traducteur qui lui a ouvert l'Orient grec, l'orant du Prologue de Jean, le penseur qui a nourri toute la mystique ultérieure ; elle a mis à l'écart la métaphysique où sa raison, éblouie par le néoplatonisme, franchissait la ligne.

Fait remarquable : en 2009, le pape Benoît XVI lui a consacré une audience générale entière, saluant son génie et son rôle de médiateur, tout en redisant nettement les limites de son platonisme.[58] Ce n'est pas une « réhabilitation » au sens d'une annulation des condamnations — le Periphyseon reste un livre à lire avec précaution — mais la reconnaissance sereine, par le magistère, qu'on peut admirer un maître sans avaler tout son système.

Quatre génies à filtrer

Jean Scot rejoint ainsi une famille bien identifiée dans l'encyclopédie : celle des grands esprits de l'Église ancienne et médiévale que l'on reçoit avec discernement. Le tableau ci-dessous les met en regard.

FigureApport majeurPoint noirStatut ecclésial
Tertullien (v. 155-v. 220)Père de la théologie latine ; vocabulaire trinitairePassage au montanisme rigoristeNi saint, ni Docteur
Origène (v. 185-v. 253)Génie exégétique et spirituel ; Contre CelseThèses hardies (préexistence des âmes, apocatastase)Écarté ; certaines thèses condamnées en 553
Eusèbe de Césarée (v. 265-339)Père de l'histoire de l'ÉgliseSubordinatianisme ; parti anti-nicéenNi saint, ni Docteur
Jean Scot Érigène (v. 800-v. 870-877)Passeur des Pères grecs ; traducteur du Pseudo-DenysMétaphysique frôlant le panthéisme ; Periphyseon condamnéNi saint, ni Docteur ; livre brûlé en 1225
Quatre grands esprits à recevoir avec discernement : admirer le trésor transmis, filtrer les erreurs ou ambiguïtés. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le lecteur d'Ignispedia retrouve, d'un article à l'autre, la même logique : admirer sans idolâtrer, recevoir sans avaler, filtrer sans mépriser.

Ce que Jean Scot nous enseigne aujourd'hui

L'histoire de Jean Scot Érigène est riche de leçons pour le croyant d'aujourd'hui.

D'abord, elle montre la grandeur et la limite de la raison. Jean Scot avait raison de croire que la foi et l'intelligence ne se contredisent pas : c'est un principe catholique, celui de saint Anselme et de saint Thomas. Mais il a laissé sa raison dialectique primer sur l'écoute humble de la Révélation, jusqu'à plier l'Écriture à son système. La vraie fides quaerens intellectum — la foi qui cherche à comprendre — marche à genoux avant de marcher debout ; elle contemple avant de conclure.

Ensuite, elle enseigne que les mots comptent. Jean Scot n'était pas panthéiste dans son cœur ; mais ses formules, si audacieuses, si dépouillées de garde-fous, ont pu être retournées contre la foi par d'autres. Le théologien porte la responsabilité de son langage : une phrase brillante mais imprudente peut, des siècles plus tard, servir de drapeau à l'erreur. La rigueur du vocabulaire est une forme de charité envers les lecteurs à venir.

Enfin, elle révèle la délicatesse du discernement ecclésial. L'Église n'a pas maudit Jean Scot : elle a distingué. Elle a gardé son trésor, écarté son poison, et attendu neuf siècles pour, par la voix de Benoît XVI, dire posément ce qu'il fallait en admirer et ce qu'il fallait en craindre. Ce tri patient est une des grandes œuvres de l'intelligence catholique : ni le bûcher pour l'homme, ni le blanc-seing pour le livre, mais la lente séparation du bon grain et de l'ivraie.

« La voix spirituelle de l'aigle frappe l'ouïe de l'Église. » — Jean Scot Érigène, Homélie sur le Prologue de Jean[59]

Jean Scot a voulu, toute sa vie, fixer le soleil comme l'aigle de saint Jean. Il a parfois été ébloui au point de perdre la mesure ; mais son regard était tourné vers la Lumière. Ignispedia le lit pour la clarté qu'il a transmise, en veillant sur les vertiges qu'il a côtoyés — persuadée que la plus haute raison ne trouve son repos que dans l'humilité de la foi, ce primat même que Benoît XVI rappelait en concluant sa catéchèse sur notre auteur.[60]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Date de la mort de Jean Scot : Benoît XVI, Audience générale du 10 juin 2009 : « l'on ignore également l'année de sa mort qui, selon les experts, devrait toutefois se situer aux alentours de l'an 870 » ; William Turner, The Catholic Encyclopedia, 1909 : « il est probable qu'il soit mort en France, mais la date est inconnue » (« It is probable that he died in France, but the date is unknown ») ; la datation « vers 877 » est celle des notices encyclopédiques usuelles en ligne. D'où la fourchette retenue ici : vers 870-877. URL : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20090610.html

    1 21 22
  2. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : origine irlandaise et sens du nom Eriugena (« natif d'Irlande »), arrivée à la cour de Charles le Chauve vers 847, direction de l'école palatine. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm

    2 17 20
  3. Benoît XVI, Audience générale du 10 juin 2009 (catéchèse sur Jean Scot Érigène) : Jean Scot présenté d'emblée comme « un penseur important de l'Occident chrétien », helléniste hors pair, traducteur et lecteur du Pseudo-Denys et de Maxime le Confesseur ; les grands théologiens médiévaux, comme saint Bonaventure, ont connu Denys à travers sa traduction ; reconnaissance sereine par le magistère de son rôle malgré les limites de son système. URL : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20090610.html

    3 11 14 16 58
  4. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : commande royale de la traduction du corpus du Pseudo-Denys, traduction des Ambigua et des Questions à Thalassius de Maxime le Confesseur, et de La Création de l'homme de Grégoire de Nysse. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm

    4 10 13
  5. « Jean Scot Érigène », encyclopédie en ligne : datation (naissance vers 800, mort vers 877), origine irlandaise, appel à la cour de Charles le Chauve vers 845 et enseignement à l'école palatine pendant près de trente ans, traductions du Pseudo-Denys, des Ambigua et Questions à Thalassius de Maxime le Confesseur, du De la création de l'homme de Grégoire de Nysse, rédaction du Periphyseon entre 864 et 866, exposé des quatre divisions de la nature. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Scot_%C3%89rig%C3%A8ne

    5 12 18 41
  6. Honorius III, lettre du 23 janvier 1225 (signalée par J. Maritain, Histoire de la philosophie ; W. G. Hanson y voit une bulle prescrivant la recherche stricte de tous les exemplaires) ordonnant que les exemplaires du De divisione naturae (Periphyseon) de Jean Scot soient recherchés et brûlés, sous peine d'excommunication ; le livre était alors associé aux erreurs panthéistes d'Amaury de Bène, condamnées dès 1210. Voir The Catholic Encyclopedia, « John Scotus Eriugena » (https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm) et, en relais, la notice https://en.wikipedia.org/wiki/John_Scotus_Eriugena

    6 53 55 57
  7. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909 : le concile de Paris (1225) joint la condamnation de l'œuvre d'Érigène aux condamnations de 1210 visant les doctrines d'Amaury de Chartres et de David de Dinant, dont les partisans utilisaient son traité (https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm). Relais encyclopédique : « John Scotus Eriugena », https://en.wikipedia.org/wiki/John_Scotus_Eriugena

    7 54 56
  8. Benoît XVI, Audience générale du 10 juin 2009 : principe « l'autorité et la raison ne peuvent jamais se contredire, vraie religion et vraie philosophie coïncident » ; avertissement sur un « platonisme radical qui semble parfois s'approcher d'une vision panthéiste » ; intentions orthodoxes reconnues à l'auteur. URL : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20090610.html

    8 45 49 51 52
  9. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : plan du De divisione naturae en quatre divisions de la nature, doctrine de la théophanie, formule esse omnium est superesse Divinitatis, soupçon de panthéisme et jugement porté par le magistère sur l'œuvre. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm

    9 43 44 46 50
  10. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909 : « Plus tard, les mystiques, et singulièrement Maître Eckhart, ont subi son influence » (« Later, the Mystics, especially Meister Eckhart, were influenced by him »). URL : https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm

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  11. Guillaume de Malmesbury, Gesta pontificum Anglorum, livre V (XIIᵉ siècle) : « Quid distat inter sottum et Scottum ? — Tabula tantum » (anecdote du banquet avec Charles le Chauve, reprise notamment par Helen Waddell, The Wandering Scholars) ; le même Guillaume est la source de la légende de la mort à Malmesbury, poignardé par ses élèves avec leurs styles — tenue pour une confusion tardive avec un autre Jean (la Catholic Encyclopedia : tradition « sans appui dans les documents contemporains »), le motif étant emprunté aux Actes de saint Cassien d'Imola. Relais encyclopédique : « John Scotus Eriugena », https://en.wikipedia.org/wiki/John_Scotus_Eriugena

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  12. Jean Scot Érigène, Homélie sur le Prologue de Jean (« Vox spiritualis aquilae »), commentaire de Jn 1, 1-14. Édition critique : Édouard Jeauneau, Jean Scot. Homélie sur le prologue de Jean, coll. « Sources chrétiennes » nᵒ 151, Éditions du Cerf, Paris, 1969 ; nouvelle édition Homilia et Commentarius in Euangelium Iohannis, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis (Brepols). Le texte, très diffusé au Moyen Âge (plus de 70 manuscrits), circula longtemps sous le nom d'Origène, ce qui assura sa lecture dans les cloîtres et réfectoires. Présentation : https://sourceschretiennes.org/collection/sc151

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  13. « John Scotus Eriugena », encyclopédie en ligne : dispute sur la prédestination, Jean Scot choisi par Hincmar de Reims pour réfuter Gotescalc d'Orbais, condamnation du De praedestinatione à Valence (855) et Langres (859) sous les qualificatifs pultes Scotorum (« bouillie des Irlandais ») et commentum diaboli. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/John_Scotus_Eriugena

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  14. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : le De divina praedestinatione (851) et son enseignement de l'unicité de la prédestination (« il n'y a de prédestination que pour le bien »), la doctrine du mal comme non-être, et les condamnations conciliaires de Valence (855) et de Langres (859). URL : https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm

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  15. William Turner, « John Scotus Eriugena », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909 : Jean Scot prit part aux controverses théologiques de son temps, « en particulier celles qui concernent la prédestination et l'Eucharistie » ; il écrivit « très probablement » (« very probably ») un ouvrage sur l'Eucharistie, aujourd'hui perdu, tandis que le traité De Corpore et Sanguine Domini, un temps tenu pour son œuvre, « est certainement l'œuvre de Paschase Radbert » (« is the work of Paschasius Radbertus ») ; l'édition la plus complète de ses œuvres est celle du Dr Floss, imprimée comme vol. CXXII de la Patrologia Latina de Migne. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05519a.htm

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  16. « John Scotus Eriugena », encyclopédie en ligne (en relais) : le traité eucharistique On the Body and Blood of the Lord, d'inspiration symbolique ou commémorative, aujourd'hui reconnu non comme l'œuvre d'Érigène mais comme celle de Ratramne. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/John_Scotus_Eriugena

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  17. Jean Scot Érigène, Periphyseon (De divisione naturae, « De la division de la nature »), 5 livres, vers 864-866 — édition de référence H. J. Floss imprimée au vol. CXXII de la Patrologia Latina de Migne ; : division de la nature en quatre espèces (natura quae creat et non creatur ; quae creatur et creat ; quae creatur et non creat ; quae nec creat nec creatur) ; mouvement d'exitus et de reditus ; théologie apophatique héritée du Pseudo-Denys ; formule « auctoritas ex vera ratione processit, ratio vero nequaquam ex auctoritate » (l'autorité procède de la vraie raison, mais la raison jamais de l'autorité). Éditions de référence : Periphyseon, éd. É. Jeauneau, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis (Brepols) ; trad. fr. F. Bertin, PUF.

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  18. Benoît XVI, Audience générale du 10 juin 2009 : primat de la foi (« notre salut commence par la foi ») et nécessité de purifier l'œil du cœur et de l'esprit, pour atteindre « la joie de la vérité qui est le Christ ». URL : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20090610.html

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