Pape saint Sixte I

Septième pape de l'Église catholique selon la liste officielle du Saint-Siège, Sixte I est un maillon discret mais important de la succession romaine primitive sous Hadrien.

Ignispedia

Pape saint Sixte I, aussi appelé Xyste I dans les sources anciennes, est l'un des premiers évêques de Rome du IIe siècle. Son pontificat se situe traditionnellement sous l'empereur Hadrien, entre saint Alexandre I et saint Télesphore. La liste officielle du Saint-Siège le présente comme le septième pape de l'Église catholique — en comptant saint Pierre comme premier —, avec un début de pontificat en 117 ou 119 et une fin en 126 ou 128.[3] Le Martyrologe romain (2004) dit la même chose autrement : Sixte y est « sixième après le bienheureux Pierre », c'est-à-dire sixième successeur sans compter Pierre.[4]

Comme pour plusieurs premiers papes, les sources ne permettent pas de reconstruire une biographie développée. On ne possède ni lettre authentique de Sixte I, ni décret certain, ni récit martyrial contemporain. Pourtant son nom a un poids réel : vers 180, saint Irénée de Lyon l'inscrit dans la succession romaine employée contre les gnostiques, pour montrer que la foi apostolique n'est pas une doctrine secrète mais une tradition publique, transmise dans les Églises fondées par les apôtres.[5]

« […] à Évariste, Alexandre ; puis, le sixième à partir des apôtres, Xyste est établi ; après lui, Télesphore, qui rendit glorieusement témoignage. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3[6]

L'intérêt de Sixte I est donc moins spectaculaire que structurel. Il appartient à la génération qui suit Clément, Évariste et Alexandre, lorsque l'Église de Rome vit encore sans puissance civile, sans basilique constantinienne, sans archives pontificales comparables à celles des siècles suivants. Sa grandeur est celle d'un maillon de transmission : il reçoit une Église déjà marquée par Pierre et Paul, et la transmet à Télesphore, signalé par Irénée comme ayant glorieusement rendu témoignage — ce que la tradition lit comme un martyre.[7]

Pourquoi Sixte I compte-t-il ?

Un pontificat discret, mais placé dans une chaîne publique

La tentation moderne serait de réduire Sixte I à une ligne de catalogue : un nom, deux dates incertaines, quelques traditions tardives. Ce serait une erreur. Dans l'histoire catholique, les premiers papes ne sont pas seulement des personnages à anecdotes ; ils sont les premiers anneaux de la succession romaine qui rend visible la continuité entre les apôtres et les Églises du IIe siècle.

Irénée ne cite pas Sixte par curiosité chronologique. Il combat les gnostiques, qui affirment posséder des enseignements cachés transmis par des chaînes invisibles. Sa réponse est concrète : l'Église peut montrer les successions épiscopales des Églises apostoliques, et surtout celle de Rome, fondée et organisée par Pierre et Paul.[8]

« Voilà par quelle suite et quelle succession la Tradition se trouvant dans l'Église à partir des apôtres et la prédication de la vérité sont parvenues jusqu'à nous. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3[9]

Sixte I est donc un pape important parce qu'il est nommé dans un argument doctrinal majeur. Son existence n'est pas d'abord connue par une légende médiévale : elle est déjà fixée dans la mémoire romaine du IIe siècle.

Une génération entre les Pères apostoliques et les apologistes

Sixte I se situe après le temps de saint Clément I, auteur de la grande lettre romaine aux Corinthiens, et avant le temps de Télesphore, Hygin, Pie I et Anicet, c'est-à-dire au moment où Justin, Hégésippe et Irénée commencent à donner à l'Église des défenses doctrinales écrites contre les erreurs et les calomnies.[10]

Son pontificat appartient au règne d'Hadrien, une période moins directement sanglante que les persécutions de Néron ou de Marc-Aurèle, mais encore juridiquement fragile pour les chrétiens. Eusèbe transmet (HE IV, 9), d'après les Apologies de Justin, le rescrit d'Hadrien à Minicius Fundanus : les chrétiens ne doivent pas être condamnés sur de simples cris populaires, mais ils restent exposés à une procédure si une accusation formelle est portée.[11]

Le nom « Sixte » ou « Xyste »

La Catholic Encyclopedia signale que les documents les plus anciens emploient plutôt la forme Xystus pour les trois premiers papes portant ce nom.[12] La forme française « Sixte » vient de la tradition latine et liturgique postérieure. L'article doit donc garder les deux noms : Sixte I pour la forme courante, Xyste I pour la forme ancienne.

Cette précision évite deux confusions. La première concerne Sixte II, pape martyr de 258, beaucoup mieux documenté et souvent associé au diacre saint Laurent. La seconde concerne le Xystus mentionné dans le Canon romain : la Catholic Encyclopedia (Kirsch, 1912) y voit Sixte II, martyr certain, plutôt que Sixte I, dont le martyre est traditionnel mais non prouvé ; un billet liturgique (NLM, 2009) rapporte la même identification d'après des commentaires qu'il ne nomme pas.[13]

Les sources anciennes

Tableau des témoins principaux

SourceDate approximativeCe qu'elle apportePrudence
Irénée, Contre les hérésies III, 3vers 180Place Sixte après Alexandre et avant TélesphoreSource majeure pour la succession, pas une biographie
Eusèbe, Histoire ecclésiastique IVdébut IVe siècleSitue Sixte sous Hadrien et transmet le contexte des apologistesChronologie dépendante de listes plus anciennes
Catalogue libérien354Donne le comput 117-126 sous HadrienRepère utile, mais les listes primitives varient
Liber PontificalisVIe-VIIe siècle dans sa forme ancienneOrigine romaine, père Pastor, décrets liturgiques, sépulture au VaticanSource tardive pour les premiers papes
Saint-Siègefiche officielle actuelle7e pape, 117/119-126/128, naissance RomeSynthèse officielle, non dossier critique détaillé

Ce classement est essentiel. Pour Sixte I, le noyau solide est la place dans la succession. Les décrets liturgiques attribués par le Liber Pontificalis sont intéressants pour l'histoire de la mémoire romaine, mais ils ne peuvent pas être traités comme des décisions documentées du IIe siècle.

Irénée : Sixte dans la preuve anti-gnostique

Irénée écrit contre des groupes qui disloquent la foi apostolique en multipliant des révélations réservées à des initiés. Il oppose à cette prétention une méthode historique et ecclésiale : les apôtres ont fondé des Églises ; ces Églises ont des successions publiques ; la foi qu'elles gardent est vérifiable.[14]

Dans cette logique, Sixte apparaît après Alexandre. La formule d'Irénée est brève, mais précise : Alexandre suit Évariste, puis Xyste est établi « le sixième à partir des apôtres » ; après lui vient Télesphore, que le texte distingue comme ayant glorieusement rendu témoignage.[15]

Le passage donne aussi une limite : Irénée ne dit pas que Sixte fut martyr. S'il le savait comme il le sait pour Télesphore, il aurait pu le signaler. C'est l'un des indices qui obligent à parler avec prudence du martyre de Sixte I.

Eusèbe : Hadrien, les apologistes et la croissance de l'Église

Eusèbe de Césarée situe les évêques de Rome dans une chronologie impériale. La Catholic Encyclopedia note une variation entre son Chronicon et son Histoire ecclésiastique : l'un fait régner Sixte de 114 à 124, l'autre de 114 à 128, tandis que le Catalogue libérien donne 117-126.[16] Ces différences ne suppriment pas le pontificat ; elles montrent seulement que les listes anciennes ne donnaient pas encore un calendrier uniforme.

Le livre IV de l'Histoire ecclésiastique décrit surtout le contexte. Sous Hadrien, des accusations populaires visent les chrétiens ; l'empereur répond qu'il faut une accusation régulière et non des clameurs.[17] À la même époque, Eusèbe mentionne Hégésippe, Justin et d'autres écrivains qui défendent la foi contre les calomnies et les hérésies.[18]

« La splendeur de l'Église catholique et seule vraie, toujours la même, grandissait en grandeur et en puissance. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 7, 13 (traduction)[19]

Ce contexte éclaire Sixte I. Son pontificat n'est pas celui d'un pape à la tête d'un empire, mais d'un pasteur d'une Église qui sort du pur temps apostolique et commence à répondre publiquement aux accusations du monde païen.

Le Catalogue libérien et les dates 117-126

Le Catalogue libérien, composé en 354, donne pour Sixte I une chronologie consulaire : de Niger et Apronianus jusqu'au troisième consulat de Verus avec Ambibulus, c'est-à-dire 117-126.[20] Louise Ropes Loomis rappelle que ce catalogue est une source capitale pour les listes pontificales anciennes, tout en signalant ses erreurs et harmonisations, notamment le dédoublement de Clet et Anaclet.[21]

Il faut donc tenir les dates comme des repères traditionnels solides mais approximatifs. La formule la plus honnête est celle du Saint-Siège : début en 117 ou 119, fin en 126 ou 128.[22]

Le contexte : Rome sous Hadrien

Hadrien et une politique moins brutale que la rumeur populaire

Hadrien n'abolit pas les lois qui rendent la condition chrétienne dangereuse, mais le rescrit à Fundanus interdit de juger les chrétiens sur des cris de foule. Eusèbe transmet ce texte dans une section importante parce qu'il y voit une limite apportée à la violence populaire contre l'Église.[23]

La situation de Sixte I doit être comprise dans cette tension. L'Église n'est pas libre au sens moderne ; elle n'est pas encore reconnue. Mais elle n'est pas non plus toujours traquée par un ordre central permanent. Elle vit dans une précarité juridique, entre tolérance locale, dénonciations possibles et défense apologétique naissante.

La révolte de Bar Kokhba et la séparation juive-chrétienne

Le règne d'Hadrien est marqué par la révolte de Bar Kokhba (132-135), un soulèvement juif majeur en Palestine. Eusèbe rapporte que Bar Kokhba fit punir les chrétiens s'ils refusaient de renier le Christ.[24] L'événement se place plutôt après la fin probable du pontificat de Sixte I, mais il appartient au même horizon hadrianéen.

Pour Rome, cela compte indirectement. Les premières générations chrétiennes sont encore proches de leurs racines juives, mais les événements du Ier-IIe siècle rendent plus visible la distinction entre synagogue et Église. Dans cette lecture contextuelle — et non comme un fait directement attesté —, la communauté romaine du temps de Sixte I est de celles où se croisent la mémoire de Pierre et Paul, des convertis venus du judaïsme, des païens devenus chrétiens, et la nécessité de garder une identité catholique distincte.

Une Église domestique, liturgique, encore peu documentée

Il serait anachronique d'imaginer Sixte I avec les institutions d'une papauté médiévale : chancellerie développée, conclave, palais apostolique, droit canon complet. L'épiscopat romain du IIe siècle est encore en formation ; ses pasteurs gouvernent une communauté exposée, minoritaire, mais déjà reconnue comme référence apostolique.[25]

Le silence documentaire sur Sixte I n'est donc pas surprenant. La question n'est pas : pourquoi n'a-t-il pas laissé des centaines d'actes ? La vraie question est : son nom est-il assez ancien et assez public pour appartenir à la succession romaine primitive ? La réponse d'Irénée et des listes anciennes est oui.

Que peut-on dire de ses actes ?

Les vases sacrés : un décret attribué, non prouvé

Le Liber Pontificalis attribue à Sixte I une ordonnance selon laquelle les vases consacrés ne doivent être touchés que par les ministres du clergé.[26] La formule a une vraie logique liturgique : elle manifeste le respect du sacrifice eucharistique et des objets consacrés au culte.

Mais la note critique de Loomis est décisive : ces décrets attribués aux premiers papes cherchent souvent à donner une origine primitive à des pratiques existant au VIe siècle.[27] Il faut donc dire : la tradition romaine rattache à Sixte I le respect réservé des vases sacrés ; l'historien ne peut pas prouver que ce décret vienne personnellement de lui.

Tradition attribuée à Sixte ISourceValeur historiqueLecture catholique prudente
Vases consacrés réservés aux ministresLiber PontificalisFragile comme décret du IIe siècleMémoire liturgique du respect eucharistique
Lettres de communion pour évêques revenus de RomeLiber PontificalisTexte obscur et jugé fabriquéProjection tardive d'une discipline de communion
Chant du Sanctus au début de la messeLiber PontificalisInstitution personnelle incertaineTémoignage de l'ancienneté du Sanctus dans la liturgie
Sépulture près de Pierre au VaticanLiber PontificalisPossible mais non vérifiée individuellementMémoire romaine du lien avec le tombeau pétrinien

Les lettres de communion après un passage à Rome

La même notice affirme qu'un évêque convoqué au siège apostolique romain ne devait pas être reçu dans son diocèse à son retour sans une lettre de salutation ou formata.[28] La note de Loomis juge la phrase confuse et la rattache à des normes beaucoup plus tardives.[29]

Malgré cette fragilité, la tradition révèle une intuition intéressante : Rome est déjà pensée comme un centre de communion. Même si le détail disciplinaire est tardif, il exprime la conviction que la relation avec le siège de Pierre n'est pas une relation purement honorifique.

Le Sanctus et la prière de l'Église

Le Liber Pontificalis attribue aussi à Sixte I l'ordonnance de chanter le Sanctus au début de la messe : Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth.[30] La note critique précise que le Sanctus, comme le Sursum corda et la préface, appartient à toutes les liturgies anciennes conservées et pourrait très bien être très ancien, sans qu'on puisse prouver l'institution personnelle par Sixte.[31]

« Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de l'univers. Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. » — Sanctus de la Messe romaine, d'après Isaïe 6, 3[32]

Cette tradition est spirituellement forte. Si elle n'autorise pas à faire de Sixte I l'auteur du Sanctus, elle permet de rappeler que les premiers papes sont liés à la garde de la liturgie. La succession apostolique ne transmet pas seulement une doctrine écrite : elle garde aussi une prière, une eucharistie, une manière de sanctifier le peuple.

Martyre, sépulture et mémoire liturgique

Un martyre traditionnel, mais non attesté par Irénée

Le Liber Pontificalis affirme que Sixte I fut couronné du martyre.[33] La tradition liturgique l'a souvent honoré comme pape et martyr. Pourtant la prudence est nécessaire : Irénée, qui signale explicitement le glorieux témoignage de Télesphore, ne donne pas cette précision pour Sixte.[34]

La formule la plus rigoureuse est donc : Sixte I est vénéré comme saint pape ; son martyre est traditionnel, mais non prouvé par les sources les plus anciennes. Cette nuance ne diminue pas sa sainteté. Elle évite seulement de transformer une notice tardive en certitude historique.

La sépulture près de Pierre

Le Liber Pontificalis dit que Sixte I fut enterré près du corps du bienheureux Pierre au Vatican, le 3 avril — date de sépulture (depositio) selon le LP, non une fête liturgique au sens moderne.[35] La tradition est cohérente avec la mémoire romaine des premiers successeurs de Pierre, souvent rattachés à la zone vaticane. Mais, comme pour Lin ou Évariste, l'identification archéologique précise de la tombe n'est pas établie.

Il faut donc distinguer deux niveaux. Le lien symbolique avec le tombeau de Pierre est profond et catholiquement parlant : Sixte I se comprend dans la continuité pétrinienne. La localisation matérielle exacte, elle, reste une tradition non vérifiée par un dossier épigraphique propre.

Le 3 avril et la confusion avec Sixte II

La sépulture de Sixte I est donnée par le Liber Pontificalis au 3 avril.[36] Il faut la distinguer de l'ancienne fête liturgique, fixée au 6 avril par l'ancien martyrologe (« April 6th… Sixtus, Pope and martyr ») et la Catholic Encyclopedia (« His feast is celebrated on 6 April »).[37] Le Martyrologe romain (éd. 2004) l'inscrit pour sa part au 3 avril, en tête des entrées du jour, sans mention de martyre ni de sépulture.[38] Mais le nom « Sixte » peut facilement être confondu avec Sixte II, pape martyr du IIIe siècle, beaucoup plus célèbre dans les calendriers et dans l'iconographie.

Cette confusion touche aussi le Canon romain. La liste liturgique dit : Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille, Cyprien, Laurent, Chrysogone, Jean et Paul, Côme et Damien. Comme Sixte II est martyr certain et associé aux martyrs romains du IIIe siècle, la Catholic Encyclopedia (Kirsch, 1912) identifie le Sixte du Canon à Sixte II ; un billet liturgique (2009) rapporte la même lecture d'après des commentaires non nommés.[39]

Sixte I dans la succession apostolique

La séquence primitive

La succession romaine autour de Sixte I se laisse résumer ainsi :

Rang traditionnelNomRôle dans la mémoire romaine
1PierreApôtre, martyr à Rome, fondement pétrinien
2LinPremier successeur nommé après Pierre et Paul
3Anaclet / CletDeuxième successeur de Pierre
4ClémentAuteur de la lettre romaine aux Corinthiens
5ÉvaristeSuccesseur de Clément au temps de Trajan
6Alexandre IPrédécesseur immédiat de Sixte
7Sixte I / Xyste IPape sous Hadrien, entre Alexandre et Télesphore
8TélesphoreSuccesseur de Sixte, distingué par Irénée comme ayant glorieusement rendu témoignage

Cette liste ne sert pas à fabriquer une généalogie de prestige. Elle sert à montrer que l'Église de Rome a une mémoire ordonnée de ses pasteurs, assez ancienne pour être mobilisée contre les doctrines secrètes au IIe siècle.[40]

Le sixième « depuis les apôtres »

Irénée dit que Sixte est « sixième à partir des apôtres ». Le calcul compte les successeurs après Pierre et Paul : Lin, Anaclet, Clément, Évariste, Alexandre, Sixte.[41] Le nom « Sixtus » ressemble au latin sextus, « sixième », ce qui a parfois suscité des remarques modernes. Mais il ne faut pas bâtir une thèse sur ce jeu possible : le texte d'Irénée atteste surtout un rang, non une étymologie.

La vraie force du passage est ailleurs. Sixte est assez bien intégré à la liste romaine pour que son nom serve de repère public dans une argumentation de foi. C'est exactement ce dont une encyclopédie catholique a besoin : non une biographie inventée, mais une place solide dans la transmission.

Une preuve contre la foi invisible

La succession autour de Sixte I répond à une objection toujours actuelle : l'Église visible serait secondaire, seule compterait une relation intérieure avec Dieu. Irénée répond déjà que la foi apostolique se garde dans des Églises visibles, par des pasteurs visibles, dans une communion visible.[42]

Sixte I enseigne donc une vérité très simple : Dieu sauve par le Christ, mais il a voulu que la foi au Christ soit gardée dans une Église historique. Les noms discrets de cette liste sont la trace concrète de cette volonté.

« Ce que tu as entendu de moi en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles, capables de l'enseigner aussi à d'autres. » — Saint Paul, 2 Timothée 2, 2[43]

Objections et réponses

« On ne sait presque rien de lui : pourquoi garder un article ? »

Parce que le peu que l'on sait touche un point majeur : la succession romaine au IIe siècle. Sixte I n'est pas important par une masse d'anecdotes ; il est important par sa place dans la liste d'Irénée, qui est l'un des textes patristiques les plus forts sur la tradition apostolique publique.[44]

Un article honnête ne doit donc ni l'effacer, ni inventer une vie romanesque. Il doit expliquer pourquoi un nom presque silencieux reste théologique : il manifeste que l'Église de Rome ne se reconstitue pas tardivement, mais transmet dès le IIe siècle la mémoire de ses pasteurs.

« Les dates contradictoires fragilisent-elles son existence ? »

Non. Les dates varient entre 114, 117, 119, 124, 126 et 128 selon Eusèbe, le Catalogue libérien et la synthèse officielle actuelle.[45][46] Mais l'ordre fondamental est stable : Alexandre, Sixte, Télesphore.[47]

Les variations de chronologie ancienne montrent que les listes n'étaient pas des registres administratifs modernes. Elles ne prouvent pas l'invention de Sixte I ; elles imposent seulement de ne pas donner une précision artificielle.

« Les décrets du Liber Pontificalis sont-ils fiables ? »

Comme décrets personnels de Sixte I, ils sont fragiles. La note de Loomis sur le Liber Pontificalis dit explicitement que ces récits de décrets primitifs sont souvent des fabrications destinées à donner une origine ancienne à l'ordre disciplinaire du VIe siècle.[48]

Mais comme témoignage de la mémoire romaine, ils restent utiles. Ils montrent comment l'Église latine a voulu comprendre Sixte I : comme un pasteur lié à la sainteté des vases sacrés, à la communion avec le siège apostolique, et à la liturgie eucharistique.

« Sixte I est-il le Sixte du Canon romain ? »

La réponse est discutée : un commentaire nommé (Kirsch, Catholic Encyclopedia, 1912) tranche pour Sixte II, et un billet liturgique (NLM, 2009) rapporte la même identification d'après des commentaires qu'il ne nomme pas. Le Canon romain nomme « Sixte » dans une suite de saints papes et martyrs : Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille, Cyprien. Or Sixte II est martyr certain, mort en 258, et sa mémoire est très forte dans l'Église romaine.[49]

Il vaut donc mieux écrire : Sixte I appartient à la mémoire liturgique des premiers papes ; le « Sixte » du Canon romain est discuté, un commentaire nommé l'identifiant à Sixte II.

Mémoire spirituelle

La sainteté de la garde

Sixte I enseigne la sainteté de la garde. Il ne nous laisse pas une doctrine nouvelle, une lettre monumentale ou une Passion détaillée. Mais son nom demeure parce qu'il a reçu et transmis. Pour beaucoup de chrétiens, cette vocation est plus proche que les grandes missions visibles : garder la foi reçue, la prière reçue, la communion reçue.

La sainteté catholique n'est pas toujours spectaculaire. Elle est souvent une fidélité qui empêche la chaîne de se rompre.

La liturgie comme lieu de transmission

Les décrets liturgiques du Liber Pontificalis sont historiquement fragiles, mais ils orientent vers une vérité forte : la foi se garde aussi dans les gestes et les paroles de la Messe. Les vases sacrés, le Sanctus, la communion entre pasteurs : tout cela renvoie à une Église qui ne se contente pas de parler du Christ, mais qui le reçoit, l'adore et le transmet dans l'Eucharistie.

Sixte I peut donc être lu comme un saint de la continuité eucharistique : non parce que chaque décret rapporté par la tradition serait prouvé, mais parce que la mémoire romaine a associé son nom à la protection de ce qui touche l'autel.

Un petit article nécessaire

Dans Ignispedia, Sixte I n'a pas besoin d'un dossier de quinze mille mots. La matière source ne le permettrait pas sans remplissage. Mais il a besoin d'un article dense, net, sourcé, parce que son nom fait partie de la colonne vertébrale de l'Église primitive.

Entre Alexandre et Télesphore, il rappelle que la succession apostolique n'est pas seulement portée par les figures les plus célèbres. Elle passe aussi par des pasteurs presque silencieux, dont la grandeur est d'avoir été fidèles à leur place.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Calendarium Romanum ex decreto Sacrosancti Oecumenici Concilii Vaticani II instauratum, Typis Polyglottis Vaticanis, 1969 (calendrier général promulgué par Paul VI, en vigueur avec ses additions postérieures, ex. saint Jean d'Avila, docteur, inscrit en 2021) : Sixte I n'y figure à aucune date — ni au 3 avril (jour de son inscription au Martyrologe), ni au 6 avril (son ancienne fête, cf. Kirsch 1912) ; le seul « Sixte » du calendrier général est Sixte II, mémoire au 7 août.

    1
  2. Canon romain, liste des saints papes et martyrs : Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille, Cyprien, Laurent, Chrysogone, Jean et Paul, Côme et Damien. Commentaire nommé : Johann Peter Kirsch, Catholic Encyclopedia (1912), tranche : « The Xystus who is commemorated in the Canon of the Mass is Xystus II, not Xystus I » : newadvent.org. À titre second, New Liturgical Movement, « Saints of the Roman Canon – Part 1 » (Shawn Tribe, 16 août 2009) écrit : « St. Sixtus, or Xystus ; […] that mentioned in the Canon of the Mass, various commentaries suggest, was St. Sixtus II… » — le billet renvoie lui-même à des commentaires qu'il ne nomme pas, d'où le degré précis retenu dans le corps du texte : newliturgicalmovement.org.

    2 13 39 49
  3. Saint-Siège, fiche officielle « Sixtus I » : 7e pape de l'Église catholique — en comptant saint Pierre comme premier —, début du pontificat 117 ou 119, fin 126 ou 128, naissance à Rome. Page officielle : vatican.va.

    3 22 46
  4. Martyrologe romain, éd. typique 2004, au 3 avril, 1re entrée du jour : « At Rome, Saint Sixtus the First, pope, who, in the times of the emperor Hadrian, sixth after the blessed Peter, governed the Roman Church » — « sixième après le bienheureux Pierre », c'est-à-dire sixième successeur sans compter Pierre, ce qui correspond au 7e rang du Saint-Siège. L'entrée ne mentionne ni martyre ni sépulture. Texte anglais ouvert, téléchargé et vérifié mot à mot en octobre 2026 dans la traduction du Boston Catholic Journal, fascicule d'avril (p. 6) : boston-catholic-journal.com. Édition de référence (imprimée, texte latin non recollationné ici) : Martyrologium Romanum, editio typica altera, Typis Vaticanis, 2004, au 3 avril.

    4 38
  5. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3, vers 180. Texte français : transcription en ligne (s56.fr, reprise de livres-mystiques.com — traduction A. Rousseau), ouverte, téléchargée et collationnée mot à mot en octobre 2026 — les deux extraits cités y sont verbatim : s56.fr (l'ancienne adresse sans le sous-dossier contre_les_heresies renvoie désormais 404). Édition critique de référence (imprimée, non recollationnée ici) : A. Rousseau (éd. et trad.), Contre les hérésies, Livre III, Sources Chrétiennes n° 211. Irénée donne la séquence Alexandre, Sixte, Télesphore et conclut que la tradition apostolique est parvenue par cet ordre et cette succession.

    5 6 7 9 15 34 40 41 44 47
  6. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 1-2, sur la tradition apostolique manifestée dans les Églises, l'Église de Rome fondée et organisée par Pierre et Paul, et sa prééminence. Texte anglais dans Ante-Nicene Fathers, vol. 1, disponible sur Logos Library.

    8 14 42
  7. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 8 (Hégésippe, Justin) et IV, 21 (liste des écrivains ecclésiastiques : Hégésippe, Denys de Corinthe, Méliton, Irénée…), sur les défenseurs de la foi apostolique au IIe siècle. Texte anglais dans Nicene and Post-Nicene Fathers, série 2, vol. 1 : chapitre 8 et chapitre 21.

    10 18
  8. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 9 : rescrit d'Hadrien à Minicius Fundanus (C. Minicius Fundanus, proconsul d'Asie ; la traduction anglaise citée écrit « Minucius »), transmis par Eusèbe d'après les Apologies de Justin (Première Apologie, 68) : les chrétiens ne doivent pas être condamnés par clameur populaire, mais seulement dans une procédure régulière. Texte (chapitre 9) sur New Advent.

    11 17 23
  9. Johann Peter Kirsch, « Pope St. Sixtus I », The Catholic Encyclopedia, vol. 14, New York, Robert Appleton Company, 1912 ; texte sur New Advent. La notice résume les variantes de dates chez Eusèbe, le Catalogue libérien, l'origine romaine, les traditions du Liber Pontificalis, la sépulture au Vatican et la prudence sur le martyre.

    12 16 37 45
  10. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 7, 13 : les hérésies passent les unes après les autres tandis que l'Église catholique grandit. Traduction française de travail d'après le texte anglais des Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 1 (« the splendor of the catholic and only true Church, which is always the same, grew in magnitude and power » — aucune traduction française publiée n'a pu être collationnée ; en cas de doute, le texte anglais fait foi), chapitre 7 sur New Advent.

    19
  11. Catalogue libérien (354), chronologie de Sixte I « from the consulship of Niger and Apronianus (A.D. 117) to the 3rd consulship of Verus when Ambibulus was consul with him (A.D. 126) », citée dans Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes (Liber Pontificalis), Columbia University Press, 1916, p. 11 n. 3 — le texte du Catalogue est imprimé dans Duchesne, Lib. Pont., t. I, pp. 2-9 (d'après la note de Loomis). PDF Loomis (ouvert et vérifié en octobre 2026) : Wikimedia Commons.

    20
  12. Louise Ropes Loomis, introduction à The Book of the Popes (Liber Pontificalis), Columbia University Press, 1916, pp. xiv-xv : le Catalogue libérien donne les durées, synchronismes impériaux et consulaires et dates de sépulture, mais « committed the grave blunder of making two popes out of Cletus and Anencletus » (Clet et Anaclet : deux formes du même nom dans des chronologies antérieures). Même PDF que ci-dessus (ouvert et vérifié en octobre 2026).

    21
  13. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 6 (dernier siège des Juifs sous Hadrien) et IV, 8, 4 (Justin : Bar Kokhba « commanded that Christians alone should be visited with terrible punishments unless they would deny and blaspheme Jesus Christ »), sur la guerre juive sous Hadrien et les violences de Bar Kokhba contre les chrétiens qui refusaient de renier Jésus-Christ. Texte : chapitre 6 et chapitre 8.

    24
  14. Louise Ropes Loomis, notes à la notice « Xystus I », The Book of the Popes, 1916, p. 11-12 : les décrets attribués aux premiers papes sont présentés comme des fabrications ou des projections d'un ordre disciplinaire plus tardif ; la prescription sur les lettres de retour est jugée obscure. PDF : Wikimedia Commons.

    25 27 29 48
  15. Liber Pontificalis, notice « Xystus I », dans The Book of the Popes (Liber Pontificalis), trad. Louise Ropes Loomis, Columbia University Press, 1916, p. 11-12 : origine romaine, père Pastor, district de la Via Lata, pontificat sous Hadrien, martyre traditionnel, décrets sur les vases consacrés, les lettres de communion, le Sanctus, ordinations et sépulture au Vatican le 3 avril. PDF : Wikimedia Commons.

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  16. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes, 1916, p. 12, note reprenant Duchesne (Lib. Pont., I, p. 128, n. 5) : le Sanctus, le Sursum corda et les mots initiaux de la préface apparaissent dans toutes les liturgies conservées et pourraient être en usage dès le temps de Xyste, sans que l'attribution personnelle à Sixte I soit démontrée.

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  17. Missel romain, Ordinaire de la messe, acclamation du Sanctus, d'après Isaïe 6, 3 et la tradition liturgique eucharistique. Forme française (traduction AELF, en usage dans le Missel romain) : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de l'univers. Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. Hosanna au plus haut des cieux… »

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  18. 2 Timothée 2, 2, principe apostolique de transmission à des hommes fidèles capables d'enseigner à leur tour. Texte AELF : aelf.org.

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