Pape saint Pie I est, dans la liste officielle du Saint-Siège, le dixième pape de l'Église catholique, successeur de saint Hygin et prédécesseur de saint Anicet à la tête de l'Église de Rome au cœur du IIᵉ siècle.[1] Son pontificat, que la critique moderne place traditionnellement entre 140 et 154 environ[2] (la page officielle du Saint-Siège indique pour sa part un début en 142 ou 146 et une fin en 157 ou 161[3] ; le Liber Pontificalis, lui, part de 146), correspond presque exactement au long règne pacifique de l'empereur Antonin le Pieux (138-161).
L'intérêt de saint Pie I n'est pas dans une biographie abondante, qui n'existe pas. Il tient à trois dossiers historiques majeurs que les sources anciennes lui rattachent, et qu'aucun autre pape de cette période ne réunit aussi clairement. Premier dossier : il est désigné par le Fragment de Muratori, vers 170-200, comme le frère d'Hermas, l'auteur du Pasteur, l'un des plus anciens textes spirituels et apocalyptiques de la chrétienté romaine.[4] Deuxième dossier : c'est sous son pontificat que se consomme, vers 144, la rupture définitive de l'Église de Rome avec Marcion de Sinope, le premier grand hérésiarque à proposer une religion chrétienne coupée de l'Ancien Testament.[5][6] Troisième dossier : il appartient à la chaîne de succession apostolique que saint Irénée de Lyon dresse, vers 180, pour démontrer que la foi catholique n'est pas une invention récente, mais bien la prédication des apôtres transmise publiquement à Rome.[7]
À ces trois pôles s'ajoute un quatrième : Justin Martyr enseigne à Rome durant son pontificat, et publie sa Première Apologie — adressée à Antonin le Pieux et au Sénat — entre 153 et 155, c'est-à-dire dans les derniers mois ou immédiatement après la mort de Pie I.[8] Justin Martyr, chrétien qui enseigne alors à Rome, prend lui aussi la parole publiquement devant l'Empire dans sa Première Apologie, et il le fait à l'époque même où, sous le pontificat de Pie I, l'Église de Rome exclut un hérésiarque, où le milieu romain reçoit la doctrine sur le second repentir transmise par le Pasteur du frère de Pie, Hermas, et où la succession apostolique est tenue ferme. Pie I est moins un personnage que un nœud d'une mémoire ecclésiale : il garde l'unité doctrinale au moment où Rome devient un carrefour intellectuel chrétien.
« Puis Télesphore, qui fut glorieusement martyrisé ; ensuite Hygin ; après lui Pie ; puis après lui Anicet. […] Par cet ordre et cette succession, la tradition ecclésiastique venue des apôtres et la prédication de la vérité sont parvenues jusqu'à nous. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3, vers 180[9]
Pourquoi saint Pie I compte-t-il ?
Un pape mineur en biographie, central dans la mémoire de l'Église
Le pontificat de Pie I n'a pas laissé d'écrits authentiques, pas de décrets dont la lettre nous serait parvenue par voie sûre, pas de récit de martyre contemporain. La Catholic Encyclopedia, dans son article de référence de 1911, le souligne avec netteté : aucune chronologie ancienne ne permet de dater son pontificat avec précision, et la plupart des actes que la tradition tardive lui attribue ne reposent pas sur des documents du IIᵉ siècle.[10] Toutes les notices détaillées que l'on possède datent au mieux du Catalogue Libérien (compilé en 354 mais reprenant des matériaux antérieurs) et surtout du Liber Pontificalis, dont la première édition est postérieure de quatre siècles à sa mort.[11]
Cette pauvreté biographique est exactement ce qui rend Pie I important. Là où la tradition tardive a amplifié, l'historien doit travailler par couches : ce que disent les sources contemporaines ou très proches (Irénée, Tertullien, Justin, Fragment de Muratori, Pasteur d'Hermas), ce que rapportent les listes épiscopales (Hégésippe, Catalogue Libérien, Eusèbe), et enfin ce qu'ajoute la tradition romaine plus tardive. À ces conditions, Pie I devient l'un des premiers papes pour lesquels la critique historique permet une mémoire fiable de plusieurs faits centraux, et non plus seulement une liste de noms.
Le pape de la première rupture doctrinale documentée
Avant Pie I, les hérésies connues — celles de Simon, de Ménandre (actif à Antioche selon Justin, 1 Apol. 26) et de Saturnin (actif à Antioche-Daphné selon Irénée, I, 24, 1) — sont surtout évoquées par les apologistes comme des mouvements extérieurs à l'Église, conduits par des thaumaturges suspects à la périphérie du judéo-christianisme. Après le cas de Cerdon, venu à Rome sous Hygin (Irénée, III, 4, 3), l'Église de Rome doit, sous Pie I, traiter en interne le cas d'un chrétien adulte, riche, instruit, déjà membre d'une communauté apostolique, qui propose une refonte doctrinale globale : c'est Marcion de Sinope, naviguant entre les communautés depuis le Pont jusqu'à la capitale impériale.[12][13][14]
La rupture de vers 144 n'a pas la forme spectaculaire d'un concile. Mais elle constitue l'un des actes ecclésiaux les plus structurants des deux premiers siècles : pour la première fois de façon documentée, un baptisé déjà reçu dans l'Église romaine est exclu définitivement pour avoir voulu imposer un système doctrinal contraire à la foi reçue, et il fonde ensuite une contre-Église parallèle — à la différence de Cerdon, dont les entrées et les sorties répétées sous Hygin (Irénée, III, 4, 3) n'aboutissent à aucune fondation concurrente, c'est la première exclusion définitive et documentée du fondateur d'une contre-Église.[15][16][17] La géographie chrétienne du IIᵉ siècle se modifie à partir de ce moment : Marcion essaime de l'Égypte à la Mésopotamie, oblige les Pères à écrire des traités spécifiques, et restera, jusqu'à Tertullien et au-delà, l'adversaire-type contre lequel se définit la pleine foi catholique.
Un pape pour comprendre l'unité des deux Testaments
Le combat doctrinal central mené à Rome sous Pie I porte un nom : l'unité du Dieu créateur et du Père de Jésus-Christ. C'est cette unité que Marcion brise, en posant deux principes inégaux : un Démiurge juste mais inférieur, créateur de la matière, auteur de la Loi mosaïque, et un Dieu bon, étranger au monde, révélé par Jésus-Christ pour la première fois.[18][19] Refuser Marcion, ce n'est pas seulement défendre l'Ancien Testament : c'est défendre la cohérence de toute la Révélation, l'unité de l'œuvre créatrice et de l'œuvre rédemptrice, et finalement la doctrine biblique du Dieu unique. Ce combat, mené à Rome sous Pie I, n'est pas un débat académique entre exégètes ; c'est ce qui empêche le christianisme primitif de basculer dans un dualisme religieux qui aurait coupé l'Évangile de ses racines juives, transformé le Christ en envoyé d'un dieu lointain, et finalement renoncé à la confession biblique du Dieu unique.
« Cerdon enseignait que le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes n'est pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. Le premier serait connu ; le second, inconnu. L'un serait juste, l'autre bon. Son successeur, Marcion du Pont, amplifia sa doctrine en blasphémant sans retenue le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 1-2, vers 180[20][21]
Les sources anciennes du pontificat
Tableau comparé des principaux témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence requise |
|---|---|---|---|
| Pasteur d'Hermas | vers 90-150 | Contexte spirituel romain, doctrine du second repentir, vie communautaire | Auteur frère du pape selon une tradition, pas selon le texte lui-même |
| Justin Martyr, Première Apologie 26 et 58 | vers 153-155 | Présence de Marcion à Rome, son enseignement, son rayonnement | Source contemporaine de Pie I |
| Fragment de Muratori | vers 170-200 | Hermas est frère de Pie ; Pasteur écrit pendant que Pie occupe la chaire romaine | Source la plus proche et la plus précise |
| Saint Irénée, Contre les hérésies III, 3, 3 | vers 180 | Place exacte de Pie I dans la succession romaine | Cadre anti-gnostique, non biographique |
| Saint Irénée, Contre les hérésies I, 27 | vers 180 | Cerdon, Marcion et la doctrine des deux dieux | Source majeure anti-marcionite |
| Tertullien, Adversus Marcionem I, 19 | vers 207-212 | Intervalle de 115 ans et demi que les marcionites eux-mêmes placent entre le Christ et Marcion ; Tertullien déclare s'être abstenu d'enquêter sur l'année exacte | 144 = déduction moderne (CE, art. « Marcionites »), non une date donnée par Tertullien |
| Tertullien, De praescriptione haereticorum 30 | vers 200 | 200 000 sesterces rendus à Marcion lors de l'exclusion | Confirme la rupture, non la chronologie exacte |
| Eusèbe, Histoire ecclésiastique IV, 11 | début IVᵉ siècle | Valentin à Rome sous Hygin, fleurissant sous Pie, jusqu'à Anicet | Reprend Irénée et les listes |
| Catalogue Libérien | 354 | Pie XX ans IV mois XXI jours, sous Antonin, du consulat de Clarus et Severus | Données chronologiques discordantes |
| Liber Pontificalis | VIᵉ siècle | Aquilée, Rufinus, décrets pascal et baptismal, sépulture vaticane | Détails tardifs et souvent légendaires |
| Saint-Siège (page officielle) | XXIᵉ siècle | 10ᵉ pape, 142 ou 146 – 157 ou 161 | Fiche « Pius I » sur vatican.va |
Ce tableau fixe la hiérarchie documentaire. Les trois piliers historiques solides sont le Fragment de Muratori (fraternité d'Hermas et Pie ; coïncidence chronologique avec le Pasteur), saint Irénée (succession apostolique et adversaires hérétiques) et Tertullien (date du 144 pour la rupture marcionite). Les détails du Liber Pontificalis sur l'origine d'Aquilée, le père Rufinus, les décrets pascaux et baptismaux, la sépulture exacte près de Pierre, sont à manier avec prudence : ils transmettent une mémoire romaine ancienne, mais ils sont compilés au VIᵉ siècle et reflètent souvent une projection rétrospective des usages romains postérieurs.[22][23]
Irénée : Pie I dans la chaîne des évêques de Rome
Saint Irénée de Lyon, en composant son grand traité Contre les hérésies vers 180, soit moins d'une génération après la mort de Pie I, livre la liste des successeurs de Pierre et Paul à Rome. C'est dans cette liste, qui culmine avec Éleuthère (son contemporain), que Pie I prend place comme neuvième successeur des apôtres — le dixième pape en comptant saint Pierre : sixième Sixte, septième Télesphore (martyr), huitième Hygin, neuvième Pie, dixième Anicet, onzième Soter, douzième Éleuthère.[24]
Cette numérotation est d'autant plus précieuse que Irénée la donne pour réfuter les gnostiques. Son argument est simple : si quelqu'un prétend posséder une révélation cachée transmise par les apôtres en dehors de l'Église visible, qu'il montre à quelle chaîne il appartient. Or les apôtres ont confié publiquement leur enseignement à des successeurs nommés, dans des Églises connues. Pie I est l'un de ces noms. Sa fonction dans la démonstration d'Irénée n'est pas anecdotique : il atteste, à un moment précis et à Rome, la continuité visible de la foi apostolique.
« Il est au pouvoir de tous ceux qui veulent voir la vérité de contempler clairement, dans chaque Église, la tradition des apôtres manifestée dans le monde entier. Et nous pouvons énumérer ceux qui furent par les apôtres établis évêques dans les Églises, et leurs successeurs jusqu'à nous. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 1, vers 180[25]
Eusèbe et le Catalogue Libérien : le tissu chronologique
Eusèbe de Césarée, dans le livre IV de son Histoire ecclésiastique (début du IVᵉ siècle), reprend Irénée tout en croisant les listes orientales. Il indique qu'Hygin meurt après quatre ans d'épiscopat, que Pie lui succède, et que Valentin « fleurit » sous le pontificat de Pie, étant venu à Rome sous Hygin et y demeurant jusqu'à Anicet.[26] Eusèbe associe ainsi étroitement le pontificat de Pie I au combat contre la gnose valentinienne, sans pour autant raconter d'épisode précis.
Le Catalogue Libérien, document compilé à Rome en 354 mais reprenant un état antérieur (probablement issu d'Hippolyte vers 235), donne pour Pie I une durée de 20 ans, 4 mois et 21 jours, le situant sous Antonin le Pieux, depuis le consulat de Clarus et Severus (146) jusqu'à celui des « deux Augustes » (161 d'après l'identification consulaire usuelle).[27] Ces chiffres ne concordent pas exactement avec ceux du Liber Pontificalis (19 ans, 4 mois et 3 jours), et la critique moderne propose plutôt une durée d'environ 14 à 15 ans, soit un pontificat compris dans la fourchette 140-155. Cette difficulté chronologique est typique des premiers siècles : les premiers catalogues, écrits longtemps après les événements, varient selon les sources et selon les ajustements opérés pour faire correspondre les durées aux règnes impériaux.[28]
Le Liber Pontificalis : mémoire romaine et matériau tardif
Le Liber Pontificalis, dans son entrée sur Pie I, transmet plusieurs informations qui n'apparaissent dans aucune source antérieure :
- Pie est natione Italus, fils d'un certain Rufinus, originaire de la ville d'Aquilée, en Italie du Nord.
- Il aurait régné 19 ans, 4 mois et 3 jours, sous Antonin le Pieux.
- Sous son pontificat, son frère Hermas reçut, en habit de Pasteur, la prescription que la Pâque fût célébrée le dimanche.
- Il aurait décrété l'accueil et le baptême de l'hérétique venu de l'hérésie juive.
- Il aurait procédé à cinq ordinations en décembre (19 prêtres, 21 diacres, 12 évêques).
- Il aurait été enseveli près du corps de saint Pierre, au Vatican, le 5 des ides de juillet (11 juillet).[29]
La Catholic Encyclopedia formule à ce sujet une mise en garde claire : la plupart de ces détails sont des développements tardifs ou des conjectures du compilateur du Liber Pontificalis. La mention d'Aquilée et du père Rufinus ne se retrouve nulle part avant le VIᵉ siècle. Les décrets attribués reflètent souvent des usages romains postérieurs projetés en arrière. Seul le noyau dur — date approximative du pontificat, place dans la succession, sépulture vaticane traditionnelle — peut être tenu avec une confiance modérée.[30]
Le frère du Pasteur d'Hermas
Le témoignage décisif du Fragment de Muratori
Le Fragment de Muratori est, pour l'historien comme pour le théologien catholique, l'une des plus précieuses sources des origines chrétiennes : c'est la plus ancienne liste connue des livres reçus comme Écriture par l'Église romaine, datée par la critique majoritaire vers 170-200, donc moins de cinquante ans après la mort de Pie I.[31] Le manuscrit, conservé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan sous la cote Cod. J 101 sup., est une copie du VIIIᵉ siècle d'un original perdu, écrit en latin populaire et fautif, mais d'une importance documentaire considérable.
Le passage qui concerne Pie I est célèbre :
« Quant au Pasteur, c'est tout récemment, de notre temps, dans la ville de Rome, qu'Hermas l'a écrit, alors que son frère, l'évêque Pie, occupait la chaire de l'Église de la ville de Rome. C'est pourquoi il convient de le lire, mais on ne peut le proclamer publiquement dans l'Église devant le peuple : ni parmi les Prophètes (dont le nombre est complet), ni parmi les Apôtres. » (car il appartient à la fin des temps — « in finem temporum » du texte latin) — Fragment de Muratori, lignes 73-80, vers 170-200 (trad. française d'après le latin : « sedente cathedra urbis Romae ecclesiae Pio episcopo fratre eius […] neque inter apostolos in finem temporum potest »)[32]
Cette notice fixe trois données essentielles. D'abord, Hermas est explicitement appelé frère de Pie. La précision est trop spécifique et trop directement liée à un pape récent pour être considérée comme légendaire : on n'invente pas à Rome, vers 180, une fraternité familiale avec un évêque mort une génération plus tôt si elle n'est pas localement connue. Ensuite, le Pasteur a été composé pendant que Pie occupait la chaire romaine : c'est-à-dire entre 140 et 154 environ. Enfin, le statut canonique de l'œuvre est clairement posé : lecture privée recommandée, lecture liturgique exclue, parce que le Pasteur appartient à un temps postérieur à celui des Apôtres et des Prophètes.
Hermas : un converti, peut-être ancien esclave, devenu pasteur d'âmes
Hermas se présente lui-même, dans la première vision de son livre, comme un homme vendu à Rome à une certaine Rhoda, dont il devient l'affranchi avant de connaître ses propres tribulations matrimoniales et spirituelles.[33] Si le Fragment de Muratori dit vrai et qu'Hermas est bien le frère de Pie, les deux frères ont suivi des voies différentes — l'un dans la vie spirituelle et littéraire, l'autre comme évêque de Rome — sans qu'aucune source ne dise lequel était l'aîné. Kirsch envisage d'ailleurs que le récit autobiographique d'Hermas puisse relever en partie de la fiction.[34] Cette double trajectoire dit beaucoup de l'Église romaine du IIᵉ siècle : ce n'est pas une élite intellectuelle séparée du peuple, mais une communauté où un ancien esclave et son frère évêque peuvent figurer côte à côte dans la mémoire ecclésiale, l'un comme prophète populaire, l'autre comme garant doctrinal.
L'autorité spirituelle d'Hermas dans la communauté romaine, attestée par la diffusion de son livre dans toute la chrétienté ancienne (mentions chez Irénée, Clément d'Alexandrie, Tertullien avant son durcissement montaniste, Origène), confirme indirectement le rayonnement de Pie I. Un pape qui a, dans sa propre famille, un visionnaire écouté dans l'Église entière, n'est pas un personnage isolé.
« Tu écriras donc deux petits livres : tu en enverras un à Clément, et l'autre à Grapté. Clément l'enverra aux villes extérieures, car telle est sa mission ; Grapté avertira les veuves et les orphelins. Mais toi, tu liras ces paroles dans cette ville, avec les presbytres qui président l'Église. » — Pasteur d'Hermas, Vision II, 4, 3, vers 90-150 (trad. française d'après la trad. anglaise ANF, Roberts-Donaldson : « But you will read the words in this city, along with the presbyters who preside over the Church »)[35]
La doctrine du second repentir et la pénitence ancienne
Le Pasteur d'Hermas n'est pas seulement un livre de visions. Il est aussi, et c'est ce qui en fait l'un des documents les plus importants du IIᵉ siècle pour l'histoire de la pénitence catholique, le premier témoignage explicite de la doctrine du second repentir. Hermas reçoit cette doctrine en termes très précis : après le baptême, le chrétien qui retombe dans le péché grave dispose encore d'une unique seconde possibilité de pénitence.[36]
Cette doctrine, qui paraîtra plus tard étonnamment stricte, est en réalité un assouplissement des positions les plus rigoristes de l'Église primitive, lesquelles tendaient à considérer toute apostasie ou tout péché grave après le baptême comme irrécupérable. Hermas — donc, indirectement, le milieu ecclésial romain dans lequel évolue son frère Pie I — affirme que la miséricorde de Dieu offre encore une chance. Cette position romaine tranche avec la rigueur de Tertullien, devenu montaniste à Carthage, et avec celle de Novatien, prêtre romain devenu antipape à Rome en 251, et elle ouvre la voie à la pénitence canonique des IIIᵉ et IVᵉ siècles.
Une œuvre semi-canonique, intégrée dans le Codex Sinaiticus
Le Pasteur a connu un statut très particulier dans l'Église ancienne. Cité comme Écriture par Irénée (Contre les hérésies IV, 20, 2), par Clément d'Alexandrie (Stromates) et par Origène, inclus à la suite du Nouveau Testament dans le Codex Sinaiticus (manuscrit grec du IVᵉ siècle), il a finalement été exclu du canon définitif, conformément à la prudence déjà exprimée par le Fragment de Muratori : non parmi les Prophètes, non parmi les Apôtres.[37] Aujourd'hui encore, le Pasteur d'Hermas est considéré comme une œuvre des Pères apostoliques — l'une des plus anciennes après la Didachè et les lettres de Clément, Ignace et Polycarpe — et il garde toute sa valeur spirituelle et historique sans appartenir à l'Écriture inspirée.
Rome au temps d'Antonin le Pieux
La paix relative d'un long règne
Antonin le Pieux règne de 138 à 161. Son pontificat impérial, l'un des plus stables et des plus pacifiques de l'histoire romaine, recouvre presque exactement la durée du pontificat de Pie I. Aucune persécution générale n'est attestée pendant ces années.[38] Les chrétiens restent juridiquement passibles de poursuites au titre de la lettre de Trajan à Pline (vers 112), mais l'empereur n'engage pas de répression systématique — même si des condamnations ponctuelles de chrétiens à Rome sont connues : Justin rapporte que le préfet Urbicus fit exécuter Ptolémée, puis Lucius qui protestait contre ce jugement, puis un troisième chrétien (Seconde Apologie, 2).[39] La tradition selon laquelle Pie I serait mort martyr ne repose, elle, sur aucune source ancienne, et la réforme liturgique de 1969 n'a pas retenu Pie I comme martyr.[40]
Cette paix relative a une conséquence directe : l'Église de Rome peut, sous Pie I, prendre la parole publiquement — c'est précisément ce que fait Justin Martyr en publiant sa Première Apologie —, organiser ses communautés intérieures, accueillir des chrétiens venus de tout l'Empire (de la Syrie au Pont, de l'Égypte à la Gaule), et entrer en relation avec les autres grandes Églises (Smyrne, Éphèse, Antioche, Alexandrie). Le moment est privilégié pour le développement intellectuel et structurel du christianisme romain.
Les communautés chrétiennes et leurs maisons-églises
Au IIᵉ siècle, la communauté chrétienne de Rome est dispersée dans plusieurs tituli — des maisons-églises, généralement chez des particuliers, où l'eucharistie est célébrée et où la communauté locale se rassemble.[41] Les témoins anciens désignent pourtant Pie comme l'évêque en titre : le Fragment de Muratori écrit « Pio episcopo »[42], Hégésippe range Pie dans la succession qu'il a relevée à Rome (cité par Eusèbe, IV, 22, 3), et Irénée l'y range également[43]. C'est l'interprétation de ces témoignages qui est débattue : Peter Lampe (From Paul to Valentinus: Christians at Rome in the First Two Centuries, Fortress Press, 2003) propose que cette structure pluricentrique ait favorisé une gouvernance presbytérale collégiale plutôt qu'une monarchie épiscopale au sens postérieur — hypothèse fragile, car elle argumente à partir du silence des sources alors que les témoins nomment un évêque en titre, et que l'article du Dictionary conteste (voir le débat ci-dessous).[44][45] La tradition romaine attribuera plus tard à Pie I la fondation d'un lieu de culte dans la maison du sénateur Pudens, sur le Vicus Patricius : le futur titulus Pudentis, installé dans une salle de thermes du IIᵉ siècle (dits thermes de Novatus) succédant à une maison antérieure. Le dédoublement avec un titulus Praxedis, et le rôle de demanderesse prêté tantôt à Pudentienne, tantôt à Praxède, appartiennent aux développements tardifs de la légende (jusqu'au XIᵉ siècle). Kirsch (CE 1911) conclut que ces églises « came into existence in the fourth century, although it is not impossible that they replaced Christian houses » — une continuité avec des maisons chrétiennes préconstantiniennes reste donc possible, sans que la fondation par Pie I soit prouvée.[46]
Le débat des historiens sur l'épiscopat romain monarchique
Cette question n'est pas mineure pour bien comprendre Pie I. Pie est-il un évêque monarchique au sens strict, ou un primus inter pares dans un collège presbytéral romain ? Les positions s'échelonnent :
- Peter Lampe (From Paul to Valentinus, 2003) et Allen Brent (Hippolytus and the Roman Church, 1995) soutiennent que l'épiscopat monarchique au sens propre n'apparaît à Rome qu'à partir de saint Victor I (189-199), voire plus tard. Sous Pie I, Rome serait gouvernée par un collège de presbytres, dont Pie est probablement le porte-parole principal.[47]
- La thèse de Pie I « premier évêque au sens strict » (« Bischof im engeren Sinn ») est celle de Lipsius (Chronologie der römischen Bischöfe), qui suppose Hygin et Pie à la tête du collège presbytéral comme simples primi inter pares, la résistance aux maîtres gnostiques ayant ensuite rendu permanente cette position d'autorité. L'article « Pius I » du Dictionary of Christian Biography (Wace & Piercy, 1911) conteste cette lecture : il n'en voit aucune preuve dans le Pasteur, rappelle que le silence d'Épiphane sur un évêque en titre peut s'expliquer par une vacance du siège après la mort d'Hygin, et tient que Pie et ses prédécesseurs étaient déjà désignés comme évêques au sens distinctif — Anicet, successeur de Pie, étant le premier à apparaître historiquement comme tel, lors de la visite de Polycarpe.[48]
- La doctrine catholique conserve l'antiquité de la succession apostolique pétrinienne (Irénée), tout en reconnaissant que les formes concrètes du gouvernement ecclésial romain ont évolué au IIᵉ siècle. La continuité de la fonction pétrinienne n'est pas affectée par les variations de structure communautaire.
La question importante n'est pas tant de savoir si Pie portait formellement le titre grec d'episkopos avec l'autorité monarchique qu'il aura sous Cyprien : elle est de savoir si la communauté romaine, sous Pie I, a effectivement exercé une autorité doctrinale décisive en rompant avec Marcion. Sur ce point, les sources anciennes attestent qu'une exclusion a été prononcée à Rome, sans en nommer unanimement l'auteur ni la date : Irénée lui-même (III, 4, 3) situe l'essor de Marcion « sous Anicet », successeur de Pie — donnée que la citation d'Eusèbe (IV, 11, 1) ne reprend pas.[49]
Justin Martyr, philosophe converti, à Rome sous Pie I
L'un des grands intellectuels chrétiens du IIᵉ siècle, Justin Martyr, arrive à Rome sous le règne d'Antonin le Pieux et y ouvre une école philosophique chrétienne. Il y enseigne durant le pontificat de Pie I (et de son successeur Anicet), avant d'y mourir martyr vers 165, sous Marc-Aurèle.[50] Sa Première Apologie, composée vers 153-155 et adressée à Antonin le Pieux, à ses fils et au Sénat, mentionne Marcion comme étant alors vivant et continuant à enseigner :
« Il y a un certain Marcion, du Pont, qui aujourd'hui encore est vivant et enseigne à ses disciples à croire en un autre dieu plus grand que le Créateur. Et, avec l'aide des démons, il a poussé beaucoup d'hommes, de toute nation, à proférer des blasphèmes et à nier que Dieu soit le faiseur de cet univers. » — Saint Justin Martyr, Première Apologie, 26, vers 153-155 (trad. française d'après la trad. anglaise ANF, Roberts-Donaldson : « And he, by the aid of the devils, has caused many of every nation to speak blasphemies… »)[51]
Aucune source ancienne n'établit de relation personnelle directe entre Pie I et Justin Martyr. Mais la coïncidence chronologique est complète : dans le même temps et dans la même ville, le philosophe converti rédige la première grande défense publique du christianisme, et l'évêque de Rome exclut le premier grand hérésiarque chrétien. Les deux gestes — apologie et exclusion — sont les deux versants d'un même tournant : Rome cesse d'être seulement une communauté qui survit, et devient une Église qui prend la parole face à l'Empire et face aux faussaires intérieurs.
La crise marcionite : la rupture de 144
Marcion de Sinope, fils d'évêque devenu hérésiarque
Marcion est né à Sinope, port grec de la mer Noire dans le Pont, au début du IIᵉ siècle, dans une famille chrétienne. Épiphane (Panarion 42, 1) fait de son père l'évêque de Sinope, ce qui place Marcion dans le milieu chrétien le plus structuré dès sa naissance.[52] Riche armateur, il quitte sa province pour gagner Rome avant la rupture de 144. Sa fortune est considérable : Tertullien affirme qu'il fait à l'Église de Rome une donation de 200 000 sesterces — somme énorme qui, à elle seule, atteste le rayonnement chrétien romain à cette époque, puisqu'un riche oriental préfère l'investir dans la communauté romaine plutôt que dans toute autre.[53]
La doctrine marcionite : deux dieux, un Évangile mutilé
À Rome, Marcion fréquente d'abord la communauté apostolique, dont il est membre. Mais il développe progressivement une doctrine personnelle, héritée et amplifiée de celle de Cerdon, qui établit une rupture radicale entre deux dieux :
- Le Dieu de l'Ancien Testament, identifié au Créateur, à la Loi et aux prophètes, est juste, jaloux, lié à la matière, auteur de la chair, juge sévère.
- Le Dieu de Jésus-Christ, ignoré du monde jusqu'au Christ, est bon, étranger à la création matérielle, manifesté pour libérer les hommes du Démiurge.[54]
De cette dualité découle une mutilation systématique des Écritures. Marcion rejette l'intégralité de l'Ancien Testament — Loi, prophètes, sagesse, psaumes —, ne retient du Nouveau qu'un Évangile (Luc, partiellement amputé) et dix lettres de Paul (sans les pastorales), et les modifie pour en supprimer tout ce qui rappelle l'unité du Créateur et du Père de Jésus-Christ. Le résultat est un christianisme anti-juif radical, dualiste, et coupé de toute la tradition vétéro-testamentaire qui avait nourri le judaïsme et la prédication apostolique.[55]
« Marcion succéda à Cerdon et amplifia sa doctrine, blasphémant sans honte celui qui est proclamé Dieu par la Loi et les prophètes, l'appelant l'auteur des maux, ami des guerres, changeant dans ses jugements et contraire à lui-même. Il enseignait que Jésus, venant du Père qui est au-dessus du Dieu créateur, vint en Judée au temps de Ponce Pilate, gouverneur de Tibère César. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 2, vers 180[56]
La rupture : vers 144
Tertullien, dans son Adversus Marcionem (I, 19, vers 207-212), rapporte le calcul des marcionites eux-mêmes : ils placent 115 ans et demi entre le Christ et Marcion (« This length of time do they posit between Christ and Marcion », trad. Evans), tandis que Tertullien déclare s'être abstenu d'enquêter sur l'année exacte où le souffle marcionite a surgi sous Antonin (« I have forborne to inquire », trad. Evans).[57] La conversion de cet intervalle en date de 144 ap. J.-C. est une déduction moderne (Catholic Encyclopedia, art. « Marcionites » : « His final breach with the Roman Church occurred in the autumn of 144, for the Marcionites counted 115 years and 6 months… ») : Tertullien ne donne pas lui-même cette année, et aucun texte du IIᵉ siècle ne précise le mois ni le jour de la rupture.
Concrètement, deux faits sont attestés par les sources anciennes :
- Marcion est exclu de la communion par l'Église de Rome.
- Son don de 200 000 sesterces lui est rendu intégralement.[58]
Tertullien rapporte que Marcion, qui avait apporté à l'Église de Rome deux cent mille sesterces, en fut définitivement exclu et relégué à un schisme sans retour, la somme lui étant restituée.[59]
Le rôle exact de Pie I
Les sources anciennes ne nomment pas explicitement Pie I comme l'auteur personnel de l'exclusion de Marcion. Tertullien parle de l'Église de Rome qui exclut, sans nommer Pie I — le seul nom d'évêque figurant dans ce passage, Éleuthère (que le Saint-Siège date de 171/177 à 185/193), ne peut d'ailleurs désigner l'évêque de 144.[60] Justin Martyr, contemporain, ne fait pas le récit de la rupture mais évoque seulement Marcion comme un hérésiarque alors vivant. Irénée, vers 180, présente Marcion en continuité avec Cerdon, mais ne donne pas non plus de récit d'excommunication. Quant à Épiphane de Salamine, au IVᵉ siècle (Panarion 42, 1-2), il fait comparaître Marcion devant les presbytres romains après la mort d'Hygin, sans mentionner Pie ni sa succession : aucune source ancienne connue ne nomme Pie I comme auteur de l'exclusion.[61] Seule la Catholic Encyclopedia de 1911 (Kirsch) écrit que Marcion fut « exclu de la communion par Pie » — en renvoyant à Irénée, III, 3, texte qui énumère la succession romaine sans nommer Pie comme auteur de l'exclusion.[62][63]
Plusieurs historiens modernes, dont Peter Lampe, observent prudemment que la rupture pourrait avoir été un acte collégial des presbytres romains, plus qu'une décision strictement épiscopale.[64] Mais cette nuance ne diminue pas la portée de l'événement : c'est à Rome, sous Pie I, que la communauté apostolique a tranché, et c'est ce verdict qui s'impose ensuite à toute l'Église catholique. Que Pie I ait été le porte-parole solennel d'un collège ou le décideur principal, son pontificat reste celui sous lequel se prononce la première grande exclusion doctrinale documentée de l'histoire de l'Église.
Les suites : naissance d'une contre-Église marcionite
Après son exclusion, Marcion ne se replie pas : il fonde une contre-Église, qui se répand rapidement de l'Italie à l'Égypte, à la Mésopotamie et à la Perse. Des évêchés marcionites concurrents s'établissent dans plusieurs villes, avec leurs propres clercs, leur propre liturgie, leur propre canon (Évangile mutilé et lettres pauliniennes amputées). La pression que cette Église parallèle exerce sur la grande Église oblige les Pères à un effort doctrinal sans précédent : Justin Martyr écrira un Syntagma contre Marcion (perdu)[65], Irénée consacrera plusieurs livres aux gnostiques et aux marcionites, Tertullien composera cinq livres entiers dans son Adversus Marcionem. Toute la précision de la doctrine catholique sur l'unité de l'Écriture, sur l'identité du Créateur et du Père du Christ, sur la valeur permanente de l'Ancien Testament et sur le canon biblique, se forge en réponse à Marcion. C'est l'héritage indirect mais immense du pontificat de Pie I.
L'autre front gnostique : Valentin et Cerdon à Rome
Cerdon, le précurseur dualiste
Cerdon arrive à Rome sous Hygin, immédiatement avant le pontificat de Pie I, et y enseigne une doctrine qui anticipe celle de Marcion : deux dieux distincts, l'un juste et créateur, l'autre bon et père de Jésus-Christ.[66] Selon Irénée, Cerdon entre dans l'Église, retombe dans son erreur, en sort, y rentre encore, jusqu'à être finalement exclu. Il représente le premier cas documenté d'un dualisme christianisé à Rome, et il constitue le maillon doctrinal direct entre la gnose syrienne et le marcionisme.
« Cerdon, qui prit son origine dans la mouvance de Simon, vint habiter à Rome au temps d'Hygin, qui tenait la neuvième place dans la succession épiscopale depuis les apôtres. Il enseignait que le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes n'est pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 1, vers 180[67]
Valentin, le théologien des éons
Valentin est, parmi tous les hérésiarques du IIᵉ siècle, le plus subtil et le plus dangereux pour la doctrine catholique. Il arrive à Rome sous Hygin et y séjourne, selon Eusèbe, jusqu'au pontificat d'Anicet (après 155) : c'est sous Pie I qu'il « fleurit ».[68]
Sa doctrine ne se contente pas d'une dualité ; elle développe un système complet :
- Un Plérôme (plénitude divine) composé de 30 éons émanés par couples du Père.
- Une chute d'une puissance spirituelle inférieure (Sophia) qui produit, par défaut, le Démiurge — créateur du monde visible.
- Une rédemption réservée à une élite spirituelle (les pneumatikoi) qui parviendrait, par la gnose (connaissance), à remonter au Plérôme.[69]
L'effet de cette construction est sapeur : la foi commune des chrétiens devient une foi de second rang, réservée aux psychiques incapables d'atteindre la vraie connaissance. Tertullien (Adversus Valentinianos, 4) rapporte que Valentin brigua un épiscopat et que, indigné de voir la dignité attribuée à un autre au titre que lui donnait sa confession (« by reason of a claim which confessorship had given him », trad. ANF), il rompit avec l'Église et fonda son école.[70] Tertullien ne nomme pas Rome : situer cet épisode à Rome est une déduction des historiens, à partir du séjour romain de Valentin attesté par Eusèbe. Cette information est polémique, mais elle suggère que Valentin a été en contact étroit avec la hiérarchie ecclésiale de son temps.
Pie I face aux deux foyers gnostiques
Le pontificat de Pie I se présente donc, du point de vue doctrinal, comme un double front :
- À l'extérieur de l'Église, Marcion, exclu en 144, fonde une contre-Église concurrente.
- À l'intérieur de la frange chrétienne romaine, Valentin continue d'enseigner et de gagner des disciples, sans rupture formelle aussi nette, jusque sous Anicet (après 155).[71]
Cette double pression est précisément ce qui pousse les Pères des décennies suivantes — Justin, Irénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie — à formuler de manière de plus en plus précise les critères de la foi catholique : Écritures reçues et publiques, succession épiscopale, règle de foi (regula fidei) baptismale, unité du Dieu créateur et rédempteur, valeur permanente de la Loi et des prophètes. Le pontificat de Pie I n'a pas produit ces formulations ; il les a rendues nécessaires en exposant l'Église romaine à la confrontation directe avec leurs négations.
Décrets, tituli et traditions attribués au pontificat
La tradition pascale : Pâques au dimanche ?
Le Liber Pontificalis affirme que sous Pie I, son frère Hermas reçut d'un ange, en habit de Pasteur, la prescription de célébrer la Pâque le dimanche.[72] Cette indication est répétée par la tradition romaine médiévale, qui en fait l'un des actes structurants du pontificat. Du point de vue critique, néanmoins, la situation est plus nuancée.
D'une part, la grande controverse pascale entre Rome et les Églises d'Asie Mineure (quartodécimanisme) culmine seulement sous saint Victor I (189-199), une génération et demie après Pie I.[73] Sous Anicet, immédiatement après Pie I, la question est encore discutée dans un climat fraternel, comme le montre la rencontre célèbre avec saint Polycarpe rapportée par Irénée et citée par Eusèbe.[74] D'autre part, le Pasteur d'Hermas lui-même ne contient pas la prescription pascale que le Liber Pontificalis lui attribue. La notice romaine du VIᵉ siècle est donc probablement une projection rétroactive : elle veut donner un fondement primitif à un usage romain stabilisé à une époque postérieure.
La position prudente consiste donc à reconnaître que la pratique romaine de la Pâque dominicale est ancienne, mais que sa formalisation en décret pontifical sous Pie I n'est attestée par aucune source du IIᵉ siècle. En tout état de cause, l'ancienneté de la Pâque dominicale à Rome ne prouve pas l'existence d'un décret formel de Pie I.
Le décret sur les convertis du judaïsme
Le Liber Pontificalis attribue également à Pie I la prescription suivante : « Hic constituit hereticum venientem ex Iudaeorum herese suscipi et baptizari » — c'est-à-dire que l'hérétique venant de l'hérésie des Juifs doit être reçu et baptisé.[75] Le sens exact de cette formule reste débattu. La Catholic Encyclopedia souligne sobrement que « son sens précis demeure obscur ».[76]
Plusieurs hypothèses interprétatives ont été proposées :
- Il pourrait s'agir d'une décision concernant les judéo-chrétiens ou les convertis venant des mouvements ébionites (judaïsants qui niaient la divinité du Christ).
- Il pourrait s'agir de la question, déjà débattue au IIᵉ siècle, de savoir si les convertis du judaïsme doivent recevoir un baptême chrétien ou si leur antérieure circoncision et leur foi juive suffisent.
- Il pourrait s'agir, dans une formulation plus large, de la pratique romaine de réception des hérétiques : au IIIᵉ siècle, Rome les reçoit par l'imposition des mains sans nouveau baptême — c'est la position du pape Étienne I, citée par Cyprien (Ep. 73, 1 : « manus illis imponatur in pænitentiam », qu'on leur impose les mains pour la pénitence), contre Cyprien de Carthage qui, lui, rebaptise.[77]
Quelle que soit l'interprétation retenue, le décret tel qu'il est formulé par le Liber Pontificalis est tardif, et sa transmission par voie de tradition romaine ne peut être tenue pour un acte juridique authentique de Pie I. Ce que l'historien peut affirmer, c'est que sous Pie I, l'Église de Rome reçoit déjà des convertis venus du judaïsme et des hérésies ; mais ni un décret formel de Pie I ni une pratique romaine du rebaptême ne sont attestés — au IIIᵉ siècle, l'usage romain connu est l'imposition des mains sans nouveau baptême. La formulation décrétale appartient à une époque postérieure.
Les fondations attribuées : Pudens et Praxède
La tradition romaine, particulièrement à partir du IVᵉ siècle, attribue à Pie I la dédicace d'un lieu de culte dans la maison du sénateur Pudens : les thermes de Novatus, sur le Vicus Patricius, transformés en église — le futur titulus Pudentis, sous l'actuelle basilique Sainte-Pudentienne, dont la grande salle est une salle de thermes du IIᵉ siècle succédant à une maison antérieure.[78] Le doublet d'un titulus Praxedis dédié à Praxède est un ajout postérieur de la légende (fixé au XIᵉ siècle).
L'existence de ces églises comme édifices date du IVᵉ siècle, selon la formule de Kirsch (CE 1911) : elles « came into existence in the fourth century, although it is not impossible that they replaced Christian houses, in which the faithful of Rome assembled for Divine service before the time of Constantine ».[79] Les édifices conservés ont été élevés à partir du pontificat de saint Sirice (384-399) et embellis par les papes suivants. La tradition d'une fondation par Pie I est donc une mémoire transmise mais non vérifiable : possible continuité avec des maisons chrétiennes antérieures, sans preuve d'une fondation par Pie I.
Les lettres apocryphes à Justus de Vienne
La tradition médiévale a fait circuler quatre lettres attribuées à Pie I, dont deux adressées à Justus, évêque de Vienne en Gaule (les deux autres étant adressées l'une à tous les fidèles, l'autre aux Italiens). Seules les deux premières relèvent des fausses décrétales pseudo-isidoriennes du IXᵉ siècle (Jaffé, Regesta, n° †43-†44, avec renvoi à Hinschius) ; les deux lettres à Justus de Vienne sont apocryphes d'une autre origine. Ni Kirsch — qui déclare simplement les deux lettres à Justus « not authentic », en renvoyant à Jaffé — ni l'article du Dictionary of Christian Biography — qui dit les deux premières « universally rejected as spurious » et celles à Justus sans « real claims to authenticity », sans parler de pseudo-Isidore — ne rattachent l'ensemble des quatre au pseudo-Isidore.[80][81] Aucune décrétale authentique de Pie I n'est conservée, et il est même probable qu'aucune n'ait jamais existé sous cette forme — l'écriture pontificale décrétale n'apparaît véritablement, comme genre littéraire structuré, qu'à partir du IVᵉ siècle.
Mort, sépulture et culte
La date du 11 juillet 154 ou 155
Le Liber Pontificalis fixe le jour du décès et de la sépulture de Pie I aux 5 ides de juillet, c'est-à-dire au 11 juillet.[82] L'année exacte n'est pas certaine : 154 selon la chronologie la plus couramment retenue par la critique moderne, 155 selon d'autres calculs. Le pontificat aurait duré environ 14-15 ans, et la mort serait survenue dans les dernières années du règne d'Antonin le Pieux.
La sépulture au Vatican : tradition non vérifiée
La même notice ajoute que Pie fut enseveli « près du corps de saint Pierre, au Vatican » (iuxta corpus beati Petri, in Vaticano).[83] Cette mention, transmise par le Liber Pontificalis, est conforme à l'usage qui consistait à enterrer les évêques de Rome dans la nécropole vaticane. La formulation la plus exacte est donc : la tradition romaine ancienne situe sa sépulture au Vatican, sans autre précision vérifiable dans les sources.
La fête liturgique et son évolution
La fête de saint Pie I a été célébrée le 11 juillet dans le calendrier romain tridentin, conformément à la tradition transmise par le Liber Pontificalis. Il y était commémoré comme pape et comme martyr. Cette double qualification a été progressivement révisée :
- Calendrier de 1955 (sous Pie XII) : simple commémoration.
- Calendrier romain général de 1960 : commémoration.
- Réforme liturgique de 1969 (motu proprio Mysterii Paschalis du pape Paul VI) : Pie I est retiré du calendrier romain général.[84] La fête peut désormais être célébrée localement.
Le Martyrologe romain édition 2004 mentionne saint Pie I de manière sobre, sans le qualifier de martyr, en soulignant simplement son rôle de pasteur et sa fraternité avec Hermas, l'auteur du Pasteur.[85]
La question du martyre
Une tradition postérieure qualifie Pie I de martyr, sans qu'aucune source ancienne — ni Irénée, ni Eusèbe, ni le Catalogue Libérien, ni même le Liber Pontificalis dans sa première version — ne fasse explicitement état d'un martyre.[86] Le contexte historique du règne pacifique d'Antonin le Pieux rend l'hypothèse improbable ; la réforme liturgique de 1969 a tiré les conséquences de cette absence de fondement documentaire.
Cette correction n'est en rien un affaiblissement de la sainteté de Pie I. L'Église honore comme saints des pasteurs qui n'ont pas versé leur sang, mais qui ont gardé la foi, transmis la tradition apostolique et défendu la doctrine contre les hérésies de leur temps. Le titre de confesseur de la foi — qui désigne d'abord celui qui a confessé le Christ dans la persécution en subissant prison, torture, exil ou mines sans en mourir, sens étendu au IVᵉ siècle aux témoins éminents de la foi (CE, art. « Confessor ») — peut s'entendre ici au sens large : un pape sous le pontificat duquel l'Église de Rome a rejeté Marcion, tenu ferme face à la gnose valentinienne et gardé la succession apostolique pendant près de quinze ans.
Objections et réponses
« On ne sait presque rien de lui : pourquoi un article ? »
Parce que les trois points solides que les sources permettent d'établir — fraternité avec Hermas attestée par le Fragment de Muratori, rupture avec Marcion attestée par Tertullien, place dans la succession romaine attestée par Irénée — suffisent à faire de Pie I l'un des papes les mieux documentés du IIᵉ siècle, à côté de saint Clément I (auteur de la Première Lettre aux Corinthiens) et de saint Victor I (acteur de la controverse pascale). La biographie est mince ; le contexte ecclésial est, lui, très riche.
« Le décret pascal et les autres décrets sont-ils authentiques ? »
Non, au sens où le Liber Pontificalis les formule. Ces décrets reflètent plutôt des usages romains stabilisés à une époque postérieure, que la tradition tardive a voulu enraciner dans le IIᵉ siècle. La pratique de la Pâque dominicale est ancienne à Rome, mais sa formalisation décrétale n'est pas démontrée pour le pontificat de Pie I. La position rigoureuse consiste à distinguer la pratique liturgique romaine ancienne (probable) de l'attribution d'un décret formel à Pie I (non démontrée).
« La fraternité avec Hermas est-elle certaine ? »
Elle est attestée par la source la plus proche et la plus précise dont nous disposions : le Fragment de Muratori, vers 170-200, soit moins de cinquante ans après la mort de Pie I, et confirmée par le Catalogue Libérien (compilé en 354 sur la base de matériaux antérieurs).[87][88] Elle est tenue pour probablement authentique par Lipsius, par Westcott (cité par Wace) et par Kirsch (CE 1911).[89][90] La seule prudence consiste à observer que le Pasteur d'Hermas lui-même ne mentionne pas explicitement Pie I, ce qui peut s'expliquer par la rédaction en plusieurs strates de l'œuvre — certaines parties remontant peut-être à l'époque de Clément I (vers 90-100).
« Pie I a-t-il vraiment excommunié Marcion personnellement ? »
Le fait de l'exclusion par l'Église de Rome vers 144 est attesté par Tertullien.[91][92] Le rôle personnel et nominatif de Pie I dans cette exclusion n'est attesté par aucune source ancienne connue : Épiphane (Panarion 42, 1-2) fait juger Marcion par les presbytres après la mort d'Hygin sans nommer Pie, et seule la critique moderne (Kirsch, CE 1911) rattache explicitement l'exclusion à Pie I.[93][94] La position historique la plus juste consiste à affirmer que la rupture s'est produite sous son pontificat, et que sa fonction épiscopale ou presbytérale principale dans l'Église romaine en faisait nécessairement la figure éminente — sans pouvoir préciser s'il a agi de manière strictement monarchique ou en concertation collégiale. Cette nuance n'enlève rien à la portée de l'événement : c'est à Rome, sous Pie I, que le marcionisme a été rejeté.
« Son origine d'Aquilée est-elle certaine ? »
Non. Cette indication, ainsi que le nom de son père Rufinus, n'apparaît dans aucune source du IIᵉ ou IIIᵉ siècle ; elle est transmise pour la première fois par le Liber Pontificalis, au VIᵉ siècle. La Catholic Encyclopedia y voit probablement une conjecture du compilateur plutôt qu'une mémoire documentée.[95] La position prudente consiste à mentionner cette tradition tardive, sans en faire un élément assuré.
« Pie I est-il vraiment mort martyr ? »
Aucune source ancienne ne l'affirme. Le règne pacifique d'Antonin le Pieux rend l'hypothèse improbable, même si des exécutions ponctuelles de chrétiens à Rome sous ce règne sont attestées (Justin, Seconde Apologie 2). La réforme liturgique de 1969 ne retient pas ce titre de martyr.[96] Cette correction n'enlève rien à la sainteté de Pie I : l'Église honore aussi des pasteurs qui n'ont pas versé leur sang.
« Pourquoi parle-t-on encore d'un pape si effacé ? »
Parce que le rôle structurel de Pie I dans la mémoire ecclésiale dépasse largement les détails biographiques que les sources permettent de reconstituer. Le pontificat de Pie I appartient au moment où l'Église de Rome prend conscience de sa fonction doctrinale dans la chrétienté entière : ce que Rome dit, ce que Rome reçoit, ce que Rome exclut, devient la norme. Cette conscience pétrinienne, qui s'épanouira sous Victor I, Calixte I, Damase I et Léon le Grand, plonge ses racines dans l'expérience concrète des années 140-155, sous Pie I.
Mémoire spirituelle et signification ecclésiale
Le combat pour l'unité des deux Testaments
Le rejet de Marcion par l'Église de Rome sous Pie I n'est pas un détail d'histoire ancienne. Il est, dans son enjeu doctrinal de fond, exactement le combat que l'Église catholique mène encore aujourd'hui contre toutes les tentations de couper l'Évangile de ses racines vétérotestamentaires : les marcionismes modernes, qu'ils prennent la forme d'un antisémitisme religieux, d'un mépris de l'Ancien Testament au profit d'un Nouveau idéalisé, ou d'un dualisme spirituel séparant un Dieu de l'amour d'un Dieu de la Loi, sont des avatars de la même hérésie. Le Magistère contemporain n'a cessé de réaffirmer l'unité du Dieu créateur et rédempteur, et la valeur permanente de la Loi et des prophètes comme préparation et accomplissement dans le Christ : le concile Vatican II (Dei Verbum, §§ 14-16, 18 novembre 1965 ; Nostra Aetate, § 4, 28 octobre 1965) et le Catéchisme de l'Église catholique (§§ 121-123 : les livres de l'Ancien Testament « conservent une valeur permanente, car l'Ancienne Alliance n'a jamais été révoquée », § 121).[97][98][99]
Le pontificat de Pie I est, dans cette histoire, le premier sous lequel l'Église de Rome ait posé un acte concret pour préserver cette unité — après le cas de Cerdon, traité sous Hygin sans fondation concurrente. L'exclusion de Marcion prononcée alors à Rome n'est pas une mesure disciplinaire mineure : c'est une décision théologique fondatrice, dont toute la doctrine catholique sur le canon biblique, sur la continuité des deux Testaments et sur la cohérence de l'œuvre divine, est l'héritière.
Le sens d'une fraternité visible avec Hermas
Le fait qu'un évêque de Rome ait eu un frère dont le livre fut lu dans toute la chrétienté ancienne dit quelque chose de la structure spirituelle de l'Église primitive. Ce n'était pas une élite cléricale séparée d'une masse de fidèles passifs ; c'était une communauté où la grâce charismatique (les visions d'Hermas) et l'autorité doctrinale (le ministère de Pie) coexistaient dans la même famille, dans la même ville, sans concurrence et sans confusion. L'évêque ne réduit pas le prophète au silence ; le prophète ne contourne pas l'évêque. Cette articulation — déjà enseignée par saint Paul (1 Co 12, antérieur d'un siècle à Pie I) et reprise par Vatican II (Lumen Gentium 12) — était déjà vécue à Rome sous Pie I.
« Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps. Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l'Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d'enseigner ; […] » — Saint Paul, 1 Corinthiens 12, 27-28, traduction liturgique AELF citée mot à mot[100]
Le second repentir : la miséricorde romaine
Le Pasteur d'Hermas, écrit sous le pontificat de Pie I, propose la première formulation explicite du second repentir après le baptême. Cette doctrine modère le rigorisme des premiers siècles, qui considérait la grâce baptismale comme essentiellement unique et difficilement renouvelable en cas de chute grave. Pie I et sa communauté ont reçu cet enseignement comme un don : la miséricorde divine n'est pas épuisée par le premier sacrement, et le chrétien qui retombe peut encore se relever. Cette position romaine est celle que l'Église tiendra ensuite contre les rigorismes de Tertullien montaniste, de Novatien — prêtre romain, antipape à Rome en 251 — et plus tard des donatistes. Elle prépare directement la pénitence canonique des IIIᵉ et IVᵉ siècles, et finalement le sacrement de la pénitence tel que l'Église catholique le pratique encore aujourd'hui.
Un maillon discret de la succession apostolique
Comme Hygin avant lui, comme Anicet après lui, Pie I est l'un de ces papes que la mémoire collective célèbre peu et que la prière liturgique n'invoque presque plus dans la forme ordinaire actuelle. Et pourtant, sans lui — sans la sobriété de son nom dans la liste d'Irénée, sans la fermeté de son Église contre Marcion, sans la fraternité humble avec Hermas — la transmission apostolique romaine aurait un trou. La sainteté ecclésiale n'est pas seulement faite de figures éclatantes ; elle est aussi faite de pasteurs qui tiennent ferme un poste exposé, transmettent ce qu'ils ont reçu et veillent à ne rien laisser perdre.
Saint Pie I représente cette fidélité ordinaire qui constitue la trame profonde de la vie de l'Église. Quand le visible est rare, l'invisible peut être considérable. Sa fête, même retirée du calendrier général, demeure une invitation à reconnaître que le don de Dieu passe aussi par les pasteurs modestes, et que la chaîne pétrinienne ne tient pas seulement par ses grands maillons.
Pour aller plus loin
- Pape saint Pierre — fondement apostolique de l'Église de Rome et premier de la chaîne pétrinienne.
- Pape saint Clément I — pape de la Première Lettre aux Corinthiens, peut-être mentionné dans le Pasteur d'Hermas.
- Pape saint Télesphore — prédécesseur d'Hygin, signalé comme martyr par Irénée.
- Pape saint Hygin — prédécesseur immédiat de Pie I, pape de l'arrivée romaine de Cerdon et Valentin.
- Pape saint Anicet — successeur immédiat, pape de la rencontre avec saint Polycarpe sur la date de Pâques.
- Pape saint Victor I — pape de la grande controverse pascale et de l'affirmation décisive de la primauté romaine.
- Les hérésies des premiers siècles — cadre doctrinal de la gnose, de Marcion et des controverses primitives.
- L'ancienne basilique Saint-Pierre — site de la sépulture vaticane des premiers papes.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle « Pius I » : 10ᵉ pape de l'Église catholique (« 10th Pope of the Catholic Church »), début de pontificat 142 ou 146, fin 157 ou 161, naissance à Aquilée (donnée traditionnelle). Page officielle : vatican.va (consultée le 4 octobre 2026).
1 3Johann Peter Kirsch, « Pope St. Pius I », The Catholic Encyclopedia, vol. 12, New York, Robert Appleton Company, 1911 ; texte sur New Advent. La notice discute la chronologie incertaine (140-155), l'origine d'Aquilée, la fraternité avec Hermas, la crise marcionite, Valentin et Cerdon à Rome, les attributions tardives du Liber Pontificalis, l'absence de fondement documentaire pour le martyre, et le caractère apocryphe des lettres à Justus de Vienne.
2 6 10 12 16 23 28 30 34 38 46 62 73 76 79 80 86 90 94 95Fragment de Muratori, vers 170-200. Manuscrit Codex Muratorianus, Bibliothèque Ambrosienne de Milan, Cod. J 101 sup., copie du VIIIᵉ siècle d'un original perdu. Référence : Geoffrey M. Hahneman, The Muratorian Fragment and the Development of the Canon, Oxford, Clarendon Press, 1992 — monographie (qui propose une datation au IVᵉ siècle, contre la datation majoritaire vers 170-200 retenue dans l'article), non une édition critique. Lignes 73-80, latin : « Pastorem vero nuperrime temporibus nostris in urbe Roma Hermas conscripsit, sedente cathedra urbis Romae ecclesiae Pio episcopo fratre eius […] neque inter apostolos in finem temporum potest » ; trad. anglaise : « while bishop Pius, his brother, was occupying the [episcopal] chair […] for it is after [their] time ». Texte et commentaire : Bible Researcher.
4 31 32 42 87Tertullien, Adversus Marcionem, I, 19, vers 207-212. Tertullien rapporte l'intervalle de 115 ans et demi que les marcionites eux-mêmes placent entre le Christ et Marcion (« This length of time do they posit between Christ and Marcion ») et déclare s'être abstenu d'enquêter sur l'année exacte (« I have forborne to inquire ») ; la date de 144 est une déduction moderne (CE, art. « Marcionites » : « His final breach with the Roman Church occurred in the autumn of 144, for the Marcionites counted 115 years and 6 months… »). Texte critique : éd. René Braun, Sources Chrétiennes 365, Paris, Le Cerf, 1990. Traduction anglaise : Ernest Evans, Tertullian Adversus Marcionem, Oxford, Clarendon Press, 1972, sur Tertullian.org.
5 13 57 92Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3, vers 180. Texte critique : Adversus haereses, éd. Adelin Rousseau et Louis Doutreleau, Sources Chrétiennes 211, Paris, Le Cerf, 1974. Traduction anglaise : Ante-Nicene Fathers, vol. 1, disponible sur New Advent. Irénée énumère la succession romaine : Lin, Anaclet, Clément, Évariste, Alexandre, Sixte, Télesphore (« glorieusement martyrisé »), Hygin, Pie, Anicet, Soter, Éleuthère.
7 9 24 43 63Saint Justin Martyr, Première Apologie, 26, vers 153-155. Mention de Marcion du Pont, alors vivant, enseignant à ses disciples à croire en un autre dieu plus grand que le Créateur — « avec l'aide des démons » (« And he, by the aid of the devils, has caused many of every nation to speak blasphemies… », trad. anglaise ANF, Roberts-Donaldson) ; passage également cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, IV, 11, 9. Texte critique grec : éd. Charles Munier, Sources Chrétiennes 507, Paris, Le Cerf, 2006. Traduction anglaise sur New Advent.
8 19 51Liber Pontificalis, notice XI « PIVS », dans Le Liber Pontificalis. Texte, introduction et commentaire, éd. Louis Duchesne, vol. 1, Paris, Ernest Thorin, 1886-1892, p. 132-134 ; et dans The Book of the Popes (Liber Pontificalis), trad. Louise Ropes Loomis, Columbia University Press, 1916, p. 14-15 : origine d'Aquilée, père Rufinus, durée du pontificat (19 ans 4 mois 3 jours), décret pascal transmis par Hermas, décret sur les convertis de l'hérésie juive, ordinations de décembre, sépulture au Vatican près de Pierre le 11 juillet. Chiffres des ordinations vérifiés ligne à ligne sur le texte Duchesne (notice XI PIUS) : « Hic fecit ordinationes V per mens. Decemb., presbiteros XVIIII diac. XXI episcopos per diversa loca XII », soit cinq ordinations en décembre : 19 prêtres, 21 diacres, 12 évêques ; Loomis traduit de même : « 5 ordinations… 19 priests, 21 deacons, bishops 12 in number » (avec la variante manuscrite « 21 days | 3 days » pour le nombre de jours du pontificat).
11 22 29 72 75 78 82 83Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 4, 3, vers 180. Cerdon venu à Rome sous Hygin, Marcion son successeur doctrinal qui « fleurit sous Anicet » (« Marcion, then, succeeding him, flourished under Anicetus, who held the tenth place of the episcopate », trad. anglaise ANF) — donnée que la citation d'Eusèbe (Histoire ecclésiastique, IV, 11, 1) ne reprend pas. Texte sur New Advent.
14 17 49Tertullien, De praescriptione haereticorum, 30, vers 200 (passage cité dans l'article en paraphrase, non en citation littérale). Mention de Marcion exclu de l'Église romaine après avoir apporté 200 000 sesterces qui lui furent rendus ; latin : « Marcion quidem cum ducentis sestertiis quae ecclesiae intulerat, nouissime in perpetuum discidium relegati… ». Le latin porte littéralement « deux cents sesterces » (ducentis sestertiis, avec l'ellipse de milibus), généralement compris comme deux cents milliers de sesterces (200 000). Texte critique : éd. R. F. Refoulé, Sources Chrétiennes 46, Paris, Le Cerf, 1957. Traduction anglaise sur New Advent.
15 53 58 59 60 91Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 2, vers 180. Notice sur Marcion, successeur doctrinal de Cerdon, sur sa mutilation de l'Évangile selon Luc et des lettres pauliniennes, et sur sa doctrine des deux dieux opposés. Texte sur New Advent.
18 21 54 55 56Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 1, vers 180. Notice sur Cerdon, sa doctrine des deux dieux, son arrivée à Rome sous Hygin, ses retours répétés dans l'Église et son exclusion finale. Texte sur New Advent.
20 66 67Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 1, vers 180. Principe méthodologique de la succession apostolique publique opposée aux doctrines secrètes des gnostiques. Texte sur New Advent.
25Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 11, début du IVᵉ siècle. Notice sur Valentin venu à Rome sous Hygin, fleurissant sous Pie et y demeurant jusqu'à Anicet ; sur Cerdon entré dans l'Église au temps d'Hygin ; sur Marcion qui succéda à Cerdon. Texte critique : éd. Gustave Bardy, Sources Chrétiennes 31, Paris, Le Cerf, 1952. Traduction anglaise sur New Advent.
26 68 71Catalogue Libérien (Catalogus Liberianus), partie du Chronographe de 354, compilé à Rome en 354 sur la base de matériaux antérieurs. Notice sur Pie : 20 ans, 4 mois et 21 jours de pontificat, sous Antonin le Pieux, du consulat de Clarus et Severus jusqu'à celui des deux Augustes. L'identification consulaire (Clarus et Severus = 146 ; les deux Augustes = 161) est celle de l'édition MGH (Chronica Minora I, 1892, p. 73-76, années entre crochets), reprise par Louise R. Loomis, The Book of the Popes, 1916, p. 14-15, n. : « until the year when the two Augusti were consuls (a.d. 161) ». Texte sur Tertullian.org.
27 88Hermas, Le Pasteur, Vision I, 1, vers 90-150. Présentation autobiographique d'Hermas comme ancien esclave d'une certaine Rhoda. Texte critique : éd. Robert Joly, Sources Chrétiennes 53, Paris, Le Cerf, 1958, p. 75-77. Traduction anglaise sur New Advent.
33Hermas, Le Pasteur, Vision II, 4, 3, vers 90-150. Ordre du texte : deux livres à écrire, l'un pour Clément (villes extérieures), l'autre pour Grapté (veuves et orphelins), et la lecture à Rome par Hermas lui-même en fin de passage seulement (« But you will read the words in this city, along with the presbyters who preside over the Church », trad. anglaise ANF, Roberts-Donaldson). Texte critique : Sources Chrétiennes 53, p. 99-101. Traduction anglaise sur New Advent.
35Hermas, Le Pasteur, Mandement IV, 3, vers 90-150. Doctrine du second repentir : après le baptême, le chrétien dispose encore d'une unique pénitence pour les fautes graves. Texte critique : Sources Chrétiennes 53, p. 155-159. Traduction anglaise sur New Advent.
36Sur le statut canonique du Pasteur d'Hermas : citation comme Écriture par Irénée (Contre les hérésies IV, 20, 2), par Clément d'Alexandrie (Stromates I, II, IV, VI), par Origène. Inclusion dans le Codex Sinaiticus (London, British Library, Add. 43725, IVᵉ siècle), à la suite du Nouveau Testament. Exclusion finale du canon, attestée pour la première fois par le Fragment de Muratori. Synthèse : Bruce M. Metzger, The Canon of the New Testament. Its Origin, Development, and Significance, Oxford, Clarendon Press, 1987, p. 63-67 et 191-201.
37Saint Justin Martyr, Seconde Apologie, 2, vers 153-155. Le préfet Urbicus fait exécuter Ptolémée, puis Lucius qui proteste contre ce jugement, puis un troisième chrétien (« And still a third having come forward, was condemned to be punished », trad. anglaise ANF). Traduction anglaise sur New Advent.
39Paul VI, motu proprio Mysterii paschalis, 14 février 1969, promulguant le calendrier romain général réformé, d'où Pie I est retiré. Texte sur vatican.va. Voir aussi Annibale Bugnini, La réforme de la liturgie (1948-1975), Paris, Desclée de Brouwer (DDB), 2015. (Le commentaire officiel Calendarium Romanum, 1969, motive ce retrait : page et texte exact restant à établir.)
40 84 96Peter Lampe, From Paul to Valentinus: Christians at Rome in the First Two Centuries, Minneapolis, Fortress Press, 2003 (traduction de Die stadtrömischen Christen in den ersten beiden Jahrhunderten, Tübingen, Mohr Siebeck, 1989). Thèse centrale : avant la fin du IIᵉ siècle, l'Église de Rome est organisée en tituli dispersés et gouvernée par un collège presbytéral collégial, l'épiscopat monarchique au sens strict ne se cristallisant qu'à partir de Victor I (189-199). Pie I est ainsi présenté comme primus inter pares plutôt que comme évêque monarchique.
41 44 47 64Henry Wace et William Coleman Piercy (éd.), A Dictionary of Christian Biography and Literature to the End of the Sixth Century, Londres, John Murray, 1911, entrée « Pius I., bp. of Rome » ; texte sur Wikisource. L'article rapporte que Marcion arriva à Rome après la mort d'Hygin (Épiphane, Haer. xlii, 1) et comparut devant les presbytres, sans mention de l'évêque ni de Pie (« after the death of Hyginus, with no mention of Pius having succeeded ») ; il attribue à Lipsius la thèse de Pie « premier évêque au sens strict » (« Bischof im engeren Sinn ») et la conteste ; il tient la fraternité Hermas-Pie pour établie avec Lipsius, et cite Westcott (Canon of N. T.) qui l'accepte ; sur les quatre lettres, il dit les deux premières « universally rejected as spurious » et celles à Justus sans « real claims to authenticity », sans parler de pseudo-Isidore.
45 48 52 61 81 89 93Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 16, début du IVᵉ siècle. Récit du martyre de Justin à Rome sous le préfet Junius Rusticus, sous Marc-Aurèle (vers 165). Traduction anglaise sur New Advent.
50Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 11, 8-10 : atteste un écrit de Justin contre Marcion (« He wrote also a work against Marcion, in which he states that the latter was alive at the time he wrote »), cite le passage de la Première Apologie 26 sur Marcion alors vivant, puis l'annonce par Justin d'un écrit contre toutes les hérésies parues ; œuvre aujourd'hui perdue. Texte critique : éd. Gustave Bardy, Sources Chrétiennes 31, Paris, Le Cerf, 1952 ; pour l'Apologie : Sources Chrétiennes 507 (Munier). Traduction anglaise sur New Advent.
65Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 11, vers 180. Exposé des doctrines valentiniennes : éons, Plérôme, dyade primordiale, chute de Sophia, production du Démiurge. Texte sur New Advent.
69Tertullien, Adversus Valentinianos, 4, vers 207. Notice sur Valentin, qui brigua un épiscopat et rompit après avoir vu la dignité attribuée à un autre au titre de sa confession (« Valentinus had expected to become a bishop […] Being indignant, however, that another obtained the dignity by reason of a claim which confessorship had given him, he broke with the church of the true faith », trad. ANF) : Tertullien ne nomme pas Rome, et ne parle pas de défiance doctrinale. Texte critique : éd. Jean-Claude Fredouille, Sources Chrétiennes 280, Paris, Le Cerf, 1980. Traduction anglaise sur New Advent.
70Saint Irénée de Lyon, lettre à Victor de Rome, citée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 24, 16-17. Récit de la rencontre entre Anicet et Polycarpe à Rome (vers 155-160) sur la date de Pâques : maintien des usages respectifs sans rupture de communion. Texte sur New Advent.
74Saint Cyprien de Carthage, Lettre 73, 1 (à Jubaïen), vers 255, citant la lettre du pape Étienne I : si quelqu'un vient à l'Église depuis une hérésie, « qu'on n'innove rien au-delà de ce qui a été transmis, à savoir qu'on lui impose les mains pour la pénitence » (« let nothing be innovated […] to wit, that hands be imposed on him for repentance », trad. anglaise ANF) — soit la réception sans nouveau baptême, contre la position rebaptisante de Cyprien lui-même. Traduction anglaise sur New Advent.
77Martyrologe romain, édition typique de 2004 (Martyrologium Romanum ex decreto Sacrosancti Œcumenici Concilii Vaticani II instauratum auctoritate Joannis Pauli PP. II promulgatum, editio altera, Vatican, 2004). Notice du 11 juillet : commémoration de saint Pie I, pape, frère d'Hermas auteur du Pasteur, sans qualification de martyr.
85Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine, 18 novembre 1965, §§ 14-16 : l'économie de l'Ancien Testament, ordonnée à préparer l'avènement du Christ, garde une valeur permanente pour les chrétiens.
97Concile Vatican II, déclaration Nostra Aetate sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, 28 octobre 1965, § 4 : le lien spirituel qui unit le peuple du Nouveau Testament à la descendance d'Abraham.
98Catéchisme de l'Église catholique, §§ 121-123 : l'Ancien Testament est une partie inamissible de l'Écriture ; ses livres « conservent une valeur permanente, car l'Ancienne Alliance n'a jamais été révoquée » (§ 121).
99Saint Paul, 1 Corinthiens 12, 27-28, sur le corps du Christ et les ministères. Traduction liturgique de l'AELF, citée mot à mot ; texte disponible sur AELF. (L'AELF ne publie pas la TOB : la référence antérieure à la TOB 2010 avec adresse AELF était erronée.)
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