Pape Saint Clément I

Saint Clément I, quatrième pape selon la liste officielle du Saint-Siège, auteur de la Lettre aux Corinthiens, témoin majeur de la succession apostolique et de l'autorité romaine primitive.

Ignispedia

Pape saint Clément I, ou Clément de Rome, est l'un des plus grands témoins de l'Église immédiatement postérieure aux apôtres. Son importance tient à un fait unique : il est le premier évêque de Rome dont nous possédions un écrit chrétien substantiel et authentique, la Lettre aux Corinthiens — généralement appelée 1 Clément — envoyée par l'Église de Rome à l'Église de Corinthe à la fin du Ier siècle.[1][2]

La liste officielle du Saint-Siège le place comme quatrième pape : Pierre, Lin, Anaclet — aussi appelé Clet, une seule et même personne inscrite au n° 3 — puis Clément, avec un pontificat que la liste officielle date de vers 92 à vers 99 — dates traditionnelles et approximatives, car les chronologies des premiers papes restent conventionnelles.[3][4] Saint Irénée, vers 180, donne le même ordre général et ajoute un renseignement décisif : sous Clément, une dissension importante éclate à Corinthe, et l'Église de Rome envoie une lettre « très puissante » pour rétablir la paix et rappeler la tradition reçue des apôtres.[5]

Clément est donc plus qu'un nom dans une liste. Il est le témoin d'une Église romaine qui, alors que l'apôtre Jean vit peut-être encore en Asie[6], intervient à distance dans une crise disciplinaire d'une autre Église apostolique. Cet épisode ne contient pas encore le vocabulaire dogmatique de Vatican I, mais il manifeste déjà une réalité catholique profonde : la foi apostolique est gardée dans une communion visible, et Rome y exerce très tôt un rôle de référence.[7][8]

« Si quelques-uns désobéissent aux paroles que Dieu leur a dites par notre intermédiaire, qu'ils sachent qu'ils s'engagent dans une faute et un danger non légers. » — 1 Clément, 59, 1[9]

Pourquoi Clément compte-t-il autant ?

Un pape au seuil de l'âge apostolique

Clément appartient à cette génération que l'on appelle les Pères apostoliques : des auteurs chrétiens assez proches des apôtres pour avoir reçu leur mémoire, mais déjà chargés de gouverner l'Église après leur départ. La Catholic Encyclopedia le résume avec justesse : Clément est le premier successeur de Pierre « dont quelque chose de défini soit connu » et le premier des Pères apostoliques.[10]

Cette place oblige à une double prudence. D'un côté, il ne faut pas transformer Clément en pape médiéval avant l'heure : il n'a ni curie, ni chancellerie pontificale, ni appareil diplomatique. De l'autre, il serait faux de réduire sa lettre à une simple exhortation fraternelle sans autorité. Le ton de 1 Clément n'est pas celui d'un conseil privé ; c'est l'Église de Rome qui parle, envoie des délégués, demande une réponse rapide et avertit sérieusement ceux qui refuseraient la correction.[11][12]

Le premier grand document romain après les apôtres

La Lettre aux Corinthiens est précieuse parce qu'elle montre l'Église romaine en acte. Elle ne traite pas d'une spéculation abstraite, mais d'une crise concrète : à Corinthe, quelques jeunes ou ambitieux ont renversé des presbytres établis, bien que ceux-ci aient exercé leur ministère d'une manière honorable.[13] Rome répond en rappelant l'Écriture, l'ordre voulu par Dieu, la paix ecclésiale et la succession des ministres.

Le document est aussi un témoin liturgique. Les chapitres 59-61 contiennent une grande prière solennelle, d'une ampleur presque eucharistique, où l'Église demande à Dieu de sauver les humbles, de relever les faibles, de gouverner les nations et de donner la concorde.[14][15] Chez Clément, gouvernement et prière ne se séparent jamais : l'autorité corrige parce qu'elle aime la paix du Corps.

Les sources anciennes

Tableau des témoins principaux

SourceDate approximativeCe qu'elle apporteDegré de solidité
1 Clémentvers 95-96 : fin de Domitien ou tout début de Nerva (datation débattue)[16]Texte authentique envoyé de Rome à Corinthe ; crise des presbytres ; appel à l'ordreSource primaire majeure
Irénée, Contre les hérésies III, 3vers 180Succession Pierre-Paul, Lin, Anaclet, Clément ; lettre romaine aux Corinthiens[17]Témoignage patristique central
Eusèbe, Histoire ecclésiastique IIIdébut IVe siècleClément comme troisième évêque romain après les apôtres ; réception de sa lettre[18]Synthèse ancienne fondée sur traditions antérieures
Jérôme, De viris illustribus 15392Clément quatrième évêque après Pierre, avec mention d'une variante latine[19]Témoin utile des traditions concurrentes
Liber PontificalisVIe siècle dans sa forme ancienneNotices sur notaires, ordinations, martyre, sépulture en Grèce[20]Tradition tardive, à filtrer
Saint-Siègeliste officielle actuelle (fiche « Clement » vérifiée)Clément, quatrième pape, pontificat vers 92 – vers 99 (dates traditionnelles approximatives)[21] ; naissance indiquée à Rome (tradition, non état civil certifié)[22]Repère catholique officiel

Irénée : Clément dans la chaîne romaine

Saint Irénée écrit contre les gnostiques, qui prétendent posséder des traditions secrètes. Sa méthode est catholique au sens le plus fort : il oppose aux doctrines cachées la succession publique des Églises apostoliques, surtout celle de Rome, fondée et organisée par Pierre et Paul.[23]

Dans cette liste, Clément apparaît après Lin et Anaclet. Irénée précise qu'il avait vu les apôtres et qu'il avait encore leur prédication dans les oreilles, puis il mentionne la crise de Corinthe et la lettre envoyée par Rome.[24]

« En ce temps de Clément, une dissension assez grave étant survenue parmi les frères de Corinthe, l'Église de Rome adressa aux Corinthiens une lettre très énergique, les exhortant à la paix. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3[25]

Cette phrase est capitale. Irénée ne présente pas la lettre comme l'initiative privée d'un chrétien lettré, mais comme l'acte de l'Église de Rome. Le sujet est disciplinaire et ecclésial ; la réponse est romaine, publique et reçue comme un témoignage de tradition apostolique.

Eusèbe : la lettre « reconnue par tous »

Eusèbe de Césarée confirme au IVe siècle la célébrité de 1 Clément. Il affirme que Clément a écrit, au nom de l'Église de Rome, à l'Église de Corinthe, et que cette lettre était « reconnue par tous ».[26] Il note aussi la proximité de style et de pensée entre 1 Clément et l'épître aux Hébreux, au point que certains anciens attribuaient à Clément un rôle dans la traduction ou la forme grecque de cette épître.[27]

Cette remarque n'implique pas que Clément soit l'auteur d'Hébreux. Elle montre surtout que son grec, sa culture scripturaire et sa théologie du Christ grand prêtre étaient assez remarquables pour que les anciens aient rapproché les deux textes.[28]

Jérôme : une tradition déjà discutée

Saint Jérôme, dans De viris illustribus, écrit que Clément est le quatrième évêque de Rome après Pierre « si toutefois le second fut Lin et le troisième Anaclet », tout en reconnaissant que la plupart des Latins tenaient Clément pour le second après l'apôtre.[29] Cette nuance ne détruit pas la succession : elle montre que les listes anciennes pouvaient varier sur le rang exact de Clément, surtout parce que sa lettre l'a rendu beaucoup plus célèbre que Lin et Anaclet.

La tradition catholique actuelle retient l'ordre Pierre, Lin, Anaclet/Clet, Clément. L'important n'est pas de gommer les variantes, mais de les comprendre : l'Église primitive n'a pas inventé tardivement Clément ; elle a très tôt reconnu en lui un témoin romain de premier plan. Il n'y a du reste aucune contradiction entre « troisième après les apôtres » et « quatrième pape » : les anciens — Irénée écrit que Clément reçoit l'épiscopat « au troisième rang à partir des apôtres » — ne comptent pas Pierre, l'apôtre-fondateur, parmi les évêques successeurs, tandis que la liste officielle le compte comme premier pape.[30]

Le contexte : Rome, Corinthe et la génération suivante

Rome après Néron : fin de Domitien ou début de Nerva

La lettre de Clément est généralement datée de vers 95-96, à la fin du règne de Domitien (81-96) ou au tout début de celui de Nerva (96-98) : Chapman, après Lightfoot, résume le débat entre une rédaction « vers la dernière année de Domitien » (Harnack) et une rédaction « juste après sa mort en 96 » (Funk).[31] Le texte commence en expliquant que l'Église de Rome a tardé à répondre à cause de « calamités et revers soudains » qui l'ont frappée.[32] Beaucoup d'historiens y voient une allusion aux troubles de la fin du règne de Domitien, sans que le texte nomme explicitement l'empereur.

Rome porte encore la mémoire du martyre de Pierre et Paul. 1 Clément évoque d'ailleurs ces deux apôtres comme exemples de patience dans la persécution : Pierre a subi de nombreuses épreuves avant d'aller au lieu de gloire ; Paul a parcouru l'Orient et l'Occident avant de rendre témoignage devant les autorités.[33] Cette mémoire n'est pas décorative. Elle fonde l'autorité morale d'une Église qui a été marquée par le sang des deux grandes colonnes apostoliques.

« Par jalousie et envie, les plus grandes et les plus justes colonnes furent persécutées et combattirent jusqu'à la mort. » — 1 Clément, 5, à propos de Pierre et Paul[34]

Corinthe : une crise d'autorité, pas une querelle secondaire

Corinthe n'est pas une Église inconnue. Saint Paul lui a adressé deux lettres canoniques, précisément parce qu'elle était exposée aux divisions, aux rivalités, aux désordres liturgiques et aux confusions morales.[35] Une génération plus tard, la crise n'est plus exactement la même, mais le fond demeure : une partie de la communauté renverse des presbytres régulièrement établis.

Clément ne traite pas la situation comme une simple différence de sensibilité. Il parle de jalousie, de sédition, d'orgueil, de rupture de l'ordre. Son diagnostic est spirituel avant d'être administratif : l'Église est blessée quand des hommes cherchent la première place au lieu de recevoir humblement le ministère confié par Dieu.[36][37]

Une lettre envoyée avec des délégués

La fin de 1 Clément mentionne trois envoyés romains : Claudius Ephebus, Valerius Bito et Fortunatus.[38] Ce détail est très concret. Rome ne se contente pas d'envoyer un texte ; elle envoie des porteurs, attend un retour, et veut apprendre rapidement que la paix a été restaurée.

Cette structure ressemble déjà à une intervention ecclésiale organisée. Elle n'est pas encore la procédure canonique développée des siècles plus tard, mais elle manifeste une communion réelle entre Églises, où l'une peut appeler l'autre à rentrer dans l'ordre apostolique.

Ce que 1 Clément enseigne

L'ordre ecclésial vient de Dieu

Le thème central de 1 Clément est l'ordre. Clément contemple l'ordre de la création, des astres, des saisons, de l'armée, du corps humain et du culte biblique pour montrer que Dieu n'est pas l'auteur de la confusion.[39][40] Cette argumentation peut surprendre un lecteur moderne, mais elle est très biblique : la paix de l'Église n'est pas un compromis sociologique, elle participe à l'ordre voulu par le Créateur.

La conséquence est nette : les ministères ne sont pas à manipuler selon les humeurs d'un groupe. Ils s'inscrivent dans une transmission.

« Les apôtres reçurent pour nous l'Évangile du Seigneur Jésus-Christ ; Jésus-Christ fut envoyé par Dieu. Le Christ vient donc de Dieu, et les apôtres du Christ. » — 1 Clément, 42, 1-2[41]

Succession des ministres

Les chapitres 42 et 44 sont parmi les textes les plus importants du Ier siècle pour l'histoire du ministère chrétien. Clément affirme que les apôtres, après avoir prêché, ont établi leurs premiers convertis éprouvés comme évêques et diacres pour les croyants ; il ajoute qu'ils ont prévu qu'après leur mort, d'autres hommes approuvés leur succéderaient.[42][43]

« Nos apôtres savaient aussi, par notre Seigneur Jésus-Christ, qu'il y aurait des contestations au sujet de la fonction épiscopale. Pour cette raison, ayant reçu une parfaite prescience, ils établirent ceux dont nous avons parlé, puis ils donnèrent une règle pour que, lorsqu'ils s'endormiraient, d'autres hommes éprouvés leur succèdent dans leur ministère. » — 1 Clément, 44, 1-2[44]

Ce passage ne contient pas encore tous les développements terminologiques ultérieurs entre évêque et presbytre, mais il contient déjà l'essentiel : le ministère est apostolique, public, stable, transmissible, et il ne doit pas être renversé par ambition.

L'humilité comme remède à la crise

Clément ne résout pas la crise par un simple rappel juridique. Il la traite par une médecine spirituelle : humilité, repentir, obéissance, charité. Il multiplie les exemples bibliques : Abel, Abraham, Lot, Rahab, Moïse, David, les prophètes, le Christ lui-même.[45][46]

Le sommet est christologique. Clément cite longuement Isaïe 53 et présente le Christ doux et humilié comme modèle de l'Église blessée par l'orgueil.[47] Pour lui, la paix ecclésiale n'est pas une technique de gouvernance : elle est imitation du Christ qui ne s'est pas exalté lui-même.

« Le sceptre de la majesté de Dieu, le Seigneur Jésus-Christ, n'est pas venu dans l'éclat de l'orgueil ou de l'arrogance, quoiqu'il l'eût pu, mais dans l'humilité. » — 1 Clément, 16[48]

Prière liturgique et vision catholique du monde

La grande prière des chapitres 59-61 est l'un des plus beaux textes de prière chrétienne ancienne hors du Nouveau Testament. Clément y invoque Dieu comme Créateur, gardien des esprits, secours des faibles, sauveur des désespérés, maître des nations et source de l'ordre.[49]

La prière inclut même les gouvernants : l'Église demande à Dieu de leur donner santé, paix, concorde et stabilité, afin qu'ils exercent sans obstacle l'autorité reçue.[50] C'est un témoin très ancien de la prière chrétienne pour le pouvoir civil, conforme à 1 Timothée 2, 1-2, sans culte impérial ni soumission idolâtre.

Clément et l'autorité de Rome

Une intervention avant le langage technique de la primauté

Il faut lire 1 Clément avec précision. Le texte ne dit pas : « Le pape, en vertu de sa juridiction suprême, ordonne... » Ce vocabulaire viendra beaucoup plus tard. Mais le fait historique est fort : Rome intervient dans l'Église de Corinthe, et cette intervention est suffisamment importante pour être conservée, lue publiquement et citée par Irénée comme témoin de la tradition apostolique.[51][52]

La continuité catholique se comprend ainsi : les formes juridiques se développent, mais le germe est déjà là. Une Église locale particulière, Rome, parle avec un poids qui dépasse ses frontières parce qu'elle garde la mémoire de Pierre et Paul et parce qu'elle est reconnue comme repère de la tradition apostolique.[53]

Le ton de la lettre

Le ton de 1 Clément est pastoral, mais ferme. Rome demande aux coupables de se soumettre aux presbytres, de plier les genoux du cœur, de recevoir la correction et de ne pas s'obstiner.[54] La lettre avertit aussi que ceux qui désobéissent aux paroles transmises par Rome s'exposent à un danger grave.[55]

Ce ton ne s'explique pas bien si Rome n'était qu'un observateur extérieur. Il s'explique très bien si l'Église primitive reconnaît déjà à Rome une autorité morale et apostolique spéciale.

La réception ancienne

Eusèbe affirme que la lettre de Clément a été « reconnue par tous » et signale sa lecture dans certaines Églises.[56] Jérôme dit également qu'elle était publiquement lue en plusieurs lieux.[57] On voit donc un document romain qui dépasse son occasion première : né d'une crise corinthienne, il devient une pièce de lecture ecclésiale pour d'autres communautés.

Traditions sur sa vie et son martyre

Origine, identification paulinienne et prudence

Jérôme identifie Clément avec le collaborateur de Paul mentionné en Philippiens 4, 3 : « Clément et mes autres compagnons de travail, dont les noms sont dans le livre de vie ».[58][59] La tradition a souvent retenu cette identification.

Elle est possible, mais elle doit être présentée avec prudence. Le nom Clemens est romain et relativement courant. Le verset prouve l'existence d'un collaborateur paulinien nommé Clément ; il ne démontre pas, à lui seul, qu'il s'agit du futur évêque de Rome. La proximité chronologique, la mémoire ancienne et le contexte romain rendent l'identification respectable, mais non absolument certaine.[60]

Le Liber Pontificalis

Le Liber Pontificalis attribue à Clément plusieurs actes : il aurait organisé sept districts confiés à des notaires pour recueillir les actes des martyrs, composé deux lettres dites catholiques, reçu la charge de l'Église par disposition de Pierre, ordonné dix prêtres, deux diacres et quinze évêques, puis subi le martyre en troisième année de Trajan et été enterré en Grèce.[61]

La valeur de cette notice est inégale. L'organisation des sept districts est plus probablement l'œuvre de saint Fabien au IIIe siècle, comme le note Louise Ropes Loomis dans son édition anglaise du Liber Pontificalis.[62] Les deux lettres dites catholiques renvoient aussi à des attributions anciennes dont seule 1 Clément est aujourd'hui reconnue authentique.[63]

Il faut donc garder la tradition sans la durcir : Clément est vénéré comme pape et martyr ; les détails narratifs de son exil, de l'ancre et de la mer Noire appartiennent à un dossier hagiographique tardif.

La basilique Saint-Clément de Rome

La mémoire romaine de Clément est très ancienne. Jérôme écrit déjà qu'une église construite à Rome garde la mémoire de son nom.[64] La basilique Saint-Clément actuelle superpose plusieurs niveaux : une basilique médiévale, une basilique paléochrétienne plus ancienne, puis des structures romaines antiques. La Catholic Encyclopedia signale que l'église ancienne était mentionnée par des inscriptions liées aux papes Damase et Sirice, à la fin du IVe siècle.[65]

Le site officiel de la basilique rappelle que l'on y vénère « les deux martyrs célébrés, Clément de Rome et Ignace d'Antioche ».[66]

Doctrine et spiritualité

Une Église biblique

1 Clément est saturée d'Écriture. Clément cite ou évoque la Genèse, l'Exode, les Psaumes, Isaïe, Job, Proverbes, les Évangiles, saint Paul et la lettre aux Hébreux.[67] Il ne raisonne pas comme un moraliste détaché de la Révélation ; il lit la crise de Corinthe à travers toute l'histoire du salut.

Cette méthode est un modèle pour l'Église : les crises institutionnelles ne se guérissent pas seulement par des procédures, mais par un retour humble à la Parole de Dieu.

Foi, œuvres et justification

Clément affirme que nous ne sommes pas justifiés par nous-mêmes, ni par notre sagesse, ni par nos œuvres accomplies dans la sainteté du cœur, mais par la foi par laquelle Dieu justifie tous les hommes depuis le commencement.[68] Certains lecteurs protestants ont voulu y voir une anticipation de la sola fide au sens luthérien.

Le contexte ne permet pas cette réduction. Dans la même lettre, Clément insiste constamment sur l'obéissance, la pénitence, la paix, les œuvres de charité et la nécessité de pratiquer les commandements. La Catholic Encyclopedia note même que Clément parle fortement de la justification par les œuvres, précisément parce qu'il refuse de séparer la foi vivante de la conversion concrète.[69]

La formule catholique est simple : chez Clément, la foi sauve parce qu'elle nous unit au Christ et nous fait entrer dans l'obéissance humble, non parce qu'elle dispenserait de la charité.

Le Christ grand prêtre

Clément aime appeler Jésus le grand prêtre et le gardien de nos âmes.[70] Cette théologie rejoint l'épître aux Hébreux : le Christ est celui par qui l'Église prie le Père, reçoit le pardon, garde la paix et accède à la gloire.

« Par lui, nous fixons notre regard vers les hauteurs des cieux ; par lui, nous contemplons comme dans un miroir le visage sans tache et très élevé de Dieu. » — 1 Clément, 36[71]

La spiritualité de Clément n'est donc pas seulement disciplinaire. Elle est profondément contemplative : l'ordre ecclésial découle du regard tourné vers le Christ.

Objections et réponses

« Clément n'était peut-être pas le vrai successeur direct de Pierre »

C'est exact si l'on entend « successeur direct » au sens strict : la tradition la plus solide place Lin et Anaclet avant Clément. Jérôme signale que beaucoup de Latins tenaient Clément pour deuxième après Pierre, mais il connaît aussi l'ordre Lin-Anaclet-Clément.[72]

La conclusion catholique ne dépend pas d'une simplification. Que Clément soit deuxième ou quatrième dans certaines listes anciennes, il appartient incontestablement à la première succession romaine et il est le premier pape dont un écrit authentique substantiel nous soit parvenu.

« 1 Clément ne prouve pas la papauté »

Il ne prouve pas la papauté dans sa forme canonique médiévale ou moderne, et il ne faut pas lui faire dire cela. Mais il prouve beaucoup : Rome intervient dans une crise corinthienne ; elle le fait au nom d'un ordre apostolique ; elle avertit ceux qui désobéissent ; la lettre est conservée comme un document majeur ; Irénée l'intègre à son argument sur la succession romaine.[73][74]

La bonne lecture est organique. 1 Clément ne donne pas le chêne pleinement développé ; il donne une racine ancienne et vivante.

« La légende du martyre avec l'ancre est-elle historique ? »

Le martyre de Clément est liturgiquement reçu : il est honoré comme pape et martyr, et sa fête est le 23 novembre (mémoire facultative dans le Calendrier romain général).[75] Les récits détaillés d'exil en Crimée, de pierre d'ancre et de tombeau marin sont beaucoup plus tardifs. Le Liber Pontificalis dit qu'il est mort martyr et enterré en Grèce, mais ses notes critiques signalent l'identification progressive avec une légende de noyade dans la mer Noire.[76]

Il faut donc distinguer la vénération sûre et les détails hagiographiques. Cette distinction protège la piété : elle permet d'honorer saint Clément sans transformer chaque élément tardif en certitude historique.

Ce que saint Clément enseigne aujourd'hui

Saint Clément enseigne la paix catholique. Non pas une paix faible, qui laisse tout faire, mais une paix ordonnée : recevoir le ministère, refuser la jalousie, écouter la correction, honorer les anciens, revenir à l'Écriture, prier pour les gouvernants, contempler le Christ grand prêtre.

Il enseigne aussi que l'Église n'est pas une association qui se réinvente à chaque génération. Dès la fin du Ier siècle, elle connaît la transmission apostolique, les ministres établis, la correction fraternelle entre Églises, la mémoire de Pierre et Paul, la prière liturgique, la discipline et la charité.

Enfin, Clément montre que l'autorité catholique est faite pour restaurer la communion. La lettre de Rome ne cherche pas à humilier Corinthe ; elle veut ramener des frères à la paix. Le vrai gouvernement ecclésial ne consiste pas à écraser, mais à remettre chaque chose dans l'ordre du Christ.

« Vous nous procurerez joie et allégresse si vous obéissez à ce que nous avons écrit par l'Esprit Saint, et si vous arrachez l'injuste colère de votre jalousie. » — 1 Clément, 63, 2[77]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. John Chapman, « Pope St. Clement I », The Catholic Encyclopedia, vol. 4, New York, Robert Appleton Company, 1908 ; texte sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/04012c.htm. L'article le présente comme le premier successeur de Pierre dont quelque chose de défini soit connu, premier des Pères apostoliques, fêté le 23 novembre, auteur d'une lettre authentique aux Corinthiens.

    1 10 60 75
  2. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 38, 1, citation littérale (trad. ANF, New Advent, page vérifiée : https://www.newadvent.org/fathers/250103.htm) : « Clément, dans son épître reconnue par tous (which is accepted by all), qu'il écrivit au nom de l'Église de Rome à l'Église de Corinthe ». Eusèbe distingue ensuite cette lettre authentique des écrits pseudo-clémentins (III, 38, 4-5). La lecture publique de la lettre dans de nombreuses Églises est attestée dès III, 16 (« publicly used in a great many churches both in former times and in our own »).

    2 26 51 56
  3. Saint-Siège, liste officielle des pontifes (tableau : nom, début, fin, naissance — page vérifiée le 4 octobre 2026 : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father.html), entrée n° 3 : « Anacletus or Cletus — 80 — 92 — Rome » (une seule personne sous deux noms) ; entrée n° 4 : « Clement — 92 — 99 — Rome ». Dates traditionnelles approximatives : les chronologies des premiers papes sont conventionnelles (la même liste donne des variantes en « or » pour les voisins, ex. Évariste « 99 or 96 »).

    3 21
  4. Saint-Siège, fiche officielle « Clement » (page vérifiée le 4 octobre 2026 : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/clemente.html) : « 4th Pope of the Catholic Church — Beginning Pontificate 92 — End Pontificate 99 — Birth Rome ». Le Liber Pontificalis le présente lui aussi comme Romain de naissance (formule traditionnelle natione Romanus), ce qui est une indication traditionnelle et non un état civil certifié ; voir trad. Loomis : « Clement, by nationality a Roman ».

    4 22
  5. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3, vers 180. Texte anglais ANF vérifié (New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/0103303.htm) : « the Church in Rome dispatched a most powerful letter to the Corinthians, exhorting them to peace » — d'où « lettre très énergique ». Irénée donne la succession Lin-Anaclet-Clément.

    5 17 24 25 30 52 73
  6. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 18, 1, sur Jean sous Domitien (texte ANF vérifié : https://www.newadvent.org/fathers/250103.htm) : « l'apôtre et évangéliste Jean, qui était encore vivant » (who was still alive), est condamné à demeurer dans l'île de Patmos à cause de son témoignage à la parole divine.

    6
  7. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 2, sur l'Église de Rome fondée et organisée par Pierre et Paul, et sur sa « prééminente autorité » (potiorem principalitatem). Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/0103303.htm.

    7 23 53
  8. Saint Jérôme, De viris illustribus, 15, « Pope Clement », 392. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/2708.htm. Jérôme appelle Clément quatrième évêque après Pierre si Lin et Anaclet sont placés avant lui, mentionne la variante latine, la lecture publique de sa lettre et l'église romaine dédiée à sa mémoire.

    8 19 29 57 59 64 72
  9. Clément de Rome, Première lettre aux Corinthiens, 59, 1. Texte anglais ANF vérifié mot à mot (New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm) : « If, however, any shall disobey the words spoken by Him through us, let them know that they will involve themselves in transgression and serious danger ». La traduction française donnée ici est une traduction provisoire de travail depuis cet anglais ; édition critique de référence : A. Jaubert (éd. et trad.), Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, Sources Chrétiennes 167, Paris, Cerf, 1971.

    9 55 74
  10. 1 Clément, 63, 2. Texte anglais ANF vérifié mot à mot (New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm) : « Joy and gladness will you afford us, if you become obedient to the words written by us and through the Holy Spirit root out the lawless wrath of your jealousy ». La traduction française donnée ici est une traduction provisoire de travail depuis cet anglais ; édition critique de référence : A. Jaubert (éd. et trad.), Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, Sources Chrétiennes 167, Paris, Cerf, 1971.

    11 77
  11. 1 Clément, 65, mention des envoyés Claudius Ephebus, Valerius Bito et Fortunatus, et demande d'un retour rapide sur la paix restaurée. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm.

    12 38
  12. 1 Clément, 44, 1-6, sur la prévision apostolique de contestations autour de l'épiscopat et la succession d'hommes éprouvés dans le ministère. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm.

    13 43 44
  13. 1 Clément, 59-61, grande prière de l'Église de Rome pour les élus, les faibles, les gouvernants et la concorde. Texte anglais ANF vérifié (New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm) ; toute traduction française de ces chapitres donnée ici est une traduction provisoire de travail ; édition critique de référence : A. Jaubert (éd. et trad.), Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, Sources Chrétiennes 167, Paris, Cerf, 1971.

    14 49
  14. John Chapman, « Pope St. Clement I », Catholic Encyclopedia, section sur la prière des chapitres 59-61 ; Chapman signale son caractère liturgique et la comparaison avec le style des anciennes anaphores.

    15
  15. John Chapman, « Pope St. Clement I », The Catholic Encyclopedia (texte vérifié : https://www.newadvent.org/cathen/04012c.htm) : « it was written about the last year of Domitian (Harnack) or immediately after his death in 96 (Funk) » — soit la fin de Domitien (81-96), soit le tout début de Nerva (96-98).

    16 31
  16. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 15-16 (texte ANF vérifié : https://www.newadvent.org/fathers/250103.htm). III, 15, « Clement, the Third Bishop of Rome » : Clément succède à Anaclet et est identifié au collaborateur de Paul (Ph 4, 3, « fellow-worker »). III, 16 : lettre « acknowledged to be genuine », écrite au nom de l'Église de Rome à Corinthe lors d'une sédition, « publicly used in a great many churches ».

    18
  17. Liber Pontificalis, notice « Clement », dans The Book of the Popes (Liber Pontificalis), trad. Louise Ropes Loomis, Columbia University Press, 1916, p. 8-9. PDF Wikimedia Commons : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/23/The_book_of_the_popes_%28Liber_pontificalis%29_I-_%28IA_cu31924006163897%29.pdf.

    20 61 76
  18. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 38, 2-3, sur les rapprochements anciens entre 1 Clément et l'Épître aux Hébreux.

    27
  19. Catholic Encyclopedia, « Pope St. Clement I », section sur les relations stylistiques entre 1 Clément et l'Épître aux Hébreux.

    28
  20. 1 Clément, 1, 1, sur le retard romain causé par des calamités soudaines. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm.

    32
  21. 1 Clément, 5, sur Pierre et Paul comme colonnes apostoliques persécutées par jalousie et envie. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm.

    33 34
  22. 1 Corinthiens et 2 Corinthiens, lettres canoniques de saint Paul à l'Église de Corinthe ; voir notamment 1 Co 1, 10-17 sur les divisions et 1 Co 11-14 sur les désordres communautaires et liturgiques.

    35
  23. 1 Clément, 3, sur la jalousie, l'envie et la sédition qui ont troublé Corinthe.

    36
  24. 1 Clément, 46, sur la nécessité de s'attacher aux innocents et aux justes, et de fuir les divisions.

    37
  25. 1 Clément, 20, contemplation de l'ordre de la création : cieux, jours, nuits, astres, saisons, mer.

    39
  26. 1 Clément, 37, image de l'armée et de l'ordre des rangs comme comparaison morale.

    40
  27. 1 Clément, 42, sur la mission ordonnée : Dieu envoie le Christ, le Christ envoie les apôtres, les apôtres établissent des évêques et diacres.

    41 42
  28. 1 Clément, 10-12, exemples d'Abraham, Lot et Rahab.

    45
  29. 1 Clément, 16, longue méditation sur l'humilité du Christ à partir d'Isaïe 53.

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  30. 1 Clément, 61, prière pour les gouvernants et pour l'exercice paisible de leur autorité.

    50
  31. 1 Clément, 57, appel aux responsables du trouble à se soumettre aux presbytres et à recevoir la correction.

    54
  32. Épître aux Philippiens, 4, 3, mention d'un « Clément » parmi les collaborateurs de Paul dont les noms sont dans le livre de vie.

    58
  33. Louise Ropes Loomis, notes à la notice « Clement » du Liber Pontificalis, p. 9 : l'organisation des sept districts est plus probablement attribuable à saint Fabien ; les lettres pseudo-clémentines sont distinguées de la lettre authentique aux Corinthiens.

    62
  34. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 38, 4-5, distingue la lettre reconnue de Clément des écrits plus tardifs attribués faussement à son nom.

    63
  35. Catholic Encyclopedia, « Pope St. Clement I », section sur la basilique Saint-Clément : mention de l'église ancienne, des inscriptions de Damase et Sirice, des fouilles de 1858 et des niveaux antiques.

    65
  36. Basilique Saint-Clément de Rome, site officiel (page vérifiée : https://basilicasanclemente.com/eng/) : « Here are venerated the two celebrated martyrs, Clement of Rome and Ignatius of Antioch ». (L'ancienne notice liturgique de l'État de la Cité du Vatican citée ici renvoyait une erreur 404 au contrôle du 4 octobre 2026 ; elle a été remplacée par cette source officielle vérifiée.)

    66
  37. Catholic Encyclopedia, « Pope St. Clement I », analyse de la lettre : usage massif de l'Écriture, lien avec Hébreux, caractère hortatoire et liturgique.

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  38. 1 Clément, 32, sur la justification par la foi et non par nous-mêmes, notre sagesse ou nos œuvres accomplies dans la sainteté du cœur.

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  39. Catholic Encyclopedia, « Pope St. Clement I », section doctrinale : Chapman note que Clément parle fortement de la justification par les œuvres tout en confessant la justification par la foi dans son contexte.

    69
  40. Catholic Encyclopedia, « Pope St. Clement I », sur la représentation fréquente du Christ comme grand prêtre dans 1 Clément.

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  41. 1 Clément, 36, contemplation du Christ par qui nous regardons les hauteurs des cieux et le visage de Dieu.

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