Pape saint Soter est un pape du IIe siècle, successeur de saint Anicet et prédécesseur de saint Éleuthère. Le Saint-Siège le présente comme le 12e pape de l'Église catholique, originaire de Fondi, avec un pontificat situé entre 162/168 et 170/177 selon les calculs retenus.[1]
Sa biographie personnelle est presque entièrement inconnue. Pourtant, son pontificat possède un relief rare parmi les premiers papes : Eusèbe de Césarée conserve un fragment de saint Denys de Corinthe qui remercie Rome pour une charité concrète, organisée, envoyée à plusieurs Églises, aux pauvres, aux frères venus de loin et aux chrétiens condamnés aux mines.[2]
Soter apparaît donc comme un pape de la succession apostolique et de la charité ecclésiale. Irénée le nomme dans la chaîne publique des évêques de Rome, entre Anicet et Éleuthère ; Denys de Corinthe le loue pour avoir conservé et accru l'ancien usage romain d'aider les Églises éprouvées.[3][4]
« Depuis le commencement, vous avez en effet coutume de donner toutes sortes de secours à tous les frères ; vous envoyez aux nombreuses Églises, dans chaque ville, des provisions de bouche. » — Saint Denys de Corinthe, lettre aux Romains, conservée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, IV, 23, 10[5]
Pourquoi Soter compte-t-il ?
Un pape discret, mais attesté par deux lignes fortes
Soter ne laisse ni traité conservé, ni décret certain, ni récit de martyre documenté. Son importance tient à deux attestations très sobres. La première est doctrinale : Irénée, vers 180, l'inscrit dans la succession romaine utilisée contre les hérésies gnostiques. La seconde est pastorale : Denys de Corinthe, presque contemporain, remercie l'Église de Rome pour les secours envoyés sous Soter.[6][7]
Ces deux lignes se complètent. Irénée montre que Rome garde la foi reçue des apôtres ; Denys montre que Rome ne garde pas seulement une liste de noms, mais une communion réelle, qui secourt les Églises pauvres et console les chrétiens persécutés.
Le pape de la charité romaine primitive
Le fragment de Denys est un des plus beaux témoignages du IIe siècle sur la charité organisée de l'Église de Rome. Il ne parle pas d'une philanthropie vague. Il décrit des secours envoyés à plusieurs villes, des pauvres soulagés, des condamnés aux mines aidés, des frères accueillis et consolés par des paroles paternelles.[8]
La Catholic Encyclopedia insiste sur ce point : Denys ne présente pas cette charité comme une innovation, mais comme une tradition romaine ancienne que Soter a non seulement gardée, mais augmentée.[9] Cette formule donne à son pontificat une physionomie spirituelle précise : Soter est le pape qui fait de la primauté romaine une paternité visible.
Un maillon dans une génération de grands témoins
Le pontificat de Soter s'insère dans une période particulièrement dense. Eusèbe nomme, autour de ces années, Hégésippe, Denys de Corinthe, Pinytus de Cnossos, Philippe de Gortyne, Méliton de Sardes, Apollinaire de Hiérapolis, Musanus, Modeste et Irénée.[10] Ces auteurs forment une génération qui défend la foi reçue contre les doctrines récentes.
Ce contexte interdit de réduire Soter à un simple nom de catalogue. Il gouverne Rome dans une Église où les hérésies circulent, où les Églises s'écrivent, où les pauvres des communautés lointaines demandent de l'aide, et où la mémoire apostolique devient un argument public contre les doctrines secrètes.
Les sources anciennes
Tableau des témoins principaux
Le dossier de Soter est court, mais il ne part pas de rien. Il faut classer les sources selon leur proximité et leur valeur.
| Source | Date approximative | Ce qu'elle apporte | Degré de solidité |
|---|---|---|---|
| Saint Irénée, Contre les hérésies III, 3, 3 | vers 180 | Place de Soter entre Anicet et Éleuthère dans la succession romaine | Très fort |
| Hégésippe cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique IV, 22 | IIe siècle, conservé au IVe | Confirmation de la succession Anicet → Soter → Éleuthère | Fort |
| Saint Denys de Corinthe cité par Eusèbe, IV, 23 | vers 170 | Charité romaine, secours envoyés, lettre de Soter lue à Corinthe | Source centrale |
| Eusèbe, Histoire ecclésiastique IV-V | début IVe siècle | Chronologie, durée de huit ans, contexte des écrivains et persécutions | Fort mais chronologique |
| Liber Pontificalis | rédaction tardo-antique, forme ancienne VIe siècle | Origine à Fondi, durée, ordinations, sépulture, décret liturgique attribué | Tradition utile, à filtrer |
| Martyrologe romain (2004) | édition contemporaine | Mention au 22 avril et louange de la charité signalée par Denys | Liturgique, non critique |
La méthode est donc claire : Irénée, Hégésippe et Denys fondent l'article. Le Liber Pontificalis sert à connaître la mémoire romaine plus tardive, mais ses détails disciplinaires ne doivent pas être mis au même niveau que les sources du IIe siècle.
Irénée : Soter dans la succession romaine
Dans Contre les hérésies, Irénée ne dresse pas la liste des évêques de Rome par curiosité. Il combat les gnostiques, qui prétendent posséder une tradition secrète, transmise à quelques initiés. Sa réponse est catholique : la vraie tradition est publique, visible, vérifiable dans les Églises apostoliques, spécialement à Rome.[11]
Soter y apparaît très brièvement : après Pie et Anicet, Soter succède à Anicet ; Éleuthère, contemporain d'Irénée, lui succède ensuite.[12] Cette sobriété est précieuse. Elle montre que Soter appartient déjà, au IIe siècle, à une chaîne assez stable pour servir d'argument contre les doctrines nouvelles.
« Par cette succession, la tradition et le dépôt de la vérité que l'Église a reçus des apôtres ont été transmis jusqu'à nous. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3 (texte conservé dans l'antique version latine)[13]
Hégésippe : la même doctrine dans chaque succession
Hégésippe, auteur judéo-chrétien du IIe siècle, voyage jusqu'à Rome. Eusèbe conserve un fragment où il dit avoir rencontré plusieurs évêques et reçu partout la même doctrine. Arrivé à Rome, il demeure jusqu'au temps d'Anicet, dont Éleuthère est alors diacre ; puis il note la succession Anicet, Soter, Éleuthère.[14]
Le détail est important. Hégésippe ne donne pas une théologie abstraite de la primauté ; il témoigne d'un fait ecclésial : dans les Églises visitées et dans la succession romaine, il trouve la doctrine prêchée par la Loi, les Prophètes et le Seigneur.[15]
Soter devient ainsi un repère de continuité. Son nom confirme que la foi romaine ne se fragmente pas entre Anicet et Éleuthère, au moment même où des doctrines privées cherchent à diviser l'unité de l'Église.
Denys de Corinthe : la source qui donne un visage à Soter
La source la plus vivante est la lettre de Denys de Corinthe aux Romains, conservée par Eusèbe. Denys remercie l'Église de Rome pour un envoi de secours et pour une lettre reçue sous l'autorité de Soter.[16]
Il y a trois informations majeures. D'abord, Rome aide des Églises de plusieurs villes, ce qui suppose une charité organisée au-delà de ses frontières locales. Ensuite, cette aide touche des pauvres et des chrétiens condamnés aux mines, donc des personnes très concrètes, frappées par la misère ou par la persécution. Enfin, la lettre de Soter est lue publiquement à Corinthe le dimanche, avec une estime comparable à celle accordée à l'ancienne lettre de Clément.[17]
« Romains, vous gardez les traditions que vous ont laissées vos pères les Romains. Non seulement Soter, votre bienheureux évêque, les maintient ; mais il les développe, en fournissant généreusement tout ce qu'on expédie aux saints. » — Saint Denys de Corinthe, lettre aux Romains, conservée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, IV, 23, 10[18]
Cette phrase donne à Soter sa note propre. Il n'est pas seulement le douzième nom de la liste : il est le pape qui fait grandir une tradition de secours, de consolation et de communion.
Rome et Corinthe : une relation apostolique
Pierre et Paul comme mémoire commune
La relation entre Rome et Corinthe n'est pas accidentelle. Paul fonde et instruit longuement l'Église de Corinthe ; Pierre et Paul meurent à Rome ; Clément, pape de Rome, écrit déjà aux Corinthiens à la fin du Ier siècle pour les exhorter à la paix.[19]
Denys de Corinthe connaît cette mémoire. Dans une autre lettre conservée par Eusèbe, il parle de Pierre et Paul comme de deux apôtres qui ont enseigné à Corinthe et à Rome avant de rendre témoignage en Italie.[20] La lettre de Soter s'inscrit donc dans une relation ancienne : Rome écrit à Corinthe, Corinthe reçoit cette lettre, et les deux Églises se reconnaissent dans une tradition apostolique commune.
De Clément à Soter : deux lettres romaines lues à Corinthe
Denys affirme que la lettre reçue de Rome sous Soter sera lue régulièrement pour l'édification de l'Église de Corinthe, comme l'était déjà la lettre antérieure écrite par le ministère de Clément.[21] Cette indication est capitale pour l'histoire de la réception des écrits ecclésiaux.
Il ne s'agit pas du canon biblique. La lettre de Soter est perdue ; la lettre de Clément n'appartient pas au Nouveau Testament. Mais leur lecture publique montre que certaines Églises conservaient et relisaient des lettres pastorales anciennes pour nourrir la paix, la discipline et la foi.
La comparaison avec Clément est aussi un indice de respect envers l'évêque de Rome. Pour Denys, la parole pastorale de Soter n'est pas une lettre privée sans poids ; elle est une exhortation paternelle que l'Église de Corinthe juge utile de relire.
Le problème de la « Deuxième lettre de Clément »
Certains savants ont tenté d'identifier la lettre perdue de Soter avec le texte connu sous le nom de Deuxième épître de Clément. La Catholic Encyclopedia mentionne cette hypothèse chez Harnack et d'autres, mais la laisse ouverte.[22] Lightfoot, dans son étude des Pères apostoliques, distingue soigneusement les dossiers : le texte appelé Deuxième épître de Clément ressemble plutôt à une homélie chrétienne ancienne, et le témoignage de Denys suppose surtout une lettre romaine reçue à Corinthe sous Soter.[23]
La conclusion la plus prudente est donc simple : la lettre de Soter aux Corinthiens est perdue. Elle a existé, elle fut lue à Corinthe, mais on ne peut pas l'identifier avec certitude à un texte conservé : l'hypothèse d'Hilgenfeld, reprise par Harnack, se heurte au fait que la lettre romaine était écrite au nom de toute l'Église de Rome, tandis que l'homélie parle au singulier.[24]
La charité de Soter
Une aide envoyée aux Églises de nombreuses villes
Denys décrit une charité géographiquement large. Rome envoie des secours à de nombreuses Églises, pas seulement à la communauté de Corinthe.[25] Cela suppose une conscience ecclésiale très forte : les pauvres d'une Église locale ne sont pas étrangers aux autres Églises.
Dans le monde romain du IIe siècle, voyager, transférer de l'argent, identifier des besoins et envoyer des aides sûres n'a rien d'automatique. La charité de Soter demande donc une organisation concrète : collecter, discerner, transmettre, accompagner. Denys loue cette tradition parce qu'elle est visible et durable.
Les pauvres, les étrangers et les condamnés aux mines
Le fragment nomme trois groupes : les pauvres qui demandent de l'aide, les frères venus de loin, et ceux qui sont condamnés aux mines.[26] Les mines romaines sont un lieu de peine extrême : travail forcé, séparation de la communauté, dureté physique, risque de mort. Les chrétiens envoyés là pour leur foi avaient besoin de secours matériels, mais aussi de consolation ecclésiale.
Le Martyrologe romain actuel retient précisément cette mémoire : Soter est loué pour sa charité envers les frères, les pauvres voyageurs, les affligés par la misère et ceux qui subissaient de lourds travaux.[27]
Le 22 avril, le Martyrologe commémore ainsi à Rome saint Soter, pape, en reprenant l'éloge de Denys de Corinthe : une charité insigne envers les frères — étrangers arrivés du dehors dans la misère, épuisés par la pauvreté, ou condamnés aux mines.[28]
Cette mention au Martyrologe ne développe pas une légende. Elle garde le fait le plus sûr et le plus spirituellement fécond de son pontificat : la charité.
Une paternité qui console par des paroles
Denys ne remercie pas seulement Rome pour l'argent envoyé. Il mentionne aussi les paroles de consolation adressées par Soter aux frères qui venaient à lui, comme un père console ses enfants.[29] La charité de Soter n'est donc pas seulement administrative ; elle est pastorale.
Cette nuance compte. Une Église peut envoyer des secours sans vraie paternité ; elle peut aussi parler sans aider. Chez Soter, les deux dimensions sont unies : aide matérielle et consolation spirituelle. La paternité romaine prend la forme de l'aumône et de la parole.
| Aspect de la charité | Ce que Denys signale | Portée ecclésiale |
|---|---|---|
| Secours aux Églises | Aumônes envoyées à plusieurs villes | Communion concrète entre Églises locales |
| Aide aux pauvres | Misère soulagée selon les demandes reçues | Diaconie organisée, non simple émotion |
| Soutien aux condamnés | Frères aux mines secourus | Charité envers les persécutés oubliés |
| Lettre pastorale | Lettre de Soter lue à Corinthe | Autorité romaine reçue comme exhortation |
| Paroles paternelles | Frères consolés comme des enfants | Primauté vécue comme paternité |
Ce tableau résume ce que la source ancienne permet d'affirmer sans broder : Soter a rendu visible une forme primitive de sollicitude romaine envers les Églises.
Le contexte historique du pontificat
Sous Marc Aurèle et Lucius Verus
La chronologie des premiers papes varie selon les listes. Eusèbe place l'accession de Soter dans la huitième année du règne de Verus, après les onze années d'Anicet.[30] Le Saint-Siège donne une fourchette plus large : début 162 ou 168, fin 170 ou 177.[31] La Catholic Encyclopedia propose environ 167-175, tout en signalant la préférence de Harnack pour 166-174.[32]
Il faut donc éviter les dates faussement exactes. Le fait sûr est le milieu du IIe siècle, entre Anicet et Éleuthère, sous les Antonins, dans une Église encore vulnérable devant les dénonciations populaires et les violences locales.
Une persécution qui se rallume dans certaines régions
Au début du livre V, Eusèbe note que Soter meurt après huit ans d'épiscopat, puis il introduit la grande persécution de Lyon et Vienne, qui éclate dans la dix-septième année de Marc Aurèle.[33] Cette persécution ne se déroule pas sous Soter si l'on suit strictement la transition vers Éleuthère, mais elle éclaire le monde dans lequel sa charité aux condamnés aux mines prend sens.
Les chrétiens du IIe siècle ne sont pas encore frappés par une persécution impériale générale et continue. Ils sont pourtant exposés aux émeutes, aux dénonciations, aux procès locaux, aux confiscations et aux peines de travail forcé. Denys de Corinthe parle donc d'une réalité concrète, non d'une image pieuse.
Une génération de controverses doctrinales
Le pontificat de Soter se situe aussi dans la phase où les grands courants hérétiques du IIe siècle se structurent. Marcion a déjà provoqué la réaction de Rome ; Valentin et les gnostiques défendent des systèmes de révélation secrète ; le montanisme naît en Phrygie dans la seconde moitié du siècle et deviendra bientôt un dossier majeur.[34][35][36]
La Catholic Encyclopedia rapporte qu'un auteur du Ve siècle, connu sous le nom de Praedestinatus, attribue à Soter un écrit contre les montanistes, mais elle le présente comme une tradition indirecte et discutée.[37] Il serait imprudent d'en faire un fait assuré. En revanche, le contexte anti-hérétique est indiscutable : Soter vit dans l'époque où les pasteurs des Églises écrivent, réfutent, avertissent et défendent la doctrine apostolique.
Le Liber Pontificalis et les traditions tardives
Origine à Fondi et durée de pontificat
Le Liber Pontificalis présente Soter comme un Campanien, fils de Concordius, originaire de Fondi. Il lui donne neuf ans, six mois et vingt-et-un jours de pontificat, sous Verus, avec des synchronismes consulaires pour 162 et 170.[38]
Ces données rejoignent partiellement la fiche officielle du Saint-Siège, qui retient également Fondi et une fourchette chronologique proche.[39] Mais la durée exacte varie entre les listes : Eusèbe parle de huit ans ; le Liber Pontificalis donne neuf ans et plus ; les synthèses modernes proposent des fourchettes.
Le décret sur les linges d'autel
La notice du Liber Pontificalis attribue à Soter une règle selon laquelle aucun moine ne devrait toucher le linge consacré de l'autel ni offrir l'encens dans l'Église.[40] La note de Loomis signale que plusieurs manuscrits lisent plutôt « aucune moniale » et rapproche ce passage d'une règle analogue attribuée plus tard à Boniface I.[41]
Cette incertitude appelle la prudence. La notice témoigne d'une mémoire disciplinaire romaine, mais elle ne suffit pas à prouver un décret personnel de Soter au IIe siècle. L'article doit donc parler d'une attribution tardive, non d'un acte historiquement certain.
Sépulture, martyre et fête liturgique
Le Liber Pontificalis dit que Soter fut enterré près du corps de saint Pierre ou au cimetière de Calixte sur la voie Appienne, selon les variantes de la notice.[42] Cette contradiction interne suffit à montrer que la tradition sépulcrale n'est pas entièrement sûre.
La question du martyre est également délicate. Certaines traditions anciennes et médiévales joignent Soter à la série des papes martyrs ; le Martyrologe romain actuel, lui, le commémore comme pape et met surtout en avant sa charité, sans fonder l'entrée sur un récit de martyre.[43] La formulation la plus juste est donc : Soter est vénéré comme saint pape ; son éventuel martyre n'est pas attesté par un récit primitif solide.
| Donnée traditionnelle | Source | Degré de certitude | Formulation prudente |
|---|---|---|---|
| Origine à Fondi | Saint-Siège ; Liber Pontificalis | Tradition officielle stable | Soter est présenté comme originaire de Fondi |
| Pontificat d'environ huit ans | Eusèbe ; Catholic Encyclopedia | Solide en ordre de grandeur | Milieu du IIe siècle, entre Anicet et Éleuthère |
| Lettre et secours à Corinthe | Denys de Corinthe conservé par Eusèbe | Très solide | Fait majeur du pontificat |
| Décret sur les linges d'autel | Liber Pontificalis | Fragile comme décret personnel | Tradition disciplinaire tardive |
| Sépulture | Liber Pontificalis | Incertain par variantes | Mémoire romaine non décisive |
| Martyre | traditions anciennes diverses | Non documenté par récit primitif | Saint pape, martyre non établi historiquement |
Objections et réponses
« Si l'on sait si peu de Soter, pourquoi publier un article ? »
Parce que le peu que l'on sait touche des points fondamentaux : succession apostolique, charité de Rome, lecture publique d'une lettre romaine à Corinthe, secours aux chrétiens persécutés. Un article sérieux sur Soter ne doit pas inventer une biographie ; il doit expliquer pourquoi un fragment de Denys de Corinthe vaut plus que dix anecdotes tardives.
« La charité romaine prouve-t-elle déjà une primauté ? »
Elle ne prouve pas à elle seule toute la doctrine de la primauté telle qu'elle sera définie plus tard. Mais elle manifeste déjà une conscience romaine qui dépasse le cadre local. Rome n'aide pas seulement ses pauvres ; elle envoie des secours à d'autres Églises, et sa lettre pastorale est lue à Corinthe avec respect.[44]
La doctrine catholique ne tire donc pas tout de ce seul passage. Elle l'insère dans un faisceau : fondation par Pierre et Paul, lettre de Clément aux Corinthiens, succession romaine chez Irénée, témoignage d'Hégésippe, et charité de Soter.
« La lettre de Soter est-elle la Deuxième épître de Clément ? »
On ne peut pas l'affirmer. L'hypothèse a été proposée, notamment dans la discussion savante autour de Harnack, mais le texte appelé Deuxième épître de Clément est généralement étudié comme une ancienne homélie chrétienne, non comme une lettre sûrement écrite par Soter.[45]
Le point certain est plus modeste et plus solide : Soter envoya une lettre aux Corinthiens ; Denys affirme qu'elle fut lue le dimanche et conservée comme un texte d'exhortation.
« Soter a-t-il combattu le montanisme ? »
La tradition existe, mais elle est fragile. La Catholic Encyclopedia rapporte l'affirmation du Praedestinatus, auteur du Ve siècle, selon laquelle Soter aurait écrit contre les montanistes ; elle la rapproche de données sur Tertullien et Apollonius, mais sans en faire une certitude.[46]
Il faut donc distinguer le contexte et le fait. Le contexte anti-hérétique est réel ; un écrit anti-montaniste de Soter reste non conservé et non démontré.
Mémoire spirituelle
Le pape qui rend Rome maternelle et paternelle
Soter enseigne que la succession apostolique ne se réduit pas à une continuité juridique. Elle doit porter du fruit en charité. Irénée montre la chaîne visible des évêques ; Denys montre la main ouverte de Rome. L'un sans l'autre donnerait une image incomplète de l'Église.
« Celui qui a deux vêtements, qu'il partage avec celui qui n'en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu'il fasse de même ! » — Luc 3, 11[47]
Le pontificat de Soter illustre exactement cette logique évangélique. L'Église de Rome ne conserve pas seulement le souvenir de Pierre et Paul ; elle secourt les frères qui souffrent, même lorsqu'ils sont loin.
Une charité qui ne remplace pas la doctrine
La charité de Soter n'est pas un christianisme réduit à l'aide sociale. Elle s'inscrit dans la même période où Irénée, Hégésippe et les autres auteurs défendent la foi apostolique contre les doctrines privées.[48] La charité romaine est catholique parce qu'elle vient d'une foi reçue et transmise.
Inversement, la doctrine sans charité deviendrait un catalogue sec. Soter rappelle que la vraie tradition produit des œuvres : lettres qui consolent, aumônes qui arrivent, prisonniers qui ne sont pas oubliés, Églises pauvres qui respirent.
Une leçon pour les Églises riches
Le témoignage de Denys a une portée durable. Les Églises qui ont davantage ne peuvent pas vivre comme si les Églises pauvres étaient étrangères. Les chrétiens persécutés, exilés, emprisonnés ou condamnés aux travaux forcés appartiennent à la même communion.
Soter donne donc une règle très simple : la catholicité se vérifie aussi dans les secours envoyés. Une Église vraiment apostolique ne dit pas seulement : « nous avons reçu la foi » ; elle dit aussi, par ses actes : « vos pauvres sont nos frères ».
Pour aller plus loin
- Pape saint Anicet — prédécesseur de Soter, témoin de la paix pascale avec saint Polycarpe.
- Pape saint Éleuthère — successeur de Soter et contemporain d'Irénée.
- Pape saint Clément I — auteur de la lettre romaine aux Corinthiens.
- Pape saint Pierre — fondement apostolique de l'Église de Rome.
- Saint Irénée de Lyon — témoin majeur de la succession romaine contre les hérésies.
- Les hérésies des premiers siècles — contexte doctrinal de la lutte contre les gnoses et Marcion.
- Marcionisme — hérésie majeure du IIe siècle.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle « Soterus » : 12e pape de l'Église catholique, début du pontificat 162 ou 168, fin 170 ou 177, naissance à Fondi. Page officielle : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/sotero.html.
1 31 39Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 23, 9-10, conservant la lettre de saint Denys de Corinthe aux Romains (§9 : lettre adressée à Soter, alors évêque ; §10 : secours envoyés aux Églises, aux pauvres et aux frères condamnés aux mines ; coutume romaine maintenue et accrue par Soter). Citations françaises de Denys dans cet article : traduction de l'article, contrôlée sur la traduction anglaise d'Arthur Cushman McGiffert (Nicene and Post-Nicene Fathers, série 2, vol. 1), publiée sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250104.htm (« For from the beginning it has been your practice to do good to all the brethren in various ways, and to send contributions to many churches in every city... which your blessed bishop Soter has not only maintained, but also added to »).
2 4 5 7 8 16 18 25 26 29Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3 : liste romaine Lin, Anaclet, Clément, Évariste, Alexandre, Sixte, Télesphore, Hygin, Pie, Anicet, Soter, Éleuthère (le grec est perdu ; texte conservé dans l'antique version latine, cf. éd. Sources Chrétiennes 211). Traduction anglaise dans Ante-Nicene Fathers, vol. 1, publiée sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/0103303.htm.
3 6 12John Chapman, « Caius and Soter, Saints and Popes », The Catholic Encyclopedia, vol. 3, New York, Robert Appleton Company, 1908 ; transcription New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/03144c.htm. La notice donne la fête commune du 22 avril, un pontificat d'environ huit ans, la lettre de Denys de Corinthe, l'hypothèse sur la lettre de Soter et la charité traditionnelle de l'Église romaine.
9 22 32Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 21 : Eusèbe énumère Hégésippe, Denys de Corinthe, Pinytus, Philippe, Apollinaire, Méliton, Musanus, Modeste et Irénée comme écrivains ecclésiastiques de cette génération.
10 48Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 1-2, vers 180 : argument de la tradition apostolique manifestée dans les Églises et spécialement dans l'Église de Rome fondée et organisée par Pierre et Paul. Traduction anglaise dans Ante-Nicene Fathers, vol. 1, publiée sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/0103303.htm.
11 34Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3, dernière phrase du paragraphe (grec perdu ; antique version latine, cf. Sources Chrétiennes 211). Citation française traduite d'après le latin, suivant la traduction de Genoude, Les Pères de l'Église, t. III, Sapia, 1838 : « Par cette succession des évêques, la tradition et le dépôt de la vérité que l'Église a reçus des apôtres ont été transmis jusqu'à nous ».
13Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 22, 1-3, citant Hégésippe : voyage vers Rome, séjour jusqu'à Anicet, succession Anicet → Soter → Éleuthère, et même doctrine reçue dans les Églises visitées. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250104.htm.
14 15Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 23, 11 : Denys indique que la lettre reçue de Rome fut lue le saint jour du Seigneur et qu'elle serait relue pour l'édification de l'Église de Corinthe, comme l'ancienne lettre écrite par le ministère de Clément. Texte grec d'Eusèbe, conforme à l'édition en ligne de la Bibliothek der Kirchenväter (Fribourg) : « τὴν σήμερον οὖν κυριακὴν ἁγίαν ἡμέραν διηγάγομεν, ἐν ἧι ἀνέγνωμεν ὑμῶν τὴν ἐπιστολήν, ἣν ἕξομεν ἀεί ποτε ἀναγινώσκοντες νουθετεῖσθαι, ὡς καὶ τὴν προτέραν ἡμῖν διὰ Κλήμεντος γραφεῖσαν » (https://bkv.unifr.ch/en/works/cpg-3495/compare/the-church-history-of-eusebius/107/kklisiastik-stora) ; traduction anglaise McGiffert sur New Advent (même page que la note précédente).
17 21 44Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 3 : Irénée mentionne la lettre puissante envoyée par l'Église de Rome aux Corinthiens au temps de Clément.
19Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 25, 8, citant Denys de Corinthe sur Pierre et Paul : tous deux enseignèrent à Corinthe et à Rome, puis rendirent témoignage en Italie. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250102.htm.
20J. B. Lightfoot, The Apostolic Fathers, Part I, vol. 2, « The So-Called Second Epistle of S. Clement to the Corinthians », Londres, Macmillan, 1889, p. 196-199 : le texte dit Deuxième épître de Clément est une homélie ancienne, non une lettre ; la théorie d'Hilgenfeld (reprise par Harnack) qui y voyait la lettre de Soter aux Corinthiens mentionnée par Denys est réfutée, car la lettre romaine était écrite au nom de toute l'Église de Rome alors que l'homélie parle au singulier. Texte en ligne : https://www.earlychristianwritings.com/lightfoot/pt1vol2/intro2.html.
23 24 45Martyrologium Romanum, édition typique 2004, 22 avril, entrée « Saint Soter, pape » : « At Rome, Saint Soter, pope, whose egregious charity for his brothers, poor pilgrims and those afflicted by misery or condemned to hard labour, was praised by Saint Dionysius of Corinth » (transcription vérifiée : https://gcatholic.org/saints/data/martyrology2004-4c.htm) ; cf. la traduction du Boston Catholic Journal : « outstanding charity toward the brethren, whether toward miserable strangers arriving from abroad, or toward those worn out by poverty, or those condemned to the mines ». Le libellé latin de l'édition typique n'ayant pu être consulté, le français de cet article est une paraphrase, non une citation du latin. — Statut calendaire : la révision du calendrier général de 1969 (Calendarium Romanum, promulgué par le motu proprio Mysterii Paschalis de Paul VI, 14 février 1969) a retiré la fête commune de Soter et Caïus au 22 avril ; Soter demeure inscrit au Martyrologe, sans titre de martyr (constaté sur la transcription de l'édition typique 2004). Aucune phrase du Calendarium n'est citée ici : la formule anglaise parfois reprise à ce propos n'a pas été retrouvée dans l'ouvrage et n'est donc pas reproduite.
27 28 43Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 19 : Soter succède à Anicet dans la huitième année du règne de Verus ; Anicet avait tenu l'épiscopat onze ans. Traduction Arthur Cushman McGiffert, Nicene and Post-Nicene Fathers, série 2, vol. 1, publiée sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250104.htm.
30Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, introduction, 1 : Soter meurt après huit ans d'épiscopat et Éleuthère lui succède ; Eusèbe introduit ensuite la persécution de Lyon et Vienne sous Marc Aurèle. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250105.htm.
33Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 24-25 : les pasteurs des Églises écrivent contre les hérésies ; Théophile d'Antioche compose un écrit contre Hermogène et un discours contre Marcion ; Philippe de Gortyne, Irénée et Modeste écrivent aussi contre Marcion.
35John Chapman, « Caius and Soter, Saints and Popes », section Sources : mention du Praedestinatus attribuant à Soter un écrit contre les montanistes, et discussion de la tradition en lien avec Tertullien, Apollonius, Harnack et Zahn.
36 37 46Liber Pontificalis, notice « Soter », dans The Book of the Popes (Liber Pontificalis), trad. Louise Ropes Loomis, New York, Columbia University Press, 1916, p. 16-17 : origine à Fondi (ville de Fundi, Campanie, fils de Concordius), durée (9 ans, 6 mois, 21 jours), synchronismes consulaires (162 et 170), ordinations, attribution disciplinaire, sépulture et vacance (21 jours). Texte vérifié sur archive.org : https://archive.org/details/cu31924006163897. (Le texte anglais porte « in the time of Severus », avec la note de Loomis : lire Verus.)
38 40 42Louise Ropes Loomis, note à la notice « Soter », The Book of the Popes, 1916, p. 17 : plusieurs manuscrits lisent « no nun » au lieu de « no monk » ; rapprochement avec un passage de la vie de Boniface I et prudence sur l'origine de la règle.
41Luc 3, 11, traduction liturgique française : réponse de Jean-Baptiste sur le partage des vêtements et de la nourriture.
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