Thomas Cranmer (1489-1556) fut, pendant vingt-trois ans, archevêque de Cantorbéry — le même siège que celui de saint Thomas Becket, martyrisé en 1170 pour avoir défendu les libertés de l'Église contre le pouvoir royal. Cranmer, lui, prit le chemin inverse : il mit toute son intelligence théologique au service d'un roi, Henri VIII, pour rompre l'Angleterre avec Rome, puis devint sous Édouard VI l'architecte principal d'une nouvelle religion d'État, ni tout à fait luthérienne ni tout à fait zwinglienne, qui allait devenir l'anglicanisme.
Sa trajectoire personnelle épouse celle de la Réforme anglaise tout entière : conseiller discret dans l'annulation du mariage d'Henri VIII et de Catherine d'Aragon, artisan de la validation du mariage avec Anne Boleyn, rédacteur des formulaires doctrinaux du règne d'Henri VIII, puis, une fois le vieux roi mort, auteur des deux Book of Common Prayer (1549 et 1552) qui donnèrent à l'Église d'Angleterre sa liturgie durable, et des Quarante-deux articles (1553) qui posèrent les bases doctrinales du protestantisme anglais. Sur l'Eucharistie, il abandonna progressivement toute croyance en une présence corporelle du Christ pour ne plus retenir qu'une présence spirituelle, reçue par la seule foi — position qu'il défendit avec vigueur contre l'évêque catholique Stephen Gardiner.
Le retour au catholicisme sous Marie Iʳᵉ brisa cette trajectoire. Jugé pour trahison puis pour hérésie, Cranmer signa, entre janvier et mars 1556, six rétractations successives renonçant à sa théologie réformée et reconnaissant l'autorité du pape. Mais le matin même de son exécution, le 21 mars 1556, dans l'église Sainte-Marie d'Oxford, il renversa tout : devant l'assemblée venue entendre sa dernière profession de foi catholique, il désavoua publiquement ses rétractations, puis marcha au bûcher où, selon le récit resté célèbre de John Foxe, il tendit d'abord sa main droite dans les flammes — la main qui avait signé ses reniements — en s'écriant : « Cette main indigne ! »[1]
Pour l'Église catholique, Cranmer demeure une figure décisive et tragique : l'homme par qui la rupture doctrinale anglaise a pris sa forme la plus durable, celui dont l'Ordinal de 1550 est directement en cause dans la déclaration de nullité des ordres anglicans par Léon XIII en 1896[2], mais aussi un esprit religieux sincèrement tourmenté, dont le dernier geste — livrer sa main au feu — reste l'un des épisodes les plus saisissants de l'histoire religieuse anglaise du XVIᵉ siècle.
Qui était Thomas Cranmer avant la rupture ?
Une jeunesse à Aslockton et les années de Cambridge
Thomas Cranmer naît le 2 juillet 1489 à Aslockton, dans le Nottinghamshire, second fils d'une famille de petite noblesse rurale[3]. Son père, également prénommé Thomas, lui impose une éducation stricte confiée à « un maître d'école d'une sévérité et d'une cruauté singulières », selon le souvenir que Cranmer en gardera[4]. Sa mère, Agnès Hatfield, l'envoie à quatorze ans étudier à Cambridge.
Au Jesus College, Cranmer passe huit années à l'étude de la philosophie scolastique et de la logique, avant de se tourner vers les humanités classiques et vers Érasme de Rotterdam, dont l'édition critique du Nouveau Testament grec (1516) marque profondément sa génération, comme elle avait marqué Huldrych Zwingli à Bâle. Il obtient le baccalauréat ès arts en 1511-1512 puis la maîtrise en 1515[5].
Premier mariage, veuvage, ordination
Peu après sa maîtrise, Cranmer épouse une jeune femme prénommée Joan — un mariage qui lui fait perdre, selon la règle du collège, sa qualité de fellow (membre associé) de Jesus College. Joan meurt en couches peu de temps après ; Cranmer, veuf, est aussitôt réélu fellow de son collège, ce qui laisse penser qu'il n'avait jamais quitté réellement son statut clérical en germe[6]. Il est ordonné prêtre peu après, poursuit ses études de théologie, est reçu docteur en théologie vers 1526 et devient lecteur de théologie à Jesus College, puis est recruté pour le collège que le cardinal Wolsey fonde à Oxford (le futur Christ Church)[7].
Rien, dans ce parcours d'universitaire studieux et prudent, ne laissait présager le rôle que Cranmer allait bientôt jouer dans la crise matrimoniale la plus retentissante de l'histoire d'Angleterre.
Cranmer et la « grande affaire » du roi Henri VIII
Le stratagème des consultations universitaires (1529)
Depuis 1527, Henri VIII cherche à faire annuler son mariage avec Catherine d'Aragon, dont il n'a pas obtenu d'héritier mâle, pour épouser Anne Boleyn. Rome temporise. À l'été 1529, alors qu'une épidémie de peste a dispersé la cour à Waltham Abbey, Cranmer s'entretient par hasard avec deux agents du roi, Stephen Gardiner et Edward Foxe, du blocage de la procédure romaine[8].
Cranmer suggère une idée simple mais habile : au lieu de s'en remettre à la seule décision pontificale, pourquoi ne pas faire trancher la question — la légitimité biblique du mariage avec la veuve d'un frère — par les plus grandes universités d'Europe ? Le roi, enthousiasmé, le convoque et lui commande un traité en ce sens. Cranmer rédige l'argumentaire, puis parvient à convaincre « six ou sept hommes savants » de Cambridge de soutenir la position royale[9]. Cette stratégie de contournement, qui déplace le débat du terrain canonique vers le terrain académique, vaut à Cranmer d'être remarqué par le roi comme un homme de ressource.
Ambassadeur auprès de Charles Quint et le mariage secret avec Margarete
En janvier 1530, Cranmer accompagne le comte de Wiltshire, père d'Anne Boleyn, comme ambassadeur auprès de l'empereur Charles Quint, jusqu'à Bologne et Rome, où le pape le nomme pénitencier pour l'Angleterre[10]. En 1532, il est envoyé relayer Sir Thomas Eliot à la cour impériale de Ratisbonne, où il mène une diplomatie discrète auprès des princes allemands acquis à la Réforme.
C'est à cette occasion qu'il séjourne six mois à Nuremberg, où il se lie avec le réformateur luthérien Andreas Osiander. En juillet 1532, Osiander célèbre le mariage de Cranmer avec Margarete, la nièce de sa propre épouse[11]. Le geste est en soi un aveu : un prêtre catholique, futur primat d'Angleterre, épouse en secret la parente d'un réformateur luthérien, rompant ainsi intérieurement avec le célibat ecclésiastique avant même la rupture officielle avec Rome. Ses adversaires répandront plus tard la légende selon laquelle Cranmer, revenu en Angleterre, aurait dû cacher son épouse dans un coffre percé de trous pour respirer afin de la transporter d'un lieu à l'autre — anecdote rapportée par le polémiste catholique Nicholas Harpsfield, mais que les historiens modernes jugent invérifiable et probablement forgée pour le discréditer[12].
Archevêque de Cantorbéry malgré lui (1533)
Le siège de Cantorbéry se trouve vacant depuis la mort de l'archevêque Warham en août 1532. Le 1ᵉʳ octobre 1532, Henri VIII fait savoir à Cranmer, encore en mission en Allemagne, qu'il est désigné pour lui succéder[13]. Cranmer, qui espérait retarder son retour — sachant sans doute ce que cette charge exigerait de lui —, rentre néanmoins en Angleterre au début de janvier 1533 et est consacré évêque le 30 mars 1533 par l'évêque de Lincoln, John Longland, assisté des évêques d'Exeter et de Saint-Asaph[14].
Le détail le plus révélateur de cette consécration est resté célèbre : avant de prêter le serment d'obéissance au pape, exigé par la forme traditionnelle du sacre, Cranmer prit soin de protester en secret devant témoins que ce serment ne devait en rien le lier contre l'autorité du roi[15]. C'est un homme qui, dès son entrée en fonction, se réserve intérieurement la possibilité de trahir l'engagement qu'il s'apprête à prononcer publiquement — geste de duplicité calculée qui éclaire d'avance toute sa carrière d'archevêque au service du pouvoir temporel.
L'annulation du mariage avec Catherine d'Aragon
Dès le 11 avril 1533, quelques jours après sa consécration, Cranmer sollicite du roi la juridiction sur « la grande cause matrimoniale de Sa Majesté »[16]. Il ouvre son tribunal à Dunstable le 10 mai : Catherine d'Aragon, qui refuse de reconnaître cette juridiction, est déclarée contumace. Après trois audiences supplémentaires, Cranmer rend sa sentence le 23 mai 1533 : le mariage avec Catherine est déclaré nul et non avenu au regard de la loi divine[17].
La validation du mariage avec Anne Boleyn et le baptême d'Élisabeth
Henri VIII et Anne Boleyn s'étaient en réalité mariés en secret dès le 25 janvier 1533 — Cranmer lui-même ne l'apprend que deux semaines plus tard. Le 28 mai 1533, à l'issue d'une enquête tenue à Lambeth, Cranmer déclare le roi légitimement marié à Anne Boleyn[18]. Anne est couronnée reine le 1ᵉʳ juin. Le 7 septembre 1533, elle donne naissance à une fille, la future reine Élisabeth Iʳᵉ, que Cranmer baptise et dont il devient le parrain.
La chute d'Anne Boleyn (1536)
Trois ans plus tard, retournement complet : après une fausse couche d'un fils en janvier 1536, Anne Boleyn tombe en disgrâce. Arrêtée le 2 mai 1536, elle est enfermée à la Tour de Londres, où Cranmer recueille sa confession le 16 mai. Le lendemain, 17 mai 1536, il prononce la nullité de ce même mariage qu'il avait validé trois ans plus tôt, en établissant « qu'il avait été nul et non avenu depuis le premier jour »[19]. Anne est exécutée deux jours plus tard. Cranmer, qui avait plaidé sa cause auprès du roi dans les jours précédant l'arrestation, fut l'un des rares, à la cour, à manifester ouvertement son chagrin — sans pour autant refuser de prononcer la sentence qui achevait de légaliser sa perte.
Le théologien du roi sous Henri VIII (1536-1547)
Les Dix articles et le Livre des évêques
Une fois la rupture avec Rome consommée par l'Acte de suprématie (1534), qui fait du roi le chef suprême de l'Église d'Angleterre, Cranmer entreprend de donner à cette Église naissante une doctrine formelle. En juillet 1536, la convocation adopte les Dix articles, premier formulaire doctrinal de l'Église d'Angleterre, rédigé par le roi et retouché par Cranmer — un texte prudent, encore proche de l'enseignement catholique sur plusieurs points, mais silencieux sur quatre des sept sacrements[20]. L'année suivante, Cranmer révise le Livre des évêques (The Institution of a Christian Man, 1537), qui développe cette doctrine intermédiaire.
Sous sa supervision est également autorisée la première Bible anglaise complète disponible dans chaque paroisse : Cranmer licencie la Bible de Matthew en 1537, la jugeant « meilleure que ne le sera toute révision future, jusqu'au jour après le Jugement dernier »[21] — boutade qui illustre sa conviction que l'accès direct du peuple à l'Écriture en langue vulgaire était la priorité de toute réforme véritable.
La destruction des reliques et du sanctuaire de saint Thomas Becket
C'est sous l'épiscopat de Cranmer qu'est perpétré, en septembre 1538, l'un des actes les plus symboliquement lourds de la rupture anglaise : la destruction, sur ordre du roi et de son vicaire général Thomas Cromwell, du somptueux sanctuaire de saint Thomas Becket dans la cathédrale même de Cantorbéry — le tombeau de l'archevêque martyrisé en 1170 pour avoir résisté à un roi qui prétendait soumettre l'Église à son pouvoir. Une proclamation royale du 16 novembre 1538 achève l'humiliation posthume : elle décrète que Becket ne doit « plus être appelé saint », qu'il ne fut « en rien, dans sa vie, digne d'être appelé un saint, mais plutôt tenu pour un rebelle et un traître », ordonne que ses images soient arrachées de toutes les églises et que son nom soit « rayé et retranché de tous les livres »[22]. Le sanctuaire est démonté, l'or et les pierreries envoyés fondre à la Tour de Londres, les ossements du saint dispersés ou brûlés[23].
Le contraste ne pouvait être plus explicite pour un lecteur catholique : deux archevêques de Cantorbéry, séparés de trois siècles et demi, confrontés au même dilemme — l'autorité de l'Église face à la volonté d'un roi d'Angleterre. Becket choisit le martyre pour défendre les droits de l'Église ; Cranmer, sur le même siège, présida à l'effacement méthodique de sa mémoire.
L'Acte des Six Articles (1539) et l'épouse cachée
Dans les années suivantes, Cranmer doit composer avec une réaction conservatrice. En 1539, le Parlement vote l'Acte des Six Articles, « Loi pour l'abolition de la diversité d'opinions », qui réaffirme la transsubstantiation, le célibat sacerdotal, les vœux de chasteté, la communion sous une seule espèce, les messes privées et la confession auriculaire, sous peine de mort pour quiconque les nierait[24]. Cranmer « mit tous ses efforts du côté de la liberté », en particulier sur le mariage des clercs, mais échoue à infléchir le roi[25]. Il doit alors renvoyer discrètement son épouse Margarete en Allemagne, le temps que la tempête s'apaise.
La Grande Bible et le Necessary Doctrine (Livre du Roi)
En 1539, paraît la Grande Bible, préfacée par Cranmer, destinée à être placée dans chaque église paroissiale. Mais le climat théologique se durcit encore : en 1543, sous l'influence croissante de l'évêque conservateur Stephen Gardiner, le roi promulgue le Necessary Doctrine and Erudition for Any Christian Man — le « Livre du Roi » —, qui revient en arrière sur plusieurs points du Livre des évêques. Cranmer, dont l'influence décline face à Gardiner, survit néanmoins à plusieurs tentatives de ses adversaires conservateurs pour le faire tomber en disgrâce, protégé jusqu'au bout par la faveur personnelle d'Henri VIII. Le 28 mai 1544, il publie l'Exhortation and Litany, premier texte liturgique officiellement autorisé en langue anglaise — jalon direct vers l'œuvre qui allait bientôt occuper toute sa carrière.
L'architecte de la liturgie réformée sous Édouard VI (1547-1553)
Henri VIII meurt le 28 janvier 1547. Son fils, Édouard VI, n'a que neuf ans ; le pouvoir réel passe au conseil de régence dominé par le protecteur Edward Seymour, duc de Somerset, acquis à une Réforme bien plus radicale que celle qu'avait tolérée Henri VIII[26]. Cranmer, libéré de la tutelle du vieux roi, va désormais donner sa pleine mesure de réformateur.
Le tournant théologique : de la présence réelle au mémorial spirituel
Le tournant décisif se joue dans les débats de la Chambre des lords en décembre 1548, où Cranmer révèle publiquement qu'il a abandonné toute croyance en une présence corporelle du Christ dans l'Eucharistie. Ce basculement doit beaucoup à sa correspondance avec le réformateur strasbourgeois Martin Bucer, arrivé en Angleterre en 1549 après dix-huit ans d'échanges épistolaires avec Cranmer, et avec le théologien italien Pierre Martyr Vermigli, tous deux professeurs invités à Cambridge et Oxford sur son initiative. Sur ce point précis — la nature de la présence eucharistique —, Cranmer rejoint le camp des réformateurs continentaux les plus avancés, celui dont Huldrych Zwingli avait donné la version la plus radicale vingt ans plus tôt.
Le premier Book of Common Prayer (1549) et la révolte du Devon et de Cornouailles
En 1549, sous l'autorité du premier Acte d'Uniformité, Cranmer publie le premier Book of Common Prayer, liturgie complète en anglais destinée à remplacer les rites latins médiévaux dans toutes les paroisses du royaume. L'ouvrage doit « presque entièrement sa composition » à Cranmer, reconnaît même la Catholic Encyclopedia, qui salue « son admirable maîtrise de la langue anglaise » et « son génie pour la composition dévotionnelle »[27]. L'imposition de ce nouveau missel provoque, dans le Devon et les Cornouailles, une révolte populaire — la Prayer Book Rebellion — durement réprimée ; Cranmer lui-même rédige la réponse officielle aux insurgés et prêche à deux reprises à Saint-Paul contre le soulèvement.
Sur la structure de cette liturgie, ses éditions successives, la controverse doctrinale qu'elle cristallise et son devenir jusqu'au Book of Common Prayer de 1662, l'étude complète se trouve dans l'article consacré à l'anglicanisme.
L'Ordinal édouardien de 1550 et la question future des ordres anglicans
En 1550 paraît l'Ordinal édouardien, rituel d'ordination des évêques, prêtres et diacres composé sous la direction de Cranmer pour remplacer le pontifical romain. Le texte modifie profondément les formules de l'ordination sacerdotale, en particulier en retirant toute mention explicite du pouvoir de consacrer et d'offrir le sacrifice eucharistique[28]. Cette modification, en apparence technique, aura des conséquences doctrinales considérables : trois siècles et demi plus tard, en 1896, le pape Léon XIII s'appuiera précisément sur cet Ordinal pour déclarer les ordinations anglicanes « absolument nulles et entièrement vaines »[29] — question que l'on approfondira dans l'article sur l'anglicanisme.
Le second Book of Common Prayer (1552) et la Rubrique noire
Sous la pression des théologiens les plus réformés — dont le prédicateur écossais John Knox, qui s'insurge contre l'agenouillement pendant la communion —, Cranmer révise en profondeur son œuvre : le second Book of Common Prayer de 1552, imposé par un nouvel Acte d'Uniformité, supprime les dernières formules pouvant encore suggérer une présence réelle et introduit la fameuse Rubrique noire, précisant qu'aucune adoration n'est due aux espèces consacrées, le corps naturel du Christ étant « au Ciel, et non ici ».
Les Quarante-deux articles (1553)
À la fin de l'année 1552, Cranmer met la dernière main aux Quarante-deux articles, exposé doctrinal complet destiné à devenir la confession officielle de l'Église d'Angleterre, publié en 1553 sans avoir formellement reçu la sanction de la convocation[30]. Après la mort d'Édouard VI, ce texte sera retravaillé sous Élisabeth Iʳᵉ pour devenir en 1563 les Trente-neuf articles, encore en vigueur aujourd'hui dans la Communion anglicane.
Que professait Cranmer ? — Sa doctrine eucharistique
Comme pour tout réformateur, il faut exposer honnêtement la pensée de Cranmer avant de la juger. Sa théologie n'est ni improvisée ni fruste : c'est le fruit d'une longue évolution personnelle, documentée par ses propres écrits, qui le situe dans une position originale, distincte à la fois de Luther et de Zwingli.
« Ni corporelle ni symbole vide » : la présence spirituelle selon la Defence de 1550
Dans son traité majeur, A Defence of the True and Catholic Doctrine of the Sacrament (1550), rédigé contre l'évêque catholique Stephen Gardiner, Cranmer expose sa position mature :
« Bien que le Christ, en sa nature humaine, soit substantiellement, réellement, corporellement, naturellement et sensiblement présent auprès de son Père au Ciel, néanmoins, sacramentellement et spirituellement, il est ici présent. » — Thomas Cranmer, A Defence of the True and Catholic Doctrine of the Sacrament of the Body and Blood of Our Saviour Christ, Londres, 1550, p. 79[31]
Cranmer insiste : le Christ habite « spirituellement dans les fidèles chrétiens qui, selon l'institution du Christ, sont baptisés ou reçoivent la sainte communion »[32]. Ce n'est donc, pour lui, ni un pur symbole vide de sens — comme chez Zwingli, pour qui le pain « signifie » seulement un corps absent — ni la présence corporelle défendue par Rome et, à sa manière, par Luther : c'est une présence réelle mais spirituelle, opérée par la foi du croyant, non par un changement de la substance du pain.
Cranmer contre Gardiner : le rejet de la transsubstantiation
Sur la transsubstantiation elle-même, Cranmer ne mâche pas ses mots :
« Ce n'est pas la doctrine du Christ, mais l'invention subtile de l'Antéchrist, décrétée pour la première fois par Innocent III. » — Thomas Cranmer, A Defence…, Londres, 1550, p. 77[33]
Il va jusqu'à qualifier cette doctrine de manœuvre destinée « par subtilité et par artifice, à détourner le peuple chrétien du véritable honneur dû au Christ, vers la plus grande idolâtrie que le monde ait jamais inventée »[34]. Cette dernière accusation — celle d'idolâtrie — est la plus lourde que Cranmer porte contre le culte eucharistique catholique : à ses yeux, adorer les espèces consacrées reviendrait à adorer du pain.
L'Église catholique répond que ce jugement méconnaît la nature même du dogme : la transsubstantiation n'est pas, comme l'affirme Cranmer, une invention du pape Innocent III au XIIIᵉ siècle, mais la formulation technique, arrêtée au quatrième concile du Latran en 1215, d'une foi bien plus ancienne, attestée dès le début du IIᵉ siècle. Le concile enseigne que le pain est « transsubstantié par la puissance divine en son corps, et le vin en son sang »[35] — non pour innover, mais pour nommer précisément ce que l'Église croyait déjà.
Le témoignage des Pères contre la thèse de Cranmer
Dès le début du IIᵉ siècle, saint Ignace d'Antioche, disciple des apôtres, dénonçait déjà comme hérétiques ceux qui « s'abstiennent de l'eucharistie et de la prière, parce qu'ils ne confessent pas que l'eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ »[36] — preuve que la foi en une présence réelle, et non purement spirituelle ou symbolique, précède de treize siècles la controverse anglaise. Un siècle plus tard, saint Justin Martyr écrit dans sa Première Apologie :
« Ce n'est pas comme un pain ordinaire ni comme une boisson ordinaire que nous les recevons ; mais de même que, par la parole de Dieu, Jésus-Christ notre Sauveur, s'étant fait chair, eut chair et sang pour notre salut, de même la nourriture qui a été bénie par la prière que contiennent ses propres paroles […] est la chair et le sang de ce Jésus qui s'est fait chair. » — Saint Justin Martyr, Première Apologie, chapitre 66, vers 155[37]
Le concile de Trente, en 1551, répondra directement à la position eucharistique défendue par Cranmer et Zwingli en anathématisant quiconque « nie que, dans le sacrement de la très sainte Eucharistie, sont contenus vraiment, réellement et substantiellement le corps et le sang, avec l'âme et la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ », pour ne dire « qu'il y est seulement comme dans un signe, une figure ou par sa vertu »[38].
Entre Zwingli et Calvin : où situer Cranmer ?
La position mature de Cranmer n'est donc pas identique à celle de Zwingli : là où le réformateur zurichois réduisait la Cène à un pur mémorial commémoratif, Cranmer maintient une présence réelle du Christ — mais purement spirituelle, reçue par les seuls croyants, non par la bouche. Les historiens rapprochent en général cette position mature de celle que Jean Calvin développera à Genève sous le nom de « présence virtuelle » : le Christ, corporellement au Ciel, communique sa vertu vivifiante à l'âme du croyant qui communie avec foi. Cranmer précise lui-même que « tous les hommes, bons et mauvais, peuvent, avec leur bouche, manger visiblement et sensiblement le sacrement », mais que seuls les croyants consomment spirituellement le corps et le sang du Christ[39] — distinction qui l'éloigne aussi bien de la « manducation indigne » condamnée par saint Paul (1 Co 11, 27-29) que du mémorialisme le plus dépouillé.
La crise de la succession et la chute (1553)
Le Devise for the Succession et Jeanne Grey
À l'agonie, en juin 1553, le jeune Édouard VI rédige un Devise for the Succession qui écarte ses demi-sœurs Marie et Élisabeth — toutes deux jugées illégitimes par les lois qu'il a lui-même votées — au profit de sa cousine protestante Jeanne Grey. Cranmer, appelé à contresigner ce document contraire au droit successoral établi par Henri VIII, hésite fortement ; il demande à parler seul au roi mourant pour tenter de le faire changer d'avis, requête qu'on lui refuse. Édouard VI le presse lui-même de signer, disant qu'« il espérait qu'il ne serait pas plus récalcitrant que le reste du conseil »[40]. Cranmer s'exécute, affirmant plus tard l'avoir fait « sincèrement et sans dissimulation »[41].
L'accession de Marie Tudor et l'arrestation
Le règne de neuf jours de Jeanne Grey s'effondre dès que Marie Tudor, fille de Catherine d'Aragon, rallie le pays à sa cause légitime. Cranmer, compromis par sa signature, est convoqué devant la Chambre étoilée le 14 septembre 1553 et enfermé à la Tour de Londres, où il rejoint Hugh Latimer et Nicholas Ridley, deux évêques réformateurs qui partageront son sort.
Le procès, la captivité et les rétractations (1553-1556)
Le procès pour trahison et la condamnation (novembre 1553)
Le 13 novembre 1553, Cranmer est jugé pour haute trahison à Guildhall aux côtés de Lord Guildford Dudley, l'époux de Jeanne Grey. Après avoir d'abord plaidé non coupable, il retire sa défense et reconnaît les faits. Condamné à mort, il échappe cependant à l'exécution immédiate par une mesure de clémence royale — Marie Iʳᵉ préférant le faire juger, plus tard, pour le crime théologiquement plus lourd d'hérésie[42].
La dispute d'Oxford et le cri « Vicit veritas ! » (avril 1554)
Le 8 mars 1554, Cranmer est transféré à Oxford avec Ridley et Latimer pour une disputation théologique publique. Le 14 avril, devant l'assemblée réunie à l'église Sainte-Marie sous la présidence du docteur Weston, trois articles conciliaires sur la messe lui sont soumis ; Cranmer refuse d'y souscrire. Il argumente de huit heures du matin à près de deux heures de l'après-midi face au docteur Chedsey, son principal contradicteur[43]. Un cri s'élève alors dans l'assistance : « Vicit veritas ! » — « La vérité a vaincu ! »[44]. La condamnation formelle est néanmoins prononcée le vendredi suivant. Cranmer écrit au conseil royal, le 23 avril, pour se plaindre de l'iniquité de la procédure et solliciter le pardon de la reine[45].
Le procès pour hérésie sous juridiction romaine (1555)
Le 7 septembre 1555, Cranmer reçoit citation à comparaître à Rome dans un délai de quatre-vingts jours ; le pape délègue la cause au cardinal Dupuy, qui la transmet à son tour à l'évêque de Gloucester, James Brookes. Le 12 septembre, Brookes ouvre la commission à l'église Sainte-Marie. Cranmer refuse de reconnaître la juridiction pontificale, déclarant « avoir juré une fois pour toutes de ne plus jamais consentir à la juridiction du pape »[46]. Seize articles retraçant sa carrière lui sont opposés ; il en admet les faits mais en conteste l'interprétation, et récuse les huit témoins produits contre lui comme « parjures », puisqu'ils avaient eux-mêmes autrefois abjuré le pape qu'ils défendaient désormais[47].
Le 16 octobre 1555, Cranmer assiste, depuis une tour de sa prison, à l'exécution de ses compagnons Ridley et Latimer, brûlés sous ses yeux. Le 11 décembre, le pape rend son jugement contre lui ; le cardinal Reginald Pole est nommé, trois jours plus tard, pour lui succéder sur le siège de Cantorbéry.
La dégradation du 14 février 1556
Le 14 février 1556, dans la cathédrale d'Oxford, se déroule la cérémonie de dégradation : Cranmer est revêtu successivement des vêtements de chaque ordre — du sous-diaconat jusqu'à l'épiscopat, tous confectionnés en simple toile grossière avec mitre et pallium dérisoires —, puis dépouillé de chacun d'eux tour à tour, tandis que l'évêque Bonner de Londres énonce les motifs de sa déchéance[48]. Cranmer refuse de lâcher sa crosse épiscopale, qu'on doit lui arracher de force[49]. Il rédige alors un document en appel au futur concile général, avant que ses cheveux ne soient coupés ras et que la peau de ses doigts, aux endroits touchés par l'onction, ne soit grattée symboliquement.
Les six soumissions d'un homme brisé
Entre la fin janvier et la mi-mars 1556, Cranmer signe, sous la pression et l'espoir d'échapper au bûcher, une série de documents de soumission croissante. Le tableau suivant retrace cette séquence, reconstituée à partir des minutes du procès conservées par Foxe et des travaux de l'historiographie moderne :
| Document | Période | Contenu |
|---|---|---|
| 1ʳᵉ à 4ᵉ soumissions | fin janvier – 14 février 1556 | Reconnaissance croissante de l'autorité du roi et de la reine, puis de l'Église et du pape en matière de gouvernement ecclésiastique |
| 5ᵉ soumission | 26 février 1556 | Répudiation explicite des doctrines luthérienne et zwinglienne ; reconnaissance du purgatoire, de la primauté pontificale et de la transsubstantiation |
| 6ᵉ soumission | 18 mars 1556 | Cranmer se compare au « bon larron crucifié aux côtés de Notre-Seigneur » |
| Texte préparé pour le bûcher | 21 mars 1556 | Rédigé par le frère dominicain espagnol Juan de Villagarcía pour être lu publiquement à Sainte-Marie ; jamais lu comme prévu (voir plus bas) |
Ces six documents successifs, dont l'authenticité matérielle n'est pas contestée par les historiens, montrent un homme spirituellement à bout, cherchant peut-être sincèrement, sous la peur de la mort, un retour véritable à l'unité catholique[50]. C'est ce qui rend son geste final d'autant plus saisissant.
Le sursaut final et le bûcher d'Oxford (21 mars 1556)
Le dernier stratagème du frère Juan de Villagarcía
Le 20 mars 1556, veille de l'exécution, le docteur Henry Cole, prévôt d'Eton, rend visite à Cranmer pour s'assurer de sa fidélité à la foi catholique. Le lendemain matin, le frère dominicain espagnol Juan de Villagarcía demande à Cranmer de recopier de sa main et de signer une septième profession de foi, destinée à être lue publiquement au moment de son exécution[51]. Tout semble alors en ordre pour que Cranmer meure publiquement réconcilié avec l'Église catholique.
« Cette main indigne » : le renoncement public
Un sermon est prononcé dans l'église Sainte-Marie, sous une pluie battante. Cranmer est placé sur une estrade face à la chaire ; il s'agenouille, prie, pleure, émeut l'assistance aux larmes. Invité à s'adresser au peuple, on attend de lui qu'il lise la profession préparée la veille, confessant sa foi dans le dogme catholique et regrettant la publication d'écrits contraires à la présence réelle. Il commence en effet par déclarer croire « en chaque article de la foi catholique », comme attendu — puis s'écarte brusquement du texte convenu :
« Et maintenant j'en viens à la grande chose qui trouble tant ma conscience, plus que toute autre chose que j'aie jamais dite ou faite en ma vie : c'est d'avoir mis au jour un écrit contraire à la vérité, ce que je renie et rejette ici même, comme choses écrites de ma main contrairement à ce que je croyais dans mon cœur, et écrites par peur de la mort, pour sauver ma vie si cela était possible. » — Thomas Cranmer, dernier discours à l'église Sainte-Marie d'Oxford, 21 mars 1556, rapporté par John Foxe, Actes et Monuments[52]
L'assemblée, stupéfaite, tente en vain de le rappeler à sa rétractation. Cranmer poursuit, désignant sa propre main :
« Et pour autant que ma main a péché, en écrivant le contraire de ce que pensait mon cœur, ma main sera donc punie la première : car lorsque je viendrai au feu, elle sera brûlée la première. » — Thomas Cranmer, ibid.[53]
Sur le pape, il ajoute, radical jusqu'au bout : « je le refuse, comme l'ennemi du Christ, et l'Antéchrist, avec toute sa fausse doctrine »[54]. Selon le récit de Foxe, il « courut lui-même vers le lieu de l'exécution, si vite que peu purent le suivre »[55].
La mort et le récit de Foxe
Attaché au poteau, tandis que le feu montait, Cranmer tendit sa main droite dans les flammes — la main qui avait signé ses rétractations — en répétant, « aussi longtemps que sa voix le lui permit » : « Cette main indigne ! »[56]. Foxe rapporte que son corps « supporta le feu avec une telle constance qu'il semblait n'être rien de plus que le poteau auquel il était attaché », les yeux levés au ciel, jusqu'à prononcer, à l'image du premier martyr chrétien, les paroles de saint Étienne : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit »[57]. Il meurt le 21 mars 1556, à l'âge de soixante-six ans. Même des témoins hostiles à sa cause théologique furent, rapporte Foxe, « saisis d'admiration » devant son « courage et sa patience »[58].
Le regard catholique sur Thomas Cranmer
Un article d'Ignispedia ne peut se contenter de raconter : il doit juger, à la lumière de la foi de l'Église. Le cas de Cranmer, plus que celui de bien des réformateurs, appelle une évaluation à la fois ferme sur la doctrine et attentive à la complexité humaine.
Ce que l'Église a condamné dans sa doctrine
La théologie mature de Cranmer nie deux points que l'Église catholique tient pour appartenir au dépôt de la foi : la présence réelle et substantielle du Christ sous les espèces consacrées, et le caractère sacrificiel de la messe. Sur le premier point, le concile de Trente a répondu directement, comme on l'a vu, en anathématisant quiconque réduit cette présence à « un signe, une figure ou une vertu »[59]. Sur le second, la même session tridentine enseigne que la messe est un vrai sacrifice, propitiatoire, dans lequel le même Christ qui s'est offert une fois sur la Croix continue de s'offrir de manière non sanglante — doctrine que l'Ordinal de Cranmer, en supprimant toute mention du pouvoir sacerdotal « d'offrir sacrifice », entendait précisément écarter[60].
Pour un catholique, l'objection n'est pas seulement doctrinale mais spirituelle : ce que Cranmer a retranché n'est pas un détail rituel, mais le cœur même du culte chrétien tel que l'ont compris, sans interruption, les Pères de l'Église depuis Ignace d'Antioche. La prétention de Cranmer à retrouver, par la seule lecture de l'Écriture, une pureté originelle perdue depuis mille ans se heurte à un fait patristique difficile à contourner : ce que l'Église croyait au IIᵉ siècle sur l'Eucharistie n'est pas la thèse de Cranmer, mais celle de Trente.
La question des ordres anglicans : un héritage direct de Cranmer
Sur le plan sacramentel, l'héritage le plus lourd de Cranmer concerne la validité même du sacerdoce anglican. En modifiant l'Ordinal d'ordination pour en retrancher toute référence au sacrifice eucharistique, Cranmer a — sans nécessairement en mesurer toute la portée théologique — posé les conditions qui conduiront, trois siècles et demi plus tard, Léon XIII à juger les ordinations anglicanes « absolument nulles et entièrement vaines » dans la lettre apostolique Apostolicae curae (1896)[61]. L'analyse détaillée de cette question, ses fondements sacramentels (matière, forme, intention) et les tentatives ultérieures de rapprochement (ARCIC, Anglicanorum coetibus) sont exposées dans l'article consacré à l'anglicanisme.
Deux archevêques de Cantorbéry, deux destins : Becket et Cranmer
Le rapprochement entre les deux grands archevêques de Cantorbéry mérite d'être tenu jusqu'au bout. Thomas Becket mourut assassiné dans sa propre cathédrale, en 1170, pour avoir refusé de plier les libertés de l'Église devant Henri II. Thomas Cranmer, sur le même siège, mit d'abord sa science théologique au service d'un autre roi Henri contre l'autorité de l'Église, avant de mourir, lui aussi, d'une mort violente — mais en martyr, cette fois, de la doctrine qu'il avait lui-même contribué à répandre. L'ironie de l'histoire veut que ce soit le sanctuaire du premier que le second contribua à faire disparaître.
Ce qu'un regard honnête peut reconnaître
L'honnêteté oblige cependant à ne pas réduire Cranmer à une simple figure de duplicité. Son talent de prosateur liturgique est reconnu jusque dans les rangs catholiques : la Catholic Encyclopedia elle-même salue son « instinct des formes qui conviennent à l'esprit anglais moyen » et son « génie pour la composition dévotionnelle »[62], qualité qui a durablement marqué la langue liturgique anglophone, bien au-delà de l'Église d'Angleterre. Sa mort elle-même, loin d'être une simple mise en scène, porte les marques d'une lutte intérieure réelle : six rétractations signées sous la pression de la peur, suivies d'un ultime sursaut de conscience qui le conduisit à choisir de mourir plutôt que de vivre dans le mensonge qu'il venait de signer. Que ce sursaut l'ait ramené, non vers Rome, mais plus profondément encore vers la théologie qu'il avait défendue sous Édouard VI, ne change rien à la sincérité douloureuse du geste — et invite à ne juger aucune âme humaine avec plus de dureté que ne le fait l'Église elle-même, qui distingue toujours l'erreur doctrinale, objectivement grave, de l'état de conscience d'un homme au moment de sa mort, que Dieu seul connaît pleinement.
Repères chronologiques
- 2 juillet 1489Naissance à Aslockton
Naissance de Thomas Cranmer dans le Nottinghamshire, dans une famille de petite noblesse rurale.
- 1503-1515Études à Cambridge
Jesus College ; baccalauréat (1511-1512), maîtrise (1515) ; premier mariage et veuvage ; ordination sacerdotale.
- Été 1529Le stratagème des universités
À Waltham Abbey, Cranmer suggère de faire trancher l'annulation du mariage royal par les universités d'Europe.
- Juillet 1532Mariage secret avec Margarete
À Nuremberg, Andreas Osiander marie Cranmer à Margarete, sa nièce par alliance.
- 30 mars 1533Consécration comme archevêque
Cranmer devient archevêque de Cantorbéry ; il proteste en secret contre le serment d'obéissance à Rome.
- 23 mai - 28 mai 1533Les deux sentences matrimoniales
Annulation du mariage avec Catherine d'Aragon puis validation du mariage avec Anne Boleyn.
- 17 mai 1536Annulation du mariage avec Anne Boleyn
Deux jours avant son exécution, Cranmer déclare nul le mariage qu'il avait lui-même validé.
- Septembre 1538Destruction du sanctuaire de saint Thomas Becket
Sous l'épiscopat de Cranmer, le tombeau de son prédécesseur martyr est détruit sur ordre royal.
- 1539Acte des Six Articles
Réaction conservatrice ; Cranmer doit renvoyer son épouse en Allemagne.
- Décembre 1548Abandon de la présence corporelle
Débats à la Chambre des lords : Cranmer révèle son basculement vers une théologie eucharistique réformée.
- 1549Premier Book of Common Prayer
Nouvelle liturgie anglaise ; révolte du Devon et de Cornouailles contre son imposition.
- 1550L'Ordinal édouardien
Rituel d'ordination retranchant la mention du pouvoir d'offrir le sacrifice eucharistique.
- 1552Second Book of Common Prayer
Révision radicale ; introduction de la Rubrique noire sur l'agenouillement à la communion.
- 1553Quarante-deux articles et succession de Jeanne Grey
Publication du formulaire doctrinal ; Cranmer signe, à contrecœur, le Devise for the Succession d'Édouard VI.
- 13 novembre 1553Procès pour trahison
Condamnation à mort pour la succession de Jeanne Grey ; peine commuée par clémence royale.
- 14 avril 1554Disputation d'Oxford
Face aux docteurs catholiques ; cri de l'assistance : « Vicit veritas ! »
- 16 octobre 1555Exécution de Ridley et Latimer
Cranmer assiste, depuis sa prison, à la mort de ses deux compagnons.
- 14 février 1556Dégradation
Cérémonie de dégradation de la prêtrise à la cathédrale d'Oxford.
- Fin janvier - 18 mars 1556Les six rétractations
Séquence de soumissions croissantes, jusqu'à la reconnaissance complète de la doctrine catholique.
- 21 mars 1556Renonciation publique et bûcher d'Oxford
Cranmer désavoue ses rétractations à Sainte-Marie, puis meurt au bûcher en tendant sa main droite dans les flammes.
Pour aller plus loin
Thomas Cranmer ne se comprend que replacé dans la constellation des grands réformateurs du XVIᵉ siècle et dans les dossiers doctrinaux qu'il a contribué à ouvrir.
- Sur l'Église née de son œuvre liturgique et doctrinale, et sur la question des ordres anglicans : l'anglicanisme.
- Sur le réformateur allemand dont l'ombre plane sur toute la controverse eucharistique du siècle : Martin Luther.
- Sur le réformateur zurichois dont la doctrine du « mémorial » éclaire, par contraste, la position de Cranmer : Huldrych Zwingli.
- Sur le réformateur genevois dont la théologie de la présence « virtuelle » se rapproche le plus de celle de Cranmer : Jean Calvin.
- Sur le précurseur anglais dont les thèses annoncent, un siècle et demi plus tôt, plusieurs intuitions de la Réforme anglaise : John Wycliffe.
Notes et références
John Foxe, Actes et Monuments (Book of Martyrs), édition de 1570, ibid. — récit de l'exécution de Cranmer au bûcher d'Oxford le 21 mars 1556 : sa main droite tendue dans les flammes en répétant « This unworthy right hand » (« Cette main indigne »), sa constance dans le feu et ses dernières paroles reprenant celles de saint Étienne (Ac 7, 59). Texte consulté dans sa reproduction en ligne : https://www.biblestudytools.com/history/foxs-book-of-martyrs/archbishop-cranmer.html
1 55 56 57 58Léon XIII, lettre apostolique Apostolicae curae, 13 septembre 1896, conclusion doctrinale — ordinations anglicanes déclarées « absolument nulles et entièrement vaines » (absolutely null and utterly void dans l'édition anglaise du Saint-Siège), en raison notamment des modifications apportées par Cranmer à l'Ordinal de 1550.
2 29 61James Gairdner, article « Cranmer, Thomas », dans Dictionary of National Biography, vol. XIII, Londres, Smith, Elder & Co., 1888 — notice biographique de référence : naissance à Aslockton (2 juillet 1489), études à Cambridge, rôle dans l'annulation du mariage d'Henri VIII, consécration comme archevêque (30 mars 1533), sentences matrimoniales de 1533 et 1536, Dix articles, Acte des Six Articles, Quarante-deux articles, signature du Devise for the Succession, procès pour trahison (novembre 1553), disputation d'Oxford (avril 1554), procès pour hérésie sous juridiction romaine (1555), dégradation (14 février 1556) et séquence des rétractations. Texte intégral consulté sur Wikisource : https://en.wikisource.org/wiki/Dictionary_of_National_Biography,_1885-1900/Cranmer,_Thomas
3 4 5 6 7 8 9 10 13 14 15 16 17 18 19 20 21 24 25 30 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51Sur le mariage de Cranmer avec Margarete, nièce par alliance du réformateur nurembergeois Andreas Osiander, célébré en juillet 1532 : Diarmaid MacCulloch, Thomas Cranmer: A Life, Yale University Press, 1996, chap. 3, sur le séjour de Cranmer à Nuremberg et son mariage.
11Nicholas Harpsfield, polémiste catholique du XVIᵉ siècle, cité comme source de l'anecdote du coffre percé de trous dans lequel Cranmer aurait transporté son épouse ; anecdote reprise par la tradition polémique post-mortem mais jugée invérifiable par l'historiographie moderne, cf. Diarmaid MacCulloch, Thomas Cranmer: A Life, Yale University Press, 1996, sur la réputation posthume de Cranmer et les légendes forgées par ses adversaires.
12Proclamation royale d'Henri VIII, 16 novembre 1538, imprimée par Thomas Berthelet, déclarant que Thomas Becket ne doit plus être appelé saint, ordonnant la destruction de son sanctuaire de Cantorbéry (démantelé dès septembre 1538) et le retrait de son nom et de ses images de tous les livres et églises du royaume. Texte transcrit consulté via Constitutions of Clarendon (blog spécialisé en sources primaires Tudor) : http://conclarendon.blogspot.com/2013/10/henry-viiis-proclamation-1538.html
22 23Diarmaid MacCulloch, Thomas Cranmer: A Life, New Haven/Londres, Yale University Press, 1996 — biographie académique de référence sur la vie, la théologie et le rôle liturgique de Cranmer sous Henri VIII et Édouard VI.
26« Book of Common Prayer », The Catholic Encyclopedia, vol. II, New York, Robert Appleton Company, 1907 — sur la paternité de Cranmer dans la composition du Book of Common Prayer de 1549 et 1552 : « l'histoire du Prayer Book jusqu'à la fin du règne d'Édouard est la biographie de Cranmer, car il ne fait aucun doute que presque chaque ligne en est sa composition », et sur son « admirable maîtrise de la langue anglaise » et son « génie pour la composition dévotionnelle ». Texte : https://www.newadvent.org/cathen/02678c.htm
27 62Léon XIII, lettre apostolique Apostolicae curae, 13 septembre 1896, §§ 24-29 dans l'édition vaticane — analyse de la forme de l'Ordinal édouardien de 1550 rédigé sous la direction de Cranmer, relevant l'absence de toute mention claire du sacrifice, de la consécration, du sacerdoce et du pouvoir d'offrir le sacrifice eucharistique.
28 60Thomas Cranmer, A Defence of the True and Catholic Doctrine of the Sacrament…, Londres, 1550, p. 79, éd. G. E. Duffield, The Work of Thomas Cranmer, Appleford, Sutton Courtenay Press, 1965 — sur la présence « sacramentelle et spirituelle » du Christ dans l'Eucharistie et sa présence corporelle continue au Ciel. Cité d'après Daniel Burns, art. cit., Hanover Historical Review, 2000.
31 32Thomas Cranmer, A Defence of the True and Catholic Doctrine of the Sacrament of the Body and Blood of Our Saviour Christ, Londres, 1550, p. 77, éd. G. E. Duffield, The Work of Thomas Cranmer, Appleford, Sutton Courtenay Press, 1965 — qualifiant la transsubstantiation d'« invention subtile de l'Antéchrist, décrétée pour la première fois par Innocent III ». Cité d'après Daniel Burns, « Pulling up the Roots of Error: The Importance of the Eucharist in the Theology of Thomas Cranmer », Hanover Historical Review, Hanover College, 2000, consulté sur https://history.hanover.edu/hhr/00/hhr00_1.html
33Thomas Cranmer, A Defence of the True and Catholic Doctrine of the Sacrament…, Londres, 1550, p. 122, éd. G. E. Duffield, The Work of Thomas Cranmer, Appleford, Sutton Courtenay Press, 1965 — accusant la doctrine de la transsubstantiation de conduire à l'idolâtrie. Cité d'après Daniel Burns, art. cit., Hanover Historical Review, 2000.
34Quatrième concile du Latran, XIIᵉ concile œcuménique, 1215, chapitre 1, De fide catholica — Denzinger-Hünermann, n° 802 : le pain et le vin sont « transsubstantiés par la puissance divine » en le corps et le sang du Christ, sous les espèces du pain et du vin. Texte latin et français : Symboles et définitions de la foi catholique (Denzinger), Paris, Cerf.
35Saint Ignace d'Antioche, Épître aux Smyrniotes, chapitre 7, vers 107 — dénonçant ceux qui « s'abstiennent de l'eucharistie et de la prière, parce qu'ils ne confessent pas que l'eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ ». Texte : https://www.newadvent.org/fathers/0109.htm
36Saint Justin Martyr, Première Apologie, chapitre 66, vers 155 — sur la nourriture eucharistique qui « est la chair et le sang de ce Jésus qui s'est fait chair ». Texte anglais consulté sur Christian Classics Ethereal Library : https://ccel.org/ccel/justin_martyr/first_apology/anf01.viii.ii.lxvi.html
37Concile de Trente, XIIIᵉ session, 11 octobre 1551, Décret sur le très saint sacrement de l'Eucharistie, canon 1 — Denzinger-Hünermann, n° 1651 : anathème contre quiconque nie que le corps et le sang du Christ soient contenus « vraiment, réellement et substantiellement » dans l'Eucharistie et prétend qu'il n'y est présent « que comme dans un signe, une figure ou par sa vertu ». Texte : Symboles et définitions de la foi catholique (Denzinger), Paris, Cerf.
38 59Thomas Cranmer, A Defence of the True and Catholic Doctrine of the Sacrament…, Londres, 1550, p. 202, éd. G. E. Duffield, The Work of Thomas Cranmer, Appleford, Sutton Courtenay Press, 1965 — sur la distinction entre manducation sacramentelle (par tous) et manducation spirituelle (par les seuls croyants). Cité d'après Daniel Burns, art. cit., Hanover Historical Review, 2000.
39John Foxe, Actes et Monuments (Book of Martyrs), édition de 1570, chapitre consacré à « The Life, State, and Story of the Reverend Pastor and Prelate, Thomas Cranmer, Archbishop of Canterbury » — récit du dernier discours de Cranmer à l'église Sainte-Marie d'Oxford le 21 mars 1556, renonçant publiquement à ses rétractations écrites. Texte consulté dans sa reproduction en ligne : https://www.biblestudytools.com/history/foxs-book-of-martyrs/archbishop-cranmer.html
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