« La beauté sauvera le monde. » La formule est sans doute l'une des plus citées et des plus mal comprises de toute la pensée chrétienne moderne. On la prête à Dostoïevski, on la grave au fronton de festivals, on la brandit comme un slogan culturel. Mais que veut-elle dire ? Une statue, une fugue de Bach, un vitrail peuvent-ils réellement sauver un monde menacé par le mal, la violence et le désespoir ? Et si oui, de quelle beauté parle-t-on — celle des magazines, ou celle qui a fait pleurer saint Augustin ?
Cet article ne raconte pas l'histoire de l'art chrétien : pour cela, voir L'art sacré contemporain, l'art paléochrétien ou les mosaïques de Ravenne. Il ne traite pas non plus la question des images de culte, abordée dans Pourquoi l'Église utilise-t-elle des images ?. Son objet est plus fondamental : la théologie de la beauté elle-même. Qu'est-ce que la beauté ? Pourquoi la tradition catholique en fait-elle, avec le vrai et le bien, l'un des trois transcendantaux de l'être, c'est-à-dire l'un des visages mêmes de Dieu ? Et comment l'Église a-t-elle fait de la via pulchritudinis, la « voie de la beauté », un chemin d'évangelisation pour le XXIᵉ siècle ?
La réponse catholique tient en une distinction décisive. Prise pour elle-même, comme un absolu refermé sur son plaisir, la beauté ne sauve personne — elle peut même devenir idole. Mais comme signe, comme rayon qui renvoie à sa source, la beauté est un appel : elle réveille la nostalgie de l'infini, désarme les cœurs durcis, et conduit, par-delà l'œuvre, vers Celui qui est la Beauté en personne. « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance »[1], disait Paul VI aux artistes, au nom de l'Église du Concile. La phrase de Dostoïevski, bien comprise, ne promet pas un salut par l'esthétique : elle annonce que le Christ, « le plus beau des enfants des hommes »[2], est lui-même cette beauté qui sauve.
D'où vient la formule « la beauté sauvera le monde » ?
Une phrase de Dostoïevski — mais dans quelle bouche ?
La formule provient du roman L'Idiot (en russe Идиот), publié en feuilleton par Fiodor Dostoïevski entre 1868 et 1869[3]. On l'attribue spontanément au héros, le prince Léon Nikolaïevitch Mychkine, figure christique d'une bonté désarmante que la société tient pour un « idiot ». Mais le texte est plus subtil qu'on ne le croit : ce n'est pas Mychkine qui prononce la phrase. C'est un autre personnage, le jeune Hippolyte Terentiev, tuberculeux et révolté, qui la lui jette comme une question mi-railleuse, mi-suppliante :
« Est-il vrai, prince, que vous ayez dit un jour que le monde serait sauvé par la beauté ? Messieurs, cria-t-il à la cantonade, le prince affirme que la beauté sauvera le monde ! » — Fiodor Dostoïevski, L'Idiot, troisième partie, chapitre V[4]
Détail capital : Mychkine ne répond pas. Il reste silencieux, embarrassé, et la conversation passe à autre chose. Dostoïevski, fidèle à sa méthode, ne livre jamais directement sa propre pensée par la bouche d'un personnage ; il met des idées en tension et laisse le lecteur dans l'inquiétude[5]. La phrase n'est donc pas, dans le roman, une thèse triomphante : c'est une interrogation laissée ouverte, suspendue au-dessus d'un livre qui s'achève dans le désastre — meurtre, folie, ruine de tous ceux que le « prince beau » a voulu sauver.
Une beauté ambiguë chez Dostoïevski lui-même
Lire la formule comme un optimisme esthétique serait trahir Dostoïevski. Pour lui, la beauté n'est jamais neutre : elle est un champ de bataille. Dans Les Frères Karamazov, Mitia confesse cette intuition vertigineuse :
« La beauté ! Je ne puis souffrir qu'un homme, même de cœur élevé et de haute intelligence, commence par l'idéal de la Madone et finisse par l'idéal de Sodome. [...] La beauté, c'est le champ de bataille où Dieu et le diable se combattent, et leur champ de bataille, c'est le cœur des hommes. » — Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, livre III, chapitre III[6]
La beauté qui sauve n'est donc pas n'importe quelle beauté. Une beauté séductrice, refermée sur elle-même, peut perdre l'âme aussi sûrement qu'une laideur. Dostoïevski pressent ce que la tradition catholique formule autrement : seule la beauté ordonnée au vrai et au bien est rédemptrice ; coupée d'eux, elle devient piège. C'est exactement la distinction que Benoît XVI reprendra plus tard entre « beauté authentique » et « beauté illusoire et mensongère »[7].
Soljenitsyne : le relais d'un dissident
La formule serait peut-être restée une curiosité littéraire sans un second prophète russe. Lauréat du prix Nobel de littérature 1970, Alexandre Soljenitsyne — qui ne put se rendre à Stockholm de crainte de ne pouvoir rentrer en URSS — consacre une part du texte adressé à l'Académie suédoise à méditer précisément cette phrase de Dostoïevski, qu'il avoue avoir d'abord trouvée absurde :
« Un jour Dostoïevski laissa échapper cette phrase énigmatique : "La beauté sauvera le monde." Qu'est-ce que cela signifie ? Longtemps cela me parut une simple formule. Comment serait-ce possible ? Quand, dans l'histoire sanglante, la beauté a-t-elle jamais sauvé quelqu'un de quoi que ce soit ? [...] Mais il y a une particularité dans l'essence de la beauté, une particularité dans le statut de l'art : la conviction qui émane d'une véritable œuvre d'art est absolument irréfutable. » — Alexandre Soljenitsyne, Discours du prix Nobel (publié en 1972)[8]
Pour Soljenitsyne, là où les arguments du vrai et les exhortations du bien se heurtent au mensonge totalitaire, l'œuvre de beauté passe : elle convainc sans démontrer, elle touche là où la propagande ne peut rien. La beauté accomplirait alors, « pour ce cas particulier, le travail des trois » — le vrai, le bien et le beau se rejoignant à la fin[9]. C'est ce témoignage, venu du Goulag, qui a porté la phrase de Dostoïevski jusqu'au cœur de la pensée catholique du XXᵉ siècle.
L'adoption par les papes
C'est Jean-Paul II qui fait entrer définitivement la formule dans le langage de l'Église. Dans sa Lettre aux artistes du 4 avril 1999 — premier document pontifical entièrement adressé aux créateurs — il écrit :
« La beauté est la clef du mystère et un appel vers le transcendant. [...] C'est en ce sens que l'on a dit avec une profonde intuition que "la beauté sauvera le monde". » — Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 1999, n° 16[10]
Dix ans plus tard, Benoît XVI reprend le fil devant des centaines d'artistes réunis sous la voûte de Michel-Ange, dans la chapelle Sixtine[11]. La formule de Dostoïevski devient alors un programme : la via pulchritudinis, la voie de la beauté, comme chemin pour rejoindre l'homme contemporain, las des discours, mais encore capable d'être saisi par une œuvre, un chant, une lumière.
Qu'est-ce que la beauté ? La réponse de la tradition
Avant de demander si la beauté peut sauver, il faut savoir ce qu'elle est. La pensée chrétienne ne s'est pas contentée d'admirer le beau : elle l'a pensé avec une rigueur métaphysique héritée des Grecs et portée à son sommet par la scolastique.
La beauté, un transcendantal de l'être
Au cœur de la réponse se trouve une thèse audacieuse : la beauté n'est pas un simple agrément subjectif, un « goût » qui varierait d'un individu à l'autre. Elle est, avec le vrai (verum) et le bien (bonum), l'un des transcendantaux — ces propriétés qui appartiennent à tout ce qui est, dans la mesure même où cela existe[12]. Tout être, parce qu'il est, est un, vrai, bon et beau. Pour comprendre l'idée, une image simple : ce sont comme trois fenêtres ouvertes sur la même réalité. Le vrai est l'être en tant qu'il s'offre à l'intelligence ; le bien, l'être en tant qu'il attire la volonté ; le beau, l'être en tant qu'il réjouit celui qui le contemple. Trois rayons d'une même lumière.
Cette doctrine a une conséquence théologique immense. Si la beauté est un transcendantal, alors Dieu, source et plénitude de l'être, est la Beauté même — non pas une chose belle parmi d'autres, mais la Beauté subsistante dont toute beauté créée n'est qu'un reflet. C'est ce que la tradition appelle la beauté comme nom divin.
La définition de saint Thomas d'Aquin
Le mot le plus célèbre sur la beauté vient de saint Thomas d'Aquin. Dans la Somme théologique, il la définit d'une formule d'une concision parfaite :
« On appelle belles les choses qui plaisent quand on les voit. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ, q. 5, a. 4[13]
« Voir » ne désigne pas ici le seul œil, mais toute connaissance contemplative. Le beau est ce dont la simple appréhension procure une joie — non parce qu'on le possède (ce serait le bien désiré), mais parce qu'on le regarde. Thomas ajoute que la beauté requiert trois conditions, devenues classiques :
« Trois choses sont requises pour la beauté. D'abord l'intégrité ou la perfection : car ce qui est inachevé est laid. Ensuite la juste proportion ou l'harmonie. Enfin l'éclat : c'est pourquoi l'on dit belles les choses qui ont une couleur claire et lumineuse. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ, q. 39, a. 8[14]
Intégrité (integritas) : l'œuvre ou l'être ne manque de rien de ce qu'il doit avoir. Proportion (proportio ou consonantia) : les parties s'accordent entre elles et au tout. Éclat (claritas) : la forme rayonne, se rend visible, « brille » à l'intelligence. Ce dernier mot est décisif : pour Thomas, le beau est splendeur — la vérité d'une chose devenue lumineuse. D'où la formule reprise après lui : la beauté est la splendor veri, la splendeur du vrai.
Beauté et bien : deux visages inséparables
La tradition refuse de séparer le beau du bien. Jean-Paul II l'énonce avec précision dans sa Lettre aux artistes :
« La beauté est en un certain sens l'expression visible du bien, de même que le bien est la condition métaphysique de la beauté. » — Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 1999, n° 3[15]
Une beauté qui se nourrirait du mal, qui rendrait le vice désirable ou la cruauté séduisante, n'est pas la beauté pleine : elle en a l'apparence sans la vérité. C'est pourquoi le Catéchisme rattache la beauté à la vérité et la rappelle à sa vocation : l'art sacré est « vrai et beau quand il correspond par sa forme à sa vocation propre : évoquer et glorifier, dans la foi et l'adoration, le Mystère transcendant de Dieu »[16]. Hors de cette ordination, le beau se dégrade en simple agrément, ou bascule dans l'idole.
La beauté, un nom de Dieu
Si la beauté est un transcendantal, elle conduit nécessairement à son origine. Toute la tradition mystique chrétienne a vu dans le beau non un détour, mais une épiphanie : un lieu où Dieu transparaît.
Le Pseudo-Denys : « Dieu est la Beauté »
Au tournant des Vᵉ-VIᵉ siècles, un auteur mystérieux que la tradition a longtemps confondu avec Denys l'Aréopagite — d'où son nom de Pseudo-Denys — consacre, dans Les Noms divins, des pages décisives à la beauté comme nom de Dieu. Dieu y est nommé « le Beau » (en grec to kalon) parce qu'il est la source d'où jaillit toute splendeur :
« Le Beau au-delà de tout est dit Beauté à cause de la beauté qu'il communique à tous les êtres selon ce que chacun peut recevoir ; il est la cause de l'harmonie et de la splendeur de toutes choses, lui qui, à la manière de la lumière, répand sur tous les rayons de sa source qui embellit. » — Pseudo-Denys l'Aréopagite, Les Noms divins, chapitre IV[17]
Cette intuition irrigue toute la théologie médiévale : la beauté du monde est un langage, une parole muette par laquelle le Créateur se donne à reconnaître. Le Catéchisme le redit : « À partir de la grandeur et de la beauté des créatures, on connaît par analogie leur Auteur »[18].
Saint Augustin : « Bien tard je t'ai aimée, ô Beauté »
Aucune voix n'a chanté cette nostalgie de la Beauté divine avec plus de feu que saint Augustin. Au livre X des Confessions, revenant sur ses années perdues à courir après les beautés créées, il laisse échapper le cri le plus célèbre de la littérature spirituelle :
« Bien tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t'ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et c'est là que je te cherchais. [...] Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre X, chapitre 27[19]
Tout l'itinéraire augustinien tient dans ce renversement : les beautés du monde sont réelles, mais elles ne sont pas le terme — elles sont des flèches qui désignent ailleurs. Les aimer pour elles-mêmes, c'est s'arrêter au panneau au lieu de prendre la route. Les recevoir comme signes, c'est se laisser conduire vers la Beauté qui les fonde. Jean-Paul II citera précisément ce passage pour dire la « secrète nostalgie de Dieu » que la beauté suscite[20].
La beauté du Christ : un paradoxe
Mais la beauté chrétienne réserve un paradoxe que ni Platon ni les Grecs n'avaient prévu. D'un côté, le Christ est annoncé comme « le plus beau des enfants des hommes »[21]. De l'autre, le prophète Isaïe décrit le Serviteur souffrant comme un homme « sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits »[22]. Comment tenir les deux ?
Les Pères de l'Église ont médité ce nœud avec audace. Pour saint Augustin, commentant le verset du Psaume 44 sur le Christ « plus beau que les enfants des hommes », le Sauveur est « beau dans le ciel, beau sur la terre [...] beau sur la croix, beau dans le tombeau »[23] : sa beauté n'est pas démentie par la Passion, elle s'y accomplit. Sur la Croix, ce n'est pas l'harmonie des formes qui resplendit, mais la splendeur de l'amour allant jusqu'au bout. La beauté chrétienne n'est donc pas l'esthétique du joli : elle peut prendre le visage défiguré du Crucifié, parce que la vraie beauté est celle du don total. Hans Urs von Balthasar en a fait le centre de son œuvre : la « forme » (Gestalt) du Christ, jusque dans son abaissement, est la révélation suprême de la Gloire de Dieu[24].
La via pulchritudinis : la voie de la beauté vers Dieu
De ces fondations naît une conviction pastorale : si la beauté est un reflet de Dieu, alors elle est un chemin pour aller à lui. La tradition parle des trois voies de l'âme vers son Créateur — par le vrai (la voie de l'intelligence et de la philosophie), par le bien (la voie morale de la conscience), et par le beau : la via pulchritudinis.
Une voie pour ceux que les arguments ne touchent plus
L'intérêt de cette voie est qu'elle atteint l'homme par un autre accès que le raisonnement. On peut résister à une démonstration, refuser une exigence morale ; il est plus difficile de se défendre contre une beauté qui saisit. C'est l'expérience de Soljenitsyne : la beauté « convainc » là où l'argument échoue. Le pape François en a fait une consigne d'évangelisation explicite :
« Annoncer le Christ signifie montrer que croire en lui et le suivre n'est pas seulement quelque chose de vrai et de juste, mais aussi quelque chose de beau, capable de combler la vie d'une splendeur nouvelle et d'une joie profonde, même au milieu des épreuves. [...] Il est bon que toute catéchèse prête une attention spéciale à la "voie de la beauté" (via pulchritudinis). » — Pape François, Evangelii Gaudium, 2013, n° 167[25]
La beauté n'est donc pas un ornement facultatif de la foi : elle est l'une de ses portes d'entrée. Une liturgie soignée, un chant juste, une église accueillante prêchent parfois mieux que mille mots.
Balthasar et la « gloire » : restaurer la beauté oubliée
Le grand théologien suisse Hans Urs von Balthasar (1905-1988) a bâti toute la première partie de sa trilogie, La Gloire et la Croix (en allemand Herrlichkeit), sur un constat alarmé : la pensée moderne a expulsé la beauté du domaine de la vérité. On a séparé le vrai du beau, réduisant la beauté à une affaire de goût, et la vérité à une affaire de preuve[26]. Or, prévient-il, une vérité qu'on ne trouve plus belle cesse bientôt d'être aimée, puis crue. Son projet : remettre la beauté au commencement de la théologie, en montrant que la Révélation est d'abord une forme qui s'impose par son rayonnement — la Gestalt du Christ — avant d'être un système de propositions.
« Nous nommons "beau" cela seul devant quoi nous nous arrêtons, par quoi nous sommes saisis et ravis hors de nous-mêmes. » — d'après Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix[27]
Benoît XVI : distinguer la vraie beauté de la fausse
La via pulchritudinis a pourtant un piège, et Benoît XVI l'a nommé avec force. Toute beauté n'élève pas : il existe une beauté narcotique, qui flatte les sens, emprisonne dans l'instant et referme l'homme sur lui-même. Devant les artistes de 2009, le pape distingue les deux :
« Il existe cependant une beauté trompeuse et illusoire [...] qui n'ouvre pas l'homme vers le haut, mais le referme totalement sur lui-même, et qui finit par le rendre esclave et le priver d'espérance et de joie. C'est une beauté captivante et hypocrite [...]. La beauté authentique, en revanche, ouvre le cœur humain à la nostalgie, au désir profond de connaître, d'aimer, d'aller vers l'Autre, vers l'Au-delà de soi. » — Benoît XVI, Rencontre avec les artistes, chapelle Sixtine, 21 novembre 2009[28]
Le critère est donc clair : la vraie beauté décentre ; la fausse enferme. L'une ouvre une fenêtre, l'autre tend un miroir. Et c'est de la première, et d'elle seule, que l'on peut dire qu'elle « sauve ».
La beauté dans la liturgie et la musique sacrée
Il y a un lieu où la beauté n'est pas un luxe mais une nécessité théologique : la liturgie. Car la liturgie est l'acte par lequel l'Église rend à Dieu le culte qui lui est dû — et l'on ne s'adresse pas à l'infiniment Beau avec de la laideur. C'est aussi le lieu où la beauté devient l'âme de la musique et du culte : chant, lumière et ornements n'y décorent pas la prière, ils la portent.
Le culte, sommet naturel de la beauté
Tout au long de son histoire, l'Église a mobilisé pour la liturgie ce que les hommes savaient faire de plus beau : l'architecture des cathédrales, l'or des reliquaires, la lumière des vitraux, les couleurs des vêtements liturgiques, et par-dessus tout le chant. Cette dépense n'est pas un gaspillage : elle est l'équivalent du parfum de Marie de Béthanie répandu sur les pieds du Christ, ce geste « inutile » que Jésus défend contre les calculateurs (« Laissez-la ! », Jean 12, 7). La beauté liturgique est un acte d'adoration, non de décoration : elle dit, par les sens, que Celui qu'on célèbre vaut infiniment plus que tout.
La musique sacrée, beauté qui prie
Parmi tous les arts, la musique tient dans le culte une place unique. Le concile Vatican II l'affirme : « La tradition musicale de l'Église universelle a créé un trésor d'une valeur inestimable, qui l'emporte sur les autres arts, du fait surtout que, chant sacré lié aux paroles, il fait partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle. »[29] Le chant n'orne pas la prière de l'extérieur : il est prière, parce qu'il fait passer le texte sacré dans la chair de la voix et l'élan de la mélodie. Saint Augustin l'avait dit en une formule devenue proverbe :
« Chanter est le fait de celui qui aime. » — Saint Augustin, Sermon 336[30]
Du chant grégorien, que Vatican II reconnaît comme « le chant propre de la liturgie romaine »[31], aux polyphonies de Palestrina, des cantates de Jean-Sébastien Bach aux chants méditatifs de Taizé, la musique sacrée illustre la via pulchritudinis à l'état pur : une beauté ordonnée non au spectacle, mais à l'élévation de l'âme vers Dieu. Sa fonction n'est pas d'émouvoir pour émouvoir, mais de faire prier.
Le danger de la laideur : quand le culte oublie la beauté
Le revers de cette grandeur est une vigilance. Quand la liturgie néglige la beauté — par paresse, par fausse humilité ou par souci mal placé d'« être de son temps » — elle ne devient pas seulement moins agréable : elle affaiblit ce qu'elle signifie. Benoît XVI, encore cardinal, en avertissait : une foi qui perd le sens de la beauté perd peu à peu sa force d'attraction et finit par douter d'elle-même[32]. La laideur volontaire en matière sacrée n'est pas une vertu de pauvreté : c'est souvent un appauvrissement du sens. Inversement, la recherche de la beauté ne doit jamais glisser vers l'esthétisme — la beauté pour la beauté, le concert au lieu de la prière. La règle d'or reste celle du Catéchisme : la beauté liturgique est « vraie » lorsqu'elle sert « le Mystère transcendant de Dieu »[33], et non la performance des hommes.
Alors, la beauté sauvera-t-elle le monde ?
Reste la question du titre, qu'il faut maintenant trancher sans esquive. La réponse catholique n'est ni un « oui » naïf ni un « non » désabusé : c'est un « oui, mais bien comprise ».
Ce n'est pas la beauté qui sauve, mais Celui qu'elle révèle
Au sens strict, aucune beauté créée ne sauve : ni une symphonie, ni une cathédrale, ni un coucher de soleil ne rachètent un péché ou ne ressuscitent un mort. Le seul Sauveur est le Christ. Mais le Christ est « le plus beau des enfants des hommes », la Beauté de Dieu faite chair. Quand on dit que la beauté sauvera le monde, on dit donc, en vérité, que la Beauté incarnée — le Verbe — sauve le monde, et que toute beauté authentique, en renvoyant vers lui, participe à sa manière à cette œuvre de salut. La beauté ne sauve pas à la place du Christ ; elle ouvre la porte par laquelle il entre.
La beauté désarme et prépare le cœur
L'expérience le confirme : la beauté peut faire ce que l'argument ne fait pas. Elle franchit les défenses, suspend l'ironie, éveille une nostalgie. Un homme fermé à toute prédication peut être bouleversé par un Requiem, saisi par une icône, désarmé par la pureté d'un visage. La beauté ne convertit pas à elle seule — mais elle prépare le terrain, elle rend l'âme disponible, elle rouvre la question de Dieu là où elle semblait close. C'est en ce sens précis que les papes parlent d'une voie : non un raccourci, mais une route réelle.
Beauté et espérance contre le désespoir
Enfin, la beauté est une arme contre le désespoir, mal propre à notre temps. « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance »[34] : la formule de Paul VI n'est pas sentimentale. Là où tout pousse au cynisme, une beauté gratuite témoigne que le réel n'est pas absurde, qu'il y a de l'ordre, du sens, de la gloire cachée. Elle est une promesse : si le monde est encore capable de tant de beauté, c'est qu'il n'est pas abandonné. La beauté est ainsi le visage sensible de l'espérance — un avant-goût, dans le temps, de la splendeur définitive que les bienheureux contempleront face à face[35].
Les fausses promesses : esthétisme, idole, instrumentalisation
Mais il faut redire le danger, sous peine de transformer une vérité en illusion. La beauté trahit dès qu'on la coupe de sa source. Trois dérives la guettent. L'esthétisme d'abord : faire de la beauté un absolu, jouir de l'œuvre sans jamais se laisser conduire au-delà — c'est s'arrêter à la flèche. L'idolâtrie ensuite : adorer la créature belle au lieu du Créateur, ce que la beauté du veau d'or symbolise dans l'Écriture. L'instrumentalisation enfin : mettre la beauté au service du mensonge ou du pouvoir, comme le firent les esthétiques totalitaires. Dans les trois cas, la beauté reste séduisante, mais elle ne sauve plus : elle enferme. C'est tout le sens de l'avertissement de Dostoïevski — la beauté est « le champ de bataille »[36] — et de Benoît XVI sur la beauté « trompeuse »[37].
La conclusion n'est donc pas un slogan, mais une espérance lucide. Oui, la beauté sauvera le monde — à condition d'entendre par là la Beauté qui a un nom, un visage et des plaies, et de recevoir toute beauté d'ici-bas comme ce qu'elle est : non un terme, mais un appel.
Pour aller plus loin
- L'art sacré contemporain (XXᵉ-XXIᵉ siècle) — comment l'Église a renoué avec les artistes modernes, de Matisse à Gaudí.
- Pourquoi l'Église utilise-t-elle des images ? — le fondement théologique de l'image chrétienne.
- L'art paléochrétien et Les symboles chrétiens des catacombes — les premières beautés du christianisme.
- Les mosaïques de Ravenne et Les mosaïques de Sainte-Sophie — la lumière et l'or comme théologie visible.
- L'Agneau mystique de Van Eyck — un sommet de la beauté au service du dogme.
- Le chemin de croix dans l'art — la beauté paradoxale de la Passion.
Notes et références
Paul VI, Message aux artistes adressé à la clôture du concile Vatican II, 8 décembre 1965 (l'Église du Concile y parle « par notre voix ») : « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. [...] Souvenez-vous que vous êtes les gardiens de la beauté dans le monde. » Texte intégral sur vatican.va.
1 34Psaume 44 (45), 3 (Vulgate) : « Speciosus forma prae filiis hominum » — « Tu es le plus beau des enfants des hommes ». Verset traditionnellement appliqué au Christ-Époux par les Pères de l'Église.
2 21Fiodor Dostoïevski (1821-1881), L'Idiot (Идиот), roman publié en feuilleton dans la revue Le Messager russe de janvier 1868 à février 1869.
3Fiodor Dostoïevski, L'Idiot, troisième partie, chapitre V. La phrase « la beauté sauvera le monde » n'est pas prononcée par le prince Mychkine lui-même mais rapportée — sous forme de question railleuse — par Hippolyte Terentiev. Mychkine n'y répond pas. Trad. fr. de référence : Albert Mousset (Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »).
4Sur le principe « polyphonique » par lequel Dostoïevski refuse de réduire ses personnages à sa propre voix : Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski (1929 ; éd. fr. Seuil, 1970). Précaution herméneutique indispensable avant de traiter la formule comme une thèse de l'auteur.
5Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1880), livre III, chapitre III (« Confession d'un cœur ardent. En vers »), paroles de Dmitri (Mitia) Karamazov : « La beauté, c'est le champ de bataille où Dieu et le diable se combattent, et leur champ de bataille, c'est le cœur des hommes. »
6 36Benoît XVI, Rencontre avec les artistes, chapelle Sixtine, 21 novembre 2009 : « Vous êtes les gardiens de la beauté. [...] La voie de la beauté nous conduit donc à saisir le Tout dans le fragment, l'Infini dans le fini, Dieu dans l'histoire de l'humanité. » Texte sur vatican.va.
7 11Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), Discours du prix Nobel de littérature (prix décerné en 1970 ; texte rédigé en secret à Moscou, transmis à l'Académie suédoise et publié en 1972, sans avoir été prononcé en séance). Il y médite longuement la phrase de Dostoïevski, d'abord jugée « une simple formule », avant d'y reconnaître la force irréfutable propre à l'œuvre d'art. Texte intégral officiel sur nobelprize.org.
8Alexandre Soljenitsyne, ibid. : reprenant l'antique triade du vrai, du bien et du beau, il suggère que l'art accomplit « pour ce cas particulier le travail des trois » lorsque les chemins trop évidents du vrai et du bien ont été abattus.
9Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999 (jour de Pâques), n° 16 : « La beauté est la clef du mystère et un appel vers le transcendant. [...] c'est en ce sens que l'on a dit avec une profonde intuition que "la beauté sauvera le monde". » Le même paragraphe cite la « secrète nostalgie de Dieu » et le mot de saint Augustin. Texte intégral sur vatican.va.
10 20La doctrine des transcendantaux (unum, verum, bonum, auxquels la tradition postérieure ajoute pulchrum) remonte à Aristote et est systématisée par la scolastique : cf. Thomas d'Aquin, De veritate, q. 1, a. 1 ; Somme théologique, Iᵃ, q. 5 et q. 16. Sur l'ajout du beau et les débats qu'il soulève : Jacques Maritain, Art et scolastique (1920), et Umberto Eco, Le Problème esthétique chez Thomas d'Aquin (1956).
12Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ, q. 5, a. 4, ad 1 : « Pulchra enim dicuntur quae visa placent » — « On appelle belles les choses qui plaisent quand on les voit. » La beauté y est rattachée à la cause formelle et à la connaissance, distincte du bien qui se rapporte à l'appétit.
13Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ, q. 39, a. 8 : « Ad pulchritudinem tria requiruntur. Primo quidem integritas sive perfectio [...]. Et debita proportio sive consonantia. Et iterum claritas. » — intégrité (ou perfection), juste proportion (ou harmonie), éclat (ou clarté). Passage fondateur de l'esthétique thomiste.
14Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 1999, n° 3 : « La beauté est en un certain sens l'expression visible du bien, de même que le bien est la condition métaphysique de la beauté. »
15Catéchisme de l'Église catholique, n° 2502 : « L'art sacré est vrai et beau quand il correspond par sa forme à sa vocation propre : évoquer et glorifier, dans la foi et l'adoration, le Mystère transcendant de Dieu, Beauté de vérité et d'amour suréminente et invisible. »
16 33Pseudo-Denys l'Aréopagite (auteur syrien des Vᵉ-VIᵉ siècles, longtemps identifié à tort au disciple de saint Paul, Actes 17, 34), Les Noms divins, chapitre IV, §7 : Dieu y est nommé « le Beau » (to kalon) en tant que cause de l'harmonie et de la splendeur de tous les êtres, répandant sa lumière à la manière du soleil. Éd. de référence : Œuvres complètes du Pseudo-Denys, trad. Maurice de Gandillac, Aubier, 1943.
17Catéchisme de l'Église catholique, n° 341 : sur la beauté de la création comme reflet de la beauté infinie du Créateur ; cf. n° 32 (« À partir [...] de la beauté des créatures, on connaît par analogie leur Auteur ») et Sagesse 13, 3-5.
18Saint Augustin, Confessions, livre X, chapitre 27 (38) : « Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova, sero te amavi ! Et ecce intus eras et ego foris [...]. Mecum eras, et tecum non eram. » — « Bien tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle... » Trad. fr. de référence : Arnauld d'Andilly / Pléiade.
19Isaïe 53, 2 : « Il n'avait ni beauté ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n'avait rien pour nous séduire. » Description du Serviteur souffrant, appliquée par la tradition chrétienne au Christ de la Passion.
22Saint Augustin, Expositions des Psaumes, commentaire du Psaume 44 (45 hébreu), sur le verset 3 (« Speciosus forma prae filiis hominum ») : « Pulcher ergo in caelo, pulcher in terra ; [...] pulcher in ligno, pulcher in sepulcro, pulcher in caelo » — « beau donc dans le ciel, beau sur la terre ; [...] beau sur la croix (litt. « sur le bois »), beau dans le sépulcre, beau dans le ciel » (nous traduisons). La litanie complète énumère aussi le sein de la Vierge, les bras des parents, les miracles et les fouets. Source : Enarrationes in Psalmos.
23Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix (Herrlichkeit, 1961-1969 ; éd. fr. Aubier), notamment le t. I, Apparition. La « forme » (Gestalt) du Christ, jusque dans la kénose de la Croix, y est présentée comme la manifestation suprême de la gloire (en hébreu kabôd, en grec doxa) de Dieu.
24Pape François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 167 : « Annoncer le Christ signifie montrer que croire en lui et le suivre n'est pas seulement quelque chose de vrai et de juste, mais aussi quelque chose de beau [...]. Il est bon que toute catéchèse prête une attention spéciale à la "voie de la beauté" (via pulchritudinis). »
25Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix, t. I : la modernité a séparé le beau du vrai et du bien, reléguant la beauté hors de la connaissance ; Balthasar avertit qu'« une vérité qui n'est plus aimée ni gardée comme belle » finit par perdre sa force de conviction. Programme d'une « esthétique théologique ».
26Formule synthétisant la thèse balthasarienne (La Gloire et la Croix, t. I) selon laquelle le beau est ce qui « ravit » et « saisit » le spectateur (Entrückung), l'arrachant à lui-même pour le tourner vers la forme contemplée.
27(source introuvable : benoitxvi2009-faux)
28 37Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium sur la liturgie (4 décembre 1963), n° 112 : « La tradition musicale de l'Église universelle a créé un trésor d'une valeur inestimable, qui l'emporte sur les autres arts, du fait surtout que, chant sacré lié aux paroles, il fait partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle. »
29Saint Augustin, Sermon 336, 1 : « Cantare amantis est » — « Chanter est le fait de celui qui aime. » Formule reprise dans la tradition liturgique pour fonder la place du chant dans la prière.
30Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n° 116 : « L'Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c'est donc lui qui, dans les actions liturgiques, [...] doit occuper la première place. »
31Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), « La contemplation de la beauté », message à la rencontre de Rimini (Communion et Libération), août 2002 : la beauté qui blesse le cœur et l'ouvre à la transcendance y est présentée comme un chemin de connaissance de Dieu, complémentaire de l'argumentation. Texte repris dans On the Way to Jesus Christ (Ignatius Press, 2005).
32Sur la béatitude du Ciel comme contemplation directe de la Beauté divine, cf. Catéchisme de l'Église catholique, n° 1028 (la vision béatifique) et 1 Corinthiens 13, 12 : « Nous voyons maintenant dans un miroir, de façon confuse ; mais alors, ce sera face à face. »
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