Le symbolisme de l'autel

L'autel chrétien est à la fois la table du repas et la pierre du sacrifice, et, plus profondément, le symbole du Christ lui-même. De la table de bois de la Cène aux dalles de pierre dressées sur les tombeaux des martyrs, voici la théologie, l'histoire et la grammaire symbolique de l'autel.

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L'autel est le centre visible de toute église catholique : la table de pierre ou de bois autour de laquelle l'assemblée se rassemble pour l'Eucharistie. Mais il n'est jamais un simple meuble. Dès les premiers siècles, l'Église a chargé cet objet d'un poids de sens unique : il est à la fois la table d'un repas et la pierre d'un sacrifice, et, plus profondément encore, il est tenu pour le symbole du Christ lui-même. C'est pourquoi le prêtre l'embrasse en arrivant, l'encense, l'incline devant lui ; c'est pourquoi on l'oint du saint chrême comme on oignait les rois et les prêtres, et qu'on scelle sous lui les ossements des martyrs.

Cette densité symbolique tient à une équation que toute la tradition répète : l'autel, c'est le Christ. Saint Ambroise demandait déjà : « Qu'est-ce en effet l'autel du Christ sinon l'image du Corps du Christ ? »[1] Saint Thomas d'Aquin la reformulera ainsi : « Par l'autel est signifié le Christ lui-même. »[2] L'autel de pierre renvoie au Christ « pierre vivante » et « pierre angulaire » ; la table renvoie au repas pascal ; le tombeau scellé sous la dalle renvoie à la mort et à la résurrection. Un seul objet porte ainsi le mystère pascal tout entier.

Cet article retrace la théologie et le symbolisme de l'autel : ses racines bibliques, l'histoire qui l'a fait passer de la table de bois de la Cène aux dalles de pierre dressées sur les tombeaux des martyrs, l'anatomie d'un autel consacré, la grammaire de ses cinq croix, le rite de dédicace qui « fait » l'autel, et les grandes lectures symboliques, patristiques, médiévales et contemporaines. La réserve du Saint-Sacrement, elle, relève d'un autre meuble et d'un autre signe : on la traite dans Le symbolisme du tabernacle.

L'autel, cœur de l'église et figure du Christ

Qu'est-ce qu'un autel chrétien ?

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Dans le vocabulaire liturgique, l'autel est précisément la table sur laquelle est célébré le sacrifice eucharistique. Le Code de droit canonique en donne la définition juridique : « L'autel ou table sur laquelle est célébré le sacrifice eucharistique est dit fixe s'il est construit de telle sorte qu'il adhère au pavement et ne puisse donc être déplacé ; il est dit mobile s'il peut être déplacé. »[3] La Présentation générale du Missel romain en donne, elle, la définition théologique : il est le lieu « où le sacrifice de la Croix est rendu présent sous les signes sacramentels », mais « aussi la table du Seigneur », et « le centre de l'action de grâce qui s'accomplit pleinement par l'Eucharistie »[4].

L'autel n'est donc pas un accessoire parmi d'autres dans l'espace sacré : il en est le foyer. Tout converge vers lui. C'est ce que demande la liturgie elle-même quand elle veut qu'il soit, autant que possible, séparé du mur et placé de telle sorte qu'il devienne « le centre où converge spontanément l'attention de toute l'assemblée des fidèles »[5]. L'orientation des regards, la disposition du chœur, la place de l'ambon et du siège : tout l'aménagement d'une église s'ordonne à cette table unique.

Une double table : sacrifice et repas

Le premier paradoxe de l'autel chrétien est qu'il réunit deux réalités que le langage ordinaire sépare : le sacrifice et le repas. C'est la donnée centrale que le Catéchisme énonce dans une formule dense :

« L'autel, autour duquel l'Église est rassemblée dans la célébration de l'Eucharistie, représente les deux aspects d'un même mystère : l'autel du sacrifice et la table du Seigneur. » Catéchisme de l'Église catholique, n° 1383[6]

Le même Catéchisme avait déjà posé, quelques centaines de paragraphes plus haut, le double registre : « L'autel de la Nouvelle Alliance est la Croix du Seigneur, de laquelle découlent les sacrements du mystère Pascal. Sur l'autel, qui est le centre de l'église, est rendu présent le sacrifice de la croix sous les signes sacramentels. Il est aussi la Table du Seigneur, à laquelle le Peuple de Dieu est invité. »[7]

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Autrement dit, la même pierre est le Calvaire et le Cénacle : le rocher où le sacrifice de la Croix est rendu présent, et la table où ce sacrifice se donne en nourriture. Le Catéchisme ajoute un troisième registre, hérité des liturgies orientales : « l'autel est aussi le symbole du Tombeau (le Christ est vraiment mort et vraiment ressuscité). »[8] Sacrifice, repas, tombeau : trois faces d'un seul mystère, le mystère pascal, concentrées dans un seul objet.

« L'autel, c'est le Christ »

Cette concentration s'explique par une dernière identification, la plus forte : l'autel signifie le Christ en personne. Le Catéchisme le dit sans détour : « l'autel chrétien est le symbole du Christ lui-même, présent au milieu de l'assemblée de ses fidèles, à la fois comme la victime offerte pour notre réconciliation et comme aliment céleste qui se donne à nous »[9]. Et il appuie aussitôt cette affirmation sur saint Ambroise de Milan, au IVᵉ siècle :

« Qu'est-ce en effet l'autel du Christ sinon l'image du Corps du Christ ? » Saint Ambroise de Milan, De sacramentis, V, 7, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, n° 1383[10]

Le même Ambroise précisait : « L'autel représente le Corps [du Christ], et le Corps du Christ est sur l'autel. »[11] La théologie médiévale en fera un axiome. Saint Thomas d'Aquin, traitant des rites de la messe, l'inscrit dans la Somme théologique : « Par l'autel est signifié le Christ lui-même. »[12] C'est cette équation qui commande tout le reste : si l'autel est le Christ, alors on comprend pourquoi on l'embrasse, pourquoi on l'oint, pourquoi un seul autel suffit, et pourquoi sa matière, sa forme et sa consécration sont si soigneusement réglées.

Les racines bibliques de l'autel

De l'autel des sacrifices à l'autel de la Croix

L'autel n'est pas une invention chrétienne. Toute l'histoire sainte est jalonnée d'autels : ceux que dressent Noé, Abraham et Jacob, l'autel des holocaustes du Temple de Jérusalem où coulait le sang des victimes. Mais le Nouveau Testament opère un déplacement décisif : le véritable autel devient la Croix, et la victime, le Christ lui-même. C'est pourquoi le Catéchisme écrit que « l'autel de la Nouvelle Alliance est la Croix du Seigneur »[13], en renvoyant au verset du Nouveau Testament qui emploie le plus explicitement le mot « autel » au sens de l'autel terrestre de la Nouvelle Alliance :

« Nous avons un autel auquel n'ont pas le droit de se nourrir ceux qui rendent un culte selon l'ancienne Alliance. » Épître aux Hébreux 13, 10[14]

L'autel de pierre des églises ne remplace donc pas le sacrifice de la Croix : il le rend présent. Saint Augustin avait formulé le principe qui fonde toute la liturgie eucharistique : dans le sacrifice du Christ, « il est à la fois le Prêtre qui offre et le Sacrifice offert »[15]. L'autel chrétien est le lieu où ce sacrifice unique, offert une fois pour toutes, traverse les siècles sous les signes du pain et du vin.

Le rocher, c'était le Christ

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Pourquoi l'autel chrétien est-il devenu, au fil des siècles, un autel de pierre ? La raison n'est pas seulement pratique. Elle est scripturaire. Saint Paul, relisant la traversée du désert, identifie le rocher d'où jaillit l'eau au Christ lui-même :

« Ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c'était le Christ. » Première lettre aux Corinthiens 10, 4[16]

La pierre, dans la Bible, n'est pas une matière neutre : elle dit la solidité, la permanence, le fondement, et tout cela renvoie au Christ. La première lettre de Pierre développe l'image :

« Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. […] Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. » Première lettre de Pierre 2, 4-6[17]

C'est exactement ce lien que fait la liturgie quand elle recommande l'autel fixe : il « signifie, de manière claire et permanente, le Christ Jésus, la Pierre vivante »[18]. L'autel de pierre n'est pas un bloc de minéral : c'est une profession de foi en celui qui est la pierre angulaire de l'édifice spirituel.

Sous l'autel, les âmes des martyrs

Une dernière racine biblique commande un usage immémorial : la dépose de reliques sous l'autel. Dans sa vision de l'Apocalypse, Jean voit, à l'ouverture du cinquième sceau, les martyrs rassemblés en un lieu précis :

« Je vis sous l'autel les âmes de ceux qui furent égorgés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils avaient porté. » Apocalypse 6, 9[19]

Ce verset a nourri toute la pratique chrétienne de l'autel-tombeau, dont nous verrons l'histoire. Le martyr, qui a uni son propre sang à celui du Christ, repose littéralement sous le lieu où le sacrifice du Christ est offert : sa place liturgique exprime sa place théologique. Le Code de droit canonique le garde encore aujourd'hui comme un devoir : « L'antique tradition d'inclure des reliques de martyrs ou d'autres saints sous l'autel fixe sera conservée. »[20]

Histoire de l'autel chrétien

La table de la Cène et les repas domestiques

La Cène, mosaïque de Sant’Apollinare Nuovo à Ravenne, Anonyme, mosaïque du VIe siècle. Domaine public (PD-Art) · Wikimedia Commons.

Les premiers autels chrétiens n'étaient pas des blocs de pierre, mais des tables de bois, à l'image de celle de la Cène. Tant que le culte se célébrait dans les maisons, l'Eucharistie se faisait sur la table du repas familial. La Catholic Encyclopedia note qu'« il est probable que [les premiers autels] étaient faits de bois, comme celui dont le Christ s'est servi à la Dernière Cène »[21]. Rome a longtemps conservé cette mémoire : la basilique du Latran vénère encore une table de bois tenue pour celle sur laquelle saint Pierre aurait célébré.

Les tombeaux des martyrs et les catacombes

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Le tournant vient des persécutions. Dans les catacombes, les chrétiens prennent l'habitude de célébrer sur les tombes des martyrs, notamment sur les arcosolia, ces niches en arc creusées au-dessus d'un tombeau dont la dalle servait de table. Le Liber Pontificalis attribue au pape saint Félix Iᵉʳ (IIIᵉ siècle) le décret prescrivant de célébrer la messe « sur les tombeaux des martyrs »[22]. De là naît l'autel-tombeau : la table du sacrifice repose désormais sur les ossements du témoin.

Saint Augustin a soigneusement précisé le sens de cette pratique, contre tout soupçon d'idolâtrie : on ne sacrifie pas aux martyrs, mais à Dieu seul, même quand on célèbre sur leur tombe.

« Nous ne dressons pas d'autels sur ces tombeaux pour sacrifier aux martyrs, mais à l'unique Dieu des martyrs et le nôtre. […] Car c'est à Dieu, non à eux, que le prêtre sacrifie, bien qu'il sacrifie sur leur tombeau ; car il est le prêtre de Dieu, non le leur. » Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XXII, ch. 10[23]

Cette distinction est capitale : l'autel reste tout entier ordonné à Dieu. Le martyr ne reçoit pas le culte ; il accompagne le sacrifice, comme un témoin associé à l'offrande du Christ. Le deuxième concile de Nicée (787) érigera en règle la présence de reliques dans les autels[24].

De la table de bois à l'autel de pierre

À mesure que l'Église sort de la clandestinité et bâtit des basiliques, l'autel de pierre s'impose. La pierre dit la permanence ; elle évoque le rocher-Christ ; elle convient au caractère définitif du culte public. Le plus ancien décret conciliaire connu exigeant des autels de pierre est celui du concile d'Épaone, en Gaule, en 517[25]. Peu à peu, la dalle d'une seule pierre devient la norme, règle que le droit actuel maintient : « Selon la pratique traditionnelle de l'Église, la table de l'autel fixe sera en pierre et même d'une seule pierre naturelle. »[26]

La grande continuité se lit dans ce tableau d'ensemble :

  1. Ier siècle
    La table de la Cène

    L'Eucharistie est célébrée sur des tables de bois, dans les maisons, à l'image de la Dernière Cène. Rome conserve au Latran une table vénérée comme celle de saint Pierre.

  2. IIIe siècle
    Sur les tombeaux des martyrs

    Dans les catacombes, on célèbre sur les arcosolia. Le pape saint Félix Iᵉʳ aurait prescrit la messe sur les tombeaux des martyrs : naissance de l'autel-tombeau.

  3. 517
    Le concile d'Épaone : la pierre

    En Gaule, le plus ancien décret conciliaire connu exige des autels de pierre. La pierre, évoquant le Christ « pierre vivante », devient peu à peu la matière ordinaire.

  4. 787
    Le deuxième concile de Nicée : les reliques

    Le concile érige en règle la présence de reliques dans les autels, prolongeant l'usage né sur les tombes des martyrs.

  5. 1962-1965
    Vatican II et l'autel face au peuple

    Après le concile, la célébration versus populum (face au peuple) est encouragée et l'usage d'un autel séparé du mur se généralise, sans que l'orientation versus Orientem soit abolie.

Anatomie et symbolisme d'un autel de pierre

La mensa, le stipes, le sepulcrum

Un autel de pierre consacré n'est pas un bloc uniforme : il a une anatomie précise, et chaque partie a un nom et un sens. La mensa est la table proprement dite, idéalement taillée dans une seule dalle de pierre naturelle ; c'est sur elle que repose le sacrifice. Le stipes est le support (pied unique, colonnes, ou massif maçonné) qui élève la table. Le sepulcrum, enfin, est la logette creusée pour y enfermer les reliques des saints[27].

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Cette structure n'est pas seulement technique : elle redit le mystère. La table est le lieu du repas et du sacrifice ; le support l'élève comme une « ouverture vers le ciel » ; la logette des reliques unit le sacrifice du Christ à celui de ses martyrs. Un autel complet est ainsi une catéchèse de pierre.

Les cinq croix : les cinq plaies du Christ

Le détail le plus parlant est gravé à même la table. Sur la mensa d'un autel consacré, on incise cinq croix : une à chacun des quatre angles, et une au centre. Elles « signifient ses cinq plaies »[28], les plaies des mains, des pieds et du côté du Crucifié. À la dédicace, l'évêque verse le chrême sur ces cinq croix, puis y brûle cinq amas d'encens. L'autel porte donc, inscrites dans sa chair de pierre, les cinq blessures du Christ : il n'est pas seulement le lieu du sacrifice, il en est le corps marqué.

On retrouve la même symbolique dans les cinq grains d'encens fichés en croix dans le cierge pascal, le soir de la Vigile : eux aussi figurent les cinq plaies du Ressuscité[29]. La grammaire des cinq plaies traverse ainsi l'autel, le cierge et toute la liturgie pascale : voir Le symbolisme des cierges.

La pierre d'autel et l'autel portatif

Lorsqu'on devait célébrer hors d'une église consacrée (en mission, en voyage, à la guerre), la tradition latine recourait à la pierre d'autel (ou « pierre sacrée », altare portatile) : une petite dalle de pierre consacrée, contenant des reliques scellées, qu'on posait sur une table ordinaire pour y déposer le calice et la patène[30]. Le principe est éloquent : ce n'est pas la table de bois qui « fait » l'autel, mais la pierre consacrée, c'est-à-dire le signe du Christ-rocher. Là où était la pierre sacrée, là était l'autel.

Les reliques sous l'autel

Le sepulcrum prolonge donc, jusqu'à nos églises, la mémoire des catacombes. La liturgie actuelle « conserve avantageusement l'usage de déposer sous l'autel à dédicacer des reliques de saints, même non martyrs », tout en exigeant qu'on vérifie leur authenticité[31]. Le lien est explicite : le martyr a fait de sa mort un sacrifice uni à celui du Christ ; il repose donc sous le lieu où ce sacrifice est rendu présent. L'écrin d'orfèvrerie qui contient ces reliques relève d'un art à part entière : voir Les reliquaires dans l'art chrétien.

La dédicace de l'autel : un rite qui dit le mystère

L'onction du chrême : l'autel devient le Christ, l'« Oint »

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C'est dans le rite de dédicace que le symbolisme de l'autel atteint son sommet. Un autel fixe n'est pas seulement installé : il est consacré selon le Pontifical romain[32]. Le geste central est une onction : l'évêque répand le saint chrême sur toute la table et sur les cinq croix. Or le chrême est l'huile des rois, des prêtres et des baptisés ; il est, par excellence, le signe de l'onction messianique. Le rite explicite alors ce qu'il accomplit :

« L'onction du chrême fait de l'autel le symbole du Christ, qui, avant tous les autres, est et est appelé l'"Oint" : car le Père l'a oint de l'Esprit Saint et l'a constitué Grand Prêtre, afin que, sur l'autel de son corps, il offre le sacrifice de sa vie pour le salut de tous. » Rite de dédicace d'une église et d'un autel (1977), ch. II, n° 16[33]

La logique est lumineuse. Le mot « Christ » signifie « Oint » (en hébreu Mašîaḥ, « Messie » ; en grec Christós). En oignant l'autel, l'Église fait de la pierre un signe du Christ, l'Oint du Père. Par cette onction, la table de pierre devient le signe sacramentel de ce qu'elle représente : le Christ qui, sur l'autel de son corps, offre le sacrifice de sa vie.

L'encensement, la nappe, l'illumination

Le rite poursuit par une série de gestes, chacun chargé de sens. On brûle de l'encens sur l'autel, pour signifier que le sacrifice du Christ, qui s'y perpétue dans le mystère, monte vers Dieu comme un parfum d'agréable odeur[34], sens que l'on retrouve à chaque messe dans l'encensement de l'autel. On revêt l'autel d'une nappe, parce qu'il est la table du repas du Seigneur. On l'illumine enfin, parce que le Christ est « lumière pour éclairer les nations »[35]. Onction, encens, nappe, lumière : quatre gestes qui déploient, l'un après l'autre, les facettes du mystère.

Un autel perpétuellement réservé à Dieu

Une fois dédicacé, l'autel est soustrait à tout usage profane. Le droit est catégorique : « L'autel tant fixe que mobile doit être réservé au culte divin, à l'exclusion de tout usage profane. »[36] La même logique fait qu'il est préférable de n'élever, dans les églises nouvelles, qu'un seul autel, « qui signifie, dans l'assemblée des fidèles, l'unique Christ et l'unique Eucharistie de l'Église »[37]. Un seul autel, parce qu'un seul Christ : le symbolisme commande jusqu'à l'architecture.

Les gestes de la liturgie autour de l'autel

Le baiser de l'autel

Si l'autel est le Christ, alors les gestes qu'on lui adresse ne sont pas des politesses : ce sont des actes de vénération adressés à une personne. Le plus visible est le baiser de l'autel. Au début et à la fin de la messe, le prêtre s'incline profondément, puis embrasse la table :

« Le prêtre, le diacre et les ministres saluent l'autel par une inclination profonde. Pour exprimer leur vénération, le prêtre et le diacre baisent ensuite l'autel ; et le prêtre, si cela est opportun, encense la croix et l'autel. » Présentation générale du Missel romain, n° 49[38]

Ce baiser vénère d'un même mouvement le Christ que l'autel représente et les martyrs dont les reliques sont scellées dans la pierre[39]. La tradition y a vu aussi le baiser de l'Époux et de l'Épouse : le Christ et son Église se rejoignent à cette table.

L'encensement de l'autel

Encensement de l’autel à Chicago, 18 mars 2015 ; image extraite de la vidéo, St. John Cantius, 18 mars 2015. CC BY 3.0 · Wikimedia Commons.

À la messe solennelle, le prêtre encense l'autel tout entier, en en faisant le tour. Le geste honore l'autel comme on honore le Christ, et il prolonge l'encensement de la dédicace : la fumée qui monte signifie la prière et le sacrifice qui s'élèvent vers Dieu. L'autel, le pain et le vin, la croix, l'assemblée : tout ce que l'encens enveloppe est marqué du même respect dû au mystère qui s'accomplit là.

Devant l'autel, l'assemblée se rassemble

Tous ces gestes disent une même chose : l'autel est le point de convergence de l'assemblée. C'est pourquoi la liturgie veut qu'il soit visible, central, dégagé, « le centre où converge spontanément l'attention de toute l'assemblée des fidèles »[40]. Autour de cette table unique se réalise l'unité de l'Église : un seul autel, un seul sacrifice, un seul Corps.

L'autel et l'orientation de la prière

Versus Orientem et versus populum

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Une question traverse toute l'histoire de l'autel : dans quelle direction prie-t-on ? Pendant des siècles, la norme générale fut la prière vers l'orient (versus Orientem) : prêtre et peuple tournés ensemble vers l'est, vers le soleil levant, image du Christ ressuscité qui doit revenir. Certaines grandes basiliques romaines, dont Saint-Pierre, faisaient pourtant célébrer face au peuple, pour des raisons liées à l'orientation du bâtiment.

Après le concile Vatican II, la célébration face au peuple (versus populum) s'est largement répandue, favorisée par la recommandation d'un autel séparé du mur permettant d'en faire le tour et d'y célébrer face à l'assemblée[41]. Le concile lui-même ne l'a pas imposée, et le versus Orientem demeure permis. Sur le sens de cette orientation, voir Pourquoi les églises sont-elles orientées ?.

La croix au centre : l'« orient intérieur »

Le cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, a consacré à cette question des pages célèbres dans L'Esprit de la liturgie (2001). Pour lui, l'essentiel n'est pas que le prêtre fasse face au peuple ou non, mais que prêtre et peuple regardent ensemble vers le Seigneur. Là où l'on ne peut pas réorienter l'autel, il propose un signe simple : placer la croix au centre de l'autel, comme un « orient intérieur » vers lequel tous se tournent[42]. L'autel reste ainsi ce qu'il doit être : non pas le lieu d'un face-à-face entre la communauté et son ministre, mais l'ouverture commune vers Dieu.

La lecture symbolique médiévale

Guillaume Durand et le Rationale

Page de titre du Rationale, Lyon, 1612, tome I (page 5 du fac-similé), Guillaume Durand ; édition Lyon, 1612 ; numérisation Internet Archive. Domaine public · Wikimedia Commons.

Le Moyen Âge a porté à son comble la lecture symbolique de la liturgie. Le grand traité de référence est le Rationale divinorum officiorum de Guillaume Durand de Mende, évêque et canoniste, rédigé vers 1285-1291. Son premier livre détaille le sens spirituel de l'église, de l'autel et des ornements. Pour Durand, comme pour toute la tradition, l'autel signifie le Christ, sa divinité et son humanité, mais il peut aussi signifier, selon les passages, le cœur du fidèle où s'offre le sacrifice spirituel de la charité[43].

L'autel du cœur

Cette lecture intérieure n'est pas une invention médiévale : elle remonte aux Pères. Saint Augustin avait déjà fait du cœur de l'homme un autel :

« Notre cœur, quand il s'élève vers Lui, est son autel. […] Nous Lui offrons sur l'autel de notre cœur le sacrifice de l'humilité et de la louange, embrasé par le feu de l'amour ardent. » Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre X, ch. 3[44]

Ainsi le symbolisme de l'autel ne s'arrête pas à la pierre du sanctuaire. L'autel de bois est devenu autel de pierre ; l'autel de pierre est devenu signe du Christ ; et le Christ, à son tour, veut faire du cœur de chaque baptisé un autel où s'offre le sacrifice de l'amour. La table dressée au centre de l'église est l'image visible de ce que la grâce veut accomplir au plus intime de l'âme.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, n° 1383 : « L'autel, autour duquel l'Église est rassemblée dans la célébration de l'Eucharistie, représente les deux aspects d'un même mystère : l'autel du sacrifice et la table du Seigneur, et ceci d'autant plus que l'autel chrétien est le symbole du Christ lui-même, présent au milieu de l'assemblée de ses fidèles, à la fois comme la victime offerte pour notre réconciliation et comme aliment céleste qui se donne à nous. » Le paragraphe cite saint Ambroise, De sacramentis, V, 7 (PL 16, 447C) et IV, 7 (PL 16, 437D). Texte vérifié sur vatican.va.

    1 6 9 10
  2. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ, q. 83, a. 3 : « Par l'autel est signifié le Christ lui-même » (texte latin : « Per altare autem significatur ipse Christus »). Texte sur corpusthomisticum.org et newadvent.org.

    2 12
  3. Code de droit canonique (1983), can. 1235 § 1 : « L'autel ou table sur laquelle est célébré le sacrifice eucharistique est dit fixe s'il est construit de telle sorte qu'il adhère au pavement et ne puisse donc être déplacé ; il est dit mobile s'il peut être déplacé. » Texte vérifié sur vatican.va.

    3
  4. Présentation générale du Missel romain (Institutio Generalis Missalis Romani, éd. 2002), n° 296 : « L'autel, où le sacrifice de la Croix est rendu présent sous les signes sacramentels, est aussi la table du Seigneur à laquelle, dans la Messe, le peuple de Dieu est invité à prendre part ; il est aussi le centre de l'action de grâce qui s'accomplit pleinement par l'Eucharistie. »

    4
  5. Présentation générale du Missel romain, n° 299 : « Il convient, partout où c'est possible, que l'autel soit érigé à une distance du mur qui permette d'en faire aisément le tour et d'y célébrer face au peuple. On lui donnera l'emplacement qui en fera le centre où converge spontanément l'attention de toute l'assemblée des fidèles. »

    5 40 41
  6. Catéchisme de l'Église catholique, n° 1182 : « L'autel de la Nouvelle Alliance est la Croix du Seigneur (cf. He 13, 10) de laquelle découlent les sacrements du mystère Pascal. Sur l'autel, qui est le centre de l'église, est rendu présent le sacrifice de la croix sous les signes sacramentels. Il est aussi la Table du Seigneur, à laquelle le Peuple de Dieu est invité. Dans certaines liturgies orientales, l'autel est aussi le symbole du Tombeau (le Christ est vraiment mort et vraiment ressuscité). » Texte vérifié sur vatican.va.

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  7. Saint Ambroise de Milan, De sacramentis, IV, 7 (PL 16, 437D) : « L'autel représente le Corps [du Christ], et le Corps du Christ est sur l'autel » (texte latin : « Altare enim corpus [Christi] est, et corpus Christi est in altari »), cité par le Catéchisme de l'Église catholique, n° 1383. La formule jumelle, « Quid est enim altare nisi forma corporis Christi ? », figure en De sacramentis, V, 7 (PL 16, 447C).

    11
  8. Épître aux Hébreux 13, 10 (traduction liturgique officielle, AELF) : « Nous avons un autel auquel n'ont pas le droit de se nourrir ceux qui rendent un culte selon l'ancienne Alliance. »

    14
  9. Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre X, ch. 20 : le Christ est « à la fois le Prêtre qui offre et le Sacrifice offert » (texte latin : « Per hoc et sacerdos est, ipse offerens, ipse et oblatio »). Le ch. 6 du même livre porte le contexte : l'Église elle-même, offerte à Dieu à travers son grand Prêtre. Texte vérifié sur newadvent.org (trad. Dods) et augustinus.it (latin).

    15
  10. Première lettre aux Corinthiens 10, 4 (traduction liturgique officielle, AELF) : « …car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c'était le Christ. »

    16
  11. Première lettre de Pierre 2, 4-6 (traduction liturgique officielle, AELF) : « Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. […] Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. »

    17
  12. Présentation générale du Missel romain, n° 298 : « Il convient qu'il y ait dans toutes les églises un autel fixe, qui signifie, de manière claire et permanente, le Christ Jésus, la Pierre vivante (1 P 2, 4) ; mais dans les autres lieux destinés aux célébrations sacrées, l'autel peut être mobile. »

    18
  13. Apocalypse 6, 9 (traduction liturgique officielle, AELF) : « Et quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l'autel les âmes de ceux qui furent égorgés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils avaient porté. »

    19
  14. Code de droit canonique (1983), can. 1237 : « § 1. Les autels fixes doivent être dédicacés, et les autels mobiles dédicacés ou bénis, selon les rites prescrits dans les livres liturgiques. § 2. L'antique tradition d'inclure des reliques de martyrs ou d'autres saints sous l'autel fixe sera conservée, selon les règles données par les livres liturgiques. » Texte vérifié sur vatican.va.

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  15. The Catholic Encyclopedia (1907-1912), article « Altar (in Liturgy) », newadvent.org/cathen/01346a.htm : matière des premiers autels (bois, à l'image de la table de la Cène ; table vénérée du Latran) ; célébration sur les tombeaux des martyrs (décret attribué au pape saint Félix Iᵉʳ) ; plus ancien décret conciliaire exigeant la pierre au concile d'Épaone (517) ; prescription des reliques par le deuxième concile de Nicée (787) ; parties de l'autel (mensa, stipes, sepulcrum) ; pierre d'autel / autel portatif ; cinq croix gravées signifiant les cinq plaies du Christ ; cinq grains d'encens du cierge pascal ; baiser de l'autel (vénération du Christ et des martyrs). Synthèse complétée par P. Riga, « Origins and Meaning of the Christian Altar » (Catholic Culture, recnum 2787).

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  16. Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XXII, ch. 10 : « Nous ne dressons pas non plus d'autels sur ces tombeaux pour sacrifier aux martyrs, mais à l'unique Dieu des martyrs et le nôtre ; […] car c'est à Dieu, non à eux, qu'il sacrifie, bien qu'il sacrifie sur leur tombeau ; car il est le prêtre de Dieu, non le leur. » Texte vérifié sur newadvent.org.

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  17. Code de droit canonique (1983), can. 1236 § 1 : « Selon la pratique traditionnelle de l'Église, la table de l'autel fixe sera en pierre et même d'une seule pierre naturelle ; cependant, l'emploi d'un autre matériau digne et solide au jugement de la conférence des Évêques pourra aussi être admis. » Texte vérifié sur vatican.va.

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  18. Présentation générale du Missel romain, n° 302 : on conserve l'usage de déposer sous l'autel à dédicacer des reliques de saints, même non martyrs, en veillant à vérifier leur authenticité.

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  19. Rite de dédicace d'une église et d'un autel (Ordo dedicationis ecclesiae et altaris, 1977), ch. II, n° 16. La traduction française est donnée d'après le texte officiel anglais (« The anointing with chrism makes the altar a symbol of Christ, who, before all others, is and is called "The Anointed One"; for the Father anointed him with the Holy Spirit and constituted him the High Priest, so that on the altar of his body he might offer the sacrifice of his life for the salvation of all »). Le même numéro explique l'encensement (le sacrifice du Christ monte vers Dieu comme un parfum), le revêtement de la nappe (table du repas du Seigneur) et l'illumination (le Christ, lumière des nations). Source vérifiée : texte officiel du Rite (liturgyoffice.org.uk).

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  20. Code de droit canonique (1983), can. 1239 § 1 : « L'autel tant fixe que mobile doit être réservé au culte divin, à l'exclusion de tout usage profane. » Texte vérifié sur vatican.va.

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  21. Présentation générale du Missel romain, n° 303 : dans la construction des églises nouvelles, il est préférable de n'élever qu'un seul autel, « qui signifie, dans l'assemblée des fidèles, l'unique Christ et l'unique Eucharistie de l'Église ».

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  22. Présentation générale du Missel romain, n° 49 : « Lorsqu'ils sont arrivés au sanctuaire, le prêtre, le diacre et les ministres saluent l'autel par une inclination profonde. Pour exprimer leur vénération, le prêtre et le diacre baisent ensuite l'autel ; et le prêtre, si cela est opportun, encense la croix et l'autel. » Texte vérifié sur ressources-liturgiques.fr.

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  23. Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), L'Esprit de la liturgie, éd. Ad Solem, Genève, 2001, ch. II (« L'autel et l'orientation de la prière liturgique »). Thèse : l'essentiel n'est pas le face-à-face prêtre/peuple mais le fait que tous se tournent ensemble vers le Seigneur ; là où l'on ne peut réorienter l'autel, placer la croix au centre de celui-ci comme « orient intérieur ».

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  24. Guillaume Durand de Mende, Rationale divinorum officiorum (vers 1285-1291), livre I (« De l'église et de ses parties », dont l'autel). Pour Durand, l'autel signifie le Christ (sa divinité et son humanité) et, selon les passages, le cœur du fidèle. Édition critique latine : Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis 140 (Brepols). Traduction anglaise partielle : J. M. Neale et B. Webb, The Symbolism of Churches and Church Ornaments, 1843 (rééd. 1906), accessible sur archive.org.

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  25. Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre X, ch. 3 : « Notre cœur, quand il s'élève vers Lui, est son autel […] ; nous Lui offrons sur l'autel de notre cœur le sacrifice de l'humilité et de la louange, embrasé par le feu de l'amour ardent. » Texte vérifié sur newadvent.org (traduction française d'après le texte latin de la De civitate Dei).

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