Pourquoi les églises sont-elles orientées ?

Orienter une église, c'est la tourner vers l'orient : l'autel et l'abside regardent le soleil levant, image du Christ ressuscité et de son retour. Une tradition apostolique attestée par toute l'Église, des Pères à la liturgie d'aujourd'hui.

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Pourquoi, dans la plupart des vieilles églises d'Europe, l'autel est-il placé du côté du soleil levant ? Pourquoi entre-t-on par l'occident et avance-t-on vers l'orient ? Ce n'est ni un hasard de terrain, ni une simple habitude de bâtisseurs : c'est une tradition spirituelle parmi les plus anciennes du christianisme. Orienter une église, au sens propre, c'est la tourner vers l'orient — vers l'est, là où l'aube se lève.

Le geste repose sur une intuition très simple et très profonde : le Christ ressuscité est la vraie Lumière. L'Écriture l'appelle le « Soleil de justice »[1] et l'« Astre d'en haut » qui « vient nous visiter »[2]. Il est ressuscité à l'aube de Pâques ; il a promis de revenir « comme l'éclair part de l'orient »[3]. Tourner son corps, sa prière et son église vers le levant, c'est donc se tourner vers le Christ glorieux et attendre son retour. Bien avant d'élever des murs orientés, les premiers chrétiens priaient déjà debout, tournés vers l'est.

Cette pratique a façonné l'art chrétien et la liturgie pendant plus de mille ans. Elle a déterminé le plan des basiliques et des cathédrales ; elle a inspiré la symbolique des points cardinaux — l'orient de la lumière, l'occident des ténèbres ; elle a structuré le baptême (on renonce à Satan tourné vers l'ouest, on professe le Christ tourné vers l'est) et la célébration eucharistique (ad orientem, prêtre et fidèles regardant ensemble dans la même direction).

Cet article expose le sens de cette orientation : son étymologie, ses fondements bibliques, l'enseignement des Pères de l'Église, sa symbolique, son histoire architecturale (y compris les fameuses exceptions romaines), et sa portée liturgique jusqu'à aujourd'hui. Pour l'architecture d'ensemble de l'édifice, voir L'architecture d'une cathédrale ; pour la pierre et la table du sacrifice, voir Le symbolisme de l'autel.

Qu'est-ce qu'« orienter » une église ?

« Orient » : le mot dit déjà la chose

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Le verbe orienter vient du latin oriens, participe présent du verbe oriri, « se lever » — d'abord employé pour le lever des astres, et singulièrement du soleil. L'oriens est donc, littéralement, « ce qui se lève » : le levant, par opposition à l'occidens, « ce qui tombe » ou « se couche », le couchant[4]. Dans la langue française, orienter a longtemps gardé ce sens technique : disposer un édifice par rapport à l'est. Ce n'est que par extension qu'il en est venu à signifier « donner une direction » à n'importe quoi.

Pour une église, orienter a donc un sens précis et concret : construire le bâtiment de telle sorte que son grand axe suive la ligne est-ouest, l'abside et l'autel étant placés du côté de l'est, la façade et le portail d'entrée du côté de l'ouest. Le fidèle qui franchit la porte tourne ainsi naturellement son regard et sa marche vers le soleil levant — c'est-à-dire vers le Christ.

L'« est liturgique » : une convention universelle

Toutes les églises ne peuvent pas, en pratique, viser le point cardinal exact. Le relief, le tracé des rues d'une ville, la forme d'un terrain l'interdisent souvent. Les liturgistes ont donc adopté une convention universelle : le côté de l'autel est toujours appelé l'« est », quelle que soit son orientation réelle sur la boussole, et les autres côtés sont nommés en conséquence — « mur ouest » pour la façade, « bas-côté nord », « bas-côté sud ». On parle d'« est liturgique »[5].

Cette convention est si bien ancrée qu'un guide touristique décrira « le portail occidental » et « l'abside orientale » d'une cathédrale même si, géographiquement, la façade donne au nord. L'orientation symbolique a en quelque sorte absorbé l'orientation matérielle : ce qui compte d'abord, c'est la direction du Seigneur.

Deux choses distinctes : orienter le bâtiment, orienter la prière

Ancienne Saint-Pierre. Banister Fletcher, A History of Architecture, 1905, p. 75. Wikimedia Commons, domaine public.

Il faut distinguer soigneusement deux réalités que le mot orientation recouvre.

D'une part, l'orientation de l'édifice : la façon dont les murs sont posés sur le sol, abside à l'est. C'est une question d'architecture.

D'autre part, l'orientation de la prière : le fait que le célébrant et l'assemblée se tournent dans une même direction pour prier — vers le Seigneur qui vient. C'est une question de liturgie.

Les deux sont profondément liées, mais elles ne coïncident pas toujours. On verra plus bas que, dans certaines basiliques romaines, l'édifice est « occidenté » (abside à l'ouest) alors que le célébrant priait pourtant vers l'est, en faisant face aux portes. L'orientation première, la plus ancienne et la plus essentielle, est celle de la prière : c'est elle qui a ensuite commandé celle des bâtiments.

Les fondements bibliques de l'orient chrétien

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L'orientation chrétienne n'est pas un emprunt aux cultes solaires païens — un malentendu que les Pères ont dû dissiper très tôt. Elle s'enracine dans l'Écriture, où l'orient est, d'un bout à l'autre, le lieu de la lumière, de l'origine et du retour.

Le Christ, « Soleil de justice » et « Astre d'en haut »

La figure maîtresse est celle du Christ-Soleil. Le dernier des prophètes annonçait déjà :

« Pour vous qui craignez mon Nom, le Soleil de justice se lèvera, portant la guérison dans ses rayons. » — Malachie, 3, 20[6]

Au seuil du Nouveau Testament, le cantique de Zacharie — le Benedictus que l'Église chante chaque matin aux Laudes — reprend l'image et l'applique au Messie naissant :

« Grâce à la tendre miséricorde de notre Dieu, l'Astre d'en haut viendra nous visiter, pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l'ombre de la mort. » — Luc, 1, 78-79[7]

Le mot grec employé par saint Luc est anatolê, « le levant », « le lever » ; la Vulgate latine le traduit par Oriens — « l'Orient ». Le Christ est l'Orient : il est l'aube qui se lève sur le monde après la longue nuit du péché. Se tourner vers le levant, c'est confesser que toute lumière vient de lui. Cette théologie de la lumière nourrira tout l'art chrétien, des mosaïques d'abside dorées de Ravenne aux cierges allumés sur l'autel (voir Le symbolisme des cierges).

Le paradis planté « à l'orient »

L'orient est aussi, dans l'Écriture, le lieu de l'origine bienheureuse. Le récit de la création le dit nettement :

« Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l'orient, et il y plaça l'homme qu'il avait modelé. » — Genèse, 2, 8[8]

Le paradis est à l'est ; et après la faute, l'homme en est chassé vers l'ouest, laissant les chérubins en garder l'entrée orientale. Prier vers l'orient devient ainsi un geste de nostalgie sainte et d'espérance : se retourner vers la patrie perdue, désirer y rentrer. Les Pères feront de cette image l'une des raisons majeures de l'orientation, comme on le verra avec saint Basile et saint Jean Damascène.

« Comme l'éclair part de l'orient » : le Christ reviendra de l'est

L'orient n'est pas seulement le lieu de l'origine : il est aussi celui du retour glorieux. Annonçant sa venue à la fin des temps, le Christ emploie une image cosmique :

« Comme l'éclair part de l'orient et brille jusqu'à l'occident, ainsi en sera-t-il de l'avènement du Fils de l'homme. » — Matthieu, 24, 27[9]

Le prophète Ézéchiel avait eu une vision concordante : la gloire du Dieu d'Israël revenant « par le chemin de l'orient », avec un bruit « comme la voix des grandes eaux », et la terre resplendissant de sa gloire[10]. L'assemblée tournée vers l'est se tient donc comme une sentinelle de l'aube, guettant le retour du Seigneur. Chaque Eucharistie célébrée « vers l'orient » devient l'expression de cette attente : « Nous attendons ta venue dans la gloire. »

Une lecture, pas une astronomie

Il faut le préciser, car les Pères eux-mêmes y ont insisté : les chrétiens n'adorent pas le soleil, et ne pensent pas que Dieu habite à l'est. Saint Augustin l'a dit avec netteté — on se tourne vers l'orient « non pas comme si Dieu était là et nulle part ailleurs », mais pour élever l'esprit vers une réalité plus haute[11]. L'orient est un signe, un langage du corps : il dit que l'homme attend sa lumière non de lui-même, mais de Celui qui vient.

Ce que disent les Pères de l'Église

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La prière vers l'orient est l'une des plus anciennes traditions communes de l'Église, attestée d'un bout à l'autre du monde chrétien dès les premiers siècles. Les Pères l'ont reçue comme un héritage apostolique et se sont efforcés d'en expliquer le sens.

Tertullien et Origène : prier vers l'est, et le malentendu du « culte du soleil »

Dès le début du IIIᵉ siècle, en Afrique du Nord, Tertullien témoigne que les chrétiens prient tournés vers l'orient — au point que des païens, mal informés, les soupçonnaient d'adorer le soleil. Tertullien doit répondre à ce malentendu : si les chrétiens se tournent vers le levant, ce n'est pas pour le soleil, mais pour ce qu'il signifie[12]. À Alexandrie, Origène confirme l'usage et l'explique : de toutes les directions, l'orient figure le mieux l'âme qui regarde vers le lever de la vraie lumière[13]. Le fait remarquable est que, déjà, la coutume est partout reçue sans qu'on en connaisse toujours l'origine précise : signe qu'elle remonte très haut.

Saint Basile : une tradition apostolique non écrite

Au IVᵉ siècle, saint Basile le Grand range la prière vers l'orient parmi ces traditions non écrites que l'Église tient des Apôtres au même titre que l'Écriture. Dans son traité Sur le Saint-Esprit, il en donne la raison spirituelle :

« C'est pourquoi nous regardons tous vers l'orient au moment de nos prières ; mais peu d'entre nous savent que nous cherchons ainsi notre antique patrie, le Paradis que Dieu planta en Éden, à l'orient. » — Saint Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit, ch. 27[14]

Pour Basile, l'orientation est un catéchisme silencieux : le corps fait, chaque jour, le geste que l'esprit oublie — celui de chercher le paradis perdu. Et il insiste : c'est « en vertu d'une tradition non écrite » que nous le faisons, comme tant d'autres gestes sacrés transmis « dans le mystère ».

Saint Augustin : « tournés vers l'orient »

En Occident, saint Augustin donne l'une des plus anciennes formulations latines de la règle. Commentant le Sermon sur la montagne, il écrit que la prière demande une conversion intérieure, signifiée par une conversion du corps :

« Quand nous nous tenons debout pour prier, nous nous tournons vers l'orient, d'où monte le ciel ; non pas que Dieu y soit, comme s'il avait abandonné le reste du monde, mais pour avertir l'esprit de se tourner vers une nature plus excellente, c'est-à-dire vers le Seigneur. » — Saint Augustin, Sur le Sermon du Seigneur sur la montagne, II, 5[15]

C'est ici, vers l'an 393, qu'apparaît l'une des premières attestations de la formule « vers l'orient » appliquée à la posture de prière. Augustin dit l'essentiel : l'orient n'est pas un lieu de Dieu, mais un avertissement pour l'âme.

Saint Jean Damascène : la grande synthèse

Au VIIIᵉ siècle, saint Jean Damascène rassemble et systématise dans La foi orthodoxe tous les motifs reçus de la tradition. Son chapitre « De l'adoration vers l'orient » est devenu le texte de référence. Il y articule plusieurs raisons convergentes :

« Dieu est lumière spirituelle, et le Christ est appelé dans les Écritures Soleil de justice et Orient : c'est donc l'orient qu'il faut assigner à son adoration. […] De plus, le Christ, lorsqu'il fut suspendu à la Croix, avait le visage tourné vers l'occident, et c'est ainsi que nous l'adorons, en regardant vers lui. Et lorsqu'il fut enlevé au ciel, il fut porté vers l'orient ; ainsi le reverront ses disciples comme ils l'ont vu monter au ciel. » — Saint Jean Damascène, La foi orthodoxe, IV, 12[16]

Le Damascène énumère en somme cinq raisons : le Christ est la Lumière et l'Orient ; le paradis d'Éden était à l'orient et nous y aspirons ; crucifié le visage tourné vers l'occident, le Christ veut être regardé depuis l'ouest, donc vers l'est ; il est monté au ciel vers l'orient ; il reviendra de l'orient. Il conclut que cette pratique nous vient des Apôtres comme tradition non écrite.

Saint Thomas d'Aquin : trois raisons d'adorer vers l'est

La théologie latine recueillera ce patrimoine. Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique, justifie qu'il « convient » d'adorer tourné vers l'orient : parce que la majesté divine se manifeste dans le mouvement du ciel qui commence à l'est ; parce que le paradis terrestre fut planté à l'orient ; et parce que le Christ, « lumière du monde », « viendra de l'orient pour juger » les hommes[17]. La continuité est parfaite, des Pères grecs au Docteur commun de l'Église.

La symbolique des quatre points cardinaux

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L'orientation n'oppose pas seulement l'est au reste : elle structure un véritable langage de l'espace où chaque direction porte un sens spirituel. Les deux pôles décisifs sont l'orient et l'occident.

L'orient : lumière, résurrection, paradis

L'est condense tout le versant lumineux du mystère chrétien : la création de la lumière au premier jour, l'Éden des origines, le Christ-Soleil, la Résurrection advenue à l'aube de Pâques, et la Parousie attendue. C'est pourquoi l'autel, lieu du sacrifice et de la présence, et l'abside qui le couronne, sont placés à l'orient et souvent ornés d'une lumière dorée — le Christ en gloire, l'agneau, la croix glorieuse.

L'occident : ténèbres, mort, renoncement

L'ouest, où le soleil se couche et disparaît, est le symbole des ténèbres, de la mort et du prince des ténèbres. La liturgie baptismale a fait de cette polarité un rite saisissant. Saint Cyrille de Jérusalem, instruisant les nouveaux baptisés au IVᵉ siècle, en explique la chorégraphie :

« Puisque l'occident est la région des ténèbres sensibles, et que lui — Satan — étant ténèbres exerce aussi son empire dans les ténèbres, c'est pourquoi, regardant symboliquement vers l'occident, vous renoncez à ce sombre et ténébreux souverain. » — Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, I[18]

Le catéchumène renonce à Satan tourné vers l'ouest, puis se retourne vers l'orient, « le lieu de la lumière », pour professer sa foi au Père, au Fils et à l'Esprit Saint et entrer dans le paradis du Christ[19]. Le baptisé refait ainsi, avec son corps, le trajet du salut : il tourne le dos à la nuit et marche vers la lumière. C'est exactement le sens du chemin de la nef : entrer par l'occident, avancer vers l'orient.

Le nord et le sud dans la lecture médiévale

La tradition médiévale a parfois prolongé ce langage. Dans plusieurs commentaires, le nord — région du froid et de l'ombre — évoque l'Ancien Testament, les peuples encore dans l'attente, ou les puissances hostiles ; le sud, baigné de chaleur, évoque la ferveur de la grâce et l'Esprit. Ces lectures, plus libres et variables selon les auteurs, restaient secondaires par rapport à l'axe majeur orient-occident, qui seul commandait l'orientation de l'édifice.

Histoire de l'orientation des édifices

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Avant d'être une règle d'architecture, l'orientation fut une manière de prier. Le passage de l'une à l'autre s'est fait progressivement, avec des nuances régionales et de notables exceptions.

Les premiers siècles : prier vers l'est avant d'orienter les murs

Aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, les chrétiens se réunissent dans des maisons ou des salles adaptées au culte. La forme du local importe peu : ce qui est constant, c'est que l'assemblée prie tournée vers l'orient. C'est la direction de la prière qui est première — attestée, on l'a vu, par Tertullien, Origène, puis par les grands Pères du IVᵉ siècle. Quand, après la paix de l'Église (313), on se met à bâtir de vastes édifices, cette habitude commande tout naturellement leur disposition.

Les Constitutions apostoliques : « que l'édifice soit tourné vers l'orient »

Vers 380, en Syrie, les Constitutions apostoliques — grande compilation de règles liturgiques et disciplinaires — fixent par écrit la disposition de l'église-type : un édifice allongé, « tourné vers l'orient », avec le trône de l'évêque au fond, à l'est, les prêtres autour de lui, et l'assemblée orientée dans la même direction[20]. La Catholic Encyclopedia résume la prescription : les édifices d'église doivent être « érigés avec leur "tête" vers l'orient »[21]. L'orientation de la prière est désormais gravée dans la pierre.

Les basiliques romaines « occidentées » : le cas de Saint-Pierre

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Voici la grande exception, souvent mal comprise. Les premières grandes basiliques romaines du IVᵉ siècle — l'antique Saint-Pierre de Constantin, Saint-Jean-de-Latran, à l'origine Saint-Paul-hors-les-Murs, ainsi que le Saint-Sépulcre de Jérusalem et des basiliques de Tyr et d'Antioche — sont « occidentées » : leur abside est à l'ouest, et leur façade à l'est[22].

Faut-il y voir une contradiction ? Non, car ces édifices respectent en réalité l'orientation de la prière. À l'antique Saint-Pierre, le célébrant se tenait derrière l'autel, face à la nef et aux portes grandes ouvertes — donc tourné vers l'orient[23]. Au lever du soleil, la lumière de l'aube entrait par les portes orientales et venait frapper l'autel et le pontife. Le théologien Joseph Ratzinger y voit la preuve que ce que l'époque moderne a pris pour une « messe face au peuple » était, dans son intention, une prière vers l'orient : le prêtre, en regardant vers l'assemblée, regardait en même temps vers le levant[24]. L'apparente exception confirme donc la règle : l'orientation qui compte est celle de la prière vers le Seigneur.

La généralisation médiévale et le lever du soleil de la fête patronale

À partir du VIIIᵉ-IXᵉ siècle, l'usage se stabilise dans toute la chrétienté latine : l'abside à l'orient devient la règle commune, et l'on cesse de bâtir des églises occidentées[25]. La Catholic Encyclopedia note toutefois que « l'adhésion stricte à ce canon architectural, en raison de la direction des rues d'une ville, n'était pas toujours possible »[26].

Une coutume poétique se répand alors : orienter l'église non pas vers l'est géométrique, mais vers le point de l'horizon où le soleil se lève le jour de la fête du saint patron. L'axe de l'édifice était ainsi tracé, dit-on, le matin de la dédicace ou du saint titulaire, en visant le disque solaire à son apparition[27]. De là vient que des églises voisines, dédiées à des saints différents, présentent parfois des orientations légèrement divergentes : chacune regarde son aube. Les relevés modernes montrent que la corrélation n'est pas systématique, mais l'intention est partout la même — viser le levant comme on vise le Christ.

Quand l'orientation devient impossible : saint Charles Borromée et l'« est liturgique »

À l'époque de la Réforme catholique, saint Charles Borromée, archevêque de Milan, consacre à la construction des églises un traité célèbre, les Instructiones fabricae et supellectilis ecclesiasticae (1577). Il y recommande de préférer l'orientation à l'est chaque fois que possible, mais admet qu'on puisse, par nécessité de terrain, bâtir selon un autre axe[28]. C'est la consécration pratique de l'« est liturgique » : l'orientation symbolique demeure la norme du sens, même quand la boussole ne peut être suivie. L'esprit l'emporte sur la géométrie, sans jamais la renier.

Le tableau suivant récapitule les grandes étapes de cette histoire.

PériodeÉtapeCe qui change
IIᵉ-IIIᵉ s.Prière vers l'orientL'assemblée prie tournée vers l'est, avant toute règle de bâti
IVᵉ s.Basiliques romaines occidentéesAbside à l'ouest, mais célébrant tourné vers l'est
vers 380Constitutions apostoliquesPremière règle écrite : l'édifice « tourné vers l'orient »
VIIIᵉ-IXᵉ s.Généralisation de l'abside à l'estL'orientation devient la norme commune en Occident
Moyen ÂgeLever du soleil de la fête patronaleOn vise l'aube du jour du saint titulaire
1577Borromée, InstructionesConsécration de l'« est liturgique » quand l'est réel est impossible

L'orientation dans la liturgie : célébrer « vers le Seigneur »

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L'orientation du bâtiment n'a de sens que par l'orientation de la célébration. Pendant la plus grande partie de l'histoire chrétienne, le prêtre et l'assemblée priaient tournés dans la même direction : c'est ce qu'on appelle la célébration ad orientem, « vers l'orient ».

« Ad orientem » : tournés ensemble vers le Seigneur

Dans la célébration ad orientem, le prêtre se tient à la tête du peuple, comme un guide en marche, et tous regardent ensemble vers l'autel et vers l'orient — c'est-à-dire vers le Christ qui vient. Le prêtre ne tourne pas le dos au peuple : il se tient à sa tête et regarde dans la même direction que lui, comme le berger marche devant son troupeau. Loin de fermer la communauté sur elle-même, ce geste l'ouvre sur l'attente du Seigneur : l'assemblée tout entière devient un peuple en chemin vers l'aube de Pâques.

Le tournant du XXᵉ siècle : la célébration « face au peuple »

Au XXᵉ siècle, le mouvement liturgique puis la réforme issue du concile Vatican II ont favorisé, en pratique, la célébration face au peuple (versus populum), prêtre et assemblée se regardant par-dessus l'autel. Il faut le dire avec exactitude : Vatican II n'a jamais imposé cette disposition, et les livres liturgiques continuent de prévoir les deux. La Présentation générale du Missel romain note seulement qu'il est « souhaitable », là où c'est possible, que l'autel soit détaché du mur pour permettre la célébration face au peuple ; une réponse officielle de la Congrégation pour le culte divin (2000) a précisé que cette formulation n'exclut nullement la célébration tournée vers l'orient, qui demeure pleinement légitime[29]. Les deux orientations appartiennent à la même tradition catholique, dans l'herméneutique de la continuité.

Le cardinal Ratzinger et la redécouverte de l'orient

Le théologien qui a le plus contribué à redonner son sens à l'orientation est sans doute Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI. Dans L'Esprit de la liturgie (2000), il montre que l'orientation commune n'est pas une question d'opposition entre « prêtre dos au peuple » et « prêtre face au peuple », mais de direction commune de toute l'Église vers le Seigneur.

Pour Joseph Ratzinger, l'enjeu n'est donc pas de savoir si le prêtre tourne le dos au peuple ou lui fait face : l'essentiel est que le célébrant et l'assemblée regardent ensemble vers le Seigneur qui vient, comme un peuple en marche vers le Royaume[30].

Ratzinger rappelle l'antique appel du diacre, « Conversi ad Dominum » — « Tournez-vous vers le Seigneur » —, qui invitait jadis l'assemblée à se retourner vers l'orient au moment central de la prière[31]. Il y voit le signe cosmique du soleil levant, qui dit à la fois la Pâque du Christ — sa mort et sa résurrection — et l'attente de son retour[32]. Quand l'orientation matérielle n'est plus possible, il propose de placer une croix au centre de l'autel comme « orient intérieur » vers lequel prêtre et fidèles peuvent tourner ensemble leur regard[33]. Sur le sens du sacrifice eucharistique vers lequel tout cela converge, voir L'Eucharistie et Le symbolisme de l'autel.

Que reste-t-il de l'orientation aujourd'hui ?

L'orientation des églises n'est pas une curiosité d'archéologue : c'est un langage spirituel toujours vivant. Même dans une église moderne célébrée face au peuple, l'orient continue de parler — par la croix dressée sur l'autel, par la lumière dorée de l'abside, par les cierges allumés, par le geste de tout chant qui s'élève « vers le Seigneur ».

Trois leçons traversent les siècles. D'abord, l'orientation est un acte de foi du corps : l'homme ne prie pas seulement avec son esprit, mais avec sa chair, son regard, sa posture. Ensuite, elle est cosmique : la liturgie chrétienne ne se replie pas sur le groupe humain, elle entraîne le monde entier — le soleil, le temps, l'espace — dans l'adoration de Dieu. Enfin, elle est eschatologique : se tourner vers l'orient, c'est attendre Celui qui vient, vivre chaque Eucharistie comme une veille de l'aube.

La frise ci-dessous résume le chemin spirituel que tout fidèle parcourt, sans toujours le savoir, en entrant dans une église orientée — de l'occident des ténèbres vers l'orient de la lumière.

  1. Au seuil
    Entrer par l'occident

    On franchit le portail occidental, du côté où le soleil se couche — le côté que le baptisé, jadis, regardait pour renoncer à Satan et aux ténèbres.

  2. En chemin
    Avancer dans la nef

    On remonte la nef vers l'est, comme le peuple de Dieu en marche vers la Terre promise et le paradis perdu, désiré « à l'orient ».

  3. Au terme
    Faire face à l'orient

    On parvient devant l'autel et l'abside tournés vers le levant : là se tient le Christ, Soleil de justice, vers lequel toute l'assemblée se tourne pour prier.

  4. Dans l'attente
    Veiller l'aube

    Tourné vers l'orient, le fidèle attend le retour du Seigneur « qui viendra comme l'éclair part de l'orient » : chaque Eucharistie est une veille de Pâques.

Comprendre pourquoi les églises sont orientées, c'est donc retrouver une clé de lecture de tout l'édifice et de toute la liturgie. L'église n'est pas un bâtiment neutre posé au hasard : c'est une boussole de pierre plantée vers le Royaume, un cri silencieux vers l'aube — « Viens, Seigneur Jésus ».

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Malachie, 3, 20 (numérotation hébraïque 4, 2), traduction d'après la Bible de Jérusalem. La Vulgate latine porte « orietur vobis […] sol iustitiae » — « se lèvera pour vous le soleil de justice » —, où le verbe oriri (« se lever ») est précisément celui dont dérive le mot « orient ».

    1 6
  2. Luc, 1, 78-79 (cantique de Zacharie, Benedictus), traduction liturgique. Le grec porte anatolê ex hypsous (« le levant d'en haut ») ; la Vulgate traduit Oriens ex alto — littéralement « l'Orient venu d'en haut ». Le terme désigne à la fois le lever d'un astre et le rejeton/germe messianique (cf. Jr 23, 5 ; Za 3, 8 ; 6, 12).

    2 7
  3. Matthieu, 24, 27, traduction d'après la Bible de Jérusalem. Le motif de la venue du Fils de l'homme « depuis l'orient » est l'un des fondements scripturaires majeurs de la prière eschatologique tournée vers l'est.

    3 9
  4. Oriens est le participe présent du verbe latin oriri, « se lever, naître » ; occidens, celui de occidere, « tomber, se coucher ». Voir Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, art. « orient » et « orienter ». La même racine se retrouve dans « origine » et « originel ».

    4
  5. Sur la convention de l'« est liturgique » (liturgical east) — selon laquelle le côté de l'autel est toujours nommé « est », quelle que soit l'orientation réelle —, voir l'usage constant des manuels d'architecture religieuse et la notice « Liturgical east and west », Wikipedia (synthèse des sources d'histoire de l'art ecclésiastique).

    5
  6. Genèse, 2, 8, traduction d'après la Bible de Jérusalem : « Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé. » Cf. Gn 3, 24 sur les chérubins postés « à l'orient du jardin d'Éden » pour en garder l'accès.

    8
  7. Ézéchiel, 43, 1-2, traduction d'après la Bible de Jérusalem : « Il me conduisit vers le porche, le porche qui regarde l'orient. Et voici que la gloire du Dieu d'Israël arrivait du côté de l'orient. Sa voix était comme la voix des grandes eaux, et la terre resplendissait de sa gloire. »

    10
  8. Saint Augustin, Sur le Sermon du Seigneur sur la montagne (De Sermone Domini in Monte), II, 5, 18 (vers 393). Texte d'après l'édition anglaise NPNF, 1ʳᵉ série, vol. 6 (newadvent.org/fathers/16012.htm) : « And for the purpose of showing this, when we stand at prayer, we turn to the east, whence the heaven rises: not as if God also were dwelling there […] but for the purpose of admonishing the mind to turn to a more excellent nature, i.e. to the Lord. » L'une des plus anciennes attestations latines de la prière « vers l'orient ».

    11 15
  9. Tertullien, Apologétique, XVI, et Ad Nationes, I, 13 : il rapporte que des païens croyaient les chrétiens adorateurs du soleil parce qu'ils priaient tournés vers l'orient, et réfute ce malentendu. Texte d'après l'édition anglaise ANF (newadvent.org/fathers/0301.htm).

    12
  10. Origène, Sur la prière (De Oratione), 32 : de toutes les directions, l'orient symbolise l'âme tournée vers le lever de la vraie lumière, et c'est vers lui qu'il convient de prier. Cf. l'édition anglaise dans Origen, On Prayer, trad. William A. Curtis.

    13
  11. Saint Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit (De Spiritu Sancto), ch. 27, § 66, sur les traditions non écrites reçues des Apôtres. Texte d'après l'édition anglaise NPNF, 2ᵉ série, vol. 8 (newadvent.org/fathers/3203.htm) : « Thus we all look to the East at our prayers, but few of us know that we are seeking our own old country, Paradise, which God planted in Eden in the East. »

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  12. Saint Jean Damascène, Exposition de la foi orthodoxe (De Fide Orthodoxa), livre IV, ch. 12, « De l'adoration vers l'orient ». Texte d'après l'édition anglaise NPNF, 2ᵉ série, vol. 9 (newadvent.org/fathers/33044.htm). Texte original (extrait) : « Since, therefore, God is spiritual light, and Christ is called in the Scriptures Sun of Righteousness and Dayspring, the East is the direction that must be assigned to His worship. […] Moreover Christ, when He hung on the Cross, had His face turned towards the West […] And when He was received again into Heaven He was borne towards the East. […] So we, too, in expectation of His coming, worship towards the East. But this is the unwritten tradition of the Apostles. »

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  13. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 84, a. 3, ad 3 : il convient d'adorer tourné vers l'orient pour trois raisons — la manifestation de la majesté divine dans le mouvement du ciel qui commence à l'est ; le paradis terrestre situé à l'orient ; le Christ, lumière du monde, appelé « Orient » (Za 6, 12), monté au ciel vers l'orient (Ps 67, 34), et attendu de l'orient — « viendra de l'orient » pour juger (cf. Mt 24, 27). Cité par la Catholic Encyclopedia, art. « Orientation of Churches ».

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  14. Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, I, 4-9, instruction baptismale (IVᵉ siècle). Texte d'après l'édition anglaise NPNF, 2ᵉ série, vol. 7 (newadvent.org/fathers/310119.htm). Original (extrait) : « Since the West is the region of sensible darkness, and he being darkness has his dominion also in darkness, therefore, looking with a symbol towards the West, you renounce that dark and gloomy potentate. » Puis le baptisé se tourne « from West to East, the place of light » pour professer la foi.

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  15. Constitutions apostoliques, livre II, ch. 57 (compilation syrienne, vers 380) : description de l'église-type, édifice allongé « tourné vers l'orient », avec le trône épiscopal au fond à l'est et l'assemblée orientée. Texte d'après l'édition anglaise ANF, vol. 7 (newadvent.org/fathers/07152.htm).

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  16. Catholic Encyclopedia (1911), art. « Orientation of Churches » (newadvent.org/cathen/11305a.htm) : prescription des Constitutions apostoliques (« leurs "têtes" vers l'orient ») ; exceptions des grandes basiliques romaines occidentées (Latran, Saint-Pierre, Saint-Paul, ainsi que le Saint-Sépulcre, Tyr et Antioche), où le célébrant à l'autel faisait face à l'est et au peuple ; généralisation de l'abside à l'est à partir du VIIIᵉ siècle ; et constat que l'adhésion stricte n'était pas toujours possible « en raison de la direction des rues d'une ville ».

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  17. Joseph Ratzinger (Benoît XVI), L'Esprit de la liturgie, éd. Ad Solem, 2001 (original allemand Der Geist der Liturgie, Herder, 2000 ; éd. anglaise The Spirit of the Liturgy, Ignatius Press, 2000), partie II, ch. 3, « L'autel et l'orientation de la prière » : la direction commune du célébrant et de l'assemblée vers le Seigneur qui vient ; l'appel ancien « Conversi ad Dominum » ; le soleil levant comme signe cosmique de la Pâque et de l'attente du retour ; la proposition, à défaut d'orientation matérielle, de placer la croix au centre de l'autel comme « orient intérieur » ; et la lecture de l'antique Saint-Pierre — abside à l'ouest, mais prière du célébrant tournée vers le levant — comme prière vers l'orient. Thèses résumées d'après l'ouvrage, sans citation au mot près.

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  18. Sur cette coutume — orienter l'édifice vers le point de l'horizon où le soleil se lève le jour de la fête du saint titulaire (par exemple Saint-Étienne de Vienne, orientée au lever du soleil de la Saint-Étienne) —, voir la synthèse « Orientation of churches », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Orientation_of_churches), qui cite la prescription de Borromée (viser l'est équinoxial) et les cas d'orientation à la fête patronale. Les relevés modernes montrent toutefois que la corrélation n'est pas systématique.

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  19. Saint Charles Borromée, Instructiones fabricae et supellectilis ecclesiasticae (Milan, 1577), livre I : recommandation de bâtir l'église orientée vers l'orient autant que possible, tout en admettant un autre axe quand le site l'impose. Texte fondateur de la réflexion post-tridentine sur la construction des églises.

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  20. Présentation générale du Missel romain (Institutio Generalis Missalis Romani), n° 299 : l'autel majeur doit être construit séparé du mur pour que l'on puisse en faire le tour et y célébrer face au peuple, « ce qui est souhaitable partout où c'est possible ». La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, dans une réponse du 25 septembre 2000 (Prot. 2036/00/L), a précisé que cette formulation n'exclut pas la célébration tournée vers l'orient (ad orientem), qui demeure légitime et conforme à la tradition liturgique.

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