Le rite mozarabe

Le rite mozarabe (ou hispanique, wisigothique) est la liturgie latine propre de l'ancienne Église d'Espagne, l'un des plus anciens rites occidentaux encore vivants : façonné par saint Isidore de Séville, supprimé au XIᵉ siècle, sauvé par le cardinal Cisneros et réformé après Vatican II, il célèbre la fraction de l'hostie en neuf particules nommant les mystères du Christ.

Ignispedia

Le rite mozarabe — plus exactement le rite hispanique ou wisigothique — est la liturgie latine propre de l'ancienne Église d'Espagne. Pendant plus de sept siècles, du IVᵉ au XIᵉ siècle, il fut la liturgie de toute la péninsule Ibérique, façonnée par les Pères de l'Espagne wisigothique : saint Léandre, saint Isidore de Séville, saint Ildephonse et saint Julien de Tolède. C'est l'un des plus anciens rites latins encore vivants, plus archaïque, par bien des traits, que le rite romain réformé.

Son nom usuel, « mozarabe », est en réalité un malentendu historique : il désigne les mozárabes, ces chrétiens demeurés sous domination musulmane après la conquête de 711, qui conservèrent leur liturgie ancestrale au milieu d'un monde devenu islamique. Le rite, pourtant, est antérieur à l'islam de plusieurs siècles et ne lui doit absolument rien — d'où la préférence des liturgistes pour le nom de rite hispanique.

L'histoire de ce rite est celle d'une survie miraculeuse. Supprimé au XIᵉ siècle au profit du rite romain — malgré une ordalie du duel et une ordalie du feu où, selon la tradition, le ciel sembla prendre son parti —, il ne se maintint plus que dans six paroisses de Tolède, au bord de l'extinction. Il fut sauvé vers 1500 par le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, qui le fit imprimer, lui bâtit une chapelle propre dans la cathédrale de Tolède et le dota d'un collège de chapelains. Réformé après Vatican II par le cardinal González Martín et célébré par saint Jean-Paul II lui-même en 1992, il reste aujourd'hui un rite pleinement catholique et vivant. Pour une vue d'ensemble de tous les rites de l'Église, voir Les rites liturgiques catholiques.

Qu'est-ce que le rite mozarabe, et où le célèbre-t-on aujourd'hui ?

Un rite latin archaïque, témoin de l'Occident avant Rome

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Un rite liturgique n'est pas une simple variante de cérémonies : c'est, selon la définition magistérielle, « le patrimoine liturgique, théologique, spirituel et disciplinaire » propre à une Église. Le rite mozarabe appartient à la tradition latine d'Occident — il partage avec le rite romain la langue latine et l'enracinement occidental — mais il constitue un rite pleinement distinct, doté de son propre missel, de son propre office et de son propre calendrier, façonné non à Rome mais dans l'Espagne wisigothique des VIᵉ et VIIᵉ siècles[1][2].

Cette distinction a sa dignité propre. Le Concile Vatican II a posé en principe l'égale dignité de tous les rites légitimement reconnus :

« La sainte Mère l'Église considère comme égaux en droit et en dignité tous les rites légitimement reconnus, et veut qu'à l'avenir on les conserve et on les favorise de toutes manières. » — Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium § 4[3]

Le rite mozarabe n'est donc ni une survivance folklorique, ni un « sous-rite » romain : il est, comme le rite ambrosien de Milan, une forme pleine et entière de la prière de l'Église latine. Par son ancienneté, il est même un témoin irremplaçable de ce qu'était la liturgie d'Occident avant l'unification romaine de l'époque carolingienne et tridentine[4][5].

Le nom « mozarabe » et ses autres noms

Le mot « mozarabe » vient de l'arabe musta'rib, participe signifiant « arabisé », « qui a adopté les usages arabes ». Il désignait les chrétiens de la péninsule Ibérique demeurés sous domination musulmane après 711, qui conservèrent leur foi, leur langue et surtout leur liturgie au sein du monde islamique[6][7]. Par extension, on appela « mozarabe » le rite que ces communautés avaient gardé.

Le nom est doublement trompeur. D'abord parce que le rite « ne porte aucune trace d'influence arabe » — il lui est antérieur de trois siècles et lui demeure totalement étranger[8]. Ensuite parce qu'il fut autant, sinon davantage, le rite des chrétiens des royaumes du Nord restés libres. C'est pourquoi les savants lui préfèrent d'autres noms, plus exacts :

NomJustification
Rite hispaniqueLe plus précis : c'est la liturgie propre de toute l'Hispania
Rite wisigothiqueIl s'est structuré sous le royaume wisigothique (VIᵉ-VIIᵉ s.)
Rite isidorienSaint Isidore de Séville en fut le grand organisateur
Rite tolédanTolède, siège primatial, en devint le foyer et le dernier refuge
Rite mozarabeNom devenu usuel, lié aux chrétiens sous l'islam

Aujourd'hui, la dénomination officielle retenue par l'Église et par le missel de 1991 est rite hispano-mozarabe, qui réunit les deux traditions[9].

Où le rite mozarabe est-il célébré aujourd'hui ?

Le foyer vivant du rite est la cathédrale primatiale de Tolède, où la chapelle du Corpus Christi — la Capilla Mozárabe fondée par Cisneros — célèbre quotidiennement la messe mozarabe depuis plus de cinq siècles[10]. Deux anciennes paroisses tolédanes — Sainte-Juste-et-Rufine et Saint-Marc (Saint-Luc lui étant rattaché) — conservent également l'usage et entretiennent les familles inscrites de longue date sur les registres mozarabes[11].

Au-delà de Tolède, le rite est entretenu dans des chapelles dédiées : la Capilla de San Salvador (dite de Talavera) dans la vieille cathédrale de Salamanque, fondée dès 1517[12], et, depuis la réforme de 1991, des chapelles mozarabes établies à Cordoue et ailleurs en Espagne, Jean-Paul II ayant étendu la permission de célébrer en rite hispano-mozarabe à tout lieu d'Espagne qui en ferait la demande[13]. Des célébrations solennelles ont aussi lieu, certains jours, dans les grandes cathédrales espagnoles.

Le nombre de fidèles « inscrits » au rite mozarabe est aujourd'hui modeste — quelques centaines de familles tolédanes —, mais la fierté de cette appartenance est tenace : Henry Jenner notait déjà qu'« aucune héritière mozarabe ne consentira jamais à abandonner son propre rite » en épousant un fidèle de rite romain[14]. Le rite déborde donc largement son aire géographique : il est un patrimoine de toute l'Église, conservé comme un trésor d'Antiquité chrétienne.

D'où vient le rite mozarabe ? Les origines wisigothiques

Le rite de l'Espagne wisigothique

On ne possède aucune information assurée sur la liturgie hispanique avant les VIᵉ-VIIᵉ siècles[15]. Mais à mesure que l'Espagne wisigothique s'unifie autour de Tolède, siège primatial, une liturgie propre se fixe et rayonne sur toute la péninsule. Cette liturgie présente une parenté frappante avec le rite gallican des Gaules : même structure générale, mêmes familles de prières, au point que les deux rites dérivent vraisemblablement d'un fonds occidental commun, distinct de la tradition strictement romaine[16][17].

La grande question, débattue depuis des siècles, est celle de la source de ce rite. Trois thèses s'affrontent :

  • Thèse orientale : le rite trahirait des emprunts aux liturgies grecques et syriennes (litanies, baiser de paix, anaphore variable), peut-être par l'intermédiaire de l'Afrique ou des échanges méditerranéens.
  • Thèse gallicane : le rite hispanique et le rite gallican formeraient une seule famille liturgique occidentale, face au type romain.
  • Thèse occidentale (romaine) : pour Dom Marius Férotin, le plus grand éditeur des sources mozarabes, il s'agit « d'un rite purement occidental, dont le cadre général et de nombreuses cérémonies furent importés d'Italie (probablement de Rome) », les évêques espagnols y ajoutant « leçons, prières, hymnes », avec des apports d'Afrique et de Gaule[18][19].

La question n'est pas tranchée, et la prudence s'impose : le rite mozarabe est sans doute un carrefour plutôt qu'une importation pure, un fonds occidental enrichi de couleurs propres à l'Espagne.

Les Pères de l'Espagne wisigothique

Saint Isidore de Séville, Bartolomé Esteban Murillo, 1655, cathédrale de Séville. Wikimedia Commons, domaine public.

Le rite porte la marque de quelques grands évêques. Saint Léandre de Séville (mort vers 600), artisan de la conversion du roi Reccared, aurait révisé et organisé la liturgie. Son frère et successeur, saint Isidore de Séville (560-636), docteur de l'Église et dernier Père de l'Antiquité latine, en donna la description de référence : c'est lui qui, dans son traité De ecclesiasticis officiis, fixe la liste des sept prières de la messe hispanique[20][21]. Saint Ildephonse de Tolède (mort en 667) et saint Julien de Tolède (archevêque de 680 à 690) complétèrent l'œuvre : Julien rédigea un livre de messes complet et des oraisons que la tradition retiendra[22].

« L'ordre de la messe que célèbre l'Église catholique dans le monde entier nous a été transmis par les saints Pères. » — d'après Saint Isidore de Séville, De ecclesiasticis officiis[23]

L'autorité conciliaire compléta cette œuvre épiscopale : le IVᵉ concile de Tolède (633), présidé par Isidore, légiféra sur l'uniformité liturgique de toute l'Espagne[24].

Le IIIᵉ concile de Tolède (589) et le Credo à la messe

L'acte fondateur de l'Espagne catholique est le IIIᵉ concile de Tolède (589) : le roi wisigoth Reccared, abandonnant l'arianisme de son peuple, y proclame solennellement sa foi nicéenne, entraînant la conversion du royaume[25]. Pour marquer cette rupture avec l'hérésie arienne — qui niait la pleine divinité du Fils —, le concile ordonna que le Symbole de Nicée-Constantinople soit chanté à la messe, avant la communion, dans toutes les Églises d'Espagne et de Gaule[26][27].

C'est dans ce contexte que la formule Filioque — « qui procède du Père et du Fils » — apparaît pour la première fois insérée dans le Credo liturgique. Loin d'être une spéculation gratuite, son ajout est ici une affirmation christologique anti-arienne : confesser que l'Esprit procède aussi du Fils, c'est confesser que le Fils est pleinement Dieu, à l'égal du Père[28]. De l'Espagne wisigothique, l'usage du Credo chanté et du Filioque gagnera la Gaule carolingienne, puis Rome après l'an mille. Le rite mozarabe est ainsi le berceau liturgique d'un usage devenu universel en Occident — détail qui n'est pas le moindre de ses titres de gloire.

Comment le rite mozarabe a-t-il failli disparaître ?

L'histoire du rite mozarabe bascule au XIᵉ siècle. Longtemps soupçonné, puis condamné au nom de l'unité romaine, il fut supprimé en l'espace d'une génération, malgré une résistance acharnée et deux épreuves restées fameuses. Voici les étapes de ce drame.

  1. 794
    Le soupçon carolingien

    Au concile de Francfort, dans le contexte de la controverse adoptianiste espagnole, l'entourage de Charlemagne s'inquiète d'une possible contamination du rite hispanique. Le soupçon, infondé quant au fond, marque le début d'une longue suspicion romaine et franque à l'égard de la liturgie d'Espagne.

  2. 924
    L'enquête du légat Zanello

    Le pape Jean X envoie le légat Zanello examiner le rite espagnol. Le rapport est globalement favorable, mais le légat exige que l'on adopte les paroles romaines de la consécration — première romanisation imposée au rite.

  3. 1064-1074
    L'offensive grégorienne

    Le cardinal Hugo Candidus, légat d'Alexandre II, œuvre à l'abolition du rite hispanique. Le rite romain est introduit au monastère de San Juan de la Peña (Aragon) le 22 mars 1071, puis en Navarre (1074). Saint Grégoire VII, partisan résolu de l'uniformité romaine, presse les rois chrétiens d'abandonner l'« usage tolédan ».

  4. dimanche des Rameaux 1077
    L'ordalie du duel

    Pour trancher la querelle, deux champions s'affrontent en combat singulier « pro lege Romana et Toletana ». Selon le Chronicon Burgense, le champion du rite hispanique, Juan Ruiz de Matanzas, l'emporte nettement. Le roi Alphonse VI n'en maintient pas moins sa volonté d'imposer le rite romain.

  5. 1080
    Le concile de Burgos

    Le concile de Burgos décrète l'adoption du rite romain en Castille et León. C'est l'acte juridique de la suppression officielle du rite mozarabe dans les royaumes chrétiens.

  6. 1085
    L'ordalie du feu à Tolède

    Tolède reconquise, on jette dans le feu un missel romain et un missel mozarabe. Selon la tradition, le livre mozarabe ressort intact des flammes tandis que le romain brûle. Le roi, influencé par sa seconde épouse Constance de Bourgogne et l'archevêque Bernard, impose pourtant le rite romain.

  7. à partir de 1085
    Le compromis des six paroisses

    Les églises nouvelles suivront le rite romain, mais six antiques paroisses de Tolède gardent le droit de célébrer le rite mozarabe et de le transmettre à leurs descendants. C'est dans ce mince filet que le rite survivra quatre siècles.

Grégoire VII, Alphonse VI et le concile de Burgos

Infographie originale Ignispedia créée par IA

La suppression du rite hispanique s'inscrit dans la grande réforme grégorienne du XIᵉ siècle, qui visait l'unité et la centralisation de l'Église latine autour de Rome. Pour Grégoire VII et ses légats, la diversité liturgique de l'Espagne — et plus encore son isolement de plusieurs siècles sous l'islam — apparaissait comme une anomalie à corriger[29][30]. Sous la pression conjuguée du Saint-Siège, de l'ordre de Cluny et des évêques d'origine française installés en Espagne, le roi Alphonse VI de Castille imposa le rite romain : le concile de Burgos de 1080 en scella l'adoption officielle[31][32].

Le duel et le feu : deux ordalies pour un rite

La mémoire populaire a retenu deux épreuves spectaculaires, où le peuple chrétien chercha à remettre à Dieu le sort de sa liturgie. La première, le dimanche des Rameaux 1077, fut un combat singulier : le champion du rite tolédan, Juan Ruiz de Matanzas, terrassa celui du rite romain. La seconde, après la reconquête de Tolède en 1085, fut une ordalie du feu : les deux missels jetés au bûcher, le livre mozarabe en serait ressorti indemne[33][34].

Dans les deux cas, le verdict du ciel parut favorable au rite ancien — et dans les deux cas, le roi passa outre. Jenner, en historien lucide, refuse d'y voir un miracle : « Quiconque a vu un manuscrit mozarabe, avec son vélin extraordinairement solide, n'adoptera aucune hypothèse d'intervention divine ici »[35]. Le proverbe castillan né de l'épisode est resté célèbre : « allá van leyes, do quieren reyes » — « les lois vont où veulent les rois ». Mais ces récits disent au moins une chose vraie : l'attachement passionné de l'Espagne chrétienne à sa liturgie ancestrale.

Quatre siècles de survie fragile

Le compromis de 1085 ne sauva qu'un rite diminué. Réduit à six paroisses tolédanes, privé de ses meilleurs manuscrits, le rite mozarabe se transmit tant bien que mal, se corrompant peu à peu au contact du rite romain dominant et de copies « imparfaitement comprises »[36]. Les mozárabes de Tolède conservèrent jalousement leurs privilèges civils (fueros), confirmés par les rois successifs — Alphonse VII (1118), Pierre Iᵉʳ (1350), les Rois Catholiques (1480), Philippe II (1564)[37]. Mais à la fin du XVᵉ siècle, le rite était moribond : ses livres étaient devenus rares, peu lisibles, et sa célébration menaçait de s'éteindre faute de textes sûrs.

Comment le cardinal Cisneros a sauvé le rite (1500-1502)

Un rite au bord de l'extinction

Le cardinal Cisneros, Eugenio Cajés, 1604, université Complutense de Madrid. Wikimedia Commons, domaine public.

Lorsque Francisco Jiménez de Cisneros devient archevêque de Tolède en 1495, le rite mozarabe est au bord de la disparition[38]. Ce franciscain austère, futur cardinal, régent de Castille et fondateur de l'université d'Alcalá, comprit qu'un patrimoine millénaire allait se perdre. Il décida de le sauver par l'imprimerie — technique encore récente — et par une fondation pérenne.

Le Missale Mixtum (1500) et le bréviaire (1502)

Cisneros confia à un chanoine érudit, Alfonso Ortiz, assisté de trois prêtres mozarabes de Tolède (Alfonso Martínez, Antonio Rodríguez, Jerónimo Gutiérrez), la tâche de réunir et d'éditer les vieux manuscrits[39]. Le fruit de ce travail parut en deux livres :

  • le Missale Mixtum secundum regulam beati Isidori (Tolède, 1500) ;
  • le Breviarium secundum regulam beati Isidori (Tolède, 1502)[40].

L'œuvre n'était pas une restitution critique au sens moderne : faute de comprendre certains passages, les éditeurs comblèrent des lacunes par des emprunts au rite romain, et l'ordre de la messe se ressentit de ces romanisations[41][42]. Mais sans cette édition, le rite aurait purement et simplement disparu. Cisneros fit imprimer ce qui pouvait l'être, et fixa par le livre ce que la transmission orale et manuscrite ne pouvait plus garantir.

La chapelle du Corpus Christi de la cathédrale de Tolède

Le geste le plus décisif fut institutionnel. Cisneros fonda dans la cathédrale de Tolède une chapelle dédiée, la Capilla del Corpus Christi, dite chapelle mozarabe, dotée d'un collège de treize chapelains, d'un sacristain et de deux servants, avec rente assurée pour la messe chantée et l'office divin quotidiens selon le rite mozarabe[43]. C'est cette fondation qui, depuis 1502, maintient le rite vivant sans interruption au cœur du siège primatial d'Espagne. En 1517, une fondation analogue, la Capilla de San Salvador, fut établie à la vieille cathédrale de Salamanque[44].

Lorenzana et les éditions savantes

Le XVIIIᵉ siècle apporta une seconde vague de sauvetage, plus érudite. Le cardinal Francisco Antonio de Lorenzana, archevêque de Tolède, fit rééditer le missel et le bréviaire mozarabes (Madrid, 1770-1775), en y intégrant manuscrits et travaux savants[45][46]. Ces éditions, reprises au XIXᵉ siècle dans la Patrologie latine de Migne (tomes 85 et 86), donnèrent aux liturgistes une base de travail durable[47]. Le grand œuvre critique viendra au début du XXᵉ siècle avec Dom Marius Férotin, éditeur du Liber Ordinum (1904) et du Liber Mozarabicus Sacramentorum (1912), qui restituèrent enfin le rite à partir des plus anciens manuscrits[48].

En quoi la messe mozarabe diffère-t-elle de la messe romaine ?

Pour un fidèle de rite romain, la messe mozarabe est un dépaysement profond : l'ossature eucharistique se reconnaît, mais l'ordre des parties, les noms des prières, leur variabilité et plusieurs gestes sont propres à l'Espagne ancienne. Le tableau ci-dessous résume les principales différences ; les sections suivantes les détaillent.

ÉlémentRite romainRite mozarabe
Prières eucharistiques propresPréface + canon largement fixesSept prières variables (Isidore) à presque chaque messe
PréfacePræfatio brèveIllatio ample et lyrique, propre au jour
Après le SanctusTe igitur (canon fixe)Post-Sanctus variable menant au récit
Intercessions / nomsDans le canonDiptyques proclamés par le diacre
Rite de la paixAvant la communionAvant l'offertoire (usage gallican)
CredoAprès l'homélieAvant le Notre Père, près de la communion
Fraction du painEn 2-3 parts, après le PaterEn neuf particules nommant neuf mystères, avant la communion
Caractère généralSobriété romaineAbondance, variabilité, lyrisme

Les sept prières propres de la messe

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le trait structurel le plus marquant est la variabilité : là où le canon romain est presque entièrement fixe, la messe mozarabe déploie, à presque chaque jour, une série de sept prières propres dont saint Isidore donne déjà la liste[49][50] :

  1. l'Oratio d'admonition (Ad Missam), qui s'adresse au peuple ;
  2. l'Alia Oratio, qui accompagne les diptyques ;
  3. l'Oratio post Nomina, après la lecture des noms ;
  4. l'Ad Pacem, prière du baiser de paix ;
  5. l'Illatio (la préface), beaucoup plus longue et lyrique que la romaine ;
  6. le Post-Sanctus, qui relie le Sanctus au récit de l'institution ;
  7. le Post-Pridie, après le récit, où s'exprime parfois une épiclèse explicite[51][52].

Cette richesse euchologique fait de chaque messe mozarabe une composition presque entièrement variable, accordée au mystère du jour — ce qui explique l'immense corpus de prières que les Pères espagnols ont légué.

Les diptyques et le baiser de paix

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Après l'Alia Oratio, le diacre proclame les diptyques : la liste des « Sacerdotes nostri » (les métropolites d'Espagne), du « Papa Romensis » (le pape régnant), puis deux listes — celle des apôtres et martyrs, ouverte par Notre-Dame et saint Zacharie, et celle des défunts, ouverte par les saints Hilaire, Athanase, Martin, Ambroise et Augustin, et déroulant les noms des anciens archevêques de Tolède[53]. C'est une mémoire vivante de l'Église d'Espagne, inscrite au cœur même de la liturgie.

Comme dans le rite gallican, le baiser de paix est placé avant l'offertoire, et non avant la communion comme à Rome : la communauté se réconcilie avant de présenter les dons, selon le précepte évangélique (« va d'abord te réconcilier avec ton frère »)[54]. Le prêtre prononce alors une salutation propre, inspirée de la finale de la deuxième lettre aux Corinthiens :

« Que la grâce de Dieu le Père tout-puissant, la paix et la dilection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et la communication du Saint-Esprit soient toujours avec nous tous. » — Salutation mozarabe de la paix, d'après 2 Co 13[55]

L'Illatio, le Post-Pridie et l'épiclèse

La préface mozarabe, ou Illatio, est l'une des plus belles d'Occident : longue, méditative, théologiquement dense, elle change à presque chaque fête. Après le Sanctus, le Post-Sanctus variable conduit au récit de l'institution. Depuis l'exigence du légat de 924, ce récit suit la forme paulinienne (« la nuit où il était livré… », 1 Co 11, 23-26) plutôt que la formule gallicane primitive[56]. Vient enfin le Post-Pridie, où l'on trouve, dans une quinzaine de messes au moins, une épiclèse — invocation explicite de l'Esprit ou demande de transformation des dons — qui rapproche le rite hispanique des liturgies orientales[57].

La fraction de l'hostie en neuf particules

Infographie originale Ignispedia créée par IA

C'est le rite le plus célèbre et le plus saisissant de la messe mozarabe. Après le Post-Pridie, le prêtre rompt l'hostie en neuf particules, qu'il dispose en forme de croix sur la patène, en nommant à chaque fragment un mystère de la vie du Christ[58][59]. L'ordre déroule toute l'économie du salut :

Corporatio (Incarnation) · Nativitas (Nativité) · Circumcisio (Circoncision) · Apparitio (Épiphanie) · Passio (Passion) — le montant de la croix ; Mors (Mort) · Resurrectio (Résurrection) — les bras ; puis, mises à part, Gloria (Gloire) et Regnum (Règne).[60]

Cinq fragments forment ainsi le montant de la croix, deux les bras, et les deux derniers — Gloria, la plus grande, et Regnum, la plus petite — sont placés à côté : le règne et la gloire du Christ débordent le cadre temporel de la croix[61]. Toute la foi se résume dans ce geste : l'hostie rompue raconte, sous les doigts du prêtre, l'Incarnation, la vie, la mort, la résurrection et le règne éternel du Sauveur. Peu de rites manifestent avec autant de force que la fraction du pain est, selon le mot des Actes, le cœur même de l'eucharistie.

Le Credo et le Notre Père

Conformément à la décision du IIIᵉ concile de Tolède, le Credo est chanté non après l'homélie, comme à Rome, mais juste avant la communion, comme préparation immédiate au sacrement[62][63]. Le texte mozarabe présente quelques variantes propres (credimus, confitemur…). Quant au Notre Père, il est dit par le seul célébrant, mais le peuple répond « Amen » à chacune des demandes, sauf à la dernière où il répond « Sed libera nos a malo » — une manière de faire participer activement l'assemblée, caractéristique du génie liturgique hispanique[64].

Le chant mozarabe

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le chant mozarabe — ou chant wisigothique — est le répertoire musical propre de ce rite, l'un des plus anciens corpus de plain-chant d'Occident. Il fut chanté dans toute l'Espagne du VIᵉ au XIᵉ siècle et nous est transmis par de précieux antiphonaires, dont le célèbre Antiphonaire de León[65][66].

Mais ce chant pose une énigme douloureuse aux musicologues. Sa notation primitive est faite de neumes wisigothiques « in campo aperto » — tracés sans portée ni lignes de référence — qui indiquent la direction des mélodies sans en préciser les intervalles exacts[67]. Une grande partie du répertoire ancien est donc, en l'état, musicalement indéchiffrable : on sait que telle pièce montait ou descendait, mais non sur quelles notes précises. Seules les mélodies transcrites plus tardivement sur portée, ou conservées par la tradition orale de Tolède, peuvent être restituées avec certitude. Le chant mozarabe demeure ainsi, pour une part, un trésor scellé — témoignage émouvant d'une liturgie dont la voix nous parvient en partie muette.

Le rite mozarabe après Vatican II : la réforme du cardinal González Martín

La commission de 1982

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Comme le rite romain et le rite ambrosien, le rite hispano-mozarabe a fait l'objet, après Vatican II, d'une réforme liturgique menée selon les principes de Sacrosanctum Concilium — non pour l'aligner sur Rome, mais pour le restaurer dans sa pureté ancienne, en éliminant les romanisations accumulées depuis Cisneros[68]. En 1982, le cardinal Marcelo González Martín, archevêque de Tolède, institua une commission chargée de ce grand travail de restauration à partir des plus anciens manuscrits[69].

Le nouveau missel (1991) et le lectionnaire

Le fruit de cette commission fut un missel entièrement rénové, le Missale Hispano-Mozarabicum, dont le premier tome parut en 1991 et le second en 1994, accompagné d'un lectionnaire propre, le Liber Commicus[70]. En janvier 1992, le cardinal González Martín décréta l'usage obligatoire de ce missel pour la célébration en rite hispano-mozarabe[71]. La réforme rétablit la richesse euchologique ancienne, la variabilité des prières et les traits propres du rite, tout en intégrant les principes conciliaires (langue vernaculaire possible, lectionnaire enrichi). Le cardinal de Tolède soulignait alors que, comparé à la liturgie romaine, le rite mozarabe « fait davantage participer le peuple » et le rend « plus sensible à la beauté liturgique »[72].

Jean-Paul II célèbre le rite (28 mai 1992)

La consécration de cette renaissance fut éclatante : le 28 mai 1992, saint Jean-Paul II présida lui-même une concélébration en rite hispano-mozarabe à l'autel de la Confession de la basilique Saint-Pierre, à Rome, entouré de cardinaux et d'évêques venus d'Espagne[73]. Dans son homélie, le pape présenta ce rite — en paraphrase — comme une réalité ecclésiale et culturelle significative, à ne pas reléguer dans l'oubli : enraciné depuis des siècles dans la foi et l'histoire de l'Espagne, il enrichit l'Église universelle[74].

Le rite mozarabe fut ainsi célébré à Saint-Pierre : déjà pendant le concile Vatican II (1963), il le sera encore lors du Jubilé de l'an 2000, puis en 2015[75]. Loin d'être une curiosité d'archives, le rite hispano-mozarabe est ainsi reconnu, au plus haut niveau, comme une forme vivante et légitime de la prière catholique.

Deux traditions, un seul rite

La recherche moderne a montré que le rite hispanique nous est parvenu en deux familles de manuscrits : la Tradition A, la plus ancienne et la plus répandue (Tolède et le Sud), et la Tradition B, conservée surtout dans le Nord (région de la Rioja), qui présente des variantes notables[76][77]. Le missel de 1991 a intégré ces deux traditions, restituant au rite une partie de sa diversité primitive. C'est dire que le rite mozarabe d'aujourd'hui n'est pas une reconstitution figée, mais l'héritier vivant d'une histoire liturgique qui plonge ses racines dans l'Antiquité chrétienne de l'Espagne.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Henry Jenner, « Mozarabic Rite », The Catholic Encyclopedia, vol. X, Robert Appleton Company, New York, 1911 (consultable sur newadvent.org). Étude de référence en langue anglaise : étymologie, origines wisigothiques, histoire de la suppression (concile de Burgos, ordalie du duel de 1077, ordalie du feu de 1085), survie dans les six paroisses de Tolède, restauration par Cisneros (Missale Mixtum 1500, bréviaire 1502, chapelle du Corpus Christi), édition de Lorenzana, structure de la messe (sept prières, diptyques, baiser de paix, fraction des neuf particules, Credo, Notre Père).

    1 4 6 8 10 11 12 14 15 16 19 20 22 24 27 29 31 33 35 36 37 38 39 40 41 43 44 45 50 52 53 54 55 56 57 58 62 64
  2. Henri de Villiers, « Esquisse d'une histoire du rit mozarabe », Schola Sainte-Cécile / Liturgia, 2013 (schola-sainte-cecile.com). Synthèse française sur l'histoire, les noms, les sources et le chant du rite mozarabe. Consultée en juin 2026.

    2 7 17 30 34 66
  3. Concile Vatican II, constitution sur la sainte liturgie Sacrosanctum Concilium, § 4, 4 décembre 1963 (texte officiel sur vatican.va). Affirme l'égale dignité de tous les rites légitimement reconnus.

    3
  4. Dom Marius Férotin (1855-1914), O.S.B., Le Liber Ordinum en usage dans l'Église wisigothique et mozarabe d'Espagne (Paris, 1904) et Le Liber Mozarabicus Sacramentorum (Paris, 1912), collection Monumenta Ecclesiæ Liturgica. Éditions critiques de référence des sources mozarabes, établies à partir des plus anciens manuscrits ; Férotin y défend l'origine occidentale (romaine) du cadre général du rite.

    5 18 42 48 77
  5. Cardinal Marcelo González Martín (1918-2004), archevêque de Tolède (1971-1995). Institua en 1982 la commission de réforme du rite hispano-mozarabe ; promulgation du Missale Hispano-Mozarabicum (tome I, 1991 ; tome II, 1994) et du lectionnaire Liber Commicus ; décret d'usage obligatoire du nouveau missel en janvier 1992. Le missel intègre les deux traditions textuelles (A et B) du rite. Sources : agence cath.ch, « Espagne : nouveau missel mozarabe » (8 décembre 1991) ; notices « Marcelo González Martín » et « Mozarabic Rite » (Wikipedia), consultées en juin 2026.

    9 13 68 69 70 71 72 76
  6. Saint Isidore de Séville (560-636), De ecclesiasticis officiis, livre I (vers 620). Isidore y décrit l'ordre de la messe hispanique et énumère les sept prières propres (oraison d'admonition, Alia Oratio, Post Nomina, Ad Pacem, Illatio, Post-Sanctus, Post-Pridie) qui structurent la liturgie eucharistique mozarabe. Référence relayée par H. Jenner (art. cité).

    21 23 49 51
  7. IIIᵉ concile de Tolède (589), sous le roi Reccared, qui marque la conversion du royaume wisigoth de l'arianisme au catholicisme nicéen. Le concile ordonne le chant du Symbole de Nicée-Constantinople à la messe avant la communion, dans le contexte duquel apparaît la première insertion liturgique du Filioque, comprise comme affirmation christologique anti-arienne. Sources : actes conciliaires ; notices encyclopédiques « Troisième concile de Tolède » (Wikipedia FR/EN), consultées en juin 2026.

    25 26 28 63
  8. Concile de Burgos (1080), sous le roi Alphonse VI de Castille et León. Décrète l'adoption du rite romain dans les royaumes de Castille et de León, en exécution de la politique d'uniformisation liturgique de saint Grégoire VII. Acte juridique de la suppression officielle du rite mozarabe. Voir H. Jenner (art. cité) et H. de Villiers (art. cité).

    32
  9. Cardinal Francisco Antonio de Lorenzana (1722-1804), archevêque de Tolède, rééditions du Missale Gothicum secundum regulam beati Isidori et du bréviaire mozarabe (Madrid, 1770-1775). Ces éditions, intégrant manuscrits et travaux érudits, furent reprises dans J.-P. Migne, Patrologia Latina, tomes 85 (Missa) et 86 (Breviarium), 1850. Source : H. Jenner (art. cité).

    46 47
  10. « Liturgical Variations: The Fraction in the Mozarabic Liturgy », New Liturgical Movement, janvier 2009 (newliturgicalmovement.org), et « Liturgical Notes on the Mozarabic Rite », Liturgical Arts Journal, mai 2021. Détail de la fraction de l'hostie en neuf particules (Corporatio, Nativitas, Circumcisio, Apparitio, Passio, Mors, Resurrectio, Gloria, Regnum) disposées en croix sur la patène. Cohérent avec H. Jenner (art. cité).

    59 60 61
  11. Sur le chant mozarabe (ou wisigothique) : notices « Mozarabic chant » (Wikipedia EN) et « Chant mozarabe » (Wikipedia FR) ; Antiphonaire de León. Sur la notation par neumes wisigothiques in campo aperto, indiquant la direction mélodique sans les intervalles, qui rend une partie du répertoire ancien musicalement indéchiffrable. Consultées en juin 2026.

    65 67
  12. Saint Jean-Paul II, homélie de la concélébration eucharistique en rite hispano-mozarabe, basilique Saint-Pierre de Rome, 28 mai 1992 (texte original, en espagnol et en italien, sur vatican.va). Les propos du pape sont rendus dans le corps en paraphrase présentée comme telle, d'après ce texte ; aucune traduction française officielle n'est reprise. Célébrations du rite à Saint-Pierre : 1963 (pendant Vatican II), 1992, 2000 (Jubilé) et 2015.

    73 74 75