Le scapulaire

Le scapulaire brun de Notre-Dame du Mont-Carmel n'est ni un sacrement ni une amulette : c'est un sacramental, un signe de consécration à Marie. Origine (saint Simon Stock, 1251), promesse bien comprise, privilège sabbatin, sens théologique (Pie XII, Jean-Paul II), lien avec Fatima et pratique.

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Une petite pièce d'étoffe brune, portée à même la peau sous les vêtements, reliée par deux cordons qui passent sur les épaules : le scapulaire du Mont-Carmel est l'un des objets de piété les plus répandus du catholicisme. Des millions de fidèles l'ont reçu lors de leur première communion, l'ont porté toute leur vie, ont demandé à en être revêtus à l'heure de la mort. Saint Jean-Paul II confiait l'avoir porté « sur le cœur » depuis l'enfance[1]. Et pourtant, peu de dévotions sont aussi mal comprises : tantôt réduite à un porte-bonheur garantissant le Ciel, tantôt soupçonnée de superstition, la « livrée de Marie » mérite d'être expliquée avec précision.

Le scapulaire n'est ni un huitième sacrement, ni une amulette. C'est un sacramental : un signe sacré institué par l'Église, qui « à l'imitation des sacrements » dispose à la grâce par la prière de l'Église[2]. Il appartient à la même famille que l'eau bénite, la médaille miraculeuse ou les objets bénits dont l'usage prolonge la prière de l'Église dans la vie quotidienne — famille étudiée pour elle-même dans Les sacramentaux et Les bénédictions. Cet article expose ce qu'est le scapulaire, d'où il vient, ce qu'il promet vraiment, ce qu'il ne promet pas, et comment l'Église en a fait, par la voix de Pie XII et de Jean-Paul II, un signe de consécration à Marie.

Qu'est-ce que le scapulaire ?

Du vêtement monastique à la « livrée de Marie »

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Le mot vient du latin scapulae, « les épaules ». Dans la vie monastique, le scapulaire est à l'origine une pièce de vêtement bien réelle : une large bande de tissu, percée d'une ouverture pour la tête, qui retombe devant et derrière par-dessus la tunique et protège l'habit pendant le travail. Saint Benoît, au VIᵉ siècle, le mentionne déjà dans sa Règle comme le vêtement de labeur du moine[3]. Porté chaque jour, il est vite devenu, dans la plupart des ordres, une partie essentielle de l'habit religieux et le symbole du joug du Christ que le moine accepte de porter.

Le scapulaire de dévotion que portent les fidèles laïcs est une réduction de ce grand scapulaire monastique. Au lieu d'une vaste bande de tissu, deux petits carrés d'étoffe — l'un sur la poitrine, l'autre dans le dos — reliés par deux cordons. C'est le même geste, miniaturisé : revêtir l'habit d'un ordre, s'agréger spirituellement à sa famille, prendre sur soi le signe de son appartenance. Porter le scapulaire brun, ce n'est donc pas accrocher un talisman à son cou : c'est revêtir, à sa mesure, l'habit de la Vierge du Carmel.

Un sacramental, non un sacrement

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La distinction est capitale, car la proximité des mots induit en erreur. Un sacrement — le baptême, l'Eucharistie, la confirmation — a été institué par le Christ et agit ex opere operato, c'est-à-dire par la force même du rite accompli, en vertu de l'action du Christ. Un sacramental, lui, a été institué par l'Église, et n'agit pas automatiquement : il agit « par la prière de l'Église » et selon les dispositions de celui qui en use[4].

« La sainte Mère Église a institué des sacramentaux. Ce sont des signes sacrés par lesquels, selon une certaine imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus, par l'intercession de l'Église, des effets surtout spirituels. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1667[5]

Le scapulaire ne « contient » donc pas la grâce comme un récipient ; il ne sauve pas par lui-même. Il dispose à la grâce : il rappelle une promesse, soutient une dévotion, fixe une fidélité, et c'est à travers cette dévotion vécue que Marie obtient ses faveurs. On comprend déjà pourquoi le réduire à un objet magique le trahit. Cette frontière entre sacramental et superstition, entre foi confiante et captation d'une force occulte, est tracée par le Catéchisme lui-même[6] et développée dans Les sacramentaux.

Beaucoup de scapulaires, un seul « grand »

L'Église a approuvé au fil des siècles près d'une vingtaine de scapulaires de dévotion, attachés à des familles religieuses ou à des dévotions particulières : le scapulaire blanc de la Trinité, le scapulaire noir des Servites de Marie (Notre-Dame des Sept-Douleurs), le scapulaire bleu de l'Immaculée Conception, le scapulaire rouge de la Passion. On peut même recevoir d'un coup, sous une seule médaille bénie, le scapulaire quintuple qui en réunit cinq[7]. Mais lorsqu'on parle, sans autre précision, du « scapulaire », il s'agit presque toujours du scapulaire brun de Notre-Dame du Mont-Carmel : le plus ancien, le plus répandu, celui auquel se rattachent les grandes promesses et l'immense majorité des inscriptions. C'est lui que traite cet article.

L'origine : la vision de saint Simon Stock (1251)

Saint Simon Stock et le Carmel d'Occident

L'ordre du Carmel est né au tournant des XIIᵉ-XIIIᵉ siècles, sur les pentes du mont Carmel, en Terre sainte, parmi des ermites qui se réclamaient de la tradition du prophète Élie. Chassés d'Orient par l'avancée musulmane, ces religieux durent émigrer vers l'Europe, où ils peinaient à se faire reconnaître comme un véritable ordre mendiant aux côtés des Dominicains et des Franciscains. C'est dans ce contexte d'incertitude qu'intervient la figure de saint Simon Stock, Anglais, donné par la tradition comme prieur général du Carmel au milieu du XIIIᵉ siècle[8].

La tradition rapporte qu'au cœur de ces épreuves, Simon Stock supplia la Vierge de protéger son ordre menacé. Et c'est à cette prière que Marie aurait répondu en lui apparaissant, le 16 juillet 1251, à Cambridge, tenant en main le scapulaire.

Les paroles de la Vierge

Selon le récit traditionnel, la Vierge tend le scapulaire à Simon Stock en prononçant une promesse devenue célèbre :

« Reçois, mon fils bien-aimé, ce scapulaire de ton ordre, comme signe distinctif de ma confrérie et marque du privilège que j'ai obtenu pour toi et pour les enfants du Carmel : quiconque meurt revêtu de ce vêtement ne souffrira pas le feu éternel. C'est un signe de salut, une sauvegarde dans les périls, un gage de paix et de l'alliance éternelle. » — paroles de la tradition carmélitaine[9]

La forme latine transmise — « in hoc moriens aeternum non patietur incendium », « celui qui meurt revêtu de ceci ne souffrira pas le feu éternel » — est celle qui a porté la dévotion à travers les siècles[10]. Le sens en est immense : Marie promet à ceux qui se confient à elle par ce signe la grâce décisive entre toutes, celle de mourir dans son amitié, donc de ne pas se perdre éternellement.

Que vaut historiquement ce récit ?

L'honnêteté demande de dire clairement où en est la recherche. La vision de 1251 n'apparaît dans aucun document du vivant de Simon Stock. Sa formulation précise n'est attestée qu'à partir du XVIIᵉ siècle : en 1642, lorsque les paroles de la Vierge sont rapportées dans une circulaire que Simon Stock aurait dictée à son secrétaire et confesseur, Peter Swanyngton[11]. Les plus anciens récits de la vie et des miracles de Simon Stock n'en parlent pas, et les grands auteurs carmes du XIVᵉ siècle restent silencieux sur un don du scapulaire par la Vierge.

La Catholic Encyclopedia en tire une conclusion mesurée, qu'il faut citer telle quelle :

« Bien qu'il soit aujourd'hui suffisamment montré que ce témoignage ne peut être étayé par des documents historiques, son contenu général demeure une tradition pieuse digne de foi. » — Catholic Encyclopedia (1913), art. « Scapular »[12]

Il faut ici se garder de deux excès. Le premier serait de disqualifier la dévotion au nom de la fragilité du document de 1251, comme si une tradition spirituelle ne valait que par la pièce d'archive qui la date. Le second serait de figer le récit en chronique authentifiée, en faisant de la circulaire de 1642 un procès-verbal du XIIIᵉ siècle. La position catholique est la troisième : la valeur du scapulaire ne repose pas sur la critique historique de la vision, mais sur l'approbation constante de l'Église et sur les fruits spirituels d'une dévotion sept fois centenaire. Quand Pie XII et Jean-Paul II recommandent le scapulaire (voir plus bas), ils n'authentifient pas une date : ils confirment un chemin marial éprouvé. Comme pour toute révélation privée, l'essentiel n'est pas que tout fidèle y croie, mais que l'Église en garantisse la sûreté et la fécondité — distinction développée dans les articles sur les apparitions mariales.

Le privilège sabbatin : promesse, controverse, mise au point

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À la promesse de Simon Stock s'est ajoutée, au cours des siècles, une seconde promesse, plus précise et plus disputée : le privilège sabbatin. Il importe de l'exposer sans naïveté ni mépris, car c'est sur lui que se sont concentrées la ferveur populaire et, en sens inverse, les critiques les plus dures.

Ce que dit le privilège

Le privilège sabbatin annonce que la Vierge, par son intercession maternelle, viendra au secours de ses serviteurs morts qui ont porté le scapulaire, et qu'elle obtiendra leur libération du purgatoire — particulièrement le samedi, jour que l'Église consacre à son honneur[13]. Marie ne cesse pas, à la mort, de protéger ceux qui se sont confiés à elle : voilà le cœur de la promesse.

La bulle de Jean XXII : une pièce apocryphe

Le privilège a longtemps été rattaché à une bulle, Sacratissimo uti culmine, datée du 3 mars 1322 et attribuée au pape Jean XXII, dans laquelle la Vierge lui aurait elle-même révélé sa volonté de délivrer les confrères du Carmel. Or cette bulle est universellement tenue pour inauthentique par les historiens : les spécialistes carmes eux-mêmes y voient un faux du XVᵉ siècle, vraisemblablement d'origine sicilienne[14]. Signe révélateur, le sommaire officiel des indulgences carmélitaines de 1907, qui fait autorité, ne mentionne ni la bulle de Jean XXII ni le privilège sabbatin sous cette forme[15].

Le décret du Saint-Office de 1613 : ce que l'Église permet de croire

Devant les abus de prédication, le Saint-Siège est intervenu pour discipliner la manière d'annoncer ce privilège, sans pour autant condamner l'espérance qu'il exprime. Par son décret du 20 janvier 1613, sous Paul V, le Saint-Office autorise en substance les Pères carmes à prêcher que les fidèles peuvent pieusement croire au secours que, par l'intercession incessante de Marie, les âmes des frères et des membres de la confrérie peuvent recevoir après leur mort — surtout le samedi, jour consacré par l'Église à la Bienheureuse Vierge[16].

Le texte est d'une grande prudence. Il parle d'un secours que l'on peut pieusement croire, non d'un dogme ; il évoque une intercession incessante, et non une libération mécanique du purgatoire le premier samedi suivant la mort[17]. C'est là toute la différence entre une superstition chiffrée et une espérance filiale : Marie aide ses enfants, et elle les aide jusque dans la mort.

Les conditions traditionnelles

Le privilège sabbatin, dans sa formulation traditionnelle, n'a jamais été promis sans contrepartie. Trois conditions y étaient attachées :

ConditionContenu
Porter le scapulaireLe porter fidèlement durant la vie
Garder la chastetéObserver la chasteté selon son état de vie (marié, célibataire, consacré)
Prier l'OfficeRéciter chaque jour le Petit Office de la Vierge ; pour ceux qui ne savaient pas lire, observer les jeûnes de l'Église et s'abstenir de viande le mercredi et le samedi

Soucieuse de rendre ce chemin accessible, l'Église a assoupli la troisième condition : dès 1901, Léon XIII accorda aux confesseurs la faculté de commuer la récitation du Petit Office et l'abstinence en d'autres œuvres pieuses, pour de justes motifs[18]. On retrouve la logique propre aux sacramentaux : non pas un tarif à acquitter, mais une vie de prière et de fidélité dans laquelle s'inscrit la confiance en Marie.

Que promet vraiment le scapulaire ? Ni magie, ni laissez-passer

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C'est ici que la dévotion doit être purifiée. Mal comprise, la promesse de Simon Stock peut devenir un contresens grave : croire qu'il suffit de mourir avec un bout de tissu sur soi pour être sauvé, quelle qu'ait été sa vie. Ce serait, au sens propre, de la superstition — et l'Église la condamne explicitement[19].

La promesse bien comprise

La promesse n'abolit ni la liberté, ni la nécessité de mourir dans la grâce de Dieu. Le scapulaire n'est pas un passeport qui dispenserait de la conversion ; il est le signe d'une confiance par laquelle on s'engage à se laisser conduire par Marie jusqu'à la persévérance finale. Les théologiens et les maîtres spirituels l'ont toujours rappelé : ce que Marie promet à celui qui porte fidèlement son habit, c'est d'obtenir pour lui la grâce de se convertir et de mourir en état de grâce — non de le sauver malgré lui et malgré le péché mortel non repenti.

C'est le principe constant que rappellent les manuels de la dévotion carmélitaine et les catéchèses sur le scapulaire : le motif de celui qui porte le scapulaire ne doit être ni l'orgueil ni la superstition, mais l'espérance sincère et ferme que la Bienheureuse Vierge lui obtiendra la grâce de la conversion et de la persévérance finale[20].

Les trois conditions réelles

Réduite à l'essentiel, et abstraction faite des conditions plus exigeantes du seul privilège sabbatin, la dévotion authentique au scapulaire suppose trois choses simples : porter le scapulaire dans la foi ; vivre la chasteté selon son état ; et honorer Marie par une vraie vie de prière, le Rosaire en particulier. Le scapulaire n'est pas un objet isolé : il est le fil qui relie une âme à la Mère de Dieu et l'engage à lui ressembler.

La frontière avec la superstition

La ligne de partage ne tient pas à l'objet, mais à l'intention. Le même morceau d'étoffe sera un sacramental fécond dans la main d'un croyant qui appelle la protection de Dieu et de sa Mère ; il deviendrait une amulette s'il était porté comme une force occulte, déconnectée de la foi et de la conversion. « Le port des amulettes est lui aussi répréhensible », avertit le Catéchisme[21]. Tout l'enjeu de la catéchèse sur le scapulaire est de maintenir le fidèle du bon côté de cette ligne : la confiance, jamais la magie.

Le sens théologique : un habit, un signe de consécration

Au XXᵉ siècle, le magistère a donné au scapulaire son interprétation la plus haute, dégageant la dévotion populaire de toute dérive et la rattachant au cœur de la vie chrétienne : la consécration à Marie.

« Le scapulaire est essentiellement un habit »

Pour le 700ᵉ anniversaire de la vision de Simon Stock, le pape Pie XII adressa aux supérieurs des deux ordres du Carmel la lettre Neminem profecto latet, datée du 11 février 1950[22]. Il y rappelle que le scapulaire est avant tout un habit : le revêtir, c'est s'agréger à la famille du Carmel et professer une appartenance.

« Que le scapulaire soit pour eux un signe de leur consécration au Cœur très saint de la Vierge Immaculée. » — Pie XII, Neminem profecto latet (1950)[23]

L'intuition est décisive : le scapulaire n'est pas d'abord un instrument de protection, il est un signe de consécration. Ce que l'on porte sur le corps doit traduire ce que l'on a remis dans son cœur.

Signe de consécration au Cœur Immaculé

Cette lecture rejoint ce que Sœur Lúcia, la voyante de Fatima, expliquait dans ces mêmes années aux prêtres carmes qui l'interrogeaient : elle présentait le scapulaire comme un signe de consécration à Notre-Dame[24]. Loin d'opposer la dévotion mariale populaire et la grande théologie de la consécration au Cœur Immaculé, l'Église les unit dans un seul geste, humble et quotidien. Porter le scapulaire, c'est dire chaque jour, sans paroles : « Je suis à toi, Marie. »

Les deux vérités selon Jean-Paul II

Cinquante ans plus tard, pour le 750ᵉ anniversaire, saint Jean-Paul II reprit et approfondit cet enseignement dans un message daté du 25 mars 2001. Le scapulaire, écrit-il, signifie deux vérités : d'une part la « protection constante de la Bienheureuse Vierge, non seulement sur le chemin de la vie, mais aussi au moment du passage vers la plénitude de la gloire éternelle » ; d'autre part que la dévotion à Marie « ne peut se limiter à des prières et à des hommages en son honneur en certaines occasions, mais doit devenir un “habit”, c'est-à-dire une orientation permanente de la conduite chrétienne »[25].

« Moi aussi, je porte sur le cœur, depuis longtemps, le scapulaire du Carmel ! » — Jean-Paul II, message pour le 750ᵉ anniversaire du scapulaire (2001)[26]

Ce témoignage personnel d'un pape n'est pas anecdotique : il scelle l'enseignement par l'exemple. Le scapulaire appelle à « se revêtir de Jésus-Christ » (cf. Galates 3, 27) et à le manifester dans sa vie[27]. L'habit extérieur n'a de sens que s'il signifie un habit intérieur.

Le scapulaire et Fatima

Notre-Dame du Mont-Carmel à Santa Venera (Malte). Photo Matthew Axiak, 2017 — Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Réduction de taille, sans recadrage.

La dévotion au scapulaire a reçu, au XXᵉ siècle, une confirmation inattendue dans les apparitions de Fatima (1917), reconnues par l'Église.

Le 13 octobre 1917 : la Vierge du Carmel

Lors de la dernière apparition, le 13 octobre 1917 — jour du « miracle du soleil » devant des dizaines de milliers de témoins —, la Vierge se montra à Lúcia sous les traits de Notre-Dame du Mont-Carmel, tenant le scapulaire à la main[28]. Que la Mère de Dieu ait choisi de paraître, au terme du cycle des apparitions, revêtue précisément de l'habit du Carmel et présentant le scapulaire, fut compris par Lúcia comme un signe : Marie veut que tous le portent.

Le Rosaire et le scapulaire, inséparables

Interrogée plus tard sur le sens de ce détail, Sœur Lúcia répondit, selon les prêtres carmes qui l'interrogèrent, que le Rosaire et le scapulaire sont inséparables[29].

Le message est limpide. Les deux grandes dévotions mariales recommandées à Fatima ne forment qu'un : la prière (le Rosaire) et le signe d'appartenance (le scapulaire) vont ensemble, comme la foi et l'habit qui la manifeste. C'est pourquoi la tradition unit volontiers, dans une même remise, le chapelet et le scapulaire — l'un dans la main, l'autre sur le cœur.

Comment recevoir et porter le scapulaire

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La dévotion n'est pas affaire de port spontané : on ne « met » pas un scapulaire comme un bijou. On y est reçu.

L'imposition par un prêtre

La première fois, le scapulaire doit être imposé par un prêtre (ou un diacre), au cours d'un bref rite qui inscrit le fidèle dans la confrérie de Notre-Dame du Mont-Carmel. Cette imposition ne se fait qu'une seule fois dans la vie : par la suite, le fidèle remplace librement son scapulaire usé, sans nouvelle bénédiction de sa personne. La forme brève actuelle de la remise dit l'essentiel :

« Reçois ce scapulaire, signe de ta relation particulière avec Marie, Mère de Jésus, que tu t'engages à imiter. Qu'il te rappelle ta dignité de chrétien. » — formule de remise du scapulaire[30]

Le port continuel et la confrérie

Une fois reçu, le scapulaire se porte en permanence, jour et nuit, l'un des pans reposant sur la poitrine, l'autre dans le dos[31]. Ce port continuel n'est pas une contrainte juridique mais le sens même du signe : on ne quitte pas un habit d'appartenance. S'inscrire à la confrérie, c'est aussi entrer dans la grande famille spirituelle du Carmel — celle d'Élie, de sainte Thérèse d'Avila, de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus — et participer à ses biens spirituels.

La médaille du scapulaire

Pour les pays chauds ou les conditions de travail où le tissu de laine était difficile à porter, saint Pie X accorda, par un indult du 16 décembre 1910, la faculté de remplacer le scapulaire de drap par une médaille bénie, portant d'un côté l'image du Sacré-Cœur et de l'autre celle de la Vierge[32]. Deux précisions importent : la médaille ne vaut que pour celui qui a d'abord été régulièrement imposé du scapulaire de drap, et elle doit être bénie à part. La médaille est une commodité, jamais un raccourci dévotionnel ; beaucoup de maîtres spirituels continuent de recommander le scapulaire de laine, plus expressif.

Les indulgences attachées

À l'inscription et au port du scapulaire sont attachées des indulgences approuvées par l'Église, dans les conditions habituelles (état de grâce, intention, prière aux intentions du Souverain Pontife) — matière régie aujourd'hui par l'Enchiridion indulgentiarum et étudiée dans Les indulgences. Ici encore, l'indulgence n'est pas un automatisme attaché à l'objet : elle suppose la conversion du cœur dont le scapulaire est le signe.

Une dévotion pour aujourd'hui

À une époque qui se méfie des signes et réduit volontiers la foi à l'intériorité, le scapulaire rappelle une vérité incarnée : la grâce passe par des signes sensibles, et l'amour de Marie se laisse porter sur le corps comme sur le cœur. Petit, silencieux, caché sous les vêtements, le scapulaire n'impose rien à autrui ; il engage seulement celui qui le porte à ressembler chaque jour davantage à la Mère qu'il a choisie. Ce n'est pas un porte-bonheur : c'est une promesse réciproque. Marie promet sa protection maternelle jusque dans la mort ; le fidèle promet de vivre et de mourir en enfant de Marie.

« Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ. » — Saint Paul, Romains 13, 14[33]

Tel est le dernier mot du scapulaire : un habit extérieur qui n'a de prix que s'il dit un habit intérieur. « Se revêtir de Jésus-Christ » — voilà ce que la Vierge du Carmel, en tendant son humble étoffe brune, demande à chacun de ses enfants.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Jean-Paul II, message à la famille du Carmel pour le 750ᵉ anniversaire de la remise du scapulaire, 25 mars 2001 (texte sur ocarm.org et vatican.va) : les « deux vérités » signifiées par le scapulaire (protection constante de Marie jusqu'au passage à la gloire ; dévotion devenue « habit », orientation permanente de la conduite chrétienne) ; appel à « se revêtir de Jésus-Christ » (cf. Ga 3, 27) ; témoignage personnel : « Moi aussi, je porte sur le cœur, depuis longtemps, le scapulaire du Carmel ! » ; la forme la plus authentique de la dévotion mariale est la consécration au Cœur Immaculé.

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  2. Code de droit canonique (1983), can. 1166-1167 : les sacramentaux sont des signes sacrés « par lesquels, à l'imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus, par l'intercession de l'Église, des effets surtout spirituels » ; ils sont institués par l'Église, et non directement par le Christ. Cf. aussi can. 1168-1172 sur les ministres et la bénédiction des objets.

    2
  3. Règle de saint Benoît (vers 540), ch. 55, sur le vêtement des moines : le scapulare y figure comme vêtement de travail. L'évolution du grand scapulaire monastique vers le petit scapulaire de dévotion est retracée par la Catholic Encyclopedia (1913), art. « Scapular ».

    3
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 1667, citant le concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n° 60. Sur la place des sacramentaux dans l'économie sacramentelle, voir Les sacramentaux.

    4 5
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 2111 : la superstition « peut affecter le culte que nous rendons au vrai Dieu » lorsqu'on attribue « une importance d'une certaine façon magique à certaines pratiques » ; « le port des amulettes est lui aussi répréhensible ». La frontière entre sacramental et amulette tient à l'intention : acte de foi appelant la protection de Dieu, non captation d'une force occulte. Cf. § 1674-1676 sur le discernement de la piété populaire.

    6 19 21
  6. Catholic Encyclopedia (1913), vol. XIII, art. « Scapular » (newadvent.org/cathen/13508b.htm) : origine monastique, vision de Simon Stock du 16 juillet 1251, paroles de la Vierge, circulaire de 1642 attribuée à Peter Swanyngton, jugement (« reliable pious tradition »), liste des scapulaires approuvés et du scapulaire quintuple, port continuel, indult de la médaille du 16 décembre 1910.

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  7. Forme latine traditionnelle transmise par la circulaire de 1642 : « Hoc erit tibi et cunctis Carmelitis privilegium, in hoc moriens aeternum non patietur incendium. » Cette formule est la forme transmise de la promesse, et non un document daté du XIIIᵉ siècle (cf. Catholic Encyclopedia, art. « Scapular », sur l'attestation tardive du récit).

    10
  8. Catholic Encyclopedia (1913), art. « Sabbatine Privilege » (newadvent.org/cathen/13289b.htm) : définition du privilège (secours de Marie après la mort, surtout le samedi) ; bulle Sacratissimo uti culmine attribuée à Jean XXII et datée du 3 mars 1322, « universellement tenue pour inauthentique » par les historiens et regardée comme un faux du XVᵉ siècle d'origine sicilienne ; le sommaire authentique des indulgences carmélitaines de 1907 ne mentionne ni cette bulle ni le privilège sabbatin sous cette forme.

    13 14 15
  9. Catholic Answers Encyclopedia, art. « Sabbatine Privilege » (catholic.com), sur le décret du Saint-Office du 20 janvier 1613 sous Paul V : les carmes peuvent prêcher que les fidèles peuvent pieusement croire au secours obtenu par les âmes après la mort, « surtout le samedi », par l'intercession incessante de Marie ; le décret ne promet pas une libération du purgatoire le premier samedi suivant la mort. Teneur corroborée par les traductions anglaises courantes de la littérature carmélitaine (ex. Traditional Lay Carmelites of Fatima : « It is lawful for the Carmelite Fathers to preach that Christians may piously believe in the help promised to the souls of the brethren and members of the Confraternity… »). Texte latin officiel non consulté : le passage ci-dessus est donc rendu en paraphrase, non en citation littérale. Conditions traditionnelles (port du scapulaire, chasteté selon l'état, récitation du Petit Office de la Vierge ou abstinence pour ceux qui ne savent pas lire) ; faculté de commutation accordée par Léon XIII en 1901.

    16 17 18
  10. Principe spirituel constant des manuels de la dévotion carmélitaine et des catéchèses sur le scapulaire : la promesse n'abolit ni la liberté ni la nécessité de mourir en état de grâce ; ce que Marie obtient au fidèle fidèle, c'est la grâce de la conversion et de la persévérance finale, non un salut sans conversion. Cf. Catholic Encyclopedia (1913), art. « Scapular », sur les conditions et le sens des indulgences attachées.

    20
  11. Pie XII, lettre apostolique Neminem profecto latet aux supérieurs généraux des ordres du Carmel, 11 février 1950, à l'occasion du 700ᵉ anniversaire du scapulaire ; texte dans les Acta Apostolicae Sedis 42 (1950), p. 390-391. Le pape y présente le scapulaire comme un habit et un signe de consécration au Cœur Immaculé de Marie. Traduction française corroborée par la traduction anglaise publiée du même passage : « May it be to them a sign of their Consecration to the Most Sacred Heart of the Immaculate Virgin » (père William Most, CatholicCulture, collection théologique).

    22 23
  12. Sœur Lúcia de Fatima, propos rapportés par des prêtres carmes : entretien de 1949 et entretien du 15 août 1950 avec le père Howard Rafferty, O.C.D., documentés par le père Kilian Lynch, prieur d'Aylesford, dans son opuscule Our Lady of Fatima and the Brown Scapular ; relayés notamment par le National Catholic Register (« The Powerful Brown Scapular and Its Perennial Promises ») et le sanctuaire de Fatima de Boston. Pages exactes de l'opuscule non vérifiées : les propos sont donc rendus ici en paraphrase, en attendant mieux. Ces propos commentent l'apparition de Notre-Dame du Mont-Carmel tenant le scapulaire, le 13 octobre 1917.

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  13. Mémoires de sœur Lúcia (Fatima) : lors de la dernière apparition du 13 octobre 1917, accompagnée du « miracle du soleil », la Vierge se montre successivement sous divers titres et apparaît enfin comme Notre-Dame du Mont-Carmel tenant le scapulaire. Les apparitions de Fatima ont été reconnues par l'autorité ecclésiastique (déclaration de l'évêque de Leiria, 13 octobre 1930).

    28
  14. Formule brève de remise du scapulaire (short form of the investiture) du Rite for the Blessing of and Enrolment in the Scapular of the Blessed Virgin Mary of Mount Carmel, approuvé en 1996 par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements et publié dans le livret Catechesis and Ritual for the Scapular of Our Lady of Mount Carmel : « Receive this Scapular, a sign of your special relationship with Mary, the Mother of Jesus, whom you pledge to imitate. May it be a reminder to you of your dignity as a Christian… » (texte anglais ; rite disponible sur ocarm.org, site officiel de l'ordre du Carmel). L'imposition initiale, qui inscrit dans la confrérie du Mont-Carmel, est réservée au prêtre ou au diacre et ne se fait qu'une fois.

    30
  15. Saint Paul, Épître aux Romains 13, 14 : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous abandonnez pas aux soucis de la chair pour en satisfaire les convoitises. » Cf. Galates 3, 27, cité par Jean-Paul II à propos du scapulaire.

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