Bartholomée Ier (né en 1940) est, depuis 1991, l'archevêque de Constantinople et patriarche œcuménique : le titulaire du siège le plus ancien et le plus honoré de l'Orient chrétien, celui que la tradition orthodoxe reconnaît comme le « premier parmi ses égaux » (primus inter pares) parmi les évêques orthodoxes du monde. Il est, à ce titre, l'interlocuteur privilégié de Rome dans le long dialogue qui cherche à refermer la plus vieille division de la chrétienté.
Sa figure est celle d'un paradoxe. Il porte le titre de la « Nouvelle Rome », capitale spirituelle de Byzance pendant plus de mille ans — et il l'exerce depuis un modeste quartier d'Istanbul, à la tête d'une communauté grecque orthodoxe réduite à quelques milliers de fidèles dans une Turquie qui ne reconnaît même pas la dimension « œcuménique » de sa charge. Héritier d'un trône presque vide, il est pourtant devenu l'une des voix chrétiennes les plus écoutées de la planète, sur l'unité des chrétiens comme sur la sauvegarde de la Création.
Pour un lecteur catholique, Bartholomée n'est ni un adversaire ni un frère pleinement retrouvé : il est un frère séparé de très haute stature, avec qui Rome partage l'essentiel de la foi des sept premiers conciles — la Trinité, la divinité du Christ, les sacrements, l'eucharistie réelle, la Vierge Marie Mère de Dieu — mais dont l'Église reste, depuis 1054, hors de la pleine communion. Le raconter avec justice, c'est saluer ce qui est admirable en lui, mesurer honnêtement ce qui sépare encore, et comprendre pourquoi son propre parcours éclaire, presque malgré lui, la question catholique par excellence : une Église sans principe visible d'unité peut-elle rester une ?
Un patriarche pour un trône presque vide
D'Imbros au Phanar : la formation d'un patriarche
Bartholomée naît Dimítrios Arkhontónis le 29 février 1940, dans un village de l'île d'Imbros (Gökçeada), en mer Égée, alors peuplée d'une majorité grecque orthodoxe passée sous souveraineté turque[1][2]. Fils d'un cafetier-barbier, il grandit dans le monde crépusculaire de l'hellénisme d'Asie Mineure, celui que les échanges de populations, les pogroms d'Istanbul de 1955 et l'émigration ont progressivement vidé de ses chrétiens.
Élève brillant, il étudie au lycée Zographeion d'Istanbul puis entre en 1958 à l'Institut de théologie de Halki (Chalki), le grand séminaire du patriarcat, dont il sort diplômé en 1961 avec les plus hautes distinctions[3]. Ordonné diacre cette même année sous le nom monastique de Bartholomée, il accomplit son service militaire comme officier dans l'armée turque (1961-1963), avant de partir se former en Occident : études de troisième cycle à Rome — à l'Institut pontifical oriental —, à l'Institut œcuménique de Bossey en Suisse et à l'université de Munich, couronnées par un doctorat en droit canonique[4][5]. Ce détail n'est pas anodin : le futur patriarche a été formé, en partie, dans les institutions académiques de l'Église catholique, qu'il connaît de l'intérieur.
Ordonné prêtre en 1969, il devient le collaborateur du patriarche Dimitrios Ier, dirige le bureau patriarcal, puis est élu métropolite de Philadelphie en 1973 et métropolite de Chalcédoine en 1990[6]. À la mort de Dimitrios, le 22 octobre 1991, le Saint-Synode l'élit patriarche œcuménique ; il est intronisé le 2 novembre 1991[7][8]. Il deviendra le patriarche œcuménique au règne le plus long de l'histoire.
La « Nouvelle Rome » réduite à un quartier d'Istanbul
Pour comprendre Bartholomée, il faut mesurer le contraste entre la grandeur de son titre et la petitesse de ses moyens. Le siège de Constantinople fut, du IVᵉ au XVᵉ siècle, le centre de la chrétienté orientale. Le deuxième concile œcuménique (381) lui avait attribué la préséance d'honneur immédiatement après Rome, « parce que Constantinople est la Nouvelle Rome »[9]. Après le schisme de 1054 et surtout après la chute de Constantinople en 1453, le patriarche est devenu, sous domination ottomane puis turque, le chef d'une communauté toujours plus minuscule.
Aujourd'hui, le patriarcat œcuménique n'a plus qu'quelques milliers de fidèles en Turquie même, concentrés dans le quartier du Phanar (Fener), sur la Corne d'Or, autour de la cathédrale Saint-Georges. Son autorité spirituelle, en revanche, s'étend bien au-delà : il exerce une juridiction directe sur des diocèses grecs de la diaspora (Amérique, Europe occidentale, Australie), sur le mont Athos, sur la Crète et sur plusieurs Églises. C'est cette disproportion — un rayonnement mondial porté par une communauté locale exsangue — qui donne à sa fonction son caractère à la fois héroïque et fragile.
Halki, le séminaire fermé
Rien ne dit mieux la fragilité du patriarcat que le sort de Halki. L'Institut de théologie où Bartholomée fut formé a été fermé par les autorités turques en 1971, à la suite d'une loi nationalisant l'enseignement supérieur privé que le patriarcat refusa d'appliquer à ses conditions[10]. Depuis un demi-siècle, l'Église orthodoxe de Constantinople ne peut plus former ses prêtres sur son propre sol : les candidats doivent être formés à l'étranger, ce qui menace à terme la survie même du patriarcat, puisque la loi turque exige que le patriarche soit citoyen turc.
La réouverture de Halki est devenue un symbole international de la liberté religieuse, réclamée par les États-Unis, le Parlement européen et de nombreux responsables religieux. La Turquie ne reconnaît d'ailleurs au patriarche qu'un statut de chef de la petite minorité grecque orthodoxe locale : en 2007, sa Cour de cassation a explicitement contesté le droit de Bartholomée à se dire « œcuménique »[11][12]. Le patriarche exerce donc sa charge mondiale sans reconnaissance juridique de sa dimension universelle, dans un climat de pression permanente.
Ce dénuement institutionnel n'a jamais empêché Bartholomée de présenter la fidélité de son Église comme un témoignage spirituel à part entière : une communauté réduite à presque rien, mais qui refuse de disparaître, au cœur d'un monde qui l'ignore le plus souvent[13].
Qu'est-ce que le « patriarche œcuménique » ?
« Premier parmi ses égaux »
Le titre de Bartholomée prête à malentendu. « Œcuménique » ne veut pas dire, dans le vocabulaire orthodoxe, qu'il gouverne l'ensemble des orthodoxes comme le pape gouverne les catholiques. Il désigne une primauté d'honneur : Bartholomée est le premier des évêques orthodoxes par la dignité et la préséance, celui qui préside les rencontres pan-orthodoxes, convoque les grandes assemblées et parle au nom de l'ensemble dans les relations extérieures — mais sans juridiction directe sur les autres Églises autocéphales (Moscou, Bucarest, Belgrade, Athènes, Alexandrie, Antioche, Jérusalem, etc.), qui se gouvernent elles-mêmes[14].
La formule classique est celle de « premier parmi ses égaux » (primus inter pares). Elle exprime le cœur de l'ecclésiologie orthodoxe : une communion d'Églises sœurs unies par la même foi, les mêmes sacrements et les mêmes conciles, mais sans chef universel doté d'une autorité de gouvernement. La primauté existe, mais elle est honorifique et servante, non monarchique.
| Primauté selon l'orthodoxie (Constantinople) | Primauté selon le catholicisme (Rome) | |
|---|---|---|
| Nature | Préséance d'honneur, présidence dans la charité | Primauté de juridiction et magistère suprême |
| Étendue | Coordination, convocation, arbitrage moral | Autorité sur toute l'Église, immédiate et universelle |
| Fondement invoqué | Canons conciliaires (Nicée, Constantinople, Chalcédoine) | Institution divine du primat de Pierre (Mt 16, 18-19) |
| Infaillibilité | Non — seul un concile œcuménique fait autorité | Oui, sous conditions strictes (ex cathedra, Vatican I) |
| Sur les autres Églises | Aucune autorité directe | Autorité pastorale directe reconnue |
Un titre contesté — par la Turquie et par Moscou
La singularité de Bartholomée est que son titre est contesté sur deux fronts opposés. La Turquie lui dénie toute portée universelle et n'y voit que le chef d'une minorité locale. Mais surtout, à l'intérieur même de l'orthodoxie, le patriarcat de Moscou — de très loin le plus nombreux, avec la grande majorité des orthodoxes du monde — conteste de plus en plus la prééminence de Constantinople.
Là où Bartholomée revendique pour son siège une primauté active — le droit de convoquer, d'arbitrer, d'accorder l'autocéphalie —, Moscou tend à réduire cette primauté à une simple préséance protocolaire sans pouvoir réel. Ce désaccord n'est pas de pure procédure : il touche à la nature même de l'unité orthodoxe. Qui, dans l'orthodoxie, peut trancher en dernier ressort lorsque les Églises se divisent ? La réponse orthodoxe classique — « un concile œcuménique » — se heurte au fait qu'aucun concile reconnu comme œcuménique n'a pu se tenir depuis le deuxième concile de Nicée (787).
Le contraste avec la primauté romaine
C'est ici que le lecteur catholique touche au nœud du débat. L'Église catholique tient que le Christ a voulu, pour son Église, un principe visible et permanent d'unité : le ministère de Pierre et de ses successeurs, l'évêque de Rome. Non pas une domination arbitraire, mais un service de la communion capable, en cas de crise, de confirmer les frères dans la foi (Lc 22, 32) et de maintenir l'unité.
L'orthodoxie a précisément refusé ce principe, au profit d'une communion sans centre juridique. Le résultat, sous nos yeux, est que Bartholomée exerce une primauté réelle mais toujours discutée, incapable de s'imposer quand une grande Église autocéphale décide de rompre. Le catholicisme n'en tire aucune raison de mépriser l'orthodoxie — dont il admire la fidélité dogmatique et la profondeur liturgique —, mais il y lit la confirmation d'une intuition ancienne : sans Pierre, la communion tend à se fragmenter. La crise ukrainienne, on va le voir, en a fourni la démonstration la plus éclatante.
Le patriarche et Rome : un demi-siècle de rapprochement
L'héritage d'Athénagoras et de Paul VI
Bartholomée est l'héritier direct d'un tournant historique. Le 7 décembre 1965, la veille de la clôture de Vatican II, le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras Ier ont, par une déclaration commune solennelle, levé les anathèmes que le cardinal Humbert et le patriarche Michel Cérulaire s'étaient jetés en 1054[15]. Ce geste n'a pas rétabli la communion, mais il a effacé un symbole de rupture et rouvert la voie du dialogue théologique.
« [Les deux Églises] regrettent les paroles offensantes, les reproches sans fondement et les gestes condamnables qui, de part et d'autre, ont marqué ou accompagné les tristes événements de cette époque. » — Déclaration commune de Paul VI et d'Athénagoras Ier, 7 décembre 1965[16]
Depuis, Rome et Constantinople échangent chaque année des délégations pour leurs fêtes patronales : les catholiques au Phanar pour la Saint-André (30 novembre), patron de Constantinople ; les orthodoxes à Rome pour la Saint-Pierre-et-Saint-Paul (29 juin). Bartholomée a hérité et cultivé cette diplomatie de la fraternité.
Jean-Paul II et Benoît XVI
Sous Jean-Paul II, les gestes se multiplient. En novembre 2004, le pape restitue au patriarcat les reliques de saint Jean Chrysostome et de saint Grégoire de Naziance, emportées à Rome depuis des siècles — un acte de réparation très remarqué[17]. En novembre 2006, Benoît XVI se rend au Phanar, prie avec Bartholomée lors de la divine liturgie de la Saint-André et signe une déclaration commune sur la marche vers l'unité[18]. Théologien de premier plan, Benoît XVI trouve en Bartholomée un interlocuteur de même exigence intellectuelle.
Une amitié avec le pape François
C'est avec François que la relation prend un tour presque personnel. Le 19 mars 2013, Bartholomée assiste à la messe d'inauguration du pontificat de François — la première fois depuis le schisme de 1054 qu'un patriarche de Constantinople participe à l'intronisation d'un évêque de Rome[19][20]. Le geste est chargé de sens : il inscrit la relation dans une nouvelle proximité.
Suivent des rencontres devenues emblématiques : le pèlerinage commun à Jérusalem en mai 2014, pour le cinquantième anniversaire de la rencontre entre Paul VI et Athénagoras ; la visite de François au Phanar en novembre 2014 ; et surtout, en avril 2016, la visite conjointe aux réfugiés de l'île de Lesbos, où pape et patriarche portent ensemble la cause des migrants[21]. En juin 2019, François offre au patriarcat un reliquaire contenant neuf fragments des ossements attribués à saint Pierre[22].
Les déclarations communes signées au fil de ces rencontres disent à la fois l'espérance et la lucidité : elles reconnaissent que la pleine communion n'est pas encore atteinte, tout en affirmant la volonté commune de « marcher ensemble » vers elle.
| Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
| 7 décembre 1965 | Levée des anathèmes (Paul VI – Athénagoras) | Effacement du symbole de 1054 |
| Novembre 2004 | Restitution des reliques de Chrysostome et de Naziance | Geste de réparation de Jean-Paul II |
| 30 novembre 2006 | Visite de Benoît XVI au Phanar | Déclaration commune sur l'unité |
| 19 mars 2013 | Bartholomée à l'intronisation de François | Première depuis 1054 |
| 25 mai 2014 | Déclaration commune de Jérusalem | 50 ans après Paul VI – Athénagoras |
| 16 avril 2016 | Visite conjointe aux réfugiés de Lesbos | Témoignage social commun |
| 29 novembre 2025 | Déclaration commune Léon XIV – Bartholomée | 1700 ans du concile de Nicée |
Léon XIV et le 1700ᵉ anniversaire de Nicée (2025)
Le rapprochement s'est poursuivi avec Léon XIV. En novembre 2025, pour le 1700ᵉ anniversaire du premier concile de Nicée (325), le pape s'est rendu en Turquie et, avec Bartholomée, a prié sur le site archéologique d'Iznik (l'antique Nicée), au bord du lac où les Pères conciliaires condamnèrent l'hérésie d'Arius et forgèrent le Credo que catholiques et orthodoxes récitent encore[23]. Le 29 novembre, les deux hommes ont signé une nouvelle déclaration commune appelant à surmonter « le scandale des divisions » entre chrétiens[24].
« Nous sommes tous invités à surmonter le scandale des divisions qui existent malheureusement encore, et à nourrir le désir de l'unité pour laquelle le Seigneur Jésus a prié et a donné sa vie. » — Léon XIV, commémoration de Nicée, Iznik, 28 novembre 2025[25]
Le choix de Nicée n'est pas fortuit : c'est le premier concile œcuménique, tenu avant toute division entre Orient et Occident, la racine commune où catholiques et orthodoxes puisent leur profession de foi. Y revenir ensemble, c'est revenir à la source de l'unité perdue.
Le « patriarche vert » : l'écologie comme vocation spirituelle
« Un crime contre la Création est un péché »
Bartholomée doit sa notoriété mondiale, autant qu'à l'œcuménisme, à son engagement pour l'environnement, qui lui a valu le surnom de « patriarche vert ». Dès 1997, lors d'un symposium à Santa Barbara (Californie), il fut le premier grand responsable religieux à qualifier de péché la destruction de la nature :
« Commettre un crime contre le monde naturel est un péché. Provoquer l'extinction d'espèces et détruire la biodiversité ; dégrader l'intégrité de la Terre par les changements climatiques ; contaminer les eaux, la terre et l'air de la planète par des substances toxiques — tout cela est un péché. » — Bartholomée Ier, symposium de Santa Barbara, 8 novembre 1997[26]
Cette parole, radicalement nouvelle en 1997, a fait école. Pour Bartholomée, la crise écologique n'est pas d'abord technique mais spirituelle : elle procède de l'avidité (pleonexia) et d'un rapport idolâtrique à la matière, contraire à la vocation de l'homme, appelé à être prêtre de la Création offrant le monde à Dieu dans l'action de grâce (l'eucharistie). Il a multiplié les symposiums flottants sur les grands fleuves et les mers menacés et reçu de nombreuses distinctions internationales pour ce combat.
De Laudato Si' à la Journée de prière pour la Création
Ce témoignage a rencontré, du côté catholique, la sensibilité du pape François. En 2015, l'encyclique Laudato Si' cite explicitement Bartholomée — la première fois qu'un patriarche orthodoxe est ainsi cité dans une encyclique pontificale — reprenant son appel à reconnaître notre part, « petite ou grande, dans la défiguration et la destruction de la Création »[27]. François a par ailleurs institué pour l'Église catholique la Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création le 1er septembre, jour déjà retenu par le patriarcat orthodoxe depuis 1989 : un rare exemple de pratique liturgique adoptée de Constantinople par Rome.
Ce qu'un catholique peut recevoir, ce qu'il doit discerner
Sur le fond, la doctrine catholique rejoint largement Bartholomée : la Création est un don de Dieu (Gn 1), confiée à l'homme non pour la saccager mais pour la cultiver et la garder (Gn 2, 15) ; l'abîmer par cupidité est bien un désordre moral. Le Catéchisme parle du respect de l'intégrité de la Création (n° 2415-2418). Il y a donc là un terrain commun authentique, et non une mode.
Le discernement catholique portera seulement sur les dérives possibles de tout discours écologique : il ne faut pas glisser vers un panthéisme qui diviniserait la nature, ni vers une écologie « profonde » qui mettrait l'homme et l'animal sur le même plan, ni faire de la planète une idole qui éclipserait Dieu et le salut des âmes. Bartholomée lui-même, enraciné dans la théologie des Pères, échappe à ces travers : sa « théologie cosmique » reste ordonnée à Dieu Créateur et à l'homme prêtre de la Création. C'est cette version-là — christocentrique, non idolâtrique — que le catholique peut recevoir avec profit.
La crise ukrainienne et la question de la primauté orthodoxe
La rupture avec Moscou
La réaction de Moscou aux décisions constantinopolitaines d'automne 2018 sur l'Ukraine fut immédiate et brutale : dès le 15 octobre 2018, le Saint-Synode du patriarcat de Moscou, réuni à Minsk, rompit la communion eucharistique avec Constantinople — avant même le tomos —, refusant de reconnaître à Bartholomée le droit d'intervenir sur ce qu'il considère comme son « territoire canonique »[28]. La plus grande Église orthodoxe du monde cessa donc de concélébrer avec la première par l'honneur. Le monde orthodoxe s'est trouvé divisé : certaines Églises ont reconnu la nouvelle Église ukrainienne, d'autres non.
Le tomos de 2019
Le grand acte, et la grande épreuve, du patriarcat de Bartholomée fut la question ukrainienne. Depuis des siècles, l'orthodoxie ukrainienne relevait canoniquement de Moscou. Après l'indépendance de l'Ukraine (1991) et surtout après l'agression russe de 2014, une large partie des orthodoxes ukrainiens réclamèrent une Église autocéphale, indépendante de Moscou. En invoquant la prérogative historique de Constantinople d'accorder l'autocéphalie, Bartholomée trancha en leur faveur : le 15 décembre 2018, un concile d'unification réuni à Kiev fonda l'Église orthodoxe d'Ukraine autonome, et le 5 janvier 2019 il lui remit le tomos d'autocéphalie[29].
« Le tomos d'autocéphalie fut un acte de responsabilité de l'Église-Mère envers des millions de nos frères orthodoxes ukrainiens. » — Bartholomée Ier, à propos du tomos ukrainien[30]
Ce que la crise révèle
Pour un observateur catholique, cette crise est riche d'enseignements — à condition de la lire sans triomphalisme. Elle montre qu'en l'absence d'un principe reconnu d'autorité suprême, l'orthodoxie n'a pas de moyen institutionnel de résoudre un conflit majeur entre deux de ses grandes Églises. Constantinople revendique la primauté ; Moscou la conteste ; et aucune instance ne peut trancher, faute de concile œcuménique possible et faute de Siège doté d'une autorité universelle acceptée.
C'est exactement la difficulté que le concile de Florence (1439) avait tenté de résoudre, et que l'Église catholique tient pour dogmatiquement tranchée : le ministère de Pierre existe précisément pour ces moments-là, comme roc de l'unité. Le drame ukrainien ne prouve pas que l'orthodoxie ait tort sur tout — sa fidélité aux sept conciles et à la Tradition patristique reste admirable — mais il illustre, dans les faits, la faiblesse structurelle d'une communion sans tête visible. Bartholomée, premier des orthodoxes, en fait lui-même la douloureuse expérience : sa primauté d'honneur ne suffit pas à empêcher la fracture.
Le concile de Crète (2016)
L'un des grands projets de Bartholomée fut de réunir un concile pan-orthodoxe, préparé pendant plus de cinquante ans, pour manifester l'unité de l'orthodoxie mondiale. Ce « Saint et Grand Concile » se tint en Crète, du 19 au 26 juin 2016 — la première grande assemblée de ce type depuis plus d'un millénaire[31].
- 1961Premier projet de concile
Le patriarche Athénagoras relance l'idée d'un grand concile pan-orthodoxe ; débute une préparation qui durera plus de cinquante ans.
- Janvier 2016Convocation par Bartholomée
Les primats orthodoxes fixent la tenue du concile en Crète pour la Pentecôte 2016.
- Juin 2016Défection de quatre Églises
À la veille de l'ouverture, les patriarcats de Moscou, d'Antioche, de Géorgie et de Bulgarie se retirent, fragilisant la portée « pan-orthodoxe » du concile.
- 19-26 juin 2016Le concile de Crète
Dix des quatorze Églises autocéphales adoptent plusieurs documents (mission, diaspora, mariage, jeûne, relations avec le reste du monde chrétien).
Le concile fut un demi-succès : il a montré que l'orthodoxie pouvait se réunir, mais la défection de quatre Églises — dont Moscou — en a limité l'autorité et préfiguré la crise ukrainienne. Là encore, la difficulté de rassembler tout le monde orthodoxe sous une même décision est apparue au grand jour.
Ce qui unit, ce qui sépare
Portraiturer honnêtement Bartholomée oblige à nommer précisément l'état des relations entre son Église et Rome. L'essentiel de la foi est commun ; les points de division sont réels mais circonscrits.
| Ce qui unit (foi commune) | Ce qui sépare encore |
|---|---|
| Les sept premiers conciles œcuméniques (325-787) | La primauté et l'infaillibilité du pape (Vatican I) |
| La Trinité et la divinité du Christ | Le Filioque (procession de l'Esprit du Père et du Fils) |
| Les sept sacrements et l'eucharistie réelle | Les dogmes de l'Immaculée Conception (1854) et de l'Assomption (1950) |
| La Vierge Marie, Mère de Dieu (Theotokos) | Le pain azyme latin / le pain levé grec |
| La succession apostolique et l'épiscopat | La discipline du célibat sacerdotal en Occident |
| La vénération des saints et des icônes | Le calendrier liturgique |
Sur le fond spirituel, catholiques et orthodoxes partagent une même vision de la vie chrétienne comme divinisation (theosis) : l'homme appelé, par grâce, à participer à la vie divine — thème cher à Grégoire Palamas et à toute la tradition orientale, et pleinement reçu par la théologie catholique de la grâce. Ce que la spiritualité catholique appelle la sainteté, l'union transformante, la vie dans la volonté de Dieu, l'Orient l'appelle theosis. Il y a là une profonde consonance : de part et d'autre, le christianisme n'est pas d'abord une morale, mais une transfiguration de l'homme par le Dieu qui s'est fait homme « afin que nous soyons faits Dieu », selon la formule de saint Athanase que catholiques et orthodoxes citent également[32].
Regard catholique : espérance et vérité
Que retenir, en catholique, de la figure de Bartholomée Ier ? D'abord un respect sincère. Cet homme incarne, dans des conditions d'une extrême difficulté, la fidélité d'une Église réduite à presque rien mais qui refuse de disparaître. Son courage face à la pression turque, sa dignité, sa culture théologique, son amitié constante envers quatre papes successifs et son témoignage sur la Création forcent l'admiration. Il n'est pas un adversaire de l'Église catholique : il en est le plus proche partenaire dans la recherche de l'unité.
Ensuite, une espérance mesurée. La levée des anathèmes de 1965, les gestes de Jean-Paul II, Benoît XVI, François et Léon XIV, la prière commune à Nicée en 2025 sont des signes réels que l'Esprit travaille à refermer la blessure. Un catholique doit désirer et prier pour la pleine communion — non l'absorption de l'Orient par l'Occident, mais la réconciliation dans la vérité intégrale.
Enfin, la vérité sans complaisance. Aimer l'orthodoxie ne signifie pas prétendre qu'il n'y aurait plus rien à résoudre. Il reste des divergences dogmatiques réelles, en particulier sur la primauté de Pierre, que l'Église catholique ne peut abandonner sans se renier, parce qu'elle les tient de la volonté du Christ lui-même. Le paradoxe même du patriarcat de Bartholomée — une primauté d'honneur incapable, à Moscou, de se faire entendre — rappelle discrètement pourquoi le catholicisme croit nécessaire un roc visible de l'unité. Pour la réfutation systématique des objections orientales, voir Réponses aux objections orthodoxes et Que dit l'Église sur les orthodoxes ?.
Bartholomée Ier restera, dans l'histoire, le patriarche qui aura tenu le siège de la Nouvelle Rome à l'heure de son plus grand dénuement, et qui aura rapproché Constantinople de Rome plus qu'aucun autre depuis mille ans. Le jour où l'Orient et l'Occident se retrouveront pleinement unis — s'il plaît à Dieu — son nom y sera sans doute pour beaucoup.
Pour aller plus loin
La figure de Bartholomée s'éclaire par l'histoire longue de la séparation entre l'Orient et l'Occident et par les tentatives de la surmonter.
- Sur la rupture fondatrice : Le grand schisme d'Orient (1054) et, en amont, le schisme de Photios.
- Sur la chute de la « Nouvelle Rome » : La chute de Constantinople (1453).
- Sur les tentatives d'union : le concile de Florence (1439), et la racine commune de la foi au premier concile de Nicée (325).
- Sur la réponse catholique aux objections orientales : Réponses aux objections orthodoxes et Que dit l'Église sur les orthodoxes ?.
- Sur la spiritualité orientale de la divinisation : Grégoire Palamas et l'hésychasme.
Notes et références
« Bartholomée Ier de Constantinople », Wikipédia (encyclopédie en ligne), consulté en 2026 — synthèse biographique : naissance le 29 février 1940 à Imbros, formation à Halki puis à Rome, Bossey et Munich, doctorat en droit canonique, métropolite de Philadelphie (1973) puis de Chalcédoine (1990), élection au patriarcat le 22 octobre 1991 ; restitution des reliques par Jean-Paul II (2004), visite de Benoît XVI au Phanar (2006), présence à l'intronisation de François (2013), contestation turque du titre « œcuménique » (2007). Texte : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bartholomée_Ier_de_Constantinople
1 5 6 11 17 18 19 22« Biography of His All Holiness Ecumenical Patriarch Bartholomew », Greek Orthodox Archdiocese of America (goarch.org) — biographie officielle : naissance sur l'île d'Imbros, diplôme de l'Institut de théologie de Halki (1961), ordination diaconale en 1961, service militaire, études doctorales à l'Institut pontifical oriental de Rome, à Bossey et à Munich, doctorat en droit canonique, ordination sacerdotale (1969). Texte : https://www.goarch.org/-/biography-ecumenical-patriarch
2 3 4 7« Biography of the Ecumenical Patriarch Bartholomew », site officiel du Patriarcat œcuménique (ec-patr.org) — élection au trône patriarcal le 22 octobre 1991, intronisation le 2 novembre 1991 ; titre complet : « Archevêque de Constantinople, Nouvelle Rome, et patriarche œcuménique ». Texte : https://ec-patr.org/en/the-patriarch/biography-of-the-ecumenical-patriarch/
8Premier concile de Constantinople (381), canon 3 — attribue à l'évêque de Constantinople « la préséance d'honneur après l'évêque de Rome, parce que Constantinople est la Nouvelle Rome ». Édition de référence : Denzinger-Hünermann, Symboles et définitions de la foi catholique.
9« Halki seminary », Wikipedia, et Archons of the Ecumenical Patriarchate, « Forcible Closure of Halki Theological Seminary » (archons.org) — l'Institut de théologie de Halki, principal séminaire du patriarcat, a été fermé en 1971 à la suite d'une loi turque nationalisant l'enseignement supérieur privé ; depuis, le patriarcat ne peut plus former son clergé en Turquie. Textes : https://en.wikipedia.org/wiki/Halki_seminary et https://archons.org/forcible-closure-of-halki-seminary/
10« Systematic Persecution » et fiches sur le statut juridique, Archons of the Ecumenical Patriarchate (archons.org) — la Turquie ne reconnaît au patriarcat qu'un statut de chef spirituel de la minorité grecque orthodoxe locale, sans reconnaissance de sa dimension « œcuménique » ; en 2007, la Cour de cassation turque a contesté l'emploi du titre « œcuménique ». Texte : https://archons.org/systematic-persecution/
12« Bartholomée, apôtre et visionnaire », revue Christus (revue-christus.com) — portrait spirituel du patriarche œcuménique et de la vocation de témoignage de l'Église de Constantinople réduite à une petite minorité. Texte : https://www.revue-christus.com/article/bartholomee-apotre-et-visionnaire/4670
13« Bartholomew I », Encyclopædia Britannica — notice sur le patriarche œcuménique, sa primauté d'honneur (primus inter pares) parmi les Églises orthodoxes autocéphales, sans juridiction directe sur elles, et son rôle de coordination de l'orthodoxie mondiale. Texte : https://www.britannica.com/biography/Bartholomew-I
14Déclaration commune du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras Ier, 7 décembre 1965 (« Tomos Agapis ») — levée des anathèmes réciproques de 1054, la veille de la clôture du concile Vatican II. Texte sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/speeches/1965/documents/hf_p-vi_spe_19651207_common-declaration.html
15 16« Biography of Ecumenical Patriarch Bartholomew », Apostolic Pilgrimage of Pope Francis and Ecumenical Patriarch Bartholomew to Jerusalem (apostolicpilgrimage.org) — rappelle que la présence de Bartholomée à l'inauguration du pontificat de François, le 19 mars 2013, fut la première participation d'un patriarche de Constantinople à une intronisation papale depuis 1054. Texte : https://apostolicpilgrimage.org/patriarch-bartholomew-biography.html
20« Pope Francis and Patriarch Bartholomew », dossiers de presse sur la visite conjointe à Lesbos (16 avril 2016) — le pape et le patriarche visitent ensemble un camp de réfugiés sur l'île grecque de Lesbos, geste commun en faveur des migrants. Voir aussi le dossier écologique et œcuménique apostolicpilgrimage.org.
21« Apostolic Journey of Pope Leo XIV in Türkiye… on the occasion of the 1700th anniversary of the First Council of Nicaea », press.vatican.va et couverture d'America Magazine et de la Catholic News Agency (novembre 2025) — Léon XIV et Bartholomée prient sur le site archéologique d'Iznik (Nicée) et récitent le Credo de Nicée ; le pape appelle à surmonter « le scandale des divisions ». Textes : https://press.vatican.va/content/salastampa/en/bollettino/pubblico/2025/10/27/251027c.html et https://www.americamagazine.org/vatican-dispatch/2025/11/28/
23 25Déclaration commune du pape Léon XIV et du patriarche Bartholomée Ier, 29 novembre 2025 — signée au palais patriarcal du Phanar à l'occasion du 1700ᵉ anniversaire de Nicée ; appel à l'unité des chrétiens, à la paix et au rejet de la violence au nom de la religion. Texte sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/travels/2025/documents/20251129-dichiarazione-congiunta.html
24Bartholomée Ier, discours au symposium sur l'environnement de l'église grecque-orthodoxe Sainte-Barbara, Santa Barbara (Californie), 8 novembre 1997 — première fois qu'un grand responsable religieux qualifie de « péché » la destruction du monde naturel. Texte : https://apostolicpilgrimage.org/the-environment.html
26Pape François, Laudato Si' (encyclique sur la sauvegarde de la maison commune), 24 mai 2015, n° 8-9 — cite le patriarche Bartholomée sur la nécessité de reconnaître notre part dans la défiguration de la Création ; première citation d'un patriarche orthodoxe dans une encyclique pontificale. Texte : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html
27« Autocephaly of the Orthodox Church of Ukraine », Wikipedia, et communiqués du Patriarcat œcuménique (archons.org, orthodoxtimes.com) — le 11 octobre 2018, le synode du Patriarcat œcuménique annonce procéder à l'autocéphalie de l'Église d'Ukraine ; le 15 octobre 2018, le Saint-Synode de l'Église orthodoxe russe, réuni à Minsk, rompt la communion eucharistique avec Constantinople ; le 15 décembre 2018, le concile d'unification de Kiev fonde l'Église orthodoxe d'Ukraine ; le 5 janvier 2019, Bartholomée signe le tomos d'autocéphalie. Textes : https://en.wikipedia.org/wiki/Autocephaly_of_the_Orthodox_Church_of_Ukraine et https://archons.org/the-ecumenical-patriarch-the-tomos-of-autocephaly-was-an-act-of-responsibility-of-the-mother-church-towards-millions-of-our-ukrainian-orthodox-brethren/
28 29 30« Pan-Orthodox Council » (Saint et Grand Concile de Crète), Wikipedia, et site officiel holycouncil.org — concile pan-orthodoxe tenu en Crète du 19 au 26 juin 2016, convoqué par Bartholomée après plus de cinquante ans de préparation ; quatre Églises (Moscou, Antioche, Géorgie, Bulgarie) se retirent à la veille de l'ouverture. Textes : https://en.wikipedia.org/wiki/Pan-Orthodox_Council et https://www.holycouncil.org/
31Saint Athanase d'Alexandrie, De Incarnatione Verbi (Sur l'Incarnation du Verbe), § 54, vers 318 — « Il s'est fait homme afin que nous soyons faits Dieu » (« Autos gar enênthrôpêsen, hina hêmeis theopoiêthômen. »), formule fondatrice de la doctrine de la divinisation (theosis), commune à l'Orient et à l'Occident. Texte : https://www.newadvent.org/fathers/2802.htm
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