Réciter chaque jour « que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »[1] est une chose ; croire que cette demande sera un jour réellement exaucée sur la terre en est une autre. C'est pourtant la question que pose la spiritualité de la Divine Volonté : si le Christ nous a appris à demander que la Volonté du Père soit faite sur la terre comme au Ciel, pourquoi ne pas espérer qu'elle le sera ? Parler d'un règne de la Divine Volonté sur la terre, ce n'est pas inventer un treizième article du Credo : c'est prendre au sérieux une prière que l'Église récite depuis deux mille ans.
Cet article ne redéfinit pas ce qu'est ce règne — l'article Le Règne de l'Esprit le fait en détail. Il répond à une question plus précise et plus dérangeante : pourquoi « sur la terre » ? Pourquoi ne pas se contenter du Ciel, ou de l'au-delà ? Et surtout : en parlant d'un règne terrestre, ne retombe-t-on pas dans le millénarisme que l'Église a condamné ? La réponse oblige à distinguer soigneusement ce que l'Église interdit de croire, ce qu'elle permet d'espérer, et ce que la grande Tradition a toujours tenu.
Une prière que nous récitons sans toujours y croire
Le point de départ n'est pas une révélation privée, mais l'Évangile lui-même. Au cœur du Notre Père, le Christ a placé une demande tournée vers la terre.
« Sur la terre comme au ciel » : une demande, pas une décoration
La quatrième parole du Pater n'est pas un ornement pieux. Le Catéchisme la commente avec gravité : en demandant « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », nous supplions Dieu d'unir notre volonté à celle de son Fils pour « accomplir son dessein de salut dans la vie du monde ».[2] La demande porte donc sur le monde réel, sur l'histoire, sur la terre — pas seulement sur l'intériorité de chacun ni seulement sur le Ciel déjà acquis.
« Nous demandons à notre Père d'unir notre volonté à celle de son Fils pour accomplir sa Volonté, son Dessein de salut pour la vie du monde. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2825[3]
Or il suffit de regarder le monde pour constater que la Volonté de Dieu n'y est pas faite comme au Ciel. Si la demande était déjà réalisée, le Christ ne nous l'aurait pas mise sur les lèvres. Une prière enseignée par Celui qui ne ment pas suppose donc un objet réel : il y a quelque chose à attendre, et cet objet concerne la terre.
« Viens », et non « confirme » : un Royaume annoncé
C'est exactement le raisonnement que Luisa Piccarreta reçoit dans le Livre du Ciel. Le 5 février 1928, Jésus lui explique que la demande du Pater n'est pas une formule sur un acquis, mais l'annonce solennelle d'un Royaume encore à venir :
« Avant de remonter au Ciel, j'ai fait une promesse plus solennelle encore : celle du Royaume de ma Volonté. C'était dans le « Notre Père ». […] Ma prière même au Père céleste : "Viens, que ton Règne arrive, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au Ciel", signifiait qu'avec ma venue sur la terre, le Royaume de ma Volonté ne serait pas encore établi chez les créatures. Sinon, j'aurais dit : "Mon Père, notre Royaume que j'ai déjà établi sur la terre, qu'il soit confirmé". Au lieu de cela, j'ai dit : "Viens !" » — Jésus à Luisa, Le Livre du Ciel, tome 23, 5 février 1928[4]
L'argument est d'une simplicité redoutable. Le Christ ne dit pas « confirme » un Royaume déjà donné ; il dit « viens ». Le verbe est tourné vers l'avenir. Comme l'humanité a attendu le Rédempteur promis dès la Genèse,[5] elle doit attendre, avec la même certitude, la venue du Royaume de la Volonté divine — non au-delà de l'histoire seulement, mais sur la terre, puisque c'est le mot même de la prière.
Une promesse plus solennelle que celle du Rédempteur
Dans la même dictée, Jésus va plus loin : la promesse du Royaume de la Volonté est présentée comme plus solennelle que la promesse du Rédempteur, parce qu'elle est scellée non par une parole prophétique isolée, mais par la prière officielle que le Christ a confiée à toute l'Église.[6] Le théologien Joseph Iannuzzi, dont la thèse sur la Divine Volonté a été soutenue à l'Université pontificale grégorienne, résume ce point :
« Jésus révèle à Luisa que ce royaume que l'Église demande depuis deux mille ans est le Royaume de la Divine Volonté, qui est venu pour étendre son règne sur la terre dans les âmes. » — Joseph L. Iannuzzi, thèse doctorale, § 4.1.1[7]
Le Royaume demandé chaque jour par l'Église entière et le Royaume de la Divine Volonté annoncé à Luisa ne sont donc pas deux choses : c'est la même demande, lue à sa pleine profondeur. Parler d'un règne sur la terre, c'est simplement croire que Dieu exaucera sa propre prière.
Pourquoi « sur la terre » et pas seulement « au Ciel » ?
Reste l'objection de bon sens : pourquoi insister sur la terre ? Le salut ne consiste-t-il pas à quitter la terre pour le Ciel ? Trois raisons justifient cette insistance.
Le Ciel possède déjà ce règne
La formule du Pater est comparative : « sur la terre comme au ciel ». Elle suppose que, au Ciel, la Volonté de Dieu règne déjà parfaitement. Demander qu'elle soit faite « comme au ciel » n'a de sens que si le terme manquant est la terre : nous demandons instamment que ce dessein bienveillant « se réalise pleinement, sur la terre comme il l'est déjà dans le ciel ».[8] Le Catéchisme précise par ailleurs que, dans cette prière, « il s'agit principalement de la venue finale du Règne de Dieu par le retour du Christ ».[9] Ce n'est donc pas le Ciel qui attend quelque chose, c'est la terre.
La terre est précisément le lieu du refus
Le péché n'a pas blessé le Ciel ; il a blessé la terre. C'est ici-bas que la volonté humaine s'est dressée contre la Volonté divine, depuis Éden. Le règne attendu est donc une réparation qui doit se faire là où la blessure a eu lieu. Jésus présente la venue de sa Volonté comme un retour de l'homme à sa fin originelle :
« Je pourrai répondre à ma propre prière, unie à celle de toute l'Église, en ramenant l'homme à son origine, à la fin pour laquelle je l'ai créé : que ma Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » — Jésus à Luisa, Le Livre du Ciel, tome 15, 14 avril 1923[10]
Restaurer l'œuvre de la Création
Il y a enfin une logique d'ensemble du dessein de Dieu. La Création — le premier Fiat — fut donnée pour que l'homme vive dans l'unité de la Volonté divine ; ce projet ne fut pas annulé par le péché, mais suspendu. La Rédemption — le deuxième Fiat — a rouvert le Ciel et rendu la grâce, mais sans rétablir encore sur la terre la vie dans la Volonté que l'homme avait perdue. C'est pourquoi la tradition de la Divine Volonté attend un troisième Fiat, le Fiat sanctificateur, dont l'objet propre est que la Volonté de Dieu règne « sur la terre comme au Ciel » :
« Alors que le second Fiat me fit descendre sur la terre pour que je vive parmi les hommes, le troisième Fiat fera descendre ma Volonté dans les âmes, où elle régnera "sur la terre comme au Ciel". » — Jésus à Luisa, Le Livre du Ciel, tome 12, 2 mars 1921[11]
Parler d'un règne sur la terre n'est donc pas un caprice : c'est l'achèvement, dans l'histoire, de ce que la Création avait commencé. Le but n'est pas que l'homme s'évade du monde, mais que le monde soit enfin rendu à son ordre premier.
Un règne dans les âmes, non un empire sur les nations
Si l'on accorde qu'un règne est attendu sur la terre, tout dépend alors de ce qu'on entend par « règne ». C'est ici que se joue l'essentiel — et que se dissipent la plupart des malentendus.
Régner « dans les âmes » avant de régner dans le monde
Le règne de la Divine Volonté n'est pas d'abord un fait extérieur — un gouvernement, une institution, une domination — mais un fait intérieur : Dieu accueilli comme principe vivant des actes humains. Jésus parle d'un règne « dans les âmes », qui se diffuse ensuite aux familles, aux communautés, à l'Église.[12] Le monde ne change pas par magie ni par décret ; il change dans la mesure où des personnes laissent l'Esprit Saint gouverner pleinement leur vie. C'est pourquoi la spiritualité de Luisa insiste sur la distinction, traitée ailleurs, entre faire la volonté de Dieu et vivre dans la Divine Volonté.
Une « guerre d'amour », sans armes ni politique
Jésus écarte lui-même toute lecture politique ou belliqueuse. Le règne ne s'établit pas par la force mais par le don :
« Ma Volonté descendra du Ciel et régnera parmi eux. […] Ils feront la guerre avec des armes d'amour, en donnant des dons, des grâces et la paix. » — Jésus à Luisa, Le Livre du Ciel, 26 avril 1921[13]
Aucune couronne terrestre, aucun parti, aucune théocratie : la seule arme du Royaume est la charité. Ce point sépare radicalement la Divine Volonté de tout messianisme politique — précisément la déviation que le Catéchisme dénonce sous le nom de « messianisme sécularisé ».[14]
L'œuvre propre du Saint-Esprit
Enfin, ce règne n'est pas le retour visible du Christ pour gouverner les nations : il est l'œuvre du Saint-Esprit qui sanctifie. Le Catéchisme décrit ce que l'Esprit accomplit « dans les derniers temps » :
« L'Esprit du Seigneur renouvellera le cœur des hommes en gravant en eux une Loi nouvelle ; il rassemblera et réconciliera les peuples dispersés et divisés ; il transformera la création première, et Dieu y habitera avec les hommes dans la paix. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 715[15]
Iannuzzi souligne que c'est là le critère décisif : la sainteté triomphante attendue est attribuée « à la Troisième Personne de la Sainte Trinité, le Saint-Esprit », et non à une seconde venue glorieuse du Christ avant la fin.[16] Le règne de la Divine Volonté est donc pneumatologique — affaire de l'Esprit dans les cœurs — et non une royauté charnelle.
N'est-ce pas le millénarisme condamné ?
C'est l'objection la plus sérieuse, et il faut l'affronter de face. L'Église a bel et bien condamné une doctrine du règne terrestre. Le règne de la Divine Volonté tombe-t-il sous cette condamnation ?
Ce que l'Église a condamné
Le Catéchisme est clair :
« L'Église a rejeté cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme, surtout sous la forme politique d'un messianisme sécularisé, "intrinsèquement perverse". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 676[17]
La condamnation canonique vient du Saint-Office. Interrogé en 1944, il répond :
« Que faut-il penser du système du millénarisme mitigé, qui enseigne que le Christ notre Seigneur, avant le jugement dernier, viendra visiblement sur notre terre pour y régner ? — Réponse : le système du millénarisme mitigé ne peut pas être enseigné de façon sûre. » — Saint-Office, décret du 21 juillet 1944[18]
Le mot décisif est « visiblement ». Ce que l'Église écarte, c'est l'idée que le Christ reviendra visiblement, dans la chair, régner physiquement sur le monde actuel pendant une durée déterminée, avant le Jugement.
Les cinq notes du millénarisme — et leur absence ici
Les théologiens qui ont étudié la question distinguent cinq notes caractéristiques du millénarisme condamné. Le millénarisme est la conjonction de ces cinq traits ; il suffit qu'un seul manque pour qu'on en sorte. Or le règne de la Divine Volonté ne possède aucun des cinq :
| Note du millénarisme condamné | Règne de la Divine Volonté |
|---|---|
| Une venue visible du Christ | ✗ Le Christ ne revient pas visiblement : c'est l'Esprit qui agit |
| Le Christ dans la chair régnant en personne | ✗ Règne intérieur, dans les âmes, non corporel |
| Un règne physique / politique sur les nations | ✗ Règne de sainteté, « guerre d'amour », sans pouvoir terrestre |
| Sur cette terre actuelle inchangée | ✗ Sur une création renouvelée et rendue à son ordre (CEC 1047) |
| Pendant mille ans littéraux | ✗ Durée indéterminée ; le « millenium » d'Ap 20 n'est pas chronologique |
Le seul trait que le règne de la Divine Volonté partage avec l'attente millénariste, c'est de se situer avant le Jugement dernier. Mais cette antériorité ne peut pas, à elle seule, être le critère de la condamnation : car le Notre Père lui-même demande un règne « sur la terre », donc dans l'histoire. Si toute espérance d'un règne avant la fin était millénariste, l'Église condamnerait sa propre prière.
Ne pas confondre « millenium » et « millénarisme »
Une confusion de vocabulaire entretient le malentendu. Le millenium est une donnée du texte biblique (Apocalypse 20, 1-6) ; le millénarisme est une interprétation littérale et charnelle de ce texte. Le premier n'a jamais été condamné ; seul le second l'est. Que les « mille ans » ne soient pas une durée chronologique, l'Écriture l'indique elle-même :
« Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. » — 2 Pierre 3, 8[19]
Saint Thomas d'Aquin tire la conséquence : le dernier âge du monde « ne peut être défini par un nombre fixe d'années ou de générations ».[20] Espérer un règne de sainteté n'oblige donc nullement à compter mille années terrestres.
Une question que l'Église n'a pas tranchée
Faut-il en conclure que l'Église approuve cette espérance ? Non : elle ne l'impose pas, mais elle ne la ferme pas non plus. Interrogé en 1990 sur l'attente d'une ère de paix dans l'histoire, le cardinal Joseph Ratzinger — futur Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi — répondait que « le Saint-Siège ne s'est pas encore prononcé de manière définitive ».[21] Le Catéchisme qu'il a fait rédiger laisse précisément la porte ouverte en décrivant positivement, au paragraphe 715, l'œuvre de renouvellement de l'Esprit « dans les derniers temps ».[22] La cause de béatification de Luisa Piccarreta a d'ailleurs été ouverte par Rome.[23] La prudence consiste donc à tenir l'espérance sans en faire un dogme.
Le témoignage de la grande Tradition
L'espérance d'un règne spirituel sur la terre, avant la fin, n'est pas une nouveauté du XXᵉ siècle. Les Pères et les docteurs l'ont portée bien avant Luisa.
Les Pères sur le Notre Père : « que ton Esprit vienne »
Commentant le Pater, saint Grégoire de Nysse rapporte une variante de la demande du Royaume : là où nous disons « que ton Règne vienne », certains lisaient « que ton Saint-Esprit vienne sur nous et nous purifie ».[24] Pour le grand Cappadocien, le Règne demandé est déjà identifié à la venue purificatrice de l'Esprit — exactement la lecture pneumatologique que reprend la Divine Volonté.
Irénée et Augustin : un repos des saints sur la terre
Saint Irénée de Lyon, qui tient sa tradition des disciples de l'apôtre Jean, décrit une création « libérée et renouvelée » où « régneront les justes » après la résurrection.[25] Saint Augustin, après avoir d'abord partagé cette espérance, n'a finalement rejeté que sa forme charnelle — les banquets et plaisirs matériels — tout en reconnaissant qu'une lecture spirituelle reste admissible :
« Cette opinion serait tolérable si l'on croyait que, durant ce sabbat, les saints jouiront de délices spirituels du fait de la présence du Seigneur ; et telle fut autrefois mon opinion. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, XX, 7[26]
Ce que la Tradition récuse, ce n'est donc pas l'espérance d'un règne de sainteté sur la terre : c'est sa caricature matérialiste.
Bernard et Bonaventure : une venue « médiane », dans l'Esprit
La théologie médiévale a précisé cette espérance par la doctrine des trois venues du Christ. Saint Bernard de Clairvaux distingue la venue dans la chair (passée), la venue de gloire (à la fin), et entre les deux une venue « médiane », cachée, « en esprit et en puissance » :
« Sa venue intermédiaire est cachée : les élus seuls la voient au fond d'eux-mêmes, et leurs âmes sont sauvées. […] Il vient en esprit et en puissance. » — Saint Bernard, Sermon pour l'Avent[27]
Saint Bonaventure, docteur de l'Église, annonce de même, après l'épreuve de l'Antéchrist et avant le jour du jugement, « un temps d'une telle paix et tranquillité qu'il n'y en eut pas de semblable depuis la création du monde », qu'il nomme « le temps de l'avènement du Christ dans l'Esprit ».[28] Le règne de la Divine Volonté s'inscrit dans cette lignée, non dans le millénarisme charnel.
| Témoin | Œuvre | Ce qu'il atteste |
|---|---|---|
| S. Grégoire de Nysse | Sur le Notre Père | Le Règne demandé = venue de l'Esprit qui purifie |
| S. Irénée | Contre les hérésies, V | Une création renouvelée où régneront les justes |
| S. Augustin | Cité de Dieu, XX, 7 | Un sabbat spirituel admissible ; refus du seul charnel |
| S. Bernard | Sermon pour l'Avent | Une venue « médiane », cachée, dans l'Esprit |
| S. Bonaventure | Hexaemeron, XVI | Un temps de paix avant le Jugement, « avènement dans l'Esprit » |
Un cardinal patrologue le confirme
Le cardinal Jean Daniélou, l'un des plus grands historiens de la patristique, rappelle que l'attente d'un « état intermédiaire où les saints sont encore sur la terre » repose sur des données « qui font partie du Nouveau Testament » (1 Th 4, 17 ; 1 Co 15, 23 ; Ap 20).[29] Cette espérance n'est donc ni marginale ni suspecte : elle appartient au dépôt, à condition de la lire spirituellement.
Ce que le Magistère récent permet d'espérer
Au-delà des Pères, les papes du dernier siècle ont nourri cette même espérance d'un règne du Christ sur la terre — non par les armes, mais par la sainteté.
Pie XI : la paix que le Roi pacifique est venu apporter
En instituant la fête du Christ-Roi, Pie XI déclare que la reconnaissance de la royauté du Christ répandrait « sur la société tout entière » des biens réels — « une juste liberté, l'ordre, la concorde et la paix » — et il ajoute :
« Pourquoi désespérer de cette paix que le Roi pacifique est venu apporter sur la terre ? » — Pie XI, encyclique Quas Primas (1925)[30]
Jean-Paul II : « Que ton règne vienne » et la « nouvelle et divine sainteté »
Jean-Paul II a explicitement relié la demande du Pater à une espérance pour l'histoire :
« Telle est la grande espérance de notre invocation : "Que ton règne vienne !", un règne de paix, de justice et de sérénité, qui recompose l'harmonie originelle de la création. » — Jean-Paul II, audience générale du 6 novembre 2002[31]
Il a même employé, dans un message de 1997, l'expression que Luisa reçoit dans ses écrits — la « nouvelle et divine sainteté » dont « le Saint-Esprit souhaite enrichir les chrétiens à l'aube du troisième millénaire ».[32] Que le sommet du Magistère récent reprenne ce vocabulaire confirme qu'on n'est pas dans une rêverie privée, mais dans une espérance enracinée dans la doctrine du Royaume.
La création renouvelée, non abolie
Reste à préciser sur quelle terre ce règne s'accomplit. Le Catéchisme enseigne que « l'univers visible est lui aussi destiné à être transformé », restauré « afin que le monde lui-même soit au service des justes ».[33] Le règne attendu ne s'établit donc pas sur le monde tel qu'il est, dans sa corruption, mais sur une création progressivement rendue à son ordre. Cette terre transformée dans l'histoire ne doit pas être confondue avec la terre nouvelle définitive qui suivra le Jugement — distinction développée dans l'article Les nouveaux cieux et la nouvelle terre sont-ils matériels ?.
Pourquoi en parler aujourd'hui ?
Si l'espérance est ancienne, pourquoi y insister maintenant ? Et avec quelles précautions ?
Une espérance, non une chronologie
D'abord, parler du règne ne donne aucune date, aucun scénario, aucune carte des événements. L'Évangile interdit la curiosité apocalyptique : « il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments ».[34] La Divine Volonté n'échappe pas à cette règle. En parler, c'est espérer une fécondité nouvelle de l'Esprit, non annoncer un calendrier. Dès que l'espérance se durcit en prophétie datée, elle dévie.
Ce que cela change pour le chrétien ordinaire
Ensuite, ce n'est pas une spéculation oiseuse : l'espérance du règne oriente la vie concrète. Si la Volonté de Dieu doit régner « sur la terre comme au Ciel », alors chaque acte accompli dans cette Volonté — la prière du matin, le devoir présent, la souffrance offerte — n'est plus un geste isolé, mais une pierre du Royaume qui vient. C'est le sens de la pratique de l'acte actuel : faire couler, dès maintenant, sa vie ordinaire dans la Volonté divine. Le règne ne s'attend pas passivement ; il commence dans les âmes qui l'accueillent.
Les garde-fous indispensables
Enfin, cette espérance ne se tient avec sécurité que dans le cadre catholique. Quatre garde-fous la préservent de toute dérive :
- L'Église reste juge : la Divine Volonté est un don pour l'Église, non une révélation parallèle qui la jugerait.
- Les sacrements demeurent nécessaires : le règne ne dispense de rien, il porte la vie baptismale à sa plénitude.
- La charité est le seul critère des fruits de l'Esprit (Galates 5, 22).[35]
- Le rejet du millénarisme charnel et de tout messianisme politique reste ferme.
Avec ces garde-fous, parler d'un règne de la Divine Volonté sur la terre n'a rien d'imprudent : c'est confesser que Dieu tiendra parole.
En résumé
Pourquoi parler d'un règne de la Divine Volonté sur la terre ? Parce que le Christ lui-même nous l'a fait demander : « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Cette demande vise la terre, non le seul Ciel ni le seul au-delà ; elle annonce un Royaume à venir (« viens », et non « confirme ») ; elle attend un règne intérieur, œuvre du Saint-Esprit dans les âmes, et non un empire politique ni un retour charnel du Christ. Cette espérance échappe point par point au millénarisme condamné — dont elle ne possède aucune des cinq notes — et elle s'appuie sur un témoignage continu : les Pères, les docteurs, et jusqu'au Magistère récent. À condition de la garder sous l'autorité de l'Église, dans les sacrements, sous le signe de la charité et sans curiosité apocalyptique, elle n'est pas une utopie : elle est la prise au sérieux du Notre Père.
Pour aller plus loin
- Le Règne de l'Esprit — ce qu'est ce règne, en détail.
- Qu'est-ce que le Fiat sanctificateur ? — le troisième Fiat, dont l'objet est ce règne.
- Les nouveaux cieux et la nouvelle terre sont-ils matériels ? — l'eschatologie définitive, à distinguer du règne dans l'histoire.
- Faire la volonté de Dieu ou vivre dans la Divine Volonté ? — le fondement spirituel du règne.
- La Divine Volonté : spiritualité privée ou don pour l'Église ? — son statut ecclésial.
- Comment faire un acte actuel dans la Divine Volonté ? — comment hâter ce règne au quotidien.
Notes et références
Matthieu 6, 9-10 : « Notre Père qui es aux cieux… que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
1Catéchisme de l'Église catholique, § 2825 : « Nous demandons à notre Père d'unir notre volonté à celle de son Fils pour accomplir sa Volonté, son Dessein de salut pour la vie du monde. »
2 3Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 23, 5 février 1928. Texte vérifié dans les dossiers « Réponse au millénarisme » et la thèse de J. L. Iannuzzi (§ 4.1.1). Jésus oppose « Viens ! » à « Confirme » pour montrer que le Royaume de la Volonté est annoncé comme encore à venir.
4 6Genèse 3, 15 : première annonce du Rédempteur (« protévangile »), promesse attendue par toute l'histoire d'Israël.
5Joseph L. Iannuzzi, Le don de vivre dans la Divine Volonté dans les écrits de Luisa Piccarreta, thèse doctorale, Université pontificale grégorienne, Rome, 2012, § 4.1.1 (sur le Notre Père et le Royaume de la Divine Volonté).
7Catéchisme de l'Église catholique, § 2823 : « Nous demandons instamment que se réalise pleinement ce Dessein bienveillant, sur la terre comme il l'est déjà dans le ciel. »
8Catéchisme de l'Église catholique, § 2818 : dans la prière du Seigneur, « il s'agit principalement de la venue finale du Règne de Dieu par le retour du Christ » ; mais ce désir engage l'Église dans sa mission, car « depuis la Pentecôte, la venue du Règne est l'œuvre de l'Esprit du Seigneur ».
9Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 15, 14 avril 1923 : la venue de la Volonté divine ramène l'homme à la fin pour laquelle il fut créé.
10Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 12, 2 mars 1921 : le troisième Fiat fait descendre la Volonté de Dieu dans les âmes, où elle régnera « sur la terre comme au Ciel ».
11 12Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, 26 avril 1921 (citée dans J. L. Iannuzzi, 70 questions sur le Don de la Vie dans la Divine Volonté, Q. 21) : le règne s'établit par une « guerre d'amour », par des dons et la paix, non par la force.
13Catéchisme de l'Église catholique, § 676 : rejet du millénarisme, « surtout sous la forme politique d'un messianisme sécularisé, "intrinsèquement perverse" » (cf. DS 3839).
14 17Catéchisme de l'Église catholique, § 715 : œuvre de l'Esprit « dans les derniers temps » — cœurs renouvelés, peuples réconciliés, création transformée, Dieu habitant avec les hommes dans la paix.
15 22Joseph L. Iannuzzi, Le triomphe du Royaume de Dieu dans le millénium et la fin des temps, éd. Leparex, p. 65 : la sainteté triomphante attendue est l'œuvre propre du Saint-Esprit, non d'une seconde venue glorieuse du Christ avant la fin.
16Saint-Office, décret du 21 juillet 1944 (Denzinger-Hünermann 3839) : le « millénarisme mitigé », selon lequel le Christ « viendra visiblement sur notre terre pour y régner » avant le jugement, « ne peut pas être enseigné de façon sûre ». Le terme condamné est la venue visible et corporelle.
182 Pierre 3, 8 : « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. » Mise en garde contre toute lecture chronologique des « mille ans ».
19Saint Thomas d'Aquin, Quaestiones disputatae, sur le dernier âge du monde : à la suite d'Augustin, il enseigne que cet âge « ne peut être défini par un nombre fixe d'années ou de générations ».
20Cardinal Joseph Ratzinger, réponse rapportée par le P. Martino Penasa, Il Segno del Soprannaturale, Udine, n° 30, octobre 1990, p. 10 : sur l'attente d'une ère de paix dans l'histoire, « le Saint-Siège ne s'est pas encore prononcé de manière définitive ».
21La cause de béatification de Luisa Piccarreta a été ouverte dans l'archidiocèse de Trani (phase diocésaine 1994-2005), ce qui suppose l'absence d'obstacle doctrinal dirimant à ce stade.
23Saint Grégoire de Nysse, Sur le Notre Père, homélie III : il rapporte une variante de la troisième demande — « Que ton Saint-Esprit vienne sur nous et nous purifie » — identifiant le Règne attendu à la venue de l'Esprit.
24Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), livre V, 33-35 : la création « libérée et renouvelée » où régneront les justes ressuscités ; tradition reçue, dit-il, des presbytres qui avaient connu l'apôtre Jean.
25Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XX, 7 : un « sabbat » spirituel des saints serait tolérable ; Augustin ne récuse que la forme charnelle (banquets et plaisirs matériels) du millénarisme.
26Saint Bernard de Clairvaux, Sermon V pour l'Avent : doctrine des trois venues du Christ ; la venue « médiane » est cachée, intérieure, « en esprit et en puissance ».
27Cardinal Jean Daniélou, Histoire des doctrines chrétiennes avant Nicée, Desclée, 1958, t. I, p. 341-343 : l'attente d'un état intermédiaire où les saints sont « encore sur la terre » repose sur des données « qui font partie du Nouveau Testament » (1 Th 4, 17 ; 1 Co 15, 23 ; Ap 20).
29Pie XI, encyclique Quas Primas (11 décembre 1925), § 19-20 : la reconnaissance de la royauté du Christ répandrait sur la société « une juste liberté, l'ordre, la concorde et la paix » ; « pourquoi désespérer de cette paix que le Roi pacifique est venu apporter sur la terre ? »
30Jean-Paul II, audience générale du 6 novembre 2002 : « la grande espérance de notre invocation : "Que ton règne vienne !", un règne de paix, de justice et de sérénité, qui recompose l'harmonie originelle de la création ».
31Jean-Paul II, message aux Pères Rogationistes (à l'occasion de la béatification d'Annibale Maria di Francia), 1997 : Dieu veut réaliser « cette "nouvelle et divine" sainteté dont le Saint-Esprit souhaite enrichir les chrétiens à l'aube du troisième millénaire ». L'expression est celle-là même des écrits de Luisa.
32Catéchisme de l'Église catholique, § 1047 (citant Lumen gentium 48 et S. Irénée, Adv. Haer. V, 32, 1) : « L'univers visible est donc lui aussi destiné à être transformé… restauré dans son premier état… au service des justes. »
33Actes 1, 7 : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. »
34Galates 5, 22-23 : les fruits de l'Esprit — « charité, joie, paix, patience, bonté… » — critère de tout authentique progrès spirituel.
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