Le sillonisme désigne les doctrines du Sillon, mouvement français de démocratie chrétienne animé par Marc Sangnier (1873-1950), que saint Pie X a réprouvées par la lettre Notre charge apostolique, datée du 25 août 1910 et adressée en français aux archevêques et évêques de France[1][2]. Le mot vient de la lettre elle-même : les chefs du mouvement, écrit le pape, ont affirmé que « le Sillonisme […] est une religion »[3].
Ce que Rome condamne n'est ni la démocratie, ni l'engagement social, ni la personne de Sangnier, mais une doctrine : une autorité qui « réside primordialement dans le peuple », une égalité confondue avec la justice, une fraternité fondée sur « la simple notion d'humanité », une dignité humaine identifiée à la conscience « autonome »[4][5][6]. À partir de 1907, cette doctrine s'ouvre à toutes les croyances et laisse entrevoir, selon le pape, une religion « plus universelle que l'Église catholique »[7].
La lettre commence par un éloge — « nous aimons ses chefs » — et se conclut par une demande paternelle : les dirigeants sont priés de « céder leur place » aux évêques, et les membres de se regrouper par diocèses en Sillons catholiques[8][9]. Marc Sangnier se soumet aussitôt, par une lettre publiée dans son quotidien La Démocratie dès le 31 août 1910[10].
Les principes rappelés en 1910 n'ont pas vieilli : l'autorité vient de Dieu même quand le peuple désigne ses gouvernants, aucune forme de régime n'est imposée par l'Évangile, et il n'y a de vraie fraternité que dans la charité du Christ. Gaudium et spes (1965), le Catéchisme de l'Église catholique (1992) et Caritas in veritate (2009) les redisent en des termes très proches[11][12][13].
Qu'est-ce que le sillonisme ?
Le mot et la chose
Le Sillon tire son nom d'une revue de jeunes catholiques née en 1894[14] ; le mot, emprunté au vocabulaire du labour, évoque la terre ouverte pour la semence. Le texte officiel de 1910, publié dans les Acta Apostolicae Sedis du 31 août, parle des « Sillonistes » et du « Sillonisme », avec un seul n[15][16] ; le mouvement, lui, écrit le plus souvent « sillonniste », avec deux n[17]. Les deux graphies désignent la même réalité.
La lettre distingue elle-même trois choses qu'il faut garder séparées. Le mouvement, Le Sillon, actif de 1894 à sa dissolution de 1910 ; les personnes, Marc Sangnier et ses camarades, que le pape dit aimer[18] ; et la doctrine, que le pape juge contraire à la vérité catholique : « le Sillon, emporté par un amour mal entendu des faibles, a glissé dans l'erreur »[19]. Le présent article traite de cette doctrine ; la vie de Sangnier et l'histoire détaillée du mouvement sont racontées dans l'article Marc Sangnier (1873-1950).
L'erreur en une phrase
Le sillonisme consiste à faire de la démocratie, entendue comme le gouvernement de consciences autonomes, la forme nécessaire de la société chrétienne et le contenu même de la justice : l'autorité y remonte du peuple au lieu de descendre de Dieu, l'égalité des conditions y devient la justice, la fraternité y repose sur l'humanité commune plutôt que sur la charité, et l'action sociale des catholiques finit par se fondre dans une association ouverte à toutes les croyances[20][21][22]. Pie X le résume d'une formule :
« […] le Sillon oppose doctrine à doctrine, […] il bâtit sa cité sur une théorie contraire à la vérité catholique et […] il fausse les notions essentielles et fondamentales qui règlent les rapports sociaux dans toute société humaine. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[23]
L'erreur n'est donc pas un excès de générosité sociale, que le pape loue, mais une autre idée de l'homme, de l'autorité et de la fraternité, que le Sillon enseignait à la jeunesse catholique comme si elle découlait de l'Évangile[24].
Ce que le sillonisme n'est pas
Quatre confusions sont fréquentes, et la lettre de 1910 les écarte elle-même.
Une condamnation de la démocratie. Pie X rappelle avec Léon XIII que, « la justice sauvegardée », les peuples sont libres de se donner le gouvernement qui leur convient, que la justice est compatible avec les trois formes classiques de régime et que, sous ce rapport, « la Démocratie ne jouit pas d'un privilège spécial »[25][26]. Il précise que tout silloniste catholique « restera libre de garder par ailleurs ses préférences politiques »[27]. Le sujet général est traité dans La démocratie selon l'Église.
Un refus de l'action sociale. Le pape ne blâme pas l'ambition de relever « la condition trop méprisée des classes laborieuses » et de rendre « justes et parfaites les lois du travail » : ces efforts « seraient, de tous points, excellents » sans l'erreur de principe qui les accompagne[28]. Il demande même aux évêques de prendre « une part active à l'organisation de la société »[29].
Une sentence contre des personnes. Aucune excommunication, aucun nom propre dans les mesures finales : la lettre loue « des âmes élevées » et demande aux chefs un « sacrifice » qu'elle bénit d'avance[30][31].
Le modernisme. Le modernisme, condamné en 1907, porte sur la nature de la foi et des dogmes ; le sillonisme porte sur l'autorité, la société et l'action des catholiques. Les deux erreurs se touchent pourtant : Pie X reproche aux fondateurs du Sillon de ne pas s'être prémunis « contre les infiltrations libérales et protestantes » et d'invoquer « un Christ défiguré et diminué »[32][33]. Pie X rattache surtout le Sillon au libéralisme, qu'il nomme dès la première page, avec la Révolution, parmi les doctrines qui peuvent « enflammer les cœurs pour des causes séduisantes mais funestes »[34] ; sa forme catholique du XIXᵉ siècle a son propre article, Libéralisme catholique condamné.
D'où vient le Sillon : de la jeunesse de Rerum novarum au « plus grand Sillon »
Rerum novarum, le Ralliement et la « démocratie chrétienne »
Le Sillon naît dans un cadre doctrinal précis, que Pie X rappelle lui-même : il apparaît « au lendemain de la mémorable Encyclique » de Léon XIII « sur la condition des ouvriers », Rerum novarum (15 mai 1891), au moment où l'Église semblait appeler « des champions toujours plus nombreux de la restauration de l'ordre et de la justice »[35][36]. Un an plus tard, par l'encyclique Au milieu des sollicitudes du 16 février 1892, écrite en français, le même pape demande aux catholiques de France d'accepter le régime républicain établi, tout en combattant les lois hostiles à la religion — ce qu'on appellera le Ralliement[37]. Il y pose un principe que le Sillon retiendra mal :
« On peut affirmer également, en toute vérité, que chacune d'elles est bonne, pourvu qu'elle sache marcher droit à sa fin, c'est-à-dire le bien commun, pour lequel l'autorité sociale est constituée. » — Léon XIII, Au milieu des sollicitudes, 16 février 1892, à propos des formes de gouvernement[38]
Accepter la République n'était donc pas tenir la démocratie pour la seule forme chrétienne. Léon XIII précise encore les choses dans Graves de communi re (18 janvier 1901), qui admet l'expression de « démocratie chrétienne » à une condition : elle doit maintenir « la distinction des classes qui, sans contredit, est le propre d'un État bien constitué », et elle ne peut avoir de sens politique[39]. Le texte est net :
« Mais il serait condamnable de détourner à un sens politique le terme de démocratie chrétienne. Sans doute, la démocratie, d'après l'étymologie même du mot et l'usage qu'en ont fait les philosophes, indique le régime populaire ; mais, dans les circonstances actuelles, il ne faut l'employer qu'en lui ôtant tout sens politique, et en ne lui attachant aucune autre signification que celle d'une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple. » — Léon XIII, Graves de communi re, 18 janvier 1901[40]
Dès le début de son pontificat, Pie X reprend ces règles dans un motu proprio sur l'action populaire chrétienne, le 18 décembre 1903 : la démocratie chrétienne « ne doit jamais se mêler de politique », elle ne doit servir ni des partis ni des fins politiques, et elle a « l'obligation très stricte de dépendre de l'autorité ecclésiastique »[41]. Ces trois exigences — pas de régime privilégié, pas de sens politique, pas d'autonomie à l'égard des évêques — sont exactement celles sur lesquelles le Sillon sera repris en 1910[42][43].
Une revue d'étudiants devenue un mouvement national
Le Sillon naît en 1894 : une revue de jeunes catholiques parisiens, dont Marc Sangnier devient l'animateur, et qui essaime en quelques années en cercles d'études dans toute la France[44]. Pie X lui-même situe ces « beaux temps » au lendemain de Rerum novarum, quand l'Église semblait appeler de nouveaux champions de la justice sociale[45]. Le fonctionnement de ces cercles — sans maître, en « coopératives intellectuelles » — sera décrit plus loin, dans la section sur le sillonisme vécu[46].
En 1905, Sangnier donne au mouvement sa doctrine dans deux livres. L'Esprit démocratique, chez Perrin, propose la définition qui fera la fortune du Sillon — et que Pie X paraphrasera en 1910[47] :
« Nous proposons la définition suivante : La démocratie est l'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun. » — Marc Sangnier, L'Esprit démocratique, Paris, Perrin, 1905, p. 167 (en italique dans l'original)[48]
La même année, Le Sillon, esprit et méthodes, tiré à 5 000 exemplaires, précise que la république sera « plus démocratique que la monarchie » et la coopération « plus démocratique que le salariat », parce que dans chaque cas « la conscience et la responsabilité augmentent »[49]. La force capable d'unir l'intérêt général et l'intérêt particulier, Sangnier la nomme sans détour : « c'est pour nous la force sociale du catholicisme »[50]. Le Sillon de 1905 est donc encore formellement catholique, et il le revendique.
Les encouragements de Rome, puis la revendication d'autonomie
Le 11 septembre 1904, un pèlerinage du Sillon est reçu par Pie X, qui déclare aux jeunes gens : « laissez-Nous vous dire que Nous vous aimons, et que désormais chacun de vous pourra Nous considérer non pas seulement comme un père, mais comme un ami », se réjouissant « du bien que vous faites et de celui que vous ferez encore »[51]. L'adresse lue au pape affirmait pourtant déjà une réserve : le Sillon ne sollicitait « ni une préférence exclusive pour ses méthodes propres, ni une confirmation formelle » de sa confiance dans l'avenir de la démocratie[52].
Deux ans plus tard, Sangnier franchit un pas de plus. Dans une lettre au directeur de La Croix, datée du 11 août 1906, il écrit que le Sillon « a pour but de réaliser en France la République démocratique », que ce n'est donc pas « à proprement parler et directement une œuvre catholique », mais « un mouvement laïque », fût-il « profondément religieux »[53]. Pie X répondra précisément à cette thèse en 1910 : les sillonistes « se font illusion lorsqu'ils croient évoluer sur un terrain aux confins duquel expirent les droits du pouvoir doctrinal et directif de l'autorité ecclésiastique »[54].
1907 : le « plus grand Sillon »
En 1907 paraît la brochure Le « plus grand Sillon » : le mouvement ne veut plus faire la démocratie « pour les seuls catholiques », mais « pour tous, pour ceux-là mêmes qui ignorent la source de nos énergies sociales »[55]. Le congrès régional de Rouen, les 5 et 6 octobre 1907, réunit quelque dix-huit cents auditeurs autour de Sangnier[56]. Trois semaines plus tard, le 27 octobre au Cirque de Limoges, Sangnier prononce le discours dont Pie X citera deux passages : l'autorité qui « remonte d'en bas pour aller en haut » tandis que dans l'Église « le pouvoir descend d'en haut pour aller en bas », et l'appel à « marcher la main dans la main » avec des croyants de toutes convictions[57][58][59]. Notons-le avec exactitude : la lettre pontificale attribue ces passages à un « discours de Rouen, 1907 », mais le texte sténographié retrouvé est celui de Limoges ; aucun texte du discours de Rouen n'a été conservé, et les deux discours portaient visiblement sur les mêmes thèmes[60].
Le mot même de « sillonisme » est antérieur à la condamnation : dès le 26 novembre 1905, Charles Maurras l'emploie dans La Gazette de France pour dénoncer « l'artifice du sillonisme », citant déjà la définition de la démocratie par le « maximum » de conscience civique[61]. Adversaires et sympathisants disputent donc depuis 1905 sur une doctrine que Rome ne jugera qu'en 1910, après la présentation, à Paris en mai 1910, d'une organisation nouvelle où catholiques, protestants et libres penseurs travaillent chacun de leur côté sous l'inspiration du Sillon[62][63].
Notre charge apostolique : la lettre du 25 août 1910
Une lettre en français, adressée aux évêques de France
La lettre n'est pas une encyclique adressée au monde : c'est une lettre aux archevêques et évêques français, rédigée en français, ouverte par les noms des trois cardinaux français — Pierre-Hector Coullié, archevêque de Lyon, Louis-Henri Luçon, archevêque de Reims, et Paulin-Pierre Andrieu, archevêque de Bordeaux — puis de « tous nos autres vénérables frères les archevêques et évêques français »[64]. Elle tire son nom de ses premiers mots, selon l'usage des actes pontificaux[65]. Datée de Rome, « près de Saint-Pierre, le 25 août 1910, la huitième année de notre pontificat », elle paraît dans le numéro 16 des Acta Apostolicae Sedis du 31 août 1910, aux pages 607 à 633[66][67]. Le texte compte près de neuf mille mots.
Son autorité est celle du magistère ordinaire du pape, exercé envers une Église particulière : elle ne définit aucun dogme nouveau, mais elle juge une doctrine à la lumière d'un enseignement constant, qu'elle cite ou invoque — Diuturnum illud (1881), Rerum novarum (1891), Graves de communi re (1901)[68][69][70]. Elle y ajoute des mesures de gouvernement — retrait des dirigeants, regroupement des membres par diocèses — qui relèvent de la discipline[71][72]. Cette double nature commande la lecture : les principes rappelés sont ceux de toute l'Église ; les mesures visaient une situation française de 1910.
Le plan suit une progression nette, de l'éloge aux mesures pratiques :
| Partie de la lettre | Pages des Acta | Ce que le pape y examine |
|---|---|---|
| Exorde et éloge | 607-609 | Le danger d'un « langage entraînant », les « beaux temps » du Sillon, les espérances déçues[73][74] |
| L'autonomie revendiquée | 609-611 | La prétention du Sillon d'échapper à la direction des évêques[75][76] |
| Les erreurs doctrinales | 611-621 | Autorité, obéissance, égalité, justice, fraternité, dignité humaine[77][78] |
| La vie interne du mouvement | 621-622 | Des cercles sans hiérarchie, un esprit de défiance envers les évêques[79][80] |
| L'action dans l'Église | 622-630 | Religion liée à un régime, « plus grand Sillon », association interconfessionnelle, image du Christ[81][82] |
| Programme et mesures | 630-633 | Rôle des évêques et des prêtres, « Sillons catholiques » diocésains[83][84] |
Ce découpage montre que la condamnation porte d'abord sur des idées, puis sur la manière dont elles façonnaient une jeunesse et une action, et seulement à la fin sur une organisation.
L'éloge avant le jugement
Pie X ouvre sa lettre par une mise en garde générale : la charge apostolique oblige le pape à préserver les fidèles de l'erreur, « surtout quand l'erreur et le mal leur sont présentés dans un langage entraînant, qui, voilant le vague des idées et l'équivoque des expressions sous l'ardeur du sentiment et la sonorité des mots, peut enflammer les cœurs pour des causes séduisantes mais funestes »[85]. Les théories du Sillon, ajoute-t-il, « sous leurs apparences brillantes et généreuses, manquent trop souvent de clarté, de logique et de vérité »[86].
Mais le premier mouvement du texte est un aveu d'affection. Le pape dit avoir « hésité longtemps » avant de parler, et il explique pourquoi :
« Car nous aimons la vaillante jeunesse enrôlée sous le drapeau du Sillon, et nous la croyons digne, à bien des égards, d'éloge et d'admiration. Nous aimons ses chefs, en qui nous nous plaisons à reconnaître des âmes élevées, supérieures aux passions vulgaires et animées du plus noble enthousiasme pour le bien. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[87]
L'éloge est précis. Au lendemain de Rerum novarum, le Sillon a, selon Pie X, « élevé parmi les classes ouvrières l'étendard de Jésus-Christ », alimenté son activité sociale « aux sources de la grâce », habitué « les ignorants et les impies à entendre parler de Dieu » et, dans des conférences contradictoires, osé « crier hautement et fièrement sa foi » devant des auditoires hostiles[88]. « C'étaient les beaux temps du Sillon », conclut le pape, et ce « beau côté » explique les encouragements que les évêques et le Saint-Siège ne lui ont pas ménagés[89][90].
Le diagnostic vient ensuite, sans dureté : les fondateurs, « jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n'étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie » pour affronter les problèmes sociaux et se prémunir « contre les infiltrations libérales et protestantes »[91]. Les conseils, puis les admonestations, ont « glissé sur leurs âmes fuyantes » ; le pape dit devoir désormais la vérité à « nos chers enfants du Sillon », aux séminaristes et aux prêtres que le mouvement a soustraits à la direction de leurs évêques, et à l'Église, « où le Sillon sème la division »[92].
Une autonomie impossible : le Sillon face à l'autorité de l'Église
Le premier reproche n'est pas encore doctrinal : il porte sur la prétention du Sillon d'échapper à la direction de l'autorité ecclésiastique. Ses chefs affirmaient évoluer « sur un terrain qui n'est pas celui de l'Église », ne poursuivre que des intérêts temporels, et n'être, comme tout artisan ou tout économiste catholique, soumis qu'aux règles communes de la morale[93][94].
Pie X répond que ce terrain n'existe pas pour le Sillon, parce que le Sillon enseigne. Ses chefs se disent « idéalistes irréductibles », ils ont « une doctrine sociale et des principes philosophiques et religieux pour reconstruire la société sur un plan nouveau », une conception propre de la dignité, de la liberté, de la justice et de la fraternité, et ils l'enseignent dans leurs cercles d'études[95]. Ils sont donc « vraiment professeurs de morale sociale, civique et religieuse » :
« Le but du Sillon, son caractère, son action ressortissent au domaine moral, qui est le domaine propre de l'Église, et, en conséquence, les Sillonistes se font illusion lorsqu'ils croient évoluer sur un terrain aux confins duquel expirent les droits du pouvoir doctrinal et directif de l'autorité ecclésiastique. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[96]
La règle n'était pas nouvelle : le motu proprio de 1903 avait posé que la démocratie chrétienne « a l'obligation très stricte de dépendre de l'autorité ecclésiastique »[97]. Elle n'interdit pas aux laïcs l'action temporelle ; elle rappelle qu'un mouvement qui forme les consciences au nom de l'Évangile relève, sur ce point, de ceux qui ont reçu la charge d'enseigner. Et le pape ajoute aussitôt que le mal est plus profond qu'une indiscipline : « le Sillon, emporté par un amour mal entendu des faibles, a glissé dans l'erreur »[98].
Les erreurs du sillonisme, thèse par thèse
Pie X ne procède pas par sentences abstraites. Pour qu'on ne l'accuse pas « de juger trop sommairement et avec une rigueur non justifiée les théories sociales du Sillon », il commence par les exposer lui-même, en s'appuyant sur des discours de Marc Sangnier qu'il cite en note, avant de les examiner une à une[99][100]. Son point de départ est un principe qu'il énonce avec force, au moment de passer à l'examen :
« Non, Vénérables Frères, […] on ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l'a bâtie ; on n'édifiera pas la société, si l'Église n'en jette les bases et ne dirige les travaux ; non, la civilisation n'est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c'est la civilisation chrétienne, c'est la cité catholique. Il ne s'agit que de l'instaurer et la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l'utopie malsaine, de la révolte et de l'impiété : omnia instaurare in Christo. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[101]
La formule latine finale, « tout instaurer dans le Christ » (Ep 1, 10), est la devise que Pie X avait donnée à son pontificat dès sa première encyclique : « si l'on Nous demande une devise traduisant le fond même de Notre âme, Nous ne donnerons jamais que celle-ci : Restaurer toutes choses dans le Christ »[102]. Elle donne la clé de la lettre entière[103]. Le Sillon promettait « une cité future édifiée sur d'autres principes », qu'il disait « plus féconds » que ceux de la cité chrétienne ; le pape répond que la société a déjà des fondations, naturelles et divines, et qu'on ne fait pas progresser un être en brisant « ses organes essentiels »[104].
Le rêve d'une cité « sans maîtres ni serviteurs »
Selon l'exposé de Pie X, tout part d'une certaine idée de la dignité humaine, que le Sillon comprend « à la manière de certains philosophes dont l'Église est loin d'avoir à se louer » : son premier élément est la liberté, entendue en ce sens que, « sauf en matière de religion, chaque homme est autonome »[105]. De ce principe découle une triple émancipation : politique, car le peuple doit s'affranchir d'une autorité « distincte de lui » ; économique, car il doit secouer le joug des patrons qui détiennent ses instruments de travail ; intellectuelle, car il doit se soustraire à la « caste appelée dirigeante »[106]. Le nivellement des conditions établirait l'égalité, et cette égalité serait « la vraie justice humaine »[107].
La démocratie ainsi comprise se définit par « la participation la plus grande possible de chacun au gouvernement de la chose publique », dans trois ordres : en politique, l'autorité est multipliée « de telle façon que chaque citoyen deviendra une sorte de roi » ; en économie, un système de coopératives — qui n'est pas, précise le Sillon, le socialisme — fera de chaque ouvrier « une sorte de patron » ; en morale enfin, l'amour de l'intérêt professionnel et du bien public remplacera peu à peu l'autorité[108][109]. Pie X résume l'aboutissement de cette théorie en ces termes :
« Imaginez une société où dans l'âme d'un chacun, avec l'amour inné du bien individuel et du bien familial, régnerait l'amour du bien professionnel et du bien public ; […] cette société-là ne pourrait-elle pas à peu près se passer d'autorité, et n'offrirait-elle pas l'idéal de la dignité humaine, chaque citoyen ayant une âme de roi, chaque ouvrier une âme de patron. » — Saint Pie X, exposant la doctrine du Sillon, Notre charge apostolique, 25 août 1910[110]
L'ensemble devait se réaliser par « la célèbre trilogie : Liberté, Égalité, Fraternité », et passer de la conscience à l'économie, puis de l'économie à la politique, par ce que le Sillon appelait « l'éducation démocratique du peuple »[111][112]. « Telle est, en résumé, la théorie, on pourrait dire le rêve, du Sillon », conclut le pape, avant d'en montrer les failles[113].
Une autorité qui « remonte d'en bas »
Le cœur du différend est l'origine de l'autorité. Le Sillon, écrit Pie X, « place primordialement l'autorité publique dans le peuple, de qui elle dérive ensuite aux gouvernants, de telle façon cependant qu'elle continue à résider en lui »[114]. Sangnier ne niait pas que l'autorité vienne de Dieu ; il la faisait passer par le peuple, et l'avait dit à Rouen en 1907 : elle « remonte d'en bas pour aller en haut, tandis que dans l'organisation de l'Église le pouvoir descend d'en haut pour aller en bas »[115].
Le pape objecte d'abord la nature même d'une délégation : il est « anormal que la délégation monte, puisqu'il est de sa nature de descendre »[116]. Il oppose surtout l'enseignement de Léon XIII, qui avait déjà répondu à cette tentative de conciliation. Une image simple en donne le sens : une élection ressemble à une nomination, elle dit qui portera la charge, elle ne crée pas le droit de commander. Léon XIII l'écrivait ainsi :
« S'il s'agit de désigner ceux qui doivent gouverner la chose publique, cette désignation pourra dans certains cas être laissée au choix et aux préférences du grand nombre, sans que la doctrine catholique y fasse le moindre obstacle. Ce choix, en effet, détermine la personne du souverain, il ne confère pas les droits de la souveraineté ; ce n'est pas l'autorité que l'on constitue, on décide par qui elle devra être exercée. » — Léon XIII, Diuturnum illud, 29 juin 1881[117]
La conséquence suit : si le peuple reste « le détenteur du pouvoir », l'autorité devient « une ombre, un mythe ; il n'y a plus de loi proprement dite, il n'y a plus d'obéissance »[118]. La même doctrine, que l'article L'autorité politique selon l'Église expose pour elle-même, est celle du Catéchisme de 1992, qui renvoie expressément à Diuturnum illud[119].
L'obéissance tenue pour une déchéance
Le Sillon tirait de sa doctrine une conséquence qu'il assumait : dans la cité future, il n'y aurait « plus de maîtres ni de serviteurs ; les citoyens y seront tous libres, tous camarades, tous rois »[120]. Un ordre deviendrait « un attentat à la liberté », la subordination « une diminution de l'homme, l'obéissance une déchéance »[121].
Pie X répond par une suite de questions, dont la première porte sur la nature des choses : « Est-ce que toute société de créatures indépendantes et inégales par nature n'a pas besoin d'une autorité qui dirige leur activité vers le bien commun et qui impose sa loi ? » ; et si des méchants s'y trouvent, « l'autorité ne devra-t-elle pas être d'autant plus forte que l'égoïsme des méchants sera plus menaçant ? »[122]. Opposer autorité et liberté, c'est « se tromper lourdement sur le concept de la liberté »[123]. Les autres questions viennent de la foi :
« Est-ce que l'obéissance aux hommes en tant que représentants légitimes de Dieu, c'est-à-dire en fin de compte l'obéissance à Dieu, abaisse l'homme et le ravale au-dessous de lui-même ? Est-ce que l'état religieux fondé sur l'obéissance serait contraire à l'idéal de la nature humaine ? Est-ce que les saints, qui ont été les plus obéissants des hommes, étaient des esclaves et des dégénérés ? » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[124]
La dernière question est christologique : peut-on imaginer un état social où Jésus-Christ, revenu sur terre, « ne donnerait plus l'exemple de l'obéissance et ne dirait plus : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21) ?[125] L'obéissance, dans la tradition catholique, n'est pas la soumission d'un esclave mais un acte libre qui rejoint l'obéissance du Christ (voir ce que disent les saints sur l'obéissance) ; le Catéchisme rappelle que « l'autorité exigée par l'ordre moral émane de Dieu » et cite saint Paul : « il n'y a d'autorité que par Dieu » (Rm 13, 1)[126].
L'égalité confondue avec la justice
Le Sillon voulait inaugurer « une ère d'égalité qui serait par là même une ère de meilleure justice »[127]. Pie X relève la prémisse cachée : pour le Sillon, « toute inégalité de condition est une injustice ou, au moins, une moindre justice ! Principe souverainement contraire à la nature des choses, générateur de jalousie et d'injustice et subversif de tout ordre social »[128]. Il en relève une seconde, plus politique : si la démocratie seule réalise la justice parfaite, les autres formes de gouvernement sont ravalées au rang de « gouvernements de pis-aller impuissants »[129].
Sur le premier point, la doctrine catholique distingue deux choses que le Sillon confondait. L'égalité de dignité est absolue : tous les hommes, créés à l'image de Dieu et rachetés par le Christ, « jouissent donc d'une égale dignité » ; il existe des « inégalités iniques qui frappent des millions d'hommes et de femmes », et les inégalités économiques et sociales excessives « font scandale »[130]. Mais l'égalité des conditions n'est pas la justice : les talents ne sont pas distribués également, et ces différences « appartiennent au plan de Dieu, qui veut que chacun reçoive d'autrui ce dont il a besoin »[131]. Le Catéchisme cite ici le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, où Dieu explique pourquoi il a voulu cette diversité :
« J'ai voulu qu'ils eussent besoin les uns des autres et qu'ils fussent mes ministres pour la distribution des grâces et des libéralités qu'ils ont reçues de moi. » — Sainte Catherine de Sienne, Dialogue, I, 6, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, n° 1937[132]
Sur le second point, Pie X s'appuie de nouveau sur Léon XIII : « la justice sauvegardée », il n'est pas interdit aux peuples de se donner le gouvernement qui répond le mieux à leur caractère, et Rerum novarum montrait comment restaurer la justice dans les sociétés existantes[133][134]. La justice est donc compatible avec les trois formes classiques de gouvernement, et « sous ce rapport, la Démocratie ne jouit pas d'un privilège spécial »[135]. Ceux qui prétendent le contraire, conclut le pape, « ou bien refusent d'écouter l'Église ou se forment de la justice et de l'égalité un concept qui n'est pas catholique »[136].
Une fraternité sans la charité
L'erreur suivante touche la fraternité, que le Sillon fondait sur « l'amour des intérêts communs, ou, par delà toutes les philosophies et toutes les religions, dans la simple notion d'humanité », englobant dans un même amour et « une égale tolérance » tous les hommes avec toutes leurs misères, intellectuelles et morales comme physiques[137]. Pie X répond en deux temps. D'abord, la charité ne consiste pas d'abord à tolérer l'erreur : son « premier devoir […] n'est pas dans la tolérance des convictions erronées, quelque sincères qu'elles soient, ni dans l'indifférence théorique ou pratique pour l'erreur ou le vice où nous voyons plongés nos frères, mais dans le zèle pour leur amélioration intellectuelle et morale non moins que pour leur bien-être matériel »[138]. Ensuite, l'amour du prochain a une source : l'amour envers Dieu, « père commun et fin commune de toute la famille humaine », et envers le Christ, dont nous sommes les membres « au point que soulager un malheureux c'est faire du bien à Jésus-Christ lui-même »[139]. D'où la phrase la plus citée de la lettre :
« Non, Vénérables Frères, il n'y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne qui, par amour pour Dieu et son Fils Jésus-Christ, notre Sauveur, embrasse tous les hommes pour les soulager tous et pour les amener tous à la même foi et au même bonheur du ciel. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[140]
Le pape n'oppose pas une fraternité restreinte à une fraternité universelle : celle qu'il décrit « embrasse tous les hommes ». Il oppose deux sources. La « solidarité universelle » qu'il appelle de ses vœux suppose, dit-il, que les esprits s'unissent dans la vérité, les volontés dans la morale et les cœurs dans la charité envers Dieu et son Fils[141]. Près d'un siècle plus tard, Benoît XVI formulait la même vérité dans le vocabulaire du XXIᵉ siècle :
« La raison, à elle seule, est capable de comprendre l'égalité entre les hommes et d'établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité. Celle-ci naît d'une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier, nous enseignant par l'intermédiaire du Fils ce qu'est la charité fraternelle. » — Benoît XVI, Caritas in veritate, n° 19, 29 juin 2009[142]
Une dignité fondée sur l'autonomie de la conscience
À la base de toutes ces erreurs, Pie X place « une fausse idée de la dignité humaine »[143]. Pour le Sillon, l'homme ne serait vraiment homme que du jour où il aurait acquis une conscience autonome :
« D'après lui, l'homme ne sera vraiment homme, digne de ce nom, que du jour où il aura acquis une conscience éclairée, forte, indépendante, autonome, pouvant se passer de maître, ne s'obéissant qu'à elle-même et capable d'assumer et de porter, sans forfaire, les plus graves responsabilités. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[144]
« Voilà de ces grands mots avec lesquels on exalte le sentiment de l'orgueil humain », répond le pape : un tel idéal laisse l'homme « sans lumière, sans guide et sans secours », et le « grand jour de la pleine conscience » ne viendra jamais, à moins de « changer la nature humaine (ce qui n'est pas au pouvoir du Sillon) »[145]. Il retourne alors contre le mouvement l'image même de son nom :
« Et les humbles de la terre, qui ne peuvent monter si haut, et qui se contentent de tracer modestement leur sillon, au rang que la Providence leur a assigné, en remplissant énergiquement leurs devoirs dans l'humilité, l'obéissance et la patience chrétienne, ne seraient-ils pas dignes du nom d'hommes, eux que le Seigneur tirera un jour de leur condition obscure pour les placer au ciel parmi les princes de son peuple ? » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[146]
La dignité chrétienne n'est pas l'indépendance d'une conscience qui ne s'obéirait qu'à elle-même, mais celle d'un enfant de Dieu appelé à la gloire ; les saints, demande le pape, avaient-ils « cette dignité-là » ?[147] Le concile Vatican II dira de la conscience la même chose avec d'autres mots : l'homme y découvre « la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir », et « sa dignité est de lui obéir »[148]. Pie X note enfin qu'il ne prétend pas épuiser le sujet : d'autres points « également faux et dangereux » existaient, par exemple la manière dont le Sillon comprenait « le pouvoir coercitif de l'Église », qu'il laisse de côté[149][150].
Le catholicisme inféodé à une forme de gouvernement
Dans son action, le Sillon commettait une autre faute, que Pie X expose dans la partie de la lettre consacrée à son action dans l'Église : son catholicisme « ne s'accommode que de la forme du gouvernement démocratique, qu'il estime être la plus favorable à l'Église et se confondre pour ainsi dire avec elle ; il inféode donc sa religion à un parti politique »[151][152]. Or l'Église, rappelle le pape, « a toujours laissé aux nations le souci de se donner le gouvernement qu'elles estiment le plus avantageux pour leurs intérêts », et il y a « erreur et danger à inféoder, par principe, le catholicisme à une forme de gouvernement »[153]. Léon XIII l'avait enseigné en termes généraux : la souveraineté « n'est en soi nécessairement liée à aucune forme politique ; elle peut fort bien s'adapter à celle-ci ou à celle-là, pourvu qu'elle soit de fait apte à l'utilité et au bien commun »[154].
Le pape relève une contradiction : c'est au nom du principe que la religion doit dominer tous les partis que le Sillon s'abstenait de défendre l'Église attaquée — dans la France des lois de laïcisation et de la séparation de 1905 —, tout en liant cette même religion à un régime[155]. D'où la formule :
« Qu'est-ce à dire, sinon qu'il y a deux hommes dans le Silloniste : l'individu qui est catholique ; le Silloniste, l'homme d'action, qui est neutre. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[156]
Cette dissociation entre la foi privée et l'action publique « neutre » explique le tournant que la lettre examine ensuite.
Du Sillon catholique à la « religion plus universelle que l'Église »
« Il fut un temps, écrit Pie X, où le Sillon, comme tel, était formellement catholique » : il ne connaissait qu'une force morale, la force catholique, et proclamait « que la démocratie serait catholique ou qu'elle ne serait pas »[157][158]. Puis il « se ravisa » : à la formule « la démocratie sera catholique », il substitua « la démocratie ne sera pas anticatholique », « pas plus d'ailleurs qu'antijuive ou antibouddhiste ». « Ce fut l'époque du plus grand Sillon »[159]. Sangnier en avait donné la raison à Rouen, en 1907, dans des termes que le pape cite loyalement :
« Les chefs du Sillon mettent leur foi religieuse au-dessus de tout. Mais peuvent-ils ôter aux autres le droit de puiser leur énergie morale là où ils peuvent ? En revanche, ils veulent que les autres respectent leur droit, à eux, de la puiser dans la foi catholique. Ils demandent donc à tous ceux qui veulent transformer la société présente dans le sens de la démocratie de ne pas se repousser mutuellement à cause des convictions philosophiques ou religieuses qui peuvent les séparer, mais de marcher la main dans la main, non pas en renonçant à leurs convictions, mais en essayant de faire sur le terrain des réalités pratiques la preuve de l'excellence de leurs convictions personnelles. » — Marc Sangnier, discours de Rouen, 1907, cité dans Notre charge apostolique[160]
Le « petit Sillon catholique » devait être « l'âme du grand Sillon cosmopolite »[161]. Peu avant la lettre, le nom du « plus grand Sillon » avait disparu au profit d'une organisation nouvelle, présentée par Sangnier à Paris en mai 1910, où catholiques, protestants et libres penseurs travaillaient chacun de leur côté, sous l'inspiration d'un Sillon qui « reste toujours une âme, un esprit », et un « comité démocratique d'action sociale » héritait de la tâche commune[162][163][164].
L'objection de Pie X est précise. Il ne vise pas une association neutre pour des intérêts matériels — l'association du Sillon lui paraît au contraire « mille fois plus dangereuse » pour les jeunes catholiques « qu'une association neutre » — mais une association interconfessionnelle fondée « pour travailler à la réforme de la civilisation, œuvre religieuse au premier chef ; car pas de vraie civilisation sans civilisation morale, et pas de vraie civilisation morale sans la vraie religion »[165][166]. Deux ans plus tard, il tolérera d'ailleurs, sous conditions, les syndicats chrétiens mixtes d'Allemagne, en rappelant que les catholiques peuvent, « avec précaution, travailler avec des non-catholiques pour le bien commun », afin d'obtenir un meilleur sort pour l'ouvrier ou un salaire plus juste[167]. Ce qu'il refuse en 1910, c'est le catholique qui, « en entrant dans son cercle d'études, laisse son Catholicisme à la porte, pour ne pas effrayer ses camarades », et l'idée que l'Église ne saurait être « bénéficiaire » de l'action sociale, « comme si tout ce qui profite à l'Église ne profitait pas à l'humanité ! »[168][169].
Le résultat, prévient le pape, serait « une construction purement verbale et chimérique, où l'on verra miroiter pêle-mêle et dans une confusion séduisante les mots de liberté, de justice, de fraternité et d'amour, d'égalité et d'exaltation humaine, le tout basé sur une dignité humaine mal comprise »[170]. Le Sillon « convoie le socialisme, l'œil fixé sur une chimère », et l'aboutissement serait pire encore :
« Le résultat de cette promiscuité en travail, le bénéficiaire de cette action sociale cosmopolite, ne peut être qu'une démocratie qui ne sera ni catholique, ni protestante, ni juive ; une religion (car le Sillonisme, les chefs l'ont dit, est une religion) plus universelle que l'Église catholique, réunissant tous les hommes devenus enfin frères et camarades dans « le règne de Dieu ». » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[171]
C'est là que la lettre emploie ses mots les plus graves : le « fleuve limpide et impétueux » des débuts a été capté et « ne forme plus dorénavant qu'un misérable affluent du grand mouvement d'apostasie », qui tend à « l'établissement d'une Église universelle qui n'aura ni dogmes ni hiérarchie, ni règle pour l'esprit ni frein pour les passions »[172]. Ce que vise ce diagnostic, c'est le contenu de cette « Église universelle » : l'indifférentisme, qui met toutes les religions à égalité et dissout la foi dans un humanitarisme commun.
Un Christ « défiguré et diminué »
Le dernier reproche est le plus profond, parce qu'il touche au Christ lui-même. Dès le début, Pie X avait noté que les chefs du Sillon en appelaient « à l'Évangile interprété à leur manière, et, ce qui est plus grave encore, à un Christ défiguré et diminué »[173]. Il y revient à la fin : il est « de mode dans certains milieux » d'écarter, dès qu'on aborde la question sociale, la divinité de Jésus-Christ, pour ne parler que « de sa souveraine mansuétude, de sa compassion pour toutes les misères humaines, de ses pressantes exhortations à l'amour du prochain et à la fraternité »[174][175]. Le pape reproche aussi aux chefs du Sillon de traiter Notre-Seigneur « avec une familiarité souverainement irrespectueuse » et de faire entre l'Évangile et la Révolution des « rapprochements blasphématoires »[176][177].
Sa réponse commence par l'amour du Christ, qu'il ne minimise en rien :
« Certes Jésus nous a aimés d'un amour immense, infini, et Il est venu sur terre souffrir et mourir pour que, réunis autour de Lui, dans la justice et l'amour, animés des mêmes sentiments de charité mutuelle, tous les hommes vivent dans la paix et le bonheur. Mais à la réalisation de ce bonheur temporel et éternel Il a mis, avec une souveraine autorité, la condition que l'on fasse partie de son troupeau, que l'on accepte sa doctrine, que l'on pratique la vertu et qu'on se laisse enseigner et guider par Pierre et ses successeurs. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[178]
Le portrait qui suit refuse les deux mutilations possibles. Jésus a été bon pour les égarés et les pécheurs, mais « Il n'a pas respecté leurs convictions erronées, quelque sincères qu'elles parussent ; il les a tous aimés pour les instruire, les convertir et les sauver » ; il a relevé les humbles, mais non pour leur inspirer « le sentiment d'une dignité indépendante et rebelle à l'obéissance » ; il a été « aussi fort que doux »[179]. Et surtout, il n'a pas promis une société sans souffrance :
« Enfin Il n'a pas annoncé pour la société future le règne d'une félicité idéale, d'où la souffrance serait bannie ; mais par ses leçons et par ses exemples, Il a tracé le chemin du bonheur possible sur terre et du bonheur parfait au Ciel : la voie royale de la Croix. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[180]
Ces enseignements, ajoute le pape, ne regardent pas seulement le salut individuel : ils sont « éminemment sociaux » et montrent dans le Christ « autre chose qu'un humanitarisme sans consistance et sans autorité »[181].
Le sillonisme vécu : une cité future en miniature
Des cercles d'études sans maître ni hiérarchie
Les doctrines du Sillon, observe Pie X, « ne restent pas dans le domaine de l'abstraction philosophique. Elles sont enseignées à la jeunesse catholique, et, bien plus, on s'essaie à les vivre »[182]. Le mouvement se regardait comme « le noyau de la cité future » et voulait la refléter « aussi fidèlement que possible »[183]. D'où une organisation sans équivalent dans les œuvres catholiques de l'époque : il n'y a pas de hiérarchie ; l'élite dirigeante s'est dégagée « par sélection », en s'imposant par son autorité morale ; on entre et on sort librement[184].
Le pape décrit avec exactitude le fonctionnement des cercles d'études, qui faisaient la force du mouvement :
« Les études s'y font sans maître, tout au plus avec un conseiller. Les cercles d'études sont de véritables coopératives intellectuelles, où chacun est tout ensemble maître et élève. La camaraderie la plus absolue règne entre les membres et met en contact total leurs âmes ; de là, l'âme commune du Sillon. On l'a défini « une amitié ». » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[185]
L'intuition avait sa grandeur : apprendre à des jeunes à parler en public, à juger par eux-mêmes et à prendre des responsabilités dans une amitié partagée. Mais elle portait une conséquence que le pape juge inacceptable pour le sacerdoce : le prêtre, quand il entre au Sillon, « abaisse l'éminente dignité de son sacerdoce, et, par le plus étrange renversement des rôles, se fait élève, se met au niveau de ses jeunes amis et n'est plus qu'un camarade »[186]. Aux yeux du pape, le prêtre n'est pas un animateur parmi d'autres : il a reçu la charge d'enseigner et de guider, et c'est pourquoi la lettre voudra que « la milice sacerdotale reste au-dessus des associations laïques »[187].
« Vous êtes le passé » : un esprit de défiance
Dans ces habitudes et dans la théorie qui les inspire, Pie X voit « la cause secrète des manquements disciplinaires » que les évêques avaient dû si souvent reprocher au Sillon : chez des jeunes gens formés ainsi, « fussent-ils séminaristes ou prêtres », on ne trouve plus le respect et la docilité dus aux évêques, mais « une sourde opposition »[188]. Le pape prête aux sillonistes le raisonnement implicite de cette attitude : « Vous êtes le passé ; eux sont les pionniers de la civilisation future. Vous représentez la hiérarchie, les inégalités sociales, l'autorité et l'obéissance : institutions vieillies »[189].
Le reproche le plus douloureux vient ensuite : on apprend à la jeunesse catholique que l'Église, « depuis dix-neuf siècles », n'a pas encore réussi à constituer la société sur ses vraies bases, qu'elle n'a compris ni l'autorité, ni la liberté, ni l'égalité, ni la fraternité, et que les grands évêques et les grands rois qui ont fait la France n'ont pas su donner à leur peuple la vraie justice, « parce qu'ils n'avaient pas l'idéal du Sillon ! »[190]. La conclusion du pape tient en une phrase :
« Le souffle de la Révolution a passé par là, et nous pouvons conclure que si les doctrines sociales du Sillon sont erronées, son esprit est dangereux et son éducation funeste. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[191]
Le jugement porte sur un esprit et une éducation, non sur des intentions : la lettre reconnaît jusqu'au bout la générosité des personnes, mais elle constate qu'une pédagogie fondée sur la défiance envers l'Église finit par former des catholiques étrangers à leur propre mère.
Le programme de la lettre : ce que demande le pape
Former la conscience des petits et des grands
La lettre ne se borne pas à interdire : elle trace un programme, adressé d'abord aux évêques. Le pape leur demande de continuer « l'œuvre du Sauveur des hommes par l'imitation de sa douceur et de sa force », et ce programme commence par la miséricorde :
« Inclinez-vous vers toutes les misères, qu'aucune douleur n'échappe à votre sollicitude pastorale, qu'aucune plainte ne vous trouve indifférents. Mais aussi, prêchez hardiment leurs devoirs aux grands et aux petits ; il vous appartient de former la conscience du peuple et des pouvoirs publics. La question sociale sera bien près d'être résolue, lorsque les uns et les autres, moins exigeants sur leurs droits mutuels, rempliront plus exactement leurs devoirs. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[192]
Le pape ne s'en tient pas à la conversion des cœurs. Il constate que, dans le conflit des intérêts, la vertu d'un homme, « sa sainteté même », ne suffit pas toujours à lui assurer le pain quotidien, et il demande que « les rouages sociaux » soient organisés de telle façon que « par leur jeu naturel ils paralysent les efforts des méchants et rendent abordable à toute bonne volonté sa part légitime de félicité temporelle »[193]. Il désire « vivement » que les évêques prennent « une part active à l'organisation de la société dans ce but »[194]. La doctrine sociale catholique, que Rerum novarum avait inaugurée, n'est donc pas abandonnée en 1910 : elle est replacée sous la conduite de ceux qui ont la charge des âmes.
Des prêtres formés à la science sociale
Pour cette œuvre, les évêques choisiront quelques prêtres « actifs et d'esprit pondéré, munis des grades de docteurs en philosophie et en théologie, et possédant parfaitement l'histoire de la civilisation antique et moderne », qu'ils appliqueront aux études plus pratiques de la science sociale avant de les placer à la tête des œuvres d'action catholique[195][196]. La lettre précise leur garde-fou : qu'ils ne se laissent pas égarer « par le mirage d'une fausse démocratie » ni par la rhétorique des ennemis de l'Église, faite « de promesses aussi sonores qu'irréalisables »[197].
Le choix répond exactement au diagnostic de départ : les fondateurs du Sillon avaient manqué « de science historique, de saine philosophie et de forte théologie »[198]. Le remède est une formation solide, non un renoncement à l'action.
« Les vrais amis du peuple »
La lettre rappelle enfin que la question sociale n'est pas née d'hier, que l'Église et l'État, « heureusement concertés », ont suscité de tout temps des organisations fécondes, et que l'Église « n'a pas à se dégager du passé »[199]. Il lui suffit de reprendre les organismes brisés par la Révolution et « de les adapter, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, au nouveau milieu créé par l'évolution matérielle de la société contemporaine »[200]. Le mot final de ce programme est resté célèbre :
« Car les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires, ni novateurs, mais traditionalistes. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[201]
Le mot n'a pas ici le sens d'une école ou d'un parti : il oppose la fidélité à une tradition vivante, qui adapte ses institutions aux temps nouveaux, à l'utopie qui prétend tout reconstruire à partir de rien. Pie X souhaite que la jeunesse du Sillon, « dégagée de ses erreurs », apporte à cette œuvre « un concours loyal et efficace »[202].
Céder la place : chefs, Sillons catholiques et prêtres
Les mesures pratiques occupent les deux dernières pages. Le pape se tourne vers les chefs du Sillon « avec la confiance d'un Père qui parle à ses enfants » :
« Nous leur demandons pour leur bien, pour le bien de l'Église et de la France, de vous céder leur place. Nous mesurons, certes, l'étendue du sacrifice que nous sollicitons d'eux, mais nous les savons assez généreux pour l'accomplir, et, d'avance, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont nous sommes l'indigne représentant, nous les en bénissons. » — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910[203]
Les membres se rangeront par diocèses, sous la direction de leurs évêques, en groupes provisoirement indépendants les uns des autres ; pour marquer la rupture avec les erreurs passées, ils prendront le nom de Sillons catholiques, et chacun ajoutera à son titre de silloniste le qualificatif de catholique[204][205]. Leur liberté politique est expressément réservée : chacun reste libre de garder ses préférences, « épurées de tout ce qui ne serait pas entièrement conforme, en cette matière, à la doctrine de l'Église »[206].
Pour les groupes qui refuseraient, la lettre distingue : s'ils se confinent dans « la politique ou l'économie pure », les évêques n'ont pas plus à s'en occuper « que du commun des fidèles » ; s'ils persévèrent dans leurs erreurs, ils doivent agir « avec prudence mais avec fermeté »[207]. Les prêtres se tiendront en dehors des groupes dissidents, et même des groupes catholiques ils ne seront pas membres, car « il convient que la milice sacerdotale reste au-dessus des associations laïques, même les plus utiles et animées du meilleur esprit »[208]. La lettre s'achève sur une prière : que le Seigneur donne à ces jeunes gens « la docilité du cœur », et aux évêques, pour eux, « les sentiments d'une affection toute paternelle »[209][210].
Chronologie du sillonisme
Les dates qui suivent vont de l'encyclique qui a fait naître la génération du Sillon jusqu'aux textes qui en reprennent aujourd'hui les principes.
- 15 mai 1891Rerum novarum
Léon XIII publie l'encyclique sur la condition des ouvriers, que Pie X présentera comme le point de départ des « beaux temps » du Sillon[211][212].
- 16 février 1892Au milieu des sollicitudes
Léon XIII demande aux catholiques français d'accepter le régime établi, sans faire d'aucune forme de gouvernement la seule forme chrétienne[213].
- 1894Naissance du Sillon
Une revue de jeunes catholiques paraît à Paris, bientôt animée par Marc Sangnier ; elle essaime en cercles d'études dans toute la France[214].
- 18 janvier 1901Graves de communi re
Léon XIII admet le nom de « démocratie chrétienne » à condition de lui ôter tout sens politique[215].
- 18 décembre 1903Fin dalla prima
Motu proprio de Pie X : la démocratie chrétienne ne se mêle pas de politique et dépend strictement des évêques[216].
- 11 septembre 1904Le Sillon reçu par Pie X
En pèlerinage à Rome, les sillonistes sont reçus en audience : le pape dit les aimer « non pas seulement comme un père, mais comme un ami »[217].
- 1907Le « plus grand Sillon »
Marc Sangnier appelle tous les démocrates, croyants ou non, à « marcher la main dans la main »[218]. La lettre attribue ces mots à un « discours de Rouen, 1907 » ; le texte sténographié conservé est celui du Cirque de Limoges, le 27 octobre 1907[219].
- Avant 1910Le mot d'ordre du premier Sillon
Pie X prête au premier Sillon le mot d'ordre « la démocratie sera catholique ou elle ne sera pas », puis le ralliement à « elle ne sera pas anticatholique »[220]. La lettre elle-même est la seule à l'attester en ces termes exacts.
- mai 1910Une organisation nouvelle
À Paris, Marc Sangnier présente l'organisation qui remplace le « plus grand Sillon » : groupes catholiques, protestants et libres penseurs travaillant chacun de leur côté sous l'inspiration du Sillon[221][222].
- 25 août 1910Notre charge apostolique
Saint Pie X signe sa lettre aux archevêques et évêques de France sur le Sillon[223].
- 31 août 1910Publication officielle
La lettre paraît dans le numéro 16 des Acta Apostolicae Sedis, pages 607 à 633[224]. Dès le 31 août, La Démocratie publie la soumission de Sangnier, qui se retire des comités directeurs et dissout l'Union pour l'éducation civique et le Comité démocratique d'action sociale[225]. Le 6 septembre, le cardinal Merry del Val répond que le pape a trouvé cette lettre « vraiment belle » ; le 8 septembre, La Croix publie l'appel de Sangnier à une obéissance « humble, prompte et joyeuse »[226][227].
- 24 septembre 1912Singulari quadam
Pie X tolère sous conditions les syndicats chrétiens mixtes d'Allemagne et admet la collaboration avec des non-catholiques pour le bien commun[228].
- 1912La Jeune République
Marc Sangnier lance la Ligue de la Jeune République, où se retrouvent d'anciens sillonistes : l'action politique continue, hors du cadre condamné en 1910[229].
- 7 décembre 1965Gaudium et spes et Dignitatis humanae
Le concile Vatican II fonde l'autorité publique sur « un ordre fixé par Dieu » et professe que l'unique vraie religion subsiste dans l'Église catholique[230][231].
La chronologie montre que la lettre de 1910 n'est pas un coup de tonnerre isolé : elle applique des règles posées par Léon XIII et par Pie X lui-même dès 1892, 1901 et 1903.
Les thèses du Sillon et la réponse de l'Église
Le tableau suivant rassemble, pour chaque question débattue en 1910, la thèse du Sillon telle que la lettre l'expose, la réponse de Pie X, et la manière dont l'enseignement de l'Église la formule aujourd'hui.
| Question | Thèse du Sillon (selon la lettre) | Réponse de Pie X (1910) | Ce que l'Église redit aujourd'hui |
|---|---|---|---|
| Origine de l'autorité | Elle « réside primordialement dans le peuple » et « remonte d'en bas »[232][233] | Le peuple peut désigner la personne ; il ne confère pas le droit de commander[234] | L'autorité relève « d'un ordre fixé par Dieu », régime et dirigeants étant laissés au choix des citoyens[235][236] |
| Obéissance | Une « déchéance », à remplacer par « l'autorité consentie »[237] | Les saints furent les plus obéissants des hommes[238] | « L'autorité exigée par l'ordre moral émane de Dieu »[239] |
| Égalité et justice | Toute inégalité de condition est une injustice[240] | Principe « contraire à la nature des choses »[241] | Égale dignité de tous ; les différences « appartiennent au plan de Dieu », les inégalités iniques « font scandale »[242] |
| Régime politique | La démocratie seule réalise la justice parfaite[243] | Aucune forme ne jouit d'un « privilège spécial »[244] | « La diversité des régimes politiques est moralement admissible »[245] |
| Fraternité | Fondée sur les intérêts communs ou « la simple notion d'humanité »[246] | « Il n'y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne »[247] | La raison « ne parvient pas à créer la fraternité »[248] |
| Dignité humaine | Une conscience « autonome », « ne s'obéissant qu'à elle-même »[249] | La dignité des humbles qui obéissent et patientent[250] | La conscience découvre « une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même »[251] |
| Religion et cité | Une action « neutre », une association de toutes les croyances[252][253] | Pas de vraie civilisation morale « sans la vraie religion »[254] | L'unique vraie religion « subsiste dans l'Église catholique »[255] |
La dernière colonne montre que la lettre de 1910 ne relève pas d'un moment révolu : sur chacun de ces points, l'enseignement actuel tient le même principe, souvent en citant les mêmes sources.
Pourquoi le sillonisme est une erreur grave
Une erreur sur la source de l'autorité
Faire résider l'autorité dans le peuple, c'est faire de la volonté du nombre la source du droit de commander. Léon XIII en avait montré le danger : en faisant dépendre le pouvoir de la volonté du peuple, « on commet d'abord une erreur de principe, et en outre on ne donne à l'autorité qu'un fondement fragile et sans consistance »[256]. Le XXᵉ siècle a vérifié le diagnostic. Jean-Paul II, qui célèbre pourtant le système démocratique comme celui qui « assure la participation des citoyens aux choix politiques », en a donné la condition :
« S'il n'existe aucune vérité dernière qui guide et oriente l'action politique, les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir. Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l'histoire. » — Jean-Paul II, Centesimus annus, n° 46, 1er mai 1991[257]
Le sillonisme ne niait pas Dieu ; il le plaçait en amont du peuple, comme une source lointaine, et faisait ensuite « remonter » l'autorité d'en bas[258]. La doctrine catholique, au contraire, ne se contente pas de nommer Dieu au départ : elle fait de l'autorité une participation à son autorité, ce qui la limite en même temps qu'elle la fonde. Même le radiomessage de Noël 1944, où Pie XII constate que la forme démocratique apparaît à beaucoup « comme un postulat naturel imposé par la raison elle-même », situe la dignité de l'autorité politique dans « sa participation à l'autorité de Dieu »[259].
Une erreur sur la source de la fraternité
La deuxième erreur est plus profonde encore, parce qu'elle touche à l'amour. Une fraternité fondée sur « l'amour des intérêts communs » se défait quand les intérêts divergent ; Pie X le note avec réalisme : dans les sociétés païennes ou laïques de tous les temps, « la considération des intérêts communs ou de la similitude de nature pèse fort peu devant les passions et les convoitises du cœur »[260]. Des frères supposent un Père : c'est pourquoi la lettre fait naître l'amour du prochain de l'amour envers Dieu, « père commun et fin commune de toute la famille humaine »[261]. François le redit dans Fratelli tutti : d'autres s'abreuvent à d'autres sources, mais « pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l'Évangile de Jésus-Christ »[262].
Une erreur sur l'homme et sur l'Église
La troisième erreur réunit les deux autres. Une conscience « autonome » qui ne s'obéit qu'à elle-même n'a plus besoin ni de maître ni d'Église ; une action sociale « neutre » n'a plus besoin du Christ ; et une association où toutes les croyances se valent n'a plus besoin de la vérité. Le terme de ce chemin, c'est la « religion plus universelle que l'Église » que redoutait Pie X[263]. La lettre y oppose une affirmation simple, qui renverse le soupçon du Sillon envers une Église « bénéficiaire » : tout ce qui profite à l'Église profite à l'humanité[264]. Pour le catholique, servir les hommes et servir le Christ ne sont pas deux engagements qui se concurrencent : « soulager un malheureux c'est faire du bien à Jésus-Christ lui-même »[265].
La lettre de 1910 et le concile : rupture ou continuité ?
La lettre sur le Sillon est devenue, au XXᵉ siècle, un texte disputé : les uns y voient une page dépassée que l'Église aurait tournée, les autres une condamnation anticipée du concile Vatican II. Les deux lectures supposent une rupture. Elles méritent d'être exposées sous leur forme la plus forte, puis examinées.
Objection 1 — « L'Église a fini par donner raison au Sillon »
L'objection. En 1944, le radiomessage de Noël reconnaît que la forme démocratique apparaît à beaucoup comme une exigence de la raison[266] ; en 1965, Gaudium et spes laisse aux citoyens le choix du régime et des dirigeants[267] ; en 1991, Jean-Paul II écrit que « l'Église apprécie le système démocratique »[268] ; en 2020, Fratelli tutti entend se concentrer sur la « dimension universelle » de l'amour fraternel, « sur son ouverture à toutes les personnes »[269]. Le Sillon, condamné trop tôt, aurait eu raison avant l'heure, et l'Église l'aurait implicitement réhabilité ; le futur Jean XXIII lui-même salue en 1950 la soumission de Sangnier[270].
La réponse. Ce qui a changé est l'appréciation prudentielle d'un régime ; ce qui n'a pas changé est le principe au nom duquel le Sillon fut repris. Gaudium et spes 74 dit exactement ce que disait Diuturnum illud en 1881 et ce que Pie X opposait au Sillon en 1910 :
« De toute évidence, la communauté politique et l'autorité publique trouvent donc leur fondement dans la nature humaine et relèvent par là d'un ordre fixé par Dieu, encore que la détermination des régimes politiques, comme la désignation des dirigeants, soient laissées à la libre volonté des citoyens. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 74 § 3, 7 décembre 1965[271]
Le Catéchisme de 1992, qui reprend cette phrase, renvoie dans le même passage à Immortale Dei et à Diuturnum illud, l'encyclique même que Pie X citait contre le Sillon[272]. Jean-Paul II n'apprécie la démocratie qu'à condition qu'elle ne soit pas « sans valeurs »[273] ; Benoît XVI et François fondent la fraternité sur Dieu Père et sur l'Évangile[274][275]. Quant à Mgr Roncalli, la lettre adressée à Mme Sangnier en 1950 loue la soumission de son mari après « l'admonition » de 1910[276] : un hommage à l'obéissance, non à la doctrine du « plus grand Sillon » (voir Marc Sangnier (1873-1950)). Benoît XVI a donné la clé de lecture de ces textes :
« Il fallait apprendre à reconnaître que, dans de telles décisions, seuls les principes expriment l'aspect durable, demeurant en arrière-plan et en motivant la décision de l'intérieur. En revanche les formes concrètes ne sont pas aussi permanentes, elles dépendent de la situation historique et peuvent donc être soumises à des changements. » — Benoît XVI, discours à la Curie romaine, 22 décembre 2005[277]
Les mesures de 1910 — la dissolution d'un mouvement, la forme diocésaine imposée aux groupes — appartenaient à une situation historique. Les principes qui les motivaient sont restés.
Objection 2 — « Vatican II a canonisé le sillonisme »
L'objection. Depuis le concile, des critiques traditionalistes lisent Notre charge apostolique comme une condamnation anticipée de Vatican II : Mgr Marcel Lefebvre lui consacre, dans Ils l'ont découronné (1987), le chapitre XVIII de la IIᵉ partie (« De Lamennais à Sangnier »), où il cite longuement la lettre[278]. La liberté religieuse proclamée par Dignitatis humanae, le dialogue œcuménique et interreligieux, l'Église qui se dit au service de toute la famille humaine, tout cela réaliserait la « religion plus universelle que l'Église catholique » que Pie X dénonçait en 1910 ; la lettre aurait ainsi condamné d'avance l'enseignement conciliaire.
La réponse. Le concile a professé expressément ce que le « plus grand Sillon », devenu une association interconfessionnelle, s'interdisait de professer en tant que tel : l'unicité de la vraie religion. Le mouvement avait cessé de se dire catholique[279]. Dignitatis humanae s'ouvre sur ces mots :
« Cette unique vraie religion, nous croyons qu'elle subsiste dans l'Église catholique et apostolique à laquelle le Seigneur Jésus a confié le mandat de la faire connaître à tous les hommes […]. » — Concile Vatican II, Dignitatis humanae, n° 1, 7 décembre 1965[280]
Le même paragraphe précise que la liberté religieuse concerne « l'exemption de contrainte dans la société civile » et qu'elle « ne porte aucun préjudice à la doctrine catholique traditionnelle au sujet du devoir moral de l'homme et des sociétés à l'égard de la vraie religion et de l'unique Église du Christ »[281]. Une liberté civile qui protège la recherche de la vérité n'est pas l'indifférentisme qui tient toutes les croyances pour équivalentes ; Benoît XVI a précisé qu'une liberté religieuse comprise comme l'incapacité de l'homme à trouver la vérité, c'est-à-dire comme une « exaltation du relativisme », serait privée de son véritable sens[282]. Quant à la collaboration avec des non-catholiques pour le bien commun, Pie X lui-même l'admettait en 1912, avec précaution, pour obtenir un meilleur sort aux ouvriers[283]. Ce que la lettre de 1910 refusait — une morale commune sans la vraie religion, chargée de bâtir à elle seule la cité nouvelle —, le concile ne l'a pas enseigné. Le dossier est développé dans La liberté religieuse et dans Concile Vatican II (1962-1965).
Objection 3 — « Une condamnation mal informée »
L'objection. Des historiens jugent le dossier de 1910 sévère et fragile. Un compte rendu du livre de Jeanne Caron sur le Sillon relève que Pie X lui-même constate un épiscopat français divisé — une minorité nettement hostile face à une majorité qui hésite — et explique la condamnation « par la force du groupe intégriste à Paris et à Rome », ajoutant qu'en « groupant des formules sillonnistes, isolées de leur contexte, il était possible de leur donner une allure hérétique »[284]. Un exemple donne du poids à cette remarque : Pie X cite la phrase sur l'autorité qui « remonte d'en bas » sans le passage où Sangnier défendait, dans le même discours, la distinction du spirituel et du temporel apportée par le Christ[285][286]. Les sillonistes, au demeurant, « prouvèrent par leur soumission à la lettre de Pie X à quel point les animait l'esprit chrétien »[287].
La réponse. Quatre nuances s'imposent. D'abord, le pape dit lui-même avoir « hésité longtemps » avant de parler, et il ouvre sa lettre par l'éloge des chefs[288] : le procès n'est ni hâtif ni haineux. Ensuite, la lettre cite longuement la doctrine du Sillon — définition de la démocratie, triple émancipation, coopératives, « âme de roi » — avant de la juger[289][290] : on est loin d'un montage de formules isolées. Puis les historiens eux-mêmes nuancent la thèse de la manipulation : Émile Poulat rappelle que le réseau intégriste « ne compta qu'une cinquantaine de membres » et que, sur l'essentiel, « le Pape savait, approuvait, encourageait »[291] ; Charles Ledré écrit dès 1954 qu'on a « généralement cessé de croire que les influences aient pu être décisives sur l'esprit d'hommes volontaires, soucieux de leur mission doctrinale », et que la lettre « ne fera que reprendre — en les accentuant — les sévères limites » que Graves de communi re avait imposées dès 1901[292]. Enfin, Jean-Marie Mayeur replace le Sillon dans le catholicisme social de son temps : sa vraie démocratie, « organisée », s'opposait à « la démocratie individualiste née de la Révolution »[293], et ses démocrates « répudiaient tout libéralisme »[294]. La condamnation ne frappe donc pas un libéralisme que le Sillon aurait professé, mais l'écart précis entre sa doctrine de l'autorité et celle de l'Église — écart que les textes du mouvement permettent à chacun de vérifier.
Ce que l'Église retient de 1910
Une fois les objections examinées, la lettre de 1910 laisse un enseignement net, que l'Église n'a jamais retiré. L'autorité vient de Dieu, et le peuple qui élit ses gouvernants désigne des personnes sans fabriquer le droit de commander. Aucun régime n'est imposé par l'Évangile, et la démocratie, appréciée, reste soumise à la loi morale. La fraternité naît de la paternité de Dieu et de la charité du Christ. La dignité de l'homme est celle d'un enfant de Dieu dont la conscience obéit à une loi qu'elle ne s'est pas donnée. Et le catholique engagé dans la cité n'y laisse pas sa foi à la porte : il y apporte le Christ, parce que tout ce qui profite à l'Église profite à l'humanité.
Ce que Pie X opposait au rêve d'une cité future « à bâtir dans les nuées » n'était pas la nostalgie d'un passé, mais une espérance plus haute : une cité dont les fondations sont déjà posées, et qu'il s'agit de « restaurer sans cesse » dans le Christ[295]. Benoît XVI en donne la raison la plus simple : la fraternité que les hommes ne savent pas se donner « naît d'une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier »[296].
Le sillonisme et ses voisins
Le sillonisme appartient à une série d'erreurs que les papes ont relevées entre 1832 et 1950, et qui ont chacune leur article. Le tableau situe chacune par l'acte qui la vise et par son angle propre.
| Erreur | Acte qui la vise | Angle propre — ne pas confondre |
|---|---|---|
| Libéralisme catholique | Mirari vos (1832), Syllabus (1864) | Les libertés modernes érigées en principes absolus[297] |
| Américanisme | Testem benevolentiae (1899) | Adapter la doctrine au siècle, préférer les vertus « actives »[298] |
| Modernisme | Lamentabili et Pascendi (1907) | La foi réduite à l'expérience, les dogmes qui évoluent[299] |
| Sillonisme (cet article) | Notre charge apostolique (1910) | Une démocratie érigée en idéal social et religieux, une fraternité sans la charité[300] |
| Néo-modernisme | L'encyclique de Pie XII contre les erreurs nouvelles (1950)[301] | La résurgence des thèses modernistes au XXᵉ siècle |
Le sillonisme se distingue de ses voisins par son terrain : ni la théologie du dogme comme le modernisme, ni la spiritualité comme l'américanisme, mais la doctrine sociale et politique et l'action des catholiques dans la cité. Le relativisme doctrinal en prolonge aujourd'hui l'une des pentes, l'équivalence des croyances.
Pour aller plus loin
- La vie du fondateur du Sillon, sa soumission de 1910 et son œuvre pour la paix : Marc Sangnier (1873-1950)
- Le pape qui signa la lettre : Pape saint Pie X (1835-1914)
- Le pape que la lettre cite le plus : Pape Léon XIII (1810-1903)
- La doctrine de l'autorité pour elle-même : L'autorité politique selon l'Église
- La démocratie dans l'enseignement de l'Église, de Léon XIII à Jean-Paul II : La démocratie selon l'Église
- L'encyclique qui ouvrit la question sociale : Rerum novarum et la doctrine sociale
- La matrice du XIXᵉ siècle : Libéralisme catholique condamné
- Les erreurs voisines : Américanisme, Modernisme
- La question conciliaire : La liberté religieuse, Concile Vatican II (1962-1965), Herméneutique de Vatican II : rupture ou réforme dans la continuité ?
Notes et références
Saint Pie X, Notre charge apostolique, lettre aux archevêques et évêques français, Rome, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), n° 16 du 31 août 1910, p. 607 (texte original français) : en-tête, adresse aux cardinaux Coullié (Lyon), Luçon (Reims) et Andrieu (Bordeaux), exorde sur le « langage entraînant » des doctrines du Sillon.
1 34 64 65 66 73 85 86 224Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 633 : bénédiction finale ; date « le 25 août 1910, la huitième année de notre pontificat ».
2 67 210 223Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 628 : le Sillon « convoie le socialisme » ; « le Sillonisme, les chefs l'ont dit, est une religion » ; « une Église universelle qui n'aura ni dogmes ni hiérarchie » ; familiarité irrespectueuse envers le Christ.
3 7 16 82 171 172 174 176 263 300Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 613 : exposé de la doctrine du Sillon — dignité, liberté-autonomie, triple émancipation, égalité, autorité « résidant primordialement dans le peuple ».
4 20 77 100 105 106 107 108 232 289Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 619 : la démocratie sans « privilège spécial » ; la fraternité fondée sur « la simple notion d'humanité » ; le premier devoir de la charité ; « il n'y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne ».
5 26 135 136 137 138 139 140 244 246 247 260 261 265Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 620 : la solidarité suppose « l'union des esprits dans la vérité » ; la conscience « autonome » ; les humbles qui « tracent modestement leur sillon ».
6 78 141 143 144 145 146 147 149 249 250Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 608 : hésitation du pape, éloge de la jeunesse et des chefs du Sillon, ses « beaux temps » au lendemain de Rerum novarum.
8 18 30 35 45 74 87 88 89 212 288Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 631 : le « mirage d'une fausse démocratie » ; « les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires, ni novateurs, mais traditionalistes » ; les chefs priés de « céder leur place » ; groupes diocésains.
9 31 71 84 196 197 199 200 201 202 203 204Lettre de Marc Sangnier à Pie X, publiée dans La Démocratie, mercredi 31 août 1910, p. 1 (Gallica ark:/12148/bd6t52631339v).
10 225Concile Vatican II, Gaudium et spes, 7 décembre 1965, n° 74 § 3 (vatican.va).
11 230 235 267 271Catéchisme de l'Église catholique, n° 1897-1901 (Libreria Editrice Vaticana, éd. en ligne sur vatican.va) : le n° 1898 renvoie à Immortale Dei et à Diuturnum illud ; le n° 1899 cite Rm 13, 1-2 ; le n° 1901 cite Gaudium et spes 74 § 3.
12 119 126 236 239 245 272Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, n° 19 (vatican.va).
13 142 248 274 296Odile Gaultier-Voituriez, « Marc Sangnier et les débuts du Sillon », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n° 47, 1995, p. 205-207 (Persée) : « Le Sillon est né en 1894 ».
14 44 214Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 609 : espérances trompées, formation insuffisante des fondateurs, conseils et admonestations, prétention d'échapper à l'autorité ecclésiastique.
15 32 42 75 90 91 92 93 198Le mouvement écrit le plus souvent « sillonniste » avec deux n : Le « plus grand Sillon », p. 286 ; lettre de Marc Sangnier à Pie X, La Démocratie, 31 août 1910 (Gallica ark:/12148/bd6t52631339v).
17Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 611 : « le Sillon […] a glissé dans l'erreur » ; rappel de l'enseignement de Léon XIII sur la démocratie chrétienne (Graves de communi re, cité en latin en note).
19 68 98Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 615 : « l'éducation démocratique du peuple », « le rêve du Sillon », « le Sillon oppose doctrine à doctrine » ; l'autorité placée dans le peuple.
21 23 47 112 113 114Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 625 : la nouvelle organisation présentée par Marc Sangnier (Paris, mai 1910) ; l'association interconfessionnelle pour « la réforme de la civilisation, œuvre religieuse au premier chef ».
22 63 163 165 222 253 254Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 610 : réponse aux « subterfuges » du Sillon ; « un Christ défiguré et diminué » ; le domaine moral, « domaine propre de l'Église ».
24 33 54 76 94 95 96 173Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 618 : « Rendez à César » ; justice et égalité ; les autres régimes ravalés au rang de « gouvernements de pis-aller impuissants » ; citation de Diuturnum illud sur la liberté des peuples.
25 70 125 127 128 129 133 240 241 243Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 632 : « Sillons catholiques » ; liberté des préférences politiques ; groupes dissidents ; les prêtres au-dessus des associations laïques.
27 72 187 205 206 207 208 209Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 612 : le progrès d'un être et ses « organes essentiels » ; « on ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l'a bâtie » ; omnia instaurare in Christo.
28 99 101 103 104 295Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 630 : « la voie royale de la Croix » ; un Christ qui n'est pas « un humanitarisme sans consistance et sans autorité » ; programme confié aux évêques ; « rouages sociaux » ; prêtres formés.
29 83 180 181 192 193 194 195Léon XIII, encyclique Rerum novarum sur la condition des ouvriers, 15 mai 1891 (vatican.va).
36 211Léon XIII, encyclique Au milieu des sollicitudes, adressée aux évêques, au clergé et aux catholiques de France, 16 février 1892, texte original français (vatican.va).
37 38 213Léon XIII, encyclique Graves de communi re sur la démocratie chrétienne, 18 janvier 1901, n° 6 (traduction française sur vatican.va ; numérotation de l'édition anglaise du Saint-Siège).
39Léon XIII, Graves de communi re, 18 janvier 1901, n° 7 (vatican.va).
40 215Saint Pie X, motu proprio Fin dalla prima sur l'action populaire chrétienne, 18 décembre 1903, art. XIII-XIV, Acta Sanctae Sedis 36 (1903-1904), p. 339-345 (texte italien sur vatican.va ; traduction Ignispedia). Texte original : « Inoltre la Democrazia Cristiana non deve mai immischiarsi con la politica, né dovrà mai servire a partiti ed a fini politici; non è questo il suo campo » ; « In compiere le sue parti, la Democrazia Cristiana ha obbligo strettissimo di dipendere dall'Autorità Ecclesiastica ».
41 97 216Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 623 : « erreur et danger à inféoder, par principe, le catholicisme à une forme de gouvernement » ; l'Église attaquée non défendue ; « deux hommes dans le Silloniste ».
43 81 152 153 155 156 157 252Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 621 : le pouvoir coercitif de l'Église, point laissé de côté ; un mouvement sans hiérarchie ; les cercles d'études comme « coopératives intellectuelles » ; le prêtre devenu « camarade ».
46 79 150 182 183 184 185 186 188Marc Sangnier, L'Esprit démocratique, Paris, Perrin, 1905 (3e édition), chap. « Christianisme et démocratie », p. 166-168 (Gallica ark:/12148/bd6t5371357v, vues 174-176 ; définition p. 167, en italique dans l'original).
48Marc Sangnier, Le Sillon. Esprit et méthodes, Paris, Au Sillon, s.d. (achevé d'imprimer, 5 000 ex., mai 1905), 202 p. (Gallica ark:/12148/bpt6k83121k), ici p. 17-20.
49 50Marc Sangnier, Le Sillon. Esprit et méthodes, document XII, « Le Sillon à Rome. Adresse du Sillon et discours de S. S. le pape Pie X », p. 182-188 ; La Croix, 13 septembre 1904, p. 1 (audience du dimanche 11 septembre 1904).
51 52 217Marc Sangnier, lettre au directeur de La Croix, Paris, 11 août 1906, reproduite dans Le « plus grand Sillon », Paris, Au Sillon, 1907, p. 286-287 (Gallica ark:/12148/bpt6k994631c).
53Marc Sangnier, Le « plus grand Sillon », Paris, Au Sillon, 1907 (Gallica ark:/12148/bpt6k994631c), ici p. 247.
55L'Éveil démocratique, 13 octobre 1907, p. 3, « Le Congrès du Sillon à Rouen » (Gallica ark:/12148/bd6t52631615g) : congrès les 5 et 6 octobre 1907, réunion publique du dimanche 6 octobre devant environ dix-huit cents personnes.
56 60Marc Sangnier, Cléricalisme et Démocratie, compte rendu sténographié de la réunion publique du dimanche 27 octobre 1907 au Cirque de Limoges, Paris, Au Sillon, s.d. (1908), 96 p. (Gallica ark:/12148/bd6t5336392r), ici p. 30-31 et 34-36.
57 219 285Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 616 : citation de Diuturnum illud ; citation de Marc Sangnier, discours de Rouen, 1907 (« elle remonte d'en bas pour aller en haut ») ; désignation et collation du pouvoir.
58 69 115 116 233 234 258 286Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 624 : « la démocratie sera catholique » puis « ne sera pas anticatholique » ; le « plus grand Sillon » ; citation de Marc Sangnier, discours de Rouen, 1907 ; le « petit Sillon catholique, âme du grand Sillon cosmopolite ».
59 62 158 159 160 161 162 218 220 221 279Charles Maurras, La Gazette de France, 26 novembre 1905, p. 2, billet « Le Sillon. Qu'a-t-il répondu ? ».
61Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 622 : « Vous êtes le passé » ; la défiance envers l'Église ; « le souffle de la Révolution a passé par là » ; le catholicisme du Sillon lié au régime démocratique.
80 151 189 190 191Saint Pie X, encyclique E supremi apostolatus, 4 octobre 1903 (traduction française sur vatican.va) : « Restaurer toutes choses dans le Christ », d'après Ep 1, 10.
102Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 614 : autorité « consentie », coopératives, élément moral, « chaque citoyen ayant une âme de roi, chaque ouvrier une âme de patron », trilogie Liberté, Égalité, Fraternité.
109 110 111 290Léon XIII, encyclique Diuturnum illud sur l'origine du pouvoir civil, 29 juin 1881, n° 6 (traduction française sur vatican.va ; numérotation des paragraphes de l'édition anglaise du Saint-Siège).
117Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 617-618 : l'autorité réduite à « une ombre, un mythe » ; la cité « sans maîtres ni serviteurs » ; questions sur l'obéissance, l'état religieux et les saints.
118 120 121 122 123 124 237 238Catéchisme de l'Église catholique, n° 1934-1938 (vatican.va) : égale dignité, différences entre les hommes, inégalités iniques ; le n° 1937 cite sainte Catherine de Sienne, Dialogue, I, 6.
130 131 132 242Léon XIII, Diuturnum illud, 29 juin 1881, n° 7 (vatican.va) : « il n'est point interdit aux peuples de se donner telle forme politique qui s'adaptera mieux ou à leur génie propre, ou à leurs traditions et à leurs coutumes ».
134Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes sur l'Église dans le monde de ce temps, 7 décembre 1965, n° 16 (vatican.va).
148 251Léon XIII, encyclique Immortale Dei sur la constitution chrétienne des États, 1er novembre 1885, n° 4 (traduction française sur vatican.va).
154Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 626 : une association « mille fois plus dangereuse » qu'une association neutre ; le catholique qui « laisse son Catholicisme à la porte » ; le comité démocratique d'action sociale.
164 166 168Saint Pie X, encyclique Singulari quadam au cardinal Georg Kopp et aux évêques d'Allemagne, 24 septembre 1912, Acta Apostolicae Sedis 4 (1912), p. 657-662, ici p. 659-660 (traduction Ignispedia). Texte original : « non negamus fas esse catholicis – ut meliorem opifici fortunam, aequiorem mercedis et laboris conditionem quaerant, aut alia quavis honestae utilitatis causa – communiter cum acatholicis, cautione adhibita, laborare pro communi bono ».
167 228 283Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 627 : « comme si tout ce qui profite à l'Église ne profitait pas à l'humanité » ; la cité chrétienne et ses fondations ; « une construction purement verbale et chimérique ».
169 170 264Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Acta Apostolicae Sedis 2 (1910), p. 628-629 : la divinité du Christ écartée dans la question sociale ; « Jésus nous a aimés d'un amour immense, infini » ; un Christ « aussi fort que doux ».
175 177 178 179Lettre de Marc Sangnier au cardinal Merry del Val, Paris, 1er septembre 1910, et réponse du 6 septembre 1910, publiées dans La Démocratie, 11 septembre 1910, p. 1 (Gallica ark:/12148/bd6t52631350w).
226Télégramme du cardinal Merry del Val à Mgr Amette et lettre de Marc Sangnier aux sillonnistes, Paris, 6 septembre 1910, publiés dans La Croix, 8 septembre 1910, p. 1 (Gallica ark:/12148/bpt6k257781t).
227Marc Sangnier, « La Jeune-République », discours du 30 juin 1912 au Manège Saint-Paul, Paris, La Démocratie, 1912, et Une politique nouvelle : la Ligue de la Jeune République, Paris, La Démocratie, 1912 (Gallica).
229Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse, 7 décembre 1965, n° 1 (vatican.va).
231 255 280 281Léon XIII, Diuturnum illud, 29 juin 1881, n° 23 (vatican.va).
256Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus annus, 1er mai 1991, n° 46 (vatican.va).
257 268 273Pie XII, radiomessage de Noël aux peuples du monde entier, 24 décembre 1944 (texte original italien sur vatican.va ; traduction Ignispedia). Texte original : « la forma democratica di governo apparisce a molti come un postulato naturale imposto dalla stessa ragione » ; « la dignità dell'autorità politica la dignità della sua partecipazione all'autorità di Dio ».
259 266François, Fratelli tutti, 3 octobre 2020, n° 277 (vatican.va).
262 275François, encyclique Fratelli tutti sur la fraternité et l'amitié sociale, 3 octobre 2020, n° 6 (vatican.va).
269Lettre de Mgr Angelo Roncalli, nonce à Paris, à Mme Marc Sangnier, Paris, 6 juin 1950.
270 276Benoît XVI, discours à la Curie romaine à l'occasion des vœux de Noël, 22 décembre 2005 (vatican.va).
277 282Mgr Marcel Lefebvre, Ils l'ont découronné. Du libéralisme à l'apostasie. La tragédie conciliaire, Escurolles, Fideliter, 1987, IIe partie, chap. XVIII.
278« Le Sillon », compte rendu anonyme de Jeanne Caron, Le Sillon et la démocratie chrétienne, 1894-1910, Paris, Plon, 1967, Revue du Nord, t. 51, n° 203, octobre-décembre 1969, p. 797-800 (Persée).
284 287Émile Poulat, compte rendu d'Intégrisme et catholicisme intégral, Paris, Casterman, 1969, Revue du Nord, t. 51, n° 203, 1969, p. 802-803 (Persée).
291Charles Ledré, « À propos de plusieurs livres récents sur quelques aspects du gouvernement de Pie X », Revue d'histoire de l'Église de France, t. 40, n° 135, 1954, p. 249-267, ici p. 252-253 (Persée).
292Jean-Marie Mayeur, compte rendu de Jeanne Caron, Le Sillon et la démocratie chrétienne, et de Charles Molette, Revue d'histoire de l'Église de France, t. 55, n° 155, 1969, p. 351-357, ici p. 355-356 (Persée).
293Jean-Marie Mayeur, « Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne », Annales ESC, 27e année, n° 2, 1972, p. 483-499, ici p. 491 et 494 (Persée).
294Grégoire XVI, encyclique Mirari vos, 15 août 1832 ; Pie IX, encyclique Quanta cura et Syllabus, 8 décembre 1864 (vatican.va). Article dédié : Libéralisme catholique condamné.
297Léon XIII, lettre Testem benevolentiae, 22 janvier 1899. Article dédié : Américanisme.
298Décret du Saint-Office Lamentabili sane exitu, 3 juillet 1907 ; Saint Pie X, encyclique Pascendi Dominici gregis, 8 septembre 1907 (vatican.va). Article dédié : Modernisme.
299Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950 (vatican.va). Article dédié : Néo-modernisme.
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