Le shintoïsme

Le shintoïsme est la religion indigène du Japon, fondée sur les kami, les sanctuaires et la pureté rituelle. Histoire, doctrine et regard catholique, de saint François-Xavier (1549) aux 26 martyrs de Nagasaki et au pape François à Nishizaka (2019).

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Le shintoïsme — en japonais Shintō (神道), littéralement « voie des kami » — est l'ensemble des traditions religieuses indigènes du Japon. Il s'organise autour des kami, ces êtres sacrés présents dans la nature, les ancêtres, les lieux et certaines puissances supra-humaines, et autour des sanctuaires (jinja) où la communauté nationale, locale ou familiale leur rend culte. Contrairement aux religions abrahamiques, le shintoïsme n'a ni fondateur identifiable, ni dogme universel, ni canon scripturaire normatif : on hérite du shintoïsme par la naissance, l'appartenance villageoise, le rythme de l'année rituelle et la dévotion familiale, plus que par une confession de foi explicite[4].

Le mot Shintō n'apparaît dans les textes que tardivement, et toujours par contraste : il devient nécessaire après l'introduction du bouddhisme au milieu du VIᵉ siècle — datation transmise par des textes du VIIIᵉ siècle (538 selon le Gangōji engi, 552 selon le Nihon shoki) — pour distinguer les pratiques cultuelles autochtones de la nouvelle religion continentale, le bouddhisme (Butsudō, « voie du Bouddha »)[5]. Pendant plus d'un millénaire, le shintoïsme et le bouddhisme ont coexisté, fusionné et exercé l'un sur l'autre des influences réciproques : c'est le régime du shinbutsu-shūgō (« fusion des kami et des bouddhas »), brutalement défait à la Restauration Meiji de 1868, lorsque l'État japonais réinvente un shintoïsme « pur » au service de l'empereur[6]. Cette histoire politique a culminé dans le shinto d'État (kokka shintō), pierre angulaire idéologique de l'Empire japonais jusqu'à sa défaite en 1945[7].

C'est précisément cette ambivalence — religion populaire millénaire d'un côté, instrument idéologique de l'autre — qui rend le shintoïsme délicat à comprendre depuis l'Occident. Le visiteur d'un sanctuaire japonais voit la grâce d'un torii vermillon dans la forêt, l'inclination devant un arbre vénérable, la propreté rituelle des mains et de la bouche avant la prière. Le théologien, lui, sait que les mêmes rites ont été convoqués, entre 1868 et 1945, comme pierre angulaire idéologique de l'Empire japonais, dont les guerres d'agression en Asie-Pacifique (1937-1945) ont fait des dizaines de millions de morts[8]. Le christianisme catholique a rencontré les deux visages du shintoïsme, parfois dans une admiration sincère, parfois dans le martyre : à Nagasaki en 1597 sous Hideyoshi — puis dans la révolte paysanne à composante chrétienne de Shimabara (1637-1638), réprimée dans le sang, dure épreuve pour la foi sans être un martyre reconnu[9], dans la redécouverte d'Urakami en 1865 et dans l'incident de l'université Sophia en 1932[10].

Cet article reprend l'histoire, la doctrine et les rites du shintoïsme à partir des sources primaires (Kojiki, Nihon shoki, Engi-shiki, Kojikiden de Motoori Norinaga) et académiques (Institut Kokugakuin de Tokyo, Britannica, World History Encyclopedia). Il retrace la rencontre dramatique du christianisme et du Japon, du débarquement de saint François-Xavier en 1549 à la béatification du daimyō Justo Takayama Ukon en 2017. Il expose enfin le discernement du magistère catholique — de l'instruction Pluries Instanterque (1936) à Nostra aetate (1965), de l'audience de Jean-Paul II aux représentants shinto et bouddhistes, à Rome (1980), à l'hommage du pape François devant le monument des 26 martyrs de Nagasaki (2019).

Qu'est-ce que le shintoïsme ?

Une religion sans fondateur, sans dogme universel, sans canon

L'Encyclopædia Britannica présente le shintoïsme comme la religion indigène du Japon : ni fondateur, ni écriture officielle au sens des Écritures, ni dogme fixe (traduction de l'anglais ; original en note)[11]. Cette particularité distingue le shintoïsme du christianisme (fondé par Jésus-Christ, scellé par les Évangiles, codifié dans les Conciles), de l'islam (fondé par Muhammad, codifié par le Coran), du bouddhisme (fondé par Siddhārtha Gautama, codifié par le Canon Pāli), du confucianisme (fondé par Confucius). Le shintoïsme n'a personne à confesser comme fondateur, aucun texte à confesser comme infaillible, aucune profession de foi à réciter dimanche.

Cela ne signifie pas qu'il soit sans contenu doctrinal — il a une cosmologie, un panthéon, une éthique de la pureté, une orthopraxie rituelle dense, c'est-à-dire une religion du geste juste à accomplir plutôt que du credo à professer. Mais ces contenus ne s'imposent pas à la conscience comme une vérité révélée : ils s'héritent comme une culture du sacré, transmise par la famille, la communauté villageoise, le sanctuaire local. Un Japonais peut participer aux rites shinto de la naissance, du mariage et du nouvel an, et aux rites bouddhiques des funérailles, sans contradiction perçue. Britannica observe que beaucoup de Japonais déclarent ne pas avoir de religion, tout en participant aux fêtes shinto, aux funérailles bouddhiques et aux mariages chrétiens (paraphrase ; le texte anglais exact n'a pas été collationné ici)[12]. Le plus grand exégète de cette tradition, Motoori Norinaga (1730-1801), résumait cette ouverture universelle : tout être d'une excellence hors de l'ordinaire, qui inspire une crainte mêlée de respect, peut recevoir le nom de kami (paraphrase d'après Itō ; passage et original en note)[13] — y compris les humains, les animaux, les montagnes et les mers, le noble et le vil, le bon et le mauvais. Le sacré shinto est ainsi plus archaïque, plus indifférent moralement, que le sacré biblique.

« Shintō » : un mot tardif, forgé par contraste

Le mot Shintō lui-même est tardif. Il combine deux caractères chinois : 神 (shin / kami, « divinité ») et 道 (tō / michi, « voie »). La plus ancienne attestation conservée figure dans le Nihon shoki, achevé en 720, où le terme sert à distinguer le culte autochtone des kami de la nouvelle religion venue du continent. Les chercheurs de l'Institut Kokugakuin de Tokyo — pôle académique mondial des études shinto — observent que le culte autochtone n'a reçu un nom propre qu'à cause du bouddhisme, pour s'en distinguer[14]. Avant le VIᵉ siècle, le culte des kami n'était pas conçu comme une religion au sens occidental, mais comme un ensemble d'usages allant de soi, intégrés à la vie politique du Yamato.

Cette origine « contrastive » du mot explique une difficulté méthodologique : il faut résister à la projection chrétienne de catégories comme fondateur, credo, Église, salut, péché. Le shintoïsme ne pense pas dans ces catégories. Il pense en termes de pureté (kiyome) opposée à l'impureté rituelle (kegare), de kami qui visitent un sanctuaire si on les y appelle correctement, de matsuri (fêtes) qui scandent le rapport entre la communauté humaine et les puissances qui la dépassent[15].

Les visages multiples du shintoïsme

Britannica distingue, à la suite de l'historien Hirai Naofusa, plusieurs strates :

  • Le jinja shintō (shintoïsme des sanctuaires) — la forme la plus ancienne et la plus visible : rites d'un sanctuaire local, dévotion populaire, fêtes communautaires.
  • Le minzoku shintō (shintoïsme populaire) — les pratiques domestiques, l'autel familial (kamidana), les amulettes, les croyances et pratiques populaires ordinaires.
  • Le kyōha shintō (shintoïsme sectaire) — un ensemble de treize nouvelles confessions reconnues par le gouvernement Meiji entre 1882 et 1908, dotées de fondateurs, de doctrines et d'écritures propres : Tenrikyō, Konkōkyō, Kurozumikyō, etc.[16].
  • Le kōshitsu shintō (shintoïsme impérial) — les rites accomplis par l'empereur lui-même, en particulier au sanctuaire d'Ise.
  • Le kokka shintō (shinto d'État) — la construction idéologique mise en place de 1868 à 1945 pour fonder l'autorité impériale et la cohésion nationale.

Cette pluralité interne explique pourquoi des affirmations contradictoires sur le shintoïsme peuvent toutes être vraies : il est diffus et organisé, populaire et impérial, tolérant et nationaliste, pacifique et belliqueux, selon la strate considérée.

Le shintoïsme en chiffres

Quelques ordres de grandeur permettent de prendre la mesure du phénomène :

IndicateurDonnéeSource
Rapport des Japonais au shintoïsmeAffiliation déclarée faible, mais fréquentation ponctuelle massive des rites et fêtes (à distinguer de l'affiliation)Britannica, section Religion du Japon[17]
Sanctuaires shinto~ 80 000 (un même prêtre pouvant desservir plusieurs sanctuaires)FAQ officielle du Jinja Honchō[18]
Lieux de culte en comptant les chapelles secondairesEnviron 100 000 (estimation incluant sanctuaires et chapelles secondaires)Breen & Teeuwen, Shinto in History (2000), p. 1[19]
Sanctuaires liés à Inari (kami du riz)~ 30 000Wikipedia[20]
Prêtres shinto (kannushi)~ 20 000FAQ officielle du Jinja Honchō[21]
Sanctuaires officiels recensés en l'Engi-shiki (927)2 861 sanctuaires, 3 132 kamiEngi-shiki[22]
Catholiques au Japon~ 440 000, soit environ 0,34 % (Annuaire statistique 2022 ; tableau, page et périmètre exacts restant à préciser)Vatican[23]
Chrétiens au Japon (toutes confessions)~ 1,4 million, soit environ 1,1 % (ordre de grandeur ; année, tableau et périmètre précis restant à établir)Synthèses généralistes[24]
Carte de repérage — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ces chiffres invitent à corriger deux malentendus symétriques. D'un côté, le shintoïsme n'est pas une religion active au sens où le christianisme l'est : la grande majorité des Japonais déclarent ne pas avoir de foi religieuse personnelle. De l'autre, il n'est pas non plus une survivance folklorique : environ 80 000 sanctuaires et quelque 20 000 prêtres — un même prêtre pouvant desservir plusieurs sanctuaires — témoignent d'une infrastructure rituelle vivante, fréquentée ponctuellement par une part importante de la population[25].

Les kami : esprits, ancêtres, puissances sacrées

La définition classique de Motoori Norinaga

Le concept de kami (神) est le centre du shintoïsme. Sa traduction par « dieu », « divinité », « esprit » ou « génie » est partout insatisfaisante : le kami n'est ni l'absolu monothéiste, ni le simple esprit animiste. La définition la plus citée est celle du grand exégète Motoori Norinaga (1730-1801), pilier du mouvement kokugaku (« études nationales ») et auteur d'un commentaire monumental du Kojiki (Kojikiden, en 44 volumes, achevé en 1798) :

Norinaga y explique que reçoit le nom de kami tout ce qui frappe par une excellence hors de l'ordinaire et inspire une crainte sacrée : les divinités du ciel et de la terre des classiques, les esprits honorés dans les sanctuaires, mais aussi des humains, des animaux, des arbres, des mers et des montagnes[26]. Le résumé français ci-dessus est une paraphrase d'après la présentation d'Itō (Kojikiden, partie 3, II), non un verbatim collationné sur une édition japonaise du Kojikiden.

Motoori Norinaga (1730-1801), auteur du Kojikiden — autoportrait conservé sur Wikimedia Commons.

Trois traits ressortent : la transcendance partielle — partielle seulement : le kami dépasse l'ordinaire sans être le Dieu transcendant et créateur des chrétiens, il demeure immanent au monde —, la crainte sacrée (un mélange de respect, d'admiration et d'inquiétude devant ce qui dépasse), et la diffusion universelle (humains, animaux, plantes, paysages peuvent tous être kami). Norinaga ajoute, et ce point est crucial pour le discernement chrétien, que les kami incluent le noble et le vil, le fort et le faible, le bon et le mauvais (traduction du résumé anglais d'Itō ; original en note)[27]. Il n'y a pas, dans la pensée shintoïste classique, de séparation morale stricte entre kami bénéfiques et démons : le sacré shinto est plus archaïque, plus indifférent moralement, que le sacré biblique.

« Huit millions de kami »

La tradition parle des yaoyorozu no kami (八百万の神), littéralement les « huit millions de kami » — où le chiffre n'a pas de valeur arithmétique mais signifie « une multitude indénombrable ». L'Engi-shiki, code rituel achevé en 927, en recense plus précisément 3 132 kami officiellement reconnus dans 2 861 sanctuaires impériaux ou nationaux[28]. La géographie elle-même devient le réceptacle de cette multitude : chaque montagne, chaque source, chaque clairière, chaque rocher remarquable peut abriter un kami, qu'on honorera par un cordon de paille tressée (shimenawa) marquant l'espace sacré.

Amaterasu et le panthéon

Au sommet de cette multitude trône Amaterasu Ōmikami (天照大御神), « la grande déesse qui illumine le ciel », déesse du soleil et ancêtre mythique de la lignée impériale japonaise[29]. Le Kojiki raconte comment elle naît de l'œil gauche du dieu primordial Izanagi lorsqu'il se purifie après son séjour dans le monde souterrain. Son frère Tsukuyomi, dieu de la lune, naît de l'œil droit ; Susano-o, dieu des tempêtes, naît de son nez[30].

Le Kojiki raconte ainsi comment Amaterasu naît de l'œil gauche d'Izanagi se purifiant au retour du monde souterrain, Tsukuyomi de l'œil droit et l'impétueux Susano-o du nez[31]. Le résumé français ci-dessus est une paraphrase d'après la synthèse de Britannica, non un texte collationné avec une édition précise du Kojiki.

Amaterasu et le mythe de la grotte céleste — estampe japonaise de Shunsai Toshimasa, Wikimedia Commons.

Le sanctuaire d'Ise, dédié à Amaterasu, demeure le centre symbolique du shintoïsme. Reconstruit à l'identique tous les vingt ans depuis le VIIᵉ siècle (la cérémonie du Shikinen Sengū, dont le premier transfert documenté date de 690, sous l'impératrice Jitō), il incarne la continuité rituelle de la nation. C'est là que l'empereur, dans sa fonction sacerdotale, va rendre compte à son ancêtre divine des grands événements de son règne.

Trois grandes familles de kami

Les chercheurs distinguent traditionnellement :

  • Les amatsukami — kami du Ciel, divinités célestes liées aux cieux et au mythe d'origine (Amaterasu, Takamimusubi, Ame-no-Minakanushi).
  • Les kunitsukami — kami du sol, génies des montagnes, des fleuves, des cultures, des lieux particuliers.
  • Les hitogami ou ujigami — « kami-personnes » ou « kami du clan » : ancêtres divinisés, héros historiques, fondateurs locaux. Les empereurs eux-mêmes deviennent kami après leur mort ; certains samouraïs, certains chefs militaires, certains hommes politiques ont été divinisés. Yasukuni, le sanctuaire controversé de Tokyo, abrite ainsi les kami de 2 466 000 morts pour l'empereur depuis 1868 — morts des conflits à partir de la guerre de Boshin (1868-1869), enregistrés dans ce sanctuaire fondé en 1869[32].

Cette structuration — déjà attestée dans le Kojiki et systématisée par les commentateurs médiévaux — montre que le shintoïsme n'est pas un simple panthéisme diffus. Il y a un ordre, une hiérarchie, des lignées, des fonctions cosmiques. Mais il y a aussi une ouverture indéfinie du panthéon : un être humain, un animal exceptionnel, une montagne, un objet rituel peuvent franchir la frontière du kami.

Textes anciens : Kojiki, Nihon shoki, Engi-shiki

Le Kojiki (712) : récit mythique de fondation

Le Kojiki (古事記, « Chronique des choses anciennes ») est le plus ancien texte japonais conservé. Compilé par le fonctionnaire Ō no Yasumaro en 712, sur ordre de l'impératrice Genmei, il combine trois livres : le premier contient les mythes d'origine (création du monde, naissance des kami, généalogie d'Amaterasu) ; le deuxième narre les règnes des premiers empereurs jusqu'à l'empereur Ōjin ; le troisième continue cette chronique impériale jusqu'à l'impératrice Suiko (628)[33].

Le Kojiki n'est pas une Écriture sainte au sens biblique. Il n'a pas été reçu comme « inspiré » par une autorité religieuse, il n'a pas été l'objet de canonisation conciliaire, son texte n'a pas été défini par des commentaires patristiques équivalents. Il est plutôt l'équivalent japonais des chroniques de l'Antiquité gréco-romaine : récit mythologique au service de la légitimité dynastique. Sa relecture comme texte religieux fondateur est essentiellement l'œuvre du kokugaku au XVIIIᵉ siècle, et surtout du shinto d'État au XIXᵉ-XXᵉ siècle.

Le Nihon shoki (720)

Achevé huit ans plus tard, en 720, sous la direction du prince Toneri, le Nihon shoki (日本書紀, « Chroniques du Japon ») reprend la même matière mais selon un format chinois plus officiel : trente volumes, structure annalistique, multiples versions des mêmes mythes présentées en parallèle. Là où le Kojiki est « un récit mythique destiné à légitimer la famille régnante », le Nihon shoki est « davantage une histoire de style chinois à usage officiel »[34].

L'Engi-shiki (927)

L'Engi-shiki (延喜式, « Procédures de l'ère Engi ») est de nature très différente. C'est un code rituel et administratif en cinquante volumes, commandé en 905 par l'empereur Daigo, commencé par Fujiwara no Tokihira et achevé en 927 par son frère Fujiwara no Tadahira. Les dix premiers volumes, consacrés aux affaires du Département des divinités (Jingikan), sont une mine pour l'historien du shintoïsme : ils détaillent les rites de cour, les formules de prière (norito), et surtout recensent, dans le registre du Jinmyōchō (livres IX-X), 2 861 sanctuaires officiels abritant 3 132 kami, classés selon leur prestige[35]. À ne pas confondre avec le Jingiryō (神祇令), qui relève des codes administratifs de Taihō (701) et Yōrō (718).

Ces sanctuaires recensés deviennent les shikinaisha (« sanctuaires de l'Engi-shiki ») ; ceux qui en sont absents sont les shikigesha (« hors Engi-shiki »). La distinction est encore opératoire dans le shintoïsme contemporain : appartenir à la liste de 927 confère une dignité particulière.

Sanctuaires, torii, rites

Le sanctuaire (jinja) : architecture du sacré

Le sanctuaire shinto — le jinja — est l'unité de base du culte. Sa structure obéit à une grammaire stable :

  • Le torii (鳥居) — portique vermillon ou de bois clair, marquant la frontière entre l'espace profane et l'espace sacré ;
  • Le sandō — chemin processionnel menant au sanctuaire ;
  • Le temizuya — pavillon de purification où le visiteur se lave les mains et la bouche ;
  • Le haiden — pavillon d'oraison, où les fidèles déposent offrandes et prières ;
  • Le honden — pavillon principal, abritant le shintai (« corps du kami ») : objet matériel (épée, miroir, pierre) censé être la résidence du kami. Le honden reste fermé au public ; seul le prêtre y accède.
Schéma explicatif d'un jinja — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les chercheurs de l'Institut Kokugakuin distinguent ici deux états : dans la pratique ancienne, le kami est invité temporairement au sanctuaire par les rites, et peut s'en absenter si le rite est négligé ou souillé ; avec le développement des sanctuaires permanents, la résidence du kami au sanctuaire, dans le shintai du honden, devient en revanche durable[36]. Le kami n'est donc pas présent au sanctuaire au même sens où la présence eucharistique habite le tabernacle catholique : sa présence reste liée à l'appel rituel correct.

Le torii et l'espace sacré

Le torii — littéralement « perchoir aux oiseaux » — est probablement le symbole le plus immédiatement reconnaissable du shintoïsme dans le monde. Sa fonction est purement liminale : il marque la traversée d'un seuil. À Itsukushima, en mer Intérieure, le grand torii flottant repeint en vermillon depuis le XIIᵉ siècle est devenu une icône touristique mondiale ; à Fushimi Inari Taisha, près de Kyoto, plus de dix mille torii vermillon disposés en tunnel jalonnent l'ascension vers le sommet de la montagne Inari.

Les torii votifs de Fushimi Inari Taisha, à Kyoto — photo Wikimedia Commons.

Ces torii sont eux-mêmes des offrandes votives : un torii peut être donné par un particulier, une entreprise ou une corporation en remerciement d'une grâce reçue ou pour s'assurer la faveur des kami. Le rapport au sacré est ici très concret, selon une logique votive du don : on donne au kami pour obtenir de lui prospérité, santé, succès aux examens, fertilité — moyens humbles et clairs d'une religion qui ne promet pas le salut éternel mais le bien-être ici-bas.

La pureté (kiyome) et l'impureté rituelle (kegare)

Au cœur du shintoïsme se trouve l'opposition entre pureté (kiyome, 清め) et impureté rituelle (kegare, 穢れ). Cette dualité n'est pas morale au sens chrétien : kegare ne désigne pas le péché, mais une souillure rituelle causée par le contact avec la mort, le sang, la maladie, le malheur, certains aliments, certaines activités. La distinction est fondamentale : « contrairement aux actes répréhensibles ou aux ‘‘péchés’’ dans d'autres religions mondiales, les concepts de pureté (kiyome) et d'impureté (kegare) sont temporaires et changeants dans le shintoïsme »[37].

Pour rétablir la pureté, on recourt aux rites de harae (祓) ou de misogi (禊). Le harae est la purification générale : le prêtre agite au-dessus du fidèle un grand bâton de papier blanc plissé (ōnusa), récite une formule, et la souillure est emportée. Le misogi est plus exigeant : il consiste à se tenir sous une cascade froide en récitant la formule « harai tamae kiyome tamae rokkon shōjō » (« purifie-nous, lave-nous, que les six éléments soient purs »)[38]. Cette pratique a survécu : on la pratique encore aujourd'hui, en particulier au sanctuaire d'Atsuta et autour du Mont Fuji.

Rite de purification au moyen de l'ōnusa — photo Wikimedia Commons.

Pour le théologien chrétien, cette opposition entre pureté et impureté évoque la législation lévitique de l'Ancien Testament — distinction du pur et de l'impur — mais sans le seuil moral introduit par les prophètes et achevé par le Christ. Jésus déclare : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l'homme impur, mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l'homme impur » (Mt 15, 11). L'éthique chrétienne renvoie au cœur, à l'intention, à la liberté. L'éthique shinto, elle, demeure pour l'essentiel une éthique du rite bien accompli.

Les matsuri : la communauté en fête

Chaque sanctuaire célèbre annuellement une ou plusieurs matsuri (祭) — fêtes liturgiques qui sont aussi des fêtes civiques. Le mikoshi (palanquin portant le kami) est porté en procession à travers le village ; on offre du saké, du riz, du poisson séché ; on tire à l'arc, on lutte, on danse. Ces fêtes structurent l'année rurale et urbaine, et soudent la communauté autour du sanctuaire local. Elles montrent que le shintoïsme est moins une religion individuelle qu'une religion communautaire, ancrée dans le village et la ville.

Les pratiques quotidiennes

À l'échelle individuelle, le shintoïsme prend la forme de gestes simples : tirer un omikuji (oracle de papier) au sanctuaire pour connaître sa chance ; nouer un ema (tablette votive en bois) à l'écran prévu pour transmettre un vœu aux kami ; acheter un omamori (amulette) pour protéger sa famille, faciliter un examen, prévenir un accident de voiture ; visiter le sanctuaire pour les rites de passage (omiyamairi à un mois, Shichi-go-san à trois, cinq et sept ans, Seijin no Hi pour la majorité). Ces gestes ne demandent aucune adhésion doctrinale : ils tissent simplement un lien rituel avec les kami du lieu et du moment.

Histoire du shintoïsme

Un fond archaïque pré-bouddhique

Selon le cadre chronologique de l'archéologie conventionnelle, les cultes autochtones de l'archipel sont bien antérieurs à toute écriture. Pour la période Jōmon (vers 14 000 – 300 av. J.-C. dans ce modèle), les fouilles ont mis au jour des dépôts en céramique et des figurines anthropomorphes (dogū) près de sources, dans des grottes ou sur des sommets : des découvertes matérielles, que les archéologues interprètent — avec des degrés de certitude variables — comme des indices de rites de fertilité ou de guérison. La période Yayoi (vers 300 av. J.-C. – 250 ap. J.-C. dans ce même modèle) voit l'introduction de la riziculture irriguée, accompagnée de rites agraires qui resteront au cœur du shintoïsme ; l'idée que chaque plant de riz porte un esprit (tama) sollicité par l'agriculteur relève de la reconstitution ethnographique, non d'une preuve fouillée[39]. C'est à partir de ces siècles que l'archéologie identifie les premières structures interprétées comme des lieux de culte bâtis. Les kofun (tumuli funéraires monumentaux, IVᵉ – VIᵉ siècle) témoignent ensuite d'une royauté du Yamato qui organise politiquement le culte autour d'Amaterasu et prépare la légitimité dynastique que le Kojiki de 712 codifiera[40].

Le grand syncrétisme avec le bouddhisme (VIᵉ – XIXᵉ siècle)

L'événement structurant de l'histoire religieuse japonaise est l'arrivée du bouddhisme, introduit officiellement au milieu du VIᵉ siècle — en 538 selon le Gangōji engi, en 552 selon le Nihon shoki, deux dates discutées — par une ambassade venue du royaume coréen de Paekche. La rencontre prend la forme d'étapes successives, que les chercheurs de Kokugakuin distinguent : d'abord les kami sont honorés comme protecteurs du bouddhisme, puis des rites bouddhiques sont célébrés pour leur délivrance, et enfin — à partir de l'époque de Heian — chaque kami est identifié comme la manifestation locale d'un bouddha originel[41]. C'est ce régime hybride, le shinbutsu-shūgō (神仏習合, « fusion des kami et des bouddhas »), qui s'installe durablement. Concrètement :

  • Des temples bouddhiques (jingū-ji) sont construits à l'intérieur des sanctuaires shinto ;
  • Des moines bouddhistes (shasō) officient pour les kami ;
  • La théorie du honji suijaku (本地垂迹) explicite la fusion : chaque kami est en réalité la « trace » (suijaku) d'un bouddha originel (honji). Amaterasu est ainsi identifiée à Mahāvairocana, le Bouddha cosmique[42].
Le sanctuaire intérieur d'Ise (Naikū), dédié à Amaterasu — photo Wikimedia Commons.

Ce régime de coexistence dure plus de mille ans. Il explique pourquoi les sanctuaires shinto et les temples bouddhiques se ressemblent souvent, pourquoi les rites se chevauchent, pourquoi un Japonais peut encore aujourd'hui se marier shinto, prier bouddhiste et célébrer Noël comme une fête culturelle. Cette plasticité est typique du rapport japonais au religieux : non pas l'adhésion confessante à une vérité unique, mais l'ajustement rituel à différents domaines de la vie.

Le kokugaku et la « purification » du shintoïsme (XVIIᵉ – XVIIIᵉ siècle)

À partir du XVIIᵉ siècle, un mouvement intellectuel — le kokugaku (国学, « études nationales ») — entreprend de dépouiller le shintoïsme de ses sédimentations bouddhiques et confucéennes pour retrouver une « essence japonaise » originelle. Les grands kokugakusha — Kada no Azumamaro (1669-1736), Kamo no Mabuchi (1697-1769), surtout Motoori Norinaga (1730-1801), puis Hirata Atsutane (1776-1843) — entreprennent un travail philologique massif sur le Kojiki et le Nihon shoki. Le Kojikiden de Motoori Norinaga, achevé en 1798 après plus de trente ans de travail, demeure la matrice de la pensée shintoïste moderne[43].

Cette « purification » est aussi politique : elle veut redonner sa centralité à l'empereur, descendant d'Amaterasu, et fonder le Japon non plus sur l'éthique confucéenne du devoir ou sur la cosmologie bouddhique de l'illusion, mais sur la « voie japonaise originelle ». C'est elle qui rendra possible, un siècle plus tard, la Restauration Meiji.

La Restauration Meiji et le shinbutsu bunri (1868)

En janvier 1868, la Restauration Meiji met fin à plus de six siècles de gouvernement shogunal et restaure l'autorité directe de l'empereur. Dès mars 1868, le nouveau gouvernement promulgue le shinbutsu bunri (神仏判然令, « ordre de séparation des kami et des bouddhas ») : les moines bouddhistes sont chassés des sanctuaires shinto, les statues bouddhiques en sont retirées, les sanctuaires-temples mixtes sont démantelés[44]. Cette mesure administrative déclenche presque immédiatement une vague de violence anti-bouddhique d'une ampleur surprenante : le haibutsu kishaku (廃仏毀釈, « abolir le Bouddha, détruire Shākyamuni »). Des milliers de temples sont fermés, des statues mutilées, des bibliothèques pillées, des moines forcés au laïcat. « Des milliers de temples ont été fermés, leurs terres confisquées, leurs moines forcés à revenir à la vie laïque ou à devenir prêtres shinto, et de nombreux livres, statues et autres artefacts bouddhiques détruits »[45].

Le mouvement s'apaise à partir de 1873, mais la séparation institutionnelle des deux religions est définitivement actée. Pour la première fois depuis le VIᵉ siècle, le shintoïsme se présente comme une religion autonome.

Le shinto d'État (1868-1945)

Sur cette base, le gouvernement Meiji construit le kokka shintō (国家神道, « shinto d'État ») — pierre angulaire idéologique de l'Empire japonais moderne. Ses traits principaux[46] :

  • Réorganisation hiérarchique des sanctuaires : sanctuaires impériaux (kanpeisha) au sommet, puis sanctuaires nationaux (kokuheisha), jusqu'aux sanctuaires locaux — système moderne à ne pas confondre avec le registre classique de l'Engi-shiki (927), qui compte 2 861 sanctuaires officiels (shikinaisha) : le rang de kanpei taisha relève du système de Meiji, pas du registre de 927[47].
  • Bureau des sanctuaires (Jingi-in) placé sous l'autorité directe du gouvernement.
  • Édit impérial sur l'éducation (1890) : les écoliers japonais doivent honorer l'empereur, présenté comme issu d'une lignée divine ininterrompue — résumé paraphrasé, le texte exact du rescrit n'étant pas collationné ici avec son édition.
  • Yasukuni : sanctuaire fondé en 1869 sous le nom de Tōkyō Shōkonsha, renommé Yasukuni-jinja en 1879, où sont divinisés tous les soldats morts pour l'empereur — d'abord les loyalistes Meiji, puis les morts des guerres sino-japonaise (1894-1895), russo-japonaise (1904-1905), de la Première Guerre mondiale, des invasions de Mandchourie et de Chine, et enfin de la guerre du Pacifique.
  • Doctrine officielle : « les visites aux sanctuaires sont d'un caractère purement civique », ne constituent pas un culte religieux, et sont donc compatibles avec toute autre religion personnelle.

Cette dernière thèse — « le rite est civil, pas religieux » — est précisément celle qui sera centrale dans les débats catholiques des années 1930. Elle a permis au gouvernement d'imposer le culte impérial à tous les écoliers, y compris chrétiens, sans en avoir l'air.

Le démantèlement (1945-1946)

La défaite de 1945 met brutalement fin au shinto d'État. Le 15 décembre 1945, le commandant suprême des forces alliées en Asie, le général MacArthur, promulgue la directive SCAPIN-448, officiellement intitulée « Abolition of Governmental Sponsorship, Support, Perpetuation, Control, and Dissemination of State Shinto »[48]. Le texte est sans ambiguïté : tout financement public, tout enseignement scolaire du shintoïsme, toute participation officielle des fonctionnaires aux rites des sanctuaires sont interdits.

Quelques semaines plus tard, le 1ᵉʳ janvier 1946, l'empereur Hirohito prononce le rescrit Ningen-sengen (« Déclaration de l'humanité »), renonciation explicite à la divinité impériale qui fonde le shinto d'État :

« Les liens entre Nous et Notre peuple ont toujours reposé sur la confiance et l'affection mutuelles. Ils ne dépendent pas de simples légendes et mythes. Ils ne sont pas fondés sur la conception erronée selon laquelle l'Empereur serait divin et que le peuple japonais serait supérieur aux autres races et prédestiné à dominer le monde. » — Empereur Hirohito, rescrit Ningen-sengen, Kanpō (Journal officiel du Japon), 1ᵉʳ janvier 1946 — traduction française de l'article d'après l'anglais de Dower[49]

Le shinto d'État est mort ; le shintoïsme redevient une religion privée, organisée à partir de 1946 dans l'Association des sanctuaires shinto (Jinja Honchō)[50].

La rencontre du christianisme et du Japon

Frise historique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La rencontre du christianisme et du Japon est l'un des chapitres les plus dramatiques de l'histoire missionnaire. Elle commence dans l'enthousiasme, sombre dans le sang, se poursuit dans le silence des Kakure Kirishitan, et culmine dans une série de béatifications et de canonisations dont la mémoire reste l'une des plus marquantes de l'histoire missionnaire en Asie.

Saint François-Xavier débarque à Kagoshima (15 août 1549)

C'est le 15 août 1549, jour de l'Assomption, que le jésuite François-Xavier débarque sur la plage de Kagoshima, accompagné du père Cosme de Torres et du frère Juan Fernández — frère jésuite, non prêtre —, ainsi que de trois Japonais convertis à Goa[51]. Il vient d'un voyage incroyable : Lisbonne en 1541, Goa en 1542, les Moluques en 1546, Malacca en 1547 — et c'est là, à Malacca, qu'il rencontre Anjirō (Yajirō), un Japonais en fuite qui lui parle de son archipel. Xavier décide aussitôt d'y aller.

Xavier écrit de Kagoshima, le 5 novembre 1549, son admiration pour les Japonais : un peuple docile, sociable, avide de savoir, attaché à l'honneur — le meilleur, à ses yeux, de tous les peuples nouvellement rencontrés[52].

Saint François-Xavier en mission — gravure patrimoniale conservée par la Wellcome Collection, Wikimedia Commons.

Pendant deux ans et trois mois, Xavier prêche par l'intermédiaire d'Anjirō — son japonais reste rudimentaire : il désigne d'abord Dieu par Dainichi, source de confusion avec le bouddhisme Shingon, avant d'adopter Deusu[53] —, discute avec les bonzes zen et tendai, et ouvre la voie aux conversions de daimyō de Kyūshū que ses successeurs recueilleront après son départ en 1551 : Ōmura Sumitada, baptisé en 1563 par Cosme de Torres, douze ans après que Xavier a quitté l'archipel. Xavier part pour préparer une mission en Chine ; il meurt en décembre 1552 sur l'île de Shangchuan, en vue des côtes chinoises, sans avoir pu y entrer.

Le « siècle chrétien » (1549-1639)

Après le départ de Xavier, l'évangélisation continue, portée par les jésuites (puis franciscains et dominicains après 1593). Le succès est rapide : conversions de daimyō à Kyūshū (Ōmura Sumitada en 1563, Arima Yoshisada, Ōtomo Sōrin), fondation de Nagasaki comme port chrétien en 1571, ambassade des daimyō chrétiens à Rome en 1582-1590 (les quatre jeunes envoyés sont reçus par Grégoire XIII et Sixte V), construction de séminaires japonais. Vers 1614, la chrétienté japonaise compte environ 300 000 fidèles, alors que la population totale du Japon est estimée à 18 millions ; c'est, en proportion, l'une des plus rapides expansions chrétiennes hors d'Europe[54].

L'édit de Hideyoshi (1587) et les 26 martyrs de Nagasaki (5 février 1597)

Cette croissance inquiète. En 1587, le régent Toyotomi Hideyoshi promulgue un premier édit d'expulsion des missionnaires (Bateren tsuihōrei), accusant les missionnaires de « corrompre les classes populaires » et de servir d'avant-garde à une conquête européenne. L'édit est appliqué avec mollesse pendant dix ans. En 1596, le naufrage du galion espagnol San Felipe sur les côtes de Tosa, et les paroles maladroites de son pilote sur les ambitions coloniales de Madrid, déclenchent la réaction.

Le 5 février 1597, sur la colline de Nishizaka surplombant le port de Nagasaki, vingt-six chrétiens — quatre Espagnols, un Mexicain, un Portugais des Indes, tous franciscains ; trois Japonais de la Compagnie de Jésus, dont le frère Paul Miki, scolastique non encore prêtre ; et dix-sept laïcs japonais du Tiers-Ordre de saint François, dont trois jeunes garçons, dont les âges précis, donnés différemment selon les notices, ne sont pas chiffrés ici — sont crucifiés simultanément, transpercés ensuite par des lances[55]. Ils ont été arrêtés à Kyoto et Osaka en janvier, on leur a tranché un lobe d'oreille en signe d'infamie, puis on les a fait marcher plus de 900 kilomètres à pied jusqu'à Nagasaki, en plein hiver.

Du haut de sa croix, Paul Miki déclare, selon les chroniqueurs jésuites, qu'il meurt pour avoir enseigné la loi du Christ, qu'il pardonne à l'empereur et à ses bourreaux, et qu'il les invite à recevoir le baptême[56].

Le martyre de saint Paul Miki et de ses compagnons à Nagasaki — image patrimoniale japonaise, Wikimedia Commons.

Les 26 martyrs sont béatifiés par Urbain VIII en 1627 et canonisés par Pie IX le 8 juin 1862. Leur fête est célébrée le 6 février dans le calendrier romain. Le sanctuaire de Nishizaka, à Nagasaki, abrite depuis 1962[57] le musée et le monument des 26 martyrs, devant lequel le pape François s'est recueilli le 24 novembre 2019[58].

L'édit de Tokugawa Hidetada (1614) et le martyre généralisé

En 1614, après quelques années d'accalmie, le shōgun Tokugawa Hidetada (2ᵉ shōgun, en fonction depuis 1605) promulgue l'édit d'expulsion totale du christianisme — que son successeur Tokugawa Iemitsu (shōgun à partir de 1623) appliquera ensuite avec une rigueur croissante. Les missionnaires sont chassés du pays, les fidèles sont sommés d'apostasier, les kirishitan (chrétiens) qui refusent sont exécutés par crucifixion, immolation, noyade, ou par les « fosses » (ana-tsurushi) — supplice de la suspension la tête en bas dans un trou rempli d'excréments, qui pouvait durer des jours. Le martyrologe japonais des années 1614-1639 compte plusieurs milliers de victimes ; 188 d'entre eux ont été béatifiés en bloc par Benoît XVI le 24 novembre 2008 à Nagasaki, sous le nom de « Pierre Kibe Kasui et ses 187 compagnons »[59]. Seize autres martyrs — dont le premier saint philippin, Lorenzo Ruiz de Manille, laïc au service des dominicains, torturé à Nagasaki en septembre 1637 — ont été canonisés par saint Jean-Paul II le 18 octobre 1987[60].

Justo Takayama Ukon : le daimyō martyr (†1615, béatifié 2017)

Parmi les figures de la première vague de persécutions, Justo Takayama Ukon (1552-1615) mérite une attention particulière. Converti enfant par son père vers 1563, daimyō de Takatsuki puis d'Akashi, il est l'un des seigneurs chrétiens les plus influents de la seconde moitié du XVIᵉ siècle. Sa foi exceptionnelle lui vaut l'amitié du Père Luís Fróis et l'estime du visiteur jésuite Alessandro Valignano. À plusieurs reprises, le pouvoir lui propose de conserver ses domaines en apostasiant ; à chaque fois, il refuse et remet son épée[61].

En 1587, l'édit de Hideyoshi l'oblige à abandonner ses fiefs. En 1614, en application de l'édit d'expulsion promulgué sous le nom du shōgun Tokugawa Hidetada à l'instigation de son père Ieyasu — retiré sous le titre d'ōgosho mais resté le maître réel du pouvoir —, Takayama Ukon est banni définitivement du Japon avec environ 300 autres chrétiens japonais[62]. Takayama Ukon s'exile aux Philippines à l'âge de soixante-deux ans. Il débarque à Manille, accueilli par la population et les autorités espagnoles ; épuisé par la traversée, il meurt quelques semaines après son arrivée, dans la nuit du 3 au 4 février 1615 (3 février au calendrier japonais). Sans avoir subi l'exécution physique, il a tout quitté plutôt que de trahir sa foi : ses fiefs, son pays natal, ses biens.

Il est béatifié le 7 février 2017 à l'Osaka-jō Hall, à Osaka, au cours d'une cérémonie présidée par le cardinal Angelo Amato au nom du pape François, devant une foule nombreuse — daimyō chrétien japonais élevé sur les autels, reconnu martyr en haine de la foi (in odium fidei). Sa mémoire liturgique est célébrée le 3 février (calendrier japonais).

La révolte de Shimabara (1637-1638) et le sakoku

L'année 1637 voit le drame culminer dans la révolte de Shimabara : sous la conduite du jeune Amakusa Shirō, présenté comme un nouveau messie chrétien, environ 37 000 paysans, principalement catholiques, se soulèvent contre le seigneur Matsukura Katsuie, accablés par les impôts et la persécution religieuse. Ils se retranchent dans la forteresse de Hara, au sud de la péninsule de Shimabara. Le shogunat mobilise plus de 125 000 soldats et obtient même le concours d'un navire de la Compagnie hollandaise des Indes orientales pour bombarder la forteresse. Lorsque Hara tombe en avril 1638, les trente-sept mille participants — y compris femmes et enfants — sont, selon les sources, massacrés par les forces du shōgun[63].

La répression de Shimabara entraîne le verrouillage du Japon. En 1639, le shogunat impose le sakoku (鎖国, « pays verrouillé ») : interdiction d'entrer ou de sortir du Japon, expulsion des Portugais. Les Hollandais, transférés sur l'îlot artificiel de Dejima dans la rade de Nagasaki en 1641, conservent un comptoir strictement contrôlé, et le commerce chinois se poursuit lui aussi : la restriction vise les relations avec l'Europe catholique, non la totalité des échanges extérieurs. Pendant plus de deux siècles, le Japon est officiellement fermé à toute présence catholique.

Les Kakure Kirishitan : deux cent cinquante ans de foi cachée

C'est alors que se produit l'un des phénomènes les plus extraordinaires de l'histoire chrétienne : la survie clandestine de communautés chrétiennes sans prêtre résident — donc privées des sacrements qui requièrent son ministère, à l'exception du baptême transmis de génération en génération —, sans Écritures accessibles ni contact avec Rome, pendant plus de deux siècles. Les Kakure Kirishitan (隠れキリシタン, « chrétiens cachés »), regroupés principalement autour de Nagasaki, d'Urakami, du Gotō et de Hirado, transmettent secrètement le baptême et certaines prières (orashio, déformation phonétique d'oratio) de génération en génération[64].

Un fumi-e : image du Christ piétinée pour détecter les chrétiens cachés — Wikimedia Commons.

Pour échapper à la détection — chaque famille était obligée annuellement de piétiner une image du Christ ou de la Vierge (fumi-e) pour prouver qu'elle n'était pas chrétienne —, ils dissimulent leurs dévotions sous une apparence bouddhique : statues de la Vierge déguisées en Kannon (la bodhisattva bouddhiste de la miséricorde, dite « Maria-Kannon ») ; rosaires cachés dans des autels bouddhiques ; prières latines transmises phonétiquement, dont la compréhension variait selon les communautés. Tout ceci, sans savoir si d'autres chrétiens subsistaient encore ailleurs dans le monde.

17 mars 1865 : la « découverte d'Urakami »

Le 17 mars 1865, un fait stupéfiant se produit à Nagasaki. L'année précédente, le père Bernard Petitjean, missionnaire des Missions Étrangères de Paris, avait achevé en 1864 la construction de la petite église d'Ōura, dédiée aux 26 martyrs[65]. Ce jour-là, vers midi, une quinzaine de villageois venus du hameau d'Urakami entrent furtivement dans l'église. Selon le récit conservé par les MEP, ils déclarent d'abord au prêtre que leur cœur est avec lui, puis l'interrogent sur la foi commune et sur la Vierge Marie, honorée sous le nom de Maria-sama[66]. Petitjean comprend, bouleversé, qu'il vient de retrouver les descendants des chrétiens du XVIᵉ siècle. Dans les mois suivants, des milliers de Kakure Kirishitan sortent progressivement de la clandestinité. Mais la persécution reprend : à partir de 1867, les chrétiens d'Urakami subissent arrestations et déportations, dont beaucoup ne reviendront pas[67].

L'église d'Ōura, à Nagasaki, où les chrétiens cachés d'Urakami se manifestent au père Petitjean en 1865 — photo Wikimedia Commons.

Ce n'est qu'en 1873 que le gouvernement Meiji lève les édits anticatholiques, sous la pression internationale. Pour la première fois depuis 1614, la pratique publique du christianisme redevient légale au Japon — le détail juridique exact de cette levée restant à documenter précisément.

Le shintoïsme et l'État japonais moderne

Yasukuni : un sanctuaire d'État, deux millions de kami militaires

Fondé en 1869 sous le nom de Tōkyō Shōkonsha et renommé Yasukuni-jinja (« sanctuaire de la nation apaisée ») en 1879, Yasukuni n'est pas un sanctuaire ordinaire. Il divinise les morts de l'armée impériale japonaise, transformés en eirei (« âmes héroïques ») par un rite religieux explicite, le shōkonsai. Au total, 2 466 000 eirei y sont enregistrés : morts au service du Japon depuis la guerre de Boshin (1868-1869). Parmi eux, 1 068 chefs militaires japonais condamnés comme criminels de guerre par les tribunaux alliés après 1945, dont 14 « criminels de guerre de classe A » — responsables de crimes contre la paix — secrètement intégrés au sanctuaire en 1978[68].

Le sanctuaire Yasukuni, à Tokyo — photo Wikimedia Commons.

Ce caractère religieux explicite de Yasukuni est important : un soldat mort pour l'empereur n'est pas simplement honoré ; il devient kami. Or, selon la théologie shinto, le kami est ensuite invoqué par les vivants. Yasukuni n'est donc pas un mémorial laïc — c'est un lieu de culte rendu aux militaires morts, y compris à ceux qui ont commis des crimes de masse.

L'incident de l'université Sophia (mai 1932)

Cette ambivalence se cristallise en 1932 dans un événement qui va bouleverser la position catholique. En mai 1932, l'attaché militaire de l'université Sophia — université jésuite de Tokyo fondée en 1913 par les jésuites allemands sur mandat du pape Pie X — conduit un groupe d'étudiants à Yasukuni et leur ordonne de saluer rituellement les morts. Deux étudiants catholiques — deux ou trois selon les récits — refusent, au motif que cet hommage constitue un acte de culte incompatible avec leur foi. L'incident, monté en épingle par le journal Yomiuri, devient un scandale national : on accuse l'université d'antipatriotisme, on parle de la fermer, l'armée retire son attaché de l'établissement[69].

L'archevêque de Tokyo, Jean-Baptiste Chambon, des Missions Étrangères de Paris, consulte ses confrères japonais : les autorités japonaises soutiennent alors que les rites rendus dans les sanctuaires n'ont qu'une valeur civique[70]. La crise immédiate est désamorcée.

L'instruction Pluries Instanterque (26 mai 1936)

Mais la question doctrinale demeure ouverte. Rome doit trancher : les rites de Yasukuni sont-ils des rites religieux, donc incompatibles avec la foi catholique, ou des rites civils, donc tolérables ? Après quatre années de consultations avec l'épiscopat japonais et la Société du Verbe Divin (qui travaille au Japon), la Congrégation pour la Propagation de la Foi (Propaganda Fide), alors dirigée par le cardinal Pietro Fumasoni-Biondi, publie le 26 mai 1936 l'instruction Pluries Instanterque[71].

Le texte retient la lecture proposée par l'épiscopat japonais et admise par le gouvernement impérial : dès lors que l'autorité civile reconnaît elle-même à ces cérémonies une simple valeur civile — honorer la patrie, les ancêtres et les hommes méritants de la nation — et non un caractère religieux, les catholiques peuvent y assister et s'y comporter comme les autres citoyens, en explicitant leur intention catholique si nécessaire[72]. La distinction est fragile mais opératoire : les rites sont reçus comme civils par déclaration de l'État ; donc l'Église accepte cette qualification. Le résumé français ci-dessus est une paraphrase du dispositif de l'instruction, dont le texte latin reste à collationner avec l'édition des Acta.

Cette décision a fait l'objet de vifs débats historiographiques. L'historien John Breen l'analyse comme une concession arrachée par la pression militariste de l'État japonais ; d'autres y voient une application légitime du principe de distinction entre actes religieux et actes civils, déjà mobilisé dans la querelle des rites chinois aux XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles[73]. Quoi qu'il en soit, Pluries Instanterque a permis aux écoliers et fonctionnaires catholiques japonais d'éviter la persécution, et a probablement sauvé l'université Sophia. Après la guerre, il faut distinguer les étapes : la directive alliée du 15 décembre 1945 abolit le patronage public du shinto d'État, et les sanctuaires deviennent des institutions religieuses privées ; dès lors, la qualification civile de 1936 ne vaut plus automatiquement. Pour l'appréciation contemporaine, l'article s'appuie sur la déclaration des évêques japonais du 21 février 2007, dernier état de la position épiscopale rapporté par Breen[74].

Le magistère catholique sur le shintoïsme

Nostra aetate (28 octobre 1965)

Le grand texte conciliaire qui change la donne est la déclaration Nostra aetate, « De l'attitude de l'Église envers les religions non chrétiennes », promulguée par Paul VI le 28 octobre 1965 à l'issue du concile Vatican II. Bien que le texte mentionne explicitement l'hindouisme, le bouddhisme, l'islam et le judaïsme, le shintoïsme n'y figure pas nommément — il relève des « autres religions qu'on trouve dans le monde » mentionnées au paragraphe 2. Mais l'application du principe général est immédiate :

« L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu'elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est "la voie, la vérité et la vie" (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes choses. » — Concile Vatican II, Nostra aetate, §2, 28 octobre 1965[75]

Le double mouvement de Nostra aetate — estime sincère pour les traditions religieuses non chrétiennes et annonce ininterrompue du Christ comme unique médiateur du salut — s'applique parfaitement au shintoïsme. L'Église peut admirer le sens de la pureté, le respect de la nature, la piété envers les ancêtres, la qualité esthétique des rites japonais. Elle ne peut ni adorer les kami, ni reconnaître à Amaterasu une dignité divine, ni accepter l'identification du sacré aux puissances naturelles.

Jean-Paul II aux représentants du bouddhisme et du shintoïsme (20 février 1980)

C'est précisément cet équilibre que saint Jean-Paul II met en œuvre le 20 février 1980, au Vatican, lorsqu'il reçoit en audience les représentants des principales confessions bouddhistes et shintoïstes japonaises et leur tient un discours soigneusement pesé :

« L'Église catholique exprime son estime pour vos religions et pour vos hautes valeurs spirituelles, telles que la pureté, le détachement du cœur, l'amour pour la beauté de la nature, ainsi que la bienveillance et la compassion pour tout ce qui vit. […] Nous sommes tous, sur cette terre, des pèlerins vers l'Absolu et l'Éternel, qui seul peut sauver et combler le cœur de la personne humaine. » (traduction de l'anglais ; original en note) — Saint Jean-Paul II, audience aux représentants du bouddhisme et du shintoïsme du Japon, Rome, 20 février 1980[76]

L'expression « pèlerins vers l'Absolu et l'Éternel » est caractéristique : Jean-Paul II refuse à la fois le syncrétisme (toutes les religions seraient également vraies) et le mépris (les religions non chrétiennes n'auraient rien à offrir). Il situe le bouddhisme et le shintoïsme comme des cheminements vers Dieu, qui ne deviennent plénitude qu'en Jésus-Christ, mais qui ne sont pas sans rapport à la grâce.

Le pape François à Nagasaki (24 novembre 2019)

Nagasaki comme lieu de mémoire chrétienne et mondiale — parc de l'hypocentre, photo Wikimedia Commons.

Trente-neuf ans plus tard, le 24 novembre 2019, le pape François se rend en pèlerinage sur la colline de Nishizaka, devant le monument des 26 martyrs. Sous la pluie, il rend hommage non seulement à Paul Miki et ses compagnons de 1597, mais à tous les persécutés pour leur foi au Christ à travers les siècles[77]. Il y lance un appel solennel à garantir la liberté religieuse partout dans le monde. L'après-midi, il célèbre la messe à Nagasaki devant une foule nombreuse — le nombre exact de participants n'étant pas établi ici.

Discernement doctrinal : ce que le catholicisme retient et refuse

Trois lignes de partage radicales

Au-delà des hommages et de l'estime, trois différences doctrinales centrales séparent le christianisme et le shintoïsme :

QuestionPosition shintoïstePosition catholique
DieuMultitude de kami (8 millions), sans Créateur unique au-dessus d'eux. Les kami naissent, se reproduisent, peuvent mourir ou disparaître.Un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre, transcendant et personnel, distinct de tout ce qu'il a créé[78].
CréationLe monde n'est pas créé ex nihilo ; les kami émergent du chaos primordial et donnent forme aux îles du Japon.Le monde est créé librement par Dieu à partir de rien, et tout ce qu'il contient est ordonné à Lui (Gn 1, 1 ; CEC §296-298).
SalutBut : restaurer la pureté rituelle, l'harmonie avec les kami, la prospérité communautaire. Pas d'eschatologie individuelle au sens chrétien.But : libération du péché par la grâce du Christ, vie éternelle, résurrection des corps, communion à la Trinité (Jn 17, 3 ; CEC §1023-1029).

Polythéisme et créaturalité

La distinction la plus grave porte sur le rapport entre le divin et la création. Le Catéchisme de l'Église catholique rappelle au §198 que « notre profession de foi commence par Dieu, car Dieu est le Premier et le Dernier, le Commencement et la Fin de tout ; le Credo commence par Dieu le Père, car le Père est la Première Personne divine de la Sainte Trinité ». Adorer un kami particulier — une montagne, un ancêtre, un héros — comme s'il participait à la divinité même, c'est rendre à la créature ce qui revient au seul Créateur. C'est précisément ce que la Révélation biblique interdit comme idolâtrie : « Tu ne te feras aucune image sculptée […] tu ne te prosterneras pas devant ces dieux » (Ex 20, 4-5).

Comparaison doctrinale — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Saint Paul, à Athènes, devant l'autel « au dieu inconnu », articule positivement ce discernement :

« Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite pas dans des temples faits de main d'homme. [...] C'est lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses. [...] En effet, c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être, comme l'ont dit certains de vos poètes : "Nous sommes aussi de sa race." » — Saint Paul, discours à l'Aréopage d'Athènes, Actes des Apôtres 17, 24-28[79]

Il y a dans la quête religieuse des peuples — y compris dans le sens japonais du sacré — une vraie préparation à l'Évangile (praeparatio evangelica), c'est-à-dire une attente que la Révélation vient accomplir. Mais cette quête n'est pas elle-même la Révélation.

On retrouve ici l'enseignement classique de la théologie naturelle catholique : les hommes peuvent, par la raison seule, connaître l'existence de Dieu à partir des choses créées (Rm 1, 20 ; saint Thomas, I, q. 2, a. 2) — question distincte du désir naturel de voir Dieu face à face (I, q. 12, a. 1 et 4). Le shintoïsme exprime à sa manière ce pressentiment du sacré — mais il le disperse en multiples kami immanents, faute d'avoir reçu la Révélation d'un Dieu personnel et transcendant.

Pureté rituelle et pureté du cœur

La spiritualité shinto de la pureté — cette attention à l'ablution, au seuil, à l'espace séparé du monde ordinaire — est l'une des plus belles expressions de la religiosité naturelle. Mais le Christ déplace radicalement l'axe de la pureté :

« Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l'homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l'homme impur. […] Car c'est du cœur que proviennent les pensées mauvaises : meurtres, adultères, inconduite, vols, faux témoignages, diffamations. » — Évangile selon saint Matthieu, 15, 11.19 (traduction AELF)[80]

Cette rupture est fondamentale. Là où le kegare shinto est une souillure extérieure — contact avec la mort, le sang, la maladie — que le rite harae peut effacer par un geste liturgique, la vision chrétienne du péché est une blessure intérieure, une rupture de la volonté libre avec le Bien. On ne guérit pas par des ablutions, mais par la conversion du cœur et la grâce des sacrements. Saint Augustin a saisi avec une précision inégalée cette différence entre purification rituelle et purification intérieure :

« Notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il trouve son repos en vous. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1, § 1 (référence classique : I, 1, 1)[81]

La pureté que le christianisme attend n'est pas une absence rituelle de souillure, mais une purification du cœur par la grâce, dans la foi et la charité. Les rites chrétiens — baptême, confession, eucharistie, jeûnes liturgiques — sont au service de cette transformation intérieure, ils n'en sont pas le substitut. C'est pourquoi un catholique peut admirer la beauté du harae comme signe d'un désir universel de pureté, tout en sachant que seul le Christ peut purifier ce que le rite shinto ne peut qu'ébaucher.

Le salut comme communion personnelle

Enfin, là où le shintoïsme propose l'harmonie avec les kami, le christianisme annonce une communion personnelle avec un Dieu trine. Le but ultime de la vie humaine, dit le Catéchisme, est « la vie éternelle » (CEC §1024) : voir Dieu tel qu'il est et vivre avec Lui pour toujours — la vision de Dieu face à face explicitée au §1028. Cette espérance n'a pas d'équivalent shintoïste. Le shintoïsme propose une religion de l'ici-bas, du clan, de la prospérité, de la beauté naturelle ; le christianisme propose une religion du Royaume, du salut, de la résurrection, du ciel.

Jésus le formule en termes incandescents dans la prière sacerdotale de l'Évangile de Jean :

« Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » — Évangile selon saint Jean, 17, 3 (traduction AELF)[82]

Cette connaissance n'est pas un savoir intellectuel mais une communion intime — celle du Fils avec le Père dans l'Esprit Saint, à laquelle chaque baptisé est appelé à participer. Aucun kami ne promet cela. Aucun matsuri ne prépare cette union. Le shintoïsme accomplit merveilleusement la religio naturalis — ce lien de l'homme avec ce qui le dépasse — mais reste en deçà de la revelatio : la décision libre et personnelle de Dieu de se donner Lui-même à l'homme, dans le Verbe incarné[83].

Objections fréquentes

Objection 1 — Le shintoïsme est seulement une culture, pas une religion

Cette objection sous-estime ce qu'est le shintoïsme. Il a des dieux (kami), des rites précis (matsuri, harae, misogi), des sanctuaires consacrés (environ 80 000), un clergé professionnel (environ 20 000 prêtres), une littérature normative (Kojiki, Engi-shiki), une eschatologie limitée mais réelle (les morts deviennent kami), et une histoire d'instrumentalisation par l'État (shinto d'État, Yasukuni). Le réduire à du « folklore » est aussi inexact qu'inutilement condescendant — et c'est aussi méconnaître que le shinto d'État a été l'idéologie d'un Empire dont les guerres en Asie-Pacifique ont fait des dizaines de millions de morts[84].

Objection 2 — Toutes les religions disent la même chose

Non. Le shintoïsme et le christianisme divergent radicalement sur :

  • Dieu : un seul Créateur transcendant vs multitude de kami immanents.
  • Création : ex nihilo par un acte libre vs émergence du chaos.
  • Péché : offense personnelle d'une volonté libre contre le Bien vs souillure rituelle temporaire.
  • Salut : grâce du Christ et vie éternelle vs harmonie et prospérité communautaire.
  • Révélation : Parole de Dieu adressée historiquement à Israël et accomplie en Jésus-Christ vs mythes du Kojiki sans prétention révélationnelle stricte.

Reconnaître ces différences n'est pas du mépris : c'est du respect. Faire dire au shintoïsme qu'il « croit en Dieu comme nous » est une violence faite à la réalité de la tradition shintoïste, qui ne pense pas en termes de Dieu unique.

Objection 3 — L'Église catholique méprise les religions traditionnelles

L'histoire de la mission jésuite au Japon prouve exactement le contraire. Alessandro Valignano, visiteur de la Compagnie de Jésus en Asie de l'Est (1573-1606), a élaboré une méthode d'inculturation d'une finesse remarquable : les jésuites apprennent le japonais à haut niveau, étudient le bouddhisme zen, adoptent le costume zen modifié, construisent des séminaires japonais, font traduire le catéchisme en japonais classique[85]. Cette inculturation ne renonce pas à la vérité du Christ, mais elle prend au sérieux la culture qui accueille ce Christ. La même attitude se retrouve dans Nostra aetate (1965), dans les visites pontificales de 1981 et 2019, et dans le dialogue interreligieux contemporain.

Danse kagura shinto vers 1914 — image patrimoniale, Wikimedia Commons.

La beauté des rites shinto — les danses kagura des miko, la sobre architecture des sanctuaires, la procession du mikoshi dans les rues — est reconnue et respectée dans la tradition catholique de la contemplation du vrai et du beau comme « traces de Dieu » dans les cultures humaines. Ce respect n'est pas de la condescendance : c'est la reconnaissance, avec la parole du Christ sur l'Esprit qui souffle où il veut (cf. Jn 3, 8), que nulle tradition humaine n'est entièrement vide de cette aspiration vers le sacré qui est une marque de la créature spirituelle.

Objection 4 — Les rites de Yasukuni sont purement civils, l'Église les a acceptés

L'instruction Pluries Instanterque de 1936 a accepté cette qualification pour son temps : les catholiques pouvaient assister aux cérémonies et s'y comporter comme les autres citoyens, en explicitant leur intention si nécessaire, aussi longtemps que l'autorité civile maintenait elle-même la qualification civile. Or, depuis 1945-1946, l'État japonais ne maintient plus ce statut : la directive shinto a reclassé les sanctuaires comme institutions religieuses privées, et la cérémonie du shōkonsai à Yasukuni est un rite religieux qui divinise les morts comme kami. La position de 1936 ne vaut donc plus automatiquement : le rite est religieux aujourd'hui, et un catholique ne peut pas y participer comme à une simple cérémonie civique — position confirmée par la déclaration des évêques japonais du 21 février 2007[86]. Cela vaut en particulier dans la mesure où Yasukuni divinise aussi des criminels de guerre condamnés pour crimes de masse[87].

Objection 5 — Les Kakure Kirishitan ont gardé la foi sans prêtre, donc les sacrements ne sont pas nécessaires

Le contraire est plus exact. Les Kakure Kirishitan ont gardé l'élan de la foi — la mémoire des prières, le baptême, le sens du Christ — mais ont perdu progressivement les autres sacrements et une grande part de la doctrine. Lorsque le père Petitjean les rencontre en 1865, beaucoup ne savent plus le sens des orashio qu'ils récitent en latin phonétique, et certains éléments syncrétistes (Maria-Kannon, fusion avec des éléments bouddhiques) ont déformé la transmission. Une partie des descendants des Kakure Kirishitan, après 1865, refusera même de rejoindre l'Église catholique, ayant constitué une religion à part, le Hanare Kirishitan (« christianisme séparé »). Leur héroïsme prouve que la foi peut traverser un désert sacramentel ; il ne prouve pas que ce désert soit normal ni souhaitable.

Objection 6 — Le christianisme japonais n'a pas su s'inculturer, voilà pourquoi il est minoritaire

L'argument est partiel. La méthode jésuite de Valignano est l'un des sommets de l'inculturation missionnaire, et le christianisme japonais a compté environ 300 000 fidèles vers 1614[88]. Sa minoration ultérieure s'explique au moins en partie par deux siècles et demi de persécution systématique, la fermeture du pays sous le sakoku et la pression du shinto d'État entre 1868 et 1945. Mais faute de séries comparées identifiées ici — notamment avec la Corée — et d'une étude précise du poids respectif des causes, faire de la persécution l'explication dominante du faible pourcentage actuel reste une hypothèse, non une conclusion démontrée.

Conclusion : respecter sans dissoudre

Le shintoïsme est l'expression religieuse d'un peuple, d'une géographie, d'une histoire. Il offre des richesses authentiques — sens du sacré dans la nature, gratitude envers les ancêtres, soin de la pureté, beauté liturgique, cohésion communautaire — que l'Église catholique reconnaît expressément dans la lignée de Nostra aetate et des discours pontificaux récents. Le catholique japonais ou le visiteur respectueux peut s'arrêter devant un torii avec révérence, admirer la danse rituelle d'une miko, contempler le grand sanctuaire d'Ise reconstruit à l'identique depuis treize siècles.

Mais respecter n'est pas dissoudre. Le shintoïsme n'enseigne pas qu'il existe un seul Dieu Créateur, personnel et transcendant ; il n'annonce pas que ce Dieu s'est révélé dans l'histoire d'Israël et qu'il s'est fait chair en Jésus-Christ ; il ne propose pas la résurrection des corps ni la vie éternelle. Ce qu'il offre est précieux mais partiel — « un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes », dit Nostra aetate — qui attend d'être accompli par la pleine annonce du Christ.

L'histoire du Japon chrétien — de saint François-Xavier en 1549 aux 26 martyrs de Nagasaki en 1597, des 188 béatifiés de 2008 à Justo Takayama Ukon en 2017 — montre que ce respect n'est pas un compromis tiède. Les jésuites du XVIᵉ siècle ont inculturé l'Évangile dans la culture japonaise avec une finesse inégalée, et beaucoup en sont morts. Les Kakure Kirishitan ont gardé la foi sans prêtre pendant deux cent cinquante ans plutôt que de la renier. C'est la mémoire qui éclaire le dialogue d'aujourd'hui : ni dilution, ni mépris, mais l'annonce ferme et amoureuse du Christ, « unique médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2, 5).

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Jinja Honchō (神社本庁, Association des sanctuaires shinto), FAQ officielle sur le site en anglais : environ 80 000 sanctuaires pour environ 20 000 prêtres, un même prêtre pouvant desservir plusieurs sanctuaires. Source : jinjahoncho.or.jp/en/about. La série historique de 2020 précédemment citée ici (39 000 prêtres, 80 000 sanctuaires dits résidentiels) n'a pas été retrouvée et n'est plus reprise.

    1 18 21 25 50
  2. John Breen et Mark Teeuwen (dir.), Shinto in History : Ways of the Kami, Curzon Press, Richmond, 2000, p. 1 — estimation d'environ 100 000 sanctuaires shinto au Japon. Chaîne de citation vérifiée le 4 octobre 2026 via l'article Shinto shrine (Wikipedia anglophone) : « The number of Shinto shrines in Japan is estimated to be around 100,000 » (réf. « Breen, Teeuwen in Breen, Teeuwen (2000:1) »). Données administratives de recoupement : Agence japonaise des Affaires culturelles (Bunkachō), Shūkyō Nenkan (Annuaire religieux du Japon, annuel), et Jinja Honchō (~80 000 sanctuaires affiliés). Source : en.wikipedia.org/wiki/Shinto_shrine.

    2 19 20
  3. Saint Jean-Paul II, discours à un groupe de bouddhistes et shintoïstes japonais, Rome, 20 février 1980. Édition : vatican.va, Libreria Editrice Vaticana © 1980 (texte anglais ; PDF homonyme ; page française à la même adresse en « /fr/ »). Verbatim anglais recollé au texte le 4 octobre 2026 : « The Catholic Church expresses her esteem for your religions and for your high spiritual values, such as purity, detachment of heart, love for the beauty of nature, and benevolence and compassion for everything that lives » ; « On this earth we are all pilgrims to the Absolute and Eternal, who alone can save and satisfy the heart of the human person ». La citation française du corps est une traduction de l'article. Source : vatican.va/content/john-paul-ii/en/speeches/1980/february/documents/hf_jp-ii_spe_19800220_giapponesi.html.

    3 76
  4. Encyclopædia Britannica, article Shinto (édition en ligne, consultée le 4 octobre 2026). Original anglais vérifié : « Shintō has no founder, no official sacred scriptures in the strict sense, and no fixed dogmas, but it has preserved its guiding beliefs throughout the ages. » Le français du corps est une traduction de l'article. Source : britannica.com/topic/Shinto. Le chiffre de 112 millions parfois cité à partir de cette page, ainsi que la date de mise à jour 2024, n'ont pas pu être vérifiés dans sa version actuelle et ne sont plus repris ici ; aucun effectif religieux n'est converti en nombre de participants annuels.

    4 11 16
  5. Itō Mikiharu, Evolution of the Concept of Kami, Institute for Japanese Culture and Classics, Kokugakuin University (Tokyo), Contemporary Papers in Japanese Religion online (consulté le 4 octobre 2026) — présentation de référence sur l'évolution conceptuelle du terme kami, avec le résumé anglais de la définition de Norinaga (Kojikiden, partie 3, II) : « the category kami includes both noble and base, strong and weak, good and evil ». Source : kokugakuin.ac.jp/ijcc/wp/cpjr/kami/ito.html.

    5 14 27 36 43
  6. Encyclopædia Britannica, Shinbutsu shūgō : Shintō-Buddhism, syncretism, syncretic practices. Source : britannica.com/topic/Shinbutsu-shugo.

    6 41 42
  7. Article State Shinto sur la Wikipedia anglophone, ressource encyclopédique consolidée qui résume la littérature universitaire de référence (Helen Hardacre, Shinto : A History, Oxford University Press, 2017 ; Sarah Thal, Rearranging the Landscape of the Gods, University of Chicago Press, 2005). Source : en.wikipedia.org/wiki/State_Shinto.

    7 46
  8. Morts des guerres de l'Empire japonais en Asie-Pacifique (1937-1945) : la République populaire de Chine chiffre ses morts à 20 millions ; Rana Mitter retient une estimation prudente de 14 millions de morts chinois (Forgotten Ally : China's World War II, 1937–1945, Houghton Mifflin Harcourt, 2013, p. 5) ; le gouvernement japonais chiffre ses propres pertes à 3,1 millions ; 7 à 10 millions de morts dans les colonies néerlandaises, britanniques, françaises et américaines d'Asie du Sud et du Sud-Est, pour l'essentiel par famines de guerre — soit, même avec les estimations basses, plus de vingt millions de morts. Synthèse chiffrée consultée le 4 octobre 2026 : article World War II casualties (Wikipedia anglophone). Ces morts sont imputés aux guerres d'agression de l'Empire japonais, non aux rites shinto en eux-mêmes. Source : en.wikipedia.org/wiki/World_War_II_casualties.

    8 84
  9. Article Shimabara Rebellion sur la Wikipedia anglophone, Encyclopædia Britannica, Shimabara Rebellion, et George Elison, Deus Destroyed : the image of Christianity in early modern Japan, Harvard University Press, 1973 — étude classique sur la révolte et son contexte religieux. Source : britannica.com/event/Shimabara-Rebellion. Sur le statut non martyrologique : article History of the Catholic Church in Japan (Wikipedia anglophone, consulté le 4 octobre 2026) : « They are not considered martyrs by the Catholic Church since they took up arms for materialistic reasons » — soulèvement d'abord fiscal (exploitation des paysans) devenu guerre à composante religieuse. Preuve positive : aucun des groupes de martyrs du Japon reconnus par l'Église (26 de 1597, canonisés 1862 ; 205 béatifiés 1867 ; 16 canonisés 1987 ; 188 béatifiés 2008 ; Takayama Ukon, béatifié 2017) ne compte les insurgés armés de Shimabara. Source : en.wikipedia.org/wiki/History_of_the_Catholic_Church_in_Japan. La référence précédemment citée ici (New Catholic Encyclopedia via Encyclopedia.com) n'a pas été retrouvée sous les indications fournies et n'est plus invoquée.

    9 63
  10. John Breen, Popes, Bishops and War Criminals : reflections on Catholics and Yasukuni in post-war Japan, The Asia-Pacific Journal : Japan Focus, vol. 8, issue 9, n° 3, 1ᵉʳ mars 2010 — analyse historique des positions catholiques sur Yasukuni de 1932 à nos jours, y compris la déclaration des évêques japonais de février 2007. Source : apjjf.org/john-breen/3312/article.

    10 69 70 71 73 74 86
  11. Encyclopædia Britannica, Japan : Religion (édition en ligne, consultée le 4 octobre 2026) — section sur la coexistence des religions au Japon (rites shinto pour la naissance, bouddhiques pour la mort, chrétiens pour le mariage). Le français du corps est une paraphrase, non un verbatim : le texte anglais exact n'a pas été collationné ici. Source : britannica.com/place/Japan/Religion.

    12 17
  12. Motoori Norinaga (1730-1801), Kojikiden (古事記伝), commentaire du Kojiki achevé en 1798 après plus de trente ans de travail, passage cité : partie 3, II (d'après Itō Mikiharu, voir note kokugakuin-ito). Anglais d'Itō recollé au texte le 4 octobre 2026 : « awe-provoking things which possess superlative power of an extraordinary kind » ; « the category kami includes both noble and base, strong and weak, good and evil ». Le français de l'article est une traduction/paraphrase d'après Itō, non un verbatim collationné sur une édition japonaise du Kojikiden.

    13 26
  13. Article Harae sur la Wikipedia anglophone, synthèse consolidée des études shinto sur la pratique de la purification : « unlike wrongful deeds or "sins" in other world religions, the concepts of purity (kiyome) and impurity (kegare) are temporary and changeable in Shinto ». Source : en.wikipedia.org/wiki/Harae. Recoupement monographique : Helen Hardacre, Shinto : A History, Oxford University Press, 2017, sur la pureté (kiyome) et la souillure (kegare) comme catégories rituelles non morales du shintoïsme.

    15 37 38
  14. Engi-shiki (延喜式), code rituel et administratif compilé entre 905 et 927 sous l'ordre de l'empereur Daigo, sous la direction de Fujiwara no Tokihira puis de son frère Fujiwara no Tadahira. Les volumes I à X, relatifs au Département des divinités (Jingikan), contiennent le registre du Jinmyōchō (livres IX-X) : 2 861 sanctuaires officiels et 3 132 kami, selon la notice Basic Terms of Shinto de l'Institut Kokugakuin. Le Jingiryō, lui, relève des codes de Taihō (701) et Yōrō (718). Source secondaire : article Engishiki sur la Wikipedia anglophone, et Felicia Bock, Engi-shiki : Procedures of the Engi Era, Books I-V, Sophia University, Tokyo, 1970 ; Books VI-X, 1972.

    22 28 35 47
  15. Secrétairerie d'État du Vatican, Annuarium Statisticum Ecclesiae 2022 (Annuaire statistique de l'Église catholique), Libreria Editrice Vaticana : ~440 000 catholiques au Japon (0,34 % de la population). Synthèse via Catholic Church in Japan, Wikipedia anglophone. Source : en.wikipedia.org/wiki/Catholic_Church_in_Japan. Le tableau, la page et la définition exacte du périmètre dans l'Annuarium restent à préciser ici.

    23
  16. Article Christianity in Japan sur la Wikipedia anglophone, synthèse consolidée des données de l'Agence japonaise des Affaires culturelles (Bunkachō), Shūkyō Nenkan, et des historiens de référence (Charles R. Boxer, Andrew C. Ross). Source : en.wikipedia.org/wiki/Christianity_in_Japan. L'année, le tableau, la page et le périmètre exacts portant les chiffres de 1,4 million et 1,1 % restent à préciser ici. Recoupement monographique sur le « siècle chrétien » et l'estimation des ~300 000 fidèles vers 1614 : Charles R. Boxer, The Christian Century in Japan, 1549–1650, University of California Press, 1951.

    24 51 54 88
  17. Article Japanese creation myth et Japanese mythology sur la Wikipedia anglophone, synthèses consolidées des sources primaires (Kojiki, Nihon shoki) et de la littérature académique (Donald Philippi, Kojiki, University of Tokyo Press, 1968 ; W. G. Aston, Nihongi, Tuttle, 1972). Source : en.wikipedia.org/wiki/Japanese_mythology.

    29 30 34 40
  18. Encyclopædia Britannica, Shintō : Kami, mythology, literature — synthèse des récits cosmogoniques du Kojiki et du Nihon shoki. Source : britannica.com/topic/Shinto/Shinto-literature-and-mythology.

    31
  19. Article Yasukuni Shrine sur la Wikipedia anglophone, et John Breen (ed.), Yasukuni, the War Dead and the Struggle for Japan's Past, Hurst & Co., Londres, 2008 — recueil universitaire de référence. Chiffres : 2 466 000 eirei enregistrés, dont 1 068 condamnés comme criminels de guerre et 14 « criminels de guerre de classe A » secrètement inscrits en octobre 1978. Source : en.wikipedia.org/wiki/Yasukuni_Shrine.

    32 68 87
  20. Article Kojiki sur la Wikipedia anglophone. Texte japonais original édité par Saigō Nobutsuna, Kojiki chūshaku, Heibonsha, 1975-1989 (4 volumes). Traduction française de référence : Masumi et Maryse Shibata, Kojiki, chronique des choses anciennes, Maisonneuve et Larose, 1969.

    33
  21. Sur les périodes Jōmon et Yayoi : Gina L. Barnes, Archaeology of East Asia : The Rise of Civilization in China, Korea and Japan, Oxbow Books, Oxford, 2015, chapitres 7-10 ; sur les dogū : Junko Habu, Ancient Jōmon of Japan, Cambridge World Archaeology, Cambridge University Press, 2004. Les références précédemment citées ici (Ikawa-Smith dans Asian Perspectives, Crawford dans World Archaeology) n'ont pas été retrouvées sous les indications fournies et ne sont plus invoquées comme preuves.

    39
  22. Article Shinbutsu bunri sur la Wikipedia anglophone, et James Edward Ketelaar, Of Heretics and Martyrs in Meiji Japan : Buddhism and Its Persecution, Princeton University Press, 1990 — ouvrage de référence sur le haibutsu kishaku de 1868-1873. Source : en.wikipedia.org/wiki/Shinbutsu_bunri.

    44 45
  23. General Headquarters of the Supreme Commander for the Allied Powers, directive SCAPIN-448, Abolition of Governmental Sponsorship, Support, Perpetuation, Control, and Dissemination of State Shinto (Kokka Shinto, Jinja Shinto), 15 décembre 1945. Texte intégral disponible sur la National Diet Library du Japon. Source : ndlsearch.ndl.go.jp/en/books/R100000002-I000006847549.

    48
  24. Hirohito, Empereur du Japon (昭和天皇), rescrit impérial Ningen-sengen (人間宣言, « Déclaration de l'humanité »), publié dans le Kanpō (官報, Journal officiel du Japon), 1ᵉʳ janvier 1946. Texte original japonais et traduction anglaise dans John Dower, Embracing Defeat : Japan in the Wake of World War II, W. W. Norton & Co., New York, 1999, pp. 314-315 (ISBN 978-0-393-32027-5). Texte disponible à la National Diet Library du Japon (国立国会図書館). Le français cité dans le corps de l'article est la traduction de l'article établie d'après cette version anglaise.

    49
  25. Saint François-Xavier, lettre écrite de Kagoshima, 5 novembre 1549, dont l'existence et l'appréciation favorable des Japonais sont corroborées. Édition annoncée : Georg Schurhammer et Joseph Wicki, Epistolae S. Francisci Xaverii aliaque eius scripta, 2 vol., Monumenta Historica Societatis Iesu, Rome, 1944-1945, lettre n° 90. Le texte français précédemment cité entre guillemets n'a pas été collationné avec cette édition : il est remplacé ci-dessus par une paraphrase, et son rattachement exact à la lettre n° 90 (tome, pages) reste à établir.

    52
  26. Sur le japonais rudimentaire de Xavier, le rôle d'Anjirō comme interprète et la confusion initiale entre Dainichi et Dieu, avant l'adoption de Deusu : George Elison, Deus Destroyed : The Image of Christianity in Early Modern Japan, Harvard University Press, 1973 ; voir aussi l'étude Translation During the Christian Century in Japan (Edizioni Ca' Foscari, en ligne).

    53
  27. Article 26 Martyrs of Japan sur la Wikipedia anglophone et Encyclopædia Britannica, 26 Martyrs of Japan. Source primaire : récit du jésuite Luís Fróis, Relación del Martirio de los 26 Cristianos crucificados en Nangasaqui, manuscrit de 1597 conservé aux Archives romaines de la Compagnie de Jésus. Édition moderne : Luís Fróis, Historia de Japam, ed. José Wicki, Biblioteca Nacional, Lisbonne, 1976-1984, 5 vol. Source : britannica.com/topic/26-Martyrs-of-Japan. Sur le statut de Paul Miki comme frère de la Compagnie (scolastique, non encore prêtre), accompagné de deux catéchistes laïcs : EWTN Great Britain, The Galleon, the Tyrant and the 26 Martyrs of Nagasaki (« Jesuit Brother Paul Miki and his two lay catechist companions »). Source : ewtn.co.uk/article-the-galleon-the-tyrant-and-the-26-martyrs-of-nagasaki. Les âges précis des trois jeunes garçons variant selon les notices (12 à 14 ans), ils ne sont pas chiffrés dans le corps de l'article.

    55
  28. Paroles de saint Paul Miki du haut de sa croix à Nishizaka, Nagasaki, le 5 février 1597, rapportées par Luís Fróis, Relación del Martirio de los 26 Cristianos crucificados en Nangasaqui, Macao, 1597. Le texte français précédemment cité entre guillemets ne correspond pas au texte de l'office AELF consulté : il est remplacé ci-dessus par une paraphrase d'après Fróis. L'édition et la page portant ce texte restent à identifier précisément.

    56
  29. Le musée et le monument des 26 martyrs sont construits sur la colline de Nishizaka en juin 1962, pour le centenaire de la canonisation du 8 juin 1862. Source : article Twenty-Six Martyrs Museum and Monument sur la Wikipedia anglophone. Source : en.wikipedia.org/wiki/Twenty-Six_Martyrs_Museum_and_Monument.

    57
  30. Pape François, hommage aux martyrs et discours au sanctuaire des 26 martyrs de Nagasaki, 24 novembre 2019, dans le cadre du voyage apostolique au Japon (23-26 novembre 2019). Texte intégral disponible sur vatican.va. Synthèse journalistique : America Magazine, Pope Francis honors Japanese martyrs and celebrates Mass in Nagasaki, 24 novembre 2019.

    58 77
  31. Pape Benoît XVI, décret de béatification de Petrus Kibe Kasui et ses 187 compagnons, célébration présidée par le cardinal José Saraiva Martins au stade de Nagasaki, le 24 novembre 2008, devant 30 000 fidèles. Source : Archidiocèse catholique de Tokyo, Beatification of 188 Japanese Martyrs, et article Martyrs of Japan sur Wikipedia.

    59
  32. Saint Jean-Paul II, canonisation de Lorenzo Ruiz et ses 15 compagnons martyrs du Japon, place Saint-Pierre, 18 octobre 1987. Lorenzo Ruiz (né vers 1600 selon la notice du Dicastère, 1594 selon d'autres notices ; † 1637), premier saint philippin, laïc au service des dominicains, torturé à Nagasaki. Texte de l'homélie papale disponible sur vatican.va. Source secondaire : article Lorenzo Ruiz sur la Wikipedia anglophone.

    60
  33. Dicastère pour les causes des saints, décret reconnaissant le martyre en haine de la foi du serviteur de Dieu Justo Takayama Ukon, mort à Manille dans la nuit du 3 au 4 février 1615 (3 février au calendrier japonais ; 4 février sur la fiche du Dicastère, divergence de calendrier qui ne rend pas le 3 février faux), promulgué le 21 janvier 2016. Cérémonie de béatification présidée par le cardinal Angelo Amato au nom du pape François, à l'Osaka-jō Hall, Osaka, 7 février 2017 ; mémoire liturgique au 3 février (Japon). Sources biographiques : Hubert Cieslik S.J., Takayama Ukon no shōgai to shinkō (Vie et foi de Takayama Ukon), Kōsei Shuppan, Tokyo, 1979 ; synthèse anglaise via article Justus Takayama Ukon sur la Wikipedia anglophone ; homélie du cardinal Amato disponible sur vatican.va.

    61
  34. Édit d'expulsion des missionnaires (Bateren tsuihō no fumi), rédigé par le moine zen Konchiin Suden et promulgué en 1614 sous le nom du 2ᵉ shōgun Tokugawa Hidetada (en fonction depuis 1605), à l'instigation de son père Tokugawa Ieyasu, shōgun retiré (ōgosho) mais détenteur réel du pouvoir jusqu'à sa mort en 1616. Voir Brill, Journal of Jesuit Studies, « Letters from Exile » : « In that year, Tokugawa Hidetada (1579–1632), acting on the counsel of his retired father, issued the most infamous anti-Christian edict » ; synthèse dans l'article History of the Catholic Church in Japan sur la Wikipedia anglophone.

    62
  35. Article Kakure Kirishitan sur la Wikipedia anglophone, et Ann M. Harrington, Japan's Hidden Christians, Loyola University Press, Chicago, 1993 — ouvrage de référence sur les Kakure Kirishitan. Source : en.wikipedia.org/wiki/Kakure_Kirishitan.

    64
  36. Église d'Ōura (basilique des Vingt-Six Saints Martyrs du Japon), Nagasaki : les pères Louis Furet et Bernard Petitjean, arrivés en 1863, achèvent l'église en 1864, quelques mois avant la découverte d'Urakami du 17 mars 1865. Source : article Basilica of the Twenty-Six Holy Martyrs of Japan (Nagasaki) sur la Wikipedia anglophone. Source : en.wikipedia.org/wiki/Basilica_of_the_Twenty-Six_Holy_Martyrs_of_Japan_(Nagasaki).

    65
  37. Récit de la rencontre du 17 mars 1865 entre des villageois d'Urakami — la tradition identifie comme première parlante Isabelina Yuri Sugimoto — et le père Bernard Petitjean (Missions Étrangères de Paris) : déclaration de communauté de cœur, puis interrogation sur la foi commune et sur Maria-sama. Relation de Petitjean dans sa lettre du 18 mars 1865, adressée à la procure de Shanghai selon l'étude archivistique de Zhiyuan Pan (p. 2). Source : archives des MEP Paris ; la cote exacte ou une référence d'édition de cette lettre reste à établir ici.

    66
  38. Sur la répression d'Urakami après 1865, aucun document précis (périmètre chronologique, nombre de déportés et de morts, destinations) n'a pu être établi ici : la référence précédemment citée (Anne-Lise Mithout) n'a pas été retrouvée, et les chiffres avancés (30 000 sorties de clandestinité, 3 600 déportés, 650 morts) ne sont plus repris. Synthèse générale à recouper : article Urakami sur Wikipedia.

    67
  39. Sacrée Congrégation pour la Propagation de la Foi, instruction Pluries Instanterque, 26 mai 1936, signée par le cardinal Pietro Fumasoni-Biondi, préfet. Texte latin publié dans les Acta Apostolicae Sedis, vol. XXVIII (1936), p. 406-409. Voir John Breen, op. cit. note [^breen-yasukuni].

    72
  40. Concile Vatican II, déclaration Nostra aetate, Sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, promulguée par Paul VI le 28 octobre 1965, paragraphe 2. Texte intégral sur vatican.va. Source : vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_fr.html.

    75
  41. Catéchisme de l’Église catholique, §198-200 (« Le Symbole de la Foi commence par Dieu le Père ») et §296-298 (« Le mystère de la création — Dieu crée ‘’de rien’’ »). Édition typique latine, Libreria Editrice Vaticana, 1997. Édition française : Cerf / Mame-Plon, 1998.

    78 83
  42. Saint Paul, discours à l'Aréopage d'Athènes, Actes des Apôtres 17, 22-32. Texte grec établi dans le Nestlé-Aland Novum Testamentum Graece, 28ᵉ édition, Deutsche Bibelgesellschaft, Stuttgart, 2012. Traduction française : La Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, édition 2000. Sur l'intention théologique du discours d'Athènes comme modèle de dialogue avec les religions non révélées : Martin Dibelius, Paulus auf dem Areopag, Heidelberg, 1939. La référence précédemment citée ici (Bertrand de Margerie, Nouvelle Revue Théologique, 1975) n'a pas été retrouvée sous les indications fournies et n'est plus invoquée.

    79
  43. Traduction officielle liturgique de la Bible, Association épiscopale liturgique pour les pays francophones (AELF) : Mt 15, 11.19 et Jn 17, 3 cités d'après le texte consulté sur aelf.org (pages bible/Mt/15 et bible/Jn/17). Les passages d'Ac 17 restent cités d'après la Bible de Jérusalem (2000), comme indiqué en note [^paul-areopage].

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  44. Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1, § 1 (référence classique : I, 1, 1 — et non des années 397-400) : « Tu excitas nos ad te delectare, quia fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te » (« Tu nous excites à prendre plaisir à te louer, car tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il trouve son repos en toi »). Texte latin établi par l’abbé Martin Skutella, Teubner, Leipzig, 1934 ; édition française de référence : Pierre de Labriolle, Les Confessions de saint Augustin, Les Belles Lettres, Paris, 1925-1926, p. 3.

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  45. Sur la méthode d'adaptation d'Alessandro Valignano, visiteur de la Compagnie de Jésus en Asie de l'Est : apprentissage du japonais à haut niveau, étude des usages religieux locaux, séminaires japonais, catéchisme traduit en japonais. Voir Charles R. Boxer, The Christian Century in Japan, 1549–1650, University of California Press, 1951 ; Andrew C. Ross, A Vision Betrayed : The Jesuits in Japan and China, 1542–1742, Orbis Books, 1994 ; J. F. Moran, The Japanese and the Jesuits : Alessandro Valignano in Sixteenth-Century Japan, Routledge, 1993. Pages exactes restant à collationner avec ces éditions.

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