Les vitraux de Chartres forment le plus vaste ensemble de vitraux que le Moyen Âge nous ait légué : près de 2 600 m² de verre coloré, répartis sur plus de 170 verrières des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, qui occupent encore, pour l'essentiel, les fenêtres pour lesquelles elles ont été faites.[1][2] Aucune autre cathédrale n'a gardé un tel trésor presque intact. À Chartres, le visiteur ne regarde pas seulement de belles images : il entre dans une Bible de verre et de lumière, conçue pour enseigner la foi à un peuple qui, pour l'essentiel, ne savait pas lire.
La cathédrale, Notre-Dame de Chartres, est d'abord un sanctuaire de la Vierge Marie. Elle conserve la Sancta Camisia, le Voile de la Vierge, relique vénérée depuis le IXᵉ siècle. Quand un terrible incendie ravagea l'édifice roman en juin 1194, on crut la relique perdue ; sa redécouverte intacte fut comprise comme un signe de protection mariale et déclencha la reconstruction de la cathédrale gothique actuelle — et de son vitrage.[3][4] C'est dans ce cadre marial qu'il faut lire l'ensemble : des centaines de figures de verre orientées vers le Christ et sa Mère.
Ces verrières sont des images sacrées avant d'être des œuvres d'art : elles enseignent l'Écriture, racontent la vie des saints et font entrer la lumière dans la prière, selon la doctrine de l'image exposée dans la théologie de l'icône.[5] On y découvre une couleur, le bleu de Chartres ; des chefs-d'œuvre rescapés du XIIᵉ siècle, l'arbre de Jessé et Notre-Dame de la Belle-Verrière ; les trois rosaces du XIIIᵉ siècle ; les métiers de la ville parmi les donateurs ; et le sauvetage de 1939.
« Car ce que l'écriture procure à ceux qui lisent, la peinture le procure aux illettrés qui la regardent : en elle, les ignorants voient ce qu'ils doivent suivre ; en elle lisent ceux qui ne connaissent pas les lettres. » — Saint Grégoire le Grand, lettre à Sérénus, évêque de Marseille (octobre 600)[6]
Un ensemble unique au monde
Ce qui rend Chartres exceptionnelle, ce n'est pas seulement la beauté de ses vitraux, mais leur survie. Ailleurs, les guerres, les incendies et les « modernisations » du XVIIIᵉ siècle — quand des chapitres remplacèrent leurs vitraux par du verre clair — ont laissé des ensembles lacunaires. À Chartres, l'essentiel a tenu bon.[7]
Le plus grand ensemble médiéval conservé
La cathédrale compte plus de 170 verrières : 172 selon le Centre des monuments nationaux, 176 fenêtres selon la chronologie de la cathédrale, les décomptes variant selon la manière de compter les roses, les oculi et les lancettes groupées. Elles couvrent près de 2 600 m² — environ 2 500 m² selon le site de la cathédrale.[8][9] La cathédrale a conservé, dit l'UNESCO, « dans sa presque totalité, son décor homogène de vitraux » du XIIIᵉ siècle, même si toutes les verrières ont été complétées et restaurées aux XIXᵉ et XXᵉ siècles.[10][11] Cet ensemble n'est pas une collection de pièces isolées : c'est un programme cohérent, imaginé par les théologiens et réalisé par les verriers de l'époque, où chaque fenêtre dialogue avec les autres et avec l'architecture qui l'encadre.[12]
Le tableau ci-dessous compare ce qui subsiste du vitrage médiéval dans quelques grandes cathédrales gothiques de France.
| Cathédrale | Ce qui subsiste du vitrage médiéval | Particularité |
|---|---|---|
| Chartres | Près de 2 600 m², plus de 170 verrières | Vitrage du XIIIᵉ siècle conservé « dans sa presque totalité » (UNESCO), plus trois verrières du XIIᵉ siècle |
| Bourges | Les verrières du déambulatoire (vers 1210-1215) | Ensemble « à l'égal de celle de Chartres » selon le Centre des monuments nationaux ; verrières typologiques, dont un Bon Samaritain |
| Paris (Notre-Dame) | Les trois roses du XIIIᵉ siècle seulement | Rose nord la mieux conservée ; la majeure partie des vitraux remplacée par du verre clair au XVIIIᵉ siècle |
| Reims | La grande rose de la façade, des fenêtres hautes, la rose nord | Vitraux brisés par les bombardements allemands à partir du 19 septembre 1914 |
| Amiens | Presque rien du vitrage d'origine | Vitraux enlevés au XVIIIᵉ siècle ; ceux mis à l'abri à Paris pendant la Grande Guerre détruits par un incendie |
Seule Bourges, dans son déambulatoire, conserve un ensemble du XIIIᵉ siècle comparable ; nulle part ailleurs un programme aussi complet n'est resté en place.[13]
Deux campagnes : les verrières du XIIᵉ et le grand vitrage du XIIIᵉ
Les vitraux de Chartres appartiennent à deux grandes époques qu'il faut distinguer.[14][15]
La première, du XIIᵉ siècle, ne subsiste que par quelques verrières épargnées par l'incendie de 1194 : les trois lancettes de la façade ouest (vers 1145-1155), contemporaines des travaux de l'abbé Suger à Saint-Denis, et la Vierge à l'Enfant de Notre-Dame de la Belle-Verrière (vers 1180). Ces verrières romanes se reconnaissent à leur dessin plus dense, leurs figures hiératiques et un bleu particulièrement lumineux.[16]
La seconde, du XIIIᵉ siècle, constitue l'écrasante majorité du vitrage. Elle accompagne la reconstruction gothique entreprise après l'incendie : les fenêtres de la nef sont exécutées pour la plupart entre 1205 et 1215, celles du chœur, du déambulatoire et des chapelles rayonnantes entre 1210 et 1225 environ, les fenêtres hautes du transept entre 1225 et 1235 ; vers 1235-1240, toutes les verrières sont en place.[17][18] La cathédrale est consacrée en octobre 1260 — le 17 selon la date retenue par la cathédrale et son chapitre, le 24 selon d'autres sources —, en présence, selon la tradition, du roi saint Louis.[19] C'est de cette campagne que datent les fenêtres hautes, les rosaces monumentales et les célèbres scènes de métiers.
L'incendie de 1194 et le Voile sauvé des flammes
Dans la nuit du 10 au 11 juin 1194, un incendie dévasta la cathédrale romane de l'évêque Fulbert. Les habitants crurent que le feu avait emporté le Voile de la Vierge, leur relique la plus précieuse. Le recueil des Miracles de Notre-Dame de Chartres, rédigé vers 1210, raconte ce qui s'était passé : pendant le sinistre, quelques hommes avaient descendu la châsse dans la crypte et s'y étaient enfermés avec elle, sous une trappe de fer que le plomb fondu du toit ne put traverser. Quelques jours plus tard — « deux jours ou trois », précise la version en vers de Jean le Marchant —, l'évêque et le doyen présentèrent au peuple assemblé la châsse intacte.[20][21]
La joie fut à la mesure de la consternation. Les récits de miracles virent dans ce sauvetage la volonté de la Mère de Dieu elle-même, qui voulait se faire bâtir « une église nouvelle et incomparable ».[22] Le cardinal-légat Melior, témoin du désastre, obtint des chanoines qu'ils consacrent une large part de leurs revenus, trois années durant, à la reconstruction. Le sinistre fut donc le point de départ du chef-d'œuvre : la nef romane détruite appela une reconstruction gothique rapide et ambitieuse, dont le programme de vitraux devint l'un des plus vastes jamais conçus. Le feu avait épargné la crypte et le massif occidental du milieu du XIIᵉ siècle — les tours, le Portail royal et ses trois grandes verrières : c'est pourquoi ces vitraux du XIIᵉ siècle ont pu rejoindre, par-dessus l'incendie, le vitrage du XIIIᵉ.[23]
Le « bleu de Chartres »
Aucune couleur n'a fait davantage pour la gloire de Chartres que son bleu. Si profond, si lumineux qu'il a donné son nom à une nuance : le bleu de Chartres, parfois appelé « bleu roman ».[24] Pour comprendre pourquoi ce bleu fascine, il faut d'abord comprendre comment on fabriquait un vitrail au Moyen Âge.
Comment fabriquait-on un vitrail au Moyen Âge ?
Le procédé est resté pour l'essentiel celui que décrit, dans la première moitié du XIIᵉ siècle, le moine Théophile au deuxième livre de son traité De diversis artibus, consacré au verre.[25] L'image la plus simple est celle d'un puzzle de lumière. Le maître verrier traçait d'abord le dessin de la fenêtre grandeur nature sur une table de bois enduite de craie. Il coupait ensuite les morceaux de verre coloré au fer chauffé, en régularisait les bords au grugeoir, et les posait sur ce dessin comme les pièces d'une mosaïque.
Les couleurs n'étaient pas peintes en surface : elles étaient obtenues en teignant le verre dans la masse, par ajout d'oxydes métalliques dans la pâte de verre en fusion. Seuls les détails fins — visages, plis des vêtements, inscriptions — étaient ensuite tracés au pinceau avec une peinture brune, la grisaille, puis fixés par cuisson au four.[26][27] Enfin, toutes les pièces étaient serties dans un réseau de baguettes de plomb souples qui dessinent ces contours noirs caractéristiques, et l'ensemble était monté en panneaux d'environ un mètre de côté. Théophile savait d'où venait l'excellence en ce domaine : il range parmi les savoirs à transmettre « tout ce que la France chérit dans la précieuse variété de ses fenêtres ».[28]
« L'œil de l'homme ne sait où d'abord il fixera sa vue : s'il l'élève vers les plafonds, ils fleurissent comme de brillantes draperies ; s'il considère les murailles, c'est un tableau du ciel ; s'il contemple les flots de lumière versés par les fenêtres, il admire l'inestimable éclat du verre, la variété du travail le plus précieux. » — Le moine Théophile, De diversis artibus, prologue du livre III, traduction de Charles de L'Escalopier (1843)[29]
Le secret du bleu
Le bleu des verrières du XIIᵉ siècle est un verre sodique coloré au cobalt, alors que la plupart des autres verres médiévaux sont potassiques, c'est-à-dire fondus avec des cendres de bois.[30] Il faut très peu de cobalt pour obtenir cette couleur : dans les vitraux médiévaux de la grande rose de Reims, analysés en 2019, il représente de l'ordre d'un millième de la masse du verre.[31] Cette infime proportion suffit à produire un bleu saturé, profond, qui appartient au corps même de la feuille de verre et non à une couche de peinture posée dessus. C'est ce qui lui donne sa transparence et son éclat sous la lumière.
Ce verre a aussi mieux traversé le temps. Les bleus sodiques de Chartres ne présentent aucune trace de corrosion visible ; les calculs d'un géochimiste leur prêtent une altération d'environ trois millièmes de micromètre par an, quand les verres potassiques de vitraux comparables s'altèrent près de soixante-dix fois plus vite.[32] Huit siècles plus tard, ce bleu a gardé son intensité, là où d'autres teintes se sont ternies. Le visiteur qui lève les yeux vers Notre-Dame de la Belle-Verrière contemple presque exactement le bleu qu'un Chartrain voyait vers 1180.
Une Bible de verre : les vitraux comme images sacrées
Les vitraux de Chartres ne sont pas un décor : ce sont des images sacrées au sens fort, c'est-à-dire des images destinées à enseigner la foi, à nourrir la prière et à conduire le regard vers Dieu.
Le livre de ceux qui ne savaient pas lire
Au XIIIᵉ siècle, l'immense majorité des fidèles ne savait pas lire le latin de la Bible. L'Église leur offrait donc une autre lecture : celle des images. Cette doctrine remonte à saint Grégoire le Grand, qui, dans deux lettres de 599 et 600, reprocha à l'évêque Sérénus de Marseille d'avoir détruit des images dans son église, en posant un principe que tout le Moyen Âge a retenu : pour ceux qui ne savent pas lire, l'image tient lieu de lecture.[33] Les vitraux sont l'application monumentale de ce principe : une catéchèse de verre, lisible par tous.
Sur ce fondement, on lira utilement l'art roman et la catéchèse des images, qui montre comment, dès avant le gothique, sculptures et fresques enseignaient la foi aux fidèles. Le vitrail gothique porte cette tradition à un sommet : il ne se contente plus d'illustrer, il inonde de lumière l'espace de la prière.
Comment lit-on un vitrail ?
Un vitrail narratif de Chartres se lit comme une bande dessinée verticale. Les fenêtres basses racontent des histoires : des médaillons superposés déroulent, scène après scène, les grands épisodes d'une vie du Christ, d'une vie de saint ou d'une parabole, en général de bas en haut et de gauche à droite.[34] Tout en bas, un panneau identifie souvent le donateur de la verrière.
Les fenêtres hautes, plus éloignées de l'œil et donc moins narratives, présentent de grandes figures isolées : prophètes, apôtres, patriarches, saints, évêques. Vues de loin, elles forment une assemblée immense de témoins de la foi qui entoure le fidèle de toutes parts. Ce double registre — récits accessibles en bas, figures de gloire en haut — structure presque tout l'édifice.
La typologie : l'Ancien Testament annonce le Nouveau
L'une des clés de lecture les plus profondes de Chartres est la typologie : la conviction que les événements de l'Ancien Testament préfigurent ceux du Nouveau. Plusieurs verrières sont bâties sur ce principe. La célèbre verrière du Bon Samaritain ne se contente pas d'illustrer la parabole (Lc 10, 30-37) : elle l'associe au récit d'Adam et Ève, faisant du Samaritain une figure du Christ qui relève l'humanité blessée par le péché.[35] Le voyageur tombé aux mains des brigands, c'est Adam ; l'auberge où il est soigné, c'est l'Église.
Cette manière de superposer les deux Testaments n'est pas une fantaisie d'artiste : elle traduit en images la lecture que les Pères de l'Église faisaient de la parabole. Saint Augustin l'avait déchiffrée trait pour trait : les brigands sont le diable et ses anges, le Samaritain — dont le nom signifie « gardien » — est le Seigneur lui-même, et l'auberge est l'Église.[36]
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho : c'est Adam lui-même qu'il faut entendre, dans le genre humain ; Jérusalem, c'est cette cité céleste de la paix […]. » — Saint Augustin, Questions sur les Évangiles, livre II, question 19[37]
Le vitrail devient ainsi un commentaire biblique visuel, où chaque scène en éclaire une autre.
La lumière, théologie en acte
Enfin, à Chartres, la lumière elle-même prêche. Les théologiens médiévaux, héritiers du Pseudo-Denys l'Aréopagite, voyaient dans la lumière sensible une image de la lumière divine, et dans son passage à travers le verre coloré une figure de l'Incarnation : Dieu se rend visible sans se diminuer, comme le soleil traverse le vitrail sans le briser.[38] L'architecture gothique, en perçant les murs de verre, transforme l'église en un espace traversé de clarté.
La métaphysique de la lux et de la claritas, dont Chartres est l'une des plus hautes réalisations, est exposée dans le gothique comme théologie de la lumière.
Les chefs-d'œuvre rescapés du XIIᵉ siècle
Les verrières du XIIᵉ siècle sont peu nombreuses, mais elles comptent parmi les plus précieuses au monde. Toutes ont survécu à l'incendie de 1194 et témoignent de l'art du vitrail à son aube gothique.
L'arbre de Jessé
La lancette nord de la façade ouest — à droite pour qui la regarde depuis la nef —, vers 1145-1155, est un arbre de Jessé : la généalogie du Christ représentée comme un arbre.[39] Au bas de la verrière, Jessé, père du roi David, est étendu endormi ; de son flanc jaillit un tronc qui s'élève en portant quatre rois de Juda, ancêtres du Messie, puis la Vierge Marie, et enfin le Christ au sommet, entouré de sept colombes figurant les sept dons de l'Esprit Saint. De part et d'autre, quatorze prophètes annoncent sa venue.
Le motif vient d'une prophétie d'Isaïe :
« Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l'esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur. » — Isaïe 11, 1-2[40]
La verrière reprend le modèle créé quelques années plus tôt pour l'abbé Suger à Saint-Denis, vers 1140-1144. Démonté en 1799 par Alexandre Lenoir pour son musée des Monuments français, puis remonté au XIXᵉ siècle, l'original de Saint-Denis a perdu nombre de ses panneaux : l'arbre de Jessé de Chartres est aujourd'hui la version la mieux conservée de ce modèle, qui inspira de nombreux arbres de Jessé vitrés, de Canterbury vers 1200 à Cologne.[41] Elle dit en images une vérité centrale : le Christ est le terme d'une longue histoire d'attente, l'accomplissement des promesses faites à Israël.
L'Incarnation et la Passion : les deux autres lancettes
Les deux autres lancettes ouest forment, avec l'arbre de Jessé, un triptyque cohérent.[42] La lancette centrale déroule l'Enfance et la vie publique du Christ, de l'Annonciation à l'Entrée à Jérusalem, et culmine dans une Vierge à l'Enfant entre deux anges ; la lancette sud raconte sa Passion, de la Transfiguration jusqu'aux pèlerins d'Emmaüs, en passant par la Résurrection. Lues ensemble, les trois fenêtres résument toute l'économie du salut : l'attente (Jessé), la venue (l'Incarnation), le sacrifice et la victoire (la Passion et la Résurrection). Le fidèle qui franchissait le Portail royal recevait, en levant les yeux, un véritable abrégé de l'Évangile.
Notre-Dame de la Belle-Verrière
Si une seule verrière devait représenter Chartres, ce serait Notre-Dame de la Belle-Verrière, dans le déambulatoire sud. Ses panneaux de la Vierge à l'Enfant, du XIIᵉ siècle — vers 1180 selon l'Inventaire général, dès 1145-1155 selon le plan de datation établi d'après le Corpus Vitrearum —, échappèrent à l'incendie de 1194 et furent remontés vers 1215-1220 dans un entourage nouveau.[43] La Vierge y est assise sur un trône, couronnée, l'Enfant Jésus sur les genoux comme sur un second trône : c'est l'image du Sedes Sapientiae, le « Trône de la Sagesse », où Marie porte le Christ, Sagesse de Dieu.
Au-dessus d'elle plane la colombe de l'Esprit Saint. Tout autour, des anges l'honorent : les uns balancent des encensoirs, d'autres portent de hauts chandeliers — la cour céleste rend un culte à la Mère de Dieu et à son Fils. Au bas de la verrière, deux récits encadrent la scène : les Tentations du Christ au désert et les Noces de Cana, premier signe obtenu par l'intercession de Marie.[44] La Vierge est vêtue de ce bleu limpide et profond qui a fait la gloire de cette « belle verrière ».
« Tu es toute belle, ô Marie, et la tache originelle n'est pas en toi. » — Antienne mariale traditionnelle (Tota pulchra es)[45]
La Belle-Verrière résume la vocation de tout le vitrage : une image sacrée qui n'est pas un simple tableau, mais un objet de prière, vénéré depuis des siècles, où le bleu de Chartres devient comme le manteau de la Vierge tendu au-dessus de la cité. Pour la longue tradition iconographique de la Vierge en majesté dont elle hérite, voir les icônes byzantines et la théologie de l'icône.
Le grand vitrage du XIIIᵉ siècle
L'essentiel du vitrage actuel date de la campagne de 1205-1240 environ. Il transforme la cathédrale en une encyclopédie sacrée de verre, où se déploient l'Ancien et le Nouveau Testament, les vies des saints, les paraboles et, au sommet, la gloire de Dieu dans les rosaces.
Les grandes verrières narratives
Dans les bas-côtés, le transept et le déambulatoire, chaque fenêtre basse déroule une histoire complète : récits de l'Ancien Testament, paraboles, vies de saints, et jusqu'aux légendes de la chrétienté médiévale. Le tableau suivant présente quatre de ces verrières, choisies pour montrer l'étendue du répertoire, d'après les notices de l'Inventaire général.[46]
| Verrière | Emplacement | Date | Donateurs figurés au bas | Sujet |
|---|---|---|---|---|
| L'histoire de Noé | Bas-côté nord (baie 47) | 1205-1215 | Charpentiers, charrons et tonneliers | Noé, l'arche et le Déluge |
| L'Enfant prodigue | Bras nord du transept (baie 35) | 1205-1215 | Aucun donateur figuré | La parabole (Lc 15, 11-32), sous le Christ bénissant |
| Le Zodiaque et les travaux des mois | Déambulatoire sud (baie 28) | 1217-1220 | Les vignerons et Thibaut VI, comte de Chartres | Les signes du zodiaque et les travaux de l'année, sous le Christ bénissant, Alpha et Oméga |
| Charlemagne | Déambulatoire nord (baie 7) | Vers 1225 | Les pelletiers | La légende de Charlemagne et de Roland |
La verrière du Zodiaque dit à sa manière ce qu'est tout ce vitrage : le temps des hommes, mois après mois, avec ses travaux, placé sous le regard du Christ, qui est le commencement et la fin.
Les trois rosaces
Trois rosaces monumentales couronnent les trois grandes façades de la cathédrale, chacune portant un programme théologique distinct.[47]
La rose ouest (vers 1205-1215) représente le Jugement dernier. C'est elle que le fidèle découvre en se retournant vers les portes : le Christ qui reviendra « juger les vivants et les morts ».[48]
La rose nord (vers 1230-1235) porte dans ses écoinçons les fleurs de lys de France et les châteaux de Castille : d'où son attribution à la maison de France, et traditionnellement à Blanche de Castille, régente, et au jeune Louis IX. Elle célèbre la Vierge à l'Enfant, entourée de quatre colombes et de huit anges, puis des douze rois de Juda et des douze prophètes : la lignée même que figurait l'arbre de Jessé, déployée en gloire. Dans les cinq lancettes, sainte Anne portant la Vierge — la cathédrale possède depuis 1205 une relique de la mère de Marie — est entourée de Melchisédech, David, Salomon et Aaron, dressés au-dessus de Nabuchodonosor adorant une idole, de Saül se donnant la mort, de Jéroboam adorant le veau d'or et de Pharaon englouti dans la mer Rouge.[49]
La rose sud, « placée entre 1221 et 1230 » selon l'Inventaire général, est un don de Pierre de Dreux, dit Mauclerc, duc de Bretagne, et de son épouse Alix de Thouars, dont les armes remplissent les quadrilobes. Elle montre le Christ en gloire de l'Apocalypse, entouré des quatre Vivants, de huit anges et des vingt-quatre vieillards qui portent instruments de musique et coupes de parfum (Ap 5, 8). Dans les lancettes, autour de la Vierge à l'Enfant, les quatre grands prophètes portent sur leurs épaules les quatre évangélistes : Jérémie porte Luc, Isaïe Matthieu, Ézéchiel Jean, et Daniel Marc ; au pied, les donateurs se tiennent avec leurs enfants.[50]
Ces lancettes donnent une forme visible au mot le plus célèbre de l'école de Chartres, celui de son maître Bernard, au début du XIIᵉ siècle, que rapporte Jean de Salisbury — qui finit ses jours évêque de Chartres :
« Bernard de Chartres disait que nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants, si bien que nous pouvons voir plus de choses qu'eux, et de plus éloignées, non certes par l'acuité de notre propre vue ou la hauteur de notre corps, mais parce que nous sommes portés en haut et soulevés par leur stature de géants. » — Jean de Salisbury, Metalogicon, livre III, chapitre 4 (1159)[51]
Aucun document du XIIIᵉ siècle ne relie expressément la verrière à cette formule ; mais le rapprochement, souvent fait depuis, dit exactement ce que montre le vitrail : les évangélistes voient plus loin parce qu'ils se tiennent sur les prophètes, et le Nouveau Testament accomplit l'Ancien sans le renier.
| Rosace | Date | Donateurs | Programme |
|---|---|---|---|
| Rose ouest | Vers 1205-1215 | — | Le Jugement dernier |
| Rose nord | Vers 1230-1235 | La maison de France (armes de France et de Castille) | La Vierge à l'Enfant, les rois de Juda et les prophètes ; sainte Anne dans les lancettes |
| Rose sud | Entre 1221 et 1230 | Pierre de Dreux, dit Mauclerc, et Alix de Thouars | Le Christ de l'Apocalypse et les vingt-quatre vieillards ; les évangélistes sur les épaules des prophètes |
Les fenêtres hautes : une assemblée de témoins
Au-dessus des bas-côtés, les fenêtres hautes du XIIIᵉ siècle déploient surtout de grandes figures debout : patriarches, prophètes, apôtres, évêques et saints, avec quelques scènes. Conçues pour être lues de loin, elles forment, tout autour de l'espace liturgique, une immense communion des saints de verre. Au fond de l'abside, la fenêtre d'axe présente la Vierge à l'Enfant en majesté, avec l'Annonciation et la Visitation ; ce sont les boulangers, les « porteurs de pain », qui l'ont offerte.[52] Le fidèle en prière se trouve littéralement environné de « cette immense nuée de témoins » dont parle l'épître aux Hébreux (He 12, 1) — l'Église du Ciel rendue visible au-dessus de l'Église de la terre.
Les donateurs : rois, clergé et gens de métier
Une particularité distingue Chartres parmi les cathédrales : la place qu'y occupent les gens de métier. À côté des rois, des seigneurs, de l'évêque et des chanoines, dont les armoiries ou les portraits signent bien des verrières, les artisans de la ville apparaissent au bas d'un grand nombre de fenêtres.[53]
Les « signatures » des métiers
Au bas de nombreuses verrières, là où l'on attendrait les armoiries d'un seigneur ou le portrait d'un évêque, on découvre des artisans au travail : cordonniers taillant le cuir, boulangers portant le pain, marchands de vin roulant leurs tonneaux, changeurs pesant les pièces, charpentiers, drapiers, tonneliers, charrons. Avec Bourges, Chartres conserve les plus anciens exemples connus, vers 1200-1215, de ces images de travailleurs placées à l'endroit habituellement réservé aux donateurs nobles ou clercs.[54]
Le chanoine Yves Delaporte, l'historien des vitraux de Chartres, a relevé des donateurs figurés dans 116 des 173 verrières d'origine, dont des artisans dans quarante-deux ; on y compte 125 scènes montrant au moins vingt-cinq métiers, réparties presque également entre les fenêtres hautes et les fenêtres basses.[55] Selon la lecture traditionnelle, ces panneaux fonctionnaient comme des « signatures » : en offrant une fenêtre, les gens d'un même métier inscrivaient leur don dans la lumière de la cathédrale.
Ce sens a été discuté. Pour l'historienne de l'art Jane Welch Williams (Bread, Wine, and Money, 1993), ces artisans ne seraient pas des donateurs pieux, mais des dépendants du clergé, et les images exprimeraient le point de vue des chanoines sur les métiers de la ville. Brigitte Kurmann-Schwarz, qui a examiné cette thèse, reconnaît dans le chapitre le commanditaire et le concepteur du programme, mais non le donateur des verrières de métiers.[56] Dans les deux lectures, une même chose frappe : le labeur quotidien, présenté au bas d'une verrière qui raconte la vie d'un saint, est placé dans la lumière de Dieu. Le travail des mains soutient, littéralement, l'image sainte.
Le Bon Samaritain offert par les cordonniers
La verrière du Bon Samaritain (baie 44, vers 1205-1215) illustre parfaitement ce mariage du sacré et du métier. Ses trois premiers panneaux montrent les donateurs ; neuf panneaux racontent ensuite la parabole, onze autres la Genèse, de la création d'Adam et Ève au meurtre d'Abel, et le Christ en majesté couronne le tout.[57] Au bas de la fenêtre, ce sont les cordonniers de Chartres qui se sont représentés à leur ouvrage. Lors de la restauration de 1987-1988, l'examen stylistique mené par Claudine Lautier y a distingué un atelier principal — le même que celui de la verrière de saint Jean l'Évangéliste — et d'autres peintres, auteurs notamment de la Tentation et de l'Expulsion du paradis : signe d'ateliers nombreux, travaillant côte à côte.[58]
Mémoire et survie des vitraux
Que des verrières de verre fragile aient traversé huit siècles tient presque du prodige. Cette survie n'a rien d'automatique : elle est le fruit de décisions humaines courageuses, surtout au XXᵉ siècle.
Sauvés des deux guerres mondiales
Quatre ans après que les obus eurent brisé, à partir du 19 septembre 1914, une grande partie des vitraux de la cathédrale de Reims, Chartres mit à son tour ses verrières à l'abri : en mai 1918, toutes, à l'exception des roses, furent déposées. La repose dura cinq ans et fut mise à profit pour restaurer les vitraux ; le chanoine Yves Delaporte rétablit l'ordre logique des scènes là où il s'était perdu. Les travaux s'achevèrent en 1924.[59]
La Seconde Guerre mondiale fut mieux préparée encore. Des caisses de bois garnies de panneaux isolants et de poudre de liège attendaient dans la crypte depuis 1937-1938. Du 26 août au 6 septembre 1939, sous la direction de l'architecte en chef Jean Trouvelot, cinq ateliers de maîtres verriers déposèrent la totalité des verrières ; les baies reçurent pour sept ans une protection provisoire en « vitrex », les fenêtres basses des bardages de bois et de tôle et des sacs de terre.[60] Le 8 juin 1940, alors que l'armée allemande approchait de Paris, 539 des 923 caisses de la cathédrale partirent pour la carrière de Fongrenon, à Cercles, en Dordogne, avec l'accord du préfet d'Eure-et-Loir, Jean Moulin ; les autres restèrent dans la crypte. Rapatriés à la fin de 1945, les vitraux furent entièrement reposés en octobre 1948.[61]
Restaurations et controverses
Une première campagne de restauration, de 1974 à 1976, a concerné les trois verrières romanes de la façade occidentale ; la restauration a repris de façon suivie à partir de 1985-1986 : bas-côtés de la nef et du transept (1986-1988), déambulatoire (1990-2003), haut-chœur (2004-2010).[62] Ces travaux, conduits par l'État, s'appuient sur les études du Laboratoire de recherche des monuments historiques. Ils posent une question délicate : jusqu'où nettoyer un verre vieux de huit siècles sans effacer sa patine ? La restauration de l'intérieur de la cathédrale, engagée par l'État à partir de 2007-2009 et achevée en 2024, a d'ailleurs suscité une vive controverse internationale, notamment après l'article de Martin Filler, « A Scandalous Makeover at Chartres » (The New York Review of Books, 14 décembre 2014), auquel ont répondu les historiens de l'art Madeline H. Caviness et Jeffrey F. Hamburger.[63]
En 1979, la cathédrale de Chartres a été inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, et ses vitraux comptent expressément parmi les raisons de cette inscription :[64]
« Sa vaste nef du plus pur style ogival, ses porches présentant d'admirables sculptures du milieu du XIIᵉ siècle, sa chatoyante parure de vitraux des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles en font un chef-d'œuvre exceptionnel et remarquablement bien conservé. » — UNESCO, description du bien « Cathédrale de Chartres » (inscrit en 1979)[65]
Prier devant les vitraux
Au terme de ce parcours, il faut revenir au sens premier de ces images. Les vitraux de Chartres ne furent jamais conçus pour un musée : ils furent faits pour la prière. Le pèlerin médiéval qui entrait dans la cathédrale ne « visitait » pas un monument ; il pénétrait dans une image du Ciel, où la lumière de Dieu, filtrée par mille figures de saints, descendait sur lui.
C'est là toute la logique de l'image sacrée : « l'honneur rendu à une image remonte au modèle original », enseigne le Catéchisme en reprenant saint Basile (CEC 2132), et la beauté visible élève l'âme vers la beauté invisible.[66] Le bleu de la Belle-Verrière, l'arbre de Jessé, la cour des anges thuriféraires, les rois de Juda des rosaces, et jusqu'aux humbles cordonniers du bas des fenêtres : tout y conspire à dire une seule chose — que le Christ est la vraie Lumière, et que toute beauté terrestre n'est qu'un reflet appelant à Le contempler face à face.
« Dieu est lumière ; en lui, il n'y a pas de ténèbres. » — Première lettre de saint Jean 1, 5[67]
Pour aller plus loin
- Notre-Dame de Chartres — le sanctuaire marial, l'histoire du Voile de la Vierge, la cathédrale gothique et le pèlerinage.
- L'architecture d'une cathédrale — comment la voûte d'ogives et l'arc-boutant ont permis d'ouvrir les murs à la lumière.
- La théologie de l'icône — le fondement doctrinal de l'image sacrée : Incarnation, vénération et adoration, l'image comme « fenêtre ».
- L'art roman et la catéchèse des images — comment l'art médiéval enseignait la foi aux fidèles avant et autour du gothique.
- Le gothique comme théologie de la lumière — la métaphysique de la lux et de la claritas dont Chartres est l'aboutissement.
- Les icônes byzantines — la tradition iconographique de la Vierge en majesté dont hérite la Belle-Verrière.
- La Maestà de Duccio — une autre grande image mariale en majesté, peinte un siècle plus tard à Sienne.
Notes et références
Stained glass windows of Chartres Cathedral, Wikipedia (consulté en juin 2026) : ensemble d'environ 167 verrières sur 176 baies, ~2 600 m², majorité réalisée entre 1205 et 1240 ; trois lancettes de la façade ouest datées vers 1145-1155, seule partie à survivre à l'incendie ; rose ouest (Jugement dernier, vers 1215), rose nord (Blanche de Castille et Louis IX, vers 1230), rose sud (Pierre Mauclerc et Alix de Thouars, 1221-1230) ; consécration en 1260 sous Louis IX ; dépose des verrières durant les deux guerres ; conservation depuis 1972 (Laboratoire de recherche des monuments historiques) ; jusqu'à cinq peintres-verriers identifiés sur la verrière du Bon Samaritain. Voir en.wikipedia.org.
1 8 11 14 17 47Cathédrale de Chartres, site officiel, Les vitraux de la cathédrale — un ensemble exceptionnel, la plus grande collection au monde : environ 2 500 m² de vitraux, plus de 170 verrières, façade ouest du milieu du XIIᵉ siècle, gros du vitrage de 1205-1225 ; procédé de coloration par oxydes métalliques dans le verre en fusion, découpe à la pointe chaude, retouches à la grisaille, montage en panneaux d'environ un mètre ; lecture des fenêtres basses « de bas en haut, de gauche à droite ». cathedrale-chartres.org.
2 9 12 15 18 26 34Miracula beatae Mariae Virginis in Carnotensi ecclesia facta (vers 1210), éd. Antoine Thomas, « Les miracles de Notre-Dame de Chartres, texte latin inédit », Bibliothèque de l'École des chartes, t. 42, 1881, p. 505-550 (passages p. 508-511, sur persee.fr) : l'incendie est daté du « III des ides de juin » 1194, soit le 11 juin (la tradition chartraine retient le 10) ; la châsse, portée « par quelques-uns » dans la crypte inférieure, est ensuite présentée au peuple par l'évêque et le doyen ; le cardinal-légat Melior, présent, obtient des chanoines une part notable de leurs revenus pendant trois ans ; texte original sur la volonté de la Vierge : « beata Dei genitrix novam et incomparabilem ecclesiam sibi volens fabricari ». Version française en vers de Jean le Marchant (entre 1252 et 1262), Le Livre des miracles de Notre-Dame de Chartres, écrit en vers, éd. G. Duplessis, 1855, p. 28 : « Deux iors ou trois la aual furent ». Sur ce qui subsista (massif occidental du milieu du XIIᵉ siècle et crypte de Fulbert) : Claudine Lautier, « Les vitraux de la cathédrale de Chartres. Reliques et images », Bulletin monumental, t. 161-1, 2003, p. 4 (persee.fr).
3 20 22 23Site officiel de la cathédrale (rubrique « Pèlerinages ») : la relique « fut donnée à l'Église de Chartres, vers 876, par Charles le Chauve » ; « On disait qu'elle avait porté ce vêtement le jour de la naissance du Christ » (cathedrale-chartres.org). La date du don repose sur la tradition et non sur une charte (C. Lautier, Bulletin monumental, 2003, p. 23). Les Miracula rattachent ce vêtement à la grossesse et à l'enfantement de la Vierge. L'histoire de la relique est retracée dans Notre-Dame de Chartres.
4 21Doctrine de l'image sacrée : fondement dans l'Incarnation, distinction entre la vénération des images et l'adoration due à Dieu seul, honneur qui « remonte au modèle original » — concile de Nicée II (787) ; Catéchisme de l'Église catholique, n° 1159-1162 et 2131-2132 (le n° 2132, qui cite saint Basile, Traité du Saint-Esprit 18, 45, sur vatican.va). Exposé complet dans La théologie de l'icône.
5 66Saint Grégoire le Grand, Registrum epistularum, XI, 10, à Sérénus, évêque de Marseille, octobre 600 (éd. Dag Norberg, Corpus Christianorum Series Latina 140A, Turnhout, Brepols, 1982, p. 873-874 ; XI, 13 dans la numérotation de Migne, PL 77). Texte original : « Aliud est enim picturam adorare, aliud per picturae historiam quid sit adorandum addiscere. Nam quod legentibus scriptura, hoc idiotis praestat pictura cernentibus, quia in ipsa ignorantes vident quod sequi debeant, in ipsa legunt qui litteras nesciunt. » — « Autre chose est d'adorer une peinture, autre chose d'apprendre, par le récit qu'elle présente, ce qu'il faut adorer. » Une première lettre (IX, 209 chez Norberg, IX, 105 chez Migne, juillet 599) posait déjà le principe : « Idcirco enim pictura in ecclesiis adhibetur, ut hi qui litteras nesciunt saltem in parietibus videndo legant quae legere in codicibus non valent » — la peinture est employée dans les églises pour que ceux qui ne savent pas lire lisent au moins sur les murs ce qu'ils ne peuvent lire dans les livres. Traductions anglaises : seconde lettre sur newadvent.org, première lettre sur newadvent.org.
6 33Bourges : le Centre des monuments nationaux y voit « une des plus riches collections du monde, à l'égal de celle de Chartres », avec les verrières du déambulatoire (vers 1210-1215). Paris (Notre-Dame) : selon le ministère de la Culture, « les seuls vitraux médiévaux toujours en place sont ceux des trois roses », la rose nord étant la mieux conservée — la majeure partie des vitraux ayant été démontée au XVIIIᵉ siècle et remplacée par des vitreries claires. Reims : bombardements allemands à partir du 19 septembre 1914 ; subsistent notamment la grande rose de la façade, des fenêtres hautes de la nef et du chœur, et la rose nord. Amiens : vitraux enlevés au XVIIIᵉ siècle ; ceux mis à l'abri dans un dépôt parisien pendant la Grande Guerre furent détruits par un incendie.
7 13UNESCO, Centre du patrimoine mondial, fiche « Cathédrale de Chartres » (bien n° 81) : date d'inscription 1979, critères (i), (ii) et (iv). Description complète : « Construite en partie à partir de 1145, et reconstruite en vingt-six ans après l'incendie de 1194, la cathédrale de Chartres est le monument par excellence de l'art gothique français. Sa vaste nef du plus pur style ogival, ses porches présentant d'admirables sculptures du milieu du XIIᵉ siècle, sa chatoyante parure de vitraux des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles en font un chef-d'œuvre exceptionnel et remarquablement bien conservé. » Voir whc.unesco.org.
10 64 65L'arbre de Jessé de la lancette droite de la façade ouest (vers 1145-1155) figure la généalogie du Christ : Jessé endormi à la base, le tronc s'élevant à travers les rois de Juda jusqu'à la Vierge puis au Christ, entouré des sept dons de l'Esprit (colombes). C'est l'un des plus anciens et influents arbres de Jessé conservés. Sources : Stained glass windows of Chartres Cathedral, Wikipedia ; The Tree of Jesse at the Cathedral of Our Lady of Chartres.
16 39 42La cathédrale et son chapitre retiennent le 17 octobre 1260 ; d'autres sources, dont le catalogue Trésors de la cathédrale de Chartres (2002), donnent le 24 octobre. La présence du roi saint Louis à la cérémonie relève de la tradition (Jean Favier ; la Catholic Encyclopedia écrit qu'il « is supposed to have attended »).
19Jérôme Sterpenich, Altération des vitraux médiévaux. Contribution à l'étude du comportement à long terme des verres de confinement, thèse de doctorat, Nancy, 1998, chap. 5 : verres sodiques archéologiques « à apparenter aux vitraux bleus de la cathédrale de Chartres » (p. 110) ; « les vitraux sodiques altérés sur verrières, tels que les verres bleus de Chartres, ne présentent aucune figure de corrosion visible » (p. 114) ; vitesse d'altération calculée d'environ 3·10⁻³ µm/an pour un verre bleu de Chartres, soit une pellicule de l'ordre de 2 µm en 700 ans, contre environ 0,2 µm/an pour les vitraux potassiques de Tours, Oppenheim et Meissen (fin du chapitre). Thèse sur theses.hal.science. Voir aussi G. A. Cox et K. J. S. Gillies, « The X-ray fluorescence analysis of medieval durable blue soda glass from York Minster », Archaeometry, vol. 28, n° 1, 1986, p. 57-68, qui compare ces bleus sodiques du XIIᵉ siècle à ceux de Chartres.
24 30 32Le moine Théophile, De diversis artibus (Schedula diversarum artium), première moitié du XIIᵉ siècle (vers 1100-1140 selon les auteurs) ; son identification avec le bénédictin Roger de Helmarshausen, proposée par Albert Ilg en 1874, reste discutée. Le livre I traite de la peinture, le livre II du verre, le livre III du métal. Livre II : ch. 17, table de bois enduite de craie où l'on dessine la verrière ; ch. 18, découpe au fer chaud et rectification au grugeoir ; ch. 19-21, peinture des détails ; ch. 22-23, four et cuisson ; ch. 24-27, coulée des plombs, mise en plomb et soudure. Éditions : Robert Hendrie, An Essay upon Various Arts, Londres, John Murray, 1847 ; Albert Ilg, Quellenschriften für Kunstgeschichte, VII, Vienne, 1874 ; C. R. Dodwell, The Various Arts, Londres, Nelson, 1961. Texte latin et traduction anglaise de Hendrie sur archive.org.
25 27Théophile, De diversis artibus, prologue du livre I. Texte original : « quicquid in fenestrarum pretiosa varietate diligit Francia » (« whatever France esteems in her precious variety of windows », trad. C. R. Dodwell, 1961).
28Théophile, De diversis artibus, prologue du livre III (le livre du métal, qui rappelle d'abord la décoration de l'église déjà achevée). Traduction publiée dans Essai sur divers arts (Diversarum artium schedula), édition et traduction de Charles de L'Escalopier, introduction de J. Marie Guichard, Paris, 1843, p. 122-123. Texte original (éd. Ilg, 1874, p. 151) : « Nec enim perpendere valet humanus oculus, cui operi primum aciem infigat ; si respicit laquearia, vernant quasi pallia ; si considerat parietes, est paradysi species ; si luminis abundantiam ex fenestris intuetur, inaestimabilem vitri decorem et operis pretiosissimi varietatem miratur. » Édition de L'Escalopier sur archive.org.
29N. Capobianco, M. O. J. Y. Hunault, S. Balcon-Berry, L. Galoisy, D. Sandron et G. Calas, « The Grande Rose of the Reims Cathedral: an eight-century perspective on the colour management of medieval stained glass », Scientific Reports, vol. 9, 2019, article 3287 (doi:10.1038/s41598-019-39740-y) : environ 1 600 ± 500 ppm de cobalt lorsque celui-ci est le seul colorant, environ 800 ± 400 ppm lorsqu'il est associé à un autre.
31The Good Samaritan Window, Chartres Cathedral, Wikipedia : la verrière du Bon Samaritain (baie 44, vers 1205-1215), offerte par la confrérie des cordonniers, associe la parabole (Luc 10, 30-37) à une lecture typologique reliant le voyageur blessé à Adam et le Samaritain au Christ. Sur la lecture typologique des verrières de Sens, Chartres et Bourges (vers 1200-1215), voir aussi cette notice et la littérature qu'elle cite.
35 57Saint Augustin, Quaestiones Evangeliorum (Questions sur les Évangiles), livre II, question 19 (PL 35). Texte original : « Homo quidam descendebat ab Ierusalem in Iericho, ipse Adam intellegitur in genere humano ; Ierusalem civitas pacis illa caelestis… ». La suite de la question identifie les brigands au diable et à ses anges, le Samaritain (nom interprété comme « gardien ») au Seigneur, l'auberge à l'Église. Texte latin sur augustinus.it.
36 37La théologie médiévale de la lumière s'enracine dans le Pseudo-Denys l'Aréopagite (La Hiérarchie céleste) et fut développée notamment par l'abbé Suger à Saint-Denis : la lumière matérielle est une image de la lumière divine, et le passage de la lumière à travers le verre coloré évoque l'Incarnation. Développement dans Le gothique comme théologie de la lumière.
38Isaïe 11, 1-2, traduction liturgique officielle (AELF) : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l'esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur. » Les sept colombes qui entourent le Christ au sommet de l'arbre de Jessé figurent ces dons de l'Esprit (la tradition latine, avec la Vulgate, en compte sept en ajoutant la piété). Texte sur aelf.org.
40L'arbre de Jessé de Saint-Denis, créé pour l'abbé Suger vers 1140-1144, fut démonté par Alexandre Lenoir en 1799 pour le musée des Monuments français, puis remonté au XIXᵉ siècle avec perte de nombreux panneaux (direction régionale des affaires culturelles d'Île-de-France). Saint-Denis et Chartres ont fourni le modèle de nombreux arbres de Jessé postérieurs, notamment à la cathédrale de Canterbury (vers 1200) et à Saint-Cunibert de Cologne (1220-1235) — voir Jesse Tree, Wikipedia (d'après Gertrud Schiller, 1971).
41Notre-Dame de la Belle-Verrière : le panneau central de la Vierge en majesté date d'environ 1180 (verrière romane) ; rescapé de l'incendie de 1194, il fut remonté au XIIIᵉ siècle dans un nouvel entourage. La Vierge y est figurée en Sedes Sapientiae (Trône de la Sagesse). Source : Stained glass windows of Chartres Cathedral, Wikipedia.
43 44Antienne Tota pulchra es, Maria, prière mariale traditionnelle inspirée du Cantique des cantiques (4, 7) et du livre de Judith, chantée notamment en la fête de l'Immaculée Conception. Texte original : « Tota pulchra es, Maria, et macula originalis non est in te. »
45Notices de l'Inventaire général, base Palissy (ministère de la Culture, pop.culture.gouv.fr) : verrière de Charlemagne, baie 7, déambulatoire nord, vers 1225, donateurs pelletiers (IM28000516) ; verrière du Zodiaque et des travaux des mois, baie 28, déambulatoire sud, 1217-1220, vignerons et Thibaut VI, comte de Chartres (IM28000515) ; verrière de Noé, baie 47, bas-côté nord, 1205-1215, charpentiers, charrons et tonneliers (IM28000473) ; verrière de l'Enfant prodigue, baie 35, bras nord du transept, 1205-1215, aucun donateur figuré, vingt-sept scènes (IM28000467).
46Rose ouest (Jugement dernier) : vers 1205-1215, d'après le plan de datation du Corpus Vitrearum (Painton Cowen : vers 1215). Rose nord : « ensemble offert par la maison de France vers 1230 » (base Palissy, IM28000460) ; « la baie 121 exécutée vers 1235 a été offerte par la maison de France » (PM28000814) — l'attribution repose sur l'héraldique (fleurs de lys de France et châteaux de Castille) ; au centre la Vierge à l'Enfant, entourée de quatre colombes et de huit anges, des douze rois de Juda et des douze prophètes ; dans les lancettes, sainte Anne portant la Vierge Marie (la cathédrale conserve depuis 1205 une relique de sainte Anne) entre Melchisédech et Nabuchodonosor, David et Saül, Salomon et Jéroboam, Aaron et Pharaon (fiche du Corpus Vitrearum, « Rose nord »). Rose sud : « placée entre 1221 et 1230, par la maison de Dreux Bretagne » (base Palissy, PM28000814) — Pierre Mauclerc (Pierre de Dreux) et Alix de Thouars ; au centre le Christ en gloire de l'Apocalypse, les quatre Vivants, huit anges et les vingt-quatre vieillards avec instruments de musique et coupes de parfum ; dans les lancettes, la Vierge à l'Enfant entre les quatre évangélistes portés par les quatre grands prophètes, avec les donateurs et leurs enfants au pied.
48 49 50Jean de Salisbury, Metalogicon, livre III, chapitre 4 (ouvrage achevé en 1159), éd. Clement C. J. Webb, Oxford, Clarendon Press, 1929, p. 136 : « Dicebat Bernardus Carnotensis nos esse quasi nanos gigantium humeris insidentes, ut possimus plura eis et remotiora uidere, non utique proprii uisus acumine aut eminentia corporis, sed quia in altum subuehimur et extollimur magnitudine gigantea. » Le rapprochement de ce mot avec les évangélistes juchés sur les épaules des prophètes de la rose sud est une lecture répandue (par exemple Thomas Merton, 1965 ; Painton Cowen : « A coincidence or a wish to acknowledge the influence of Bernard and the School? »), mais elle n'est attestée par aucun document du temps (Édouard Jeauneau, 2009, n'évoque pas la verrière).
51Les fenêtres hautes du XIIIᵉ siècle portent surtout de grandes figures ; la fenêtre d'axe de l'abside (baie 100, vers 1210-1225) présente la Vierge à l'Enfant en majesté, avec l'Annonciation et la Visitation — donateurs : les « porteurs de pains » (boulangers). Tableaux iconographiques de l'étage supérieur (Service d'archéologie et de valorisation, 2010).
52Les « verrières des métiers » apparaissent pour la première fois à Chartres et Bourges vers 1200-1210. À Chartres, on dénombre environ quarante-deux verrières liées aux métiers, avec quelque 125 représentations d'artisans exerçant vingt-cinq professions différentes (cordonniers, boulangers, marchands de vin, changeurs, charpentiers, drapiers, tonneliers, charrons, apothicaires, bouchers, etc.). Pour la première fois en art médiéval, le registre inférieur des verrières montre des travailleurs ordinaires plutôt que des nobles ou des clercs. Sources : Stained glass windows of Chartres Cathedral, Wikipedia ; The Trade Windows' Depictions of Food in Chartres Cathedral (Gettysburg College, student scholarship).
53 54 55Jane Welch Williams, Bread, Wine, and Money: The Windows of the Trades at Chartres Cathedral, Chicago, University of Chicago Press, 1993, p. 1 : « 125 depictions of at least twenty-five different occupations » ; p. 12, d'après Yves Delaporte (1926) : donateurs figurés dans 116 des 173 verrières d'origine, dont des artisans dans 42 — voir aussi Daniel Russo, compte rendu dans la Revue de l'Art, n° 102, 1993, p. 64 : « Quarante-deux vitraux ». Pour Williams, ces artisans sont des dépendants du clergé et les images expriment le point de vue des chanoines ; Brigitte Kurmann-Schwarz, Bulletin monumental, t. 154-1, 1996, p. 60-69, reconnaît dans le chapitre le commanditaire et le concepteur du programme, mais ajoute que « les conséquences qu'elle en tire pour les donateurs ne nous convainquent pas ». La formule « les verrières des métiers apparaissent pour la première fois à Chartres et Bourges vers 1200 » vient de Williams (« Trade windows first appeared at the cathedrals of Chartres and Bourges around 1200 », p. 1) : il s'agit des premiers exemples conservés, non nécessairement des premiers créés.
56Claudine Lautier, Bulletin monumental, t. 148, 1990 : cinq peintres distingués pour la verrière de Marie-Madeleine (baie 46, p. 25-26) ; pour le Bon Samaritain (baie 44, p. 19), un atelier principal — le même que celui de la verrière de saint Jean l'Évangéliste (baie 48) — et d'autres peintres, auteurs notamment de la Tentation (panneau 18) et de l'Expulsion du paradis (panneau 20) ; analyse stylistique menée lors de la restauration de 1987-1988. Registres de la verrière (base Palissy, IM28000406) : panneaux 1-3, les donateurs cordonniers ; 4-12, la parabole ; 13-23, la Genèse (création et chute) ; 24, le Christ en majesté.
58Première Guerre mondiale : en mai 1918, l'ensemble des verrières, à l'exception des roses, fut déposé et mis à l'abri ; la repose dura cinq ans et s'acheva en 1924. Seconde Guerre mondiale (Thierry Baritaud, Corpus Vitrearum, « Dépose des vitraux de Chartres ») : caisses préparées en 1937-1938, dépose intégrale du 26 août au 6 septembre 1939 par cinq ateliers (Lorin, Gaudin, Tournet, Bourgeot, Delange), sous la direction de l'architecte en chef Jean Trouvelot ; 923 caisses, dont 539 parties le 8 juin 1940 pour la carrière de Fongrenon (Cercles, Dordogne), avec l'accord du préfet d'Eure-et-Loir Jean Moulin, les autres restées dans la crypte ; rapatriement fin 1945, repose complète en octobre 1948. Voir aussi Victor A. Pollak, Saving the Light at Chartres: How the Great Cathedral and Its Stained-Glass Treasures Were Rescued during World War II (Stackpole Books).
59 60 61Claudine Lautier, Bulletin monumental, t. 169-1, 2011, p. 3-11 : « Après une première campagne, entre 1974 et 1976, qui n'a concerné que les trois fenêtres romanes de la façade occidentale, la restauration des vitraux a repris de manière active à partir de 1985 », sous la maîtrise d'ouvrage de la direction régionale des affaires culturelles du Centre ; bas-côtés de la nef et du transept (1986-1988), déambulatoire (1990-2003), haut-chœur (2004-2010). Études préalables du Laboratoire de recherche des monuments historiques dès 1972.
62Martin Filler, « A Scandalous Makeover at Chartres », The New York Review of Books, édition quotidienne, 14 décembre 2014 ; réponse de Madeline H. Caviness et Jeffrey F. Hamburger, « The New Chartres: An Exchange », 17 décembre 2014. Le programme de restauration de l'intérieur conduit par l'État court depuis 2007-2009 (voûtes du chœur, 2009) et s'est achevé avec l'ouverture du trésor en septembre 2024 (Monumental, 2025-2).
63Première lettre de saint Jean 1, 5, traduction liturgique officielle (AELF) : « Tel est le message que nous avons entendu de Jésus Christ et que nous vous annonçons : Dieu est lumière ; en lui, il n'y a pas de ténèbres. » Texte sur aelf.org.
67